1. Préliminaires épistémologiques

Quelques principes généraux

1. Cerveau ou peau

La dépendance de la pensée et de la volonté au cortex, la dépendance de la vie affective au thalamus sont connues et prouvées. La recherche psychopharmacologique contemporaine complète, voire renouvelle, nos connaissances en ces domaines. Les succès obtenus ont toutefois entraîné un rétrécissement du champ de l’observation comme du champ théorique : le psychophysiologiste tend à réduire le corps vivant au système nerveux et le comportement aux activités cérébrales qui le programmeraient par recueil, analyse et synthèse des informations. Ce modèle, qui s’est avéré fécond pour les biologistes, est de plus en plus imposé, dans les organismes étatiques de recherche, à la psychologie, vouée à devenir la parente pauvre de la neurophysiologie cérébrale, et il est souvent imposé, avec autoritarisme par des « scientifiques » qui, dans leur domaine, défendent avec une ardeur inverse la liberté de la recherche, et d’abord de la recherche fondamentale. En mettant l’accent sur la peau comme donnée originaire à la fois d’ordre organique et d’ordre imaginaire, comme système de protection de notre individualité en même temps que comme premier instrument et lieu d’échange avec autrui, je vise à faire émerger un autre modèle, à l’assise biologique assurée, où l’interaction avec l’entourage trouve sa fondation et qui respecte la spécificité des phénomènes psychiques par rapport aux réalités organiques comme aux faits sociaux, bref un modèle qui me semble apte à enrichir la psychologie et la psychanalyse dans leur théorie et dans leur pratique.

2. Genèse ou structure

Le fonctionnement psychique conscient et inconscient a ses lois propres. L’une d’entre elles est qu’une part de lui vise à l’indépendance alors qu’il est, dès l’origine, doublement dépendant : du fonctionnement de l’organisme vivant qui lui sert de support ; des stimulations, des croyances, des normes, des investissements, des représentations émanant des groupes dont il fait partie (à commencer par la famille, à continuer par le milieu culturel). Une théorie du psychisme a à faire tenir ensemble ces deux fils, en évitant de se contenter d’une juxtaposition de déterminismes simplistes. Je postulerai donc avec René Kaës (1979 b ; 1984) d’une part un double étayage du psychisme : sur le corps biologique, sur le corps social ; d’autre part, un étayage mutuel : la vie organique et la vie sociale, au moins chez l’homme, ont l’une et l’autre autant besoin d’un appui quasi constant sur le psychisme individuel (comme le montrent l’approche psychosomatique des maladies physiques et l’étude de la fomentation des mythes ou de l’innovation sociale) que celui-ci a besoin d’un appui réciproque sur un corps vivant et sur un groupe social vivant.

Toutefois, la perspective psychanalytique se distingue foncièrement des perspectives psychophysiologique et psychosociologique en ce qu’elle prend en considération l’existence et l’importance permanentes du fantasme individuel conscient, préconscient et inconscient et son rôle de pont et d’écran intermédiaire entre la psyché et le corps, le monde, les autres psychés. Le Moi-peau est une réalité d’ordre fantasmatique : à la fois figurée dans les fantasmes, les rêves, le langage courant, les attitudes corporelles, les troubles de pensée ; et fournisseur de l’espace imaginaire constituant du fantasme, du rêve, de la réflexion, de chaque organisation psychopathologique.

La pensée psychanalytique est marquée par un conflit interne entre une orientation empiriste, pragmatiste, psychogénétique (plus active chez les Anglo-Saxons), pour laquelle l’organisation psychique résulte des expériences enfantines inconscientes (notamment celles des relations d’objet) et une orientation structuraliste (dominante en France lors des dernières décennies) qui contredit que la structure soit un produit de l’expérience, affirmant au contraire qu’il n’y a pas d’expérience qui ne soit organisée par une structure préexistante. Je me refuse à prendre parti dans ce conflit. Ce sont là deux attitudes complémentaires dont l’antagonisme doit être préservé tant qu’il féconde la recherche psychanalytique. Le Moi-peau est une structure intermédiaire de l’appareil psychique : intermédiaire chronologiquement entre la mère et le tout-petit, intermédiaire structurellement entre l’inclusion mutuelle des psychismes dans l’organisation fusionnelle primitive et la différenciation des instances psychiques correspondant à la seconde topique freudienne. Sans les expériences adéquates au moment opportun, la structure n’est pas acquise ou, plus généralement, se trouve altérée. Mais les diverses configurations du Moi-peau (que je décris dans la Troisième partie. Principales configurations) sont des variantes d’une structure topographique de base, dont le caractère universel peut faire penser qu’elle est inscrite sous forme virtuelle (préprogrammée) dans le psychisme naissant et dont l’actualisation se trouve implicitement proposé à ce psychisme comme un but à atteindre (en ce sens, je me rapproche de la théorie dite de l’épigénèse ou de la spirale interactive).

Freud a proposé un « modèle » (non formalisé) de l’appareil psychique comme système de sous-systèmes respectivement régis par des principes de fonctionnement distincts : principe de réalité, principe du plaisir-déplaisir, contrainte de répétition, principe de constance, principe de Nirvâna. Le Moi-peau oblige à prendre supplémentairement en considération un principe de différenciation interne et un principe de contenance, l’un et l’autre entrevus par Freud (1895). Les pathologies les plus graves du Moi-peau (les enveloppes autistiques par exemple) me semblent même offrir la possibilité d’importer en psychanalyse le principe d’auto-organisation des systèmes ouverts face aux « bruits », popularisé par les théoriciens des systèmes (cf. H. Atlan, 1979). Toutefois ce principe qui favorise l’évolution des êtres vivants me semble s’inverser quand on passe de la biologie à la psychologie, où il apparaît surtout créateur d’organisations psychopathologiques.

