2. Quatre séries de données

Ce qui était refoulé du temps de Freud, dans les discours individuels et dans les représentations collectives, c’était le sexe ; ce fut la raison d’origine externe (l’autre fut son auto-analyse) qui amena l’inventeur de la psychanalyse à mettre l’accent sur la sexualité. Presque tout au long du troisième quart du XXe siècle, le grand absent, le méconnu, le dénié dans l’enseignement, dans la vie quotidienne, dans l’essor du structuralisme, dans le psychologisme de beaucoup de thérapeutes et parfois même dans la puériculture, ce fut, cela reste pour une grande part le corps, comme dimension vitale de la réalité humaine, comme donnée globale présexuelle et irréductible, comme ce sur quoi les fonctions psychiques trouvent toutes leur étayage. Ce n’est pas par hasard si la notion d’image du corps, inventée par le psychanalyste viennois P. Schilder (1950), manque dans le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (1968), fort bien documenté par ailleurs, et si la civilisation occidentale contemporaine est marquée par le massacre des équilibres naturels, la détérioration de l’environnement, l’ignorance des lois de la vie. Ce n’est également pas par hasard si le théâtre d’avant-garde des années soixante s’est voulu un théâtre de geste non plus de texte, si le succès des méthodes de groupes aux États-Unis depuis ces mêmes années et en Europe par la suite tient non plus aux échanges verbaux inspirés de la démarche psychanalytique des associations libres, mais aux contacts corporels et aux communications préverbales qui y sont instaurés. Pendant cette période, quels progrès dans sa remontée vers l’origine du fonctionnement psychique accomplit le savoir psychanalytique ?

L’interrogation psychanalytique sur les effets psychiques des carences maternelles est le fait de chercheurs qui, avant d’être analystes ou en même temps que de l’être, étaient, sont restés ou sont devenus psychiatres d’enfants ou pédiatres : Bowlby à partir de 1940 ; Winnicott à partir de 1945, Spitz à partir de 1946, pour m’en tenir aux dates de leurs premières publications sur ce thème (sans parler des travaux antérieurs, dus aux deux premières analystes d’enfants des non-médecins, Mélanie Klein et Anna Freud). Dès ces dates, il leur apparaît que la manière dont un enfant se développe dépend pour une bonne part de l’ensemble des soins qu’il reçoit pendant son enfance, non de la seule relation de nourrissage ; que la libido ne parcourt pas la série des stades décrits par Freud quand le psychisme du bébé a subi des violences ; et qu’une dislocation majeure des premières relations mère-enfant provoque chez ce dernier de graves altérations de son équilibre économique et de son organisation topique. La métapsychologie freudienne ne leur suffit plus pour soigner les enfants carencés. Spitz aux États-Unis décrit du terme peu heureux d’hospitalisme les régressions graves et rapidement irréversibles survenant chez des enfants qu’une hospitalisation précoce sépare de leur mère, et qui sont l’objet de soins routiniers, voire scrupuleux de la part du personnel, mais sans chaleur affective, sans le libre jeu des communications olfactives, auditives, tactiles, habituellement exercées au titre des manifestations de ce que Winnicott a appelé la « sollicitude primaire » maternelle.

La constatation des faits dans un domaine ne peut amener un progrès scientifique que si l’on dispose d’une grille d’observation permettant le repérage des aspects essentiels (souvent méconnus jusque-là) de ces faits et que si les conjectures tirées de ce domaine d’une part se recoupent avec certains savoirs déjà acquis ailleurs et d’autre part trouvent des applications ou des transpositions fécondes dans des domaines nouveaux. Quatre séries de données ont alors alimenté, orienté, questionné la recherche psychanalytique sur la genèse et les altérations précoces de l’appareil psychique.

