Étude des perversions sexuelles à partir du fétichisme

Par Guy Rosolato

Point n’est besoin de justifier les raisons de mettre au premier plan le fétichisme : sa structure distincte, son appartenance indiscutée aux perversions sexuelles, expliquent l’intérêt qu’on lui porte. Freud en faisait grand cas1 et plusieurs fois s’est attaché à son étude.

Nous tâcherons d’exposer les éléments d’analyse qui paraissent essentiels, c’est-à-dire ceux qui ont rapport au complexe d’Œdipe.

Une dénégation implicite : le désaveu.

La première rencontre de l’enfant mâle avec ce qui visuellement devrait le conduire à admettre la différence des sexes provoque de sa part un refus. Il préfère un phantasme : tous les êtres humains ont un pénis, la femme aussi. Mais ce phantasme ne vient là que pour en tempérer un autre : celui de risquer d’être castré, c’est-à-dire de subir de la part de l’autorité paternelle la section et la perte du pénis2.

L’enfant s’écarte donc de la réalité comme différence des sexes, avec la limite de mystère qu’elle comporte et que surmonte la Loi, – la prohibition de l’inceste liée à la fonction paternelle et phallique.

Il faut, pour dépasser ce stade infantile, la mise en place d’une réalité psychique, – et notamment de ce phantasme de castration, reconnu comme tel, réalité irréductible d’une étape pour l’accès à la prohibition de l’inceste en tant que Loi.

Si le névrosé fuit ou métaphorise la castration, le pervers maintient aussi celle-ci, mais dans une exigence d’être au plus près de sa question, dans une contestation extemporanée.

Le désaveu3, qu’il nous faut envisager avant tout, se distingue de la dénégation, parce qu’il ne se manifeste pas dans un discours patent : il n’est pas dit nommément : « La femme a un pénis donc elle n’a pas été castrée par le père. » Le désaveu serait, repris au niveau du fétiche, un rappel d’une dénégation implicite première ayant succédé4 à une vision traumatisante.

Il importe de suivre attentivement l’exposé de Freud dans ses articles sur le Fétichisme (1927), et sur la Scission du Moi.

Ce désaveu concerne plusieurs niveaux : désaveu de la castration, de la différence des sexes, – d’une réalité.

Avec l’alternative castrée/non castrée, la formule correspondante : « La femme n’a pas été castrée par le père », supprime et maintient en même temps la castration : dans le désaveu, deux formules proposées par Freud, s’opposent l’une à l’autre simultanément : la femme a un pénis (donc elle n’a pas été castrée) ; et la femme a été castrée par le père (donc elle n’a pas de pénis)5.

Mais nous sommes obligés de supposer que ce désaveu premier subit un refoulement (dont témoigne le dégoût du sexe féminin dont parle Freud – ce « stigma indélébile » —) et une réactivation selon les déplacements aboutissant à l’objet-fétiche : réactivation du désaveu par l’excitation sexuelle naissante.

C’est le plaisir, comme rupture de tension exemplaire, l’orgasme masculin, qui centre le scénario fétichiste.

L’opération comporte donc : un premier désaveu au moment du traumatisme (la vue du sexe féminin), et un refoulement du désaveu en tant qu’historiquement daté, qui laisse sa trace (stigma)6 contradictoire : sur le plan « logique », quotidien, le pervers ne niera pas la différence des sexes (il invoquera même, non sans ironie, une preuve : la différence des vêtements selon le sexe) ; mais en même temps il sera conscient d’un « certain » dégoût pour le sexe de la femme, au moins par la subordination du rapport sexuel au fétiche.

Quant au choix lui-même de celui-ci, il s’agit d’un déplacement7.

Cette complexité a son importance : nous y voyons la participation de mécanismes appartenant électivement à l’hystérie (le refoulement) et à la névrose obsessionnelle (le déplacement). Comme si ces mécanismes étaient ici représentés avant de prendre la prévalence qu’ils ont dans les névroses correspondantes. Ceci démontrerait que la formule freudienne, « névrose, négatif de la perversion », tout en exigeant des retouches nuancées8, n’en devient pas pour autant caduque. Quoi qu’il en soit, le désaveu reste la clé de voûte du fétichisme.

On serait tenté de déterminer le point d’application du désaveu : pour constater qu’il s’agit d’un complexe de différences, de représentations, qui ne peuvent pas être abolies, absentes ou refoulées : comme d’une « vérité » sans laquelle toute organisation mentale échouerait ; une vérité, ou un principe (pour le pervers) sur lesquels l’existence individuelle, l’élaboration des souvenirs, ne sauraient avoir de prise pour en détruire la validité. On ne pourrait que nommer, au plus près de l’intérêt du pervers, précisément la différence des sexes, et ses corollaires ; par exemple, que la femme seule enfante. Ainsi atteignons-nous cette ouverture comme vérité où se rencontre le mystère du sexe, – et qui met en jeu la folie9.

Le désaveu maintient donc un lien entre sa première position implicite et sa résurgence fétichiste : ainsi restitue-t-il en deux points, l’instant pervers et le passé traumatique, ce qu’il subtilise (la castration ou, inversement, le pénis maternel).

Mais il faut préciser ce qu’est le désaveu par rapport à certaines notions voisines.

1° Considérons d’abord la « scotomisation » qui avait été proposée par Pichon et Laforgue. On sait que Freud s’est toujours refusé à l’admettre pour des raisons qu’il expose justement dans l’article qui nous intéresse, le Fétichisme, paru, retenons-le, l’année même de l’Avenir d’une illusion.

Laforgue publie, quelques années plus tard, en 1932, son livre Relativité de la réalité, où il s’oppose aux opinions exprimées par Freud en 1927 ; la thèse générale de son ouvrage prétendant que la science est une illusion aussi relative que la religion, et que la scotomisation rend plus exactement compte des phénomènes pathologiques que le « reniement » (terme proposé pour la traduction de Verleugnung). À partir de la projection paranoïaque (le mécanisme du « ce n’est pas moi, c’est lui »), la réalité serait « cachée » (cf. p. 33) par un processus inconscient, alors que le reniement ne serait qu’une opération consciente. De sorte que le scotome, le point aveugle, devrait s’entendre jusque dans le « champ de vision mental en ce qui concerne la perception ou la conception de la réalité » (p. 129).

En 1939, l’année de la mort de Freud, Laforgue fait paraître dans l’International Journal, un article, Le moi et le concept de réalité, où il reprend, une fois encore, ses arguments.

Pour nous, la cause est jugée. Nous rappellerons les critiques mêmes de Freud. Soulignons d’abord que ce que Freud a avancé pour le fétichisme – le désaveu et la scission du moi –, a été plusieurs fois exposé par lui au sujet des psychoses (cf. surtout l’Abrégé). Par conséquent même si, dans sa note du Fétichisme, il semble abandonner la scotomisation à son auteur pour le seul usage de la démence précoce, la question du désaveu, par l’emploi qui en est fait, se poserait aussi pour les psychoses. Rappelons donc sa critique :

« [Ce terme de] Scotomisation me paraît particulièrement impropre parce qu’il suggère que la perception est entièrement bloquée de telle sorte que le résultat est le même que lorsqu’une impression visuelle atteint le point aveugle de la rétine. » Freud refuse cette totale et originelle obtusion.

— « Dans la situation que nous considérons, au contraire, nous voyons que la perception a persisté et qu’une aétion très énergique a été soutenue pour maintenir le désaveu » (p. 15 3-154).

— « Il n’est pas vrai qu’après que l’enfant a observé la femme, il a conservé inaltérée sa croyance que la femme a un phallus » (p. 154).

— « Il a retenu cette croyance, mais aussi il l’a abandonnée » (p. 154).

2° Freud tient donc à préserver l’originalité de la notion de désaveu. Comment l’a-t-il employée, et à propos de quoi ?

— Dans l’Organisation génitale infantile (1923), la réaction des enfants à la première observation de l’absence du pénis est décrite : « Ils désavouent le fait et croient qu’ils ont dû voir un pénis, aussi bien » : ce qui est désavoué est un fait.

— Dans la Perte de la Réalité dans les névroses et les psychoses (1924), si pour Elisabeth von R. il n’y a que refoulement d’une demande pulsionnelle concernant l’amour du beau-frère, pour une psychotique aurait joué le désaveu de la mort même de la sœur, c’est-à-dire le désaveu de la réalité. (Notons ici l’usage du terme de désaveu pour la psychose.)

— Avec le Problème économique du masochisme (1924), il est question de castration désavouée.

— Dans Quelques conséquences psychologiques de la distinction anatomique entre les sexes (1925), lorsque le garçon regarde le sexe de la fille, il désavoue ce qu’il a vu.

Ces différents usages freudiens du mot se complètent et peuvent entrer dans une définition telle que nous l’avons proposée plus haut. (Paradoxalement, Laforgue avait mis le doigt sur l’importance dans le fétichisme du visuel et du regard – dont nous ne pourrons traiter ici. Mais il ne parlait que de la paranoïa et de la démence précoce.)

3° Toujours dans cet article sur le Fétichisme, Freud sépare le refoulement du désaveu : ce qui est refoulé, c’est l’affect ; le désaveu ne concerne que les représentations (Vorstellungen). On sait que Freud, par ailleurs, (Inhibition, Symptôme, Angoisse) a déclaré que l’affect ne pouvait pas subir de refoulement. Faut-il ne voir là que contradiction ? On pourrait proposer de retenir l’usage de deux optiques différentes adoptées par Freud.

Dans le cas qui nous intéresse, l’affect serait une représentation particularisée (des représentations, plutôt), dont le contexte subjectif ferait une texture unique, propre à chacun, incommunicable : ce que l’on a appelé « un vécu », caractérisant une expérience au niveau de la surprise, et arrêtée dans cette configuration première. Et nous devons reconnaître que tout ce qui est dévolu par Freud au refoulement, dans le Fétichisme, est de cet ordre : horreur de la castration éprouvée, avec le retour du refoulé, c’est-à-dire avec l’aversion pour le sexe féminin ; refoulement du souvenir lui-même, doit-on ajouter, et des circonstances du traumatisme visuel (que l’analyse pourra faire réapparaître), entraînant la persistance, le retour, de l’élément visuel déplacé sur le fétiche.

Par contre, ce qui donne lieu au désaveu mobilise les représentations qui s’organisent comme un système « scientifique », comme une loi ayant valeur générale, comme une structuration « intellectuelle » : en l’occurrence, la « théorie » sexuelle de l’enfant qui affronte la loi de la différence des sexes.

4° À l’inverse de M. Katan, je ne pense pas que l’on puisse ramener le désaveu à la dénégation. Pourtant leurs rapports méritent d’être examinés.

En disant : « le désaveu : une dénégation implicite », il faut retenir le sens courant de ce dernier terme : ce qui est dans les plis ; qui se manifeste par des actes plus que par des paroles ; ou encore, une foi qui se donne sans examen préalable ; on souligne ainsi que le désaveu reste attaché à la perception et aux représentations plutôt qu’à la verbalisation.

Or, nous ne pouvons pas ne pas remarquer que Freud prend la peine dans son article sur la Négation d’étudier les rapports entre la perception et la représentation ; il indique le « tâtonnement » à la « limite sensorielle de l’appareil psychique, dans les perceptions des sens », assurant que « la perception n’est pas un processus purement passif » : tout ceci, rappelons-le, à propos de la dénégation.

En définitive, Freud nous donne la clé de cette confrontation, toujours dans son article sur le Fétichisme : « Dans le conflit entre la pesée de la perception malencontreuse et la force du souhait opposé, un compromis est atteint, qui n’est possible que sous la domination des lois inconscientes de la pensée, – le processus primaire » (p. 154).

Cette opposition de deux croyances que nous voyons chez le fétichiste doit donc nous rappeler ce qui est dit dans la Science des Rêves au sujet de ce processus primaire et, justement, de cette propriété de « réunir les contraires » : « Des pensées contradictoires non seulement ne tendent pas à se détruire, mais encore se juxtaposent, se condensent, comme s’il n’y avait entre elles aucune contradiction, forment des compromis que nous n’admettrions jamais dans notre pensée normale… »

Rappelons encore : « Le processus primaire s’efforce de faire écouler l’excitation pour établir, grâce aux quantités d’excitation ainsi rassemblées, une identité de perception ; le processus secondaire a abandonné cette intention et l’a remplacée par une autre : atteindre une identité de pensée. »

On dirait donc que le désaveu est à la dénégation comme le processus primaire est au processus secondaire. C’est cette relation que j’ai voulu rendre par le terme d’implicite : dans l’organisation symbolique du fétichisme, ce recours au processus primaire se constitue comme une enclave dans les opérations du processus secondaire.

