10. Le double interdit du toucher, condition de dépassement du Moi-peau

Quatre raisons m’imposent l’hypothèse d’un interdit du toucher. Une raison historique et épistémologique : Freud n’a découvert la psychanalyse (le dispositif de la cure, l’organisation œdipienne des névroses) qu’après s’être implicitement assigné dans sa pratique un tel interdit (sans toutefois en produire la théorie).

Une raison psychogénétique : les premières interdictions émises par l’entourage familial à l’égard de l’enfant, quand il entre dans le monde du déplacement (locomoteur) et de la communication (infraverbale et pré-linguistique), concernent essentiellement les contacts tactiles ; c’est en prenant appui sur ces interdictions exogènes, variables, multiples, que se constitue un interdit de nature interne, relativement permanent, et autonome, dont je vais préciser la nature non pas une mais double.

Une raison structurale : si le Moi est fondamentalement, selon l’expression de Freud, une surface (celle de l’appareil psychique) et la projection d’une surface (celle du corps), s’il fonctionne donc, d’abord selon une structuration en Moi-peau, comment peut-il passer à un autre système de fonctionnement (celui de la pensée, propre à un Moi psychique différencié du Moi corporel et autrement articulé avec lui), sinon en renonçant, sous l’effet du double interdit du toucher, au primat des plaisirs de peau puis de main et en transformant l’expérience tactile concrète en représentations de base sur le fond desquelles des systèmes de correspondances intersensorielles peuvent s’établir (à un niveau, d’abord figuratif, qui maintient une référence symbolique au contact et au toucher, puis à un niveau purement abstrait, dégagé de cette référence) ?

Une raison polémique enfin : l’essor des psychothérapies dites « humanistes » ou « émotionnelles », la concurrence de « groupes de rencontres » favorisant voire imposant les contacts corporels entre participants, la menace ainsi exercée depuis ces dernières décennies envers la rigueur de la technique psychanalytique et de sa règle d’abstinence du toucher, appellent de la part des psychanalystes d’autres réponses que l’indifférence sourde et aveugle, ou le mépris indigné, ou une conversion passionnelle aux méthodes « nouvelles » (qui sont souvent des aménagements et des variantes des méthodes pré-psychanalytiques de « suggestion »).

Quels sont, selon les modes d’organisation de l’économie psychique, les effets des stimulations tactiles : restauration narcissique, excitation érogène, violence traumatique ? En quoi consiste le jeu des interactions tactiles dans la communication primaire ? Avec quels types de cas le recommencement d’un pareil jeu est-il envisageable, voire nécessaire, ou inutile, voire dommageable ? Quelles conséquences stimulatrices ou inhibitrices sur la vie sexuelle ultérieure proviennent-elles de la réussite ou des ratés de l’appareil psychique à se constituer un Moi-peau puis à le dépasser dans un Moi pensant ? Pourquoi la réflexion psychanalytique contemporaine tend-elle à perdre trop souvent de vue le constat freudien (et clinique) selon lequel la vie psychique a pour base les qualités sensibles ? Telles sont les questions connexes en jeu dans cette nécessité d’une reconnaissance d’un interdit du toucher.

Un interdit du toucher implicite chez Freud38

Dans le magnétisme animal, Mesmer entre en « relation » avec le patient, en le touchant par la main, le regard, la voix jusqu’à ce qu’il ait induit un état de dépendance affective, d’anesthésie de la conscience et de disponibilité à l’excitation où, sous l’effet d’un contact direct de la main sur le corps ou du contact indirect d’un baquet magnétisé touché avec un bâton, se produit une secousse cathartique. Par la suite, la main de l’hypnotiseur mime seulement le toucher en effectuant des passes devant les yeux du malade, assis ou allongé, qui tombe dans un sommeil artificiel. Pour mieux appliquer sa technique de contre-suggestion des symptômes hystériques, Charcot demande aux patients qu’il soumet à l’hypnose de fermer les yeux. C’est la voix de l’hypnotiseur qui, par sa chaleur, son insistance, sa fermeté, exige l’endormissement et interdit le symptôme. Mais la main de Charcot reste médicale en palpant les zones hystérogènes et se veut expérimentale en déclenchant ainsi devant un public la crise hystérique. Relayée par la voix et éventuellement par l’œil – un œil qui ne contemple pas seulement, une voix qui ne fait pas que parler, mais un regard, un discours qui enveloppent, saisissent, caressent, c’est-à-dire un œil, une voix dotés de pouvoirs tactiles –, la main de l’hypnotiseur (qui est généralement masculin) exerce une fonction réelle ou symbolique de suggestion et, sur des adultes, plus spécialement des jeunes femmes, plus encore des hystériques, elle opère une fonction complémentaire de séduction : bénéfice (ou plutôt maléfice) secondaire de l’opération.

Pendant les dix à douze ans qui précèdent l’auto-analyse de ses rêves et la découverte de la psychanalyse, Freud hypnothérapeute est plus homme de vue et homme de main qu’homme de la parole. Un incident, qui l’éclaire rétrospectivement sur la mésaventure de Breuer avec Anna O., l’alerte sur les risques, précisément, de séduction. Une infirmière du service que Freud avait guérie de ses symptômes en l’hypnotisant lui saute au cou pour l’embrasser et s’apprête à se laisser tomber dans ses bras. Freud ne cède ni ne s’effraie : il découvre ̶ confie-t-il ̶ le phénomène du transfert. Ce qu’il ne confie pas, parce que cela va de soi, c’est qu’il convient au psychothérapeute de s’interdire tout rapprochement corporel avec ses patients. Toutefois, si le corps à corps devient prohibé en raison du risque d’érotisation, la main continue d’ausculter les points douloureux ̶ les ovaires de Frau Emmy von N., la cuisse de Fraulein Elisabeth von R. ̶ où l’excitation s’accumule faute d’avoir pu trouver sa décharge dans le plaisir. Puis, quand Freud abandonne le sommeil hypnotique pour l’analyse psychique, sa main remonte des zones hystérogènes où s’accomplit la conversion somatique vers la tête où agissent les souvenirs pathogènes inconscients. Il invite ses patients à s’allonger, à fermer les yeux, à concentrer leur attention sur ces souvenirs (visuels bien sûr, mais tout autant auditifs quand il s’agit de phrases que la symbolisation a inscrites à la lettre dans le corps) et sur les émotions correspondantes qui surviennent en réponse à la question de l’origine de leurs symptômes. En cas de résistances (rien ne venant à l’esprit du patient), Freud procède à l’imposition de sa main sur leur front en annonçant que la levée de sa main provoquera l’apparition des images désirées et refoulées. Ce que le patient voit et entend ainsi en lui, il lui reste, pour sa délivrance, à le dire. Toujours la suggestion, fût-elle restreinte et localisée. Et toujours la même charge sexuelle latente. Témoin le songe rapporté par un de mes patients. Ce jeune homme a rêvé que je le reçois pour sa séance non pas en mon bureau mais en un lieu supposé être ma maison de campagne et que j’adopte envers lui une attitude très amicale. Je m’installe dans un grand fauteuil en rotin. Je l’invite à s’asseoir sur mes genoux. Les événements se précipitent, je l’embrasse sur la bouche, je le fixe droit dans les yeux, je pose ma main sur son front et je murmure à son oreille : « Dites-moi tout ce à quoi cela vous fait penser. » Le patient s’est réveillé furieux de ma conduite ou plutôt de mon inconduite, scotomisant le fait qu’il était l’auteur du rêve.