Données éthologiques

C’est vers 1950 que sont publiées en anglais les œuvres majeures des éthologistes Lorenz (1949) et Tinbergen (1951). Bolwby (1961), psychanalyste anglais, prend alors connaissance du phénomène de l’empreinte : chez la plupart des oiseaux et chez quelques mammifères, les petits sont génétiquement prédisposés à maintenir la proximité avec un individu particulier, différencié dès les heures ou les jours qui suivent sa naissance et préféré entre tous. C’est généralement la mère mais l’expérimentation montre que ce peut être une mère d’une autre espèce, un ballon en mousse, une boîte en carton, ou Lorenz lui-même. L’intérêt de l’expérience, pour le psychanalyste, est que le petit ne fait pas que rester près de sa mère ou la suivre dans ses déplacements, mais qu’il la cherche quand elle n’est pas là et qu’il l’appelle alors dans le plus grand désarroi. Ce désarroi du petit oiseau ou du petit mammifère est analogue à l’angoisse de la séparation de la mère chez le petit humain et il cesse dès le rétablissement du contact avec la mère. Bowlby est frappé par le caractère primaire de cette manifestation et par le fait qu’elle ne se rattache pas à la problématique orale entendue au sens étroit (nourrissage, sevrage, perte puis hallucination du sein) auquel les psychanalystes s’en tenaient généralement depuis Freud quant aux tout-petits. Il estime que Spitz, Mélanie Klein, Anna Freud, restés prisonniers de l’appareil théorique freudien, n’ont pas pu ou su assumer cette conséquence et c’est en se référant aux travaux de l’école hongroise sur l’instinct filial et la pulsion d’agrippement (I. Hermann, 1930, repris en France par Nicolas Abraham, 1978) et sur l’amour primaire (A. et M. Balint, 1965) qu’il propose sa théorie d’une pulsion d’attachement. Je rappelle sommairement l’idée d’Hermann. Les petits des mammifères s’agrippent aux poils de leur mère pour trouver une double sécurité physique et psychique. La disparition à peu près complète de la fourrure sur la surface du corps humain facilite les échanges tactiles primaires signifiants entre la mère et le bébé et prépare l’accès des humains au langage et aux autres codes sémiotiques, mais rend plus aléatoire la satisfaction de la pulsion d’agrippement chez le petit homme. C’est en se cramponnant au sein, aux mains, au corps entier et aux vêtements de sa mère qu’il déclencherait en réponse de sa part, des conduites jusque-là attribuées à un utopique instinct maternel. La catastrophe qui hanterait le psychisme naissant du bébé humain serait celle du décramponnement : sa survenue ̶ précise plus tard Bion dont je reprends l’expression le plonge dans « une terreur sans nom ».

La clinique psychanalytique se trouve, depuis ces dernières décennies, confrontée à la nécessité d’introduire de nouvelles catégories nosologiques, parmi elles, celle d’états limites étant la plus prudente et la plus courante. On peut considérer qu’il s’agit là de patients, mal décramponnés, plus précisément de patients ayant éprouvé des alternances contradictoires ̶ précoces et répétées ̶ de cramponnements excessifs et de décramponnements brusques et imprévisibles qui ont fait violence à leur moi corporel et/ou à leur moi psychique. De là découlent certaines caractéristiques de leur fonctionnement psychique : ils ne sont pas sûrs de ce qu’ils ressentent ; ils sont beaucoup plus préoccupés par ce qu’ils supposent être les désirs et les affects des autres ; ils vivent dans l’ici et maintenant et communiquent sur le mode de la narration ; ils n’ont pas la disposition d’esprit permettant, selon l’expression de Bion (1962), d’apprendre par l’expérience vécue personnelle, de se représenter cette expérience, d’en tirer une perspective nouvelle, dont l’idée reste toujours inquiétante pour eux ; ils ont du mal à se décramponner intellectuellement de ce vécu flou, mixte d’eux-même et d’autrui, à abandonner le contact par toucher, à restructurer leurs rapports au monde autour de la vue, à accéder à une « vision » conceptuelle des choses et de la réalité psychique et au raisonnement abstrait ; ils restent collés aux autres dans leur vie sociale, collés aux sensations et aux émotions dans leur vie mentale ; ils redoutent la pénétration, que ce soit celle de la vue ou du coït génital.

Revenons à Bowlby. Dans un article de 1958, The nature of the child ties to his morther, il présente l’hypothèse d’une pulsion d’attachement, indépendante de la pulsion orale et qui serait une pulsion primaire non sexuelle. Il distingue cinq variables fondamentales dans la relation mère-enfant : la succion, l’étreinte, le cri, le sourire et l’accompagnement. Ceci stimule les travaux des éthologistes qui s’acheminaient de leur côté vers une hypothèse analogue et qui venaient d’aboutir à la célèbre et élégante démonstration expérimentale d’Harlow aux États-Unis publiée également en 1958 dans un article intitulé The nature of the love. Comparant les réactions de bébés-singes à des mères artificielles constituées par un support revêtu de chiffons doux, allaitantes ou non (c’est-à-dire présentant ou non un biberon) et à des mères artificielles également allaitantes ou non, mais faites seulement de fils métalliques, il constate que si on élimine la variable allaitement, la mère-fourrure est toujours préférée à la mère-fil-de-fer comme objet d’attachement et que si on prend en considération la variable allaitement, celle-ci n’introduit pas une différence statistiquement significative.