La scission du Moi.

Puisque le désaveu retient ce qu’il écarte, « deux courants de vie mentale10 » définissent pour Freud la scission du Moi.

Pourquoi faut-il en venir à admettre cette scission au niveau du Moi ? Ne pourrait-on pas, grâce à une métapsychologie plus économique, faire porter l’accent sur un conflit entre le Surmoi et le Moi ? Il ne semble pas. Car l’instance moralisatrice est « tournée » par le mécanisme pervers : le plaisir sexuel pouvant être atteint, tout se passe comme si le Surmoi, par ailleurs intransigeant, était repoussé et laissait faire le Ça à l’occasion de cette oscillation du Moi, de cette scission.

En poursuivant l’acmé sexuelle en tant qu’orgasme et éjaculation de l’homme, même chez l’autre, quel que soit son sexe, le pervers recherche la manifestation visible de l’invisible, l’événement par excellence du seul sexe qui soit, pour lui : celui de l’homme. (Ceci serait un des points par lesquels devraient être interprétées les particularités des perversions chez la femme, et la rareté du fétichisme chez elle, – comme modalité de sa sexualité11)

Mais, toujours à propos de la scission du Moi, écartons certaines analogies – pourtant fructueuses à survoler –, avec le dédoublement de personnalité hystérique, et avec le doute obsessionnel.

1. Le dédoublement de personnalité hystérique, décrit par la psychiatrie préfreudienne (et peut-être précurseur conceptuel de la scission), tient à deux caractères majeurs : la possibilité d’accomplir un refoulement et l’insatisfaction obligatoire du désir.

Les phantasmes inconscients12, qui soutiennent le symptôme ou l’« attaque », sont organisés autour d’un rapport sexuel où une force masculine attaque et une force féminine se défend. De sorte que ce qui se défend, de par ce phantasme lui-même, prendrait, quel que soit le sexe de l’hystérique, une qualification féminine. Ce qui est refoulé comprend les souvenirs, la séquence historique qui avaient été marqués par une exigence sexuelle. Le refoulement, par conséquent, s’adresserait moins à un aspect conceptuel, comme une théorie sexuelle de l’enfance, qu’aux circonstances traumatisantes d’un désir éprouvé, – à ce qu’on pourrait appeler l’aspect affectif du passé. Les circonstances et leurs représentations ainsi refoulées laissent donc en plan un potentiel libidinal qui ne peut suivre la voie d’une décharge orgasmique, mais qui trouve de nouvelles représentations anodines en même temps qu’une issue somatique appropriée : ainsi a lieu la métaphore hystérique. La séparation s’établit entre le corps et l’esprit, ou bien entre les agissements mécaniques, corporels, de deux « personnalités » successivement étrangères et incompréhensibles l’une pour l’autre. Si l’aboutissement est un frémissement, un trouble de la chair, il faut entendre la chair comme corps qui métaphorise le sexe, mais qui, par là, l’écarte et lui fait violence.

La castration est incluse dans le fait hystérique. Elle n’est pas fuie comme dans la névrose obsessionnelle, mais inscrite dans la métaphore même, ou plutôt dans la coupure que la métaphore surmonte. Qu’elle soit à ce point « prise en compte » dans l’hystérie, suppose la proximité du sujet quant à la castration dans l’évolution de son Œdipe. Rappelons que cette convergence est plus précoce chez la femme qui, comme le dit Freud, entre dans l’Œdipe par la castration.

Cela expliquerait qu’il faille, chez l’hystérique, que son désir reste insatisfait, au point que le plaisir, et son aspect visuel direct, l’orgasme masculin, sans métaphore, sans celle de l’amour, soit marqué de répugnance (comme pas à sauter, bagatelle dont il faut se débarrasser, et qui perturbe le « sentiment »). Ce schéma s’opposerait donc en signification au projet fétichiste.

Le paradoxe ferait que la femme hystérique emprunte à l’homme ce qu’elle ne sait pas trouver et fomenter en lui : la métaphore paternelle qui par le Nom témoigne de la Loi. Elle l’emprunte d’une manière formelle, comme symptôme, comme tracé mécanique, appareil monté auquel manque la fonction et le sens, métaphore comme figure de rhétorique, et art mineur de la parure. (Mais il n’est pas impossible que nous rejoignions par ce biais ce qui aurait pu supporter le fétichisme chez la femme.)

2. Que le doute obsessionnel ne vienne pas ici provoquer une confusion : d’autant que là encore fonctionne le désaveu. Mais d’une manière toute particulière car l’examen de ce qu’il vise révèle deux points saillants.

D’abord, – la constatation est banale –, le doute sert à maintenir le statu quo, à éviter le choix, c’est-à-dire, à revenir plutôt à celui qui a été fait préalablement : que la satisfaction du désir soit impossible. En stratégie morale, cela se traduit : devant la tentation, il n’est qu’une seule attitude : la fuite.

Pour opérer ce glissement, la question fondamentale de l’obsessionnel, celle qui ne doit pas être mise en doute, est proposée de deux manières : à autrui, et sur un sujet dévié. La question déplacée (entretenue par la curiosité obsessionnelle, les questions inattendues, « déplacées ») détourne du secret phantasmatique : d’avoir tué le père depuis toujours ; conviction qui fait de l’enfant un héros pour le désir de sa mère et qui, surtout, évite de remettre en cause la castration, considérée par là comme une affaire réglée. Sa recherche partout ailleurs appliquée, sur une trajectoire déviée, grâce au déplacement, y gagne un acharnement qu’explique l’enjeu à dissimuler. L’oscillation du doute, en écartant la castration, se confine dans un débat intellectuel, théorique (au contraire de la démarche hystérique). Se concentrant sur des faits mineurs, elle peut parfois se rapprocher de sa question centrale : ainsi chez tel obsédé la rumination peut se résumer à cette formule : « Ai-je voulu tuer mon père dans mon enfance ? », grâce à quoi, l’idée centrale, l’assurance inouïe, « je l’ai tué », se trouve enfouie sous les nuances du vouloir.

Dans l’exemple de Freud, l’obsessionnel qui désavouait13 la mort réelle de son père, tout en la reconnaissant, posait sa question sur le plan de la contingence de cette mort : il aurait pu, en effet, ce père, en d’autres circonstances, être encore vivant. Le débat de l’obsessionnel se situe toujours ailleurs, tant au point de vue de la pièce centrale de son phantasme, que par rapport à l’accès à un plaisir sexuel, en préservant d’identiques proportions dans cette transposition.

Chez le fétichiste, au contraire, il y a une remarquable correspondance entre la question fondamentale que vise le désaveu (la castration, la différence des sexes), en plein centre de la cible, et un plaisir sexuel bien délimité, convergeant sur l’objet-fétiche. Si dans le jeu de la séduction et de l’amour, l’hystérique succombe, mais sans plaisir, et l’obsessionnel triomphe par l’exercice d’une puissance, le pervers atteint un certain plaisir, malgré tout.

3. Il conviendrait encore d’envisager les relations que cette scission du Moi, au sens de la perversion, peut entretenir avec d’autres aspects de la séparation. En somme, nous constatons que la scission du Moi intervient lorsque le sujet aborde un manque insurmontable et qu’il l’identifie au mystère soulevé par la différence des sexes.

L’autorité à laquelle peut avoir ou non à se soumettre le désir détermine le jeu de la permanence ou de l’évanouissement du sujet, et fie aussi l’usage de la négation à l’exigence morale dans son alternative du permis et du défendu, du oui et du non. Chez l’enfant la première expression volontaire de la négation, apparaissant entre le quinzième et le dix-huitième mois14 montre la concordance chronologique entre l’expression négative et la conscience qu’a l’enfant de son identité, c’est-à-dire de ses différences ; bien avant de pouvoir opposer verbalement le Je au Moi, il indique, par cet usage mimique de la négation, ses premières possibilités de retour sur lui-même, de contrôle de ses pulsions, pouvant s’opposer à autrui comme à lui-même. Ainsi devrions-nous dater de cette étape les premières manifestations du Surmoi, comme, à la fois, de l’accès à la refente du Sujet : car l’interdit ne se détache pas d’une duplication, postulée par l’intention morale, et qui se soutient aussi bien par le regard jeté en arrière, que par la transcendance du Je qui s’efface et persiste dans ce projet.

Cette scission du Moi n’est donc pas sans rapport avec la refente15 du Sujet dans sa rencontre avec le signifiant, par ce décalage qui existe dans le discours entre le sujet de l’énoncé et celui de l’énonciation.

On serait également amené à introduire ici la permanence de la portée du désir, quelle que soit la satisfaction obtenue, au-delà des objets, du plaisir et de ses degrés. Mais aussi, parallèlement, la douleur, autrement plus durable que la volupté, vient servir de fond pour poser l’interrogation, et l’angoisse, d’un accroissement devenant à tel point intolérable, que la mort puisse être souhaitée. Ici encore, une coupure s’inscrit, en rapport avec la douleur et la puissance du désir, comme une limite, une séparation16 qui cerne le lieu douloureux, à partir de quoi le sujet se met sous l’indice de la mort.

Il est probable que le pervers, attentif à un plaisir déterminé, en vienne à confondre le désir avec la douleur. Ceci pourrait avoir son intérêt dans l’analyse du masochisme.

Le pervers serait, par conséquent, plus directement en prise sur la situation existentielle d’une déréliction. Cette disposition œuvrant tant à son malheur qu’à sa plus exacte appréhension des différences.

Cet ensemble de coupures, de scissions, envisagées sur des plans différents, s’organise en des constellations variées qui devraient correspondre aux divers aspects des perversions, à situer, en définitive, par rapport à ce que l’on peut nommer le narcissisme.

La scission du Moi pervers, grâce au désaveu appliqué à un thème précis et central, serait donc comme un rappel, une reproduction organisée, un mécanisme témoin des refentes du sujet, cette coupure étant transposée et imagée, visualisée, et « objectivée », avec le fétiche.

L’objet-fétiche.

On sait l’équilibre auquel doit être soumis l’objet-fétiche17. Il apparaît, face aux scissions du sujet, comme une contrepartie.

On lui a noté déjà un caractère majeur : d’être délimité spatialement, immuable, « ferme » pourrait-on dire, identique, sans fluctuations physiques, bref transcendant. Cette pérennité, à propos de laquelle tout un métabolisme de significations pourra se développer, n’est pas sans évoquer la permanence du désir, et la longue portée de la douleur par rapport au plaisir. Ainsi faut-il que le fétiche soit un objet – de douleur, – pour être malmené, en souffrance, ou mortifié, – dévalorisé, provoquant la répulsion.

Mais il reste un témoin sans défaillance, sorte de mètre mental. Délimité, coupé de son appartenance corporelle, mais dans une continuité rappelée avec le corps : voici d’abord le plus courant, la chaussure, corne et sabot, prolongement somatique, et aussi tout ce qui a touché au corps, les vêtements, ce qui s’en détache ou en émane, ainsi l’odeur ou même le regard (d’autant que la vision est toujours en cause). Tel est donc l’autre caractère commun aux fétiches.

Cette partie, cette limitation, fournit, avec l’évidente référence à la castration, un point d’arrêt à une possible relation avec le Tout. Cette partie fermée sur elle-même trace une frontière à l’Inconnu et au Manque. Au-delà de cet objet, commence une démarche insolite, et l’horreur qui peut s’y attacher. Peut-être faudrait-il voir dans cette conjuration le point de fuite dont le pervers s’écarte : la mère conçue comme le danger du Tout, toujours présente dans la femme.

Que l’objet soit unique, cela aussi apparaît nécessaire : sorte de défilé obligé pour l’irruption libidinale et l’orgasme.

Mais surtout, trait capital, l’objet, quel qu’il soit, sert de cache, est un voile qui laisse supposer et donne à voir à travers son prosaïsme, voile d’abord posé sur un corps.

Entre le peu de sens, la banalité de l’objet et le trop de sens du fétiche engagé dans le jeu libidinal, une oscillation s’établit qu’il faut bien prendre en considération, et selon les structures du langage18.

L’oscillation métaphoro-métonymique.

Ce virage de sens au niveau du fétiche, où se clôt le phantasme, pour que la limite soit franchie avec l’orgasme, nous le décrivons comme oscillation et sommation métaphoro-métonymique.

1. Avec la métonymie, l’objet « n’est que ça », dans sa banalité parfois souillée et répugnante, se rapproche du rien, préparant son effet scandaleux par rapport au but sexuel.

Donc, partie, prolongement simple du corps maternel, trame de l’écran qui cache, feutrage du vêtement, ce courant métonymique est celui qui couvre et dissimule, qui écarte le sexuel. Une observation récente d’un cas où le prépuce prenait valeur de fétiche répond bien à cet effet19.

