3. La famille

1. Les images de la famille

Il apparaîtra contestable de parler d’une iconographie profane au Moyen Âge jusqu’au XIVe siècle, tant le profane se distinguait mal du sacré. Toutefois parmi les apports d’origine profane à cette représentation totale du monde, il est un thème dont la fréquence et la popularité sont significatives : le thème des métiers. Les archéologues nous ont appris que les Gaulois de l’époque romaine aimaient figurer sur leurs bas-reliefs funéraires les scènes de leur vie de travailleurs304. Cette faveur des thèmes de métier ne se retrouve pas ailleurs. Les archéologues ont été aussi frappés de leur rareté sinon de leur absence dans l’iconographie funéraire de l’Afrique romaine305. Le thème remonte par conséquent à un vieux passé. Il se maintint, se développa même au Moyen Âge ; sous réserve de l’anachronisme de l’expression, on peut dire, très en gros, mais sans déformer les choses, que l’iconographie « profane » médiévale est d’abord constituée surtout par le thème des métiers. Il est important que ce soit le métier qui ait longtemps paru l’activité privilégiée de la vie quotidienne, celle dont le souvenir était associé au culte funéraire de l’époque gallo-romaine, à la conception savante et sociale du monde, au Moyen Âge, dans les calendriers des cathédrales. Cela paraît tout naturel, sans doute, aux historiens ? Songe-t-on assez combien aujourd’hui préféreraient oublier leur métier et rêveraient de laisser une autre image d’eux-mêmes ? En vain essaie-t'on d’animer de lyrisme les aspects fonctionnels de la vie contemporaine ; on aboutit à une manière d’académisme sans racine populaire. L’homme d’aujourd’hui ne choisirait pas son métier, quand même il l’aimerait pour en proposer l’image à ses artistes, si ceux-ci pouvaient l’accepter. L’importance donnée au métier dans l’iconographie médiévale est un signe de la valeur sentimentale qu’on lui accordait. Tout se passe comme si la vie privée, c’était d’abord et surtout le métier.

L’une des représentations les plus populaires du métier le lie à cet autre thème des saisons dont nous avons déjà eu l’occasion de reconnaître l’importance, à propos des âges de la vie306. Nous savons que le Moyen Âge occidental a aimé réunir par un symbolisme des notions dont il voulait souligner les secrètes correspondances, au-delà des apparences. Il rattachait aux saisons les métiers, comme les âges de la vie ou les éléments. C’est le sens des calendriers de pierre et de verre, des calendriers des cathédrales et des livres d’heures.

L’iconographie traditionnelle des douze mois de l’année était fixée au XIIe siècle, telle qu’on la retrouve, à très peu de variantes près, à Saint-Denis, à Paris, à Senlis, à Chartres, à Amiens, à Reims, etc. : les travaux et les jours. D’une part les grands travaux de la terre : le foin, le blé, la vigne et le vin, le porc. D’autre part, la pause, celle de l’hiver et celle du printemps. Ce sont les paysans qui travaillent, mais la représentation des moments d’arrêt du travail hésite entre le paysan et le noble. Janvier (la fête des rois) appartient au noble, devant une table à laquelle il ne manque rien. Février appartient au vilain qui rentre de la corvée de bois et se hâte auprès du feu. Mai est tantôt un paysan qui se repose au milieu des fleurs, tantôt un jeune noble qui part pour la chasse et prépare son faucon. C’est en tout cas l’évocation de la jeunesse aux fêtes du mai. Dans ces scènes l’homme est toujours seul : parfois un jeune valet (à Saint-Denis) se tient derrière le maître qui mange assis à sa table ; c’est une exception. D’autre part, il s’agit toujours d’un homme, jamais d’une femme.

Cette iconographie, nous la voyons évoluer au long des livres d’heures jusqu’au XVIe siècle, selon des tendances significatives.

On voit d’abord apparaître la femme, la dame de l’amour courtois, ou la maîtresse de la maison. Dans les Heures du duc de Berry, au mois de février, le paysan n’est plus, comme sur les murs de Senlis, de Paris ou d’Amiens, seul à se chauffer. Trois femmes de la maison sont déjà assises autour du feu, tandis qu’il est encore dehors, tout transi, dans la cour enneigée. Ailleurs, la scène devient la représentation d’un intérieur, un soir d’hiver où on reste à la maison : l’homme, devant l’âtre, se chauffe encore les mains et le pied déchaussé, mais à côté, sa femme travaille tranquillement à son rouet (Charles d’Angoulême). En avril, apparaît le thème de la Cour d’amour : la dame et son ami dans un jardin enclos (Charles d’Angoulême). Elle accompagne les chevaliers à la chasse. Mais même la dame noble ne reste pas l’héroïne oisive et un peu imaginaire des jardins d’avril, ou la cavalière des fêtes de mai : elle dirige aussi les travaux de ce jardin d’avril (Turin). La paysanne revient plus souvent. Elle participe aux travaux des champs avec les hommes (Berry, Angoulême). Elle porte à boire aux moissonneurs qui font la pause par des chaudes journées d’été (Hennessy, Grimani). Son mari la ramène dans la brouette avec la gourde de vin qu’elle lui a portée. Chevaliers et dames ne sont plus isolés dans les plaisirs nobles d’avril ou de mai. Comme la dame des Heures de Turin s’occupait de son jardin, ils se mêlent aux paysans, aux vendangeurs (cueillette des cerises des Heures de Turin). Plus on va dans le temps, et surtout au XVIe siècle plus souvent la famille des maîtres du domaine est représentée parmi les paysans qu’elle surveille et dont elle partage les jeux. De nombreuses tapisseries du XVIe siècle décrivent ces scènes champêtres où les maîtres et leurs enfants font la vendange, surveillent la moisson. L’homme n’est plus seul. Le couple n’est plus seulement le couple imaginaire de l’amour courtois. La femme et la famille participent au métier et vivent auprès de l’homme, dans la salle ou aux champs. Il ne s’agit pas à proprement parler de scènes de famille : les enfants sont encore absents au XVe siècle. Mais on éprouve le besoin d’exprimer discrètement la collaboration du ménage, des hommes et des femmes de la maison, au travail quotidien, avec un souci jadis inconnu d’intimité.

En même temps la rue apparaît dans les calendriers. La rue était déjà un thème familier de l’iconographie médiévale : elle s’anime d’une vie particulièrement expressive dans les admirables vues des ponts de Paris de la vie de saint Denis, manuscrit du XIIIe siècle. Comme dans les villes arabes d’aujourd’hui, la rue était le siège des métiers, de la vie professionnelle, aussi des bavardages, des conversations, des spectacles et des jeux. En dehors de cette vie privée, longtemps ignorée des artistes, tout se passait dans la rue. Pourtant les scènes des calendriers, d’inspiration rurale, l’ignorèrent longtemps. Au XVe siècle, la rue prend sa place dans les calendriers. Les mois de novembre et de décembre des Heures de Turin sont bien illustrés par le traditionnel sacrifice du porc. Mais ici, il a lieu dans la rue, et les voisins sont venus devant leurs portes pour regarder. Ailleurs (calendrier des Heures d’Adélaïde de Savoie) nous sommes au marché : des petits voyous coupent les bourses des ménagères affairées et distraites ; on reconnaît le thème des petits maraudeurs, coupeurs de bourses, qui durera tout au long de la peinture de genre picaresque du XVIIe siècle307. Une autre scène du même calendrier représente le retour du marché : une commère s’arrête pour parler à sa voisine qui regarde par sa fenêtre. Des hommes se reposent assis sur un banc, protégés par un auvent, et ils s’amusent à voir les garçons jouer à la paume et à la lutte. Cette rue médiévale, comme la rue arabe d’aujourd’hui, ne s’oppose pas à l’intimité de la vie privée ; elle est un prolongement au-dehors de cette vie privée, le cadre familier du travail et des rapports sociaux. Les artistes, dans leurs essais relativement tardifs de représentation de la vie privée, commenceront par la saisir dans la rue, avant de la poursuivre à l’intérieur de la maison. Peut-être bien que cette vie privée se passait autant ou plus dans la rue que dans la maison.

Avec la rue, les jeux envahissent les images de calendriers : les jeux chevaleresques, comme les tournois (Turin, Hennessy), les jeux communs à tous, les fêtes du folklore comme l’arbre de mai. Le calendrier des Heures d’Adélaïde de Savoie se compose essentiellement d’une description des jeux les plus divers, jeux de société, jeux de force et d’adresse, jeux traditionnels : fête des rois, danse du mai, lutte, crosse, soûle, jeux-partis, joutes d’eau, batailles de neige. Dans d’autres manuscrits, nous assisterons au tir à l’arbalète (Hennessy), aux parties de barque en musique (Hennessy), aux baignades (Grimani). Or nous savons que les jeux n’étaient pas alors seulement des loisirs, mais une forme de la participation à la communauté ou au groupe : on jouait en famille, entre voisins, entre classes d’âge, entre paroisses308.

Enfin, à partir du XVIe siècle, un nouveau personnage entre en scène dans les calendriers : l’enfant. Certes, il était déjà fréquent dans l’iconographie du XVIe siècle, en particulier dans les Miracles de Notre-Dame. Mais il était resté absent des calendriers comme si cette tradition iconographique ancienne avait longtemps répugné à accepter ce tard-venu. Dans les travaux des champs, les enfants n’apparaissent pas à côté des femmes. Quelques-uns seulement servent à table les jours de banquet de janvier. On les aperçoit aussi au marché des Heures d’Adélaïde de Savoie ; dans ce même manuscrit, ils jouent aux boules de neige, chahutent à l’église le prédicateur et se font mettre à la porte. Dans les derniers manuscrits flamands du XVIe, ils s’en donnent à cœur joie ; on devine la prédilection de l’artiste à leur égard. Les calendriers des Heures de Hennessy et de Grimani ont imité d’assez près le village sous la neige des Très Riches Heures du duc de Berry, au mois de janvier que nous avons décrit plus haut, où le paysan se hâte vers sa maison, rejoindre les femmes qui se chauffent. Toutefois, ils y ont ajouté un autre personnage : l’enfant et dans la pose du Manneken-Pis, qui est devenue fréquente dans l’iconographie du temps, l’enfant pisse par l’ouverture de la porte. Ce thème du Manneken-Pis se trouve partout. Citons la prédication de saint Jean-Baptiste du musée des Augustins de Toulouse, qui ornait autrefois la chapelle du Parlement de cette ville, ou tel putto du Titien309.

Dans ces Heures de Hennessy et de Grimani, les enfants patinent sur la glace, s’amusent à singer les tournois des grandes personnes (on reconnaîtrait parmi eux le jeune Charles Quint). Dans les Heures de Munich, ils jouent aux boules de neige. Dans l'Hortulus animae, ils jouent à la Cour d’amour et aussi au tournoi, à cheval sur une barrique, ils patinent sur la glace310.

Les représentations successives des mois de l’année font apparaître ainsi ces personnages nouveaux : la femme, la société des voisins et des compagnons, enfin l’enfant. L’enfant est lié à ce besoin, autrefois inconnu, d’intimité, de vie familière, sinon encore précisément familiale.

Au cours du XVIe siècle, cette iconographie des mois va connaître une dernière transformation très significative pour notre propos : elle va devenir familiale. Elle deviendra familiale en se combinant avec le symbolisme d’une autre allégorie traditionnelle : les âges de la vie. Il y avait plusieurs manières de représenter les âges de la vie, mais d’eux d’entre elles s’imposaient ; l’une, plus populaire, survécut dans la gravure et représentait les âges sur les degrés d’une pyramide montant de la naissance à la maturité, et descendant ensuite jusqu’à la vieillesse et la mort. Les grands peintres répugnèrent à cette composition trop naïve. Par contre ils adoptèrent très généralement la représentation des trois âges de la vie sous la forme d’un enfant, d’adolescents — souvent d’un couple — et d’un vieillard. Ainsi le tableau du Titien311 : deux putti endormis, puis, au premier plan un couple composé d’une paysanne habillée jouant de la flûte, et d’un homme nu, et à l’arrière-plan, un vieillard assis, courbé, tenant dans ses mains une tête de mort. Le même sujet se retrouve chez Van Dyck312 au XVIIe siècle. Dans ces compositions, les trois ou quatre âges de la vie sont représentés, selon la tradition iconographique, séparément. On n’a pas eu l’idée de les réunir à l’intérieur d’une même famille dont les différentes générations symboliseraient les trois ou quatre âges de la vie. Les artistes, et l’opinion qu’ils traduisaient, demeuraient fidèles à une conception plutôt individualiste des âges : le même individu était représenté aux divers moments de son destin.

Cependant, au cours du XVIe siècle, une idée nouvelle était apparue, qui symbolisait la durée de la vie par la hiérarchie de la famille. Nous avons déjà eu l’occasion de citer le Grand Propriétaire de toutes choses, ce vieux texte médiéval traduit en français et imprimé en 1556313. C’est, avons-nous remarqué, un miroir du monde. Le sixième livre traite des « Aages ». Il est illustré d’une gravure sur bois qui ne représente ni les degrés des âges, ni les trois ou quatre âges séparés, mais simplement une réunion de famille. Le père est assis, un petit enfant sur les genoux. Sa femme est debout à sa droite. Un de ses fils se tient à sa gauche, et l’autre plie le genou pour recevoir quelque chose que son père lui donne. C’est à la fois un portrait de famille, comme on en peint à foison à cette époque dans les Pays-Bas, en Italie, en Angleterre, en France, en Allemagne, et une scène de genre familiale comme peintres et graveurs les multiplieront au XVIIe siècle. Ce thème sera voué à la plus extraordinaire popularité. Il n’était pas tout à fait inconnu du Moyen Âge, de l’extrême fin du Moyen Âge. Il est développé d’une manière remarquable sur un chapiteau des loges du palais ducal de Venise, dit du mariage. Venturi le situe vers 1424314 ; Toesca le remonte à la fin du XIVe siècle, ce qui paraît plus vraisemblable à cause du style et du costume, mais plus surprenant à cause de la précocité du sujet315. Les huit faces de ce chapiteau nous racontent une histoire dramatique qui illustre la fragilité de la vie — thème familier aux XIVe-XVe siècles, mais au sein d’une famille, ce qui est nouveau. On commence par les fiançailles. Ensuite la jeune femme est habillée d’une robe de cérémonie sur laquelle on a cousu des petits disques de métal : simples ornements, ou bien des monnaies ? Les monnaies jouent un rôle dans le folklore du mariage et du baptême. La troisième face représente la cérémonie du mariage, au moment où l’un des conjoints tient une couronne sur la tête de l’autre : rite demeuré dans la liturgie orientale. Alors les époux ont le droit de s’embrasser. Sur la cinquième face, ils sont couchés, nus, dans le lit nuptial. Un enfant naît que le père et la mère tiennent ensemble, emmailloté. Leurs vêtements paraissent plus simples qu’au temps des fiançailles et du mariage : ils sont devenus des gens sérieux, qui s’habillent avec une certaine austérité ou à la mode de l’ancien temps. La septième face réunit toute la famille qui pose pour son portrait. Le père et la mère tiennent chacun leur enfant par l’épaule et par la main. C’est déjà le portrait de la famille, telle que nous l’avons trouvé dans le Grand Propriétaire. Mais, avec la huitième face, le drame éclate : la famille est dans l’épreuve, l’enfant est mort ; il est étendu sur son lit, les mains jointes. La mère essuie ses larmes d’une main et pose l’autre sur un bras de l’enfant ; le père prie. D’autres chapiteaux voisins de celui-ci sont ornés de putti nus qui s’amusent avec des fruits, des oiseaux, des balles : thèmes plus banals, mais qui permettent de replacer le chapiteau du mariage dans son contexte iconographique.

L’histoire du mariage commence comme l’histoire d’une famille mais se termine par le thème différent de la mort prématurée.

On peut voir au musée Saint-Raimond, à Toulouse, les fragments d’un calendrier que les costumes permettent de dater du début de la seconde moitié du XVIe siècle. Juillet : la famille est réunie en portrait, comme sur la gravure, d’ailleurs contemporaine, du Grand Propriétaire, avec un détail en plus qui a son importance : la présence des serviteurs à côté des parents. Le père et la mère sont au milieu. Le père prend par la main son fils, et la mère, sa fille. Le valet se tient du côté des hommes, la servante du côté des femmes, car les sexes sont séparés comme sur les portraits de donateurs, les hommes, pères et fils d’un côté, les femmes, mères et filles, d’un autre. Les serviteurs font partie de la famille.

Août reste le mois de la moisson, mais le peintre s’attache à représenter plutôt que la moisson elle-même, la livraison et le règlement de la récolte au maître qui tient dans sa main les pièces de monnaie et va les donner aux paysans. Cette scène se rattache à une iconographie très fréquente au XVIe siècle, en particulier dans les tapisseries, où les gentilshommes campagnards surveillent leurs paysans ou se divertissent avec eux.

Octobre : le repas de famille. Les parents et les enfants sont à table. Le plus petit est juché sur une chaise surélevée, qui lui permet d’atteindre le niveau de la table, faite exprès pour les enfants de son âge, comme il en existe encore aujourd’hui. Un garçon sert avec une serviette, peut-être un valet, peut-être un parent, chargé ce jour-là du service à table qui n’humiliait pas, bien au contraire.

Novembre : le père est vieux et malade, si malade qu’il faut recourir au médecin ; celui-ci, selon un geste banal qui appartient à une iconographie traditionnelle, mire l'urinal.

Décembre : toute la famille est réunie dans la chambre autour du lit où le père agonise. On lui porte la communion. Sa femme est à genoux au pied du lit. Derrière elle, une jeune femme, agenouillée, pleure. Un jeune homme tient un cierge à la main. Dans le fond on aperçoit un petit enfant : le petit-fils sans doute, la prochaine génération qui continuera la famille.

Ainsi ce calendrier assimile la succession des mois de l’année à celle des âges de la vie, mais elle représente les âges de la vie sous l’aspect de l’histoire d’une famille : la jeunesse de ses fondateurs, leur maturité autour de leurs enfants, la vieillesse, la maladie et la mort qui est à la fois la bonne mort, la mort du juste, thème également traditionnel, et aussi celle du patriarche au milieu de la famille réunie.

Ce calendrier a commencé comme la famille du chapiteau du mariage du palais des Doges. Mais ce n’est pas le fils, l'enfant chéri, que la mort dérobe trop tôt. Les choses poursuivent un cours plus naturel. C’est le père qui s’en va au terme d’une vie bien remplie, entouré d’une famille unie et lui laissant sans doute un patrimoine bien géré. Toute la différence est là. Il ne s’agit plus de la mort subite, mais de l’illustration d’un sentiment nouveau : le sentiment de la famille.

L’apparition du thème familial dans l’iconographie des mois n’est pas un simple épisode. Une évolution massive entraîne dans ce même sens toute l’iconographie du XVIe et du XVIIe siècle.

À l’origine, les scènes représentées par les artistes se passaient soit dans un espace indéterminé, soit dans des lieux publics comme les églises, soit en plein air. Dans l’art gothique, dégagé du symbolisme romano-byzantin, les scènes de plein air sont devenues plus nombreuses, plus significatives grâce à l’invention de la perspective et au goût du paysage : la dame reçoit son chevalier dans un jardin enclos ; la chasse mène par les champs et les forêts ; le bain réunit les dames autour de la fontaine d’un jardin ; les armées manœuvrent, les chevaliers s’affrontent en tournois, l’armée est campée autour de la tente où le roi repose, les armées assiègent les villes ; les princes entrent et sortent des villes fortes dans la liesse du peuple et des bourgeois. On pénètre dans les villes sur les ponts, on passe devant les échoppes où travaillent les orfèvres. On voit passer les marchands d’oublies ; les barques chargées descendent le fleuve. En plein air encore, on s’exerce à tous les jeux. On accompagne les jongleurs ou les pèlerins à leurs étapes. L'iconographie profane médiévale est une iconographie de plein air. Quand, au XIIIe ou XIVe siècle, les artistes se proposent d’illustrer des anecdotes particulières, des faits divers, ils hésitent, et leur naïveté surprise tourne à la maladresse (rien de comparable à la virtuosité des anecdotiers du XVe-XVIe siècle !).

Les scènes d’intérieur sont donc très rares. À partir du XVe siècle, elles vont devenir plus fréquentes. L’évangéliste, jadis situé dans un milieu intemporel, devient un scribe à son pupitre, la plume et le grattoir à la main. Il est d’abord placé devant une simple draperie décorative, enfin il est dans une chambre, où des livres reposent sur des étagères : de l’évangéliste on est passé à l’auteur dans sa chambre, à Froissart écrivant, dédicaçant son livre316. Dans le Térence des Ducs, des femmes travaillent et filent dans leurs chambres, avec leurs servantes, sont couchées sur leur lit, pas toujours seules. On voit les cuisines, les salles d’auberge. Les scènes galantes, ou les conversations, se passent désormais dans l’espace clos d’une salle.

Le thème de l’accouchement apparaît : la naissance de la Vierge en est le prétexte. Servantes, commères, sages-femmes s’affairent dans la chambre autour du lit de l’accouchée. Le thème de la mort aussi, de la mort en chambre, où l’agonisant lutte dans son lit pour son salut.

La représentation plus fréquente de la chambre, de la salle, correspond à une tendance nouvelle du sentiment tourné désormais vers l’intimité de la vie privée. Les scènes d’extérieur ne disparaissent pas certes, et donneront naissance au paysage, mais les scènes d’intérieur deviennent plus nombreuses, plus originales, et caractériseront la peinture de genre pendant toute sa durée. La vie privée, refoulée au Moyen Âge, va envahir l’iconographie, en particulier dans la peinture et la gravure de l’Occident, au XVIe et surtout au XVIIe siècle : la peinture hollandaise et flamande, la gravure française témoignent de l’extraordinaire puissance de ce sentiment, auparavant inconsistant ou négligé. Sentiment si moderne déjà, que nous avons peine à comprendre combien il était nouveau.

Cette énorme illustration de la vie privée pourrait se classer en deux groupes : celui de la galanterie, de la bamboche, en marge de la vie sociale, dans le monde interlope des gueux, dans les tavernes, les bivouacs, chez les bohémiens, les vagabonds — nous le négligerons car il est ici, hors de notre sujet — et son autre face, celui de la vie de famille. Si on parcourt les recueils d’estampes ou les galeries de peintures du XVIe-XVIIe siècle, on est frappé de cette véritable marée d’images familiales. Ce mouvement culmine dans la peinture pendant la première moitié du XVIIe siècle en France, mais pendant tout le siècle et au-delà en Hollande. Il persiste en France au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, dans la gravure, les gouaches des éventails peints, réapparaît au XVIIIe siècle dans la peinture et durera au XIXe siècle jusqu’à la grande révolution esthétique qui bannira de l’art la scène de genre.

Innombrables, aux XVIe et XVIIe siècles, les portraits de groupes. Quelques-uns sont des portraits de confrérie, de corporation. Mais la plupart représentent une famille réunie. On les voit apparaître au cours du XVe siècle, avec les donateurs qui se font représenter modestement au rez-de-chaussée de la scène religieuse, hommage et signe de leur piété. Ils sont discrets d’abord, et au début ils sont aussi seuls. Bientôt ils amèneront à leurs côtés toute leur famille, les vivants et les morts : femmes et enfants défunts ont leur place. D’un côté l’homme et ses garçons, de l’autre la ou les femmes, chacune avec les filles de son lit.

L’étage des donateurs s’étend, en même temps qu’il se peuple, au détriment de la scène religieuse qui devient alors une illustration et presque un hors-d’œuvre. Le plus souvent elle se réduit aux saints patrons du père et de la mère, le saint du côté des hommes, la sainte du côté des femmes. Il convient d’observer la place prise par la dévotion aux saints patrons, qui font figure de protecteurs de la famille : il y a là l’indication d’un culte privé de caractère familial, comme celui de l’ange gardien, quoique ce dernier soit de caractère plus personnel et plus particulier à l’enfance.

Cette étape du portrait des donateurs et de la famille peut être illustrée de nombreux exemples du XVIe siècle : vitraux de la famille de Montmorency à Montfort-L’Amaury, à Montmorency, Écouen ; nombreux tableaux accrochés en ex-voto aux piliers et aux murs des églises allemandes ; plusieurs sont encore en place dans les églises de Nuremberg. Bien d’autres peintures souvent naïves et maladroites ont abouti aux musées régionaux d’Allemagne et de Suisse alémanique. Les familles d’Holbein sont fidèles à ce style317. Il semble bien que les Allemands soient restés plus longtemps attachés à cette forme du portrait religieux de famille, destiné aux églises ; il apparaît comme une forme bon marché du vitrail de donateurs, plus ancien, et il annonce les ex-voto plus anecdotiques et pittoresques du XVIIIe et du début du XIXe siècle, qui mettent en scène, non pas la réunion familiale des vivants et des morts, mais l’événement miraculeux qui a sauvé un individu ou un membre de la famille : naufrage, accident, maladie... Le portrait de famille est aussi une manière d’ex-voto.

