Chapitre V. À propos de la schizophrénie : potentialité psychotique et pensée délirante primaire

« La réalité débordant à cause d’un fait en surnombre »61.

Gombrowicz-Cosmos.

Schizophrénie, paranoïa, pensée délirante primaire : considérations générales

Quelles que soient les critiques qu’on est en droit de faire à cette entomologie des êtres et du pensé que nous propose le savoir psychiatrique, l’analyste continue à user des mêmes étiquettes, fût-ce en transformant la signification qui leur était propre. Force de l’habitude ou hommage rendu au don d’observation de ses prédécesseurs ? Sans doute les deux. Mais cet emprunt n’est pas sans faire problème et on peut se demander s’il ne voile pas une ambiguïté dans le rapport de la psychanalyse à la psychose. Nous laisserons la question sans réponse et dirons que les formes que revêt pour le regard de l’observateur le discours psychotique ne sont jamais effet du hasard et ne peuvent se comprendre par la simple analyse du mode de défense qu’elles privilégient. Elles témoignent du moment où le travail psychique a huté contre un écueil, l’obligeant à abandonner la route commune et elles laissent entrevoir la nature singulière de l’écueil. Néanmoins la théorie psychanalytique s’accorde généralement le droit de parler de la psychose ou de la structure psychotique et de postuler, au-delà de la diversité des formes, la présence d’une série minimale de traits, toile de fond commune aux divers tableaux cliniques. Les éléments que chaque auteur isolera dans cette série, l’interprétation qu’il en propose, définissent à leur tour les diverses constructions psychanalytiques rendant compte du phénomène psychotique. L’homogénéité que souvent revendiquent ces options est illusoire, bien que tout auteur fasse généralement appel aux mêmes concepts clés de fixation, régression, perte de la réalité, forclusion, pour ne citer que les principaux. Bien plus que dans le champ de la névrose on est frappé, dès qu’il s’agit de psychose, de la facilité avec laquelle on s’accorde le droit d’opérer un amalgame dans lequel se retrouveront, pêle-mêle, des concepts freudiens, kleiniens, lacaniens, et, plus récemment, ceux que l’on doit à Bateson, Bion ou à cet autre amalgame appelé l’antipsychiatrie. Or, la plupart de ces mêmes auteurs seraient les premiers à déclarer que, dans notre discipline, on ne peut pas s’approprier un concept, et surtout un concept clé, sans en accepter les conséquences et les préalables qui dépendent de la théorie qui l’a forgé et dont on ne peut l’extraire. Nous ne défendons aucun dogmatisme et aucune orthodoxie de chapelle mais le confusionnisme si fréquent dans le discours analytique, dès qu’il s’applique à la psychose, joue un rôle d’écran qu’il faut dénoncer : l’habit d’Arlequin cache mal, dans ce cas, des rafistolages hâtifs et des trous qui nous confrontent à ce qui du fait psychotique, jusqu’à ce jour, a résisté à l’ensemble de nos modèles interprétatifs. Un autre glissement dans les théories sur la psychose ou sur les psychoses paraît inévitablement se frayer une voie : mettre entre parenthèses les questions que la psychose pose au profit d’une question plus abordable et que dès lors on identifiera à la cause ; ce qui permettra de déclarer secondaires celles pour lesquelles on n’a pas de réponses. C’est là une tendance réductrice dont l’usage fait du concept kleinien d’identification projective ou du concept lacanien de forclusion du nom du père donne deux exemples caractéristiques. Il nous semble que ces travers reprennent à leur compte, sans le savoir, une même position de rejet concernant la spécificité d’un message qui embarrasse et inquiète. Comme l’enfer, les routes de la théorie sont pavées de bonnes intentions : elles ne suffisent pas à cacher ce qu’un vouloir-savoir comporte de non-respect pour celui auquel on impose une interprétation qui ne fait que répéter, sous une autre forme, la violence et l’abus de pouvoir des discours qui l’ont précédé. Nous avons l’impression que bien souvent la psychose vient aujourd’hui servir des intérêts qui ne la touchent en rien ; trop souvent en parlant au nom du fou, on ne fait que lui dénier une nouvelle fois tout droit à se faire entendre. On use d’une parole qu’on lui impute pour faire montre du bien-fondé d’un savoir, d’une idéologie, d’un combat, qui concernent les intérêts du non-fou, ou de celui qui se prétend tel. L’apologie de la folie, l’apologie du devoir de non-thérapie et de non-guérison sont les formes modernes d’un rejet et d’une exclusion qu’on n’a même plus le courage de reconnaître, ce qui les rend au moins aussi oppressives et néfastes que l’ont été leurs prédécesseurs. Aborder sur les rives de la folie exige qu’on accepte d’avancer en ce lieu où se joue un drame que l’observateur, sauf exception, ne paye ni de sa douleur, ni de sa raison, et aussi de reconnaître que nous ne pouvons trop attendre de nos arrières théoriques. Cette dernière constatation est une mise en garde qui s’adresse à nos lecteurs : nos réflexions sur la psychose n’échappent pas au danger de faire paraître la construction théorique qui en est le soubassement, et sans laquelle elles n’auraient pu se formuler, plus achevée qu’elle ne l’est de fait.