3. Développement logique ou renouveau métaphorique

Les sciences progressent par va-et-vient entre deux attitudes épistémologiques, variables selon la personnalité des savants et selon les besoins ou les impasses d’une science à un moment donné de son histoire. Tantôt une science dispose d’une bonne théorie dont les confirmations, les applications, les développements occupent et stimulent l’intelligence, la patience, l’ingéniosité des travailleurs de laboratoire, théorie qui reste utile tant que sa fécondité ne se dément pas et que ses énoncés majeurs ne sont pas réfutés. Tantôt une science se renouvelle par l’illumination d’un chercheur (venu quelquefois d’une autre discipline), qui met en question les énoncés qu’on tient pour acquis, les notions qui passent pour évidentes ; son intuition relève plus de l’imagination créatrice que de raisonnements ou de calculs ; il est mu par une sorte de mythe intérieur, qu’il débarrasse de ses scories fantasmatiques (quitte à projeter celles-ci dans des croyances religieuses, dans une réflexion philosophique, dans des activités connexes de création littéraire ou artistique) et d’où il tire des concepts énonçables en formules simples, vérifiables sous certaines conditions, transformables et transportables dans quelques autres domaines. Dans l’étude du fonctionnement psychique individuel, Freud a concrétisé cette seconde attitude (ce n’est pas par hasard si je me suis dans ma jeunesse intéressé aux démarches de son imagination créatrice au cours de l’auto-analyse ̶ cf. D. Anzieu, 1975 a ̶ par laquelle il a, dans sa propre jeunesse, découvert la psychanalyse). Dans le cadre, défini par Freud, de cette nouvelle discipline, les deux tendances épistémologiques ont continué de s’opposer. M. Klein, Winnicott, Bion, Kohut, par exemple, ont inventé des concepts nouveaux (positions paranoïde-schizoïde et dépressive, phénomènes transitionnels, attaques contre les liens, transferts en miroir et grandiose), spécifiques de domaines nouveaux : l’enfant, le psychotique, les états limites, les personnalités narcissiques, auxquels ils permettaient d’étendre la théorie et la pratique psychanalytiques. Mais la majorité des psychanalystes se rattachent de plus en plus à la première attitude : retour à Freud, commentaires inlassables, quasi talmudiques, de ses textes, applications mécaniques de ses vues, ou leurs remaniements à la lumière non pas d’un champ nouveau de la pratique, mais des « progrès » de la philosophie et des sciences de l’homme et de la société, en particulier de celles du langage (Lacan en a été en France un exemple typique). En ces dernières décennies du XXe siècle, la psychanalyse me semble avoir davantage besoin de penseurs par images que d’érudits, de scoliastes, d’esprits abstraits et formalisateurs. Avant d’être un concept, mon idée du Moi-peau est, volontairement, une vaste métaphore ̶ plus exactement elle me semble relever de cette oscillation métaphoro-métonymique judicieusement décrite par Guy Rosolato (1978). J’espère cette idée susceptible de stimuler la liberté de penser des psychanalystes et d’enrichir la palette de leurs interventions auprès de leurs patients dans leurs cures. Cette métaphore peut-elle déboucher sur des énoncés opératoires dotés d’une cohérence régionale, vérifiables en fait, réfutables en droit : à ce livre il appartient d’en convaincre le lecteur.

4. Malaise actuel dans la civilisation

Toute recherche s’inscrit dans un contexte personnel et se situe dans un contexte social, qu’il convient maintenant de préciser. Les Idéologues ont apporté à la France et à l’Europe, à la fin du XVIIIe siècle, l’idée de progrès indéfini : de l’esprit, de la science, de la civilisation. Ce fut longtemps une idée force. Il a fallu déchanter. Si je devais résumer la situation des pays occidentaux et peut-être de l’humanité entière en ce XXe siècle finissant, je porterai l’accent sur la nécessité de mettre des limites : à l’expansion démographique, à la course aux armements, aux explosions nucléaires, à l’accélération de l’histoire, à la croissance économique, à une consommation insatiable, à l’écart grandissant entre pays riches et tiers monde, au gigantisme des projets scientifiques comme des entreprises économiques, à l’envahissement de la sphère privée par les moyens de communication de masse, à l’obligation de battre sans cesse les records au prix du surentraînement, du dopage, à l’ambition d’aller toujours plus vite, plus loin, toujours plus cher au prix des encombrements, de la tension nerveuse, des maladies cardio-vasculaires, du déplaisir à vivre. De mettre des limites à la violence exercée sur la nature aussi bien que sur les humains, à la pollution de l’air, de la terre, des eaux, au gaspillage de l’énergie, au besoin de fabriquer tout ce dont on est techniquement capable, fût-ce des monstres mécaniques, architecturaux, biologiques, à l’affranchissement des lois morales, des règles sociales, à l’affirmation absolue des désirs individuels, aux menaces que les avancées technologiques font courir à l’intégrité des corps, à la liberté des esprits, à la reproduction naturelle des humains, à la survie de l’espèce.

