Chapitre VI. Puissances de l’objet

Lacan fait surgir un objet inédit qu’il appelle « a » (à prononcer « petit a ») : « Le pointage de l’objet a par un signe algébrique vise à pouvoir engager des constructions et à suggérer des recherches » (Intervention dans le congrès d’Aix-en-Provence, 1972, Lettres de l’EFP, vol. 13). Ce concept heuristique — à construire –, s’il est tout sauf empirique, est au principe de l’empereia analytique : « L’objet a est présent partout dans la pratique de l’analyste, mais personne (ne peut) le voir » (S XIII, 5 janvier 1966). L’« objet a », donc, ne se « voit » pas, mais il est coprésent à la praxis analytique. Lacan, lui, va le dire et il y engage son acte même. Mais comment le « définir » ? « S’il était si facile d’en parler, dit Lacan, nous l’appellerions autrement que l’objet a » (AE, 366). Du moins peut-on et doit-on l’approcher par le mouvement qui l’impose à son « inventeur ».

1. L’invention lacanienne

Avec la notion de l’« objet a », nous touchons, à son propre dire, au vif même de l’apport lacanien. C’est en 1966, au début de son Séminaire sur La Logique du fantasme, que Lacan affirme solennellement qu’il a inventé l’objet a, que c’est son apport fondamental à la théorie analytique (16 novembre 1966). Ce qu’il a « inventé », ce serait donc cela. Le moment semble alors venu de revendiquer l’originalité, le point d’impact proprement lacanien. Tout le reste — non négligeable, du spéculaire au Nom du Père et même au réel — devrait céder la préséance à cette avancée-là. Nous nous trouvons donc à l’épicentre du séisme que Lacan introduit dans le monde analytique.

Il faut néanmoins, pour le caractériser, revenir à la démarche qui a abouti à cette percée sur la question de l’objet. Lacan dit aussi justement : « L’objet a est mon élaboration, ma construction » (1972). « Il y a l’objet (a). Il ex-siste maintenant, de ce que je l’ai construit » (Note italienne, 1973, AE, 309). Comment en est-il venu à le faire « exister » ?

D’une part, Lacan va en découdre longuement avec les versions antérieures de l’objet. On sait que chez Freud, l’objet est d’abord celui de la pulsion. Chez Melanie Klein, l’« objet partiel » (K. Abraham) prend tout son relief dans le cadre des « positions » et des fantasmes corrélatifs. Quant à l’« objet transitionnel » de Winnicott, Lacan avoue en 1968 : « C’est à partir de lui que nous avons d’abord formulé l’objet a » (S XV, compte rendu, AE, 379).

D’autre part, on sait que la question de l’imaginaire a imposé cette idée d’un « petit autre », soit ce qui se forme dans le miroir comme « précipité » spéculaire (supra, p. 33). Le changement décisif est de considérer qu’au-delà de cet objet imaginaire, il y a un « objet de désir ». Celui-ci est même « inspécularisable ». En d’autres termes : « La mosaïque des objets a est rendue impropre à toute moïsation » (S X, 9 avril 1963).

Il est essentiel de comprendre que cet objet est en fait objet pour le désir : l’« objet a » exprime l’objet-cause du désir. Cela va apparaître en 1958-1959 dans Le Désir et son Interprétation, avant d’être nommé en 1960. Lacan lui-même situe l’émergence de « l’objet a », symboliquement, à la fin des Écrits, comme si c’en était le point oméga.

2. La « relation d’objet » à l’épreuve : frustration, privation, castration

Pour comprendre cette percée, il convient de remonter à l’origine. Lacan fraie la voie à sa conception de l’objet à travers une critique acérée de la « relation d’objet », menée dans le Séminaire éponyme de 1956-1957, mais engagée dès le début du Séminaire (S I, mai-juin 1954). Il intervient au moment où la « relation d’objet » est devenue une « rubrique », sous ses formes diverses — de M. Balint à M. Bouvet, avant d’être systématisée par R. Fairbairn. Au-delà de leur diversité, il s’agit pour ces théories de concevoir l’objet comme intégré et finalisé par l’amour génital (Bouvet). On en viendra, inversement, à séparer l’objet de la libido, en sorte que l’essentiel serait le maintien du rapport à l’objet, et non la satisfaction pulsionnelle (Fairbairn).

On sait que le terme Objektbeziehung est d’un usage parcimonieux chez Freud et que l’objet est avant tout chez lui l’objet de la perte (mélancolique) — ce que Lacan va radicaliser comme objet du manque : l’ego est « frustration d’un objet où son désir est aliéné » (FCPL, E, 250). Cette « théorie du manque d’objet » s’articule en distinguant la modalité du manque même et la nature de l’objet du manque. C’est une mise au point essentielle pour éviter la confusion — dont l’effet est, au reste, la déqualification de l’axe de la castration au profit de l’objet oral, selon cette tendance de la psychanalyse postfreudienne à mettre les rapports du sujet et de l’objet « à l’enseigne du Bon Lait »…

Ainsi émergent trois figures : la frustration, manque imaginaire d’un objet réel ; la privation, manque réel d’un objet symbolique et la castration, manque symbolique d’un objet imaginaire.