La patiente de qui Freud, hypnothérapeute, a le plus appris concernant les caractéristiques essentielles du futur cadre analytique est sans doute Frau Emmy von N. Dès le 1er mai 1889, elle l’adjure : « Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas ! », objurgation qu’elle répète souvent par la suite (Freud S., Breuer J., « Études sur l’hystérie », 1895, tr. fr., p. 36). Une autre patiente, Irma, que Freud a en commun avec Fliess, induit en lui, le 24 juillet 1895, le premier rêve qu’il auto-analyse. En rêve donc, il ausculte sa gorge, sa poitrine, son vagin et il constate que la rechute de ses symptômes est liée à une « injection », faite « à la légère », d’un produit dont la composition ternaire se rapporte à la « chimie » sexuelle. L’auscultation médicale du corps malade et de ses zones algogènes et hystérogènes est nécessairement physique. L’auscultation psychanalytique des zones érogènes ne peut être que mentale et symbolique. Freud (1900) entend l’avertissement. Il renonce à la concentration mentale, il invente le terme de psychanalyse, il fonde le dispositif de la cure sur les deux règles de non-omission et d’abstinence, il suspend tout échange tactile avec le patient au profit du seul échange langagier ̶ échange toutefois dissymétrique puisque le patient doit se laisser aller à parler librement tandis que l’analyste ne doit parler qu’opportunément. La dissymétrie est plus grande encore sur le plan du regard : l’analyste voit le patient, qui ne peut pas et ne doit pas le voir (même quand Freud ne lui impose plus de tenir les yeux fermés).

Dans cette situation, ses patients ̶ et Freud en écho à eux ̶ se mettent de plus en plus à rêver. L’analyse méthodique de ces rêves ̶ les siens, les leurs ̶ le conduit, en octobre 1897, à la découverte capitale du complexe d’Œdipe. Ainsi, le rôle structurant de l’interdit de l’inceste n’a-t-il pu être explicité qu’après que l’interdit du toucher ait été implicitement reconnu. L’histoire personnelle de la découverte freudienne récapitule sur ce point l’histoire infantile universelle. L’interdit du toucher en tant qu’acte de violence physique ou de séduction sexuelle, précède, anticipe, rend possible l’interdit œdipien, qui prohibe l’inceste et le parricide.

L’échange verbal qui délimite le champ de la cure n’est efficace que parce qu’il reprend sur un plan nouveau, symbolique, ce qui s’est échangé antérieurement dans les registres visuel et tactile. Témoin la note 79 de Freud dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905, p. 186) : un garçon de trois ans dans une chambre sans lumière se plaignait d’avoir peur du noir et demandait à sa tante de lui dire quelque chose ; celle-ci objectait que cela ne servirait à rien puisqu’il ne pouvait pas la voir ; l’enfant avait répondu : « Du moment que quelqu’un parle, il fait clair. » Et Freud, dans un autre passage concernant les divers types de préliminaires sexuels mettant en jeu le toucher ou la vue, de préciser : « Les impressions visuelles, en dernière analyse, peuvent être ramenées aux impressions tactiles » (ibid, p. 41). Le tactile n’est fondateur qu’à condition de se trouver, au moment nécessaire, interdit. La prescription de tout dire a pour inséparable complément la proscription non seulement de l’agir mais plus spécifiquement du toucher. L’interdit tactile ̶ valable pour le patient et pour l’analyste ̶ est redoublé d’un interdit visuel, plus spécialement imposé au patient : celui-ci ne cherchera pas à « voir » le psychanalyste en dehors des séances ni à avoir des « contacts » avec lui.

Le cadre psychanalytique dissocie la pulsion scoptophilique de son étayage corporel, la vue (il s’agit de savoir en renonçant à voir) ; la pulsion d’emprise est dissociée de son étayage corporel, la main (il s’agit de toucher du doigt la vérité et non plus le corps, c’est-à-dire de passer de la dimension plaisir-douleur à la dimension vrai-faux). Ceci permet à ces deux pulsions, s’ajoutant à la pulsion épistémophilique, de constituer, selon l’expression de Gibello (1984), des « objets épistémiques », distincts des objets libidinaux.

Un tel interdit se trouvait d’autant plus justifié de la part de Freud que sa clientèle était surtout constituée de jeunes filles et de femmes hystériques, qui érotisaient la vue (en se donnant en spectacle, en mettant en scène des fantasmes sexuels) et qui cherchaient le rapprochement physique (être touchées, caressées, tenues dans les bras). Il fallait donc avec elles introduire la distance requise pour que s’instaurent une relation de pensée, un espace psychique, un dédoublement du Moi en une partie auto-observante. Freud rencontre d’autres difficultés avec les névrosés obsessionnels, chez qui le dispositif psychanalytique favorise la relation d’objet à distance (selon l’expression ultérieure de Bouvet), le clivage du Moi psychique et du Moi corporel, l’érotisation de la pensée, la phobie du contact, la crainte de la contagion, l’horreur d’être touché.