La sculpture funéraire anglaise à l’époque élisabéthaine fournit un autre exemple du portrait de famille au service d’une forme de dévotion. Cet exemple est d’ailleurs spécifique et ne se retrouve pas avec la même fréquence et la même banalité en France, en Allemagne ou en Italie. Beaucoup de tombes anglaises des XVIe et XVIIe siècles réunissent toute la famille autour du défunt en bas-relief, ou en ronde-basse : l’insistance mise à l’énumération des enfants, vivants ou morts, est très frappante. Plusieurs de ces tombes encombrent toujours l’abbaye de Westminster : Sir Richard Pecksall, mort en 1571, figure entre ses deux femmes, et à la base du monument on a sculpté quatre petits personnages : ses quatre filles. De chaque côté de la gisante, Margaret Stuart, morte en 1578, on voit ses garçons et ses filles. Sur la tombe d’une autre gisante, Winifred marquise de Winchester, morte en 1586, veille son mari, agenouillé, représenté à une échelle réduite, et à côté, il y a une minuscule tombe d’enfant.

Sir John et lady Puckering, morte en 1596, sont étendus côte à côte, au milieu de leurs huit filles. Les époux Norris (1601) sont agenouillés au milieu de leurs six fils.

À Holdham, on compte 21 petites figures sur le tombeau de John Coke (1639), alignés comme sur les portraits de donateurs, et ceux qui sont morts portent une croix dans leurs mains. Sur la tombe de Cope d’Ayley à Hambledone (1633) les quatre garçons et les trois filles se tiennent devant leurs parents agenouillés ; parmi eux, un garçon et une fille tiennent une tête de mort.

À Westminster, la duchesse de Buckingham fit ériger en 1634 le tombeau de son mari, assassiné en 1628 ; les deux époux sont sculptés en gisants, au milieu de leurs enfants318.

Ces représentations allemandes et anglaises prolongent des aspects encore médiévaux du portrait de famille. Dès le XVIe siècle, celui-ci s’est libéré de sa fonction religieuse. Tout se passe comme si le rez-de-chaussée des tableaux de donateurs avait envahi toute la toile, et en avait chassé l’image religieuse, soit qu’elle ait complètement disparu, soit que son souvenir persistât dans une petite image pieuse pendue au mur de fond du tableau. La tradition de l’ex-voto est encore présente dans un tableau du Titien, peint vers 1560319 : les membres mâles de la famille Cornaro — un vieillard, un homme d’âge mûr à barbe grise, un homme jeune à barbe noire (la barbe, sa forme et sa couleur sont des indices d’âge) et six enfants dont le plus petit joue avec un chien — sont groupés autour d’un autel. Il peut arriver aussi que le portrait de famille adopte la forme matérielle, la présentation du tableau d’église : on conserve au Victoria and Albert Muséum un triptyque de 1628 qui représente sur le volet du milieu un petit garçon et une petite fille, et sur les deux autres volets, les deux parents320. Ces tableaux ne sont plus destinés aux églises, ils décorent désormais les intérieurs privés et cette laïcisation du portrait de famille est certainement un phénomène important : la famille se contemple elle-même chez l’un de ses parents. On éprouve le besoin de fixer l’état de cette famille, en rappelant aussi parfois le souvenir des disparus : une image ou une inscription sur le mur.

Ces portraits de famille sont très nombreux, et il serait inutile de les relever ; la liste serait longue et monotone. On les trouve aussi bien en Flandre qu’en Italie, avec Titien, Pordenone, Véronèse, en France avec Le Nain, Lebrun, Tournier, en Angleterre, en Hollande avec Van Dyck, aux XVIe, XVIIe et même encore début du XVIIIe siècle. Ils doivent être à cette époque aussi nombreux que les portraits individuels. On a beaucoup dit que le portrait révélait un progrès de l’individualisme. Peut-être ; mais il est remarquable qu’il traduise surtout l’immense progrès du sentiment de la famille.

Les membres de la famille sont d’abord groupés assez sèchement, comme sur les tableaux de donateurs, comme sur la gravure des âges de la vie du Grand Propriétaire ou la miniature du musée Saint-Raimond. Même quand ils sont plus animés, ils « posent » dans une attitude plutôt solennelle, et destinée à souligner le lien qui les unit. Dans cette toile de P. Pourbus321, le mari appuie sa main gauche sur l’épaule de sa femme ; à leurs pieds, l’un des deux enfants répète le même geste sur l’épaule de sa petite sœur. Sébastien Leers se fait peindre par Van Dyck tenant la main de sa femme322. Dans une toile du Titien323 trois hommes barbus entourent un enfant, seule note claire au milieu des costumes noirs, et l’un d’eux le désigne du doigt : l’enfant est au centre de la composition. Toutefois beaucoup de ces portraits ne cherchent pas à trop animer leurs personnages : les membres de la famille sont juxtaposés, parfois liés par des gestes qui expriment leur sentiment réciproque, mais sans qu’ils participent à une action commune. C’est le cas de la famille de Pordenone, de la galerie Borghèse — le père, la mère, sept enfants — et encore de la famille Pembroke de Van Dyck324 : le comte et la comtesse sont assis, les autres personnages sont debout ; à droite un couple, sans doute le ménage d’un enfant marié, à gauche, deux adolescents très élégants (l’élégance est un signe de l’adolescence mâle, elle s’atténue avec le sérieux de la maturité), un écolier tient son livre sous le bras, deux autres garçons plus jeunes.

Mais on commence, vers le milieu du XVIe siècle, à représenter la famille autour d’une table chargée de fruits : famille Van Berchaun de Floris, 1561, ou la famille Anselme de Martin de Vos, 1577325. Ou bien la famille s’est arrêtée de manger pour faire de la musique : il ne s’agit pas, nous le savons, d’un artifice du peintre, les repas se terminaient souvent par un concert, ou étaient coupés d’une chanson. La famille qui pose devant l’artiste, avec plus ou moins de maniérisme, va demeurer dans l’art français jusqu’au début du XVIIIe siècle au moins, avec Tournier, Largillière. Mais, sous l'influence en particulier des Hollandais, le portrait de famille sera très souvent traité comme une scène de genre : le concert après le repas est l’un des thèmes que les Hollandais vont multiplier. Dès lors la famille est saisie dans un instantané, sur le vif, à un moment de sa vie quotidienne326 : les hommes sont réunis autour de Pâtre ; une femme tire un chaudron du feu ; une fillette donne à manger à son petit frère. Désormais il est difficile de distinguer un portrait de famille d’une scène de genre qui évoque la vie familiale.

Pendant la première moitié du XVIIe siècle, les vieilles allégories médiévales sont aussi entraînées par cette contamination générale, et sont traitées, sans égard aux traditions iconographiques, comme des illustrations de la vie familiale. Nous avons déjà vu comment les choses se sont passées, à propos des calendriers. Les autres allégories classiques se sont modifiées dans le même sens. Au XVIIe siècle, les âges de la vie deviennent des prétextes à des images de la vie familiale. Abraham Bosse a gravé les quatre âges de l’homme, l’enfance est évoquée par ce que nous appellerions une nursery : un bébé au berceau, veillé par une sœur attentive, un enfant en robe tenu debout dans une sorte de parc à roulettes (instrument très fréquent du XVe au XVIIIe siècle), une fillette avec sa poupée, un garçon avec un moulinet en papier, et deux plus grands garçons prêts à s’empoigner, l’un d’eux a jeté par terre son chapeau et son manteau. La virilité est illustrée par le repas qui réunit toute la famille autour de la table, scène analogue à celle de maints portraits et qui sera souvent répétée dans la gravure française comme dans la peinture hollandaise. C’est l’esprit de la gravure des âges dans le Grand Propriétaire du milieu du XVIe siècle, de la miniature du musée Saint-Raimond de Toulouse. L’âge viril, c’est toujours la famille. Humblot327 ne l’a pas rassemblé autour de la table à manger, mais dans le cabinet du père, un riche négociant chez qui s’entassent les ballots de marchandises et s’alignent les sacs à procès. Le père fait ses comptes, la plume à la main avec l’aide de son fils qui se tient derrière, à ses côtés sa femme s’occupe de leur petite fille ; un jeune serviteur rentre, la hotte pleine de provisions, sans doute de retour de la maison des champs. À la fin du XVIIe siècle, une gravure de F. Guérard reprend le même thème. Le père — plus jeune que dans la gravure de Humbelot-Huart — montre par la fenêtre le port, les quais et les navires, source de sa fortune. Dans la pièce, près de la table où il fait ses comptes et où sont posés sa bourse, des jetons et un boulier, sa femme berce un poupon emmailloté et surveille un autre enfant en robe. La légende donne bien le ton et souligne l’esprit de cette iconographie :

Heureux qui du Ciel suit la loy

Et met le plus beau de sa vie

À bien servir son Dieu, sa famille, et son Roy328

La famille est mise sur le même plan que Dieu et le Roy. Ce sentiment n’a rien pour nous étonner, hommes du XXe siècle, mais il était nouveau à l'époque et son expression doit nous surprendre. Le même Humbelot illustrera le même thème en dessinant une jeune femme qui montre son sein à un enfant grimpé derrière elle. N’oublions pas qu’on sevrait très tard au XVIIe siècle. Ou bien c’est encore, toujours chez Guérard, la maîtresse de maison avec ses clés et ses enfants, qui donne ses ordres à une servante329.

Les autres allégories se ramènent aux mêmes scènes de famille. L’odorat, chez un Hollandais du début du XVIIe siècle, — l’un des cinq sens — est représenté par la scène, désormais banale, de la toilette de l’enfant nu au moment où la mère torche son petit derrière330.

Abraham Bosse symbolise aussi l’un des quatre éléments, la terre, par une image de la vie familiale : dans un jardin, une nourrice tient un enfant en robe ; ses parents, qui le contemplent avec tendresse de l’entrée de la maison, s’amusent à lui jeter des fruits — les fruits de la terre.

Même les Béatitudes donnent le jeu à des évocations de la vie de famille : chez Bonnard-Sandrart331 la Ve Béatitude est devenue le pardon de la mère à ses enfants, pardon qu’elle sanctionne par une distribution de friandises, c’est déjà la bêtification familiale du XIXe siècle.

Dans l’ensemble, la scène de genre moderne est née de l’illustration d’allégories traditionnelles, médiévales. Mais désormais, la distance est trop grande entre le thème ancien et son expression nouvelle. On oublie l’allégorie des saisons et de l’hiver devant la veillée de Stella, avec d’un côté de la grande salle le souper des hommes, et de l’autre autour de l’âtre, les femmes qui filent ou tressent le jonc, les enfants qui jouent ou qu’on lave. Ce n’est plus l’hiver, c’est la veillée. Ce n’est plus la virilité ou le troisième âge, c’est la réunion de famille. Une iconographie originale est née, étrangère aux vieux thèmes délaissés dont elle a été d’abord l’illustration. Le sentiment de famille constitue son inspiration essentielle, très différente de celle des anciennes allégories. Il serait facile de dresser un catalogue des sujets répétés à satiété : la mère veille sur l’enfant au berceau332, on l’allaite333 — la femme fait la toilette de l’enfant — la mère enlève les poux de la tête de son enfant (opération très banale et qui n’était d’ailleurs pas réservée aux enfants, Samuels Pepys s’y soumettait334) — l’enfant au berceau que son petit frère, ou sa petite sœur essaie de regarder en se dressant sur la pointe des pieds —, l’enfant à la cuisine ou au cellier, avec un valet ou une servante335 — l’enfant qui va faire les emplettes chez un marchand : ce sujet, fréquent dans la peinture hollandaise336, a été traité aussi par les graveurs français, au milieu du siècle par Abraham Bosse (chez le pâtissier), à la fin du siècle par Le Camus (chez le cabaretier, marchand de vin), mais c’est l’esprit de cette imagerie qu’il faut bien comprendre. Une toile de Le Nain représente le paysan fatigué qui s’est assoupi. Sa femme fait chut aux deux enfants et leur montrant le père qui repose et qu’il ne faut pas réveiller : c’est déjà un Greuze, non par la peinture ou le style, certes ! mais par l’inspiration sentimentale. L’action est centrée sur l’enfant. D’après Peter de Hooch337 : on est réuni pour déjeuner, le père boit assis. Un petit enfant de deux ans environ est debout sur une chaise ; il porte le chapeau rond capitonné d’usage à cet âge où la démarche était mal affermie, pour le protéger dans ses chutes. Une femme (la servante ?) le soutient d’une main et de l’autre présente un verre de vin à une autre femme (la mère ?) qui y trempe un biscuit. Elle va donner le biscuit trempé au perroquet, exprès pour amuser l’enfant, et le divertissement de l’enfant au sein de la famille dont il assure ainsi l’unité, tel est bien le vrai sujet du peintre, le sens de son anecdote. Le sentiment de famille, qui émerge ainsi aux XVIe-XVIIe siècles, est inséparable du sentiment de l’enfance. L’intérêt porté à l’enfance, que nous avons analysé au début de ce livre, n’est qu’une forme, une expression particulière de ce sentiment plus général, le sentiment de la famille.

L’analyse iconographique nous porte à admettre que le sentiment de la famille était inconnu au Moyen Âge, qu’il est né au XVe-XVIe siècle, pour s’exprimer avec une vigueur définitive au XVIIe. Il est tentant de rapprocher de cette hypothèse les observations des historiens de la société médiévale.

L’idée essentielle des historiens du droit et de la société est que les liens du sang ne constituaient pas un seul mais deux groupes, distincts quoique concentriques : la famille ou mesnie qu’on peut comparer à notre famille conjugale moderne, et le lignage qui étendait sa solidarité à tous les descendants d’un même ancêtre. Il y aurait, plus que distinction, opposition entre la famille et le lignage, les progrès de l’une provoquant l’affaiblissement de l’autre, au moins chez les nobles. La famille ou mesnie, si elle ne s’étend jamais à tout un lignage, comprend, parmi les membres qui résident ensemble, plusieurs éléments, et parfois plusieurs ménages : ceux-ci vivent sur un patrimoine qu’on a répugné à diviser, selon un mode de jouissance appelé frereche ou fraternitas. La frereche groupe autour des parents ceux des enfants qui n’ont pas de biens propres, des neveux ou cousins célibataires. Cette tendance à l’indivision de la famille, qui d’ailleurs ne durait guère au-delà de deux générations, a donné naissance aux théories traditionalistes du XIXe siècle sur la grande famille patriarcale.

La famille conjugale moderne serait la conséquence d’une évolution qui aurait, à la fin du Moyen Âge, affaibli le lignage et les tendances à l’indivision.

En fait, l’histoire des relations entre le lignage et la famille est plus compliquée. Elle a été suivie par G. Duby dans le Mâconnais, depuis le IXe siècle jusqu’au XIIIe siècle inclus338.

Dans l’État franc, écrit G. Duby, « la famille du Xe siècle est selon toute apparence une communauté réduite à sa plus simple expression, la cellule conjugale, dont la cohésion se prolonge parfois un moment après la mort des parents, dans les frereches ; les liens sont lâches. C’est qu’ils sont inutiles : les organes de paix du vieil état franc sont encore assez vigoureux pour permettre à l’homme libre de vivre indépendant et de préférer, s’il le veut, la compagnie de ses voisins et de ses amis à celle de ses parents ».

La solidarité lignagère et l’indivision du patrimoine se développent au contraire à la faveur de la dissolution de l’État : « Après l’an mil, la nouvelle répartition des pouvoirs de commandement oblige les hommes à se grouper plus étroitement. » Le resserrement des liens du sang, qui se produit alors, répond à un besoin de protection, comme ces autres formes de relations humaines et de dépendances : l’hommage vassalique, la seigneurie banale, la communauté villageoise. « Trop indépendants, mal défendus contre certains dangers, les chevaliers cherchent refuge dans la solidarité lignagère. »

On constate en même temps, en ces XIe-XIIe siècles mâconnais, le progrès de l’indivision. À cette époque remonte l’indivision entre les biens des deux conjoints qui, au Xe siècle, n’étaient pas encore fondus dans une masse commune, administrée par le mari : au Xe siècle, le mari et la femme géraient chacun leurs biens héréditaires, acquéraient et vendaient séparément sans que le conjoint ait son mot à dire.

L’indivision fut aussi plus souvent étendue aux enfants, privés d’avances d’hoiries : « Agrégation prolongée dans la maison paternelle et sous l’autorité de l’ancêtre, des descendants dépourvus de tout pécule personnel et de toute indépendance économique. » L’indivision subsistait souvent après la mort des parents : « Il faut se représenter ce qu’est alors la maison chevaleresque, rassemblant sur le même domaine, dans la même “ cour ” une dizaine, une vingtaine de maîtres, deux ou trois couples avec les enfants, les frères et les sœurs célibataires et l’oncle chanoine qui vient de temps en temps et qui prépare la carrière de tel ou tel de ses neveux. » La frereche ne dura guère au-delà de la seconde génération, mais même après la divisio du patrimoine, le lignage conserva sur l’ensemble du patrimoine divisé un droit collectif : la laudatio parentum, le retrait lignager.

Cette description vise surtout la famille chevaleresque, on peut déjà dire la famille noble. G. Duby suppose que la famille paysanne a moins connu ce resserrement des liens du sang parce que les paysans avaient rempli autrement que les nobles le vide laissé par la dissolution de l’État franc : la tutelle du seigneur s’était tout de suite substituée à la protection des pouvoirs publics, et bientôt la communauté villageoise avait fourni aux paysans un cadre d’organisation et de défense autre que la famille. La communauté villageoise aurait joué chez les paysans le rôle du lignage chez les nobles.

Au cours du XIIIe siècle, la situation se renversa une autre fois. Les formes nouvelles d’économie monétaire, l’extension de la fortune mobilière, la fréquence des transactions, et en même temps, les progrès de l’autorité du prince (roi capétien ou chef d’une grande principauté) et de la sécurité publique provoquèrent une contraction des solidarités lignagères et l’abandon des indivisions patrimoniales. La famille conjugale redevint indépendante. Toutefois, on n’est pas revenu, dans la classe noble, à la famille lâche du Xe siècle. Le père a maintenu et même accru l’autorité que lui avait donnée aux XIe et XIIe siècles, la nécessité de maintenir l’intégrité du patrimoine indivis. Nous savons, d’autre part, qu’à partir de la fin du Moyen Âge, la capacité de la femme n’a cessé de diminuer. C'est aussi au XIIIe siècle, en Mâconnais, que le droit d’aînesse s’est étendu dans les familles nobles. Il a remplacé l’indivision, devenue plus rare, pour la sauvegarde du patrimoine et de son intégrité. La substitution du droit d’aînesse à l’indivision et à la communauté des ménages paraît à la fois le signe de l’importance reconnue à l’autorité paternelle et de la place prise dans la vie quotidienne par le groupe du père et des enfants.

Georges Duby conclut : « En réalité, la famille est le premier refuge où l’individu menacé vient se mettre à l’abri pendant les défaillances de l’État. Mais dès que les institutions politiques lui permettent des garanties suffisantes, il esquive la contrainte familiale et les liens du sang se relâchent. L’histoire du lignage est une succession de contraction et de détente dont le rythme subit les modifications de l’ordre politique. »

L’opposition entre famille et lignage est moins marquée chez G. Duby que chez d’autres historiens du droit. Il s’agit moins d’une substitution progressive de la famille au lignage — qui paraît en effet plutôt une vue de l’esprit — que de la dilatation ou de la contraction des liens du sang, tantôt étendus à tout le lignage ou aux membres de la frereche, tantôt réduits au ménage. On a bien l’impression que le lignage était seul capable d’exalter les puissances du sentiment, de l’imagination. C’est pourquoi il a laissé tant de traces dans la littérature chevaleresque. La communauté familiale réduite a au contraire une vie obscure qui échappe aux historiens. Mais cette obscurité a un sens. Dans le monde des sentiments et des valeurs, la famille ne comptait pas autant que le lignage. On pourrait dire que le sentiment du lignage était le seul sentiment de caractère familial connu du Moyen Âge. Or il apparaît très différent du sentiment de famille, tel qu’on l’a vu se dégager de l’iconographie des XVIe-XVIIe siècles. Il s’étend aux liens du sang sans égard aux valeurs nées de la cohabitation et de l’intimité. Le lignage n’est jamais réuni dans un espace commun, autour d’une même cour. Rien de comparable à la Zadrouga serbe. Les historiens du droit reconnaissent qu’il n’y a pas de traces de grandes communautés taisibles en France avant le XVe siècle. Au contraire, le sentiment de famille est lié à la maison, au gouvernement de la maison, à la vie dans la maison. Son charme n’a pas été connu du Moyen Âge, parce qu’il avait de la famille une conception particulière : le lignage.

À partir du XIVe siècle, on assiste au contraire à la mise en place de la famille moderne. L’évolution, bien connue, a été clairement résumée par M. Petot339 : « Dès le XIVe siècle, on assiste à une dégradation progressive et lente de la situation de la femme dans le ménage. Elle perd le droit de se substituer au mari absent ou fou... Finalement, au XVIe siècle, la femme mariée devient une incapable et tous les actes qu’elle ferait sans être autorisée par le mari ou par justice, seraient radicalement nuls. Cette évolution renforce les pouvoirs du mari, qui finit par exercer une sorte de monarchie domestique. » « La législation royale s’est attachée depuis le XVIe siècle à renforcer la puissance paternelle en ce qui concerne le mariage des enfants. » « Tandis que s’affaiblissaient les liens du lignage, l’autorité du mari dans la maison devenait plus forte, la femme et les enfants y étaient plus strictement assujettis. Ce double mouvement dans la mesure où il fut l’œuvre inconsciente et spontanée de la coutume, manifeste certainement un changement des mœurs et des conditions sociales... » On reconnaissait désormais à la famille la valeur qu’on attribuait autrefois au lignage. Elle devenait la cellule sociale, la base des États, le fondement du pouvoir monarchique. Nous allons voir maintenant la place que lui attribuait la piété commune.

***

L’exaltation médiévale du lignage, de son honneur, de la solidarité entre ses membres, était un sentiment spécifiquement laïque que l’Église ignorait, quand elle ne s’en méfiait pas. Le naturalisme païen des liens du sang pouvait lui répugner. En France, où elle accepta l’hérédité des rois, il est remarquable qu’elle l’ait passée sous silence dans la liturgie du sacre.

D’ailleurs le Moyen Âge ne connaissait pas le principe moderne de sanctification de la vie laïque, ou bien il ne l’admettait que dans des cas exceptionnels : le saint roi — mais le roi était consacré — le bon chevalier — mais le chevalier avait été initié à la suite d’une cérémonie devenue religieuse. Le mariage sacramental aurait pu anoblir l'union conjugale, lui donner une valeur spirituelle, ainsi qu’à la famille. En fait c’est tout juste si le sacrement légitimait le mariage. Celui-ci resta longtemps seulement un contrat. La cérémonie, si on en croit les représentations figurées, n’avait pas lieu à l’intérieur de l’église, mais à l’entrée seulement, devant le porche. Quel que fût le point de vue théologique, le commun des prêtres, au contact de leurs ouailles, devait partager l’opinion du curé de Chaucer selon laquelle le mariage était un pis-aller, une concession à la faiblesse de la chair340. Il n’enlevait pas à la sexualité son impureté essentielle. Certes, cette réprobation n’allait pas jusqu’à la condamnation de la famille et du mariage à la manière des cathares méridionaux, mais elle manifestait une méfiance à l'égard de toute l’œuvre de chair. Ce n’était pas dans la vie laïque que l’homme pouvait se sanctifier ; l’union sexuelle, bénie par le mariage, cessait alors d’être un péché, sans plus. D’autre part, l’autre grand péché des laïques, le péché d’usure, le guettait dans ses activités temporelles. Le laïque n’avait d’autres ressources pour assurer son salut, que d’abandonner complètement le monde et d’entrer dans la vie religieuse. À l’ombre du cloître, il pouvait réparer les fautes de son passé profane.

Il fallut attendre la fin du XVIe siècle, le temps de la philothée de saint François de Sales, ou, au XVIIe siècle, l’exemple des messieurs de Port-Royal, et plus généralement de tous ces laïcs engagés dans de hautes activités religieuses, théologiques, spirituelles, mystiques, pour qu’on admît la possibilité d’une sanctification en dehors de la vocation religieuse, dans la pratiques des devoirs d’État.

Pour qu’une institution naturelle aussi liée à la chair que la famille devînt l’objet d’une dévotion, cette réhabilitation de l’état laïc était nécessaire. Les progrès du sentiment de famille et ceux de la promotion religieuse du laïque ont suivi des chemin parallèles. Car le sentiment moderne de la famille — à la différence du sentiment médiéval du lignage — a pénétré la piété commune. Le signe le plus ancien, encore très discret, de cette piété, apparaît dans l’habitude prise par les donateurs de tableaux ou de vitraux d’église, de grouper autour d’eux toute leur famille, et plus encore, dans la coutume plus tardive, d’associer la famille au culte du saint patron. Au XVIe siècle, il était fréquent d’offrir en ex-voto les saints patrons du mari et de la femme, entourés des époux eux-mêmes et de leurs enfants. Le culte des saints patrons devint un culte de famille.