Même la femme et le pénis semblent pouvoir jouer ce rôle. La métonymie se révèle ici par un autre trait : la réduction. La femme ou le pénis sont réduits à une description linéaire, parcourus par les caresses ou le regard, dans un interminable recensement de détails où se perd une contemplation illimitée. Il faut remarquer, qu’il s’agisse de perversion latente ou affichée, comme cette contemplation sert à la fascination. Elle est le courant métonymique qui canalise l’attention sur des riens, sur une succession d’instants banaux mais retenant une charge future20.

Le dépouillement des enveloppes (le strip-tease dans une certaine « optique ») s’arrête à une limite, il ne se poursuit pas au-delà d’une surface, jusqu’à un décharnement, un passage à l’os, au squelette, objet inanimé et immuable comme le fétiche-type ; il n’aboutit pas non plus à une conclusion sexuelle. Ce qui compte dans cette limitation c’est avant tout la réglé, c’est-à-dire l’accord commun des regards. Ce sont les regards, ceux des autres, qui prennent, dans l’assistance, le relais fétichiste. Contre eux, contre leur partage, bute la poursuite du dépouillement.

Ce détour n’est pas vain pour notre recherche : l’objet, d’individuel et anonyme qu’il aurait pu être, passe dans un domaine collectif de règles. La limite et le rien possible auxquels on se heurte faisant aller du particulier à la règle commune, celle du sacré ou de l’art, aussi bien.

2. Venons-en à la métaphore. Freud avait remarqué qu’il n’y avait pas nécessairement de rapport entre la forme du fétiche et celle du pénis : rien, justement, pas même dans la forme, ne permet de poursuivre la métonymie. Un saut, par-delà toute coupure (et castration), donne accès à la métaphore du pénis maternel : cette métamorphose surgit comme un plein de sens, une idéalisation, dans la mesure où le voile est levé – comme une révélation merveilleuse. On comprend donc qu’il faille que le sens de la levée orgasmique, le pénis, organe de plaisir primordial pour le fétichiste, apparaisse de rien et se substitue métaphoriquement aux caractéristiques métonymiques de l’objet. Le tour de passe-passe imprime, à toutes les données descriptives concernant le corps et la femme, le sceau du pénis.

Ce décalage entre l’effet métonymique et le dépassement métaphorique n’est pas sans amener la résonance, chez le sujet, de sa refente.

De cette confrontation où le sens métonymique s’abolit pour donner cours au sens métaphorique, lui-même susceptible de retour au premier non-sens (ou peu de sens) où se limite la métonymie, de cette sommation se dégage une différence qui s’annule : à partir d’elle émerge, en un instant d’éclat (de brillance), le phallus. Moyennant quoi cette unité postulée par la scission, et qui concerne le sujet lui-même, se met en perspective comme narcissisme.

Le fétichiste (et le pervers) dispose de ce plain-pied avec la puissance narcissique, celle qui donne le moyen de s’aimer soi-même : à ce titre, il trouve dans sa perversion, tout en en étant par là tributaire, obligé de s’y retremper à chaque fois, cette « érection » narcissique qui le soutient. Qu’elle vienne à manquer, que le fétiche ne puisse fonctionner comme tel, et la décompensation qui s’ensuit prendra la forme d’une dépression ; raison pour laquelle le sujet viendra consulter. Ce point est important quant à la théorie des dépressions et de la psychose maniaco-dépressive, dans leurs rapports avec le fétichisme.

Narcissisme phallique.

Cet équilibre de sens contradictoires, souvent mis en évidence (par exemple à propos du transvestisme21, où justement le vêtement prend une signification qui n’est pas étrangère à ce qui a été dit de la métonymie), montre qu’à l’occasion de ces oppositions, de ces oscillations, se produit la phanérèse phallique : en atteignant un terme par une disqualification des significations qui s’affrontent et s’annulent. À ce point correspond l’extrême limite du phantasme, et sa rupture, dans une zone de « silence » des représentations, de manque, au sommet de l’équilibre métaphoro-métonymique. Le résultat, du côté du sujet, est un virage entraîné par cette faillite des raisons et de la logique des lois, de leurs conflits dynamiques et de leurs représentations. De sorte que ce qui s’affirme à cet instant se résume dans la nécessité, comme dernier recours, de la solution énergétique, économique22. Notons que ceci ne postule pas une position théorique de notre part : cette prédilection de l’économique, supplantant le sens, doit être vue comme une particularité propre aux perversions.

M. Blanchot23 a parfaitement mis en évidence, à partir de Saint-Just, le sens de cette énergie dans Sade : « Ce n’est pas selon le plus ou le moins de vertu ou de vice que les êtres sont heureux ou sont malheureux, mais selon l’énergie dont ils font preuve », car « le bonheur tient à l’énergie des principes, il ne saurait y en avoir pour celui qui flotte sans cesse » (p. 32).

Conjointement, la montée orgasmique, chez le sujet, prend le relais des significations oscillant sur le fétiche. Il n’est plus question de « différence » entre métaphorique et métonymique : la force, la puissance de l’orgasme s’impose comme quantité « libre » (d’où ce registre économique qui s’articule très étroitement avec l’aspect « physiologique » de l’énergie) et comme différence « pure », comme unité, opposée à celle du sens. Cette accession du pénis (anatomique, maternel, du temps métaphorique) au phallus unitaire (lieu du désir sans contingence) constitue l’issue terminale, liée à des conditions très étroites, où le fétichiste puise, en retour, l’élan orgasmique de son propre désir.

Ces conditions comprennent, parmi celles qui ont été déjà indiquées, une neutralisation des lois, mais d’une manière extemporanée. C’est au cours de la « crise » sexuelle, à son acmé, que pour un instant se dévoile le phallus dans la durée du flux séminal. Après quoi, l’objet reprend sa pesanteur métonymique (— ce n’est qu’une chaussure…) pour être mis en réserve pour une future répétition. Le souvenir d’une cérémonie demeure, l’objet maintenant gardé comme reliquat – ou relique. C’est-à-dire que le sujet vit pour la mémoire de ce qui s’est passé et qui pourrait se reproduire, pour le temps où la force phallique devient tangible. Cette sorte de nostalgie donne aux allures du pervers ce rien de voilé qui n’est ni tout à fait une tristesse, ni un deuil (encore que nous puissions y voir cet entre-deux où se profilerait une inflexion mélancolique).

La différence des sexes.

Cette prédominance du pénis visible est étroitement liée au désaveu de la différence des sexes.

C’est au mystère de cette différence, à ce point ultime où la Loi seule prend la charge d’une réalité, que se heurte le pervers qui tente de prévaloir sur la Loi qui dit : « c’est ainsi ».

Ce mystère, référé à une autorité toute-puissante, celle du père idéalisé, prépare à la castration.

Nous avons vu que les névrosés s’ingénient soit à fuir, soit à « contrôler » une castration nettement identifiée.

Le pervers, au contraire, tente de faire disparaître l’obstacle. Dans ce qui le guide, nous discernons la suprématie d’un pôle visible qui prime toute la sexualité : le pénis.

On pourrait avancer que même la femme homosexuelle, d’un certain type, subit cette subordination : pour elle, le pénis de l’homme devant être tenu hors de portée de la castration, c’est-à-dire à l’écart d’une réalisation dans un rapport hétéro-sexuel, reste une visée intouchable, un but lointain, mais aussi ce pour quoi s’épuise son désir toujours renouvelé, et sous l’invocation de quoi se poursuivent les relations homosexuelles. La féminité ainsi exacerbée servant en quelque sorte de point d’appel pour ce pénis virtuel, qui doit rester caché.

Le fétichiste exige au contraire un écrasement de la féminité sous la marque du pénis – fétiche, moyennant quoi elle peut être tolérée en arrière-plan.

Cette relation à la féminité est le plus souvent interprétée par rapport à la mère, d’une manière d’ailleurs contradictoire : soit qu’il s’agisse de fuir un danger (pour l’homosexuel, selon Gilles-pie qui constate cette évidence, le rapport hétéro-sexuel) pour retrouver l’union rassurante avec la mère ; soit que celle-ci représente le danger même.

Le centrage sur un seul sexe porteur du pénis visible (à l’abri de la castration phallique), n’exclut pas pour autant la bisexualité phantasmatique d’une androgynie équipollente, allant jusqu’à se soutenir par la référence aux vestiges anatomiques et hormonaux correspondants.

Une conséquence de cette surimpression, où le manque se trouve ramené au sexe de la femme, sera d’instituer un univers de réciprocité totale, d’égalité sur un terrain commun, que soit invoqué celui du plaisir ou celui de l’amour. Ainsi précisées les conditions de la lutte et l’arme choisie, blasonnée par le pénis, égales pour chacun, la démarche perverse, dont on aperçoit les analogies avec le jeu, ou le sport, ne vise en fait qu’à une hiérarchie, une domination, un assujettissement24, dépendant, au départ, d’une force au-delà des significations et des dialectiques spécieuses, qui ne tient qu’à la manifestation de la différence phallique. Nous ne sommes donc pas du tout dans le registre obsessionnel, où le phallus est établi en permanence. L’épreuve est une montée que l’on peut qualifier paradoxalement de « spirituelle » (si nous donnons à la chair le sens de la rencontre hétéro-sexuelle), qui n’a heu qu’après que l’unification sous l’ordre pénien ait été assurée.

De sorte que le plaisir, ou la jouissance, pour l’autre comme pour le sujet, sont tributaires du modèle visible offert par l’activité du pénis.

Le double.

Cette réciprocité initiale, et l’apparente réversibilité des situations, peuvent prendre figure à propos de ce double, quelle que soit sa nature, où le sujet se reconnaît, non point d’une manière partielle, fragmentaire, mais dans un ensemble donnant une impression de complétude. Qu’il soit reflet, ressemblance mécanique, projection lumineuse, dans un sens métonymique, ou qu’il propose l’étrange métaphore de se substituer au sujet lui-même, cette oscillation possible est levée par la différence découverte et qui rompt le charme et la fascination : par la différence phallique impossible à doubler. Une réflexion de Cocteau dit bien cela : un auteur original ne peut pas copier ; il lui suffit donc de copier pour être original.

Pour l’obsessionnel, le double participe aux effets du doute, pour renforcer une symétrie, corriger tout écart qui pourrait la faire chanceler : l’esclave qui surveille le maître.

Le goût du pervers pour les miroirs peut prendre une allure démonstrative, au-delà même de leur portée : il en tire plus encore, image de lui-même, qui sait, comme pour des considérations théoriques, qu’une différence le distingue toujours du double.

Une idéologie.

La progression qui doit négliger par première intention la différence des sexes, n’en comporte pas moins une dynamique et des protagonistes, à condition que ceux-ci n’offrent plus un rappel immaîtrisé de cette différence qu’est la chair.

L’aventure, avec son ascension et ses chutes, suit une voie vers la désincarnation : des souffles plutôt que des chairs (voyez-le Baphomet) où cependant chaque élément qui combat conserve sa spécification, sa spécialité pneumatique, une passion libidinale.

Cette organisation mérite l’examen, parce qu’elle confère à l’idéologie gnostique qui peut entraîner le pervers un profil assez accusé pour être reconnu d’une manière symptomatique.

Nous avons vu que sa dynamique consiste à préserver une Puissance sur laquelle nulle faille, nulle castration phantasmée, ne puisse avoir de prise. Cette image superpaternelle, de narcissisme dit « phallique », ne peut subir aucune atteinte, sauf dans l’acte pervers : elle reste séparée des Puissances du Mal.

Cette dichotomie originelle et absolue entre la Perfection ou le Bien, et ce qui s’y oppose, le Mal, conduit à une position nettement manichéenne.

La création, dans cette perspective, revient au Dieu inférieur, au démiurge maléfique, auteur du monde des Ténèbres, qui affronte celui de la Lumière, le Dieu Inconnu et Inconnaissable. Comme entre eux il n’y a point de médiation possible, la progression humaine ne peut s’accomplir que par la séparation de ces deux courants et par un retour au Dieu Inconnu.

Les puissances du Mal dont il y aurait lieu de se libérer se répartissent à plusieurs niveaux mais finissent par englober tous les biens de ce monde, et l’âme « inférieure », et le temps et l’histoire, et les passions qui minent par la chair (les prosartîmata de Basilide).

Dans cette marche à la Lumière, la femme paraît éminemment ambivalente, sinon totalement du côté du Mal.