La difficulté nous apparaît encore plus grande avec ceux qu’on range dans les catégories des états-limites et des personnalités narcissiques. Leurs expériences sont plus algogènes qu’érogènes ; l’évitement du déplaisir les mobilise plus que la recherche du plaisir ; ils adoptent la position schizoïde, qui maximise l’éloignement de l’objet, le retrait du Moi, la haine de la réalité, la fuite dans l’imaginaire. Freud les déclarait non analysables car ils ne s’engagent pas dans un processus psychanalytique dominé par la névrose de transfert et les progrès de la symbolisation. Aussi des aménagements du dispositif psychanalytique sont-ils souvent nécessaires avec eux. Le patient peut être reçu en face à face, ce qui établit avec lui un dialogue visuel, posturo-tonique, mimique, respiratoire : l’interdit de voir est levé ; l’interdit de toucher est maintenu. Le travail psychanalytique porte, non plus sur l’interprétation des fantasmes, mais sur la reconstruction des traumatismes, sur l’exercice des fonctions psychiques ayant subi des carences ; ces patients ont besoin d’introjecter un Moi-peau suffisamment contenant, surface globale sur fond de laquelle les zones érogènes peuvent ensuite émerger comme figures. La technique psychanalytique à laquelle j’ai recours consiste à rétablir l’enveloppe sonore qui, elle-même, double l’enveloppe tactile primaire ; à montrer au patient qu’il peut me « toucher » émotionnellement ; à réaliser des équivalents symboliques des contacts tactiles défaillants, en le « touchant » par des mots vrais et pleins, voire par des gestes significatifs de l’ordre du simulacre. L’interdit de se déshabiller, de s’exhiber nu, de toucher le corps du psychanalyste, d’être touché par sa main ou toute autre partie de son corps est maintenu : c’est le requisit psychanalytique minimum. Personne n’est obligé de pratiquer la psychanalyse et il y a lieu de chercher pour chaque cas le type de thérapie qui lui convient le mieux. Mais si la psychanalyse est indiquée et si c’est elle que l’on veut mettre en pratique, il convient d’en respecter l’esprit et la lettre ̶ ici l’interdit du toucher. C’est un abus de la part de certains thérapeutes corporels que de se réclamer de la psychanalyse pour cautionner leurs méthodes alors qu’ils manquent à observer une règle essentielle de celle-ci.

L’interdit christique explicite

Les interdits « inventés » par Freud (au sens d’inventeur d’un trésor dissimulé dans une cachette) étaient antérieurement connus ; la conscience collective, dans bien des cultures, en avait noté l’existence : Sophocle, Shakespeare se sont servis de l’interdit œdipien comme ressort dramatique. Diderot l’a décrit. Freud l’a nommé en s’appuyant sur cette « obscure perception » de la réalité psychique contenue dans les mythes, les religions, les grandes œuvres littéraires et artistiques. Il doit en être de même pour l’interdit du toucher. On le trouve en effet modulé différemment selon les cultures mais à peu près partout présent. N’y aurait-il une circonstance légendaire où il aurait été énoncé de façon explicite ?

Au cours d’une visite du musée du Prado, à Madrid, je m’arrête intrigué, troublé, devant une toile du Corrège, peinte par l’artiste à trente ans, vers 1522/23. Un rythme ondulé qui s’impose aux deux corps, à leurs vêtements, aux arbres, aux nuages, à la lumière du jour en train de naître à l’arrière-plan, assure une composition originale au tableau. Toutes les couleurs fondamentales à l’exception du violet sont présentes : blancheur du métal des outils de jardin, noirceur de l’ombre, chevelure brune et toge bleue de l’homme laissant largement dénudé un buste blanc et pâle ̶ mais est-ce bien un homme ? –, la femme, blonde, à la peau blafarde, à l’ample robe dorée, au manteau rouge entrevu, rejeté en arrière, tandis que le ciel et la végétation offrent tous les dégradés du jaune et du vert. Ce n’est plus un homme, ce n’est pas encore un Dieu. C’est le Christ, victorieux de la mort, qui se dresse au jour de sa résurrection, dans le jardin du Golgotha, et s’apprête à monter vers le Père, l’index de la main gauche pointé vers le ciel, la main droite abaissée, doigts redressés et écartés, en signe d’interdiction, mais avec une nuance de tendresse et de compréhension, redoublée par l’accord des rythmes des corps et par l’harmonie des tons du paysage. Agenouillée à ses pieds, se tient la Madeleine, le visage suppliant, brisée par l’émotion, la main droite, que le Christ a par son geste repoussée, se repliant en retrait vers la hanche, la main gauche retenant sur l’autre hanche un pan de son manteau ou plutôt se retenant à ce pli. L’attention du visiteur se concentre sur le triple échange du regard, du geste et des paroles devinées à travers le mouvement des lèvres ; échange intense rendu admirablement par le tableau. Le titre donné par le peintre à sa toile est la phrase alors prononcée par le Christ : Noli me tangere.

C’est une citation de l’Évangile selon Jean (XX, 17). Le surlendemain de la Pâque après le repos du Sabbat, à l’aube, entre en action Marie de Magdala, du nom du village au bord du lac de Tibériade dont elle est issue et qui lui a valu le second prénom de Madeleine. Seule selon Jean, accompagnée d’une autre Marie, la mère de Jacques et de Joseph, selon Matthieu (XXVIII, 1), d’une troisième femme, Salomé, selon Marc (XVI, 1), de tout le groupe des saintes femmes selon Luc (XXIV, 1-12), « elle se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée ». Elle craint que le cadavre n’ait été subtilisé. Elle alerte Simon-Pierre et Jean, qui constatent en y pénétrant que le tombeau est vide et qui devinent que le Christ est ressuscité. Les deux hommes s’en retournent, la laissant seule et en pleurs au jardin funéraire. Elle aperçoit deux anges qui l’interrogent, puis une silhouette qu’elle prend pour le gardien du jardin et qui répète : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Elle demande à ce jardinier supposé où il a déposé le corps. « Jésus lui dit : – Marie. Elle le reconnut et lui dit en hébreu Rabbouni (c’est-à-dire Maître). » À ce moment, Jésus prononce la parole qui nous intéresse : Noli me tangere, puis il charge Marie de Magdala, première personne à laquelle il apparaît après sa résurrection, d’en annoncer la bonne nouvelle à ses disciples.