L’influence du sentiment de famille se reconnaît aussi dans la manière nouvelle, surtout au XVIIe siècle, d’illustrer le mariage ou le baptême. À la fin du Moyen Âge, les miniaturistes représentent la cérémonie religieuse elle-même, telle qu’elle se déroulait à l’entrée de l’église : par exemple, le mariage du roi Cosius et de la reine Sabinède dans la vie de sainte Catherine, le prêtre enroule l’étole autour des mains des deux époux ; mariage de Philipppe de Macédoine341. du même Guillaume Vrelaut, dans l’histoire du bon roi Alexandre : derrière le prêtre, on devine sur le tympan de la porte de l’église, une scène sculptée où le mari bat sa femme ! Aux XVIe et XVIIe siècles on ne représentait plus la cérémonie du mariage — sinon celui des rois et des princes. On s’attachait au contraire à évoquer plutôt les à-côtés familiaux de la fête, quand parents, amis et voisins sont réunis autour des époux. Déjà avec Gérard David (les Noces de Cana du Louvre), le banquet de noces. Ailleurs, ce sera le cortège qui accompagne les époux : chez Stella342 la mariée au bras de son père, suivie d’un groupe d’enfants, se rend à l’église devant laquelle l’attend son fiancé. Chez Molinier343, la cérémonie est terminée et le cortège quitte l’église : à gauche le marié entre ses garçons d’honneur, à droite la mariée couronnée (mais pas encore en blanc : la couleur de l’amour est toujours le rouge comme pour les ornements sacerdotaux), entre ses demoiselles d’honneur, au son des cornemuses, une fillette jette des pièces de monnaie devant la mariée. Des recueils gravés de « coutumes d’habits » ou « diversités d’habits » de la fin du XVIe ou début du XVIIe siècle, décrivent souvent l’époux ou l’épouse avec ses garçons ou filles d’honneur : le costume du mariage devint alors plus spécifique (sans être encore l’uniforme blanc du XIXe siècle à nos jours), au moins par quelques signes. On s’attachait à présenter ces détails comme caractéristiques des mœurs d’un pays.

Enfin, toutes les petites scènes grivoises du folklore entrèrent dans l’iconographie : le coucher des mariés ou le lever de l’accouchée.

De même, à la cérémonie du baptême, préférait-on désormais les réunions traditionnelles à la maison : le verre qu’on boit au retour de l’église tandis qu’un garçon joue de la flûte, la visite des voisines à l’accouchée. Ou des coutumes folkloriques plus difficiles à identifier, comme cette scène de Molenaer344 : une femme porte un enfant au milieu de grosses plaisanteries, les dames de l’assistance couvrent leur tête de leur robe.

Il ne convient pas d’interpréter ce goût des fêtes mondaines ou folkloriques, d’où la grivoiserie n’est pas absente pas plus qu’elle ne l’était du langage des gens de bien, comme un signe d’indifférence religieuse : l’accent est seulement mis sur le caractère familial et social plutôt que sacramental. Dans les pays du Nord où les thèmes de la famille sont si répandus, une peinture très significative de J. Steen345 nous montre la nouvelle interprétation familiale du folklore ou de la piété traditionnelle. Nous avons eu l’occasion de souligner l’importance, dans les mœurs de l’Ancien Régime, des grandes fêtes collectives nous avons insisté sur la part qu’y prenaient les enfants, mêlés aux adultes ; toute une société diverse était réunie, heureuse d’être ensemble. Mais la fête qu’évoque Steen n’est plus exactement l’une de ces fêtes de la jeunesse, où les enfants se comportaient un peu comme les esclaves le jour des saturnales, où ils jouaient un rôle fixé par la coutume à côté des adultes. Ici au contraire, les grandes personnes ont organisé la fête pour amuser les enfants : c’est la Saint-Nicolas ; saint Nicolas : ancêtre de notre Père Noël. Steen saisit la scène au moment où les parents aident les enfants à découvrir les jouets qu’ils ont cachés dans les coins de la maison à leur intention. Quelques-uns ont déjà trouvé. Des petites filles tiennent des poupées. D’autres portent des seaux remplis de jouets, des souliers traînent : les jouets étaient-ils déjà cachés dans des souliers, ces souliers que les enfant du XIXe et du XXe siècle mettront devant la cheminée, le soir de Noël ? Ce n’est plus une grande fête collective, mais une fête de la famille dans son intimité ; et par conséquent, ce resserrement sur la famille se continue par une contraction de la famille autour des enfants. Les fêtes de la famille deviennent des fêtes de l’enfance. Aujourd’hui, Noël est devenu la plus grande fête, on pourrait dire la seule fête de l’année, commune aux incroyants comme aux croyants. Elle n’avait pas cette importance dans les sociétés d’Ancien Régime, elle souffrait de la concurrence de la fête des Rois, trop proche. Mais l’extraordinaire succès de Noël dans les sociétés industrielles contemporaines qui répugnent de plus en plus aux grandes fêtes collectives est dû au caractère familial qui lui a valu le transfert à son profit de la Saint-Nicolas : la peinture de Steen nous montre que dans la Hollande du XVIIe siècle, on fêtait déjà la Saint-Nicolas, comme le « Père Noël » — ou le « petit Jésus » — dans la France d’aujourd’hui, avec le même sentiment moderne de l’enfance et de la famille, de l’enfance dans la famille.

Un thème nouveau illustre d’une manière plus significative encore la composante religieuse du sentiment de famille : le Bénédicité. Depuis très longtemps, la « courtoisie » voulait qu’à défaut de prêtre, un jeune garçon bénisse la table, au début du repas. Des textes manuscrits du XVe siècle, publiés par F. J. Furnival dans un recueil intitulé Babees Book, énumèrent les règles très strictes de la conduite à table : « Les convenances de la table », « la manière de se contenir à table346 ». « Enfant, dy benedicite... Enfant quand tu seras aux places où aucun prélat d’église est, laisse luy dire, s’il lui plaît, tant benedicite que grâces. Enfant, se prélat ou seigneur te dit de son autorité que dise benedicite, fais-le hardiment, c’est honneur. » Nous savons qu’alors, le mot enfant désignait aussi bien des petits enfants que de plus grands garçons. Au contraire, les manuels de civilité du XVIe siècle réservent le soin de dire le bénédicité non pas à n’importe lequel des enfants, mais au plus jeune : la civilité puérile et honnête de Mathurin Cordier fixe ce rôle, maintenu dans les éditions remaniées postérieures ; ainsi une édition de 1761347 précise toujours que le devoir de bénir la table « appartient aux ecclésiastiques, s’il y en a, ou à leur défaut, au plus jeune de la compagnie ». « Achevé qu’il aura de servir après le repas, lit-on dans la Civilité nouvelle348 de 1671, c’est une parfaite et véritable civilité de faire révérence à la compagnie et ensuite dire les grâces. » Et les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne de saint Jean-Baptiste de La Salle349 : « Lorsqu’il y a quelqu’enfant, il arrive souvent qu’on lui donne la commission de s’acquitter de cette fonction » (de bénir la table). Vivès, dans ses Dialogues350 décrit un grand repas. « Le maistre de la maison, selon son droit, ordonna les places. La prière fut faite par un petit enfant, brièvement, curieusement, et en rhime :

Ce qui est mis et sera ci-dessus

Tant soit bénit par le nom de Jésus. »

Ce n’est donc plus à un jeune garçon de la compagnie, mais au plus petit enfant de la maison que revient l’honneur du bénédicité. On reconnaîtra là un signe de la promotion de l’enfance au XVIe siècle dans le sentiment, mais il est important qu’il soit associé à la principale prière familiale, pendant longtemps la seule prière dite en commun par la famille réunie. À cet égard, les extraits de traités de civilité sont moins démonstratifs que l’iconographie. À partir de la fin du XVIe siècle, la scène du bénédicité devient un des thèmes fréquents de la nouvelle iconographie que nous avons tenté de distinguer. Prenons cette gravure de Merian351. Il s’agit d’un portrait de famille à table, fidèle à une convention déjà ancienne : le père et la mère, assis sur des fauteuils et leurs cinq enfants. Une servante apporte un plat, la porte est restée ouverte sur la cuisine. Mais le graveur a saisi le moment où un petit garçon en robe, appuyé sur les genoux de sa mère, ses mains jointes, récite le Bénédicité : le reste de la famille écoute la prière, la tête découverte et les mains jointes.

Une autre gravure d’Abraham Bosse352 représente la même scène, dans une famille protestante. Antoine Le Nain353 réunit une femme et ses trois enfants pour le repas : l’un des garçons est debout et dit les grâces. Lebrun a traité le sujet à l’antique, en Sainte Famille. La table est servie ; le père, barbu, le bâton du voyageur à la main, est debout. La mère, assise, regarde avec tendresse l’enfant qui, les mains jointes, récite la prière. La composition a été répandue par la gravure comme une image pieuse354.

Il est normal que nous retrouvions le thème dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Chez Steen355, le père est le seul qui soit assis : vieille coutume rurale, abandonnée depuis longtemps dans la bourgeoisie française. La mère le sert, ainsi que les deux enfants qui restent debout : le plus petit, âgé d’environ deux-trois ans, joint les mains et dit la prière. Chez Heemskerck356, deux vieillards assis, un homme plus jeune debout, sont attablés, ainsi qu’une femme, assise les mains jointes : près d’elle une petite fille répète la prière qu’elle lit sur les lèvres de sa mère. C’est toujours le même thème qu’on retrouve au XVIIIe siècle, dans le célèbre Bénédicité de Chardin.

L’insistance de l’iconographie donne à ce thème une valeur singulière. La récitation du bénédicité par l’enfant n’est plus une marque de civilité. On a aimé la représenter parce qu’on reconnaissait à cette prière, jadis banale, une signification nouvelle. Le thème iconographique évoquait et associait en une synthèse, trois puissances affectives : la piété, le sentiment de l’enfance (le plus petit enfant), le sentiment de la famille (la réunion à table). Le bénédicité est devenu le modèle de la prière dite en famille. Auparavant il n’y avait pas de cultes privés. Les livres de civilité parlent de la prière du matin (dans les collèges les internes la disaient en commun après la toilette357). Ils parlent déjà moins de celle du soir. Ils insistent plutôt, et cela est significatif, sur les devoirs envers les parents (les plus anciennes règles de courtoisie du XVe siècle ne parlaient pas des devoirs des enfants envers leurs parents, mais envers leurs maîtres) : « Les enfants, dit J.-B. de La Salle, ne doivent pas aller coucher qu’ils n’aient été auparavant saluer leur père et leur mère. » La civilité de Courtin de 1671358 termine la soirée de l’enfant ainsi : « Il récitera ses leçons, dira le bonsoir à ses parents et maîtres, ira à ses nécessités, enfin, estant déshabillé, il se couchera en repos dans le lit pour dormir. »

C’est pourtant à cette époque qu’est née, à côté des prières privées, une prière publique familiale. Le bénédicité est l’un des actes de ce culte, et sa faveur iconographique prouve qu’il correspondait à une forme vivante de la piété. Ce culte familial s’est développé beaucoup dans les milieux protestants : en France, surtout après la révocation de l’édit de Nantes, il se substitua au culte public au point qu’après le retour à la liberté, les pasteurs de la fin du XVIIIe siècle éprouvèrent des difficultés à ramener au culte public les fidèles habitués à se contenter de leurs prières en famille. La célèbre caricature de Hogarth montre qu’au XVIIIe siècle, la prière du soir en commun, qui réunissait autour du père de famille les parents et les serviteurs, était devenue banale et conventionnelle. Il est probable que les familles catholiques ont suivi une évolution assez parallèle, qu’on y a aussi éprouvé le besoin d’une piété ni publique ni tout à fait individuelle, d’une piété familiale.

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Nous avons décrit à l’instant le Bénédicité de Lebrun, popularisé par la gravure de Sarrabat : on s’est aperçu tout de suite que ce bénédicité est aussi une Sainte Famille, qu’il décrit la prière et le repas de la Vierge, de saint Joseph et de l’enfant Jésus. La scène de Lebrun appartient à la fois à deux séries de représentations, également fréquentes à l’époque parce qu’elles exaltaient l’une et l’autre le même sentiment. Il faut le reconnaître avec M. V. L. Tapié : « C’était à n’en pas douter le principe même de la famille qu’on associait à cet hommage rendu à la famille du Christ359. » Chaque famille était invitée à la considérer comme son modèle. Aussi l’iconographie traditionnelle s’est-elle modifiée sous la même influence qui accroissait l’autorité paternelle ; saint Joseph n’y tient plus le rôle effacé qu’on lui attribuait encore au XVe et au début du XVIe siècle. Il apparaît au premier plan, comme le chef de la famille sur cet autre repas de la Sainte Famille, dû à Callot, et également répandu par la gravure. « La Vierge, saint Joseph et l’enfant, commente E. Mâle, prennent le repas du soir : un flambeau posé sur la table oppose de vives lumières à de grandis ombres et donne à la scène un aspect mystérieux ; saint Joseph fait boire le petit enfant, attendrissant de sagesse, avec une serviette autour du cou360. » Ou encore ce thème qu’Émile Mâle appelle : « La Sainte Famille en marche » où l’enfant est placé entre Marie et Joseph. Je veux bien que les théologiens du temps y aient vu l’image de la Trinité, mais le sentiment commun s’en émouvait comme d’une exaltation de la famille.

L’autorité de saint Joseph est remarquable dans bien des scènes : sur une toile d’un peintre napolitain du XVIIe siècle361, il porte l’enfant dans ses bras et passe ainsi au centre de la composition, thème fréquent chez Murillo, Guido Reni. Il arrive que Joseph règne sur son atelier de menuisier, aidé par l’enfant362.

Chef de famille à table au moment des repas, à l’établi, aux heures de travail, saint Joseph l’est toujours à cet autre moment dramatique de la vie familiale, souvent représenté par les artistes, quand la mort le frappe. Saint Joseph, en devenant le patron de la bonne mort, garde son sens : l’image de sa fin ressemble à celle de la fin du père si souvent représentée dans les illustrations de la bonne mort, elle appartient à la même iconographie de la famille nouvelle.

Les autres saintes familles inspirent le même sentiment.

Au XVIe siècle en particulier, on aima représenter réunies les enfances des saints contemporains du Christ, jouant ensemble. Une tapisserie allemande363 représente avec un pittoresque charmant les trois Maries entourées de leurs enfants qui folâtrent, se baignent, s’amusent. Ce groupe se retrouve souvent, en particulier dans un beau bois du début du XVIIe siècle à Notre-Dame la Grande, à Poitiers.

Le thème paraît évidemment lié au sentiment de l’enfance et de la famille. Ce lien est souligné avec insistance dans la décoration baroque de la chapelle de la Vierge, dans l’église franciscaine de Lucerne. Cette décoration est datée de 1723. La voûte est ornée de petits anges, très décemment vêtus dont chacun porte l’un des symboles de la Vierge, énumérés dans ses litanies (étoile de la mer, etc.). Sur les murs latéraux, les saints parents et enfants se tiennent par la main, en grandeur naturelle : saint Jean l’Évangéliste et Marie Salomé, saint Jacques le Majeur et Zébédée...

Les sujets de l’Ancien Testament servent aussi à illustrer cette dévotion. Le peintre vénitien Carlo Roth364 traite la bénédiction de Joseph par Jacob comme la scène, fréquente dans les Ages de la vie, du vieillard entouré de ses enfants, attendant la mort. Mais c’est surtout la famille d’Adam qui a été traitée à l’image d’une Sainte Famille. Sur une toile de Véronèse365 Adam et Eve se tiennent dans la cour de leur maison, au milieu de leurs animaux et de leurs enfants, Caïn et Abel. L’un tète sa mère, l’autre, plus petit, s’agite par terre. Adam, caché derrière un arbre afin de ne pas troubler ces ébats, regarde la scène. On le voit de dos. Sans doute peut-on justement trouver une intention théologique dans cette famille du « premier Adam », qui annonce le Christ, le second Adam. Mais cette intention savante se cache derrière une scène qui évoque les joies désormais consacrées de la famille.

Le thème se retrouve sur un plafond plus tardif du couvent San Martino, à Naples, sans doute du début du XVIIIe siècle : Adam bêche la terre — comme Joseph travaille le bois — Eve file — comme il arrive à la Vierge de coudre — et leurs deux enfants les entourent.

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Ainsi l’iconographie nous permet-elle de suivre la montée d’un sentiment nouveau : le sentiment de la famille. Qu’on me comprenne bien. Nouveau, le sentiment, mais pas la famille, quoique celle-ci ne jouât sans doute pas aux origines le rôle primordial que lui attribuèrent Fustel de Coulanges et son temps. M. Jeanmaire a souligné en Grèce les survivances encore puissantes de structures non familiales comme les classes d’âge. Les ethnologues ont montré l’importance des classes d’âge chez les Africains, des communautés claniques chez les indigènes américains. Ne sommes-nous pas impressionnés à notre insu par la fonction que la famille a assurée dans nos sociétés depuis quelques siècles, et ne sommes-nous pas tentés de l’étendre indûment et même de lui reconnaître une sorte d’autorité historique presque absolue ? Il n’y a cependant aucun doute que les influences à la fois sémitiques (pas seulement bibliques, je pense) et romaines ne cessèrent d’entretenir et de renforcer la famille. Il se peut, par contre, qu’elle ait faibli au moment des invasions germaniques. Peu importe : il serait vain de contester l’existence d’une vie familiale au Moyen Âge. Mais la famille subsistait dans le silence, elle n’éveillait pas un sentiment assez fort pour inspirer poète ou artistes. Il faut accorder à ce silence une signification considérable : on ne reconnaissait pas à la famille une valeur suffisante. De même faut-il attribuer un sens aussi remarquable à la floraison iconographique qui succède à partir du XVe et surtout du XVIe siècle à cette longue période d’obscurité : naissance et développement du sentiment de la famille. Désormais la famille est non seulement discrètement vécue, mais reconnue comme une valeur et exaltée par toutes les puissances de l’émotion.

Or ce sentiment si fort s’est formé autour de la famille conjugale, celle des parents et des enfants. Il est rare qu’une image réunisse plus de deux générations ; quand des petits-enfants ou des ménages mariés y prennent place, c’est très discrètement, comme chose sans importance. Rien qui rappelle l’ancien lignage, rien qui mette l’accent sur l’élargissement de la famille, sur la grande famille patriarcale, cette invention des traditionalistes du XIXe siècle. Cette famille, ou sinon la famille elle-même, du moins l’idée qu’on s’en faisait quand on voulait la représenter et l’exalter, paraît tout à fait semblable à la nôtre. Le sentiment est le même.

Aussi ce sentiment est-il très lié à celui de l’enfance. Il est de plus en plus étranger aux soucis d’honneur du lignage, ou d’intégrité du patrimoine ou d’antiquité ou de permanence du nom : il jaillit seulement de la réunion incomparable des parents et des enfants. L’une de ces expressions les plus communes sera l’habitude prise d’insister sur les ressemblances physiques entre les parents et leurs enfants. On pensait au XVIIe siècle que saint Joseph ressemblait à son fils adoptif, soulignant ainsi la force du lien familial. Érasme avait déjà cette idée très moderne que les enfants unissaient la famille et que leur ressemblance physique produisait cette union profonde ; on ne s’étonnera pas alors que son traité du Mariage fût réimprimé encore au XVIIIe siècle et je le citerai dans une traduction française de 1714 qui habille de manière piquante et quelque peu anachronique la prose de la Renaissance366 : « L’on ne peut dans cette occasion trop admirer le soin surprenant de la Nature ; elle dépeint deux personnes dans un même visage et dans un même corps ; le mari reconnaît le portrait de sa femme dans ses enfants, et la femme, celui de son mari. Quelquefois on y trouve la ressemblance du grand-père, de la grand-mère, d’un grand-oncle ou d’une grand-tante. » Ce qui compte principalement, c’est désormais l’émotion éveillée par l’enfant, image vivante de ses parents.

2. De la famille médiévale à la famille moderne

L’étude iconographique du chapitre précédent nous a montré la place nouvelle prise par la famille dans la vie sentimentale aux XVIe et XVIIe siècles. Il est remarquable qu’à ces mêmes époques on relève des changements importants de l’attitude de la famille à l’égard de l’enfant. La famille se transforme profondément dans la mesure où elle modifie ses relations internes avec l’enfant.

Un texte italien de la fin du XVe siècle nous donne une idée très suggestive de la famille médiévale, au moins en Angleterre, il est extrait par l’historien anglais Furnival367 d’une Relation de l’île d’Angleterre d’un Italien : « Le manque de cœur des Anglais se manifeste particulièrement dans leur attitude à l’égard de leurs enfants. Après les avoir gardés à la maison jusqu’à l’âge de sept ans, neuf ans (chez nos anciens auteurs, sept ans est l’âge où les garçons quittent les femmes pour joindre l’école ou le monde des adultes), ils les placent, aussi bien les garçons que les filles, pour le gros service dans les maisons d’autres personnes, auxquelles ces enfants sont liés pour une durée de sept à neuf ans (donc jusqu’à l’âge de quatorze à dix-huit ans environ). On les appelle alors des apprentis. Pendant ce temps, ils accomplissent tous les offices domestiques. Il en est peu qui évitent ce traitement, car chacun, quelle que soit sa fortune, envoie ainsi ses enfants dans les maisons d’autrui, tandis qu’il reçoit chez lui des enfants étrangers. » L’Italien trouve cette coutume cruelle, ce qui laisse entendre qu’elle était inconnue ou oubliée dans son pays. Il insinue que les Anglais recouraient aux enfants des autres, parce qu’ils pensaient être ainsi mieux servis que par leurs propres rejetons. En fait l’explication que les Anglais eux-mêmes donnaient à l’observateur italien devait être la bonne : « Pour que leurs enfants apprennent les bonnes manières. »

Ce genre de vie fut probablement commun à l’Occident médiéval. Dès le XIIe siècle, G. Duby décrit la famille d’un chevalier mâconnais Guigonet, d’après son testament368. Guigonet avait confié ses deux fils mineurs à l’aîné de ses trois frères. Plus tard, de nombreux contrats de louage d’enfants à maîtres prouvent combien l’apprentissage dans les familles étrangères était un usage répandu. Il est parfois spécifié que le maître doit « apprendre » à l’enfant et lui « montrer le fait de sa marchandise » ou qu’il doit le « fere aller et suivre l’escolle369 ». Ce sont cas particuliers. D’une manière plus générale, la principale obligation de l’enfant ainsi confié à un maître est de « servir bien et dûment » celui-ci. Quand on parcourt ces contrats sans se défaire de nos habitudes d’esprit contemporaines, on hésite à décider si l’enfant a été placé comme apprenti (au sens moderne du mot), ou comme pensionnaire, ou comme serviteur. Nous aurions bien tort d’insister : nos distinctions sont anachroniques et l’homme du Moyen Âge n’y voyait que les nuances d’une notion essentielle, celle de service. Le seul service qu’on pût longtemps concevoir, le service domestique, n’entraînait aucune déchéance n’éveillait aucune répugnance. Il existait au XVe siècle toute une littérature en langue vulgaire, française ou anglaise, qui énumérait sous une forme mnémotechnique versifiée, les commandements d’un bon serviteur. L’un de ces poèmes370 s’intitule en français : « Régime pour tous serviteurs. » L’équivalent anglais est wayting servant — qui est demeuré dans l’anglais moderne avec le mot waiter, notre « garçon » (de café). Certes ce serviteur doit savoir servir à table, préparer les lits, accompagner son maître, etc. Mais ce service domestique s’accompagne de ce que nous appellerions aujourd’hui une fonction de secrétaire, d’employé. Nous nous apercevons qu’il n’est pas considéré comme un état définitif, mais comme un stage, une période d’apprentissage :

Si tu veuls bon serviteur estre,

Craindre dois et aimer ton maistre

Manger dois sans seoir à table...

(Suivent les règles de bonne présentation.)

Suys toujours bonne compagnie

Soit séculier ou clerc ou prestre

(Un clerc pouvait servir dans la maison d’un autre clerc.)

Il te faut pour le bien servir

Se son amour veulz desservir

Laissier toute ta volonté

Pour ton maistre servir à grey.

Se tu sers maistre qui ayt femme

Bourgeoise, damoiselle ou dame

Son honneur doit partout garder...

Et se tu sers un clerc ou prestre

Gardes ne soyes vallet maistre...

S’il est que soyes secrétaire

Tu dois toujours les secrets taire...

Se tu sers juge ou avocat

Ne rapportes nul nouveau cas

Et s’il t’advient par adventure

À servir duc ou prince ou comte

Marquis ou baron ou vicomte,

Ou autre seigneur terrien,

Ne soyes de taille, inventeur,

D’impots, de subsides ; et les biens

Du peuple ne leur oste en rien...

Se tu sers gentilhomme en guerre

Ne vas dérobant nulle gent...

Et toujours, en quelque maison,

Ou quelque maistre que tu serves,

Fay se tu peulz que tu desserves

La grâce et l’amour de ton maistre

Afin que tu puisses maistre estre

Quand il sera temps et métier.

Mais peine à sçavoir bon mestier

Car pour ta vie pratiquer

Tout ton cœur y dois appliquer.

En ce faisant tu pourras estre

Et devenir de vallet maistre

Et te pourras faire servir

Et pris et honneur desservir

Et acquérir finalement

De ton âme le sauvement.