Si, dans une optique franchement phallique, les relations mythiques et exemplaires écartent la femme d’une Trinité idéale, avec le Père, le Fils et le Phallus (pur signifiant, Saint-Esprit), système où l’obsessionnel peut garder avec sa mère une relation de désir, pour la gnose une telle séparation n’est pas toujours atteinte25. Comme pour la surimpression du pénis à la mère, nous voyons une étroite participation de la Mère à la Trinité en tant que Sophia, Personne féminine, Saint-Esprit, Paraclet à venir. Pour d’autres gnostiques, dans le sens même des théories kleiniennes, la mère mauvaise voisine avec la bonne mère26. La femme est donc du côté du démiurge : elle peut perdre comme elle peut sauver. (Et dans ce cas, cette tentative de divinisation ne signifierait-elle pas une mise à l’écart, quand même, au plus loin, de la puissance maléfique27 ?)

Pour le fétichiste, la femme reste une menace irréductible, quoique pouvant être tenue à distance, exorcisée, par le moyen du fétiche, en vue de la puissance phallique.

Dans cette progression du sujet selon une trajectoire qui doit le libérer des puissances du Mal, la connaissance salvatrice (autrement dit la gnose) joue un rôle de premier plan. Le Mal, pour le pervers, nous le savons, est cette horreur entr’aperçue dans l’image traumatisante de l’enfance, de la castration. Il ne s’agit point ici de compter sur une vertu obsessionnelle, c’est-à-dire sur tout ce qui pourrait s’apparenter au travail (la logique, la philosophie, ou les voies du discours), mais, aux antipodes, sur la révélation attendue ou l’illumination de l’initié. Cette ascension vers la Lumière entretient l’ésotérisme, sa liturgie, sa mystique des lettres et des nombres.

Ainsi voit-on le pervers « sentir » l’impalpable, exercer son flair très réel dans les choses du goût, déceler les qualités impondérables des œuvres et des hommes. Sa secte, son clan, sa chapelle réunissent ceux qui, comme lui « affranchis », possèdent ce même secret de sensibilité.

Ce qui frappe encore chez lui, c’est un « certain » savoir : être au courant, prendre le vent, connaître les usages, être au fait, entretenir l’éclectisme, ou affermir une véritable érudition. Et cette limite autour de ceux qui savent, portant sa nuance de mépris, ne va pas sans un prosélytisme qui accuse encore les distinctions. D’ailleurs, ce penchant à la moralisation qui stigmatise, ou doucement reproche, ou distille l’éloge, nous le voyons servir à l’intérieur même de son entreprise érotique, comme l’indice sérieusement assumé, sans humour, de la Loi qui sert de référence, celle-là même qui sera tournée, condition indispensable pour provoquer cet humour noir inscrit, par exemple, dans l’œuvre de Sade, – ce prêcheur insolite.

Vouloir pervertir, l’étrange propos, ressortit à cette séduction possible, la sédition de l’instant, pour faire transgresser autrui et se retrouver soi-même ailleurs que là où le conduit la complicité – ou la défaillance.

Mais le point qui nous intéresse au premier chef dans cette trajectoire, est l’effet de rédemption qui est dévolu à la chute elle-même. Le chrétien, dans une hérésie qui adopte une optique semblable (l’antinomisme), ne se tient plus pour soumis à la Loi : l’enfreindre, s’adonner volontairement à la chute, devient un moyen personnel pour ne point faire violence à ce qui doit avoir lieu, et suivre ainsi la Voie. On sait les débordements sexuels systématiques auxquels certains gnostiques ont pu se livrer, – même en faisant la part de trop pieuses calomnies répondant au souci de déconsidérer ces déviations religieuses.

Ici transparaît un autre trait du pervers qui mérite d’être mis en valeur. Sensible au Bien comme, évidemment, au Mal, en ayant toujours le partage en vue, il franchit la Loi pour obtenir sa rénovation narcissique (sa rédemption, dirait-on) malgré tout grâce au sexe, et sa perdition, par l’affaissement et la fin de l’orgasme.

La chute est un thème majeur pour la question qui nous occupe. Combien de pervers l’envisagent comme une nécessité, provoquent les catastrophes qui les font sombrer ? D’autres deviennent les poètes maudits ; d’autres encore, pour qui une telle option ne semble même pas se poser, par leur cynisme forcent assez le ton pour indiquer contre quel ordre ils œuvrent et quelles puissances ils provoquent. Les rencontres et les contacts sordides ont toujours ce délice des plus grandes extrémités tenues en joue.

Mais il faudrait serrer de plus près cette conception par rapport à une décadence reconnue : qu’elle soit une menace historique (et le rôle de Byzance ne saurait être surestimé dans le développement de la gnose), une éventualité psychique, tant sur le plan d’un désespoir, que selon les courants d’idées, ou les étapes d’un art, jugés à leur zénith et déjà près du déclin.

Certaines dépressions des pervers sont du même esprit : elles expriment la pente elle-même.

Or, cette chute, cet écoulement vers les Ténèbres (pensez encore au deuxième acte de Tristan) s’orientent toujours à l’inverse d’une ascension possible, d’une érection, en visant son déclin.

On aura reconnu à cette description les linéaments des aspirations gnostiques28 Ce rapprochement avec le fétichisme (et les perversions) peut paraître forcé. Si l’incidence sexuelle ne saurait être discutée en ce qui concerne la gnose, aussi bien dans une ligne de conduite morale en fonction de la chute, que dans les transpositions des engendrements mythiques, où trouverons-nous le fétiche, positivement identifiable ? Il faut, sans doute, désigner l’icône. Distincte de tout autre objet sacré du culte, elle ne se donne pas comme substance sacrée, mais comme représentation ; elle s’interpose comme voile, ou linge (mandilion) ; elle précède, ayant sa place dans l’iconostase, le sanctuaire. Inassimilable au mystère divin, elle donne à voir, dans la lumière de l’Esprit Saint, la Sainte Face. Mais il faut, en même temps, souligner sa vulnérabilité et son pouvoir d’occultation, puisque historiquement la querelle iconoclaste a été justement, pour des esprits conséquents, cette contestation dont nous ne pouvons pas nous empêcher de voir l’équivalent symbolique, dans le temps, de l’oscillation métaphoro-métonymique.

Si un rapprochement est loisible entre l’idéologie gnostique et la structure perverse et fétichiste, il doit faire saillir ce même temps mythique, cette même intemporalité propre tant à la gnose qu’à « l’instant » fétichiste où les significations discursives s’abolissent dans le plaisir et l’énergie orgasmique, – hors du temps. Il faut encore citer Blanchot, à propos de ce qui pour Sade est le régime révolutionnaire : « Le temps pur où l’histoire suspendue fait époque, ce temps de l’entre-temps où entre les anciennes lois et les lois nouvelles règne le silence de l’absence des lois, cet intervalle qui correspond précisément à l’entre-dire où tout cesse et tout s’arrête, y compris l’éternelle pulsion parlante parce qu’il n’est plus alors d’interdit. Moment d’excès, de dissolution et d’énergie durant lequel – quelques années plus tard, Hegel le dira – l’être n’est plus que le mouvement de l’infini qui se supprime soi-même et naît sans cesse dans sa disparition, « bacchanale de la vérité où nul ne saurait rester sobre ». Cet instant, toujours en instance, de la frénésie silencieuse est aussi celui où l’homme, dans une cessation où il s’affirme, atteint sa vraie souveraineté, n’étant plus seulement lui-même, n’étant pas seulement la nature – l’homme naturel –, mais ce que n’est jamais la nature, la conscience du pouvoir infini de destruction, c’est-à-dire de négation, par lequel sans cesse elle se fait et se défait » (P – 39-40).

Une autre articulation a été proposée29 entre le versant ascendant et mégalomaniaque et le versant descendant et dépressif de la gnose et, du côté psychopathologique, la structure maniaco-dépressive. Ceci n’a rien de contradictoire. Au contraire, une relation plus précise peut même être formulée.

Le fétichisme concentre, dans un raccourci axé sur l’intemporel du dépassement phallique, les deux actes du mouvement d’ascension, de transgression et de chute, passant du sens au plan énergétique. En somme, l’intumescence et la détumescence pénienne reprises à des niveaux parallèles différents. Le fétiche serait donc la clé, ou la cheville, qui verrouille ces processus sur le centre d’un temps mythique, intemporel. Que le fétiche vienne à disparaître, dans sa réalité physique (qui met en cause, bien entendu, la mort elle-même), ou dans sa fonction d’équilibre des pulsions, et cet intemporel se défait (comme les murs d’eau sous la verge et la main de Moïse dans la Mer Rouge, Exode, 14, 15 à 29) pour donner cours à ce qui caractérise en effet la maniaco-dépressive, ce déroulement temporel, ce cycle aux deux temps, rythmé selon deux ordres, du Bien et du Mal, séparés justement par leurs périodes. Ainsi aurions-nous le lien qui unirait la structure perverse à certains développements cliniques, tant à type d’excitation hypomaniaque, que surtout sous forme de dépressions cycliques.

L’approche diagnostique et dynamique gagnerait donc à ne pas exclure l’orientation idéologique du sujet.

Cependant il faut ajouter au plus vite la pièce centrale de cet édifice théorique et qui apparaît en tant que manque dans la gnose : la médiation fondamentale, sans laquelle cette position ne peut être dépassée : cette pièce centrale est la mort du Père, le meurtre du Père, ou en d’autres termes, la mort de Dieu. Sans elle, sans sa médiation, majeure, nous restons dans le domaine de la toute-puissance paternelle (pénienne), du Père Idéalisé vu par les yeux de l’enfant, hors de la castration. Tel est le cas du fétichisme (et des perversions) pour leur structure globale, sauf pour l’instant « intemporel », phallique, où, en éclair, s’impose le meurtre phantasmatique inconscient du Père.

Sur ce plan, le freudisme s’écarte, comme on l’a dit30, très nettement, de tout gnosticisme, et ceci pour deux raisons précises. Freud n’a jamais répudié une visée scientifique, au péril même de trop faciles accusations de scientisme, sachant que l’illusion se tient plutôt du côté de l’illumination (voyez l’Avenir d’une illusion). Mais surtout, dans son message terminal, dans Moïse et le monothéisme, où il laisse voir qu’il n’a eu de cesse qu’il n’ait proféré ce qui brûlait d’être dit dans toute son œuvre, il scelle dans la théorie analytique l’irréductible symbolisation, définitivement détectée au cœur de l’homme, celle de la mort et du meurtre du Père. Rien que par ce seul point, Freud se détachait de toute gnose. (Et contrairement à ce qu’a pu avancer D. Bakan31 à partir d’habiles rapprochements, la découverte freudienne se place au-delà non seulement d’une tradition mais aussi d’une gnose.)

Il semble bien que la perversion soit à la gnose ce que la névrose obsessionnelle est à une religion de tradition ritualisée.

La gnose est une contestation permanente de la Loi, sans recours à la médiation. On conçoit qu’une religion ne s’affirme qu’après avoir eu à se dégager de courants gnostiques, non sans qu’elle ait à en subir les attraits, à y revenir pour de partiels emprunts, et pour son évolution.

Il faut encore remarquer que la gnose constitue une sorte d’état de prolifération, de fermentation, où la découverte, le dévoilement, trouvent un terrain propice et les conditions nécessaires à l’invention qui fonde l’objet sacré ou esthétique.

Le pervers se trouve donc en bonne place pour les renversements et les révolutions qui font progresser les choix culturels. Dans ce sillage, pourront s’éclairer les mécanismes de la sublimation. Mais à l’effort obsessionnel sera donné d’asseoir le détail des recherches, la procédure de la Loi, et l’obédience rituelle, la fixation liturgique, et les pressions qui imposent ; la structure perverse à elle seule risque de se perdre en de continuelles transformations, remises en question et réformes, ou dans les aléas et les velléités d’une vie aventureuse et fulgurante.

Les Lois.

Tout se passe chez le pervers comme s’il devait avant tout, sans cesse, transgresser une loi, comme s’il avait, de plus, à y substituer la loi de son désir32.

Voyez encore Sade : « Obéir aux lois, cela n’est pas clair », ou encore : « J’ose assurer que l’inceste devrait être la loi de tout gouvernement dont la fraternité est la base. »

L’attitude du pervers à l’égard du mensonge est exemplaire : de son côté, il ne saurait mentir puisque cette duplicité ne lui est même pas nécessaire ; ses règles, ses points de vue sont suffisamment mobiles, pour être remaniés selon les circonstances. (Si l’hystérique « suit » l’opinion de celui à qui s’adresse sa séduction, si sa suggestibilité vient renforcer son piège, le pervers est fixé à cette loi à transgresser, avant tout, quitte à contredire.)