La traduction française de l’énoncé christique, en latin dans la Vulgate, est à la fois simple et difficile. Simple, car, pris à la lettre, il signifie : « Ne me touche pas. » Difficile, si l’on veut l’entendre selon l’esprit. « Ne me retiens pas » est la formulation arrêtée par les responsables de la traduction dite œcuménique de la Bible, parue aux éditions du Cerf, avec la note suivante : « Jésus entend signifier à Marie que le changement qui s’opère en lui en fonction de son passage auprès du Père va entraîner un nouveau type de relations. » Je constate donc que l’interdit du toucher, dans sa formulation chrétienne initiale, est tantôt mis en rapport avec la séparation de l’objet aimé (« ne me retiens pas »), tantôt avec l’abandon du langage gestuel pour une communication spirituelle fondée sur la seule parole (« Ne me touche pas », sous-entendu : « Écoute et parle seulement »). Jésus ressuscité n’est plus un être humain dont le corps peut être palpé : il redevient ce qu’il était avant son incarnation : Verbe pur. Bonnet (1984) remarque que le Nouveau Testament, en énonçant l’interdit du toucher, s’oppose à l’Ancien Testament, qui privilégie l’interdit de la représentation.

Tangere a en latin la même diversité des sens, corporels et affectifs, que le verbe français toucher, depuis « poser la main sur » jusqu’à « émouvoir ». Par ailleurs, si les quatre évangélistes font tous allusion à la rencontre de Marie de Magdala avec le Christ ressuscité, Jean est le seul à rapporter l’injonction interdictrice de Jésus. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’interdit du toucher est opposé à une femme ̶ non à un homme. Interdit sexuel certes, entraînant une libido à but inhibé et la « sublimation » de l’amour sexuel pour un partenaire en un amour dé-sexualisé pour le prochain en général. Tabou du toucher également : la citation évangélique que je commente confirmerait l’analogie proposée par Freud entre religion et névrose obsessionnelle.

Toutefois l’interdit christique du toucher n’est pas une affaire simple. Il est pris dans maintes contradictions dont la suivante n’est pas la moindre : à peine énoncé, il est transgressé, comme on le constate en se référant à la suite immédiate du texte johannique. Le Christ apparaît le soir même de sa résurrection à ses disciples masculins réunis en secret. Mais Thomas Didyme, absent, refuse de croire au Christ ressuscité, tant qu’il n’a pas vu celui-ci de ses yeux ni touché ses plaies de ses doigts. « Or, huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison et Thomas était avec eux. » Jésus réapparaît et s’adresse à Thomas : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté (…) » (Jean XX, 27). Ainsi Thomas, un homme, est invité à toucher ce qu’une femme, Marie-Madeleine, devait se contenter d’entrevoir. Une fois Thomas convaincu, Jésus ajoute : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. » Les exégètes restent muets sur le fait que cette conclusion confond le toucher et la vue. Par contre, ils sont formels concernant celle-ci : « La foi désormais repose, non sur la vue mais sur le témoignage de ceux qui ont vu. » Le problème épistémologique sous-jacent pourrait être posé en ces termes : la vérité est-elle visible, ou tangible, ou audible ? J’indique en passant une question que je n’ai pas la compétence de traiter : l’interdit du toucher serait-il plus spécifique des civilisations chrétiennes que des autres ? C’est un fait en tout cas que la pratique psychanalytique s’est surtout développée dans les pays de culture chrétienne : elle a en commun avec cette culture la conviction de la supériorité spirituelle de la communication par la parole sur les communications de corps à corps.

Trois problématiques du toucher

La tradition a confondu sous le prénom de Marie-Madeleine trois femmes différentes du Nouveau Testament.

Marie de Magdala est une ancienne malade, atteinte de possession, que Jésus a guérie en faisant sortir d’elle « sept démons » (Luc VIII, 2 ; Marc XVI, 9) ; elle l’accompagne partout dès lors, avec le groupe des saintes femmes et celui des douze disciples masculins.

Marie de Béthanie oint d’un parfum coûteux les pieds et les cheveux de Jésus lors du repas donné par elle et sa sœur Marthe en l’honneur de la résurrection de leur frère Lazare. Judas déplore le gaspillage et Marthe se plaint que sa sœur lui laisse faire tout le service. Jésus répond que Marie, en embaumant d’avance son corps, anticipe sa mort (et, sous-entendu, sa résurrection) à venir et qu’en s’asseyant à ses pieds pour écouter sa parole, elle a choisi la meilleure part (Jean XII, 3 ; Luc X, 38-42).

Une pécheresse anonyme, de Béthanie également, s’introduit dans la salle du banquet donné par Simon, un Pharisien, en l’honneur de Jésus qui l’a guéri de la lèpre ; elle baigne de larmes les pieds de Jésus, les essuie avec ses cheveux, les couvre de baisers, répand sur eux du parfum ; l’hôte s’étonne que Jésus n’ait pas deviné que « cette femme qui le touche » est une prostituée ; Jésus réplique qu’elle l’a mieux honoré que lui, qu’elle montre beaucoup d’amour et pour cette raison il pardonne ses péchés (Luc VII, 37-47). En identifiant, sans aucune raison philologique ni théologique valable, cette courtisane repentie avec Marie de Magdala, la tradition a suivi la croyance populaire, selon laquelle une activité de toucher entre deux personnes de sexe différent a nécessairement une connotation sexuelle.

En fait, trois problématiques du toucher sont figurées par les trois femmes des Évangiles : la problématique de la séduction sexuelle par la pécheresse ; la problématique des soins donnés au corps en tant que constitutifs du Moi-peau et de l’auto-érotisme, par Marie de Béthanie ; la problématique du toucher comme preuve de l’existence de l’objet touché, par Marie de Magdala.

L’interdit œdipien (tu n’épouseras pas ta mère, tu ne tueras pas ton père) se construit par dérivation métonymique de l’interdit du toucher. L’interdit du toucher prépare et rend possible l’interdit œdipien en lui fournissant son fondement présexuel. La cure psychanalytique permet de saisir tout particulièrement au prix de quelles difficultés, de quels ratés, de quels contre-investissements ou surinvestissements cette dérivation s’est opérée dans chaque cas.

Les interdits et leurs quatre dualités

Tout interdit est par nature double. C’est un système de tensions entre des pôles opposés ; ces tensions développent dans l’appareil psychique des champs de forces qui inhibent certains fonctionnements et obligent d’autres à se modifier.