À partir de là, les expériences de Harlow et de son équipe vers les années 1960 s’essayent à jauger le poids respectif des facteurs dans l’attachement du tout-petit à sa mère. Le réconfort apporté par le contact avec la douceur d’une peau ou d’une fourrure s’avère le plus important. Le réconfort n’est trouvé que de façon secondaire dans les trois autres facteurs : l’allaitement, la chaleur physique éprouvée dans le contact, le bercement du bébé par les mouvements de sa mère quand elle le porte ou qu’il se tient accroché à elle. Si le réconfort du contact leur est maintenu, les enfants-singes préfèrent une mère artificielle les allaitant à celle n’allaitant pas, et ce pendant cent jours ; ils préfèrent également un substitut à bascule à un substitut stable pendant cent cinquante jours. Seule la recherche de la chaleur s’est avérée dans quelques cas plus forte que celle du contact : un bébé rhésus mis en contact d’une mère artificielle en chiffons doux mais sans chaleur ne l’a étreinte qu’une fois et a fui à l’autre extrémité de la cage pendant tout le mois de l’expérience ; un autre a préféré une mère fil-de-fer chauffée électriquement à une mère en chiffons à la température de la pièce (cf. également Kaufman I.C., 1961).

L’observation clinique des enfants humains normaux ayant constaté depuis longtemps des phénomènes analogues, Bowlby (1961) s’engage alors dans une réélaboration de la théorie psychanalytique susceptible d’en rendre compte. Il adopte comme modèle la théorie du contrôle, née en mécanique et développée en électronique puis en neurophysiologie. La conduite est définie non plus en termes de tension et de réduction des tensions mais de buts fixés à atteindre, de processus conduisant à ces buts et de signaux activant ou inhibant ces processus. L’attachement lui apparaît dans cette perspective comme une forme d’homéostasie. Le but est pour l’enfant de maintenir la mère à une distance qui la laisse accessible. Les processus sont ceux qui conservent ou augmentent la proximité (se déplacer vers, pleurer, étreindre) ou qui encouragent la mère à le faire (sourire et autres amabilités). La fonction est une fonction de protection du tout-petit, particulièrement vis-à-vis des prédateurs. Une preuve en est que le comportement d’attachement s’observe à l’égard non seulement de la mère mais aussi du singe mâle qui défend le groupe contre les prédateurs et protège les petits singes contre les plus grands. L’attachement de la mère pour l’enfant se modifie au fur et à mesure que celui-ci grandit mais la réaction de désarroi quand il l’a perdue reste inchangée. L’enfant supporte des absences de plus en plus longues de la mère mais il est toujours bouleversé de la même façon si elle ne revient pas au moment attendu par lui. L’adolescent conserve cette réaction en l’intériorisant, car il a tendance à la cacher à autrui, voire à lui-même.

Bowlby a consacré sous le titre général Attachement and Loss trois volumes au développement de sa thèse. Je viens de donner un résumé sommaire du premier, L’Attachement (1969). Le second, La Séparation (1973), explique la surdépendance, l’anxiété et la phobie. Le troisième, La Perte, tristesse et dépression (1975), est consacré aux processus inconscients et aux mécanismes de défense qui les gardent inconscients.

Winnicott (1951) n’a ni comparé les petits des humains aux petits des animaux ni cherché à théoriser de façon aussi systématique, mais les phénomènes transitionnels qu’il a décrits et l’espace transitionnel que la mère établit pour l’enfant entre elle et le monde pourraient très bien être entendus comme des effets de l’attachement. L’observation d’Hélène, rapportée par Monique Douriez-Pinol (1974), est illustrative : Hélène cligne des yeux et fronce le nez avec un air de contentement comblé quand, près de l’endormissement, elle explore du doigt ses cils, puis elle étend cette réaction à l’exploration des cils de sa mère, de sa poupée, au frottement sur son nez de l’oreille de l’ours en peluche et enfin au contact ou à l’évocation verbale de sa mère de retour après une absence ou à l’approche d’autres bébés, d’un chat, de chaussures fourrées, d’un pyjama moelleux. L’auteur décrit là à juste titre un phénomène transitionnel. J’ajoute pour ma part que le dénominateur commun à tous ces comportements d’Hélène est la recherche du contact avec des parties du corps ou des objets caractérisés par la présence de poils particulièrement doux à toucher ou composés d’une matière procurant une sensation tactile analogue. Ce contact la plonge dans un ravissement dont il paraît difficile d’affirmer la nature érogène : le plaisir trouvé dans la satisfaction de la pulsion d’attachement semble bien d’une autre qualité que le plaisir de satisfaire la pulsion sexuelle orale et il est manifeste qu’il aide Hélène d’abord à s’endormir avec confiance, puis avoir confiance dans le retour de sa mère et enfin à procéder à une classification des êtres et des objets dans lesquels elle peut avoir confiance.