L’enjeu de cette distinction est de ne pas mélanger les « manques », ce qui revient notamment à mettre la frustration à toutes les sauces et à éluder la castration — faute majeure à l’aune de la clinique freudienne. L’effet en est bien de recentrer la question autour de la castration. De cet examen ressort avec clarté que le phallus est signifiant du désir, ce qui sera développé dans la foulée, dans les années 1957-1959.

Cela permet enfin de corréler les modalités du manque aux « autres » comme « opérateurs » : ainsi, l’agent de la frustration est « la mère symbolique » — dans la mesure où c’est le va-et-vient de la mère, la pulsation de sa présence/absence qui l’organise ; l’agent de la privation est « le père imaginaire » ; l’agent de la castration est « le père réel » (catégories cernées plus haut, p. 51).

3. Destins de l’objet a : entre Autre et phallus

C’est une fois qu’il a fait sauter le « bouchon » de la « relation d’objet » que Lacan se met en mesure de nommer « son » objet, « a ».

Cela suppose en amont une opération complexe et en aval une série de retombées non moins riche. La dialectique de la séparation et de l’aliénation permet de rendre compte de ce double rapport. On l’a vu, dès lors que le sujet est représenté au signifiant (supra, p. 42 et infra, p. 80), il y a aliénation ; mais dans la mesure où il ne peut se constituer comme sujet qu’en se détachant de l’Autre, il y a séparation.

C’est la question du fantasme qui a joué le rôle décisif d’accélérateur, comme on le pressent dès Les Formations de l’inconscient. Il faut s’aviser que « le sujet est ces objets (sein, excrément, phallus) selon la place où ils fonctionnent dans son fantasme fondamental » (DC, E, 614). Corrélativement apparaît la dialectisation de l’objet a avec le phallus, comme le révèle Le Désir et son interprétation. Si l’échangeur des objets est bien l’objet phallique, « le petit a, c’est le A moins phi » (22 mars 1961) — à ce titre le résultat d’une soustraction. Cela se précise avec l’agalma qui fournit le précurseur de l’objet a, à propos du transfert.

En fait, l’« objet a » n’est pas sans rapport à l’« objet partiel » — et la confrontation au kleinisme a permis la maturation de la théorie de l’objet : de fait, s’il est comparé à l’« incorporel » des stoïciens, il est par ailleurs corrélé aux « appendices du corps » et aux « orifices corporels » : « En tant que sélectionné dans les appendices du corps, comme indice du désir, il est déjà l’exposant d’une fonction, celle de l’index levé vers une absence… » (RRDL, E, 682). La première liste des objets a — « mamelon, scybale, phallus (objet imaginaire), flot urinaire » — atteste que l’objet a « est le fait d’une coupure qui trouve faveur du trait anatomique d’une marge ou d’un bord : lèvres, « enclos des dents », marge de l’anus, sillon pénien, vagin, fente palpébrale, voire cornet de l’oreille ». Mais il faut y ajouter « le phonème, le regard, la voix » et même… « le rien » (SSDDIF, E, 817).

Le passage à la limite décisif est celui où l’« objet a » se trouve reconnu, au-delà de l’« objet partiel », comme objet non représentable et inspécularisable.

4. L’objet de la pulsion

On peut de là revenir à l’objet de la pulsion. On l’a vu, la Trieblehre freudienne est en quelque sorte déboutée par la théorie du signifiant et relayée par l’« objet a », mais cela n’implique nullement que Lacan renonce à l’usage de l’idée de pulsion. La théorie de l’objet prend une dimension nouvelle par son articulation à la dualité de la demande et du désir. La systématisation en apparaît dans L’Objet de la psychanalyse : l’objet oral est l’objet de la demande à l’Autre, tandis que l’objet anal est l’objet de la demande de l’Autre. Symétriquement, l’objet scopique est l’objet du désir à l’Autre, tandis que l’objet vocal est l’objet du désir de l’Autre. Deux objets aptes à emblématiser cette fonction : l’objet du regard et l’objet de la voix29.

De la pulsion, concept fondamental de la métapsychologie, Lacan fait un usage particulier en décrivant un circuit : le but (goal) de satisfaction, la pulsion l’atteint en en faisant le tour. Son trajet (aim) consiste donc à entourer le trou. C’est une façon de systématiser et de radicaliser ce que Freud remarquait, à savoir qu’il semble y avoir dans la pulsion (sexuelle) quelque chose de « non favorable à la satisfaction ».

« On sait à quoi il sert, dit Lacan de son objet (a), de s’envelopper de la pulsion par quoi chacun se vise au cœur et n’y atteint que d’un tir qui le rate » (Note italienne, AE, 310).

Corrélativement, la libido est assimilée à la « lamelle », « partie manquante », organe « irréel » (S XI). Cela va donner un regain à l’objet a. La phénoménologie de Merleau-Ponty, dont on sait l’importance (supra, p. 19), va permettre de dégager ce rôle de l’objet a comme absence, entre visible et invisible. Signifiant et objet a consacrent la rupture avec le modèle biologisant de la pulsion : « Les pulsions, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire » (S XXIV). Que l’on pense aussi à l’« hétérologie » de Georges Bataille, dégageant cet objet pur de la « dépense », « part maudite » du désir humain.