Première dualité : l’interdit porte à la fois sur les pulsions sexuelles et les pulsions agressives. Il canalise la poussée des pulsions ; il délimite leurs sources corporelles ; il réorganise leurs objets et leurs buts ; il structure les rapports entre les deux grandes familles de pulsions. C’est évident pour l’interdit œdipien. L’interdit du toucher concerne également les deux pulsions fondamentales : Ne touche pas les objets inanimés que tu pourrais casser ou qui pourraient te faire du mal ; n’exerce pas une force excessive sur les parties du corps des autres personnes (cet interdit vise à protéger l’enfant de l’agressivité, la sienne, celle des autres). Ne touche pas avec insistance sur ton corps, sur le corps des autres, les zones sensibles au plaisir, car tu serais débordé par une excitation que tu n’es pas en état de comprendre et de satisfaire (cet interdit vise à protéger l’enfant de la sexualité, la sienne, celle des autres). Dans les deux cas, l’interdit du toucher met en garde contre la démesure de l’excitation et sa conséquence, le déferlement de la pulsion.

Pour l’interdit du toucher, sexualité et agressivité ne sont pas structuralement différenciées ; elles sont assimilées en tant qu’expression de la violence pulsionnelle en général. L’interdit de l’inceste au contraire les différencie et les situe dans un rapport de symétrie inversée, non plus de similitude.

Seconde dualité : tout interdit est à double face, une face tournée vers le dehors (qui reçoit, accueille, filtre les interdictions signifiées par l’entourage), une face tournée vers la réalité interne (qui traite les représentants représentatifs et affectifs des motions pulsionnelles). L’interdit intrapsychique s’étaie sur des proscriptions externes mais celles-ci sont l’occasion non la cause de son instauration. La cause est endogène : c’est le besoin pour l’appareil psychique de se différencier. L’interdit du toucher contribue à l’établissement d’une frontière, d’une interface entre le Moi et le Ça. L’interdit œdipien parachève l’établissement d’une frontière, d’une interface entre le Moi et le Surmoi. Les deux censures envisagées par Freud dans sa première théorie (l’une entre l’inconscient et le préconscient, l’autre entre le préconscient et la conscience) pourraient, me semble-t-il, être utilement reprises en ce sens.

Les premières interdictions de toucher formulées par l’entourage sont au service du principe d’auto-conservation : ne mets pas ta main sur le feu, sur les couteaux, sur les détritus, sur les médicaments ; tu mettrais en danger l’intégrité de ton corps, voire ta vie. Elles ont pour corollaires des prescriptions de contact : ne lâche pas la main pour te pencher par la fenêtre, pour traverser la rue. Les interdictions définissent les dangers externes ; les interdits signalent les dangers internes. Dans les deux cas, la distinction du dehors et du dedans est supposée acquise (l’interdit n’a aucun sens sans cela) et cette distinction se trouve renforcée par l’interdit. Tout interdit est une interface qui sépare deux régions de l’espace psychique dotées de qualités psychiques différentes. L’interdit du toucher sépare la région du familier, région protégée et protectrice, et la région de l’étranger, inquiétante, dangereuse. Cet interdit est, à mon avis, le véritable organisateur de cette mutation qui apparaît vers le neuvième mois et que Spitz a réduite à la simple distinction du visage familier et du visage étranger. Ne reste pas collé au corps de tes parents, assume d’avoir un corps séparé pour explorer le monde extérieur : telle paraît être la forme la plus primitive de l’interdit tactile. Mais aussi ̶ et c’en est une forme plus évoluée ̶ ne touche pas sans précautions avec les mains les choses inconnues, tu ne sais pas le mal qui peut en résulter. L’interdit invite à toucher d’autres choses que le familier et le familial, et à les toucher pour les connaître. L’interdiction prémunit contre les risques de l’ignorance et de l’impulsivité : on ne touche pas n’importe quoi n’importe comment. Attraper un objet se justifie si c’est pour expérimenter comment il se comporte ̶ non pour le porter à sa bouche et l’avaler parce qu’on l’aime, ni pour le casser et mettre en pièces ce qui est imaginé haïssable dans son ventre. Les ordres de réalités qui restent confondus dans l’expérience tactile primaire du corps-à-corps, l’interdit du toucher contribue à les différencier : ton corps est distinct des autres corps ; l’espace est indépendant des objets qui le peuplent ; les objets animés se comportent autrement que les objets inanimés.

L’interdit œdipien inverse les données de l’interdit du toucher : ce qui est familier, au sens premier de familial, devint dangereux par rapport au double investissement pulsionnel d’amour et de haine ; le danger est celui, jumelé, de l’inceste et du parricide (ou du fratricide) ; le prix à payer est l’angoisse de castration. Par contre, quand il sera grand, le garçon aura le droit, dans certaines conditions, et même le devoir, de lutter contre les hommes étrangers à la famille, au clan, à la nation, et de choisir une femme étrangère à sa famille.

Troisième dualité : tout interdit se construit en deux temps. L’interdit œdipien, tel que Freud l’a envisagé, centré sur la menace de castration génitale, limite les relations amoureuses selon l’ordre des sexes et des générations. Un stade œdipien précoce, prégénital, étudié par Mélanie Klein, le précède et le prépare : d’où un interdit anticannibalique de manger le sein désirable, d’où le fantasme d’aller détruire les enfants-fèces rivaux et le pénis du père dans le ventre de la mère ; d’où le sevrage vécu comme châtiment des désirs de dévoration. L’interdit du toucher lui aussi est à double détente. Il y a en effet lieu de distinguer deux structures de l’expérience tactile ; a) le contact par étreinte corporelle, portant sur une grande partie de la peau, englobant pression, chaleur ou froid, bien-être ou douleur, sensations kinesthésiques et vestibulaires, contact qui implique le fantasme d’une peau commune ; et b) le toucher manuel, qui soutient le corps du nourrisson et auquel par la suite tend à se réduire le contact quand l’enfant acquiert la maîtrise des gestes de désignation et de préhension des objets et quand, par l’éducation, le contact peau à peau, jugé trop infantile ou trop érogène ou trop brutal, se trouve limité à des manifestations de tendresse ou de force musculaire qui doivent rester contrôlées. Il y aurait donc, emboîtés l’un dans l’autre, un interdit premier du contact global, c’est-à-dire de l’accolement, de la fusion et de la confusion des corps ; et un interdit second et sélectif du toucher manuel : ne pas toucher les organes génitaux et plus généralement les zones érogènes et leurs produits ; ne pas toucher les personnes, les objets, d’une façon qui leur ferait violence, le toucher étant limité aux modalités opératoires d’adaptation au monde extérieur et les plaisirs qu’il procure n’étant conservables que subordonnés au principe de réalité. Selon les cultures, l’un ou l’autre des deux interdits du toucher se trouve renforcé ou atténué. L’âge de l’enfant où chacun intervient, leur champ d’extension sont très variables. Mais on ne trouve guère de société où ils soient absents. Les sanctions en cas de transgression sont également très variables. Elles vont des châtiments physiques à leur menace, voire à la simple réprobation morale, manifestée par le ton de la voix.