Avant d’aborder cette construction, en définissant notre acception du concept de « pensée délirante », deux mises

au point sont nécessaires. La première concerne la signification qu’il faut accorder à l’expression « condition nécessaire », qui reviendra fort souvent dans nos propos, la seconde la place que tient l’exemple clinique dans ce travail et plus généralement dans les écrits analytiques.

— Parler de « conditions nécessaires » n’est pas équivalent à parler de conditions suffisantes. Nous pouvons définir les premières et démontrer qu’on les retrouve avec une grande fréquence, il n’est pas en notre pouvoir de les déclarer suffisantes. Si l’on pouvait passer d’un qualificatif à l’autre, on serait en possession du modèle rendant exhaustivement compte de la causalité psychotique : il n’en est rien. Dans cet écart séparant le nécessaire du suffisant, trouve place non seulement ce qui échappe à notre savoir, mais aussi ce qui fait de la psychose un destin dans lequel le sujet a son rôle et non pas un accident subi passivement. Dans notre avant-propos nous écrivions que la psychose ne se laisse jamais réduire à un en-moins référé à la juste mesure du « normal » ; s’il y a de l’en-moins, il y a tout autant du différent et de l’en-plus. Cet en-plus suffit à dénoncer les diverses théories, qui veulent, au nom du désir de la mère, de l’oppression sociale, du double bind, réduire la psychose et plus précisément la schizophrénie à la réponse passive forgée et préformée par le désir, le discours, la folie des autres. La présence de ces facteurs ne suffit pas à créer ipso facto la folie de l’enfant, elle suffit à mettre en place les conditions qui la rendent possible.

— Pour ce qui a trait au rôle que tient généralement l’exemple clinique dans les écrits analytiques, une première évidence s’impose : toute histoire de cas et tout fragment d’histoire est toujours choisi par l’auteur en fonction de la démonstration qu’il permet du bien-fondé d’une hypothèse théorique ou de l’erreur présente dans une hypothèse qu’on récuse. Nous savons tous qu’existent des exemples privilégiés et d’autres qui se prêtent beaucoup moins à cette fonction démonstrative : on peut, dès lors, se demander jusqu’à quel point une extrapolation reste licite.

En ce qui concerne les exemples auxquels nous ferons appel, la raison du choix est évidente : leur « exemplarité » réside dans ce qu’ils viennent prouver sur la fonction propre aux éléments de réalité à partir desquels le discours psychotique a construit cette interprétation qu’on appelle délire. Dans les histoires où ces éléments sont apparemment absents, alors qu’on retrouve chez le sujet des interprétations identiques, nous nous accordons le droit d’en déduire, non pas qu’ils ont certainement eu lieu et que seul leur souvenir aurait disparu, mais que des expériences vécues effectivement par ces sujets les ont induits à interpréter leur réalité historique de la même manière que si ces éléments avaient été évidents. Nous montrerons à la fin de ce livre le rôle joué chez un paranoïaque par la haine manifeste reliant le couple parental. Un tel exemple ne nous autorise pas à conclure que dans tout couple, dont l’enfant présente des traits paranoïaques, le discours manifeste témoignerait, s’il était connu, d’une même haine, mais nous pensons légitime l’hypothèse selon laquelle l’enfant, dans tous les cas, a perçu quelque chose dans cette relation lui permettant de démasquer cette composante et d’en hypostasier la présence. En d’autres termes, la psychose n’est jamais réductible à la projection sur une réalité neutre d’un phantasme ; en ce sens elle se sépare de la névrose. Cette projection phantasmatique existe, bien évidemment, mais le rôle qu’elle peut avoir dans l’éclosion d’une psychose est dû au télescopage qui, dans ces cas, s’opère entre la mise-en-scène phantasmatique et ce qui apparaît de fait sur la scène de la réalité. Dès lors, le cas exemplaire ne fait que montrer sous une forme cristallisée ce qui, très probablement, s’est joué chez les autres. Quand M. R… nous raconte que son père interdisait qu’il apprenne la langue parlée par sa mère, quand il nous explique que depuis toujours il a entendu son père condamner et mépriser la race de sa mère et cette dernière refuser d’apprendre la langue du père, nous savons bien que c’est là, dans la perspective du théoricien, une situation privilégiée62. Mais, à l’opposé, quand nous constatons que le discours, non plus du seul M. R…, mais des différents paranoïaques que nous avons pu entendre, prouve la nécessité où a été placé le sujet de se reconnaître comme fruit de la haine, de poser une identité entre état de couple et état de haine et de créer, à partir de là, une histoire, la sienne, qui puisse continuer à faire sens, nous en tirons la conclusion, qui ne nous paraît pas abusive, que l’histoire de M. R… exemplifie une situation qui, de manière plus partielle et plus voilée, a été présente dans l’ensemble des histoires vécues. Ajoutons que dans les limites de notre expérience cette hypothèse, jusqu’à ce jour, s’est révélée vraie. Notre sensibilisation à ce type de phénomène y a certainement joué un rôle ; nous espérons qu’elle ne nous a pas conduit à halluciner l’inexistant.