Le malaise que provoquent certains pervers tient sans doute à cette mobilité, à cette pente à toujours « jouer », et à supposer que d’une manière tacite ce sont leurs propres règles qui déterminent le jeu. Ainsi en viennent-ils, sous prétexte d’amour de la « vérité », à franchir telles réserves de silence, cette franchise perverse ne pouvant que heurter ou scandaliser. Il y aurait à y joindre cette brillance activement soutenue, dans un style « sur la brèche » – à entendre même, au sens propre, sur le « refend » –, qui ne veut rien laisser échapper d’une modification possible des lois, de la mode, de ce qui se dit ou se fait, pour une plus parfaite correction, à surpasser.

Mais quelle est cette loi à désavouer ? Nous avons vu que nous pouvions désigner, à travers celle de la castration, la différence des sexes. La conséquence qui en découle est une perte de sens des rapports hétérosexuels et de la procréation correspondante. Cependant, la démarche perverse, fondée sur le désaveu, ne les exclut pas radicalement : elle les subordonne à la prépondérance du plaisir visible, pénien. Ainsi les rapports hétérosexuels sont revalorisés sous l’autorité du fétiche. De même, la procréation peut devenir l’apanage phantasmatique de l’homme, jusque sur le plan mythique de la création originelle.

Il faut remarquer que la Loi en question, la différence des sexes, a ceci de particulier qu’elle réunit d’une manière prépondérante l’aspect scientifique et l’aspect moral, comme s’il s’agissait d’une « surdétermination ». Le désaveu porte au point précis où sans détour se rejoignent ces deux courants. On pourrait dire que la différence des sexes a une valeur apodictique. À cette nécessité tant logique (comment penser le sexe sans cette différence ?) que biologique, ou physiologique, le pervers apporte son désaveu.

Il a entretenu l’espoir, par exemple, de voir les recherches concernant le sexe chromosomique démontrer qu’un homme peut être en réalité, pour lui, c’est-à-dire, profondément, en substance, plus femme qu’homme. Il souhaite ce nivellement à partir duquel pourra s’exercer l’affirmation phallique dans le cadre exclusif de sa perversion. Entendons-nous : si la bisexualité est arguée, c’est dans un but tout à fait différent de ce que pourrait poser une théorie scientifique comme le freudisme ; elle ne sert qu’à confondre, pour permettre ensuite d’avancer que la femme a un pénis, à l’écart de toute castration.

Mais cette assurance apodictique est elle-même spécieuse : nous voulons dire qu’elle dépend plus qu’il ne paraît de la loi morale. Et si nous comparons (nullement par hasard), « le père est mortel » à l’assertion « le père est mort à cinq heures », il n’est pas certain, comme la clinique nous le montre abondamment, et celle de la perversion surtout, que ce caractère apodictique ne puisse être lui-même altéré.

Il faut donc envisager la loi morale, c’est-à-dire, la prohibition de l’inceste et les prescriptions qui en découlent. Cette loi est toujours une restriction quant au désir : elle assure son refoulement. Ainsi, pour le fétichiste, le désaveu de la loi correspond-il à l’exaltation d’un désir en suspens, non pas comme se nouant à un objet, mais représenté par l’érection d’un objet quelconque.

On a voulu opposer la loi scientifique à la loi morale sur le plan des forces : celle-ci les restreignant, celle-là donnant leur plein essor aux forces de la Nature, selon son expansion (Nietzsche). Il n’est pas certain que, pour ce qui est de la libido, la restriction du désir par la prohibition lui fasse perdre de sa « force » ; inversement, toujours par rapport au désir, ce que nous pouvons attendre des moyens scientifiques se trouve bridé par ces mêmes lois qui indiquent l’étroite voie à suivre, sans expédient.

Tout ceci nous démontrerait ce que le pervers expose par la très précise élection de ce sur quoi s’applique son désaveu : car la différence des sexes ne peut se concevoir qu’en fonction de la loi morale. De sorte que le mystère irréfragable de la différence des sexes ne peut être pris en charge que par la loi morale et résolu par l’union amoureuse.

Or, pour le pervers, cette loi, à son tour, est tributaire du Père Idéalisé. Plus même, leur équivalence se trouve fortement accusée. La toute-puissance du Père fait dépendre de son bon vouloir, de son arbitraire toutes les lois. Le Père Idéalisé se confond avec la loi. Il ne s’agit donc pas du Père selon la loi succédant à l’Œdipe et à la castration, et qui figure avec la mémoire de sa mort l’universelle Ananké.

La transgression concerne une loi relative au Père Idéalisé, ou plutôt un monde de Règles qui dépendent d’une autorité particulière. Contre elles, s’élève la loi du désir et du plaisir du pervers. Elle ne trouve sa puissance que par la transgression, la destruction momentanée de l’autre loi : ce qui équivaut à la mort perpétrée du Père Idéalisé dans l’acte pervers.

Cette vacillation de l’autorité qui soutient la loi, est désignée par Freud quand, à propos du fétichisme et du danger de la castration, il pense à « l’adulte » qui « peut éprouver peut-être une panique semblable quand monte la clameur « le trône ou l’autel sont en danger », entraînant des conséquences tout aussi illogiques33 ».

La transgression est comparable au désaveu : et dans l’instant où l’évanouissement que procure le plaisir fait disparaître la pesée de la loi, au moment où celle du sens et l’oscillation métaphoro-métonymique cèdent le pas à la poussée « quantitative » du plaisir et du désir en suspens, la destruction de la loi et le meurtre du Père Idéalisé préparent à une réparation immédiate, fournie par l’affaissement libidinal du plaisir (d’où, en général, l’absence de culpabilité).

Sade encore : « Ce n’est que dans l’instant du silence des lois qu’éclatent les grandes actions. »

Dans cet instant où se rejoignent le plaisir et le désir, la mort du Père Idéalisé vient accomplir la déchirure de la loi : c’est la tentative renouvelée, à chaque fois avortée, pour atteindre l’image permanente du Père Mort selon la Loi.

Ce meurtre du Père a donc lieu d’une manière très localisée : à travers la loi, comme phantasme inconscient : au niveau du plaisir obtenu, donc pendant la durée limitée de ce plaisir, « hors du temps ». Cela suppose une relation étroite chez le pervers entre le plaisir, le désir et la loi. On pourrait dire que, pour lui, le plaisir est le signe que sa loi est son désir.

Le souvenir du déploiement de puissance au cours de son scénario lui sert de référence protectrice : ainsi le fétiche peut-il porter par le biais de l’évocation commémorative, ou même comme simple objet, une vertu propitiatoire (avoir un fétiche). À l’inverse, l’objet phobique concentrerait la force vindicative et déplacée, et vainement attendue, du père.

Seule la traversée de l’Œdipe et de la castration donnent accès au Père Mort, Père selon la Loi. Le pervers accepte le rapport du sexe et de son mystère à une loi : mais pour en faire une règle créée arbitrairement.

Son désaveu comprend donc, en plus, celui de cette loi scientifique, montrée par Freud, que le franchissement de l’Œdipe et de la castration permettent de ne point avoir recours aux organisations pathologiques qui par un savoir phantasmatique tentent de résoudre le mystère de la différence des sexes.

Dans l’ordre de l’Œdipe, le pervers soutient une visée meurtrière à l’égard du père, moyennant quoi l’interdiction quant à la femme du père est assumée34 : si toute femme rappelle la mère, il faut donc que la chair (femme sans pénis) soit refusée ; le rapport sexuel ne peut avoir lieu que grâce au truchement du fétiche. Cette exigence, – cette ascèse, – se présente volontiers comme un martyre et une vertu, autorisant par là le pervers à s’exposer, à faire montre de sa belle âme. Cela vient rejoindre son aisance à exiger de pouvoir changer le monde et ses lois35.

Quant à la Réalité, elle suit le sort de la Loi. Elle est aussi immuable, ou fluctuante, que les lois que l’on reconnaît. Qu’elle s’accroche aux lois scientifiques, elle en suivra l’évolution, et dans la mesure où elles ne peuvent, pour un temps donné, être ni abolies ni ignorées. La réalité se retrouve en même temps que la Loi qui en exprime le retour et se heurte au Réel qui lui impose une borne et de constantes révisions.

Mais la Réalité comporte une série d’étagements, entre eux articulés, et tributaires d’une séquelle de lois donnant par leur agencement le profil qu’a la Réalité de chacun, – seule une Loi, celle de la prohibition de l’inceste, loi morale, et scientifique depuis la psychanalyse, en étant le fondement.

Partant de ce point fixe, qui lui-même doit s’affirmer pour chaque individu par une épreuve qui n’est rien d’autre que le complexe d’Œdipe, les lois qui séparent la Réalité du phantasme apparaissent comme devant elles-mêmes poursuivre une évolution qui entraîne une transformation, un changement de la Réalité. La Loi de la prohibition, comme le complexe d’Œdipe, donne à notre inconscient son lieu, sa forme et sa structure. Ce changement de la Réalité se présente, par conséquent, comme la modification d’une frange de réalité et des lois correspondantes, mais aussi comme un rappel de cette mise à l’épreuve initiale qu’a été le complexe d’Œdipe : c’est dire l’importance de celui-ci jusque dans la démarche scientifique.

Si l’obsessionnel s’entoure de règles et d’interdits, pour ne point remettre en cause une possibilité de développement œdipien à travers la castration – ce qui lui donne l’usage d’un protocole, et les conditions d’une expérimentation, en l’amenant à explorer la portée de ses lois, leurs limites et le point à partir desquelles elles ne suffisent plus –, le pervers rappelle la nécessité du changement de la réalité, et des lois, d’une manière directe et radicale, puisqu’il met en cause, préalablement, par son désaveu, leur fondement même, avec la différence des sexes, et le rapport du Père à la Loi.

L’art, d’une manière exemplaire et totale, représenterait cette démarche, cette mise à la question des règles et des lois, en fonction de la Loi, par un mécanisme identique d’oscillation métaphoro-métonymique. Mais il faudrait encore, en esquissant une théorie de la sublimation, ce que nous ne tenterons certainement pas aujourd’hui, préciser comment la transgression de l’art prend la mesure d’une Mort avec non pas celle du Père Idéalisé mais du Père selon la Loi.

Conclusion récapitulative.

Cette présentation de la structure perverse, et principalement fétichiste, a été centrée sur le désaveu, et comme il se doit, en comparaison avec d’autres structures, en l’occurrence, l’hystérique et l’obsessionnelle.

1. Le désaveu est apparu, à l’examen, comme entraînant une réaction « en chaîne » : il lève et maintient à la fois la castration, mais aussi la différence des sexes et sa Loi.

2. Il vise ainsi le Père Idéalisé considéré comme toute-puissance, auteur de la Loi, hors de la castration ; le meurtre du Père est ainsi accompli phantasmatiquement par l’acte pervers, ce qui permet l’accès dans certains cas à la femme (mais comme porteuse de pénis). Le meurtre du Père Idéalisé se présenterait comme la transgression de la Loi.

3. Une idéologie propre au pervers peut être dessinée. Elle rend compte d’une dualité sans médiation entre le Bien et le Mal ; de la prépondérance du pénis (organe du plaisir) marquant toute sexualité et la femme, partant le rôle ambivalent de celle-ci ; de la chute comme libération. Nous retrouvons ces caractères dans la pensée manichéenne ou gnostique.

4. Le détail du scénario fétichiste expose ce processus :

a) L’objet-fétiche sert de point de rencontre à une transmutation et à une abolition du sens par l’oscillation métaphoro-métonymique. Ainsi se trouve désavouée la Réalité à travers les lois du langage.

b) L’issue en est la fascination du dévoilement phallique, l’objet pénis rejoignant le Phallus, comme lieu de désir en suspens, au-delà de tout objet, où la différence n’est plus qu’économique, quantité de puissance selon la poussée de l’orgasme.

c) Mais cette fascination est extemporanée, n’a la durée que d’un éclat, – un éclatement –, ce meurtre du Père Idéalisé ayant à chaque fois à être renouvelé au cours de l’acte pervers, comme tentative avortée pour atteindre l’image du Père selon la Loi, ou Père Mort.

Dans cet exposé ont été volontairement laissés de côté d’importants aspects du fétichisme. Ainsi il n’a pas été fait mention des identifications, ni des phantasmes, ni des discussions traditionnelles sur les pulsions, la régression, ni des justifications par des exemples cliniques, ni surtout – ce qui est loin d’être à négliger – de la généalogie, c’est-à-dire des rapports des individus d’une même lignée. Nous y reviendrons une autre fois.

Mais la question qui reste posée est de savoir l’intérêt que présente le fétichisme par rapport à toutes les autres perversions sexuelles.

Peut-on tenir la structure fétichiste comme nodale, à charge pour nous d’avoir à préciser pour chaque perversion les modalités particulières qui la caractérisent en tant que forme déviante de ce schéma ?