Ainsi le service domestique se confond-il avec l’apprentissage, forme très générale de l’éducation. L’enfant apprenait par la pratique, et cette pratique ne s’arrêtait pas aux limites d’une profession, d’autant qu’il n’y avait pas alors, et pour bien longtemps encore, de limites entre la profession et la vie privée ; le partage de la vie professionnelle — expression bien anachronique d’ailleurs — entraînait le partage de la vie privée avec laquelle elle se confondait. Aussi est-ce par le service domestique que le maître transmettra à un enfant, et pas au sien, à l’enfant d’un autre, le bagage de connaissances, l’expérience pratique, et la valeur humaine qu’il est censé posséder.

Ainsi toute éducation se faisait par apprentissage, on donnait à cette notion un sens beaucoup plus étendu que celui qu’il a pris plus tard. On ne gardait pas ses enfants chez soi, on les envoyait dans une autre famille, avec ou sans contrat, pour y demeurer et commencer leur vie, ou pour y apprendre les manières d’un chevalier, ou un métier, ou même pour suivre l’école et s’instruire dans les lettres latines. Il faut voir dans cet apprentissage un usage répandu dans toutes les conditions. Nous avons relevé tout à l’heure une ambiguïté entre le valet subalterne et le collaborateur plus relevé, à l’intérieur de la même notion de service domestique. Une pareille ambiguïté existait entre l’enfant — ou le très jeune homme — et le serviteur. Les recueils anglais de poèmes didactiques qui enseignaient la courtoisie aux serviteurs s’intitulent des Babees Books. Le mot valet signifiait un jeune garçon et Louis XIII enfant dira encore dans un élan d’affection qu’il voudrait bien être « le petit valet à papa ». Le mot garçon désignait à la fois un très jeune homme et un jeune domestique dans la langue du XVIe et au XVIIe siècle : nous l’avons conservé pour interpeller les serveurs de café. Même lorsqu’à partir du XVe-XVIe siècle on distinguera mieux, à l’intérieur du service domestique, les services subalternes et les offices plus nobles, il reviendra toujours aux fils de famille — et non aux domestiques mercenaires — de servir à table. Il ne suffit pas, pour paraître bien élevé, de savoir se tenir à table, comme aujourd’hui : il fallait encore savoir servir à table. Le service à table occupe jusqu’au XVIIIe siècle une place considérable dans les manuels de civilité, les traités de bonnes manières, tout un chapitre de la civilité chrétienne de J.-B. de La Salle, l’un des livres les plus populaires du XVIIIe siècle. C’est une survivance du temps où tous les services domestiques étaient assurés indifféremment par des enfants que nous appellerons des apprentis, et par des mercenaires probablement aussi très jeunes, la distinction entre les deux catégories se faisant très progressivement. Le serviteur est un enfant, un grand enfant, qu’il soit placé là pour une période limitée afin de partager la vie de la famille et de s’initier ainsi à la vie d’homme, ou sans espoir de jamais devenir « de valet maistre », par suite de l’obscurité de son origine.

Il n’y avait pas de place pour l’école dans cette transmission par apprentissage direct d’une génération à l’autre. En fait l’école, l’école latine, qui s’adressait seulement aux clercs, aux latinophones, apparaît comme un cas isolé, réservé à une catégorie très particulière. L’école était en réalité une exception, et on aurait tort, parce que plus tard elle a fait tache d’huile et s’est étendue à toute la société, de décrire à travers elle l’éducation médiévale : c’est faire de l’exception la règle. La règle commune à tous était l’apprentissage. Même les clercs qu’on envoyait à l’école étaient souvent confiés, en pension comme les autres apprentis, à un clerc, à un prêtre, parfois à un prélat, qu’ils servaient. Le service du clerc était aussi éducatif que l’école. Il fut remplacé pour les étudiants trop pauvres par les bourses d’un collège : nous avons vu que ces fondations sont à l’origine des collèges d’Ancien Régime.

Il put y avoir des cas où l'apprentissage sortit de son empirisme et prit une forme plus pédagogique. Un exemple curieux d’enseignement technique issu de l’apprentissage traditionnel est donné par le Manuel du Veneur. On y décrit de véritables écoles de vénerie, à la cour de Gaston Phœbus, où on enseignait « des manières et condicions que doit avoir celuy qu’on veult apprendre à estre bon veneur371 ». Ce manuscrit du XVe siècle est illustré de très belles miniatures. L’une d’elles représente une vraie classe : le maître, un noble si on en juge par le costume, a la main droite levée, l’index tendu : le geste qui ponctue le discours. De sa main gauche, il agite un bâton, le signe indubitable de l’autorité enseignante, l’instrument de correction. Trois élèves, des garçons de taille encore petite, ânonnent les grands rouleaux qu'ils tiennent entre leurs mains et qu’ils doivent apprendre par cœur : une école comme une autre. Dans le fond, de vieux chasseurs regardent. Une autre scène analogue représente la leçon de cor : « Comment on doit huer et corner. » C’étaient choses qu'on apprenait par l’usage comme l’équitation, les armes, les manières chevaleresques. Il se peut que certains enseignements techniques comme celui de l'écriture soient sortis d'un apprentissage déjà organisé et scolarisé.

Toutefois ces cas restèrent exceptionnels. D'une manière générale la transmission d'une génération à l’autre était assurée par la participation familière des enfants à la vie des adultes. Ainsi s’explique ce mélange des enfants et des adultes que nous avons si souvent remarqué au cours de cette étude, et jusque dans les classes des collèges, là où on s’attendait à trouver au contraire une répartition plus homogène des âges. Mais on n’avait pas l’idée de cette ségrégation des enfants à laquelle nous sommes pourtant si habitués ! Les scènes de la vie quotidienne réunissaient constamment les enfants aux adultes, dans les métiers : ainsi le petit apprenti qui prépare les couleurs du peintre372 ; la série gravée des métiers de Stradan nous montre cette présence des enfants dans les ateliers, avec des compagnons plus vieux. Il en était de même aux armées. Nous connaissons des soldats de quatorze ans ! Mais le petit page qui porte le gantelet du duc de Lesdiguières373, ceux qui portent le casque d’Adolf de Wignacourt, sur le Caravage du Louvre, ou du général del Vastone sur le grand Titien du Prado, ne sont pas bien vieux : leur tête reste au-dessous de l’épaule de leurs maîtres. En somme, partout où on travaillait, partout aussi où on s’amusait, même dans des tavernes mal famées, les enfants étaient mêlés aux adultes. Ainsi apprenaient-ils à vivre par le contact de chaque jour. Les groupements sociaux correspondaient à des cloisonnements verticaux, qui réunissaient des classes d’âge différent, comme les joueurs de ces concerts de chambre qui servent aussi bien de portraits de famille ou d’allégorie des âges de la vie, parce qu’ils réunissent des enfants, des adultes, des vieillards.

Dans ces conditions, l’enfant échappait très tôt à sa propre famille, même s’il devait y revenir plus tard, devenu adulte, et ce n’était pas toujours le cas. La famille ne pouvait donc alors alimenter un sentiment existentiel profond entre les parents et les enfants. Cela ne signifiait pas que les parents n’aimaient pas leurs enfants, mais ils s’en occupaient moins pour eux-mêmes, pour l’attachement qu’ils leur portaient, que pour le concours de ces enfants à l’œuvre commune, à l’établissement de la famille. La famille était une réalité morale et sociale, plutôt que sentimentale. Ou bien, dans les familles très pauvres, elle ne correspondait à rien de plus qu’à l’installation matérielle du couple au sein d’un milieu plus vaste, le village, la ferme, la « cour », la « maison » des maîtres et des seigneurs où ces pauvres vivaient plus longtemps et plus souvent que chez eux, à moins qu’ils n’aient même pas de chez eux, les vagabonds sans feu ni lieu, les gueux. Ou bien la famille se confondait avec la prospérité du patrimoine, l’honneur du nom. La famille n’existait presque pas sentimentalement chez les pauvres, et quand il y avait du bien et de l’ambition, le sentiment s’inspirait de celui qu’avaient provoqué les anciennes relations lignagères.

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À partir du XVe siècle, les réalités et les sentiments de la famille vont se transformer : révolution profonde et lente, mal aperçue des contemporains comme des historiens, difficile à reconnaître. L’événement essentiel est pourtant bien apparent : l’extension de la fréquentation scolaire. Nous avons vu qu’au Moyen Âge l’éducation des enfants était assurée par l’apprentissage auprès des adultes, que les enfants, à partir de sept ans, vivaient dans d’autres familles que la leur. Désormais au contraire l’éducation se fit de plus en plus par l’école. L’école cessa d’être réservée aux clercs pour devenir l’instrument normal d’initiation sociale, de passage de l’état d’enfance à celui d’adulte. Nous avons déjà vu comment. Cela correspondait à un besoin nouveau de rigueur morale, de la part des éducateurs : le souci d’isoler cette jeunesse du monde souillé des adultes, pour la maintenir dans l’innocence primitive, le dessein de la dresser pour mieux résister aux tentations des adultes. Mais cela correspondait aussi à un souci des parents de veiller de plus près sur leurs enfants, de rester plus proches d’eux, de ne plus les abandonner même temporairement aux soins d’une autre famille. La substitution de l’école à l’apprentissage exprime également un rapprochement de la famille et des enfants, du sentiment de la famille et du sentiment de l’enfance, autrefois séparés. La famille se concentre sur l’enfant. Celui-ci ne demeure pas encore dès le début parmi ses parents, il les quitte pour l’école lointaine, quoique au XVIIe siècle, on discute de l’opportunité de l’envoyer au collège et de la meilleure efficacité d’une éducation à la maison, avec un gouverneur. Mais l’éloignement de l’écolier n’a pas le même caractère et ne dure pas autant que la séparation de l’apprenti. L’enfant n’est généralement pas interne au collège. Il vit en pension chez un logeur, chez un régent. On lui apporte de l’argent et du ravitaillement les jours de marché. Le lien s’est resserré entre l’écolier et sa famille : il faut même, d’après les dialogues de Cordier, l’intervention des maîtres pour éviter de trop fréquentes visites à la famille, visites projetées grâce à la complicité des mères. Certains, plus fortunés, ne partent pas seuls ; ils sont accompagnés d’un précepteur, écolier plus âgé, ou d’un valet, souvent leur frère de lait. Les livres d’éducation du XVIIe siècle insistent sur les devoirs des parents concernant le choix du collège, du précepteur... la surveillance des études, la répétition des leçons, quand l’enfant rentre chez lui coucher. Le climat sentimental est désormais tout à fait différent et se rapproche du nôtre, comme si la famille moderne naissait en même temps que l’école, ou tout au moins que l’habitude générale d’élever les enfants à l’école.

D’ailleurs l’éloignement que le petit nombre des collèges ne permettait pas d’éviter ne sera plus longtemps supporté par les parents. C’est un signe remarquable que l'effort des parents, aidés des magistrats urbains, pour multiplier les écoles afin de les rapprocher des familles. Au début du XVIIe siècle, il s’est créé, comme l’a montré le P. de Dainville374, un réseau très dense d'institutions scolaires d’importance diverse. Autour d’un collège de plein exercice, qui comprenait toutes les classes, s’établissait un système concentrique de quelques collèges d’Humanités (sans philosophie), de plus nombreuses régences latines (quelques classes de grammaire). Les régences alimentaient les classes supérieures des collèges d'humanités et de plein exercice. Les contemporains se sont inquiétés de cette prolifération scolaire. Elle répondait à la fois à ce besoin d’éducation théorique, qui remplaçait les anciennes formes pratiques d’apprentissage, et aussi au besoin de ne pas éloigner trop les enfants, de les garder le plus près le plus longtemps possible. Phénomène qui témoigne d'une transformation considérable de la famille : celle-ci se replie sur l’enfant, sa vie se confond avec les relations plus sentimentales des parents et des enfants. On ne s'étonnera pas si ce phénomène se situe pendant la même période où nous avons vu émerger et se développer une iconographie de la famille autour du couple et des enfants.

Certes, cette scolarisation, si lourde de conséquences pour la formation du sentiment familial, n'a pas été tout de suite générale, il s’en faut. Elle n’a pas affecté une vaste partie de la population enfantine, qui a continué à s’élever selon les anciennes pratiques d’apprentissage. Il y a d’abord toutes les filles. À part quelques-unes, qu’on envoyait aux « petites écoles » ou dans des couvents, la plupart étaient élevées à la maison, ou aussi dans la maison des autres, d’une parente ou d’une voisine. L’extension de la scolarité aux filles ne se répandra pas avant le XVIIIe siècle, et le début du XIXe siècle. Des efforts comme ceux de Mme de Maintenon et de Fénelon auront une valeur exemplaire. Pendant longtemps les filles seront élevées par la pratique et l’usage plutôt que par l’école, et bien souvent dans les maisons des autres.

Pour les garçons, la scolarisation s’étendit d’abord à la partie médiane de la hiérarchie des conditions, la très grande noblesse et l’artisanat mécanique restèrent l’un et l’autre fidèles à l’ancien apprentissage : les pages des grands seigneurs et les apprentis des gens de métier. Dans le monde artisanal et ouvrier, l’apprentissage subsistera jusqu’à nos jours. Les voyages en Italie et en Allemagne des jeunes nobles à la fin de leurs études provenaient aussi de ce même état d’esprit : ils allaient dans des cours ou des maisons étrangères y apprendre les langues, les bonnes manières, les sports chevaleresques ; l’usage tomba en désuétude au XVIIe siècle, remplacé par les Académies : autre exemple de cette substitution à l’élevage par la pratique d’une instruction plus spécialisée et plus théorique.

Les survivances de l’ancien apprentissage aux deux extrémités de l’échelle sociale n’empêchèrent pas son déclin : c’est l’école qui gagne, par le gonflement des effectifs, l’augmentation des unités scolaires, l’autorité morale. Notre civilisation moderne, à base scolaire, est alors définitivement fondée et le temps la consolidera sans cesse, en prolongeant et en étendant la scolarité.

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Les problèmes moraux de la famille apparaissent alors sous un jour très nouveau. Cela apparaît d’une manière précise à propos de l’ancienne coutume qui permettait d’avantager l’un des enfants aux dépens de ses frères, en général le fils aîné. Il semble bien375 que cet usage s’est répandu au XIIIe siècle, pour éviter le morcellement dangereux d’un patrimoine dont l’unité n’était plus protégée par les indivisions, les solidarités lignagères désormais en régression, et était au contraire menacée par une plus grande mobilité de la richesse. Le privilège de l’enfant avantagé par sa primogéniture ou par le choix des parents, se trouve à la base de la société familiale de la fin du Moyen Âge au XVIIe siècle, mais au XVIIIe siècle exclu. En effet, dès la seconde moitié du XVIe siècle, les moralistes éducateurs contestent la légitimité de cette pratique, parce qu’elle nuit à l’équité, parce qu’elle répugne à un sentiment nouveau d’égalité du droit à l’affection familiale et aussi parce qu’elle s’accompagne d’un usage profane des bénéfices ecclésiastiques, et que ces moralistes sont aussi des réformateurs religieux. Un chapitre du traité de Varet De l’éducation des enfants, publié en 1666, est consacré à « l’égalité qu’il faut garder entre les enfants376 ». « Il y a un autre désordre qui s’est glissé parmi les fidèles et qui ne blesse pas moins l’égalité que les pères et les mères doivent à leurs enfants, qui est de ne penser qu’à l’établissement de ceux qui par le rang de leur naissance ou par les qualités de leur personne, leur plaisent davantage. » (Ils leurs « plaisent » parce qu’ils servent mieux l’avenir de la famille. C’est bien la conception d’une famille comme d’une société indépendante du sentiment personnel, d’une « maison ».) « On craint qu’en partageant ses biens également entre tous ses enfants, on ne puisse relever comme on voudrait l’éclat et la gloire de sa famille. L’aîné ne pourrait pas posséder ni soutenir les charges et les emplois qu’on s’efforce de luy procurer, si ses frères et sœurs avaient les mêmes avantages que lui. Il faut donc les mettre en état de ne lui pouvoir disputer ce droit. II faut les envoyer dans les cloîtres malgré eux et les sacrifier de bonne heure aux intérêts de celui qu’on destine au monde et à la vanité. » Il est curieux de remarquer en passant que l’indignation soulevée par les fausses vocations et les avantages consentis à l’aîné ne se retrouve plus quand il est question du mariage : il ne s’agit pas de contester dans ce domaine le pouvoir des parents.

Le texte ci-dessus exprime une opinion catégorique. Dans ses Règles de l’éducation des enfants377, Coustel traduit au contraire un certain embarras, et il croit utile de s’entourer de précautions pour condamner une pratique ancienne, répandue, et qui paraissait liée à la permanence de la société familiale. Il admet que les parents aient des préférences : « Ce n’est pas que les parents fassent mal d’aimer davantage ceux de leurs enfants qui sont les plus vertueux et qui ont plus d’excellentes qualités que les autres. Mais je dis qu’il peut être dangereux de trop témoigner au-dehors cette distinction et cette préférence. »

L’abbé Goussault dans le Portrait d’un honnête homme de 1692378 est plus véhément : « Il y a non seulement de la vanité à substituer la meilleure partie de son bien à l’aîné de sa famille, pour le tenir toujours dans l’éclat et pour en éterniser le nom (on sent parfaitement ici l’opposition entre la famille-maison et la famille sentimentale moderne) ; il y a même de l’injustice. Qu’ont fait les cadets pour être ainsi traités ? » « Il y en a qui, pour en établir quelques-uns au-delà de ce qu’ils peuvent, sacrifient les autres et les renferment dans des monastères sans les consulter là-dessus et sans examiner s’ils y sont appelés... Les pères ne les aiment pas également et mettent de la différence où la nature n’en a pas voulu mettre. » Malgré sa conviction, Goussault admet encore, comme une concession à l’opinion commune, que les parents « peuvent avoir en effet plus d’amour pour quelques-uns de leurs enfants », mais « cet amour est un feu qu’ils doivent tenir caché sous les cendres ».

Nous sommes ici à l'origine d’un sentiment qui aboutira à l’égalité du code civil et qui, on le sait, était déjà entré dans les mœurs à la fin du XVIIIe' siècle. Les efforts pour rétablir les privilèges de l’aîné au début du XIXe siècle se sont heurtés à une invincible répugnance de l’opinion : très peu de chefs de famille même nobles ont usé du droit que leur reconnaissait la loi d’avantager l’un de leurs enfants. Fourcassié publie une lettre de Villèle où celui-ci se lamente de cet insuccès de sa politique, et prophétise la fin de la famille379. En réalité ce respect de l’égalité entre les enfants témoigne du glissement de la famille-maison vers la famille sentimentale moderne. On tend à donner à l’affection des parents et des enfants, sans doute aussi vieille que le monde, une valeur nouvelle, puisqu’on fait reposer sur elle toute la réalité familiale. Les théoriciens du début du XIXe siècle, auxquels se rattache Villèle, trouvaient cette base sentimentale trop fragile ; ils lui préféraient la conception d’une maison familiale, véritable raison sociale, indépendante des sentiments particuliers ; ils avaient aussi compris que le sentiment de l’enfance se trouvait à l’origine de ce nouvel esprit familial, qu’ils suspectaient. C’est pourquoi ils tentèrent de restaurer le droit d’aînesse, renversant ainsi toute la tradition des moralistes religieux de l’Ancien Régime.

Nous retiendrons ici que le sentiment d’égalité entre les enfants a pu se développer dans un climat affectif et moral nouveau, grâce à une plus grande intimité entre parents et enfants.

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Il semble bien qu’on doive rapprocher de ces observations un phénomène dont un procès de 1677 souligne la nouveauté et aussi le sens moral380. On tolérait alors le mariage des régents, mais on persistait à refuser aux régents mariés l’exercice des charges universitaires. Ainsi en 1677 un professeur marié est élu doyen de la Tribu de Paris. Le candidat battu, le greffier du Boulay, fait opposition et l’affaire est déférée au Conseil privé. L’avocat de du Boulay donne dans un mémoire les raisons qu’on avait de maintenir le célibat des professeurs. Les régents ont l’habitude de recevoir chez eux des pensionnaires et la vertu de ces garçons peut être exposée à bien des dangers : « Inconvéniens qui n’arrivent que trop souvent par la fréquentation que des régents mariés sont obligés de souffrir des jeunes gens qu’ils instruisent avec leurs femmes, leurs filles et leurs servantes. Il est impossible qu’ils la puissent empêcher, et bien moins des pensionnaires qu’ils tiennent chez eux que des externes. MM. les commissaires y feront s’il leur plaît leurs réflexions : ensemble sur l’indécence qu’il y a pour les écoliers à voir d’un côté les habits des femmes et des filles, et de l’autre leurs livres et leurs écritoires, et bien souvent tout pêle-mêle ; à voir des femmes et des filles se peigner, s’habiller, s’ajuster, des enfans dans le berceau et en maillot et tout le reste qui est de l’apanage du mariage. »

À ce dernier argument, particulièrement intéressant pour notre propos, le régent marié répond ainsi : « Ledit du Boulay parle comme s’il sortait du village où il est né... Car on sait qu’où les femmes demeurent il y a des chambres pour elles où elles s’habillent en leur particulier (particulier sans doute assez récent, et limité à de grandes villes), et d’autres pour les écoliers. » Quant aux enfants au berceau, on n’en voit pas dans ces logis parisiens, car ils sont tous en nourrice : « On sait qu’on envoie les enfans en nourrice dans quelque village voisin de sorte qu’on voit chez les mariés aussi peu de berceaux et de maillots que dans le greffe dudit du Boulay. »

Ces textes semblent indiquer que la coutume d’envoyer les enfants en nourrice « dans un village voisin » était répandue dans les milieux sociaux urbains comme ceux des régents, mais qu’elle n’était pas très ancienne, puisque l’un des plaignants pouvait faire semblant de l’ignorer. Cette coutume se serait développée pendant le XVIIe siècle, alors qu’elle était dénoncée par les éducateurs moralistes, qui, bien avant Rousseau, recommandaient aux mères de nourrir elles-mêmes leurs enfants. Mais leur opinion, souvent si efficace, s’appuyait seulement sur des traditions conventionnelles remontant à Quintilien. Elle ne put venir à bout d’un usage qui s’appuyait sans doute sur une expérience et qui correspondait au meilleur traitement pour l’époque. Qu’on imagine en effet les difficultés que soulevaient l’alimentation et l’élevage des nourrissons si la mère venait à manquer de lait. Recourir au lait de vache ?

C’était le lot des pauvres. L’humaniste Thomas Platter, pour décrire toute la misère de son enfance au début du XVIe siècle, ne trouve rien de plus expressif que d’avouer qu’il fut élevé au, lait de vache. Les conditions d’hygiène de la récolte du lait permettent de comprendre cette répugnance. D’ailleurs il n’était pas facile de le faire absorber aux enfants : les récipients étranges qui sont exposés dans les vitrines du musée de la faculté de pharmacie de Paris, et qui servaient de biberons, devaient demander beaucoup d’adresse et de patience. On conçoit très bien le recours aux nourrices. Quelles nourrices ? On peut penser qu’elles furent d’abord recrutées le plus souvent dans une domesticité proche — le frère de lait demeurant à la maison où il était élevé avec les autres enfants. Il semble bien que dans les familles riches du XVIe et du début du XVIIe siècle, les nourrissons avaient leur place à la maison. Pourquoi, en particulier dans des familles de petite bourgeoisie, comme celle des régents, de bas officiers, a-t-on pris l’habitude de les placer à la campagne ? Ne faut-il pas interpréter cet usage relativement nouveau, comme une mesure de protection, je n’oserai dire encore d’hygiène, qui serait à rapprocher des autres phénomènes où nous avons reconnu une attention particulière à l’égard des enfants ?

En fait, malgré la propagande des philosophes, les milieux aisés, nobles et bourgeois, ne cessèrent pas de mettre leurs enfants en nourrice jusqu’à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire jusqu’au moment où les progrès de l’hygiène, de l’asepsie, permettront d’utiliser sans risque le lait animal. Toutefois un changement notable interviendra : on déplacera la nourrice plutôt que l’enfant, la nourrice restera à la maison et la famille répugnera à se séparer des petits enfants. Phénomène assez comparable à celui de la substitution de l’externat à l’internat, étudié dans un chapitre précédent de ce livre.

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L’histoire esquissée ici apparaît, d’un certain point de vue, comme celle de l’émersion de la famille moderne au-dessus d’autres formes de relations humaines qui nuisaient à son développement. Plus l’homme vit dans la rue ou au milieu de communautés de travail, de réjouissances, de prières, plus ces communautés accaparent non seulement son temps, mais son esprit, moins il y a de place pour la famille dans sa sensibilité. Au contraire si les relations de travail, de voisinage, de parenté, pèsent moins sur sa conscience, si elles cessent de l’aliéner, le sentiment familial se substitue aux autres sentiments de fidélité, de service, et devient prépondérant, parfois exclusif. Les progrès du sentiment de la famille suivent les progrès de la vie privée, de l’intimité domestique. Le sentiment de la famille ne se développe pas lorsque la maison est trop ouverte sur l’extérieur ; il exige un minimum de secret. Longtemps les conditions de la vie quotidienne ne permirent pas ce retranchement nécessaire du ménage à l’écart du monde extérieur. L’un des obstacles essentiels a sans doute été l’éloignement des enfants, envoyés en apprentissage, et leur remplacement au foyer par de petits étrangers. Mais le retour des enfants, grâce à l’école, et les conséquences sentimentales de ce resserrement du ménage ne suffisent pas : nous sommes encore très loin de la famille moderne et de sa forte vie intérieure ; la sociabilité ancienne, qui lui est incompatible, subsiste presque intégralement. Il s’est constitué au XVIIe siècle un équilibre entre les forces centrifuges — ou sociales — et centripètes — ou familiales — qui ne devait pas survivre aux progrès de l’intimité, conséquence peut-être des progrès techniques. Nous avons vu dans les pages précédentes l’éveil de ces forces centripètes. Observons maintenant la résistance des forces centrifuges, la survivance d’une épaisse sociabilité.