Winnicott a préféré travailler dans une perspective étiologique et articuler avec plus de précisions que ses prédécesseurs la gravité du trouble mental avec la précocité de la carence maternelle. Citons le résumé qu’il en donne dans « l’Enfant en bonne santé et l’enfant en période de crise. Quelques propos sur les soins requis » (1962 b, p. 22-23) : si la carence survient avant que le bébé ne soit devenu une personne, elle entraîne la schizophrénie infantile, les troubles mentaux non organiques, la prédisposition à des troubles cliniques mentaux ultérieurs ; si la carence engendre un traumatisme chez un être assez évolué pour se trouver susceptible d’être traumatisé, elle produit la prédisposition aux troubles affectifs et des tendances antisociales ; si elle survient quand l’enfant cherche à conquérir son indépendance, elle provoque la dépendance pathologique, l’opposition pathologique, les crises de colère.

Winnicott (1962 a) a également précisé la diversité des besoins du nourrisson, qui subsiste d’ailleurs chez tout être humain. À côté des besoins du corps, le tout-petit présente des besoins psychiques qui sont satisfaits par une mère « suffisamment bonne » ; l’insuffisance des réponses de l’entourage à ces besoins psychiques entraîne des troubles (de la différenciation du Moi et du non-Moi ; l’excès de réponse prépare un hyper-développement intellectuel et fantasmatique défensif. À côté du besoin de communiquer, le tout-petit éprouve le besoin de ne pas communiquer et de vivre épisodiquement le bien-être de la non-intégration du psychisme et de l’organisme.

Après ce rappel historique, essayons de réfléchir. Commençons par inventorier les faits établis. En ce qui concerne l’éthologie, ils peuvent se résumer ainsi :

1. La recherche du contact corporel entre la mère et le petit est un facteur essentiel du développement affectif, cognitif et social de ce dernier.

2. C’est un facteur indépendant du don de la nourriture : un jeune singe auquel on laisse libre accès à un biberon disposé sur un support métallique ne s’en approche pas et paraît effrayé ; si l’on dispose sur le support des chiffons ou de la fourrure (pas forcément une fourrure de singe), il s’y blottit et son comportement manifeste calme et assurance.

3. La privation de la mère ou de son substitut entraîne des perturbations qui peuvent devenir irréversibles. Ainsi le jeune chimpanzé privé du contact physique avec ses compagnons n’arrive pas à s’accoupler plus tard. Les singes de toutes espèces ne prennent pas l’attitude adéquate en présence des stimuli sociaux émis par les congénères, ce qui déclenche de leur part toutes sortes de brutalités et chez lui des accès de violence.

4. Les troubles du comportement peuvent être prévenus en grande partie si le bébé-singe privé de sa mère est en contact avec des congénères eux aussi privés de leurs mères : le groupe des compagnons est un substitut maternel. La recherche ethnologique sur les civilisations négro-africaines était déjà parvenue au même résultat : la classe d’âge remplace et relaie la mère. Chez le singe, le développement de l’individu est le plus favorisé pour les petits qui bénéficient successivement du contact maternel et du contact groupal.

5. À l’âge convenable, le bébé-singe ̶ sur le terrain aussi bien qu’en laboratoire ̶ quitte sa mère et explore le monde environnant. Il est soutenu et guidé par elle dans ce comportement. Au moindre danger réel et imaginaire, il se précipite dans ses bras ou s’accroche à ses poils. Le plaisir du contact du corps maternel et de l’agrippement est donc à la base à la fois de l’attachement et de la séparation. Si les stimuli externes sont faiblement hostiles, le bébé se familiarise avec eux et a de moins en moins besoin de la consolation maternelle. S’ils sont terrifiants (dans une expérience de Harlow, il s’agit d’un chien mécanique ou d’un ours mécanique battant du tambour), le bébé-singe continue toujours de rechercher le réconfort maternel même quand il est parvenu à toucher et à explorer ces monstres. Une fois établie la confiance de l’enfant dans le monde environnant, la séparation définitive de la mère a lieu soit du fait de la mère soit du fait de l’enfant.