On ne doit pas oublier que toute perversion reste polymorphe et qu’également chacune peut participer à un tableau clinique fortement structuré dans un sens opposé à la perversion.

Pour notre part, nous pensons que chacun des traits décrits ci-dessus concerne les perversions sexuelles dans leur généralité.

Il va sans dire que certaines formes répondent mieux à cette description, l’homosexualité masculine par exemple, ou des pratiques hétérosexuelles avec effets fétichistes (voyeurisme, groupe, postiches, etc.). Même l’homosexualité de la femme, comme nous l’avons indiqué, pourrait, au moins dans une de ses organisations, ne pas faire exception. Le fétichisme chez la femme, réputé rare, ne devrait-il pas être envisagé à nouveau36 ?

Et si l’on remarque que le fétichisme peut servir de point de référence pour les névroses, les phobies par exemple, l’hypocondrie de castration (tel, à la fin de son article sur le Splitting du Moi, le cas de Freud, ainsi interprété d’une manière plausible), ou les psychoses, la paranoïa notamment, et la maniaco-dépressive, si ses relations avec la création artistique, le sacré et la sublimation, viennent à être établies, une telle position privilégiée n’aurait rien d’abusif.

Discussion

Jean-Paul Valabrega :

Je proposerai de commencer cette discussion par la notion de désaveu qui est au centre du travail de Guy Rosolato.

Le désaveu appartient à une série de concepts qui sont incontestablement freudiens ; mais parfois ils ont été nettement dégagés par Freud, et parfois seulement indiqués de façon allusive.

Ce qui nous intéresse dans cette série de concepts, c’est que trois d’entre eux acquièrent de l’importance dans certaines recherches contemporaines. Ils deviennent, notamment, fondamentaux pour les auteurs qui ont en vue la théorie de la psychose et de la perversion, bien davantage que pour la névrose.

Voici comment on pourrait dresser cette liste : il y a d’abord, à la base, le refoulement (Verdrängung) et qui est central dans la première théorie des névroses ; puis la Verneinung (négation ou mieux dénégation, pour ne pas confondre purement et simplement avec-une forme grammaticale) ; puis le désaveu (Verleugnung) ; et enfin le rejet ou forclusion (Verwerfung), ce dernier mécanisme ayant surtout été étudié dans les travaux de Jacques Lacan maintenant connus de tous.

Je crois donc qu’il serait utile de reprendre l’ensemble de ces concepts afin de voir si l’on peut, à présent, en définir avec plus de précision les domaines d’application spécifique.

C’est bien en effet par spécification et différenciation que Freud a procédé, à partir du refoulement : il a défini la dénégation (dans l’article Die Verneinung, 1925) comme la marque de fabrique attestant, dans le jugement, que où elle surgit, quelque chose a été refoulé. De même, dans l’Homme aux loups, il a distingué la forclusion (Verwerfung) à partir du refoulement.

Cette discussion que je voudrais entamer est également suggérée par le fait que le désaveu (Verleugnung) est défini par Rosolato en référence à la Verneinung : « Le désaveu est une dénégation implicite, », dit-il. Qu’est-ce à dire exactement qu’implicite dans ce cas ? Ne se manifestant pas « dans un discours patent », dit Rosolato. Alors est-ce que le désaveu est une forme préconsciente de la dénégation ? Est-ce que la distinction entre dénégation et désaveu, entre patent et implicite, est autre chose que l’opposition entre manifeste et latent ? Et pour ce qui est de la dénégation elle-même : est-elle ou non autre chose qu’une modalité du jugement ? La dénégation peut-elle être elle aussi implicite ? Autrement dit, est-elle autre chose qu’une forme grammaticale ? Est-elle autre chose que la négation ? Est-elle un mécanisme inconscient, comme le refoulement, ou uniquement la « marque de fabrique » désignée par Freud ?

À mon avis ces questions sont loin de ne concerner que des définitions de mots. Elles sont essentielles pour déterminer l’importance que nous entendons assigner à ces concepts dans les idées théoriques actuelles sur la perversion et sur la psychose.

Insistons encore sur le fait que les notions de désaveu et de forclusion paraissent toutes deux dériver de la dénégation. Dans l’exposé de Guy Rosolato, pour le désaveu, cela est clair. Pour la forclusion, on se souvient que c’est aussi en partant de la Verneinung que Lacan a dégagé plus précisément le concept de Verwerfung, lequel a, depuis, tendance à être regardé comme le mécanisme fondamental de la psychose.

Je pose alors la question suivante : Est-ce que, dans nombre de théories actuelles, tous ces concepts dérivent ou non de la dénégation ?

A-t-on, par exemple, suffisamment insisté sur le fait – souligné par Freud – que la dénégation renvoie à une Bejahung (une affirmation) primaire ?

Ce ne sont là que quelques indications ; et je voudrais encore rappeler deux points pour contribuer à cette discussion :

a) Le désaveu (Verleugnung) est aussi le terme utilisé par Karen Horney, à propos de la reconnaissance ou plutôt de la non-reconnaissance du vagin par la fille. Cette idée se trouve dans un article bien connu de 1933, avant que les théories de cet auteur ne s’infléchissent vers la déviation culturaliste.

b) Dans l’article sur le Fétichisme, les précisions de Freud sur le concept de Verleugnung apparaissent dans le contexte d’une critique et même d’une polémique avec R. Laforgue à propos de la notion de scotomisation ; notion non analytique, dit Freud. Freud ne détache pas complètement le concept de désaveu de celui de refoulement. Il en est une spécification, dit-il. Selon lui, la différence des sexes, l’absence de pénis chez la femme et l’idée de castration ne sont pas complètement méconnues : elles sont à la fois reconnues et niées, et c’est précisément en cela que consiste la Spaltung, le Splitting, la scission du Moi.

Une remarque maintenant à propos du mensonge. Situer le pervers entre l’aveu et le désaveu, comme le fait Rosolato, cela me paraît juste et pose, à mon avis, de façon peut-être plus nette qu’il ne l’a fait, le problème du mensonge. Je crois que cela a une certaine importance clinique.

Le problème est sans doute difficile parce qu’on a souvent l’impression que le pervers n’a pas accès au mensonge, c’est-à-dire aux catégories du vrai et du faux ; qu’il est en-deça du mensonge. On pourrait aussi décrire les choses en disant que l’aveu et le désaveu sont, chez le pervers, également mensongers. Le dialogue analytique, si le pervers s’y engage, pose par lui-même le problème de l’accession à la vérité qui se fera, ici, par l’intermédiaire du mensonge. Il faudrait en quelque sorte que le pervers parvienne à accéder à son mensonge avant que son analyse puisse évoluer. Il y faut parfois beaucoup de temps.

Ceci autorise un rapprochement de la perversion avec ce qui constitue une donnée clinique constante du tableau de la toxicomanie. Je disposerais de deux exemples cliniques montrant nettement ce rôle du mensonge, mais je ne veux pas transformer cette intervention en une autre communication.

Je terminerai par quelques mots seulement concernant la notion de Loi qui a pris une énorme importance dans beaucoup de travaux de notre groupe, à la suite des recherches de Lacan.

La notion de Loi paraît encore souvent d’un maniement assez difficile. Il faut éviter d’en faire un deus ex machina, tentation qui apparaît fréquemment avec une notion nouvelle. S’il est de l’essence de la Loi de comporter nécessairement la notion de transgression, par le fait même que la Loi est l’objet d’un énoncé, d’une promulgation ou d’une proclamation, ou d’un commandement, peut-être devrait-on insister davantage sur les différentes modalités possibles de la transgression. Et se demander si toutes ont le même sens, ce que je ne pense pas quant à moi.

Exemples : le fait de « tourner » la Loi et la « suspension » de la Loi, laquelle peut être, à la limite, suspension « téléologique » (voir les textes de Kierkegaard sur ce thème). On trouverait ici presque tous les « mécanismes de défense » lesquels, appliqués à la Loi, pourraient se définir comme les Lois de transgression de la Loi. Le viol de la Loi, enfin, est le mode extrême et pour cette raison, on a tendance à le considérer comme le modèle unique.

On pourrait également se demander si les modalités de la transgression ont elles-mêmes leur spécificité, selon les catégories et structures psychopathologiques.

Par exemple pour le pervers, il semble que ce soit effectivement du côté du viol qu’il faudrait le situer. Convient-il d’insister, pour lui, davantage sur la notion de viol que sur celle de Loi ?

François Perrier :

Le fétichisme se démontre, avec l’étude de Guy Rosolato, comme lieu de recoupement de deux champs de recherche :

— ce qui spécifie la démarche du pervers pour qui « le plaisir est le signe que sa loi est son désir » ;

— ce qu’enseigne de façon privilégiée la clinique du fétichisme, quant à la structure perverse de tout désir sexuel : rapports du sujet désirant à l’objet partiel.

Cette double visée de l’auteur, une fois franchies les difficultés de lecture que le dessin contrapuntique du développement et la rigueur des formulations imposent, révèle sa fécondité sur bien des plans, mais sur deux en particulier à notre sens :

1. Les notions-clés de Verleugnung et Ichspaltung prennent sous la plume de Rosolato leur plein relief. L’Ichspaltung en particulier, conformément aux dernières notations de Freud, apparaît, au-delà même de ce qui s’en découvre à ciel ouvert dans l’analyse du fétichisme, comme concept fondamental pour la définition freudienne d’une clinique du désir : statut de l’objet ; registre dans lequel il va être cherché ; mode d’inscription ou de création de la refente du sujet comme aptitude au désir. Dans tous les cas singuliers soumis à l’analyse, ce sont là des repères structuraux à viser.

2. À partir de quoi, ce qui particularise le mode d’organisation du pervers, pour l’avènement et le maintien de sa question, peut être dégagé. C’est ce à quoi s’emploie, avec une rare justesse de notations, notre collègue ; en particulier, pour nous, dans tout ce qui concerne l’objet-fétiche et « le décalage entre l’effet métonymique et le dépassement métaphorique » lequel « n’est pas sans amener la résonance chez le sujet de sa refente »…

C’est de ces quelques mots cités que nous partirons, moins pour développer une critique que pour privilégier une perspective parmi les ouvertures que nous offre le texte.

Quand Rosolato en vient à parler de « scission de l’objet », ne rend-il pas compte de cette nécessité où se trouve le pervers de chercher dans l’appareillage même du protocole érotique, dont il est à la fois le maître et l’esclave, un signe extérieur artificieux, comme possibilité de cette refente toujours à réinventer extemporanément ? Et ce à partir de ce qu’on retrouve dans son anamnèse : avoir été plus directement qu’un autre « en prise sur la situation existentielle d’une déréliction ».

Pour nous, cette déréliction, parfois état de stupeur vécue devant le réel délibidinisé de la chose vue, décrit la sorte de trauma subi autrefois par le futur pervers. C’est bien sûr le stigma indélébile de l’horreur de la castration de la mère dont il est question. Mais, dans notre expérience clinique, cette castration (imaginaire) n’est pas celle de n’importe quelle mère.

Le dévoilement, souvent lié à la fréquentation précoce et familière de la réalité sexuelle, dans les promiscuités de la non-pudeur de la mère (ou de la grand-mère), ne prend son sens que comme révélation secondaire de l’absence en la femme aimée du signe renvoyant au désir de l’Autre.

Chez l’un de nos patients, le fétiche poli et vernissé est la parure dédiée par procuration à une mère dépouillée d’attrait pour le tiers-autre qui n’avait rien à désirer en elle. L’objet brillant rappelle que le sexe n’est apte au désir que grâce aux guillemets du factice. La falsification introduit la dimension du vrai dans le réel. Il faut un décalage possible, un appareillage qui fonde une duplicité, pour le statut de naissance toujours à réinventer du sujet désirant.

Il semble que le pervers ne puisse faire autrement que d’organiser la réalité scopique de telle sorte qu’il y trouve les éléments vicariants nécessaires à la structuration du désir au-delà d’un Œdipe inachevable. Faute d’avoir eu accès à la symbolique du Père selon la Loi, il semble à nos yeux braver des lois alors qu’en fait il tente de les faire naître à sa manière.

Mais, au-delà du désaveu qui semble préserver pour l’homme pervers un phantasme ancien d’indifférenciation des sexes pour le seul profit d’une image du corps pénienne, un paradoxe apparaît cliniquement. Rosolato en rend compte en évoquant chez le pervers « la bi-sexualité phantasmatique d’une androgynie équipollente », l’institution « d’un univers de réciprocité totale, d’égalité sur un terrain commun, que soit invoqué celui du désir ou celui de l’amour ». Il nous semble à ce sujet que le surgissement de l’orgasme pénien chez le pervers n’est pas pour lui signe d’une jouissance mâle qui le mettrait à l’abri du danger de castration femelle, au moment fugitif, intemporel, « d’une disqualification des significations », dans la primauté de l’économique. À l’abri de la désubjectivation qui écarte pour lui le fiasco névrotique d’une possible capture narcissique et de l’impuissance qui s’ensuit, le pervers avec son pénis accueille en lui la jouissance femelle de l’autre qu’il devient, à condition d’un clivage. Tel cet autre patient qui éjacule passivement en voyant dans la glace la femme affectivement phallique qu’il paye pour s’abandonner à elle.