Pour m’en tenir à un domaine qui ne me touche plus seulement comme simple citoyen mais dont je fais l’expérience professionnelle quasi quotidienne, le changement dans la nature de la souffrance des patients qui demandent une psychanalyse est significatif depuis trente ans que j’exerce cette thérapeutique et il m’est confirmé par mes collègues. Du temps de Freud et des deux premières générations de ses continuateurs, les psychanalystes avaient à faire à des névroses caractérisées, hystériques, obsessionnelles, phobiques, ou mixtes. Actuellement, plus de la moitié de la clientèle psychanalytique est constituée par ce qu’on appelle des états limites et/ou des personnalités narcissiques (si l’on admet avec Kohut la distinction de ces deux catégories). Étymologiquement, il s’agit d’états à la limite de la névrose et de la psychose et qui conjoignent des traits relevant de ces deux catégories traditionnelles. En fait ces malades souffrent d’un manque de limites : incertitudes sur les frontières entre le Moi psychique et le Moi corporel, entre le Moi réalité et le Moi idéal, entre ce qui dépend de Soi et ce qui dépend d’autrui, brusques fluctuations de ces frontières, accompagnée de chutes dans la dépression, indifférenciation des zones érogènes, confusion des expériences agréables et douloureuses, indistinction pulsionnelle qui fait ressentir la montée d’une pulsion comme violence et non comme désir (ce que F. Gantheret appelle les Incertitudes d’Éros, 1984), vulnérabilité à la blessure narcissique en raison de la faiblesse ou des failles de l’enveloppe psychique, sensation diffuse de mal-être, sentiment de ne pas habiter sa vie, de voir fonctionner son corps et sa pensée du dehors, d’être le spectateur de quelque chose qui est et qui n’est pas sa propre existence. La cure psychanalytique des états limites et des personnalités narcissiques requiert des aménagements techniques et un renouvellement conceptuel qui en permettent une meilleure compréhension clinique et auxquels l’expression de psychanalyse transitionnelle, empruntée à R. Kaës (1979 a), me semble convenir (D. Anzieu, 1979).

Rien d’étonnant qu’une civilisation qui cultive des ambitions démesurées, qui flatte l’exigence d’une prise en charge globale de l’individu par le couple, la famille, les institutions sociales, qui encourage passivement l’abolition de tout sentiment des limites dans les extases artificielles demandées aux drogues chimiques et autres, qui expose l’enfant de plus en plus unique à la concentration traumatisante sur lui de l’inconscient de ses parents dans le cadre d’un foyer de plus en plus restreint en nombre de participants et en stabilité, rien d’étonnant donc qu’une telle culture favorise l’immaturité et suscite une prolifération de troubles psychiques limites. À quoi s’ajoute l’impression pessimiste qu’à ne plus mettre de limites nulle part, les humains s’acheminent vers des catastrophes, que penseurs et artistes contemporains s’évertuent, dans une sorte de surenchère du pire, à représenter comme inévitables.

Ainsi, une tâche urgente, psychologiquement et socialement, me semble-t-elle être celle de reconstruire des limites, de se redonner des frontières, de se reconnaître des territoires habitables et vivables limites, frontières à la fois qui instituent des différences et qui permettent des échanges entre les régions (du psychisme, du savoir, de la société, de l’humanité) ainsi délimitées. Sans avoir une claire conscience du but d’ensemble, des savants ici et là ont commencé cette tâche en la localisant dans leur champ de compétence propre. Le mathématicien René Thom a étudié les interfaces qui séparent abstraitement des régions différentes de l’espace et ce n’est pas par hasard s’il a nommé « théorie des catastrophes » la description et la classification des brusques changements de forme de ces interfaces : je lui dois beaucoup. L’œil et l’oreille de l’astronome à travers des instruments de plus en plus perfectionnés, essaient de rejoindre les confins de l’univers : celui-ci aurait des limites dans l’espace, limites en expansion continuelle où la matière composant les quasars, s’approchant de la vitesse de la lumière, deviendrait énergie ; limites dans le temps, avec le big bang originel dont l’écho persisterait dans le bruit de fond de l’univers et dont la déflagration aurait produit la nébuleuse primitive. Les biologistes reportent leur intérêt du noyau de la cellule sur la membrane dans laquelle ils découvrent comme un cerveau actif qui programme les échanges d’ions entre le protoplasma et l’extérieur, les ratés du code génétique pouvant expliquer la prédisposition à des maladies graves de plus en plus répandues : l’hypertension artérielle, le diabète, peut-être certaines formes de cancer. La notion de Moi-peau, que je propose en psychanalyse, va dans le même sens. Comment se forment les enveloppes psychiques, quelles en sont les structures, leurs emboîtements, leurs pathologies, comment, par une démarche psychanalytique « transitionnelle », peuvent-elles être réinstaurées chez l’individu (voire étendues aux groupes et aux institutions), telles sont les questions que je me pose et auxquelles cet ouvrage amorce des réponses.

5. Écorce ou noyau

Depuis la Renaissance, la pensée occidentale est obnubilée par un thème épistémologique : connaître, c’est briser l’écorce pour atteindre le noyau. Ce thème arrive à épuisement, après avoir produit quelques réussites et aussi de graves dangers : la physique du noyau n’a-t-elle pas conduit savants et militaires jusqu’à l’explosion atomique ? La neurophysiologie a, dès le XIXe siècle, marqué un coup d’arrêt, qui n’a pas été tout de suite remarqué. Le cerveau est en effet la partie supérieure et antérieure de l’encéphale. À son tour, le cortex ̶ mot latin qui veut dire écorce, passé en 1907 dans le langage de l’anatomie ̶ désigne la couche externe de substance grise qui coiffe la substance blanche. Nous voici en présence d’un paradoxe : le centre est situé à la périphérie. Le regretté Nicolas Abraham (1978) a esquissé, dans un article puis dans un livre qui porte ce titre, la dialectique qui s’établit entre « l’écorce et le noyau ». Son argumentation m’a confirmé dans ma propre recherche et a étayé mon hypothèse : et si la pensée était autant une affaire de peau que de cerveau ? Et si le Moi, défini alors comme Moi-peau, avait une structure d’enveloppe ?