Déjà les historiens ont insisté sur le maintien tard dans le XVIIe siècle de relations de dépendance qu’on avait autrefois négligées. La centralisation monarchique de Richelieu et de Louis XIV a été plus politique que sociale. Si elle a réussi à réduire les pouvoirs politiques rivaux de la couronne, elle a laissé intactes les influences sociales. La société du XVIIe siècle est en France une société de clientèles hiérarchisées, où les petits, les « particuliers » s’unissent aux plus grands381. La formation de ces groupes nécessitait tout un réseau de relations quotidiennes, sensorielles, de bouche à oreille. Cela doit se traduire concrètement pour nous par une quantité inimaginable de visites, de conversations, de rencontres et d’échanges. La réussite matérielle, les conventions sociales, les divertissements toujours collectifs, ne se distinguaient pas comme aujourd’hui en activités séparées, pas plus qu’il n’existait de séparation entre la vie professionnelle, la vie privée, la vie mondaine ou sociale. L’essentiel était de maintenir les rapports sociaux avec l’ensemble du groupe où on était né, et d’élever sa position par un habile usage de ce réseau de relations. Réussir, ce n’est pas gagner la fortune ou la situation, ou du moins cela est secondaire ; c’est avant tout obtenir un rang plus honorable dans une société dont tous les membres se voient, s’entendent, se rencontrent presque chaque jour. Lorsque le traducteur français de Laurens Gracian382 (1645) propose que le futur « Héros » choisisse un « emploi plausible » il n’entend pas ce que nous appellerions aujourd’hui une bonne situation, mais « celuy qui s’exécute à la vue de tout le monde et avec la satisfaction d’un chacun, toujours avec fondement de la réputation ». L’art de réussir sera l’art d’être agréable, « aimable » en société. Ainsi le concevait au XVIe siècle le Courtisan de Balthazar Castiglione383 : « Quelle est à mon avis la manière de courtiser la plus convenable au gentilhomme, vivant en la cour des princes, par laquelle il puisse et sache parfaitement faire service en toutes choses raisonnables, pour acquérir la faveur d’iceux et louanges des autres. » L’avenir dépend uniquement de la « réputation ». « Il me semble qu’il y a une autre chose qui donne et ôte la réputation, c’est l’élection des amis avec lesquels on doit avoir une intime fréquentation et pratique. » Grande place prescrite à l’amitié dans toute la littérature du XVIIe siècle, une amitié qui est une relation sociale plus poussée que les autres. D’où l’importance de la conversation, toujours d’après le Courtisan : « Ai-je désir d’entendre encore particulièrement parler de la manière de vivre et s’entretenir avec les hommes et les femmes : chose qui me semble de grande importance veu qu’ès Cours, la plus grande partie du temps s’en va en cela » — et pas seulement ès Cours. Toute la littérature dite de civilité du XVIIe siècle ne cessera d'insister sur l’importance de la conversation, sur la nécessité de connaître l’art de la conversation, sur le maintien pendant les conversations, etc. Les avis de ces manuels descendent dans un détail incroyable384. « On pêche aussi au parler en plusieurs et diverses manières et premièrement en la matière que l'on traite. » La conversation doit respecter la bienséance. On évitera les sujets domestiques, ménagers, ou trop personnels : « Ceux-là faillent aussi grandement qui n'ont jamais autre chose en la bouche que leur femme, leurs petits enfans et leur nourrice. Mon petit me fit hier tant rire. Vous ne vîtes jamais un si gentil enfant qu’est mon petit homme. Ma femme a ceci et cela... » On évitera le mensonge glorieux (nous sommes à l'époque du Menteur de Corneille). Ou encore d'après la Civilité nouvelle (1671)385. « Vous observerez pour premier enseignement de ne mettre en argument ou avant-propos choses frivoles entre des personnes grandes et doctes, ny question ou sujet beaucoup difficiles entre gens qui n’y entendent rien... N’entretenez votre compagnie de choses mélancoliques comme de plaies, infirmités, prisons, procès, guerre et mort » (que restait-il ?). « Ne racontez pas vos songes. » « Ne dites votre avis que quand on vous le demande, n’était que vous fussiez le plus raisonnable. » « Ne vous ingérez à corriger les imperfections des autres, d'autant que c'est le fait des pères, mères et seigneurs. » « Ne parlez pas avant que d’avoir pensé à ce que vous voulez dire. »

Comprenons bien que cet art de la conversation n'est pas mineur comme la danse ou le chant. Ce livre de chevet du XVIIe siècle, dont Sorel disait386 : « Chez quelques nations, quand on voit un homme qui commet quelque incivilité, on dit qu’il n’a pas lu le Galatée », le Galatée387 précise bien qu’il s’agit d’une vertu : « Je commencerai... par ce que j’estime nécessaire d’apprendre pour être tenu bien appris et d’un tel et agréable entregent en communiquant et conversant avec les personnes, ce qui toutefois est vertu, ou chose fort approchante de vertu. » Le Galatée avait cours dans les collèges de jésuites. Du côté de Port-Royal, plus tard, Nicole s’exprimera de la même manière dans son traité De la civilité chrétienne388 : « L’amour des hommes étant donc si nécessaire pour nous soutenir, nous sommes portés naturellement à le rechercher et à nous le procurer. » « Nous aimons ou nous feignons d’aimer les autres, afin d’attirer leur attention. C’est le fondement de la civilité humaine, qui n’est qu’une espèce de commerce d’amour-propre, dans lequel on tâche d’attirer l’amour des autres en leur témoignant soi-même de l’affection. » Les bonnes manières sont à la charité ce que les gestes pieux sont à la dévotion. « La fermeté de leur union (des gens de bien) ne dépend pas seulement de ces liens spirituels mais aussi de ces autres cordes humaines qui la conservent », la bienséance, l’art de vivre en société. Si on vit dans le monde, on doit « ménager les occasions » et « se faire aimer d’eux » (des hommes).

Cet état d’esprit n’est pas nouveau ; il remonte à une très ancienne conception de la société où les communications étaient assurées moins par l’école que par la pratique, l’apprentissage, où l’écriture ne tenait pas encore une grande place dans la vie quotidienne. Il est remarquable que cet état d’esprit subsistât dans une société où le développement de l’école indiquait les progrès d’une mentalité très différente. Cette ambiguïté de la sociabilité traditionnelle et de la scolarisation moderne a été très bien sentie par les contemporains, et surtout par ces éducateurs moralistes dont plusieurs se situaient aux environs de Port-Royal. Presque tous se sont posé le problème de savoir si l’éducation privée à la maison valait mieux que l’éducation publique à l’école. À vrai dire, le problème était moins actuel qu’il ne paraît puisqu’on le trouve déjà chez Quintilien : Quintilien lui donnait la noblesse d’un précédent ; en fait cependant, on le discutait bien en fonction des circonstances et de l’époque. Dans l’Honneste Garçon, M. de Grenaille389 expose ainsi la question : « Pour moi, je ne veux point offenser l’antiquité par des opinions modernes, ni désapprouver l’ordre des Collèges, que tant de sages ont approuvé. J’oserai dire néanmoins que les Collèges sont plutôt des Académies avantageuses au public que nécessaires pour des particuliers » (les nobles « particuliers » c’est-à-dire la petite noblesse, par opposition aux grands seigneurs). On donne le « moyen aux pauvres aussi bien qu’aux riches d’acquérir ces trésors de l’esprit qu’on n’eut sceu jadis posséder qu’en possédant de grands biens. Il y a plusieurs enfans qui, ne pouvant pas entretenir de maîtres dans la maison, s’estiment fort obligés de se voir entretenus aux dépens du public et de ce qu’on leur donne gratuitement la science qu’on voulait vendre autrefois. Mais pour ceux à qui la fortune a départi toutes ses faveurs aussi bien que la nature, j’estime que l’institution privée est plus avantageuse que la publique. Cette opinion n’est point nouvelle, quoiqu’elle paraisse hardie ». Parce que les écoles sont entre les mains des pédants : cette opinion était très répandue dans la littérature, au moins depuis Montaigne, et très certainement aussi dans les croyances communes, dans les idées reçues. Le grand essort de l’école ne diminua pas le mépris qu’on vouait au régent.

Il y a d’autres raisons : la discipline y est trop sévère. Que dirait M. de Grenaille des collèges religieux ou des lycées du XIXe siècle ! « Comme (à la maison) on n’y donne point une liberté vicieuse aux enfants (parce qu’ils ne quittent pas la compagnie des adultes), on ne les tient point dans une contrainte injurieuse à leur suffisance. » Et cette phrase qui laisse percer la nostalgie d’un temps où les enfants n’étaient pas mis à part : « On ne les traite pas de la même façon que les autres. » L’école ou bien risque de dissiper l’enfant par de mauvaises fréquentations, ou bien elle retarde sa maturité en l’écartant des adultes, et ce prolongement de l'enfance, M. de Grenaille le considère comme un mal : « Posé le cas qu’un enfant ne fût point scandalisé par ses compagnons d’école, toujours il y apprendrait mille puérilités qu’il aurait auprès de la peine à désapprendre, et qu’on n’aurait pas moins de difficultés à le purifier des ordures du collège qu’à le préserver des vices. » Enfin, le principal défaut du collège est l'isolement des enfants, qui les sépare de leur milieu social naturel. « Il a besoin de savoir de bonne heure comme il faut agir dans le commerce, aussi bien que dans le cabinet, ce qu’il ne peut apprendre en un lieu où l’on songe plus à vivre avec les morts qu’avec les vivants, c’est-à-dire avec les livres qu’avec les hommes. » Voilà le grand mot lâché : la répugnance à l’égard de l’école de ceux qui restaient plus ou moins attachés à l'ancienne éducation par l’apprentissage, le mode d’éducation qui plongeait tout de suite l’enfant dans la société, et chargeait la société de l’entraîner directement à jouer son personnage sans passer par l’étape intermédiaire de l’initiation dans les sociétés à classes d'âge, ou de l'école dans les sociétés techniciennes modernes.

Telle sera encore une vingtaine d'années plus tard l’opinion du maréchal de Caillière dans la Fortune des gens de qualité et des gentilshommes particuliers (1661)390. « Ce n'est pas assez d’être savant de la science du collège ; il y en a une autre qui nous enseigne comme il s’en faut servir... qui ne parle ni grec ni latin, mais qui nous montre l’usage de tous les deux. On la trouve dans les palais... chez les princes et les grands seigneurs, elle se fourre dans les ruelles des dames, elle se plaît parmi les gens de guerre, et ne méprise pas les marchands, les laboureurs ni les artisans. C’est elle qui a pour guide la prudence et pour doctrines les conversations et l’expérience des choses. » Les conversations, l’habitude de la société, ont « souvent fait d’honnêtes gens sans le secours des Lettres. Le monde est un grand livre qui nous instruit à tout moment, les conversations sont des études vivantes qui ne cèdent en rien à celles des livres... La fréquentation ordinaire de deux ou trois beaux esprits nous peut être plus utile que tous les pédans des universités ensemble... Ils débitent plus de matière en une heure que nous n’en lirions dans une bibliothèque en trois jours. L’action et l’air du visage ont je ne sais quoi de charmant qui imprime fortement ce que le discours veut persuader. »

À la fin du XVIIe siècle, l’abbé Bordelon391 (1692) reste du même avis : « Instruisez-les plus (les enfants) pour le monde que par l’école. » Que le fruit de la Belle Éducation, c’est le titre de son livre, ne ressemble pas à ce pédant :

Cet homme est un original

Et sa doctrine est sans seconde ;

Il a de Perse et Juvénal De Catulle et de Martial

Une intelligence profonde.

Il entend tout hormi le monde.

On voit qu’il existait tout au long du XVIIe siècle un courant d’opinion hostile à l'école. On le comprend mieux quand on se rappelle combien l’école était en somme nouvelle dans les mœurs. Ces moralistes, qui avaient compris l’importance de l’éducation longtemps méconnue, et encore mal aperçue de leurs contemporains, n’ont pas bien saisi le rôle que l’école pouvait jouer, et avait déjà joué, dans le dressage des enfants.

Certains, en particulier dans l’entourage de Port-Royal, ont essayé de concilier les bienfaits de l’école, qu’ils reconnaissaient, et ceux de l'éducation domestique. Dans ses Règles de l’éducation des enfans392 (1687) Coustel analyse le problème de plus près, et pèse le pour et le contre. Si l’on élève des enfants à la maison, les parents veillent mieux sur leur santé (voilà aussi un souci nouveau), « ils apprennent plus aisément la civilité », par les fréquentations sociales. « Ils se forment insensiblement dans les devoirs de la vie civile et dans la manière d’agir des honnêtes gens. » Mais il y a des inconvénients : « Il est difficile que le temps des études y soit réglé, parce que celui des repas dont elles dépendent ne le peut être à cause des affaires, et des visites qui surviennent et qu’on ne peut souvent ni prévoir ni éviter. » Notons en passant la fréquence de ces visites, à la fois amicales et professionnelles. Les enfants risquent aussi d’être trop gâtés par les parents. Enfin ils sont exposés aux « complaisances et flatteries des domestiques, aux discours licencieux et aux sottises des laquais étrangers qu’on ne saurait quelquefois éloigner d’eux ». Ah ! la redoutable promiscuité des serviteurs ; même les pires adversaires de l’école reconnaissaient que c’était un puissant argument en sa faveur. Ainsi de Grenaille admet-il que des parents « sont contraints d’envoyer (leurs enfants) dans les collèges, aimant mieux qu’ils soient dans une classe que non pas dans une cuisine393 ».

Coustel reconnaît d’ailleurs que la discussion a un caractère théorique puisque, de son temps, on envoyait tous les garçons au collège. « La coutume qu’on garde le plus ordinairement pour l’éducation des enfants est de les mettre en des collèges. » Ceux-ci ont leurs avantages ; les enfants « y font des connaissances et des amitiés avantageuses qui durent souvent jusqu’à la fin de leur vie ». Ils récoltent les bienfaits de l’émulation : « Les enfants y acquièrent une louable hardiesse de parler en public sans pâlir à la vue des hommes, ce qui est tout à fait nécessaire à ceux qui ont à entrer dans les grandes charges. » « L’éducation privée » accentue la timidité. On remarquera que les avantages reconnus aux collèges ne se rapportent guère au niveau de l’instruction ; ils demeurent sociaux, « civils », eût-on dit à l’époque.

Mais les collèges ont aussi des inconvénients. On sait que les classes étaient très nombreuses, dépassant souvent la centaine. Pour Couslel « la trop grande multitude d’écoliers n’est pas un moindre obstacle pour leur avancement dans les études que pour leurs bonnes mœurs ». Ce que nous savons des classes, surpeuplées et de la turbulence des écoliers nous permet de mieux comprendre les inquiétudes de Coustel. « Dès que les jeunes enfans mettent le pied dans ces sortes de lieux, ils ne tardent guère à perdre cette innocence, cette simplicité et cette modestie qui les rendaient auparavant si aimables à Dieu et aux hommes. »

Il y a une solution : elle avait déjà été entrevue par Erasme, « mettre cinq ou six enfans avec un honnête homme ou deux dans une maison particulière ». Nous avons remarqué que cette formule a été adoptée par Port-Royal : les célèbres petites écoles, célèbres quoique éphémères. On la retrouve aussi dans les nombreuses pensions privées qui se créeront à la fin du XVIIe siècle et au cours du XVIIIe.

À quelques réserves près, les éducateurs moralistes sont plutôt réticents à l’égard du collège. Un historien qui se contenterait de leur témoignage pourrait légitimement en déduire que l’opinion était hostile aux formes scolaires de l’éducation, alors que, nous l’avons vu d'autre part, on se ruait vers des collèges surpeuplés. Les théoriciens ne donnent pas toujours le meilleur reflet de leur époque.

Toutefois, cette opposition n’était pas aberrante ; elle s’explique par l’importance que l’apprentissage social, la fréquentation sociale conservaient toujours dans les mœurs, malgré les progrès de la scolarisation. Dans la vie de tous les jours on sut mieux que dans les écrits des éducateurs moralistes concilier l’école et la civilité. L'une ne chassa pas l’autre. À côté de l’éducation par l’école, il subsista une éducation par le monde qui se perfectionna aussi pendant le XVIIe siècle. Nous nous y arrêterons un moment.

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Le mot civil était à peu près synonyme de notre « social » moderne, un être civil est un être social. Le mot civilité serait à peu près ce qu’on entendrait aujourd’hui par connaissance de la société, mais la différence est déjà beaucoup plus grande. En fait, aux XVIe et XVIIe siècles, la civilité est la somme des connaissances pratiques qui sont nécessaires pour vivre en société et qui ne s’apprennent pas à l’école. Sous un plus vieux nom de « courtoisie », la civilité existait déjà alors que l’école était réservée aux seuls clercs.

Les origines de la littérature de civilité telle qu’elle existe du XVIe au XVIIe siècle sans grands changements, sont assez complexes. Elles se ramènent à trois genres très anciens. D'abord les traités de courtoisie proprement dite. Beaucoup ont été rédigés aux XIVe et XVe siècles en français, anglais, italien et même latin. Ils s’adressaient à tous, aux clercs comme aux laïcs, à ceux qui parlaient le latin ou les langues vulgaires. En italien dans Zinquanta Cortesie da Tavola394 : « La prima è questa ; le Benedicite. La cortesia secunda : tu te laves les mains. La terzia cortesia : attends pour t’asseoir qu’on t’y convie. La treizième : que celui qui sert à table soit propre, qu’il ne fasse devant ses hôtes aucun crachat ni saleté. »

En français, dans Comment se tenir à table, en latin : Stans puer ad mensam. Car il s’agit d’enfants ou de jeunes gens ; ces recueils sont désignés en anglais sous le nom de Babees Books395 : comment parler honnêtement, comment saluer, fléchir les genoux devant son maître, ne pas s’asseoir sans en avoir été prié, comment répondre aux questions. « Assez souvent les ongles roignes, lave tes mains avant dîner. Le morceau mis hors de la bouche, À ton vaissel plus ne l’atouche... Ne purge tes dents de la pointe du costel... Ne frotes tes mains ne tes bras... Puis à table ne craches point... De la toille ne fais corde... Tiens devant toi ton tailleoir net. Garde-toi bien de sommeiller à table... Garde-toi bien que tu ne rotes... » Ces conseils pratiques étaient en général rythmés en vers de mirliton. Au Moyen Âge, ils s’adressaient aussi aux femmes. Le Roman de la Rose est en partie un traité de courtoisie : il recommande aux femmes l'usage d’une sorte de corset (sans baleine ni corps métallique), leur donne des conseils sur leur toilette, leurs soins intimes, la propreté de la « maison de Vénus » qu'il fallait tenir bien rasée. Plus tard, les civilités ne parleront plus des femmes, comme si leur rôle s’était affaibli à la fin du Moyen Âge et au début des temps modernes.

La deuxième origine des civilités : les règles de morale commune contenues dans un recueil d’adages de la basse latinité attribué au Moyen Âge à Caton l'Ancien, les distiques de Caton. Le Roman de la Rose les cite comme une référence : « C’est aussi l’avis de Caton si tu te rappelles son livre. » Le Caton fut pratiqué pendant des siècles : on le rééditait encore au XVIIIe siècle396. On y dit comment il faut vivre honnêtement, savoir retenir sa langue, se méfier des femmes, y compris la sienne, ne pas compter sur les héritages, ne pas craindre la mort, ne pas s’inquiéter si quelqu’un de la compagnie parle à voix basse, et dans ce cas, ne pas toujours imaginer qu’on parle de soi, donner un métier à ses enfants, modérer sa colère contre ses serviteurs, cacher ses fautes, car la dissimulation vaut mieux que la mauvaise réputation, ne pas pratiquer la divination et la sorcellerie, ne pas parler de ses songes ni s’en inquiéter, bien choisir son épouse, redouter la gourmandise, surtout quand elle accompagne le « honteux désir d’amour », ne pas se moquer des vieillards, éviter d’être un mari complaisant, etc. Ces conseils tiennent à la fois de ce qu’aujourd’hui nous tiendrions pour une morale très banale, un conformisme social et un gros bon sens familier : ce qui se fait et ne se fait pas dans tous les domaines, dans ses relations avec sa femme, ses serviteurs, ses amis, comme dans la conversation ou la conduite à table, tout cela pêle-mêle, et sur le même plan. Cela ne paraît pas aller bien loin, selon notre optique moderne. Mais là où nous voyons la pression de conventions sociales sans grande portée, nos ancêtres reconnaissaient les commandements de la vie en commun, gardiens de véritables valeurs.

La troisième origine des civilités : les arts de plaire ou art d’aimer, celui d’Ovide, De amore d’André le Chapelain, Documenti d’amore de Francesco de Barberini, les manuels d’amour du XVIe siècle. Le Roman de la Rose est un modèle du genre. On y apprend qu’il faut éviter la jalousie, que le mari n’est pas seigneur de sa femme (cela changera plus tard), qu’il faut s’instruire dans les sciences et les arts pour plaire à son amie, ne pas la gourmander, ne pas chercher à lire ses lettres, à surprendre ses secrets. D’une manière générale, comment il faut fuir vilenie, ne pas médire, donner et rendre les saluts, ne pas dire de grossièretés, éviter l’orgueil, être bien tenu et élégant, gai et joyeux, généreux, mettre son cœur en un seul lieu... Ce sont des recettes pour gagner la sympathie des femmes et de tous les compagnons d’une vie où l’on est jamais seul, mais toujours au milieu d’une société nombreuse et exigeante.

Traités de courtoisie, règles de morale, art d’aimer concourent au même résultat : initier le jeune homme (et parfois la dame) à la vie en société, la seule concevable en dehors des cloîtres, où tout se passait en contacts humains, en conversations, les choses sérieuses comme les jeux.

Cette littérature médiévale assez complexe et touffue, allait se transformer au XVIe siècle, se simplifier. Il allait en sortir deux genres, voisins par le fond mais différents par la forme : les civilités, et les arts de réussir ou les « courtisans ».

Le premier manuel de civilité est celui d’Érasme qui a fondé le genre. Toutes les civilités postérieures et il y en eut beaucoup, s’inspirent de celle d’Érasme ou l’imitent servilement. Les noms peut-être les plus notables sont ceux de Cordier, d’Antoine de Courtin et enfin de Jean-Baptiste de La Salle dont les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne seront rééditées un nombre infini de fois au XVIIIe et encore au début du XIXe siècle.

Le traité de civilité n’est pas un livre de classe, mais il répond à un besoin d’éducation plus rigoureuse que les fatras des anciens recueils de courtoisie ou du pseudo-Caton. Les circonstances — les progrès de la scolarisation — veulent que, bien qu’étranger à l’école, et transmettant des règles de conduite non scolaires, et mal scolarisables, il soit associé aux débuts des petits enfants, à leurs premières leçons de lecture et d’écriture. On apprenait à lire et à écrire dans des livres de civilité. Aussi étaient-ils imprimés en plusieurs caractères, autant qu’en connaissait un usage typographique assez compliqué : il y avait du romain, de l’italique, du gothique, mais aussi les caractères de l’écriture à la main, qui n’étaient jamais imprimés que dans ces genres de livres, aussi les appelait-on des caractères de civilité. Cette destination pédagogique donne aux livres de civilité une présentation typographique pittoresque. Il arrivait aussi que le texte fût imprimé en plusieurs langues, en colonnes verticales, chacun dans une écriture différente. Le français, le latin, mais aussi l’italien, l’espagnol, l’allemand (jamais l’anglais, langue alors de très petite audience et sans valeur culturelle). On y apprenait les langues vivantes qu’on n’enseignait pas au collège.

Il s’en faut pourtant que ces livres soient destinés seulement aux enfants. La civilité d’Antoine de Courtin s’adresse « non seulement aux personnes qui ont des enfans, mais aussi à ceux qui, bien qu’avancés en âge, ne sont pas pourtant aussi instruits de la politesse et de l’honnêteté qu’on doit observer dans le monde397 ». C’est déjà une jeune fille, cette liseuse de Grimoux du musée des Augustins à Toulouse : on distingue très bien les caractères de civilité du livre qu’elle tient à la main. Les sujets qui sont traités n’appartiennent pas toujours à la littérature enfantine ; ce sont souvent choses d’adultes, comment traiter sa femme et ses serviteurs, comment vieillir sagement. Nous y trouvons à la fois des éléments de conduite enfantine et des conseils moraux, que nous jugerions aujourd’hui inaccessibles à des enfants. Cela s’explique par les origines des civilités, qui sont, en somme, des rédactions de coutumes d’apprentissage, encore très influencées par les habitudes d’une époque où on ne dosait pas la matière qu’on transmettait aux enfants, mais où ceux-ci étaient d’emblée plongés complètement dans la société ; ils avaient le temps d’assimiler : tout leur était donné au départ. Ils entraient tout de suite parmi les adultes. Nous avons souvent fait allusion à ces livres de civilité.