Pour cet autre, homosexuel, allié à son partenaire dans le culte fétichiste du « beau pénis », le plaisir s’appelle bonheur et l’organe sexuel fétiché se découvre à l’analyse comme le substitut visible de « l’agalma » qui manquait à une mère restée lieu de non-désir. Le fétiche ne vient pas remplacer le pénis ou le rendre virtuellement existant en l’autre. C’est le pénis qui sert de vecteur, d’instrument pour la fondation rétroactive de la « chose » invisible et non pénienne de la femme.

Peut-on dire ainsi qu’un pervers se voue secrètement, en y engageant son anatomie masculine, au culte de la femme, qu’il n’a pas connue comme dépositaire de ce désir du désir qui renvoie au phallus ? C’est ici qu’il nous semble difficile de parler d’un plain-pied avec la puissance narcissique dont disposerait ce type de patient. Il n’est dans ses démarches que le restaurateur inconscient et altruiste du narcissisme féminin qui lui a manqué en sa génitrice.

Un dernier point : nous n’avons pas eu l’expérience clinique de pervers menant leur décompensation sur les chemins de la maniaco-dépressive. Le problème du statut de l’objet partiel en cette structure, serait ici entièrement à reprendre et nous ne pouvons nous engager dans cette voie. En revanche, la nosophobie et les préoccupations hypocondriaques surgissent presque toujours dès qu’avance l’analyse. Le mode sur lequel elles sont habituellement vécues nous a permis de retrouver le thème ci-dessus développé d’identification au mystère féminin à travers l’expérience de passivité jouissive du corps masculin. Dans les périodes où se désinvestit l’activité perverse, c’est l’intériorité d’un corps réel, viscéral, prégénital, comme terrain de la douleur, du morbide et de la léthalité, qui réduit le discours du pervers à son angoisse et à ses phobies très régressives. Comme nous le disait l’un d’entre eux, lors d’une de ces phases : « Mon corps est un tissu de significations femelles. »

Piera Aulagnier-Spairani :

Je voudrais reprendre quelques points à propos des concepts que nous propose Rosolato comme fondamentaux du fétichisme et de la structure perverse.

1. Le désaveu. Le désaveu est ce qui surgit lors d’une rencontre entre un regard et un vu ; ce qui, dans ce spectacle, est insoutenable, c’est l’horreur et l’effet de sidération qui se dégagent en cet éclair où se télescopent phantasme et réalité. Au phantasme de castration, source de toute angoisse, la réalité vient répondre : la castration est. Mais cette rencontre ne prend son plein sens que si nous faisons appel à un troisième terme et plus précisément à cette présence d’un regard Autre : « Celui qui voit le sujet regardant. » À partir de ce moment, c’est ce regard que vise le défi présent dans le désaveu ; s’il est vrai que ce désaveu concerne au premier plan la différence des sexes, il me semble que ce qui est par là mis en cause, c’est la question même de la filiation et de la relation parentale dans ses rapports à la Loi. Il s’agira alors de comprendre qui est cet Autre qui regarde, et dont le pervers empruntera dès lors, pourrait-on dire, l’œil.

2. L’objet-fétiche. Je pense que cette scission de l’objet, que Rosolato a fort bien mise en lumière sous le terme d’« oscillation métaphoro-métonymique », ne peut s’éclairer que si l’on considère le fétiche non pas dans une relation « duelle » au sujet, mais bien comme cet objet offert au regard de l’Autre qui seul peut, par le biais de la jouissance, venir le sacraliser, l’investissant du pouvoir phallique.

Dans la dimension métonymique, l’objet viendra témoigner, par contre, de l’horreur et de la réalité de la castration : « Le pénis, ce n’est que ça, cet objet de rebut, cet objet dérisoire ! » C’est en ce point, il me semble, qu’aurait pu s’articuler le rapport existant entre le fétiche et l’objet a, le tour de passe-passe auquel se livre le fétichiste me paraissant être justement cette « phanérèse phallique » autour de ce qui est l’objet qui « choit » dans toute relation au désir.

Je crois que ce n’est qu’en tenant présent à l’esprit ce lien qui unit le fétiche à l’objet a que l’on peut tenter d’expliquer ce qu’est le phantasme pervers et cette inversion des termes qui lui est propre (comme l’écrit Lacan dans l’article cité par Rosolato : Kant avec Sade37

S’il est vrai, comme nous le démontre d’une façon exhaustive Rosolato, que l’acte pervers consiste en une sacralisation du fétiche, il me paraît tout aussi important de se souvenir que cet acte exige un cérémonial toujours immuable, une stéréotypie de règles, et que le sens de cette exigence ne doit pas être sous-estimé.

Ce qui est mis en scène dans l’acte pervers se veut conjointement preuve des deux courants contradictoires présents dans le désaveu : d’une part, la jouissance exigée et présumée du partenaire (référence indispensable à la jouissance du sujet, et qui est offerte à un regard réellement présent ou phantasmé comme tel) vient témoigner que le fétiche, que cet emblème dont le pervers se veut seul possesseur, que ce « rien », est bien l’unique garant possible du plaisir pris comme objet de la jouissance ; d’autre part ce presque rien, ce côté dérisoire du fétiche, est ce qui, en même temps, vient marquer la scène du poinçon de la castration et rappelle au sujet que le désir de la mère l’a épinglé en cette place où il ne peut se reconnaître que comme objet déchu. C’est cette horreur qui est remise à chaque fois en scène dans une tentative désespérée de maîtrise alors que, parallèlement, comme je l’ai dit, veut s’affirmer l’autre courant : l’effet de la castration n’a pas eu lieu. L’immuabilité du scénario témoigne, à mon avis, de cette tentative de maîtrise du temps (ce qui nous donnerait peut-être une voie d’accès pour étudier les rapports du pervers à la mort) afin de se replacer en un temps « préalable » qui se situe juste avant l’affrontement visuel dramatique.

3. Le Père Idéalisé. J’en viens maintenant à un dernier point : celui du concept du Père Idéalisé. Le schéma que nous propose Rosolato peut se résumer ainsi : au Père symbolisé, le pervers a substitué le Père idéalisé, père sur lequel il a projeté sa toute-puissance narcissique, le situant ainsi hors de la castration et, par là même, hors de la Loi. Quant à ce Père Idéalisé, il semble que le support en soit, ou tout au moins puisse être, le père réel.

C’est un schéma un peu différent que je proposerai, à partir des considérations suivantes :

a) Le drame du pervers est de n’avoir pu, face à la menace maternelle, se référer au Père en tant qu’agent de la castration et support de la Loi.

b) Plus encore qu’un rôle de complice, c’est un rôle proprement inducteur qui est dévolu à la Mère : son désir est de reconnaître au désir du sujet, pour autant qu’il lui est directement offert, valeur de Loi, en ce sens qu’il désavoue la Loi du Père : elle le fixe dans son rôle d’objet et de sujet de plaisir ; c’est seulement ainsi paré qu’il peut être reconnu par son Regard.

c) La Loi de l’Inceste est de cette façon court-circuitée et de même la Parole du Père : tout désir a non seulement le droit mais le devoir d’être incestueux, y compris celui du Père en qui le pervers ne voit qu’une autre victime, comme lui tentant d’échapper à une Loi purement arbitraire et dérisoire (l’œuvre de Sade est exemplaire à ce sujet ; y apparaît en clair la mise en lumière de la recherche avide d’une autre Loi, celle qui ferait de la jouissance non pas un droit mais un devoir, et nous pourrions ajouter un « devoir filial »).

d) Ce qui distingue la position perverse de la position psychotique, c’est ce recours toujours invoqué à une Loi autre (loi de Roissy, loi des Libertins, loi subtile des maisons closes ou présidant à certaines rencontres, etc.) : c’est ici que le Nom du Législateur suprême tente de se conjuguer au masculin et vient s’épeler comme « l’Anonymat d’un Dieu » dont tous les hommes, y compris le Père, sont les sujets dévots.

e) Le problème du Père et de la Loi nous apparaît ainsi au centre même de toute conceptualisation possible de la structure perverse ; ces quelques remarques ne font qu’effleurer le problème que je reprendrai lors de mon propre exposé.

Jean Clavreul :

La notion de « désaveu » ne se situe pas aisément, entre la « dénégation » d’une part et la « forclusion » d’autre part. Je tenterai de le faire ici, en essayant de dégager que le « désaveu » ne prend son sens qu’en fonction de la relation à l’Autre. Car, s’il est vrai qu’on avoue quelque chose (et le contenu de l’aveu n’est certes pas indifférent), encore faut-il préciser qu’on l’avoue à quelqu’un. Ce qui nous amène à faire état de ce que nous donne Littré : « Aveu : Terme de féodalité. Acte établissant une vassalité. » Suivent des sens dérivés qui impliquent tous un lien de dépendance, de subordination : être « l’avoué » de quelqu’un, c’est donc pouvoir se situer par rapport à celui-ci, qui est un seigneur, ou, pour dire mieux, un « notable ». À l’inverse, le personnage « sans aveu » sera évidemment sans foi, ni loi, toujours soupçonnable de délinquance.

Un fragment clinique éclairera cette notion. Un patient débute son analyse en parlant de diverses manifestations de la série perverse, parmi lesquelles toute une séquence ayant trait au regard, ainsi qu’à sa passion pour les appareils optiques. Des questions sont clairement posées sur ses tendances homosexuelles qu’il estime grandes et qui sont, à son avis, à l’origine de son amitié pour Paul, un homosexuel pratiquant, mort subitement quelque temps avant le début de l’analyse. Après deux mois environ d’analyse, mon patient me dit : « Depuis longtemps j’hésite à vous dire quelque chose parce que c’est un aveu : vous avez les mêmes yeux que Paul. » Que signifie ici aveu, alors que cette ressemblance ne m’apprend rien ni sur les préoccupations homosexuelles de mon patient, ni sur le fait que l’analyste prend ici la succession de Paul ? Pourtant mon patient a justement perçu – à son inhibition – que sa référence à une réalité se donnant pour objective (la ressemblance des yeux), ici curieusement invoquée, est l’aveu qu’il se propose de poursuivre devant moi un discours qui n’a d’autre but que la mise en évidence de son désir (fût-il homosexuel) et de ce qui le fonde. Aussi peut-on dire que ce discours le compromet aux yeux de son analyste.

Puisque c’est sur le mode de l’aveu que se fait le rapport de mon patient à son analyste, je dirai que c’est sur le mode névrotique (et non pervers) que se déroulera son analyse. Et d’ailleurs, peu après cet « aveu », il apportera un rêve où apparaît l’image terrifiante d’un Surmoi qu’il croyait bien, à l’égal de Sartre, ne pas avoir. Mais chemin faisant, il n’en doit pas moins me raconter les scènes souvent vécues de son enfance et qui justement sont caractéristiques de la problématique du désaveu.

Voici la scène. Déjà grand, il reste ostensiblement sur les genoux de sa mère. Ou bien, il tricote, il joue à la poupée, sa mère étant présente évidemment. Des personnes passent, principalement des hommes, des figures paternelles, qui se moquent de lui parce que ce sont là des attitudes et jeux de filles. Mais lui ne fait qu’attendre avec impatience de telles remarques, devant lesquelles il se rebiffe et s’esclaffe. Puis, avec sa mère, il commente longuement la stupidité de ces gens qui voudraient établir une relation entre pratique du tricot et sexualité, tendresse pour la mère et virilité, lui-même se sentant précisément beaucoup plus viril que ses camarades, puisqu’il ose transgresser la routine et les préjugés en cours. Une telle réflexion de la part du passant ne peut que prouver sa stupidité. Donc, c’est ce personnage qui est désavoué. Mais encore faut-il ajouter que la scène n’est possible que parce que l’enfant a réussi en l’occurrence à mettre de son côté les rieurs, c’est-à-dire la mère.

On voit donc ce qu’est le désaveu ici, et les éléments qui le constituent :

1. Le rapport à la Loi, et au Père : il s’agit d’un défi et d’un déni.

2. Le rapport à la mère : un rapport de complicité. On fera briller le défi d’un éclat tel qu’elle sera séduite, et ses applaudissements seront le garant de l’efficacité de ce jeu.