L’embryologie peut nous aider à nous déprendre de certaines habitudes de notre pensée dite logique. Au stade de la gastrula, l’embryon prend la forme d’un sac par « invagination » d’un de ses pôles et présente deux feuillets, l’ectoderme et l’endoderme. C’est d’ailleurs là un phénomène biologique quasi universel : toute écorce végétale, toute membrane animale, sauf exceptions, comporte deux couches, l’une interne, l’autre externe. Revenons à l’embryon : cet ectoderme forme à la fois la peau (incluant les organes des sens) et le cerveau. Le cerveau, surface sensible protégée par la boîte crânienne, est en contact permanent avec cette peau et ses organes, épiderme sensible protégé par l’épaississement et le durcissement de ses parties les plus superficielles. Le cerveau et la peau sont des êtres de surface, la surface interne (par rapport au corps pris dans son ensemble) ou cortex étant en rapport avec le monde extérieur par la médiation d’une surface externe ou peau, et chacune de ces deux écorces comportant au moins deux couches, l’une protectrice, c’est la plus extérieure, l’autre, sous la précédente ou dans les orifices de celles-ci, susceptible de recueillir de l’information, de filtrer des échanges. La pensée, à suivre le modèle de l’organisation nerveuse, apparaît non plus comme une ségrégation, une juxtaposition et une association de noyaux, mais comme une affaire de relations entre des surfaces, avec entre elles un jeu d’emboîtements, comme l’avait bien vu N. Abraham, qui les fait prendre, l’une par rapport à une autre, tantôt une position d’écorce et tantôt une position de noyau.

Invagination, dit le langage de l’anatomo-physiologie. C’est nous rappeler judicieusement que le vagin est non pas un organe d’une contexture particulière mais un repli de la peau, comme les lèvres, comme l’anus, comme le nez, comme les paupières, sans couche durcie ou cornée protectrice jouant le rôle de pare-excitation, et où la muqueuse est à vif et la sensibilité, l’érogénéité sont à fleur de peau et culminent au frottement contre une surface elle aussi sensible, celle du gland masculin à la pointe de l’érection. Et chacun sait bien que, sauf s’il s’amuse à réduire l’amour au contact de deux épidermes, ce qui n’aboutit pas toujours au plein plaisir escompté, l’amour présente ce paradoxe d’apporter à la fois avec le même être le contact psychique le plus profond et le meilleur contact épidermique. Ainsi, les trois soubassements de la pensée humaine, la peau, le cortex, l’accouplement des sexes, correspondent à trois configurations de la surface : l’enveloppe, la coiffe, la poche.

Toute cellule est entourée d’une membrane cytoplasmique. La cellule végétale possède en plus une membrane cellulosique percée de pores pour les échanges ; cette membrane double la précédente et assure une certaine rigidité à la cellule et par voie de conséquence aux plantes (par exemples, la noix possède une écorce externe dure et une peau fine qui entoure le cerneau). La cellule animale est souple ; elle se déforme facilement au contact d’un obstacle ; elle assure aux animaux la mobilité. C’est à travers la membrane cytoplasmique que s’effectuent les échanges physico-chimiques nécessaires à la vie.

Les recherches récentes ont mis en évidence la structure en double feuillet de cette membrane (ce qui rejoint l’intuition de Freud (1925), dans « Notice sur le Bloc magique », sur la double pellicule du Moi, l’une comme pare-excitation, l’autre comme surface d’inscription). Au microscope électronique, les deux feuillets apparaissent distincts et, peut-être, séparés par un vide intermédiaire. On a distingué deux sortes de champignons, les uns à peau difficile à dédoubler, les autres à double peau distincte. Une autre structure observable est une superposition de membranes emboîtées en peau d’oignon, thème repris par Annie Anzieu (1974).

6. Contenu ou contenant

La psychanalyse se présente, ou est généralement présentée, comme une théorie des contenus psychiques inconscients et préconscients. Il en découle une conception de la technique psychanalytique qui vise à rendre ces contenus respectivement préconscients et conscients. Mais un contenu ne saurait exister sans un rapport à un contenant. La théorie psychanalytique du psychisme comme contenant, sans être inexistante, reste plus fragmentaire, approximative, éparse. Pourtant les formes contemporaines de pathologie auxquelles le psychanalyste est de plus en plus confronté dans sa pratique relèvent en grande partie d’un trouble de la relation contenant-contenu et le développement des réflexions post-freudiennes sur la situation psychanalytique amène à prendre davantage en considération la relation entre le cadre analytique et le processus analytique et à examiner quand et comment les variables du cadre sont susceptibles d’aménagements par le psychanalyste, quand et comment elles sont substituées par le patient à la possibilité d’un processus et transformées en non-processus (cf. J. Bleger, 1966). Les conséquences techniques de ce retournement épistémologique sont importantes : le psychanalyste a alors non seulement à interpréter dans le transfert les failles et les surinvestissements défensifs du contenant et à « construire » les empiétements précoces, les traumatismes cumulatifs, les idéalisations prothétiques responsables de ces failles et de ces surinvestissements, mais à offrir à son patient une disposition intérieure et une façon de communiquer qui témoignent à celui-ci de la possibilité d’une fonction contenante et qui lui en permettent une suffisante intériorisation. Pour ma part, j’ai centré ce remaniement théorique autour de la notion de Moi-peau et le réajustement technique qui s’ensuit autour de la notion, déjà citée, d’analyse transitionnelle.

Ainsi la théorie psychanalytique requiert-elle des compléments et des élargissements. Voici cinq points, entre autres, sur lesquels ils me semblent souhaitables :

  • Compléter la perspective topique sur l’appareil psychique par une perspective plus strictement topographique, c’est-à-dire en rapport avec l’organisation spatiale du Moi corporel et du Moi psychique.
  • Compléter l’étude des fantasmes relatifs aux contenus psychiques par celle des fantasmes concernant les contenants psychiques.
  • Compléter la compréhension du stade oral comme reposant sur l’activité de succion par la prise en considération du contact corps à corps entre le bébé et la mère ou la personne maternante, c’est-à-dire élargir la relation sein-bouche à la relation sein-peau.
  • Compléter le double interdit œdipien par un double interdit du toucher, qui en est le précurseur.
  • Compléter le setting psychanalytique type non seulement par des aménagements éventuels (cf. la psychanalyse transitionnelle), mais par la prise en considération de la disposition du corps du patient et de sa représentation de l’espace analytique au sein du dispositif analytique.