6. Chez les singes, l’accès à al vie sexuelle se fait en trois étapes. La première est une expérience d’attachement satisfaisante à caractère non sexuel dans l’enfance avec la mère. Puis vient la possibilité de pratiquer, dans le groupe des compagnons, des manipulations du corps du partenaire à caractère de plus en plus sexuel (découverte de la sexualité infantile). Cet attachement puis ces jeux préparent et, dans certaines espèces, conditionnent l’accès à la sexualité adulte. Chez les singes, chez beaucoup de mammifères et d’oiseaux, la mère n’est jamais l’objet de manifestations sexuelles de la part de ses fils. Les éthologues expliquent ce tabou de l’inceste par le fait que la mère est et reste l’animal dominant pour le jeune mâle. Le macaque qui devient chef d’une troupe dont sa mère continue de faire partie a droit d’en posséder toutes les femelles ; aussi préfère-t-il généralement quitter la troupe que copuler avec elle. L’entrée dans la sexualité adulte est marquée par la fin de l’éducation très permissive donnée par la troupe en matière de jeux sexuels enfantins, et par l’introduction de restrictions brutales de la part des dominants qui se réservent, en se les répartissant, la possession des femelles de la troupe2.

Données groupales

L’observation des groupes humains occasionnels en vue de la formation ou de la psychothérapie a fourni une seconde série de faits, depuis que cette observation s’est portée sur le groupe large de trente à soixante personnes (non plus sur le seul groupe restreint) et qu’elle a envisagé la façon dont le groupe habite son lieu et quel espace imaginaire les membres du groupe projettent sur ce lieu. Déjà dans le petit groupe on observe la tendance des participants à remplir le vide (ils se resserrent dans une partie de la pièce si celle-ci est vaste, ils disposent des tables au milieu s’ils ont adopté une disposition circulaire) et à boucher les trous (ils n’aiment pas avoir de chaises vides entre eux, ils entassent les sièges excédentaires dans un coin du local, la chaise vide d’une personne absente est mal supportée, les portes et fenêtres sont fermées, quitte à rendre l’atmosphère physiquement étouffante). Dans le groupe large, où l’anonymat est accentué, où les angoisses de morcellement sont ravivées, où la menace de perte de l’identité moïque est forte, l’individu se sent perdu et a tendance à se préserver en se repliant sur lui-même et dans le silence. Les trois principaux mécanismes de défense de la position paranoïde-schizoïde se retrouvent. Le clivage de l’objet : le mauvais objet est projeté sur le groupe large dans son ensemble, sur les moniteurs ou sur un participant traité en victime émissaire ; le bon objet est projeté sur les petits groupes où il favorise l’instauration de l’illusion groupale. La projection de l’agressivité : les autres sont perçus par moi comme dévorateurs quand ils parlent sans que je puisse identifier qui parle, ou qu’ils me regardent sans que je les voie me regarder. La recherche du lien : si on laisse les participants libres de s’asseoir sans disposition préétablie des sièges, la majorité d’entre eux a tendance à s’agglutiner. C’est plus tard, ou défensivement, qu’ils adoptent une disposition en un ou plusieurs cercles ovales concentriques : œuf clos, sécurité reconstituée d’une enveloppe narcissique collective. Turquet (1974) a noté que la possibilité pour un participant d’émerger comme sujet hors de l’état d’individu anonyme et isolé passe par l’établissement d’un contact (visuel, gestuel, verbal) avec son voisin ou ses deux voisins les plus immédiats. Ainsi se constitue ce que Turquet dénomme « la frontière relationnelle du Je avec la peau de mon voisin ». « Dans le groupe large, la rupture de la frontière de “la peau de mon voisin” est une menace toujours présente et ceci, non seulement à cause de l’action des forces centrifuges déjà mentionnées qui causent le retrait du Je, en le tirant à être dans ses relations de plus en plus isolé, idiosyncrasique et aliéné. La continuité avec la peau de son voisin est aussi en danger, car le groupe large soulève de nombreux problèmes comme : où ? qui ? de quelle sorte ? sont les voisins du Je, surtout quand leurs places personnelles changent dans l’espace, comme cela arrive constamment, tel autre participant étant proche, puis éloigné, tantôt devant, tantôt derrière, auparavant sur la gauche, maintenant sur la droite et ainsi de suite. Ces changements de places répétés font naître des questions : pourquoi ce changement ? Sur quelle base ? Dans quelle direction est parti mon voisin ? Vers quoi ? Où aller ?, etc. Une des caractéristiques du groupe large est l’absence de stabilité ; à celle-ci se substitue une expérience kaléidoscopique. Le résultat pour le Je est l’expérience d’une peau distendue, rattachée au dernier voisin qui a parlé mais qui est loin de là. Une telle extension peut atteindre le seuil d’éclatement de la peau ; pour l’éviter, le Je se désolidarise et abandonne, il devient alors un “singleton” et ainsi un déserteur. »