L’interdit primaire du toucher transpose sur le plan psychique ce qu’a opéré la naissance biologique. Il impose une existence séparée à l’être vivant en voie de devenir un individu. Il interdit le retour dans le sein maternel, retour qui ne peut plus être que fantasmé (cet interdit ne s’est pas constitué chez l’autiste, qui continue de vivre psychiquement dans le sein maternel). L’interdiction est implicitement signifiée à l’enfant par la mère sous la forme active d’une mise à distance physique : elle s’éloigne de lui, elle l’éloigne d’elle, en le retirant du sein, en écartant son visage qu’il cherche à attraper, en le déposant dans son berceau. Au cas où la mère manque à mettre en acte l’interdiction, il se trouve toujours quelqu’un dans l’entourage pour se faire, au niveau verbal cette fois-ci, le porte-parole de l’interdit. Le père, la belle-mère, la voisine, le pédiatre rappellent à la mère son devoir de se séparer corporellement du bébé, pour qu’il s’endorme, pour qu’il ne soit pas trop stimulé, pour qu’il ne prenne pas de mauvaises habitudes, pour qu’il apprenne à jouer seul, pour qu’il marche au lieu de se faire porter, pour qu’il grandisse, pour qu’il laisse à l’entourage un temps et un espace où celui-ci puisse vivre pour lui-même. L’interdit primaire du toucher s’oppose spécifiquement à la pulsion d’attachement ou d’agrippement. La menace du châtiment physique correspondant est éventuellement fantasmée sous la forme d’un arrachage laissant à vif la surface de peau commune au bébé et à sa mère (ou à son tenant lieu qui peut être le père39), arrachage dont ̶ nous l’avons vu ̶ les mythologies et les religions se sont fait l’écho.

L’interdit secondaire du toucher s’applique à la pulsion d’emprise : on ne peut pas toucher à tout, s’emparer de tout, être le maître de tout. L’interdiction est formulée par le langage gestuel ou verbal. L’entourage familial/familier oppose à l’enfant prêt à toucher un « non » proféré comme tel ou signifié par un mouvement de la tête ou de la main. Le sens implicite est le suivant : on ne prend pas, on demande d’abord et on doit accepter le risque d’un refus ou d’un délai. Ce sens s’explicite en même temps que l’enfant acquiert une maîtrise suffisante du langage, maîtrise que justement cet interdit pousse à acquérir : on ne montre pas du doigt les objets intéressants, on les désigne par leur nom. La menace du châtiment physique correspondant à l’interdit secondaire du toucher est éventuellement exprimée par le discours familial et social sous la forme suivante : la main qui vole, qui frappe, qui masturbe sera attachée ou coupée.

Quatrième dualité : tout interdit est caractérisé par sa bilatéralité. Il s’applique à l’émetteur des interdictions tout autant qu’au destinataire. Quelle que soit la vivacité des désirs œdipiens incestueux et hostiles réveillés chez les géniteurs à l’occasion de la maturation sexuelle de leurs enfants, ils ne doivent pas les accomplir sur ceux-ci. De même l’interdit du toucher, pour exercer son effet de restructuration du fonctionnement psychique, requiert d’être respecté par les parents et les éducateurs. Des manquements graves et répétés constituent un traumatisme cumulatif, qui produit à son tour d’importantes conséquences psychopathologiques.

Observation de Janette

Tel a été le cas pour Janette, suivie par moi, tantôt en psychanalyse, tantôt en psychothérapie depuis plus de quinze ans. Je fus pendant des années affronté à sa très forte angoisse persécutive. Elle ne se sentait à l’abri ni dans son corps ni dans sa maison. Elle faisait irruption dans la mienne par des appels téléphoniques à toute heure du jour ou du soir, semaine ou week-end, par des demandes de rendez-vous immédiats, par des refus de quitter mon bureau à la fin de certaines séances. L’établissement progressif d’un cadre psychothérapique régulier et la reconstruction des principaux traumatismes de son enfance et de son adolescence lui permirent de se constituer peu à peu un Moi-peau, de trouver une activité professionnelle qui la rendait indépendante de ses parents et de consacrer ses loisirs à la composition de textes littéraires qui parachevaient l’élaboration symbolique de ses conflits. Transposant dans un personnage de fiction l’expérience des échanges verbaux qu’elle avait acquise avec moi, elle décrit les mots de ce personnage comme des mains qui l’ont tenue, retenue, contenue, qui lui ont rendu un visage et permis de reconnaître sa douleur : une main tendue vers elle très loin, très loin par-dessus l’abîme, une main qui finit par réussir à se saisir de la sienne comme un pont par-delà le temps (alors que dans la réalité, nous n’avons pas eu de contacts corporels hormis la poignée de mains traditionnelle) une main qui réchauffe les deux siennes, une main ensuite qui se détache, en même temps que la voix du personnage doucement explique qu’il lui faut partir, qu’il reviendra et, le regardant s’éloigner, elle peut, pour la première fois depuis longtemps, longuement sangloter. Un autre passage significatif concerne le dénouement d’une nouvelle où l’héroïne en rentrant chez elle est renversée la nuit sur la route par une voiture. Tandis qu’elle agonise, une voix à côté d’elle la retient quelque temps encore à la vie, une voix qui dit à quatre reprises et sous quatre variantes : « Ne la touchez pas. » Elle entre alors dans le soleil ̶ soleil de la mort figurant la mort psychique de ma patiente produite sous le coup de tant d’effractions, mais aussi soleil de la vérité. Ce qu’elle, sans défense, n’a jamais pu exprimer qu’indirectement en donnant des signes de folie ̶ à savoir qu’on ne la touche pas ̶ est enfin énoncé clairement, calmement, puissamment, comme une loi indestructible de l’univers psychique que des manquements peuvent occasionnellement occulter sans en altérer la réalité structurante fondamentale.