5. L’objet du désir et ses figures

En situant l’objet a du côté du désir, du manque et du réel — radicalisant ainsi la conception freudienne de la perte d’objet (Deuil et Mélancolie)–, Lacan réaffirme le foyer de sa théorie. Il rompt pourtant avec sa conception tragique du désir, qui culminait vers 1959-1960 dans L’Éthique de la psychanalyse.

Un aspect numérologique apparaît ici : l’objet a « porte en effet le nombre avec lui comme une qualité » (S IX, 20 juin 1962). Un exemple clinique en donne le sens : le nombre de loups dans lesquels culmine le rêve-fantasme de l’Homme aux loups. C’est là le « chiffre » : il en viendra à l’identifier au « nombre d’or », dans la mesure où celui-ci porte à l’expression chiffrée un certain incommensurable (S XIV, 1967).

Mais l’essence paradoxale de l’objet a se révèle quand on l’identifie au « rien ». On sait que le terme vient de rem (« quelque chose ») : c’est donc à la fois « l’objet qui foire » (E, 858) et le « quelque chose »… Ce que l’on puisse dire de plus précis de l’« objet a », c’est donc que c’est… (le) rien. Mais Lacan parle aussi d’« une certaine immunité à la négation » de l’objet a : « Ce qui porte à l’instauration de l’acte analytique », c’est « ce qu’il y a d’indéniable dans cet objet a » (S XV, 20 mars 1968). À prendre à la lettre, comme l’ironie du désir humain, lisible en ses destins, de l’identification au fantasme en passant par l’angoisse et le masochisme.

6. Objet a et « plus de jouir » : jouissance, désir, amour

On trouve la jouissance comme envers de l’objet — « Avec cette référence à la jouissance, s’ouvre l’ontique seule avouable pour nous » (S XIV, compte rendu, Ornicar, no 29, p. 17).

C’est le recours à l’agalma, dans le Séminaire sur Le Transfert, en date du 1er février 1961, qui consacre cette rencontre entre objet a et jouissance. L’agalma — cet objet précieux et brillant — est en effet cet objet-cause du désir, ce trésor que « contient » Socrate. La référence à la « plus-value » (Mehrwert) marxienne30 la spécifie à partir de 1968 — soit comme « plus de jouir » (S XVII).

On peut dire que la catégorie de jouissance trouve là son fondement. La notion elle-même passe par des réaménagements qu’il importe de clarifier.

C’est dans le Séminaire sur Les Formations de l’inconscient que la notion apparaît, le 5 mars 1958 — quoiqu’on en ait détecté l’existence dans l’expérience spéculaire (supra, p. 35). Le terme, qui renvoie à un régime complexe de l’hédonique, se trouve spécifié chez Lacan par référence à Hegel : c’est lui qui a introduit la notion de jouissance à travers l’opposition des deux jouissances, celles du maître et de l’esclave (S XIV, 31 mai 1967). Mais par là même se met en place la dualité du désir — rapport à l’autre — et de la jouissance — rapport à l’objet.

Corrélativement, la jouissance se met en place en double référence au langage et au corps. L’être parlant est coupé de la jouissance du corps, du fait même qu’il parle, mais ce faisant, il jouit du sens, de telle sorte qu’une partie de cette jouissance passe dans les mots et la « parlure ». Une autre manière de le dire, c’est que le sujet est coincé entre l’Autre de la jouissance — le Corps — et l’Autre du langage, jouissance du « parlêtre ». La jouissance est liée à « l’opération de chiffrage » (S XXI, 20 novembre 1973).

Il apparaît que la jouissance se clive entre jouissance phallique — proprement « hors corps » — et jouissance de l’Autre ou Autre jouissance — ce qui prendra sens dans la mathésis du rapport sexuel (infra, p. 111). Or, c’est l’objet a qui sépare la jouissance du corps ou jouissance de l’Autre de la jouissance phallique : « La chose la plus étonnante, c’est que cet objet, le « a », sépare cette jouissance du corps (« jouissance de la vie ») de la « jouissance phallique » » (TR, 1974). Comprenons qu’il tient à la fois du « hors corps » et du Corps.

On en saisit les effets. D’une part, le symptôme même est à la fois formation signifiante et enkystement d’une jouissance. D’autre part, « l’amour qui consiste à donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (S XII, 17 mai 1965) est aussi « ce qui permet à la jouissance de condescendre au désir » (S X, 13 mars 1963). D’où la formule suprêmement paradoxale de l’amour comme adresse à l’autre : « Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas ça… soit « l’objet a» » (S XX, 22 octobre 1973). La demande est incommensurable à l’offre et revient vers l’autre comme demande… de refus, qui désigne l’« objet a » comme ce qui soutient l’au-delà de la demande, soit le désir. C’est à ce titre l’absent irremplaçable…