Un sixième point est la question de la pulsion. Les conceptions de Freud sur la pulsion, on le sait, ont varié. Il a successivement opposé les pulsions d’autoconservation aux pulsions sexuelles, puis la libido d’objet à la libido du Moi, enfin les pulsions de vie aux pulsions de mort. Il a hésité sur la manière d’articuler la pulsion avec le principe de constance puis avec le principe d’inertie ou de Nirvâna. S’il a toujours conservé les quatre paramètres de la pulsion (la source, la poussée, le but, l’objet), il a toujours répété que la liste des pulsions n’était pas close et qu’on pourrait en découvrir de nouvelles. Cela m’autorise à prendre en considération une pulsion d’attachement (d’après Bowlby) ou d’agrippement (d’après Hermann), non comme une chose prouvée mais comme une hypothèse de travail utile. S’il fallait la situer à tout prix par rapport aux classifications freudiennes, je la rattacherais plutôt aux pulsions d’autoconservation. Freud a également décrit une pulsion d’emprise, au statut ambigu et intermédiaire par rapport aux couples d’opposés rappelés plus haut. Dans la mesure où elle s’étaie sur la musculature et plus particulièrement sur l’activité de la main, la pulsion d’emprise me semble devoir compléter la pulsion d’attachement, qui vise la constitution d’une image de la peau comme surface contenante et passivement sensible. On comprend que ces difficultés théoriques (que je n’ai pas toutes évoquées) conduisent les analystes à s’interroger de plus en plus sur l’opportunité de conserver ou non le concept de pulsion1.

L’univers tactile et cutané

Les sensations cutanées introduisent, dès avant la naissance, les petits de l’espèce humaine dans un univers d’une grande richesse et d’une grande complexité, univers encore diffus mais qui éveille le système perception-conscience, qui sous-tend un sentiment global et épisodique d’existence et qui fournit la possibilité d’un espace psychique originaire. La peau reste un sujet de recherches, de soins et de discours quasi inépuisable. Commençons par une synthèse des connaissances la concernant.

1. Approche linguistique

Le langage, courant ou savant, est particulièrement prolixe en ce qui concerne la peau. Examinons d’abord le domaine lexical. Tout être vivant, tout organe, toute cellule, a une peau ou une écorce, tunique, enveloppe, carapace, membrane, méninge, armure, pellicule, cloison, plèvre… Quant à la liste des synonymes de membrane, elle est considérable : amnios, aponévrose, blastoderme, chorion, coiffe, couenne, crépine, diaphragme, endocarde, endocarpe, épendyme, filet, fraise, hymen, manteau, opercule, péricarde, périchondre, périoste, péritoine… Un cas significatif est celui de la « pie-mère », qui enveloppe immédiatement les centres nerveux ; c’est la plus profonde des méninges ; elle contient les vaisseaux destinés à la moelle et à l’encéphale : étymologiquement le terme désigne la « mère-peau » : le langage véhicule bien la notion préconsciente que la peau de la mère est la peau première. Dans le grand dictionnaire français Robert, les articles peau, main, toucher, prendre, sont parmi les plus fournis, en concurrence (dans l’ordre quantitatif décroissant) avec faire, tête, et être. L’article toucher est le plus long de l’Oxford English Dictionary.

Abordons maintenant le domaine sémantique. De nombreuses expressions du langage parlé font référence à la plupart des fonctions conjointes de la peau et du Moi. En voici une petite sélection :

  • « Caresser quelqu’un dans le sens du poil », « Il a eu la main heureuse » (fonction de plaisir tactile)
  • « Tu me fais suer » (fonction d’élimination)
  • « C’est une peau de vache », « Se faire crever la peau » (fonction défensive-agressive)
  • « Entrer dans la peau d’un personnage », « Faire peau neuve » (fonction d’identification)
  • « Toucher la réalité du doigt » (fonction d’épreuve de la réalité)
  • « Entrer en contact », « Mon petit doigt me l’a dit » (fonction de communication)

Deux mots ayant des sens flous et multiples désignent la résonance subjective des choses en nous, ils réfèrent à l’origine un contact avec la peau : sentir et impression.

Je renonce à procéder à une étude des représentations de la peau dans les arts plastiques ou dans les sociétés différentes de la nôtre. L’ouvrage richement illustré de Thevoz (1984) le Corps peint, ébauche cette recherche.

2. Approche physiologique

Par sa structure et par ses fonctions, la peau est plus qu’un organe, c’est un ensemble d’organes différents. Sa complexité anatomique, physiologique et culturelle anticipe sur le plan de l’organisme la complexité du Moi sur le plan psychique. De tous les organes des sens, c’est le plus vital : on peut vivre aveugle, sourd, privé de goût et d’odorat. Sans l’intégrité de la majeure partie de la peau, on ne survit pas. La peau a plus de poids (20 % du poids total du corps chez le nouveau-né ; 18 % chez l’adulte) et occupe une plus grande surface (2 500 cm² chez le nouveau ̶ né, 18 000 chez l’adulte) que tout autre organe des sens. Elle apparaît chez l’embryon avant les autres systèmes sensoriels (vers la fin du deuxième mois de gestation, précédant dans l’ordre les deux autres systèmes proximaux, olfactif et gustatif, le système vestibulaire et les deux systèmes distaux, auditif et visuel) en vertu de la loi biologique selon laquelle plus une fonction est précoce, plus elle a de chances d’être fondamentale. Elle comporte une grande densité de récepteurs (50 pour 100 millimètres carrés).