Du Moi-peau au Moi-pensant

Deux précisions doivent être apportées : l’interdit du toucher ne favorise la restructuration du Moi que si le Moi-peau a été suffisamment acquis ; et ce dernier subsiste, après la restructuration, en toile de fond, du fonctionnement de la pensée. Le résumé d’un récit de science-fiction introduira mon propos sur ces deux points : Les Yeux de la nuit, de John Varley40. Un Américain marginal, las de la civilisation industrielle, erre dans les États du Sud. Il pénètre par hasard dans une communauté surprenante, qu’il découvre composée presque exclusivement de sourds-aveugles. Ses membres se marient et se reproduisent entre eux ; ils cultivent et fabriquent ce dont ils ont besoin pour vivre, limitant les contacts avec l’extérieur à quelques échanges de première nécessité. Le voyageur est accueilli par une jeune fille de quatorze ans, nue comme tous les habitants de ce territoire qui bénéficie d’un climat chaud. Elle est une des rares enfants nés voyants-entendants et elle a appris à parler avant l’émigration en ce lieu de ses parents, handicapés sensoriels. Elle sert au jeune homme d’interprète entre la langue anglaise possédée par celui-ci et le langage tactile en usage dans la collectivité. Le territoire est quadrillé par des canaux de circulation balisés de signaux tactiles. L’échange d’information se fait par le toucher et la grande sensibilité des autochtones aux vibrations de l’entourage leur permet de détecter à distance l’irruption de personnes étrangères ou d’événements insolites. Les repas, pris étroitement côte à côte dans un même réfectoire, sont l’occasion de rassembler et d’échanger les nouvelles. Puis vient la soirée dans un vaste salon-dortoir où, avant que chaque famille ne rejoigne son aire privée, prennent place d’autres communications non verbales, plus intenses, plus personnelles, plus affectives. Chacun s’accole corps contre corps auprès d’un partenaire, voire de plusieurs, pour le questionner, lui répondre, lui transmettre ses impressions et ses sentiments, sur un mode non médiatisé et immédiatement compréhensible. D’où la nudité nécessaire des habitants. D’où leur philosophie implicite : la surface du corps, si sa sensibilité a été tôt cultivée et si ni vêtements ni préjugés moraux ne viennent entraver son développement, possède un considérable pouvoir, celui de suggérer directement à autrui ses propres affects, pensées, désirs, projets. Naturellement si un tiers veut savoir ce que se disent deux communiquants, il se branche sur eux par l’imposition de sa main ou d’une partie de son corps. Il peut toutefois être provisoirement écarté s’il gêne. Naturellement aussi, si ce que deux communiquants ont à se dire est du registre de l’amour, ils finissent tout naturellement par le faire, dans une union étroite et joyeuse à laquelle la jeune bilingue de quatorze ans, loin d’être naïve, convie l’étranger. La liberté et la réciprocité avec lesquelles dès la puberté, chacun et chacune se donne, ne laisse ainsi ̶ c’est du moins la théorie de cette communauté ̶ nulle place à la frustration ou à la jalousie. L’amour entre deux individus n’est cependant qu’un degré vers l’amour suprême, celui que la communauté se porte à elle-même. Une fois par an, à la fin de l’été, une prairie entretenue à cet effet accueille l’assemblée entière, hommes, femmes, enfants, qui se serrent tous ensemble pour constituer un seul corps et pour partager ̶ ici cela devient difficile à dire, car le narrateur, admis seulement comme hôte, n’a pu y prendre part ̶ les mêmes idéaux ou croyances ou sensations, sous une forme tangible et paroxystique.

De plus en plus séduit par cette société, le narrateur apprend, grâce aux leçons de son initiatrice, le langage tactile. Mais il se heurte à des limites provenant de son éducation antérieure. Ce qu’il pense en verbal, il peut le traduire en tactile, et ce qu’on lui communique en tactile, il peut se le formuler en verbal. Pour certains affects courants, la tendresse, la peur, le mécontentement, il arrive à les exprimer et à les comprendre directement. Mais les degrés suivants du langage tactile, et qui, autant que sa jeune maîtresse peut le lui expliquer, correspondent aux entités abstraites et aux états psychiques de base, lui restent inassimilables. Son habitude du langage verbal constitue un handicap mental, qui se trouve par contre épargné aux handicapés sensoriels de la communauté. Ainsi le plus handicapé des deux n’est-il pas celui qu’on pense… L’affiliation lui est finalement refusée. Sa partenaire, coupable de parler un double langage, décide de ne plus communiquer avec lui qu’en tactile. Se crèverait-il les yeux et les tympans que ce serait de toute façon trop tard : il n’accédera jamais à la simplicité et à la plénitude de la communication tactile originaire exclusive. Il quitte cette collectivité, dont il emporte dans son cœur la nostalgie ineffaçable.

Peu importent les réserves « scientifiques » qu’appelle ce récit « légendaire » : l’univers olfactif est omis ; la haine, clivée de l’amour, est déniée ; un langage tactile à l’usage des sourds-aveugles ne peut être inventé que par des voyants-entendants ayant acquis par là une certaine maîtrise de la dimension symbolique, etc. L’intérêt de la science-fiction provient de ce qu’elle isole quasi expérimentalement une variable dont elle tire le maximum de conséquences logiques ou psychologiques. Ici la variable est la suivante : il existe une communication précoce de peau à peau ; la peau est le premier organe de l’échange signifiant ; échopraxies et écholalies ne trouvent à se développer que sur un fond originaire d’échorythmies, d’échothermies, d’échotactilismes. Certes, la nouvelle de Varley décrit une construction fantasmatique défensive, un roman des origines de la communication, élaboré après coup dans un mouvement contre-œdipien, quand l’accès à des systèmes sémiotiques plus évolués a été investi. Entre-temps, cet investissement a été rendu possible et nécessaire par le refoulement des communications tactiles primaires, refoulement mis en œuvre par l’interdit du toucher.

Que se passe-t-il quand cet interdit fait défaut ? De quel prix se paie sa transgression ? Le récit de Varley apparaît démonstratif sur ces deux points. D’une part, là où l’interdit primaire du toucher, celui qui prohibe le corps à corps, n’a pas été instauré, l’interdit œdipien, organisateur de la sexualité génitale ainsi que de l’ordre social, ne s’installe pas. D’autre part, la menace d’une castration phallique, qui donne son poids de chair et d’angoisse à la transgression éventuelle de l’interdit de l’inceste, a pour corollaire l’angoisse d’une castration sensorielle en cas de manquement à l’interdit du toucher. Le contenu manifeste de la nouvelle de Varley dit que les habitants échappent à l’interdit du toucher parce qu’ils sont sourds et aveugles. Le contenu latent est à entendre en sens contraire : parce qu’ils échappent à l’interdit du toucher, ils sont frappés de surdité, de cécité. Là où manquent l’un et l’autre interdit, celui du toucher, celui de l’inceste, tendent à s’installer un état de fusion amoureuse permanente pour l’individu et un état d’illusion groupale permanente pour la collectivité.