Bien que Turquet n’y fasse pas référence, sa description vient appuyer la théorie de Bowlby en montrant comment la pulsion d’attachement opère chez les humains : par la recherche d’un contact (au double sens corporel et social du terme) qui assure une double protection contre les dangers extérieurs et contre l’état psychique interne de détresse, et qui rend possibles des échanges de signes dans une communication réciproque où chaque partenaire se sent reconnu par l’autre. Le développement, dans les groupes, des techniques de contacts corporels, d’expression physique, de messages mutuels va dans le même sens. Comme dans les variables annexes de Harlow pour les singes, la recherche de la chaleur et du mouvement berceur joue également un rôle. Les stagiaires se plaignent du « froid » ̶ physique et moral ̶ qui règne dans le groupe large. Dans le psychodrame ou les exercices corporels, vient toujours un mime collectif de plusieurs participants serrés les uns contre les autres, balançant ensemble leurs corps. Leur fusion s’achève parfois en simulation d’une explosion volcanique, figuration de la décharge commune de la tension tonique accumulée en chacun, à l’image du nourrisson caressé rythmiquement, dont aimait à parler Wallon, qui décharge l’excès de tonus dans des rires de plus en plus aigus, lesquels peuvent, dépassé un certain seuil, devenir des sanglots.

Turquet indique que la principale conséquence de l’établissement, par le moi psychique en voie de reconstitution, d’une peau-frontière avec son voisin est la possibilité de vivre par délégation : le sujet ré-émergeant comme tel « désire qu’un autre membre du groupe large parle pour lui afin d’entendre dire quelque chose qui lui semble pareil à ce qu’il pense ou ressent et d’observer ou d’apprendre, en substituant l’autre à soi, quel destin peut avoir dans le groupe ce que l’autre a dit pour mon compte ». La même évolution joue pour le regard. Un participant rapporte qu’il était assis en face d’un « doux visage » et que cela l’a rassuré sur lui-même. Douceur d’un visage, douceur du regard, douceur aussi de la voix : « La qualité de la voix des moniteurs a plus d’effet que le contenu de ce qu’ils essaient de dire, l’accent doux, calme, apaisant de celle-ci étant introjecté pendant que les mots eux-mêmes sont laissés de côté. » On reconnaît là la qualité typique visée par la pulsion d’attachement : la douceur, le moelleux, la fourrure, le velu, qualité à l’origine tactile et métaphoriquement étendue ensuite aux autres organes des sens.

Rappelons que, dans la théorie de Winnicott (1962 a, p. 12-13), l’intégration du Moi dans le temps et l’espace dépend de la façon pour la mère de « tenir » (holding) le nourrisson, que la personnalisation du Moi dépend de la façon de le « soigner » (handling) et que l’instauration par le moi de la relation d’objet dépend de la présentation par la mère des objets (sein, biberon, lait…) grâce auxquels le nourrisson va pouvoir trouver la satisfaction de ses besoins. C’est le second processus qui nous intéresse ici : « Le Moi se fonde sur un Moi corporel, mais c’est seulement lorsque tout se passe bien que la personne du nourrisson commence à se rattacher au corps et aux fonctions corporelles, la peau étant la membrane-frontière. » Et Winnicott d’apporter une preuve a contrario : la dépersonnalisation illustre « la perte d’une union solide entre le moi et le corps, y compris les pulsions du ça et les plaisirs instinctuels ».

Données projectives

J’emprunte une troisième série de données à des travaux concernant les tests projectifs. Au cours de recherches sur l’image du corps et la personnalité, les Américains Fischer et Cleveland (1958) ont isolé, dans les réponses au test de taches d’encre de Rorschach, deux variables nouvelles qui n’ont cessé depuis de faire leurs preuves, celles d’Enveloppe et de Pénétration. La variable Enveloppe est cotée pour toute réponse impliquant une surface protectrice, membrane, coquille ou peau, qui pourrait symboliquement être mise en rapport avec la perception des frontières de l’image du corps (habillements, peaux animales où l’accent est mis sur le caractère granuleux, duveteux, tacheté ou rayé de la surface, creux dans la terre, ventres proéminents, surfaces protectrices ou surplombantes, objets dotés d’un blindage ou d’une forme de contenant, êtres ou objets couverts par quelque chose ou cachés derrière quelque chose). La variable Pénétration s’oppose à la précédente en ce qu’elle se rapporte à toute réponse qui peut être l’expression symbolique d’un sentiment subjectif selon lequel le corps n’a qu’une faible valeur protectrice et peut être facilement pénétré. Fischer et Cleveland ont précisé trois types de représentations de la pénétration :