La peau, système de plusieurs organes de sens (toucher, pression, douleur, chaleur…) est elle-même en étroite connexion avec les autres organes des sens externes (ouïe, vue, odorat, goût) et avec les sensibilités kinesthésique et d’équilibration. La sensibilité complexe de l’épiderme (tactile, thermique, algique) reste longtemps diffuse et indifférenciée chez le tout-petit. Elle transforme l’organisme en un système sensible, capable d’éprouver d’autres types de sensations (fonction d’initiative), de les relier à des sensations cutanées (fonction associative) ou de les différencier et de les localiser à titre de figures émergeant sur la toile de fond d’une surface corporelle globale (fonction d’écran). Une quatrième fonction apparaît ensuite, dont la peau fournit le prototype et la base de référence mais qui s’étend à la plupart des organes des sens, de la posture et, le moment venu, de la motricité : l’échange de signaux avec l’entourage, sous la forme d’un double feed-back que j’examinerai plus loin.

La peau apprécie le temps (moins bien que l’oreille) et l’espace (moins bien que l’œil) mais elle seule combine les dimensions spatiales et temporelles. La peau évalue les distances sur sa surface plus précisément que l’oreille ne situe la distance des sons éloignés.

La peau réagit à des stimuli de nature différente : on a pu coder l’alphabet sous forme de pulsions électriques sur la peau et l’enseigner à des aveugles. La peau est presque toujours disponible pour recevoir des signes, apprendre des codes, sans qu’ils interfèrent avec d’autres. La peau ne peut pas refuser un signe vibrotactile ou électrotactile : elle ne peut ni fermer les yeux ou la bouche ni se boucher les oreilles ou le nez. La peau n’est pas non plus encombrée d’un verbiage excessif comme le sont la parole et l’écriture.

Mais la peau n’est pas qu’organe(s) des sens. Elle remplit des rôles annexes de plusieurs autres fonctions biologiques : elle respire et perspire*, elle sécrète et élimine, elle entretient le tonus, elle stimule la respiration, la circulation, la digestion, l’excrétion et bien sûr la reproduction ; elle participe à la fonction métabolique.

À côté de ses rôles sensoriels spécifiques et de ce rôle d’auxiliaire tous terrains par rapport aux divers appareils organiques, la peau remplit une série de rôles essentiels par rapport au corps vivant considéré maintenant dans son ensemble, dans sa continuité spatio-temporelle, dans son individualité : maintien du corps autour du squelette et de sa verticalité, protection (par sa couche cornée superficielle, par son vernis de kératine, par son coussinet de graisse) contre les agressions extérieures, captage et transmission d’excitations ou d’informations utiles.

3. Approche évolutionniste

Chez de nombreux mammifères, notamment les Insectivores, on retrouve, dans les descriptions des physiologistes, l’existence de deux organes distincts et complémentaires réunis dans le même appareil :

  • La fourrure, qui recouvre la quasi-totalité du corps et qui assure ce qu’après Freud on peut appeler la fonction de pare-excitation ; elle a le même rôle que le plumage chez les oiseaux ou les écailles chez les poissons, mais elle possède en plus des qualités tactiles, thermiques et olfactives qui en font un des supports anatomiques de la pulsion d’agrippement ou d’attachement si importante chez les mammifères ; qui font aussi des endroits où survit le système pileux une des zones érogènes favorites de la pulsion sexuelle chez les humains.
  • Des follicules pileux, ou vibrisses (c’est-à-dire un long poil ou une touffe de ces poils planté sur un mamelon charnu, par exemple les « moustaches » du chat), en relation directe avec une terminaison nerveuse qui les dote d’une grande sensibilité tactile. Leur répartition sur le corps varie avec les espèces, les individus, les stades du développement. Chez les primates, les vibrisses sont en régression ; elles disparaissent chez l’homme, du moins à l’état adulte, mais on en trouve chez le fœtus ou le nouveau-né ; dans ces espèces, c’est l’épiderme qui assure la double fonction de pare-excitation et de sensibilité tactile, grâce à une anastomose avec la couche durcie ou cornée, protectrice des terminaisons nerveuses. « L’étude de la structure de la peau, notamment à l’intérieur de l’ordre des Primates, permet d’attribuer une valeur phylogénétique certaines à plusieurs caractères : l’implantation des poils, l’épaisseur de l’épiderme, l’état de développement des rides épidermiques et la plus ou moins grande complexité des capillaires sous-épidermiques » (Vincent F., 1972).

La peau d’un être humain présente à un observateur extérieur des caractéristiques physiques variables selon l’âge, le sexe, l’ethnie, l’histoire personnelle, etc., et qui, ainsi que les vêtements qui la redoublent, facilitent (ou brouillent) l’identification de la personne : pigmentation ; plis, ride, sillons ; quadrillage de pores ; poils, cheveux, ongles, cicatrices, boutons, « grains de beauté » ; sans parler du grain de la peau, de son odeur (renforcée ou modifiée par les parfums), de son velouté ou de sa rugosité (accentuée par les crèmes, les baumes, le genre de vie)…

4. Approche histologique

L’analyse histologique fait apparaître une complexité plus grande encore, un enchevêtrement considérable de tissus de structures différentes, dont l’étroit emboîtement contribue à assurer le maintien global du corps, le pare-excitation et la richesse de la sensibilité.

a) L’épiderme superficiel, ou couche cornée, se compose d’un fusionnement compact (analogue aux moellons d’un mur) de quatre couches de cellules où la kératine produite par certaines d’entre elles encapsule les autres, réduites à devenir des coques vides d’autant plus solides.

b) L’épiderme sous-jacent, ou corps muqueux, est une stratification de six à huit couches de grandes cellules polyédriques à protoplasme épais, reliées entre elles par de nombreux filaments (structure en réseau maillé), la dernière couche ayant une structure en palissade.

c) Le derme superficiel comprend des papilles abondantes, richement vascularisées, et qui absorbent activement certaines substances qu’on retrouve dans le foie, les surrénales… : elles s’articulent au corps muqueux précédent par une structure en engrenage. L’ensemble b et c (corps muqueux et corps capillaire) assure une fonction régénératrice des blessures et de lutte contre le vieillissement (en se vidant de leur protoplasme, elles repoussent sans cesse vers l’extérieur les couches sous-jacentes qui s’usent).

d) Le derme ou chorion est un tissu de soutènement très charpenté. Il présente une structure en feutrage résistant et élastique, « ciment amorphe » fait de faisceaux entrecroisés de fibrilles.

e) L’hypoderme est un isolant ; il a une structure en éponge, permettant le passage des vaisseaux sanguins et des nerfs vers le derme et séparant (sans ligne de démarcation nette) les téguments des tissus sous-jacents.