Il n’en reste pas moins que les communications primaires tactiles refoulées ne sont pas détruites (sauf cas pathologique), elles sont enregistrées comme toile de fond sur laquelle viennent s’inscrire des systèmes de correspondances intersensorielles ; elles constituent un espace psychique premier, dans lequel peuvent s’emboîter d’autres espaces sensoriels et moteurs ; elles fournissent une surface imaginaire où disposer les produits des opérations ultérieures de la pensée. La communication à distance par gestes puis par paroles requiert non seulement l’acquisition de codes spécifiques mais aussi la conservation de ce fond originaire échotactile de la communication et sa réactualisation, sa revivance plus ou moins fréquente. Le concept hégélien d’Aufhebung convient particulièrement, à mon sens, pour décrire le statut de ces traces échotactiles, qui sont à la fois niées, dépassées et conservées.

De même que l’interdit de l’inceste, prématuré ou violent, peut excéder son but, qui est de dévier le désir amoureux et sexuel sur des étrangers à la famille, et produire une inhibition de tout accomplissement hétérosexuel génital avec quelque partenaire que ce soit, de même l’interdit primaire du toucher, s’il prohibe trop tôt ou trop durement les contacts étroits, au lieu de déclencher un refoulement relativement facile à lever dans certaines circonstances, sexuelles, ludiques, sportives, etc., socialement codifiées, est susceptible d’entraîner une inhibition grave du rapprochement physique, ce qui complique notablement la vie amoureuse, le contact avec les enfants, la capacité de se défendre contre les agressions…

Inversement, dans le cas de troubles graves de la communication, liés à un handicap important, mental (autisme) ou physique (sourds-aveugles nés), la fonction sémiotique requiert d’être exercée à partir de sa forme originaire, le contact corps à corps et les échanges échotactiles. C’est, nous l’avons vu (p. 1, infra), le cas avec la technique du pack.

L’interdit du toucher, à la différence de l’interdit œdipien, ne demande pas un renoncement définitif à un objet d’amour, mais un renoncement à la communication échotactile comme mode principal de communication avec les autres. Cette communication échotactile subsiste comme source sémiotique originaire. Elle redevient active dans l’empathie, le travail créateur, l’allergie, l’amour.

L’accès à l’intersensorialité et la constitution du sens commun

Après avoir acquis son organisation de base comme Moi-peau, le Moi ne peut ensuite accéder à une nouvelle structuration qu’en rompant avec le primat de l’expérience tactile et qu’en se constituant en espace d’inscription intersensorielle, en sensorium commune (le « sens commun » des philosophes empiristes). Cette restructuration n’est pas suffisamment expliquée par un élan intégratif du Moi (Luquet, 1962), ni par un désir de grandir et de s’adapter, corrélatif des progrès de la maturation nerveuse. L’intervention opérante d’un interdit du toucher, précurseur et annonciateur du complexe d’Œdipe, me semble devoir être postulée pour une triple raison de cohérence théorique, de constat clinique et de rigueur technique.

Après une revue assez complète de la littérature psychanalytique concernant le rôle des expériences corporelles précoces dans la genèse des troubles cognitifs chez le schizophrène, Stanley Grand (1982), de New-York, conclut que le dysfonctionnement de la pensée dans la schizophrénie recèle une altération profonde dans l’organisation (articulation) du Moi corporel. Cette altération résulte d’un échec précoce à « articuler » adéquatement les données sensorielles multiples (donc à constituer cet espace multisensoriel que je viens d’évoquer, avec les emboîtements requis des diverses enveloppes sensorielles particulières) et à les intégrer en des expériences coenesthésiques et d’équilibration qui forment la base du sens de l’orientation et le noyau de l’expérience de la réalité (il s’agit donc ici à l’origine d’une carence de la première fonction du Moi-peau, celle de « holding » ou maintenance). Faute d’un sentiment organisé de la cohésion et des frontières du corps, la distinction claire entre l’expérience interne et l’expérience externe, entre le Soi et les représentations d’objet ne peut émerger. Le noyau de l’expérience de soi et de l’identité personnelle ne parvient pas à se différencier pleinement de l’unité duelle du lien mère-enfant. Le schizophrène est incapable de bénéficier pleinement des expériences autocorrectives fournies par le feed-back qui lui est renvoyé lors de ses actions sur le monde extérieur, car un tel bénéfice ne peut être tiré que par quelqu’un qui s’éprouve lui-même comme l’initiateur de ses propres actions. Avoir un Moi, c’est en effet disposer d’un pouvoir d’initiative non pas sur un simple événement, mais sur une série d’événements qui se déroulent tantôt en chaînes, tantôt en boucles. Des mécanismes de compensation peuvent pallier en partie l’intégration défaillante du Moi corporel, notamment dans les domaines de l’expérience sensorielle coenesthésique et thermique : ils soutiennent la cohésion de l’appareil psychique et préviennent sa dissolution complète au cours des épisodes régressifs.

La psychanalyse n’est possible que dans le respect de l’interdit du toucher. Tout peut se dire, à condition de trouver des mots qui conviennent à la situation transférentielle et qui traduisent des pensées appropriées à ce dont souffre effectivement le patient. Les mots de l’analyste symbolisent, remplacent, recréent les contacts tactiles sans qu’il soit nécessaire de recourir concrètement à ceux-ci : la réalité symbolique de l’échange est plus opérante que sa réalité physique.


38 Dans la présente rédaction de ce sous-chapitre, j’ai tenu compte de plusieurs remarques formulées par G. Bonnet (1985) à propos de mon article paru en 1984 sur Le double interdit du toucher.

39 Les « jeunes » pères qui, depuis une génération dans la culture occidentale, assument volontiers à égalité avec la mère le nourrissage et les soins du bébé (à l’exception de la grossesse et de l’allaitement au sein) aident beaucoup la mère et se donnent bien du plaisir mais ils compliquent la tâche du tout-petit, qui doit se dégager de deux relations duelles et non plus d’une seule et chez qui la constitution d’un interdit endogène se trouve retardée ou affaiblie.

40 C’est la dernière nouvelle d’un recueil intitulé Persistance de la vision (1978), tr. fr. Denoël, Présence du Futur, 1979. Je remercie Françoise Lugassy d’avoir attiré mon attention sur ce texte.