a) percement, éclatement ou dépouillement d’une surface corporelle (blessure, fracture, écorchure, écrasement, saignement) ;

b) voies et modes de pénétration à l’intérieur ou d’expulsion de l’intérieur vers l’extérieur (bouche ouverte, orifice du corps ou de la maison, ouverture dans la terre laissant jaillir des substances liquides, radiographies ou sections d’organes permettant de voir directement l’intérieur) ;

c) représentation de la surface d’une chose comme perméable et fragile (choses inconsistantes, molles, sans frontières palpables ; transparences ; surfaces flétries, fanées, détériorées, en dégénérescence).

En administrant le test de Rorschach à des malades psychosomatiques, Fischer et Cleveland ont établi que ceux dont le symptôme touchait la partie externe du corps imaginaient un corps bien délimité par une paroi défensive, tandis que ceux dont le symptôme concernait les viscères se représentaient leur corps comme aisément pénétrable et dépourvu de barrière protectrice. Les auteurs estiment prouvé le fait que ces représentations imaginaires préexistaient à l’apparition des symptômes et ont donc valeur étiologique. Ils considèrent que des traitements mobilisant le corps (massages, relaxation, etc.) peuvent aider à libérer ces représentations imaginaires.

Ainsi définie par ces deux variables, la notion d’image du corps ne saurait se substituer à celle du Moi, tout en présentant l’avantage de mettre l’accent en ce qui concerne la connaissance du corps propre sur la perception des frontières de celui-ci. Les limites de l’image du corps (ou l’image des limites du corps) sont acquises au cours du processus de défusion de l’enfant par rapport à sa mère et elles présentent quelque analogie avec les frontières du Moi dont Federn (1952) a montré qu’elles sont désinvesties dans le processus de dépersonnalisation. Si l’on veut bien prendre l’image du corps non pour une instance ou une fonction psychiques mais seulement pour une représentation élaborée assez précocement par le Moi lui-même en pleine structuration, on peut soutenir avec Angelergues (1975) qu’il s’agit d’un « processus symbolique de représentation d’une limite qui a fonction d’“image stabilisatrice” et d’enveloppe protectrice. Cette démarche pose le corps comme l’objet d’investissement et son image comme produit de cet investissement, un investissement qui conquiert un objet non interchangeable, sauf dans le délire, un objet qui doit être à tout prix maintenu intact. La fonction des limites rejoint l’impératif d’intégrité. L’image du corps est située dans l’ordre du fantasme et de l’élaboration secondaire, représentation agissant sur le corps ».

Données dermatologiques

Un quatrième ensemble de données est fourni par la dermatologie. Hormis les causes accidentelles, les affections de la peau entretiennent d’étroites relations avec les stress de l’existence, avec les poussées émotionnelles et, ce qui concerne davantage mon propos, avec les failles narcissiques et les insuffisances de structuration du Moi. Ces affections, spontanées à l’origine, sont souvent entretenues et aggravées par des compulsions de grattage qui les transforment en symptômes dont le sujet ne peut plus se passer. Quand ceux-ci sont localisés aux organes correspondant aux divers stades de l’évolution libidinale, il est évident que le symptôme conjoint un plaisir érotique à la douleur physique et à la honte morale nécessaires à l’apaisement du besoin de punition émanant du Surmoi. Mais il arrive, dans les pathomimies, que la lésion de la peau soit volontairement provoquée et développée, par exemple, par un raclage quotidien avec des tessons de bouteille (cf. l’ouvrage de Corraze, 1976, sur cette question). Ici, le bénéfice secondaire est l’obtention d’une pension d’invalidité ; le bénéfice primaire, non sexuel, consiste en la tyrannie exercée sur l’entourage par l’infirme censé incurable, et en la mise en échec prolongée du savoir et du pouvoir médical ; la pulsion d’emprise est donc à l’œuvre mais elle n’est pas la seule. L’agressivité inconsciente est sournoisement sous-jacente à cette conduite, agressivité réactionnelle à un besoin constant de dépendance dont le simulateur ressent la présence en lui comme insupportable. Il essaie de retourner ce besoin en rendant dépendantes de lui les personnes qui reproduisent les objets premiers visés par sa pulsion d’attachement, objets jadis frustrants et qui, depuis lors, appellent sa vengeance. Cet intense besoin de dépendance est corrélatif de la fragilité et de l’immaturité de l’organisation psychique du pithiatique, ainsi que d’une insuffisance de la différenciation topique, de la cohésion du Soi et du développement du Moi par rapport aux autres instances psychiques. Ces malades relèvent eux, aussi de la pathologie de la pulsion d’attachement. En raison de la fragilité de leur moi-peau, les pathomimes oscillent entre une angoisse d’abandon si l’objet d’attachement n’est plus au contact proche, et une angoisse de persécution s’il y a trop grande proximité avec lui.