La peau compte également différentes glandes (qui sécrètent respectivement des odeurs, la sueur et le sébum lubrificateur) ; des nerfs sensitifs à terminaisons libres (douleur, contact) ou aboutissant à des corpuscules spécialisés (chaud, froid, pression…) ; des nerfs moteurs (qui commandent la mimique) et des nerfs vaso-moteurs (qui commandent le fonctionnement glandulaire).

5. Approche psycho-physiologique

Si l’on considère maintenant sa psycho-physiologie, non plus son anatomie, la peau fournit de nombreux exemples d’un fonctionnement paradoxal, au point qu’on peut se demander si la paradoxalité psychique ne trouve pas sur la peau une partie de son étayage. La peau soustrait l’équilibre de notre milieu interne aux perturbations exogènes, mais dans sa forme, sa texture, sa coloration, ses cicatrices, elle conserve des marques de ces perturbations. À son tour, cet état intérieur qu’elle est censée préserver, elle le révèle en grande partie au-dehors ; elle est aux yeux des autres un reflet de notre bonne ou mauvaise santé organique et un miroir de notre âme. À leur tour, ces messages non verbaux émis spontanément par la peau sont intentionnellement infléchis ou inversés par les cosmétiques, le bronzage, les fards, les bains, voire par la chirurgie esthétique. Peu d’organes appellent les soins ou les intérêts d’un si grand nombre de spécialistes : coiffeurs, parfumeurs, esthéticiennes, kinésithérapeutes, physiothérapeutes, sans compter les publicistes, les hygiénistes, les chiromanciens, les guérisseurs, les dermatologues, les allergologues, les prostituées, les ascètes, les ermites, les policiers de l’identité judiciaire (à cause des empreintes digitales), le poète en quête d’une peau de mots à tisser sur sa page blanche ou le romancier dévoilant la psychologie de ses personnages d’après la description des visages et des corps, et si l’on ajoute les peaux animales les tanneurs, les fourreurs, les fabricants de parchemin.

Autres paradoxes. La peau est perméable et imperméable. Elle est superficielle et profonde. Elle est véridique et trompeuse. Elle est régénératrice, en voie de dessèchement permanent. Elle est élastique mais un morceau de peau détaché de l’ensemble se rétrécit considérablement. Elle appelle des investissements libidinaux autant narcissiques que sexuels. Elle est le siège du bien-être et aussi de la séduction. Elle nous fournit autant en douleurs qu’en plaisirs. Elle transmet au cerveau les informations provenant du monde extérieur, y compris des messages « impalpables » qu’une de ses fonctions est justement de « palper » sans que le Moi en soit conscient. La peau est solide et fragile. Elle est au service du cerveau mais elle se régénère alors que les cellules nerveuses ne le peuvent pas. Elle matérialise, par sa nudité, notre dénuement mais aussi notre excitation sexuelle. Elle traduit par sa minceur, sa vulnérabilité, notre détresse originaire, plus grande que celle de toutes les autres espèces, et en même temps notre souplesse adaptive et évolutive. Elle sépare et unit les différentes sensorialités. Elle a, dans toutes ces dimensions que je viens de passer incomplètement en revue, un statut d’intermédiaire, d’entre-deux, de transitionalité.

6. Approche interactionniste

Dans son ouvrage très documenté La Peau et le toucher, Montagu (1971) met principalement en évidence trois phénomènes généraux :

L’influence précoce et prolongée des stimulations tactiles sur le fonctionnement et le développement de l’organisme. D’où les étapes suivantes, au cours de l’évolution des mammifères, du contact tactile des mères sur les petits comme stimulation organique et comme communication sociale : léchage avec la langue, peignage de la fourrure avec les dents, épouillage avec les doigts, attouchements et caresses humains. Ces stimulations favorisent le déclenchement de ces activités nouvelles que sont à la naissance la respiration, l’excrétion, les défenses immunitaires, la vigilance, puis la sociabilité, la confiance, le sentiment de sécurité.

Les effets des échanges tactiles sur le développement sexuel (recherche du partenaire, disponibilité à l’excitation, plaisirs préliminaires, déclenchement de l’orgasme ou de l’allaitement).

Le grand éventail des attitudes culturelles envers la peau et le toucher. Le bébé esquimau est porté nu contre le milieu du dos de la mère, ventre contre sa chaleur, entouré par le vêtement en fourrure de celle-ci, soutenu par une écharpe nouée autour des deux corps. La mère et l’enfant se parlent par la peau. Lorsqu’il a faim, le bébé gratte le dos de sa mère et tète sa peau ; elle le passe par-devant et lui donne le sein. Le besoin de bouger est satisfait par l’activité de la mère. L’élimination urinaire et intestinale se fait sans quitter le dos de la mère ; elle le retire et le nettoie pour éviter l’inconfort plus à lui qu’à elle. Elle va au-devant de tous ses besoins qu’elle devine tactilement. Il pleure rarement. Elle lui lèche le visage et les mains pour les nettoyer, l’eau glacée étant coûteuse à faire fondre. D’où la sérénité ultérieure de l’Esquimau face à l’adversité ; sa capacité de vivre, avec une confiance de base fondamentale, dans un milieu physique hostile ; son comportement altruiste ; ses aptitudes spatiales et mécaniques exceptionnelles.