L’un d’eux, le Galatée a joui d’une audience extraordinaire pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les jésuites l’avaient adopté : une édition de 1617 est spécialement destinée aux pensionnaires de la Compagnie de Jésus à La Flèche, aux pensionnaires du collège de la même Compagnie à Pont-à-Mousson398. Aux pensionnaires : parce qu’il n’était pas un livre scolaire, il ne s’adressait pas aux élèves forains.

Le Galatée : « Premièrement composé en italien, par J. de La Case et depuis mis en français, en latin, allemand et espagnol. » « Traité très nécessaire pour bien dresser une jeunesse en toutes manières et façons de faire louables, bien reçues et approuvées par hautes gens d’honneur et de vertu, et propres pour ceux qui, non seulement prennent plaisir en la langue latine, mais aussi aux vulgaires qui, pour le jour-d’hui, sont les plus prisées. » Le Galatée, comme les autres civilités, apprend la bienséance, comment il faut se conduire en société. C’est, nous l’avons dit, un manuel de conversation. On y apprend que « mettre publiquement la main en quelque partie de leur corps n’est point louable », de même les puer stans ad mensam du XVe siècle prescrivaient de ne pas se gratter en société. Ne pas s’habiller ou se déshabiller en public pour ses nécessités naturelles, ni se laver ostensiblement aussitôt après, ne pas montrer les ordures sur la route ni faire sentir « choses puantes ». Éviter d’offenser les sens des autres, de « grincer les dents, de siffler, glottir, frotter des pierres et du fer l’un contre l’autre ». Une autre civilité recommandera de ne pas faire craquer ses os, ne pas faire trop de bruit en toussant ou éternuant. Éviter de bâiller, de garder la bouche ouverte. Ne pas regarder dans son mouchoir. On retrouve les préceptes de la conduite à table qui conservèrent toute leur importance jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ; le repas restait un rite social — ce qu’il a presque cessé d’être aujourd’hui —, où le rôle de chacun était minutieusement défini, où il fallait faire particulièrement attention à se bien tenir : ne pas manger trop vite, ne pas mettre les coudes sur la table, ne pas se curer les dents, ne pas « cracher autant qu’il sera possible, et, s’il lui en faut venir là, qu’il le fasse par quelque gentille façon ». On y apprend comment il convient de s’habiller : « L’homme se doit encore estudier d’approcher le plus qu’il peut de la façon d’habits des autres citadins et se laisser emporter par la coutume. » Une singularité, dans ce domaine comme dans les autres, est un péché de lèse-société. Il faut toujours céder au désir de la compagnie, sans jamais imposer le sien propre : ne pas demander à écrire ou réclamer le pot de chambre quand les viandes sont prêtes et les mains lavées. On ne sera ni sauvage, ni familier, ni mélancolique. Dignité qu’il convient de garder avec les serviteurs (certains « superbes » « ne cessent de gronder à leurs domestiques et de les tancer et tiennent en continuelle tribulation toute leur famille »), dans la rue où la démarche ne doit être ni précipitée, ni trop lente, où il ne faut pas fixer les passants.

Les éditions de civilités se succèdent du XVIe au XVIIIe siècle, assez semblables à elles-mêmes. Celle de J.-B. de La Salle eut autant de succès au XVIIIe siècle que celles d’Érasme, de Cordier ou le Galatée aux XVIe et XVIIe : Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne. Qu’un pieux éducateur, fondateur d’un Institut enseignant chargé de responsabilités et de tracas, se soit donné la peine de rédiger un traité où, comme dans les précédentes civilités, il est question de bonnes manières, de l’habit, de la coiffure, de la conduite à table, etc., prouve l’importance qu’on accordait à des sujets devenus aujourd’hui mineurs. Sans doute avait-on affaire à une population rustique et brutale et la discipline des bonnes manières y était plus nécessaire que dans nos sociétés plus soumises à toutes sortes d’autorités publiques et de contrôles policiers : l’État a pris la place des bonnes manières dans le dressage de l’individu, depuis l’école, la circulation dans la rue, le service militaire... On avait aussi le sentiment qu’il n’existait pas de petites choses dans la vie en société, tant le fait même de la communication sociale était en soi essentiel. C’est pourquoi il n’y avait rien d’étonnant à ce que J.-B. de La Salle, le chanoine de Reims, rédigeât soigneusement à son tour les conseils traditionnels des civilités : « Qu’on ait surtout égard qu’il n’y ait point de vermines ni de sentes ; cette précaution et ce soin sont de conséquences à l’égard des enfants. » De longs développements sur la manière de cracher. « Il est honteux de paraître avoir des mains noires et crasseuses ; cela ne peut être supportable qu’à des manouvriers et à des paisans. » « Lorsqu’on a besoin d’uriner, il faut toujours se retirer en quelque lieu bien écarté, et quelques autres besoins naturels qu’on puisse avoir, il est de la bienséance (aux enfants même) de ne les faire que des lieux où on ne soit pas aperçu. » « Il n’est pas honnête de donner des coups avec les mains en badinant avec quelqu’un », « ne pas les branler (les pieds), ni remuer en badinant (cela ne doit même pas être souffert dans les enfants), ne pas les croiser l’un sur l’autre ». Comment s’habiller aussi : « Il n’est pas de la bienséance qu’un enfant soit vêtu comme un homme, ni que l’habit d’un jeune homme ne soit plus orné que celui d’un vieillard. » Et bien entendu, le long chapitre sur « la manière de couper et de servir les viandes », de préparer les table, de servir et de desservir, fonction spécialement réservée aux enfants et jeunes gens.

Le grand nombre des civilités, leurs rééditions et adaptations d’Érasme à J.-B. de La Salle et au-delà, nous prouvent que l’école n'avait pas encore accaparé toutes les fonctions de transmission. On faisait encore grand cas de ces bonnes manières qui constituaient, quelques siècles plus tôt, l’essentiel de l’apprentissage. « La douce et harmonieuse contenance des enfants, écrira un pédagogue anglais du XVIIe siècle399, donne plus de crédit à une école qu’une instruction solide, parce qu’elle montre à tous que l’enfant est instruit, alors que peut-être il n’a appris que peu de choses, tandis que les bonnes manières sont la part principale de la bonne éducation. »

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On disait encore au début du XVIIe siècle « savoir le Courtisan », comme on disait d’un homme qu’il avait lu le Galatée400. Le Courtisan de Balthazar Castiglione créa un genre, comme Érasme a fixé le type des traités de Civilités : le genre des arts de plaire et de réussir. Il se distingue, des civilités parce qu’il ne s’arrête pas aux éléments premiers de la bienséance : « Les bons pédagogues enseignent non seulement les lettres aux petits enfans, mais aussi les bonnes mœurs et les manières honnêtes, à manger, boire, parler et cheminer avec certains gestes qui soient convenables. » Cela est supposé connu. Il y a toutefois une partie commune aux civilités et aux « courtisans », c’est-à dire à la littérature qui en est issue : la manière de plaire à la société et de réussir et de progresser grâce à un usage opportun des cours et du monde. Mais cela devient le sujet essentiel du Courtisan ou de livres comme le Héros, de l’Espagnol Laurens Gracien, traduit en français, de l'Honnête Homme de Faret, de Bardin, de toute une littérature qui a été étudiée par D. Mornet401.

On peut ramener cette matière à deux notions essentielles : l’ambition et la réputation. L’ambition est une valeur. Personne ne doit se contenter de sa condition, on doit au contraire penser sans cesse à la relever. Ce souci d’ascension ne se présente pas comme un appétit de jouissance et de bien-être, mais comme un idéal qui exige une discipline sévère, une volonté sans défaillance, un idéal héroïque où on reconnaît l’esprit de la Renaissance. Il durera jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Il s’exprime naïvement dans un texte de l’Honneste Garçon402. L’auteur, M. de Grenaille, sait l'importance de la noblesse : « Je voudrais que l’honnête garçon naquît dans quelque maison noble... N’est-il pas vrai que les gentilshommes ont naturellement je ne say quel air de majesté qui les fait respecter, même dans leur abaissement ? Les enfants semblent commander jusques dans la sujétion, au lieu que des roturiers qui commandent quelquefois semblent recevoir des ordres en les donnant. » Et cependant cette conception d’un ordre dû à la naissance s’accompagne d’une autre conception sociale, aussi importante dans la pensée de l’auteur, où la noblesse est une « divine qualité qui entretient le courage et la vertu et non pas un vain caractère d’honneur ». Et cette qualité s’acquiert par la vertu ou la renommée, et aussi s’accroît grâce à une « ambition généreuse ». L’honnête garçon élèvera les titres de sa maison : « S’il est né simple gentilhomme, il voudra être baron, s’il est marquis, il tâchera d’être comte. Enfin il poussera les droits que la nature lui a donnés aussi avant que la Fortune lui permettra. » « Ceux donc qui venus d’une famille honorable ne se trouvent que dans une fortune fort basse ou fort médiocre, doivent s’efforcer de se mettre par art dans l’élévation et de vaincre la nature par l’industrie. » « Nous voyons plus de gens de petite extraction qui deviennent grands que des grands qui se maintiennent dans le même état. C’est que les uns négligent quelquefois tout où les autres ne négligent rien. » Et Grenaille admire ces promotions courageuses : que l’honnête garçon « sache que la noblesse lui sera plus honorable s’il l’acquiert par le mérite que s’il la tenait par héritage ». Texte curieux, significatif de la valeur morale reconnue à l’ambition.

Comment réaliser cette « élévation » ? Un seul moyen : la renommée, la réputation. La compétence intellectuelle, technique, la valeur morale ne sont pas envisagées, non pas tant qu'elles soient négligées, mais elles sont incluses dans l’assentiment qui consacre un homme « célèbre » et « aimable ». Encore cet assentiment doit-il être toujours entretenu par de nouveaux exploits et de nouvelles habiletés : « Renouveler la grandeur, faire renaître la réputation et ressusciter l’applaudissement403. » Le succès s’obtient seulement grâce à la faveur des grands et à l’amitié des pairs. Pour se les assurer, on osera se servir même des richesses d’iniquités, on n’hésitera pas à dissimuler les défauts et à simuler des qualités. La dissimulation est permise : « O homme dont la passion ne travaille que pour la renommée, toi qui aspires à la grandeur, que tout homme te connaisse, mais que personne ne te comprenne. Avec cette adresse, le médiocre paraîtra beaucoup, le beaucoup infini, et l’infini davantage. »

« La vertu404 (Faret dans l'Honnête Homme) est si essentiellement le but de tous ceux qui veulent se faire considérer de la cour qu’encore qu’on ne s’y voie qu’avec des déguisements et des souillures, si est-ce que chacun veut faire croire qu’il la possède toute pure. » Cela se comprend : « Un homme qui ne lui parlera par aventure (au courtisan) qu’une fois en sa vie, s’en ira satisfait d’eux et en publiera ce qu’il n’en dirait jamais s’il avait vu le fond de son âme405. »

Pour « s’acquérir l’amour des peuples » il faut de « l’entregent » « âme de toute belle qualité, la vie de toute perfection ». Nous voici ramenés à la civilité, à la bienséance, à l’art de vivre en société, au bel air : « Sans lui la meilleure exécution est morte, la plus grande perfection est dégoûtante406. »

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Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les genres issus de la Civilité d’Érasme et du Courtisan de Castiglione subiront quelques modifications significatives.

L’idéal renaissant d’ambition et d’élévation disparaît, en même temps que le courtisan est remplacé par l’honnête homme, et la Cour par le monde. Il n’est plus de bon ton de trop ouvertement aspirer à la fortune, au prestige. Un idéal nouveau se fait jour, que le chevalier Méré a cultivé dans toute son œuvre : la recherche du juste milieu, d’une médiocrité distinguée. Cette conception ne diminue pas le poids des influences sociales, mais elle ne leur accorde plus tout à fait la même valeur morale. La bienséance demeure aussi nécessaire, mais elle se vide peu à peu de son contenu moral, elle cesse d’être une vertu. Début à peine indiqué d’une évolution qui se précipitera aux XVIIIe et XIXe siècles : la sociabilité cohérente de l’Ancien Régime se réduira à une mondanité plus fragile et moins riche. Toutefois, pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, il s'agit seulement encore d'une indication, et la sociabilité, pour être moins héroïque et moins exemplaire, reste toujours très dense et très contraignante.

Les civilités, avons-nous dit, sont longtemps restées des descriptions des bonnes manières qui s'adressent aux enfants comme aux adultes dans la mesure où les uns ou les autres ne les ont pas encore apprises. Comme leurs lointains modèles du Moyen Âge, elles disent comment un honnête homme doit se conduire, elles rappellent des usages établis, qui autrefois n’étaient pas rédigés, mais n’en étaient pas moins respectés et sincères. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les civilités conservent leur aspect traditionnel, mais elles réservent de plus en plus de place à des conseils éducatifs et à des recommandations qui s’adressent seulement aux enfants, à l’exclusion des adultes, comme le comportement de l’écolier. Dans une civilité « puérile et honneste pour l'instruction des enfants », de 1761407, un chapitre entier traite « de la manière avec laquelle l’enfans doit se comporter à l’école ». C’est une civilité inspirée de celle de Cordier, qui était régent, et de ses dialogues scolaires. L’enfant doit se découvrir en entrant, soit pour la révérence au maître, soit pour saluer ses compagnons. Ne changez pas de place, restez à celle indiquée par le maître. « Ne soyez pas incommode à vos compagnons, en poussant l’un et heurtant l’autre. » « Ne soyez point si malhonneste et si peu obligeant que de refuser à vos compagnons dans le besoin de l’encre, des plumes ou tout autre chose, s’il arrivait qu’ils eussent oublié d’en apporter. » « Ne causez point dans l’école. » « C’est une marque d’esprit malin de témoigner de la joie quand on reprend ou qu’on châtie quelqu’un. » Il ne s’agit plus seulement d’initier l’enfant aux usages des adultes, qu’ils apprenaient autrefois par la seule expérience de l’apprentissage ; la civilité tient plus compte de la vie scolaire, s’y adapte et la prolonge. C’est une conséquence du développement de l’école, et de la particularisation de l’enfance : celle-ci prend de plus en plus d’importance dans les civilités, au détriment des adultes.

La Civilité nouvelle de 1671408 ressemble déjà à un traité d’éducation pour les parents, ce qui n’était pas le cas des civilités traditionnelles, conçues comme des rédactions d'usages, au sens de rédactions de coutumes : comment s’y prendre pour corriger les enfants, à quel âge commencer à leur apprendre les lettres. « L’enfant répétera à la maison ce qu’il aura appris à l’école ou au collège, ou bien il apprendra au logis ce qu’il doit réciter directement devant son maître. » Le soir, les parents procéderont à un examen de conscience :

« Si l’enfant a vécu en homme », on le lave on le caresse. S’il a commis quelques fautes légères « on le corrigera en raillant, en se moquant de lui, ou par quelque peine douce et aisée à supporter ». « S’il s’est laissé aller à quelque action de celles qui approchent du crime, comme le blasphème, le larcin, la menterie, ou avoir proféré ou mot outrageux ou injure sale contre une servante ou un valet, ou avoir été désobéissant avec opiniâtreté et mépris, on lui donnera les verges. » « Ensuite l’enfant dira le bonsoir à ses parents et maîtres, ira à ses nécessités. » « Enfin étant déshabillé, il se couchera en repos dans le lit pour dormir, sans s’amuser à causer et raconter des fables et bagatelles (on ne couchait jamais seul). Se couchera de telle façon qu’il soit bien et honnêtement de sa personne et tout couvert ; ne dormira ni sur le dos ni sur le ventre, mais sur le côté (conseil de l’hygiène médiévale), ne dormira sans chemise tant pour la bienséance que pour retrouver promptement ses habits en tout cas et occurences qui pourraient arriver. »

Le cadre, même élargi, des civilités traditionnelles paraîtra trop étroit pour répondre aux nouvelles préoccupations éducatives. Il parut alors, en particulier dans l’entourage de Port-Royal, de véritables traités pratiques d’éducation, présentés comme des conseils aux parents : De l’éducation chrétienne des enfans de Varet409 (1666), Règles de l’éducation des en fans. de Coustel410 (1687). Quoique ces ouvrages comportent des chapitres sur les bonnes manières (dans la conversation, à table), qui paraissent extraits des civilités traditionnelles, ils sont écrits dans un autre esprit d’avertissement des parents. Ils traitent aussi du choix du métier, des problèmes délicats du choix de l’école, des maîtres, des lectures (proscrire les romans : ces poisons de l’âme), des jeux, des méthodes pédagogiques : « Proportionnez-vous toujours autant que vous le pourrez à leur faiblesse, et à leur petite partie, bégayant, s’il faut ainsi dire, avec eux, pour leur faire apprendre leurs petites leçons. » À côté donc de conseils aux parents, des avis aux maîtres. Ils invitent les parents à bien se tenir devant leurs enfants, à leur donner le bon exemple, à veiller sur leurs fréquentations, à « leur donner quelque emploi conforme au dessein qu’ils ont sur eux, pour ne point les laisser vivre dans une fénéantise honteuse » en évitant de « s’incommoder pour mettre leurs enfans à leur aise411 ».

Nous sommes loin, on le voit, des civilités traditionnelles, car il ne s’agit plus de rédiger les usages des adultes pour les enfants ou d’autres adultes ignorants, mais d’instruire la famille elle-même de ses devoirs, de ses responsabilités, de la conseiller dans sa conduite à l’égard des enfants. La différence entre la civilité d’Érasme et les traités d'éducation de Coustel et de Varet mesure la distance entre la famille de la fin du XVe siècle où persistaient les habitudes médiévales d’apprentissage dans des maisons étrangères, et la famille de la seconde moitié du XVIIe siècle déjà organisée autour des enfants.

Toutefois ces traits quasi modernes d’éducation familiale ne nuisaient pas au succès des civilités traditionnelles, car le resserrement familial sur l’enfance ne s'opposait pas encore aux anciennes habitudes de sociabilité : les éducateurs eux-mêmes reconnaissaient que le « commerce » du monde restait essentiel.

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Puisque tout dépendait des relations sociales, on doit se demander où les hommes se rencontraient-ils ? Bien des traits anciens demeuraient : ils se rencontraient encore souvent dehors, dans la rue. Non seulement au hasard, parce que les villes étaient petites, peu étendues, mais aussi parce que quelques rues ou places étaient des promenades où, à certaines heures, on retrouvait ses amis, comme aujourd’hui dans les villes méditerranéennes. Le grouillement du Corso, de la Piazza Major, agitait des places aujourd’hui désertes, ou traversées de piétons étrangers les uns aux autres, même quand ils flânent. Le touriste d’aujourd’hui a de la peine à reconnaître la place Bellecour à Lyon, dans la description qu’en donne un voyageur italien de 1664, l’abbé Locatelli412 : « Hommes et femmes se promenaient bras dessus bras dessous, se tenant les uns aux autres, comme on tient un enfant... Une femme donne le bras à deux hommes, un homme à deux femmes. Peu accoutumé à ces manières (l’abbé vient de Bologne où on devait être alors plus réservé qu’à Lyon !) nous pensions entrer dans un bordel... J’observai leur gaieté, et à l’entrée de la promenade, je les voyais se prendre par le bras qu’ils tenaient plié comme l’anse d’un panier, et ils se promenaient ainsi. » La surprise de ce Bolonais du XVIIe siècle devant cette population rieuse, bras dessus bras dessous, c’est aujourd’hui la nôtre quand nous nous mêlons aux foules italiennes.

On se rencontrait dans la rue ; où se réunissait-on ? Au XIXe siècle, aujourd’hui encore, les hommes au moins se réunissent souvent au café. Notre civilisation contemporaine demeure inintelligible si on ne reconnaît pas au café sa place, il est le seul lieu de rencontre accessible à tout moment, régulier comme une habitude. En anglais, la maison publique, le pub. La société du XVIe et du XVIIe siècle était une société sans café : la taverne, le cabaret étaient des mauvais lieux réservés aux méchants garçons, aux filles, aux soldats, aux écoliers en vadrouille, aux gueux, aux aventuriers de tout poil : les gens de bien ne les fréquentaient pas, quelles que fussent leurs conditions. Il n’y avait pas d’autres lieux publics que les maisons particulières, ou du moins certaines d’entre elles : les grandes maisons, qu’elles fussent rurales ou urbaines413.

Qu’entendons-nous par grande maison ? Quelque chose de très différent du sens que nous donnerions aujourd’hui à la même expression : très exactement le contraire. Un logement, aujourd’hui, est dit grand par rapport à son peuplement. Une grande maison est toujours une maison peu habitée. Dès que la densité s’élève, on dira qu’on commence à se sentir à l’étroit, et relativement, la maison n’est plus aussi grande. Au XVIIe siècle, et aussi aux XVe et XVIe siècles, une grande maison était toujours très peuplée, plus dense que les petites maisons. C’est une observation très importante qui ressort de tous les travaux sur la densité par feux des historiens démographes.

On a étudié la population d’Aix-en-Provence à la fin du XVIIe siècle414, en s’appuyant sur le registre de capitation de 1695. À la lumière de ces analyses, on aperçoit un contraste très net entre les quartiers pauvres et denses et les quartiers riches et moins peuplés : les premiers ont des maisons petites et peu habitées, les seconds, de grandes maisons pleines de monde. Certaines maisons abritent 3 ou moins de 3 habitants, tandis que d'autres contiennent 31 personnes (2 maîtres, 6 enfants, 17 domestiques), 17 personnes (2 maîtres, 8 enfants, 7 domestiques).

Cette opposition n’est pas particulière au XVIIe siècle ou à la Provence. Un article récent sur Carpentras au milieu du XVe siècle, donne la même impression415. Vingt-trois familles de notables, réunissent 177 personnes, soit 7,7 personnes par feu ; 17,4 % de la population sont répartis dans des feux de plus de 8 personnes. Un noble a 25 personnes à son foyer. L’architecte de la cathédrale vit au milieu de 14 commensaux. Il est délicat de tirer de ces chiffres des conclusions sur l’état de la natalité. Par contre, il en ressort très clairement que les maisons des riches abritaient, outre la famille proprement dite, tout un peuple de serviteurs, d’employés, de clercs, de commis, garçons de boutique, apprentis et compagnons, etc. Cela est vrai du XVe au XVIIe siècle et un peu partout en Europe occidentale. C’étaient de grandes maisons, même si elles ne portaient pas le nom d’hôtel, à plusieurs pièces par étage, à plusieurs fenêtres sur rue, cour ou jardin. Elles formaient à elles seules un véritable groupe social. À côté de ces grandes maisons, très peuplées, il y avait de très petites maisons qui n’abritaient que les ménages et sans doute quelques-uns seulement de leurs enfants, les plus jeunes. À la ville, ce sont des maisons comme il en existe encore quelques-unes dans nos vieux quartiers, qui n’ont qu’une ou deux fenêtres par étage.

Il semble, d’après Paul Masson416 que la maison à deux fenêtres soit apparue à Marseille comme une amélioration sur la maison à une fenêtre : « Les appartements à chaque étage sont formés de deux pièces, l’une donnant sur la rue, l’autre donnant sur un espace resserré séparant la dernière de ces maisons de celles de la rue voisine. » Souvent d’ailleurs les deux fenêtres n’éclairaient qu’une seule pièce. Donc une ou deux pièces pour ces logements urbains. Dans les campagnes, les maisons élémentaires n’en comptaient pas plus et quand il y avait deux pièces, l’une était réservée aux bêtes. Évidemment il s’agissait de gîtes pour le repos et parfois (pas toujours) le repas. Ces petites maisons pauvres ne remplissaient aucune fonction sociale. Elles ne pouvaient même pas servir de foyer de famille. La gravité de la crise du logement dans les années cinquante de ce siècle nous a appris les incidences du logement sur la famille. Certes on était moins sensible aux promiscuités sous l’Ancien Régime. Mais il doit y avoir un espace minimal en deçà duquel la vie familiale est impossible, où le sentiment de la famille, décrit au long de cette étude, ne peut se former ni se développer. On a le droit de conclure que ces pauvres gens mal logés éprouvaient l'amour banal des petits enfants — cette forme élémentaire du sentiment de l’enfance — mais ignoraient les formes plus compliquées et plus modernes du sentiment de la famille. C’étaient toujours, comme au Moyen Âge, des familles « taisibles », silencieuses parce qu’élémentaires. Il est certain que les jeunes devaient quitter très tôt ces pièces uniques que nous appellerions des taudis, soit pour émigrer dans d’autres taudis, deux frères ensemble, ou mari et femme, soit pour vivre dans la maison des autres, apprentis, serviteurs, commis, dans les grandes maisons des notables.