3. Le rapport à la réalité de la différence des sexes : nullement ignorée, elle est au contraire invoquée comme réalité inaliénable malgré les sarcasmes ou la colère du père. Donc cette différence des sexes ne peut s’exprimer en termes de castration, c’est-à-dire en définitive en référence au désir du père et à la Loi.

C’est sur le regard que porte le désaveu (d’où la portée de la remarque de mon patient sur les yeux de son analyste). Le regard désavoué, c’est le regard législateur du père, celui qui s’arroge le droit de décider que la virilité ne se limite pas à un problème anatomique, celui qui peut dire qu’il ne reconnaît pas son fils dans l’enfant qui s’éternise sur les genoux de sa mère et qui tricote, bref le regard armé du pouvoir de « castration », car toujours capable de décider que son fils n’est pas un homme. Nous pouvons reprendre, telle que Littré nous la donne, la définition juridique : « L’aveu, c’est la reconnaissance que fait une partie du droit prétendu par son adversaire. » Ce qui est contesté par le pervers, c’est le droit du père à légiférer, à être l’agent de la castration.

Une telle démarche n’aurait pourtant aucun sens, si le défi ne comportait pas la complicité du regard maternel. Car celui-ci, il s’agit de le séduire, de le captiver. Il est clair qu’ici, pour mon patient, la mère était séduite pat l’attitude de petit coq agressif que son fils savait si bien soutenir. Il est clair que son propre défi à l’égard des hommes y trouvait son compte. Complicité donc, et faite d’ambiguïté, voire de malentendu, puisqu’il apparaît qu’un même défi se fonde ici sur la possession d’un pénis, mais avec un refus de mesurer cet avoir à l’épreuve de la castration, et là sur l’absence d’un pénis, jointe au refus de prendre en considération la disparité qui en résulte.

Cette nécessaire complicité d’un personnage féminin pour soutenir « le désaveu », nous permet de comprendre le rôle que jouent constamment auprès des pervers, et tout particulièrement des homosexuels hommes, la mère ou ces personnages féminins dont la fonction ambiguë consiste à rester le témoin amical, au courant de l’essentiel de la perversion sans en être pourtant le confident, discret mais ayant un statut social suffisamment solide pour que son appui ne puisse être tenu pour négligeable. La perversion, en tant qu’elle prend appui sur le désaveu, a donc nécessairement pour support un personnage féminin à double face et il est clair que la structure perverse peut là aussi être mise en évidence, l’amicale protection relevant en définitive pour une bonne part du voyeurisme et d’un défi à la Loi partagé avec plaisir. Je rappellerai l’importance de ce rôle en évoquant ce qui survient quand le personnage féminin se dérobe : c’est une remise en cause de toute l’organisation perverse, et un désarroi d’autant plus remarquable que le pervers se montre toujours très bien armé pour supporter la perte d’un partenaire même privilégié, et très habile à se jouer de toutes les trahisons. Freud nous a ainsi décrit la véritable panique qui s’empara de sa jeune homosexuelle quand sa complice refusa de continuer à participer au défi contre le père : ce fut la tentative de suicide, précisément d’un suicide par chute qui nous indique en quel lieu se trouvait à ce moment le complexe de castration.

Je terminerai là ces réflexions à propos d’un patient qui, je le répète, n’est pas un pervers, mais qui a eu indiscutablement une phase perverse infantile. Il me reste à ajouter deux remarques parce qu’elles rejoignent notre propos d’aujourd’hui,

La première concerne les identifications du pervers. Piera Aulagnier et moi-même, dans des formulations différentes, avons déjà indiqué la place tenue par la « désubjectivation » chez le pervers, qui dans ses pratiques aboutit au même anonymat que celui qui survient dans l’accès au phantasme (apparition du « on » dans le phantasme : « on bat un enfant »). L’importance théorique d’un tel processus est une des raisons majeures pour lesquelles il me paraît fécond de rapprocher de la problématique perverse ce qu’on observe dans les toxicomanies et plus particulièrement dans l’alcoolisme : j’avais indiqué la place qu’occupe l’accès à l’anonymat dans l’ivresse. Nos remarques nous permettent de voir que l’homme du désaveu n’est pas à proprement parler un « hors la loi », ce qui le rapprocherait de la psychose. Il n’y a nullement absence de référence au père et au nom du père, même si cela point à l’extrême de l’expérience perverse, mais il y a déni d’une telle référence, non pas sur le mode névrotique de la dénégation (qui n’est pas le mode négatif de la reconnaissance), mais en tant qu’un tel déni met en cause la légitimité du droit conféré par la filiation. C’est donc en fonction du caractère radical d’une telle interrogation que la perversion voisine avec la psychose, d’aussi près qu’avec la névrose.

L’autre question concerne le fétiche. Ce qui e$t dénié par le pervers, ce n’est ni sa filiation (comme on vient de le dire), ni la différence des sexes : c’est la portée signifiante de tels faits. Ainsi le fétiche ne vient-il pas pour masquer la réalité insupportable de la différence des sexes, mais pour dénier que le pénis (en tant que présent ou absent) soit la pièce majeure, le lieu même où s’origine le désir. La fonction du fétiche est donc de prouver que seule sa présence (aussi le pénis lui-même peut-il être fétiche) est cause du désir. Son rôle est d’exercer une fascination, une capture du regard, là où la problématique sexuelle aurait impliqué une présence sur fond d’absence, ou une absence sur fond de présence. Le fétiche a sa valeur irremplaçable en ceci que le pervers est assuré qu’il ne sera pas manquant, et que, grâce à lui, le désir ne sera pas manquant. On voit qu’une telle fonction dévolue au fétiche s’accompagne nécessairement pour le pervers de la continuité et de l’art avec lequel il saura assurer la brillance, l’éclat et pour tout dire la séduction de son fétiche.

Car si on dit, et non sans raison, qu’il n’y a pas de fétichisme féminin comparable à celui de l’homme, le problème de la partenaire du fétichiste n’en reste pas moins posé, sa complicité et sa complaisance étant évidentes. La chaussure ou le fouet (mais il y a bien d’autres fétiches moins réductibles à des objets) sont connus du ou de la partenaire, et peu importe que ce dernier prétende aimer ou seulement subir de telles pratiques, l’important pour le pervers est que soit acquise une fascination telle que l’Autre subisse lui aussi la loi du fétiche qui se substitue donc ici à la loi de la différence des sexes en tant que cause du désir.


1 Cf. les Trois essais, N.R.F., p. 39.

2 Une telle présentation, volontairement partielle, puisqu’elle semble négliger la relation phallique du désir à l’autre, tente de restituer une configuration qui, comme on le verra, intéresse particulièrement le fétichisme.

3 Tel est le terme qu’on peut retenir. Cf. la traduction de la S.E. pour Verleugnung : disavowal. Fétichisme, J. Strachey, vol. 21, p. 153, 1961. Il évite l’ambiguïté que comporterait celui de déni, surtout avec le verbe dénier qui ramène à la dénégation, qu’il y a lieu justement de distinguer. De plus, étymologiquement, (avouer), reconnaître, se situe plus près d’une perception.

4 Cf. M. Katan, Fetishism, splitting of the Ego, and denial, I.J.P., 1964, p. 237-245.

5 Freud, Fétichisme.

6 Freud, Fétichisme, S.E., 21, p. 154.

7 Freud, Abrégé, p. 79.

8 W. Gillespie, dans The Pathology and Treatment of Sexual Deviation, Éd. I. Rosen, 1964, Oxf. Unie. Prest, p. 123-145.

9 La formule consacrée garde ici son charme négatif : ce n’est point par hasard qu’André Breton déclare, justement dans son Introduction au discours sur le peu de réalité (p. 13), que l’« énigme des sexes concilie, à tout prendre, les sages et les fous ».

10 Freud, Fétichisme, S.E., 21, p. 156.

11 W. Granoff et F. Perrier, Le Problème de la perversion chez femme et les idéaux féminins, la Psychanalyse, n° 7, 1964, p. 141-200.

12 Freud, Fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité (1908).

13 Freud, Fétichisme, S.E., 21, p. 156.

14 R. Spitz, Le Non et le Oui, P.U.F., p. 78.

15 Cf. Jacques Lacan, Kant avec Sade, Écrits. Éd. du Seuil, 1966, p. 770.

16 Guy Rosolato, Pour une psychopathologie de la solitude, Filosofia délia alienazione e analisi esistenziale, Archivio di Filosofia, Padova, 1961.

17 Ph. Greenacre, Certain relationships between fetishism and faulty development of the body image ; The Psychoan. Study of the Child, VIII, 1953, p. 79-98.

18 Cette sacralisation de l’objet a ses domaines, érotiques, religieux ou esthétiques. L’œuvre de Wagner, par exemple, offre, par l’accumulation de moyens qu’on lui connaît une véritable démonstration de l’instauration de l’Objet : le philtre de Tristan, ou le Graal. Il est à tel point délimité, mis en relief, que sans lui le drame perdrait tout sens. Aussi voyons-nous les mythes mêmes choisis par Wagner, ses conceptions gnostiques, sa technique musicale, avec cette cellule mélodique dévolue à une signification précise, à l’objet lui-même, au thème contraint, déterminée par lui, concourir à son érection. Mais il faudrait dire aussi l’effet que ces Objets eurent, par Wagner, à travers son œuvre et comme la dépassant, sur tels de ses contemporains, Louis II de Bavière, ou Nietzsche.

19 M. Khan, Foreskin fetishism and its relation to ego pathology in a male homo-sexual, I.J.P., 46, 1965, p. 64-81.

20 Comment ne pas songer encore au flux chromatique de Wagner porteur d’une certaine « vulgarité » musicale, selon l’expression de D. Milhaud ?

21 M. M. Segal, Transvestitism as an impulse and as a defence, I.J.P., 46/2, 1965, p. 209-218.

22 F. Pasche, Notes sur les perversions, R.F.P., 1955/3, p. 381-384.

23 Cf. Liberté 28, J.-J. Pauvert éd.

24 Cf. J. Clavreul, Remarques sur la question de la réalité dans les perversions, la Psychanalyse, S, 1964, p. 193-218.

25 Vu sous cet angle, le refus par l’orthodoxie grecque du « filioque » pourrait correspondre au rejet d’une subordination quelconque du Saint-Esprit à l’hypostase du Fils, incarné, donc ayant une attache humaine avec la création et le Mal ; du même coup, la toute-puissance du Père ne partagerait pas avec le Fils l’origine de la procession. Ce serait encore une tendance gnostique.

26 Pour les Valentiniens, elle e$t responsable de la création « inférieure », et c’est le Stavros (ou encore la Limite, Horos) qui la tient à l’écart du Plérome divin.

27 Et comment ne pas retrouver cette équivoque jusque dans cette Aghiasophia, dont le sort aura été, dans l’histoire, de subir l’obscurcissement du culte romain, puis musulman, puis de la désacralisation muséographique, – ceci bien entendu du point de vue orthodoxe –, cette Sainte-Sophie, lieu où se joue par excellence la rencontre de la Lumière et des Ombres. (Cf. à ce sujet les pages que G. Duthuit consacre à Sainte-Sophie d’Istanbul, dans Le Feu des Signes, Skira, 1962.) Faut-il encore citer cette autre puissance féminine, Kundry, suppôt de Klingsor, qui, selon Wagner, doit son rachat à Parsifal, tout en contribuant à l’accomplissement de la destinée du héros ?

28 Serge Hutin, Les Gnostiques, P.U.F., 1965.

29 F. Pasche, Freud et l’orthodoxie judéo-chrétienne, R.F.P., n° 1, 1961, p. 55-88.

30 F. Pasche, loc. cit.

31 D. Bakan, Freud et la tradition mystique juive, Payot (1964).

32 Piera Aulagnier-Spairani, Aspect théorique des perversions, dans les Cahiers Laënnec, septembre 1965.

33 Freud, Fétichisme, S.E., 21, p. 153.

34 Comme si cette obéissance quasi aveugle servait, ainsi que la décharge orgasmique, de tribut et d’exorcisme quant à la rétorsion paternelle. Les lois acceptées permettraient ainsi, indirectement, de respecter la Loi, non encore assimilée.

35 Cette exigence est poussée jusqu’à une apparente absurdité par l’homosexuel qui réclame une liberté d’agissement sur le plan de la légalité judiciaire, supprimant ainsi une loi qu’il n’y aurait plus lieu de transgresser. En fait, il tente de situer le débat, d’une manière plus exacte, au seul niveau qui convienne : celui de la loi morale.

36 Un des premiers cas a été décrit par Hug-Hellmuth, Cf. P. Greenacre, art. cit.

37 Jacques Lacan, Écrits, p. 565