Dans de nombreux pays, des tabous du toucher sont mis en place pour protéger de l’excitation sexuelle, pour obliger à renoncer au contact épidermique global et tendre, en même temps que sont valorisées la rudesse des contacts manuels et musculaires, les bourrades, les châtiments physiques appliqués sur la peau. Certaines sociétés infligent même systématiquement sur la peau des enfants des pratiques douloureuses (dont Montagu donne une liste impressionnante) soit au titre de rituels initiatiques, soit pour provoquer un accroissement de la taille et/ou un embellissement du corps, ce qui, dans tous les cas, entraîne une élévation du statut social.

7. Approche psychanalytique

La peau a relativement peu intéressé les psychanalystes. Un article très documenté de l’Américaine Barrie B. Biven (1982), « The role of skin in normal and abnormal development, with a note on the poet Sylvia Plath », recense utilement les publications psychanalytiques sur ce sujet. Il n’apporte pas une véritable idée directrice mais il énumère bon nombre de données, d’interprétations ou de remarques, dont je vais résumer dans les pages qui suivent les plus intéressantes.

  • La peau fournit un noyau fantasmatique à des patients ayant souffert de privations précoces. Par exemple, le suicide peut être recherché par eux comme rétablissement d’une enveloppe commune avec l’objet d’amour.
  • La bouche sert, pour le tout-petit, autant à toucher les objets qu’à absorber la nourriture, contribuant ainsi au sens de l’identité et à la distinction de l’animé et de l’inanimé. L’incorporation de l’objet par la peau est peut-être antérieure à son absorption par la bouche. Le désir d’être incorporé de cette façon est aussi fréquent que le désir de s’incorporer par la peau.
  • Le Soi ne coïncide pas nécessairement avec l’appareil psychique : chez de nombreux patients, des parties de leur corps et/ou de leur psychisme sont vécues comme étrangères.
  • La peau que le nouveau-né apprend à connaître le mieux est celle des mains et des seins de sa mère.
  • La projection de la peau sur l’objet est un processus courant chez le tout-petit. Il se retrouve en peinture, quand la toile (souvent surchargée ou hachurée) fournit une peau symbolique (souvent fragile) qui sert à l’artiste de barrière contre la dépression. L’investissement auto-érotique de leur propre peau apparaît plus précocement chez les bébés trop tôt séparés de leur mère.
  • La Bible signale les plaies suppurantes de Job, expression de sa dépression, et la supercherie de Rebecca qui recouvre avec de la peau de chevreaux les mains et la nuque de son fils imberbe, Jacob, pour qu’il se fasse passer pour son frère poilu, Esau, auprès d’Isaac, leur père aveugle.
  • Hélène Keller et Laura Bridgman, sourdes-aveugles coupées du monde, ont pu apprendre à communiquer par la peau.
  • Le thème de la peau est dominant dans l’œuvre de la poétesse et romancière américaine Sylvia Plath, qui s’est suicidée en 1963 à l’âge de 31 ans. Voici le souvenir d’enfance qu’elle évoque quand sa mère est revenue à la maison avec un bébé :

« Je détestais les bébés. Moi qui, pendant deux ans et demi, avait été le centre d’un univers de tendresse, j’ai ressenti comme un coup de poignard, et un froid polaire a immobilisé mes os… étreignant ma rancune-vilaine et pleine de remords, comme un petit ourson triste, je suis partie en traînant la jambe tristement toute seule, vers une direction opposée, vers la prison de l’oubli. J’ai ressenti alors, froidement et sobrement, comme si j’étais au loin sur une étoile, la séparation de toute chose… J’ai ressenti le mur de ma peau. Je suis Moi. Cette pierre est une pierre : la fusion merveilleuse qui avait existé entre moi et les choses du monde n’était plus. »

Et encore : « La peau se pèle facilement, comme si l’on enlevait du papier. »

  • En ce qui concerne les affections de la peau, la grattage est une des formes archaïques du retournement de l’agressivité sur le corps (au lieu de la retourner sur le Moi, ce qui suppose l’instauration d’un Surmoi plus évolué). La honte consécutive vient de ce qu’on sent que si l’on commence à se gratter, on ne pourra pas s’arrêter, qu’on est mené par une force incontrôlable et cachée, qu’on est en train d’ouvrir une brèche dans la surface de la peau. La honte à son tour tend à être effacée par le retour de l’excitation érotique trouvée dans le grattage, selon une réaction circulaire de plus en plus pathologique.
  • Les mutilations de la peau ̶ parfois réelles, le plus souvent imaginaires ̶ sont des tentatives dramatiques de maintenir les limites du corps et du Moi, de rétablir le sentiment d’être intact et cohésif. L’artiste viennois Rudolf Schwarzhogler qui percevait son propre corps comme objet de son art, s’amputa de sa propre peau, morceau par morceau jusqu’à en mourir. Il fut photographié tout au long de cette opération et les photos firent l’objet d’une exposition à Kassel en Allemagne.
  • Les fantasmes de mutilation de la peau s’expriment librement dans la peinture occidentale à partir du XVe siècle, sous couvert d’art anatomique. Un personnage de Joachim Remmelini (1619) porte sa peau enroulée autour du ventre comme un pagne. Celui de Felice Vicq d’Azy (1786) a le scalp pendant sur le visage. Celui de Van Der Spieghel (1627) détache la peau de ses fémurs pour s’en faire des guêtres. Celui de Benetini est aveuglé par des lambeaux de sa propre peau. La femme peinte par Bidloo (1685) a les poignets ceinturés par des lambeaux de peau provenant de son dos.

Je termine mon compte rendu de l’article de B. B. Biven en soulignant que, bien avant les écrivains et les chercheurs, les peintres ont appréhendé et représenté le lien spécifique entre le masochisme pervers et la peau.


1 Cf. les actes, édités par l’Association Psychanalytique de France, du colloque La Pulsion, pour quoi faire ? (1984), notamment l’article critique de D. Widlöcher, « Quel usage faisons-nous du concept de pulsion ? ».

* = transpirer (note psycha.ru)