Dans ces grandes maisons, ni palais, ni toujours hôtels, fermes, ou demeures urbaines occupant un étage seulement d’une maison, nous trouvons le milieu de culture du sentiment de l’enfance et de la famille. Nous y avons ramassé toutes les observations qui forment la matière de ce livre. La première famille moderne est celle de ces notables. C’est elle que représentent cette riche iconographie familiale du milieu du XVIIe siècle, les gravures d’Abraham Bosse, les portraits de Ph. de Champaigne, les scènes des peintres hollandais. C’est pour elles qu’ont écrit les moralistes éducateurs, que se sont multipliés les collèges. Pour elles, c’est-à-dire pour le groupe tout entier qu’elles formaient et qui comprenait outre la famille conjugale, non pas d’autres parents (ce type de famille patriarcale devait être très rare), tout au plus quelque frère célibataire, mais une clientèle de serviteurs, d’amis, de protégés.

Cette grande maison jouait un rôle public. Dans cette société sans café, sans public house, elle était le seul lieu où amis, clients, parents, protégés pouvaient se rencontrer, s’entretenir. Aux serviteurs, clercs, commis, qui y résidaient en permanence, il faut ajouter le flot incessant des visiteurs. Ceux-ci ne devaient guère se soucier de l’heure et n’étaient jamais éconduits, car les éducateurs du XVIIe siècle considéraient que la fréquence et l’heure des visites interdisaient un horaire régulier en particulier pour les repas, et ils estimaient cette irrégularité assez funeste à la formation des enfants pour légitimer leur envoi au collège, malgré les inconvénients moraux de la promiscuité scolaire. Le passage constant des visiteurs distrayait les enfants de leur travail. Bref, les visites apparaissaient comme une véritable occupation, qui commandait la vie de la maison, dont dépendaient même les heures de repas.

Ces visites n’étaient pas seulement amicales ou mondaines, elles étaient aussi professionnelles, mais on distinguait mal les unes des autres. Les clients de l’étude sont restés longtemps les amis du notaire, les uns et les autres étaient ses débiteurs.

Il n’existait pas de locaux professionnels, ni pour le juge, ni pour le marchand, ni pour le banquier ni pour l’homme d’affaires. Tout se passait dans les mêmes pièces où il vivait avec sa famille.

Or ces pièces ne présentaient pas plus de spécialisation domestique que professionnelle. Elles communiquaient entre elles, les plus riches demeures étaient formées à l’étage noble de galeries et de salles en enfilade. Aux autres étages les pièces étaient plus petites, mais aussi dépendantes les unes des autres. Aucune n’avait de destination précise, sauf la cuisine ; encore est-il que dans bien des cas on devait faire la cuisine dans l’âtre de la plus grande salle. Les installations de cuisine, à la ville et dans les maisons moyennes, ne permettaient guère de raffinements, et quand on avait des invités, on achetait des plats tout préparés chez le rôtisseur voisin. Lorsque Hortensius, le « précepteur » ou régent de Francion, voulut festoyer quelque compagnie, il dit à son « cuistre », son homme de confiance : « Va t’en mettre ordre que mon compère le cabaretier m’en envoie du meilleur (vin muscat) avec quelque pièce de rôti. Or il disait cela parce qu’étant déjà fort tard, et voyant que les derniers venus avaient amené un vielleux, il s’imaginait bien qu’il fallait qu’il donnât à souper à tout ce qu’il y avait de personnes dedans sa chambre. » Francion sort avec le cuistre. Chez le cabaretier, « nous n’y trouvâmes rien qui nous duisit, et nous ne prîmes que du vin. Nous fûmes d’avis d’aller jusqu’à la rôtisserie du Petit Pont. Le cuistre acheta un chapon, et voulant encore avoir un aloyau, il alla voir chez tous les rôtisseurs s’il n’en trouverait point quelque bon. »

On vivait dans des salles à tout faire. On y mangeait, non pas sur des tables spéciales : la fameuse « table de salle à manger » n’existait pas ; mais on dressait pour le repas des tréteaux pliants, qu’on recouvrait d’une nappe, comme on peut voir sur des gravures d’Abraham Bosse. Au milieu du XVe siècle l’architecte humaniste Alberti417, très laudator temporis acti, se rappelait les mœurs de sa jeunesse : « Quand nous étions jeunes... la femme envoyait à son mari un petit broc de vin et quelque chose à manger avec son pain ; elle dînait à la maison et les hommes à l’atelier. » Il ne faut pas le prendre au mot, et cette habitude était encore fréquente dans bien des ménages d’artisans, de paysans. Mais il oppose ces simples coutume à l’usage urbain de son temps : « La table dressée deux fois par jour comme pour un banquet solennel. » En fait une table démontable, comme restait démontable une grande partie du mobilier au début du XVIIe418.

Dans ces mêmes salles où on mangeait, on couchait aussi, on dansait, on travaillait, on recevait les visiteurs. Les gravures nous montrent le lit à côté d’une desserte où est exposée la vaisselle d’orfèvrerie, le lit dans le coin de la salle où on est en train de prendre son repas. Un tableau de P. Codde en 1636419 représente un bal ; au fond de la salle où dansent les masques, un lit clos, les rideaux tirés. Longtemps les lits furent aussi démontables. Il revenait aux pages ou apprentis de les dresser pour la société. L’auteur du Chastel de joyeuse destinée félicite les jeunes gens « habitués à la guise de France420 ».

Ces gens français servaient tout promptement

Et dreçaient litz tant bien proprement

Que ce m’était grant esbaïssement.

Encore au début du XVIIe siècle Héroard421 note pour le 12 mars 1606 : « Vêtu, il (le futur Louis XIII) aide lui-même à démonter son lit. » Le 14 mars 1606 : « Amené chez la reine, il est logé à la chambre de roi (absent en campagne), aide à porter son bois de lit à la vue de la reine ; Mme de Montglat y fait mettre son lit pour y coucher. » 8 septembre 1608, au moment de partir pour Saint-Germain : « Il s’amuse lui-même à démonter son lit, impatient pour partir. » Déjà, cependant, les lits étaient devenus moins mobiles. Alberti, dans ses gémissements sur le bon temps passé, notait déjà : « Je me rappelle... avoir vu nos plus notables citoyens, quand ils allaient à la campagne y faire transporter leurs lits et leurs ustensiles de cuisine, qu’ils ramenaient avec eux à leur retour. Maintenant l’appareil d’une seule chambre est plus grand et plus coûteux qu’autrefois celui de toute la maison un jour de noces422. » Sans doute cette transformation du lit démontable en meuble permanent marque-t-elle un progrès de l’intimité. Toute de suite le lit orné, enveloppé de rideaux, est utilisé par les artistes pour illustrer les thèmes de la vie privée : la chambre où se réunissent les mariés, où accouche la mère, où meurent les vieillards, et aussi où méditent les solitaires. Toutefois la pièce qui contenait le lit n’en était pas pour autant une chambre à coucher. La chambre demeurait un lieu public. Aussi fallait-il clore le lit de rideaux qu’on ouvrait ou fermait à volonté, afin de défendre l’intimité de ses occupants. Car on couchait rarement seul, mais avec sa femme sans doute, et aussi avec d’autres personnes de son sexe.

Comme le lit était indépendant de la chambre et constituait un petit réduit à lui tout seul, il pouvait y en avoir plusieurs dans une même pièce, souvent un aux quatre coins. Bussy-Rabutin raconte423 qu’un jour, pendant une campagne, une jeune fille épouvantée par les soldats lui demande protection et hospitalité : « Enfin je dis à mes gens qu’on lui donnât un des quatre lits qui étaient dans ma chambre. »

Imagine-t-on la promiscuité où on vivait dans ces salles où on ne pouvait s’isoler, qu’il fallait traverser pour joindre les autres pièces de l’enfilade, où on couchait à plusieurs ménages, à plusieurs séries de garçons ou de filles (sans compter les serviteurs qui devaient, du moins certains d’entre eux, coucher près de leurs maîtres, et dresser des lits encore démontables dans la chambre, ou derrière sa porte), où on se réunissait pour prendre ses repas, recevoir ses amis ou ses clients, parfois pour distribuer l’aumône aux mendiants. On comprend alors pourquoi dans les dénombrements, les hôtels, les maisons de notables sont toujours plus peuplés que les petits appartements à une ou deux pièces du commun. On doit se figurer ces familles où pourtant naissait le sentiment déjà moderne de la famille, non pas comme des refuges contre l’invasion du monde, mais comme les centres d’une société, les foyers d’une vie sociale très dense. Autour d’eux s’établissaient des cercles concentriques de relations, de plus en plus lâches vers la périphérie : cercles de parents, d'amis, de clients, de protégés, de débiteurs, etc.

Au cœur de ce réseau complexe, le groupe résidant des enfants et des serviteurs. Les progrès du sentiment de l’enfance à travers le XVIe et le XVIIe siècle, la méfiance des moralistes à l’égard des serviteurs ne l’ont pas encore dissocié. Il est comme l’âme vivante et bruyante de la grande maison.

De nombreuses gravures nous montrent les enfants mêlés aux serviteurs, eux-mêmes le plus souvent très jeunes. Par exemple, cette illustration de proverbes de Lagnet où un petit « garçon » s’amuse avec l’enfant de la maison qui commence juste à marcher424. Cette même familiarité devait se rencontrer dans les ménages d’artisans, de laboureurs avec leurs apprentis ou leurs jeunes valets. Il n’y avait pas une grande différence d’âge entre les enfants de la maison et les serviteurs qu’on engageait très jeunes, dont certains étaient des frères de lait des membres de la famille. Le Book of Common Prayer de 1549 fait une obligation aux chefs de famille de veiller à l’instruction religieuse de tous les enfants de la maison, c’est-à-dire aux children, servants and prentices. Les serviteurs et apprentis sont assimilés aux enfants de la famille. Ils s’amusaient entre eux à des jeux de gamins. « Voilà tout présentement le laquais de l’abbé qui, se jouant comme un jeune chien avec l’aimable Jacquine, l’a jetée par terre, lui a rompu le bras et démis le poignet. Les cris qu’elle fait sont épouvantables », dit Mme de Sévigné qui trouve cela assez amusant425.

Les fils de famille persistaient encore au XVIIe siècle à remplir des fonctions domestiques qui les rapprochaient du monde des serviteurs, en particulier le service à table. Ils tranchaient les viandes, portaient les plats nombreux dans le service à la française, qui a aujourd’hui disparu, et qui consistait à présenter plusieurs plats à la fois, comme sur un buffet, versaient à boire, portaient les verres ou les remplissaient. Les manuels de civilité consacrent jusqu’à la fin du XVIIIe siècle un important chapitre à la manière de servir à table. Les scènes de service à table des enfants sont souvent représentées dans la scène de genre426. La notion de service ne s’était pas encore dégradée. Le fait d’être « dans la dépendance » d’autrui n’avait pas encore pris le caractère humiliant qu’on lui reconnaît désormais. On « appartenait » presque toujours à quelqu’un. Les arts de plaire des XVIe et XVIIe siècles du type du Courtisan conseillent au « gentilhomme particulier », c’est-à-dire subalterne, de bien choisir son maître et de réussir à gagner sa faveur. La société se présentait encore comme des réseaux de « dépendances ». D’où une certaine difficulté à séparer les services honorables des services mercenaires, réservés à une basse domesticité : cette difficulté persistait encore au XVIIe siècle, quoique les serviteurs fussent désormais assimilés aux méprisables conditions mécaniques. Il demeurait toujours entre maîtres et serviteurs, quelque chose qui ne se réduisait ni à l’observation d’un contrat ni à l’exploitation d’un patron : un lien existentiel qui n’excluait pas la brutalité des uns, la ruse des autres, mais qui résultait d’une communauté de vie de presque tous les instants. Remarquons les termes employés par les moralistes pour désigner les devoirs du père de famille : « La conduite d’un sage père de famille se réduit à trois chefs principaux : le premier est d’apprendre à bien ménager sa femme. Le second à bien élever ses enfants, le dernier à bien régler ses domestiques427. » « Salomon nous donne là-dessus un avis très judicieux, qui renferme tous les devoirs d’un Maître à l’égard de ses serviteurs. Il y a trois choses, dit-il, dont ils ne doivent pas manquer : de pain, de travail et de remontrances. De pain... parce que c’est leur droit : de travail, parce que c’est leur condition ; de remontrances et de châtiments, parce que c’est notre intérêt. » « On ne trouverait que fort peu de serviteurs d’une conduite irrégulière, s’ils étaient nourris honnêtement et paiés de leurs gages avec exactitude. » Mais on ne donnait pas de gages comme on paie aujourd’hui un salaire. Voyez comme parle Coustel428 : les parents prodigues « se mettent dans l’impuissance de récompenser leurs domestiques, de satisfaire leurs créanciers, ou d’assister les pauvres, comme ils y sont obligés ». Ou encore Bordelon429 : « II y a entre les domestiques et les maîtres des devoirs réciproques. Donnez-leur pour leurs services et pour leur soumission respective de la compassion et des récompenses. » On ne payait pas un serviteur, on le récompensait, les relations n’étaient pas tant de justice que de protection et de pitié, le même sentiment qu’on éprouvait pour les enfants. Nul ne l’a mieux exprimé que Don Quichotte, quand à son réveil il considérait Sancho encore endormi : « Dors, lui disait-il, tu n’as pas de souci. Pour le soin de ta personne, tu l’as commis à mes épaules, c’est un fardeau que la nature et la coutume ont imposé à ceux qui ont des serviteurs. Le valet dort pendant que le maître veille, pensant comment le nourrir, l’améliorer et lui faire du bien. L’angoisse (de la mauvaise saison, etc.)... n’afflige nullement le serviteur, mais bien le maître qui doit sustenter, durant la stérilité et la famine, celui qui l’a servi pendant la fertilité et l’abondance430. » La familiarité qu’entraînait cette relation personnelle de dépendance apparaît encore dans les comédies de Molière, dans le langage des servantes et valets, quand ils parlent à leurs maîtres. Dans ces salles sans affectation particulière où on mangeait, couchait, recevait, les serviteurs ne se séparaient pas des maîtres : dans les Caquets de l’accouchée, la servante se mêlait à la conversation tout naturellement. Cela se passait dans les maisons bourgeoises, mais aussi dans la grande noblesse. « Mme la princesse (de Condé), rapporte Mme de Sévigné431, ayant pris il y a quelque temps de l’affection pour un de ses valets de pied nommé Duval, celui-ci fut assez fou pour souffrir impatiemment la bonne volonté qu’elle témoignait aussi pour le jeune Rabutin, qui avait été son page. » Ils se prirent de querelle devant la princesse. « Rabutin mit l’épée à la main pour l’en châtier, Duval tira aussi la sienne, et la princesse se mettant entre eux pour les séparer, elle fut blessée légèrement à la gorge. »

Cette familiarité tendait certainement à disparaître chez les adultes, et les moralistes les plus soucieux des bons traitements envers les serviteurs, conseillaient aussi la plus grande réserve à leur égard : « Parlez peu à vos domestiques432. » Elle subsistait cependant chez les enfants et les jeunes gens. Ils s’étaient amusés dès leurs premières années avec les petits laquais, dont certains leur étaient plus personnellement attachés et parfois les servaient au collège ; il pouvait se former entre eux une vraie camaraderie. On connaît les valets de Molière, celui du Menteur de Corneille. Mais un valet de comédie oublié, celui des Écoliers de Larivey, exprime le sentiment qu’il porte à son maître avec une émotion plus vraie : « J’ai été nourri avec lui et l’aime plus qu’autre qui vive. » Les historiens nous ont appris depuis longtemps que le roi ne restait jamais seul. Mais en fait, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, personne n'était seul. La densité sociale interdisait l’isolement et on vantait comme des performances rares ceux qui avaient réussi à s’enfermer dans un « poele » ou une « étude » assez longtemps : relations entre pairs, relations entre personnes de même condition mais dépendant les unes des autres, relations entre maîtres et serviteurs, ces relations de tous les jours et de toutes les heures ne laissaient jamais l’homme seul. Cette sociabilité s’était longtemps opposée à la formation du sentiment familial, faute d’intimité. Le développement, aux XVIe et XVIIe siècles, d’une relation affective nouvelle, ou tout au moins autrement consciente, entre les parents et les enfants, ne l’a pas détruite. Cette conscience de l’enfance et de la famille — au sens où on parle de conscience de classe — postulait des zones d’intimité physique et morale qui n’existaient pas auparavant. Elle s’est toutefois accommodée à cette époque d’une promiscuité de tous les instants. La conjonction d’une sociabilité traditionnelle et d’une conscience nouvelle de la famille s’est faite seulement dans certaines familles, des familles de notables ruraux ou urbains, nobles ou roturiers, paysans ou artisans. Les maisons de ces notables sont devenues des foyers de vie sociale autour desquels gravitait tout un petit monde complexe et nombreux. Cet équilibre entre la famille et la société ne devait pas résister à l’évolution des mœurs et aux nouveaux progrès de l’intimité.

***

Dès le XVIIIe siècle, la famille commence à prendre ses distances à l’égard de la société, à la refouler au-delà d’une zone de vie privée toujours plus étendue. L’organisation de la maison répond à ce souci nouveau de défense contre le monde. C’est déjà la maison moderne qui assure de l’indépendance aux pièces en les ouvrant sur un couloir d’accès. Si elles communiquent entre elles, on n’est plus obligé de les traverser toutes pour passer de l’une à l’autre. On a dit que le confort date de cette époque ; il est né en même temps que l’intimité, la discrétion, l’isolement, il en est l’une des manifestations. Il n’y a plus de lits n’importe où. Les lits sont réservés à la chambre à coucher, équipée de chaque côté de l'alcôve de placards et de réduits où apparaît un outillage nouveau de toilette et d’hygiène. En France et en Italie le mot chambre a tendu à s’opposer au mot salle — ils étaient autrefois plutôt synonymes —, la chambre désignant la pièce où l'on couche, la salle, celle où l'on reçoit, celle où l’on mange : le salon, la salle (à manger) — la caméra et la sala da pranza. En Angleterre le mot room est resté dans tous les usages, mais on l’a précisé par un préfixe : la salle à dîner, la salle au lit...

Cette spécialisation des pièces de l'habitat, dans la bourgeoisie et la noblesse d'abord, est certainement un des plus grands changements de la vie quotidienne. Il répond à un besoin nouveau d’isolement. Dans ces intérieurs plus fermés, les serviteurs ne quittent plus les lieux écartés qui leur sont assignés — sinon chez les princes du sang, où les anciennes mœurs persistent. Sébastien Mercier note comme une habitude récente, que les dames sonnent leurs servantes. Les sonnettes sont alors montées de telle sorte qu'on puisse les commander à distance, alors qu'autrefois elles étaient juste capables d’éveiller l’attention dans la pièce même où on les agitait. Rien n’est plus caractéristique de ce nouveau besoin d’écarter les serviteurs, et aussi de se défendre des intrus. Il n’est plus d’usage, à la fin du XVIIIe siècle, de se rendre chez un ami ou un associé à n’importe quelle heure et sans prévenir. Ou bien on a des jours de réception, ou encore « on s’envoie réciproquement des cartes par domestiques ». « La petite poste se charge aussi des visites433. » « Le porte claquette » dépose les cartes, « rien n’est plus aisé, personne n’est visible, chacun a l’honnêteté de fermer sa porte. » Les nouvelles manières proposent de tourner ce qui était autrefois la plus naturelle occupation, le moyen de faire avancer ses affaires, de garder sa place et ses amis. On vivait jadis en public et en représentation, et tout se faisait oralement, par conversation. Désormais on sépare mieux la vie mondaine, la vie professionnelle et la vie privée : à chacune sera affecté un local approprié, la chambre, le cabinet, le salon.

L’usage de la carte ou du jour n’est pas isolé. Il appartient à tout un code nouveau des manières qui s’est substitué à l’ancienne bienséance qui porte désormais le nom moderne de politesse, et qui est dirigé dans le même sens de protection de la liberté et de l’intimité individuelle ou familiale, contre la pression sociale. L’ancienne bienséance était un art de vivre en commun et en représentation. La nouvelle politesse oblige à la discrétion et au respect de l’intimité d’autrui. L’accent moral s’est déplacé. Sébastien Mercier l’a très bien observé : « Le ton du siècle a fort abrégé les cérémonies et il n’y a guère qu’un provincial qui soit un homme cérémonieux. » On n’allonge plus le repas : « Il est plus court et ce n’est pas à table que l’on discourt en liberté, ni que l’on fait des contes amusants », c’est au salon, la salle où on se retire : drawing room. « On ne se presse plus de boire, on ne tourmente pas ses convives pour leur prouver qu’on sait recevoir son monde. On ne vous prie plus de chanter (les concerts autour de la table encore chargée de fruits du XVIe-XVIIe siècle !) » « On a renoncé à ces usages sots et ridicules si familiers à nos ancêtres, malheureux prosélytes d’une coutume gênante et contrariante qu’ils appelaient honnête. » « Pas une minute de repos ; on se bataillait (en cérémonie) avant le repas et pendant le repas avec une opiniâtreté pédantesque, et les experts en cérémonie applaudissaient à ces puérils combats. » « De toutes les coutumes antiques et triviales, celle de saluer lorsqu’on éternue est la seule qui subsiste encore de nos jours. » « On laisse le cordonnier et le tailleur se donner l’accolade vraie ou fausse qui était encore familière au beau monde il y a quarante ans. » « Ce n’est plus que chez le petit bourgeois (amusant, l’emploi de ce mot) que l’on emploie des cérémonies fastidieuses et ces façons inutiles et éternelles qu’il prend encore pour des civilités et qui fatiguent à l’excès les gens qui ont l’usage du monde. »

L’arrangement de la maison, la réforme des mœurs laissent une plus grande place à l’intimité : celle-ci est remplie par une famille réduite aux parents et aux enfants, d'où sont écartés les serviteurs, clients, amis. Les lettres du général de Martange, écrites à sa femme entre 1760 et 1780, permettent de mesurer les progrès d'un sentiment de la famille, dépouillé de tout archaïsme, devenu identique à celui du XIXe et du début du XXe siècle. La famille a cessé d’être « taisible » ; elle est devenue très bavarde et envahit la correspondance et sans doute les conversations et les soucis434.

Les anciennes appellations, comme « Madame » ont disparu. Martange écrit à sa femme : « Ma chère maman » ou « ma chère amie ». « mon cher enfant ». « ma chère petite ». Le mari aime donner à sa femme le même nom que lui donnent leurs enfants, maman. Les lettres sont pleines de détails sur les enfants, leur santé, leur conduite. On les désigne par des diminutifs familiers : Minette. Coco. L'usage plus répandu du diminutif correspond à une plus grande familiarité, et surtout à un besoin de s'appeler autrement que les étrangers, à souligner ainsi par une sorte de langage initiatique la solidarité des parents et des enfants et la distance qui les sépare de tous les autres.

Le père éloigné se fait tenir au courant des petits détails de la vie quotidienne qu'il prend très au sérieux. Il attend les lettres avec impatience : « Je te prie, ma bonne petite, d’écrire à tout hasard deux mots seulement. » « Gronde un peu, je te prie Mlle Minette sur le peu d'attention qu’elle a eu jusqu’à présent à m'écrire. » Il parle de la joie de la réunion prochaine en famille : « Je me fais une grande fête de me retrouver avec toi dans notre pauvre petit domaine, et n’aurais point de souci plus cher que celui d’arranger ta chambre et de rendre notre séjour commode et agréable. »

C’est déjà le goût moderne de l’intimité qui oppose la maison, objet d’un bricolage fervent, au monde extérieur.

Dans cette correspondance, les questions de santé et d’hygiène occupent une grande place. On se préoccupait autrefois des graves maladies, mais on ne témoignait pas cette sollicitude de chaque instant, on ne s’inquiétait pas d’un rhume, d’une petite affection passagère ; la vie physique n’avait pas cette importance : « Je serais trop à plaindre si je n’avais pas des nouvelles de ta santé et de celle de mes petites filles. » ... « Quoique ce que tu me marques du peu de santé dont tu jouis ainsi que mes pauvres petites ne soit pas aussi consolant que le désirerait le cœur d'un père... » « Je ne suis pas très tranquille sur ce que tu me marques de la disparition de l’appétit et des douleurs de notre petit. Je ne saurai trop te recommander, ma chère enfant, d’avoir tant pour lui que pour Xavière, du miel de Narbonne, et de ne pas manquer de leur en frotter les gencives quand ils sentent des douleurs. » Ce sont les émotions de parents lors des premières dents. Elles auraient pu intéresser un moment quelques commères ou quelques « mies », au temps de Mme de Sévigné, mais elles n’avaient pas les honneurs de la correspondance d’un officier général. « Le rhume de mes deux filles m’inquiète... Il me semble que le temps s'est enfin mis au beau ce matin. » On discutait du vaccin antivariolique comme aujourd’hui du B.C.G. « Je te laisse absolument la maîtresse de l’inoculation de Xavière, et le plus tôt sera le mieux, puisque tout le monde est content de l’inoculation. » Il conseille à sa femme de boire de « l’eau de Sedlitz » et « les sels de même nom », de la limonade, de couper l’eau de vinaigre ou d’eau-de-vie, pour lutter contre la contagion des épidémies.