L’approche psychosomatique des dermatoses a généralisé ce résultat. Le prurit n’est pas lié qu’à des désirs sexuels culpabilisés dans un jeu circulaire entre l’auto-érotisme et l’auto-punition. C’est aussi et d’abord une façon d’attirer l’attention sur soi, plus spécialement sur la peau en tant qu’elle n’a pu rencontrer dans la petite enfance, de la part de l’environnement maternel et familial, les contacts doux, chauds, fermes et rassurants, et surtout signifiants, évoqués ci-dessus. La démangeaison est celle d’être compris par l’objet aimé. Par l’effet de l’automatisme de répétition, le symptôme physique, ravive, sous la forme primaire du « langage » cutané, les frustrations anciennes, avec leurs souffrances exhibées et leurs colères rentrées : l’irritation de l’épiderme se confond, en raison de l’indifférenciation somato-psychique à laquelle ces patients restent fixés, avec l’irritation mentale, l’érotisation de la partie blessée du corps survenant après coup pour rendre tolérable la douleur et la haine et pour tenter d’inverser le déplaisir en plaisir. L’érythème dit pudique n’est pas angoissant seulement parce que la peau du malade, jouant son rôle de « miroir de l’âme » au détriment de celui de frontière, permet à l’interlocuteur de lire directement les désirs sexuels et agressifs dont le malade se sent honteux, mais aussi parce que la peau se révèle alors à l’autre comme une enveloppe fragile invitant aux pénétrations physiques et aux intrusions psychiques.

L’eczéma généralisé pourrait traduire une régression à l’état infantile de complète dépendance, une conversion somatique de l’angoisse d’effondrement psychique, l’appel muet et désespéré à un Moi auxiliaire fournissant un appui total. L’eczéma d’enfants de moins de deux ans signerait le manque d’un contact physique tendre et enveloppant de la part de la mère. Spitz (1965) hésite sur l’interprétation : « Nous nous sommes demandé si les troubles cutanés étaient une tentative d’adaptation ou au contraire une réaction de défense. La réaction de l’enfant sous forme d’eczéma peut être soit une demande adressée à la mère pour l’inciter à le toucher plus souvent, soit un mode d’isolement narcissique en ce que, par l’eczéma, l’enfant se procure lui-même dans le domaine somatique les stimuli que la mère lui refuse. Nous ne pouvons pas savoir. » Je reste moi-même sur cette hésitation, depuis mon premier stage de jeune psychologue, vers les années cinquante, au service de dermatologie du professeur de Graciansky, à l’Hôpital Saint-Louis à Paris. Y aurait-il des affections de la peau typiques de patients ayant à la fois bénéficié et souffert précocement, dans leur enfance, d’une surstimulation de la peau à l’occasion des soins maternels, par opposition à d’autres atteintes qui répéteraient les résultats ou les traces d’une carence ancienne des contacts avec le corps et la peau de la mère ? Dans les deux cas toutefois, la problématique inconsciente se jouerait autour de cet interdit primaire du toucher dont je parlerai plus loin : la carence de la caresse et de l’étreinte maternelles serait inconsciemment vécue par le psychisme naissant comme l’application excessive, prématurée et violente de l’interdit de se coller au corps de l’autre ; la surstimulation en matière de contacts maternels serait désagréable physiquement dans la mesure où elle déborde le pare-excitation encore peu assuré de l’enfant, et dangereuse inconsciemment en ce qu’elle transgresse et met hors circuit l’interdit du toucher dont l’appareil psychique éprouve la nécessité pour se constituer une enveloppe psychique qui lui appartienne en propre.

L’hypothèse la plus simple et la plus sûre, à la lumière des observations cliniques rassemblées, est pour le moment la suivante : « La profondeur de l’altération de la peau est proportionnelle à la profondeur de l’atteinte psychique3. »

Je préfère pour ma part reformuler cette hypothèse en introduisant ma notion du Moi-peau que je vais présenter maintenant : la gravité de l’altération de la peau (qui se mesure à la résistance croissante offerte par le malade aux traitements chimiothérapiques et/ou psychothérapiques) est en rapport avec l’importance quantitative et qualitative des failles du Moi-peau.