L’une des filles s’est mariée en Allemagne. Dans une lettre à sa « chère et tendre maman » du 14 janvier 1781, elle explique son long silence : « Les deux cadets ont d’abord eu pendant deux mois la coqueluche à un point si violent que toutes les fois qu’ils toussaient ils demeuraient violets et le sanc (sic) sortait des deux narines à gros bouillon. Après cette maladie, ma petite (la dernière) et Xavier prirent les plus furieuses fièvres chaudes possible. » Les médecins avaient condamné Xavier : « Ce pauvre enfant a souffert tout ce qu’il est possible de souffrir. » On réussit pourtant à le sauver : « Grâce à l’Être Suprême, ils me sont rendus tous trois. » On n’oserait plus alors se consoler de la perte d’un enfant par l’espoir d’en faire un autre, comme on pouvait encore l’avouer un siècle plus tôt. Ce petit être est irremplaçable, sa perte irréparable. Et la mère trouve sa joie au milieu de ses enfants, qui n’appartiennent plus à un milieu intermédiaire entre le non-être et l’être : « La compagnie de mes petits fait aussi mes seules délices. » On observe ici sur le vif le rapport entre les progrès du sentiment de l’enfance et les progrès de l’hygiène, entre le souci de l’enfant et celui de sa santé, autre forme des liens qui unissent les attitudes devant la vie aux attitudes devant la mort.

On traite aussi beaucoup de l’éducation des enfants, on en reconnaît l’importance : « Surtout je te recommande de ne pas perdre une minute pour l’éducation des enfans ; double ou triple les leçons par jour, surtout pour leur apprendre à se tenir, à marcher et à manger » (persistance de l’ancienne civilité). Les trois enfants ont un précepteur : « Que les trois enfans en profitent et que les deux filles surtout apprennent à se tenir et à marcher. Si M. H. leur donne de la grâce, il pourra se vanter d’être un habile maître. »

Martange a des difficultés d’argent. Il redoute leurs conséquences : « La douleur de ne pouvoir leur donner l’éducation que j’aurais désirée m’a fait passer de cruels quarts d’heure de réflexion. » Quelles que soient les circonstances, il ne faut pas épargner « le cachet des maîtres ». Nous sommes loin des doléances des moralistes des années 1660 qui se plaignaient qu’on ne payait pas les maîtres parce qu’on ne se rendait pas assez compte de l’importance de leur mission. « Je vendrais, si je n’avais rien autre chose, ma dernière chemise pour voir mes enfants au niveau de tous les autres de leur âge et de leur état. Ils ne doivent pas être nés pour nous humilier par leur ignorance et leur maintien. Je ne pense, ma chère amie, qu’à réparer ma fortune pour assurer et faire leur bonheur, mais s’ils veulent faire le mien, il faut qu’ils s’appliquent et profitent du temps. » Martange s’inquiète, au moment de la vaccination, que « le temps de l’inoculation sera perdu pour les maîtres ». « Profitez du séjour de la ville pour leur donner un peu d’éducation que mes malheurs (de fortune) nous ont jusqu’à présent empêchés de leur procurer. »

La santé et l'éducation : les deux principaux soucis des parents désormais. On ne peut pas ne pas être frappé par l’accent très moderne de cette correspondance. Malgré les deux siècles qui nous séparent, elle est plus proche de nous que de Mme de Sévigné, un siècle seulement plus tôt. Chez Mme de Sévigné, à côté de la sollicitude naturelle d’une bonne grand-mère, apparaît surtout, dans les moments quelconques de la vie, une curiosité amusée des fantaisies de l’enfance, ce que j’ai appelé plus haut le premier sentiment de l’enfance, le mignotage. Ce sentiment est presque absent chez Martange. Il prend tout beaucoup plus au sérieux. C’est déjà la gravité du XIXe siècle, appliquée aux petites choses comme aux grandes, la gravité victorienne. Au XVIIe siècle, quand il n’était pas sujet de divertissement, l’enfant était l’instrument d’une spéculation matrimoniale et professionnelle, qui devait amener un avancement de la famille dans la société. Ce souci passe au second plan chez Martange : la recherche de l’éducation apparaît beaucoup plus désintéressée. Les enfants tels qu’ils sont, la famille telle qu’elle est, avec ses peines et ses joies quotidiennes, ont émergé d’une routine élémentaire pour atteindre les zones les plus lumineuses de la conscience. Ce groupe de parents et d’enfants, heureux de leur solitude, étrangers au reste de la société, ce n’est plus la famille du XVIIe siècle, ouverte au monde envahissant des amis, clients, serviteurs, c’est la famille moderne.

L’une des marques les plus caractéristiques de cette famille est le souci d’égalité entre les enfants. On a vu que les moralistes de la seconde moitié du XVIIe siècle les défendaient très timidement, surtout parce que la faveur des privilégiés faisait courir aux cadets négligés le risque de fausses vocations religieuses, mais aussi parce qu’ils étaient en avance sur leur époque et pressentaient les conditions futures de la vie familiale. On a bien vu à les lire combien ils avaient le sentiment de contrarier l’opinion commune. Désormais, à la fin du XVIIIe siècle, l’inégalité entre les enfants apparaîtra comme une injustice intolérable. Ce sont les mœurs, et non le code civil ni la Révolution, qui ont supprimé le droit d’aînesse. Les familles le refuseront quand les ultras de la Restauration le rendront possible, inspirés par une conception nouvelle de la famille, qu’ils attribuaient faussement à l’Ancien Régime : « Sur vingt familles aisées, écrit Villèle à Polignac le 31 octobre 1824435, il n’y en a à peine une où l’on use de la faculté d’avantager l’aîné ou tout autre de ses enfants. Les liens de la subordination sont tellement relâchés partout que dans la famille, le père se croit obligé de ménager ses enfants. »

***

Depuis la fin du Moyen Âge jusqu’aux XVIe-XVIIe siècles, l’enfant avait conquis une place auprès de ses parents, à laquelle il ne pouvait prétendre au temps où l’usage voulait qu’on le confiât à des étrangers. Ce retour des enfants au foyer est un grand événement : il donne à la famille du XVIIIe siècle son principal caractère, qui la distingue des familles médiévales. L’enfant devient un élément indispensable de la vie quotidienne, on se préoccupe de son éducation, de son placement, de son avenir. Il n’est pas encore le pivot de tout le système, mais il devient un personnage beaucoup plus consistant. Cette famille du XVIIe siècle n’est pourtant pas la famille moderne : elle s’en distingue par l’énorme masse de sociabilité qu’elle conserve. Elle est, là où elle existe, c’est-à-dire dans de grandes maisons, un centre de relations sociales, la capitale d’une petite société complexe et hiérarchisée que commande le chef de famille.

Au contraire, la famille moderne se retranche du monde, et oppose à la société le groupe solitaire des parents et des enfants. Toute l’énergie du groupe est dépensée pour la promotion des enfants, chacun en particulier, sans aucune ambition collective : les enfants, plutôt que la famille.

Cette évolution de la famille médiévale à la famille du XVIIe siècle et à la famille moderne, fut longtemps limitée aux nobles, aux bourgeois, aux riches artisans, aux riches laboureurs. Encore au début du XIXe siècle, une grande partie de la population, la plus pauvre et la plus nombreuse, vivait comme les familles médiévales, les enfants ne restaient pas chez leurs parents. Le sentiment de la maison, du « chez soi », du home, n’existait pas pour eux. Le sentiment de la maison est une autre face du sentiment de la famille. À partir du XVIIIe siècle et pour longtemps, jusqu’à nos jours, le sentiment de la famille se modifia très peu. Il resta tel qu’on l’observe dans les bourgeoisies rurales ou urbaines du XVIIIe siècle. Par contre, il s'étendra de plus en plus à d’autres couches sociales. Dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, Ashton constate les progrès du genre de vie familiale : « Des ouvriers agricoles tendaient à s’installer un foyer à eux, au lieu de prendre pension chez leurs employeurs, et un déclin de l’apprentissage dans l’industrie permettait des mariages plus précoces et des familles plus nombreuses436. » Le retard de l’âge du mariage, la précarité du travail, les difficultés du logement, la mobilité du compagnonnage, la persistance des traditions d’apprentissage, autant d’obstacles au mode idéal de la vie de famille bourgeoise, autant d’obstacles que l’évolution des mœurs grignotera peu à peu. La vie familiale s’est désormais étendue à presque toute la société, au point qu’on a oublié son origine aristocratique et bourgeoise437.

Conclusion. Famille et sociabilité

L’historien qui parcourt les documents iconographiques avec le souci d’y retrouver ce frémissement de la vie qu’il éprouve lui-même dans sa propre existence, s’étonne de la rareté, au moins jusqu’au XVIe siècle, des scènes d’intérieur et de famille. Il doit les découvrir à la loupe, et les interpréter à renfort d’hypothèses. Au contraire il fait tout de suite connaissance avec le principal personnage de cette imagerie, aussi essentiel que le chœur dans le théâtre antique : la foule, non pas la foule massive et anonyme de nos villes surpeuplées, mais l’assemblée, dans la rue ou dans des lieux publics (comme les églises), des voisins, des bonnes femmes et enfants, nombreux mais pas étrangers l’un à l’autre — une bigarrure familière assez semblable à celle qui anime aujourd’hui les souks des villes arabes, ou encore les cours des villes méditerranéennes à l’heure de la promenade du soir. Tout se passe comme si chacun était dehors au lieu de rester à la maison : scènes de rues et de marchés, de jeux et de métiers, d’armes ou de cours, d’églises ou de supplices. Dans la rue, dans les champs, à l’extérieur, en public, au milieu d’une collectivité nombreuse, c’est là qu’on a tendance à situer naturellement les événements ou les personnes qu’on veut représenter.

L’idée se dégagera, d’isoler des portraits individuels ou familiaux. Mais l’importance que nous avons accordée dans ces pages à ces essais ne doit pas nous masquer combien ils furent à l’origine rares et timides. L’essentiel restera longtemps, jusqu’au XVIIe siècle, époque où l’iconographie familiale deviendra très abondante, la représentation de la vie extérieure et publique. Cette impression très générale qui frappe l’historien dès son contact avec les documents iconographiques, correspond sans doute à une très profonde réalité. La vie d’autrefois, jusqu’au XVIIe siècle, se passait en public ; nous avons donné bien des exemples de l’emprise de la société. Les cérémonies traditionnelles qui accompagnaient le mariage et qui passaient avant des cérémonies religieuses, longtemps sans solennité : la bénédiction du lit nuptial, la visite des invités aux époux déjà couchés, les chahuts pendant la nuit des noces, etc., prouvent encore le droit de la de société sur l’intimité du couple. Pourquoi s’en serait-on formalisé alors qu’en fait, il n’existait presque aucune intimité, qu’on vivait mêlés les uns aux autres, maîtres et serviteurs, enfants et adultes, dans des maisons ouvertes à toute heure aux indiscrétions des visiteurs ? La densité sociale ne laissait pas de place à la famille. Non pas que la famille n'existât comme réalité vécue, il serait paradoxal de la contester. Mais elle n’existait pas comme sentiment ou comme valeur.

Nous avons vu la naissance et le développement de ce sentiment de la famille depuis le XVe siècle jusqu’au XVIIIe. Nous avons vu comment jusqu’au XVIIIe siècle, il n’avait pas détruit l’ancienne sociabilité ; il est vrai qu’il était limité à des conditions aisées, celles des notables, ruraux ou urbains, aristocratiques ou bourgeois, artisans ou marchands. À partir du XVIIIe siècle, il s’étendit à toutes les conditions et s’imposa tyranniquement aux consciences. On a souvent présenté l’évolution des derniers siècles comme le triomphe de l’individualisme sur les contraintes sociales, parmi lesquelles on comptait la famille. Où voit-on de l’individualisme dans ces vies modernes où toute l’énergie du couple est orientée vers la promotion d’une postérité volontairement réduite ? L’individualisme ne serait-il pas plutôt du côté de l’allègre indifférence des prolifiques pères de famille d’Ancien Régime ? Certes la famille moderne n’a plus la même réalité matérielle que sous l’Ancien Régime, quand elle se confondait avec un patrimoine et une réputation. Sauf dans des cas dont l’importance ne cesse de diminuer, le problème de la transmission du bien passe après le bien des enfants et on ne voit plus nécessairement ce bien dans la fidélité à une tradition professionnelle. La famille est devenue une société fermée où on aime demeurer et qu’on aime évoquer, comme déjà le général de Martange dans ses lettres de la fin du XVIIIe siècle. Toute l’évolution de nos mœurs contemporaines est incompréhensible si on néglige cette prodigieuse excroissance du sentiment familiale. Ce n’est pas l’individualisme qui a gagné, c’est la famille.

Mais cette famille s’est étendue dans la mesure où la sociabilité se retirait. Tout se passe comme si la famille moderne se substituait à la défaillance des anciennes relations sociales pour permettre à l’homme d’échapper à une insoutenable solitude morale. Dès le XVIIIe siècle, on a commencé à se défendre contre une société dont la fréquentation constante était auparavant la source de l’éducation, de la réputation, de la fortune. Désormais un mouvement de fond fait éclater les anciens rapports entre maîtres et serviteurs, grands et petits, amis ou clients. Mouvement parfois retardé par les inerties de l’isolement géographique ou social. Il sera plus rapide à Paris que dans d’autres villes, plus rapide dans les bourgeoisies que dans les classes populaires... Partout il renforcera l’intimité de la vie privée aux dépens des relations de voisinage ou d’amitiés ou de traditions. L’histoire de nos mœurs se réduit en partie à ce long effort pour se séparer des autres, pour se retrancher à l’écart d’une société dont la pression n’est plus supportée. La maison a perdu ce caractère de lieu public qu’elle avait dans certains cas au XVIIe siècle, au profit du cercle ou du café, qui à leur tour sont devenus moins fréquentés. La vie professionnelle et la vie familiale ont étouffé cette autre activité qui au contraire envahissait autrefois toute la vie, celle des relations sociales.

On est tenté de penser que le sentiment de la famille et la sociabilité n’étaient pas compatibles, et ne pouvaient se développer qu’aux dépens l’un de l’autre.


304 P. M. Duval, La vie quotidienne en Gaule, 1952.

305 G. Ch. Picard, Les Religions de l’Afrique antique, 1954.

306 Cf. supra, 1ère partie, chap. 1.

307 Livre d’Heures d’Adelaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, Chantilly.

308 Cf. supra, 1ère partie, chap. 4.

309 L'un des putti de la Bachanale du Prado (Madrid).

310 Hortulus animae, Francfort, 1907, 7 vol.

311 Londres. Bridgewater Gallery.

312 Les Quatre âges de la vie.

313 Cf. supra, 1ère partie, chap. 1.

314 Venturi, Storia del Arte ital., t. VI, p. 32.

315 Toesca, Storia del Arte ital., t. II.

316 A. Lindner, Der Brasluuer Froissarl. 1912.

317 Bâle, musée des Beaux-Arts.

318 Cf. Fr. Bond, Westiminster Abbey, 1909.

319 Titien, K. d. K., p. 168.

320 Victoria and Albert Muséum, n°5, 1951.

321 Pourbus, Le portrait dans l'art flamand, Exposition Paris, 1952, n°71.

322 Titien, Sebastien Leers, sa femme et son fils. Reproduit dans K. d. K. n°279.

323 Titien, reproduit dans K. d. K., 236.

324 Van Dyck, La famille Pembroke, reproduit dans K. d. K., 393.

325 Le Portrait..., Paris, 1952, op. cit., n°19 et n°93.

326 P. Aertsen, milieu du XVIe siècle. Reproduit dans Gerson, I, 98.

327 Humbelot-Huart, Cabinet des Estampes, Ed. 15 in f°.

328 Gravure de Guérard (Cabinet des Estampes, 0 à 22, t. VI, vers 1701).

329 N. Guérard, La femme en mariage, gravure, Cabinet des Estampes Ee 3 in f°.

330 David II Ryckaert (1586-1642). Musée de Genève.

331 Bonnart et Sandrart, Cinquième Béatitude, Cabinet des Estampes, Ed. 113 in f° t. I.

332 G. Don, K. d. K., p. 90, 91, 92.

333 Fragonard, dessin. Exposition Fragonard, Berne, 1954. G. Dou K. d. K., 94 Brouwer W. de Bode, p. 73. Berey, gravure, Cabinet des Estampes EJ. 108 in f°. Stella, L’hiver, gravure, Cabinet des Estampes Da 44 in f°, p. 41. Crispin de Pos, Cabinet des Estampes Ec 35 in f°, p. 113.

334 Dassonville, gravure, Cabinet des Estampe ? Ed 35 c pet. in f°, 5, 6, 26. G. Dou, K. d.. K., 94. G. Terboch, Femme épouillant la tête de son enfant, Berndt, 109. P. de Hooch, K. d. K., 60. — Siberechts, Berndt, 754.

335 G. Dou, K. d. K. 122, 123, 124 (Enfant à la cuisine regardant préparer les légumes). P. de Hooch. Une servante passe un broc à une petite fille, K. d. K., 57. A. de Popo, Enfant regardant la cuisinière plumer le gibier, Berndt, 634. Velasquez, Un serviteur prend l'enfant dans ses bras pour le mettre sur la table où sont les fruits, K. d. K., 166. Strozzi, la cuisinière plume une oie, G. Fiacco, pl. IV. M. Le Nain, le jardinier, Fierens, 87.

336 G. Dou. Une petite fille paie la marchande, K. d. K.. 133. Van Mieris, Enfant achète un biscuit et le mange, Berndt, 533. Le Camus.

337 P. de Hooch, reproduit dans Berndt, 399.

338 G. Duby, La Société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise, 1953.

339 P. Petot, « La famille en France sous l’Ancien Régime », dans Sociologie comparée de la famille contemporaine, Colloques du CNRS, 1955.

340 Chaucer, The Parson's Tale. Cf. Ph. Ariès dans Populations, 1954, p. 692.

341 Guillaume Vrelaut, Histoire du bon roi Alexandre, Petit Palais ms. 546 f°8. Vie de sainte Catherine, Bibliothèque nationale, ms. Frs. 6449 f°17.

342 Stella. Cabinet des Estampes, Da 44 in f°, p. 40.

343 D. Molinier, musée de Genève.

344 Le coucher des mariés, Abraham Bosse. Les relevailles, Mole-naer, musée de Lille. Le lever de la mariée, Brakenburgh, musée de Lille.

345 J. Steen, La Saint-Nicolas, reproduit dans Gerson n°87.

346 The Babees Book, publié par F. J. Furnival, 1868.

347 Civilité puérile et honnête, 1753.

348 La civilité nouvelle contenant bon usage et parfaite instruction..., Bâle, 1671.

349 J.-B. de la Salle, la première édition est de 1713.

350 Vivès, Dialogues, trad. française, 1571.

351 Merian, gravure, Cabinet des Estampes, Ec 10 in f°.

352 A. Bosse, gravure. Cabinet des Estampes O à 44 pet. in f°, p. 65.

353 A. Le Nain, Bénédicité.

354 Lebrun, Bénédicité. Louvre, gravé par I. Sarrabat.

355 J. Steen, Schmidt-Degener. p. 63.

356 Heemskerck (1634-1704), Berndt. p. 358.

357 Mathurin Cordier, Colloques, 1536.

358 Cf. n 3, p. 245.

359 V. L. Tapie, Le Baroque, 1957, p. 256.

360 E. Male, L’Art religieux après le concile de Trente, p. 312.

361 Paccaco di Rosa.

362 Carrache, Pesne. Cf. Maie, op. cit., p. 311. Le menuisier de Rembrandt.

363 Göbel I, pl. CLXV. Datée de 1573.

364 C. Loth (1632-1698), reproduit dans Fiacco, Venetian Pointure, p. 49

365 Véronèse, La famille d’Adam, Venise, palais des Doges.

366 Érasme, éd. de 1714 du Mariage chrétien.

367 A relation of the Island of England, Camden Society 1897, p. XIV, cité dans The Babees Books, publiés par F. J. Furnival, Londres, 1868.

368 G. Duby, op. cit., p. 425.

369 Ch. de Robillard de Beaurepaire, Instruction publique en Normandie, 1872, 3 vol. Ch. Clerval, Les Écoles de Chartres au Moyen Âge, 1895.

370 Babees Books, op. cit.

371 L’école des veneurs, Ms. Bibliothèque nationale.

372 Conrad Manuel, musée de Berne.

373 Musée de Grenoble.

374 P. de Dainville, Effectif des collèges, Populations, 1955, p. 455-483.

375 G. Duby, op. cit.

376 Varet, De l'éducation des enfants, 1661.

377 Coustel, Règles de l'éducation des enfants, 1687.

378 Goussault, Portrait d’un honnête homme, 1962.

379 J. Fourcassié, Villèle, 1954.

380 H. Ferté, Les Grades universitaires dans l’ancienne faculté des Arts, 1868.

381 A. Adam, Histoire de la littérature française au XVIIesiècle, t. I (1948), II (1951). R. Mousnier « Soulèvements populaires avant la Fronde », Rev. hist. mod. et cont., 1958, p. 81-113.

382 L'Héros de Laurens Gracian, gentilhomme aragonais, 1645.

383 Balthazar Castiglione, Le Courtisan, trad. Française G. Chappuys, 1585.

384 G. Della Casa, Galatée, trad. de Hamel, 1666.

385 La Civilité nouvelle, 1671.

386 Cité par M. Maeendie, La Politesse mondaine au XVIIe siècle, 1925.

387 Cf. n. 1, p. 269.

388 Nicole, « De la civilité chrétienne » dans Essais de morale, 1773, t. II, p. 116.

389 De Grenaille, L’Honneste Garçon, 1642.

390 Maréchal de Caillière, La Fortune des gens de qualité..., 1661.

391 Bordelon, La Belle Éducation, 1694.

392 Ch. Coustel, Règles de l’éducation des enfans, 1687.

393 De Grenaille, op. cit.

394 Fra Bonvenisco da Ripa, Zinquanta Cortesie da Tavola, vers 1292.

395 Babees Books, op. cit.

396 Pseudo Caton, Disticha de moribus.

397 A. de Courtin, Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France, 1671.

398 Bienséance de la conversation entre les hommes, Pont-à-Mousson, 1617.

399 F. Watson, The English Grammar schools to 1606, 1907.

400 Charles Sorel.

401 D. Mornet, Histoire de la littérature classique, 1940, et M. Magendie, op. cit.

402 De Grenaille, op. cit.

403 Laurens Gracian, op. cit.

404 N. Faret, L’Honnête Homme.

405 Bardin, Le Lycée, 1632-1634, 2 vol.

406 Laurens Gracian, op. cit.

407 La Civilité puérile et honneste pour l’instruction des enfants. En laquelle est mise au commencement la manière d'apprendre à bien lire, prononcer et écrire, corrigée de nouveau, et augmentée à la fin d’un beau traité pour leur apprendre l’orthographe..., 1761.

408 Cf. n. 2, p. 269.

409 Varet, De l’éducation chrétienne des enfans, 1666.

410 Coustel, op. cit.

411 Ibid.

412 Locatelli, Relation de voyage en 1664, publié par W. Blunt. The adventures of an italian priest, Londres, 1956.

413 Lagniet dans Proverbes, représente une taverne où la présence d’un enfant ne paraît pourtant pas déplacée.

414 J. Carrière, La population d'Aix-en-Provence à la fin du XVIIe siècle. Annales de la faculté des lettres d'Aix-en-Provence, 1958.

415 R. H. Bautier, Feux. Population et Structure sociale au milieu du XVe siècle, Annales E. S. 1959, p. 255-268.

416 Paul Masson, cité par J. Carrière, op. cit.

417 P. H. Michel, La Pensée de L. B. Alberti, 1930.

418 P. du Colombier, Style Henri IV et Louis XIII, 1941, p. 49.

419 P. Codde, reproduit dans Berndt, 187.

420 Jardins de Plaisance, éd. Droz et Piaget, p. 93.

421 Héroard, Journal de l’enfance de Louis XIII, op. cit.

422 P. H. Michel, op. cit.

423 Bussy-Rabutin, Mémoires, 1704, 3 vol.

424 Lagniet dans Proverbes.

425 Mme de Sévigné, Lettres, 19 août 1671.

426 Helmont (1623-1679), L’enfant servant à table, dans Berndt n° 365.

427 De Gérard, Entretiens, I, p. 153.

428 Coustel, op. cit.

429 Bordelon, op. cit.

430 Don Quichotte, éd. La Pléiade, Iième partie, chap. 20, p. 661.

431 Mme de Sévigné, Lettres, 23 janvier 1671.

432 Bordelon, op. cit.

433 Sébastien Mercier, Les Tableaux de Paris, éd. Desnoiteres, p. 194.

434 Correspondance inédite du général de Marlange, 1576-1782, éd. Bréard, 1898.

435 J. Fourcassié, Villèle, 1954.

436 J. Ashton, La Révolution industrielle, p. 173.

437 H. Bergues, Ph. Ariès, E. Hélin, L. Henry, M. Riquet. A. Sauvy, J. Sutter, La Prévention des naissances dans la famille, ses origines dans les temps modernes. Institut national d’Études démographiques, Cahier n°35, 1960. Cf. aussi R. Prigent, Renouveau des idées sur la famille.  Institut national d’Études démographiques, n°18, 1954.