La pensée délirante primaire

Nous désignons sous les termes de schizophrénie et de paranoïa ces deux modes de représentation que, sous certaines conditions, forge le Je de sa relation au monde, constructions qui ont comme trait commun de se fonder sur un énoncé des origines, qui se substitue à celui que partage l’ensemble des autres sujets.

Par idée délirante nous définissons tout énoncé qui prouve que le Je relie la présence d’une « chose » – quelle que soit cette chose – à un ordre causal contradictoire avec la logique selon laquelle fonctionne le discours de l’ensemble, relation qui reste de ce fait inintelligible pour ce discours.

C’est pourquoi nous appliquons le qualificatif de délirant à l’énoncé des origines autour duquel s’élabore la logique du discours schizophrénique et paranoïaque, et c’est aussi la raison qui nous permet, dans l’acception définie et dans un premier repérage de la problématique schizophrénique qui ne traite que des caractères que nous pensons généralisables, de parler indifféremment de construction psychotique ou de construction délirante pour qualifier la réponse donnée par le sujet à une particulière organisation de l’espace où aurait dû advenir le Je.

L’analyse des facteurs responsables de ce type d’organisation qui impose au Je d’élaborer une construction qui fait appel à un ordre causal « délirant » nous confrontera à deux discours, celui du porte-parole et celui du père, qui se sont montrés défaillants à leur tâche. Cette défaillance peut être surmontée par le sujet sans qu’il ait à recourir à un ordre de causalité non conforme à celui des autres, c’est pourquoi le nécessaire n’est pas le suffisant. Dans tous les autres cas on constatera la présence d’un énoncé sur l’origine étranger à notre mode de penser : c’est cela que nous appelons la pensée délirante primaire. Conséquence de la rencontre entre le Je et une organisation spécifique de l’espace hors psyché et du discours qui y circule, elle devient elle-même préalable nécessaire à l’éventuelle élaboration des formes manifestes de la schizophrénie et de la paranoïa.

La présence de ce préalable est pour nous synonyme de ce que nous définirons par le concept de potentialité psychotique63. Non pas une possibilité latente qui serait commune à tout sujet, mais bien une organisation de la psyché qui peut ne pas donner lieu à des symptômes manifestes mais qui montre, chaque fois qu’on peut l’analyser, la présence d’une pensée délirante primaire enkystée et non pas refoulée. Ce kyste peut réussir à faire éclater sa membrane pour déverser son contenu dans l’espace psychique : quand cela arrive on passe du potentiel au manifeste.

La pensée délirante primaire ou la potentialité psychotique occupent donc une position charnière entre deux ordres de causalité ; c’est pourquoi nous ferons précéder l’analyse des conditions auxquelles elles viennent répondre par l’élucidation de ce que nous désignons par ces termes.

Par pensée délirante primaire nous définissons l’interprétation que se donne le Je de ce qui est cause des origines. Origine du sujet, du monde, du plaisir, du déplaisir : l’ensemble des questions que pose la présence de ces quatre existants fondamentaux va trouver une seule et même réponse grâce à un énoncé dont la fonction sera d’indiquer une cause qui rende sensée leur existence. Par cette création le Je se préserve un accès au champ de la signification en créant du sens là où, pour les raisons que nous analyserons, le discours de l’Autre l’a confronté à un énoncé a-sensé ou manquant. À partir de cette pensée pourra se mettre en place un système de significations à elle conforme, s’opérer une forme particulière de clivage se manifestant par ce que nous appelons l’enkys-tement de cette pensée, enkystement qui permet au sujet de fonctionner selon une apparente et fragile normalité, ou, encore, cette pensée ne donnera lieu à aucune systématisation mais agira comme une interprétation unique et exhaustive coiffant toute expérience chargée d’affect et donc significative : ce qui échappe à la mainmise de cette interprétation unique sera désinvesti et ignoré par le sujet et par son discours. Le premier cas trouve sa forme achevée dans le système paranoïaque, le second constitue la potentialité psychotique, le troisième signe le vécu schizophrénique. Cette systématisation comme cette extrapolation peuvent se faire dès la mise en place de la pensée délirante primaire : on sera alors confronté aux formes infantiles de la schizophrénie et de la paranoïa. Elles peuvent survenir plus tardivement et à la suite de l’échec du compromis que sauvegardait jusque-là la potentialité psychotique. Une place à part doit être donnée à l’autisme infantile précoce dans lequel c’est la pensée délirante primaire elle-même qui n’a pu s’élaborer. Cette première mise en place du concept de pensée délirante primaire suffirait à montrer l’importance que nous accordons à la fonction du Je dans la psychose : loin d’être le grand absent, il est l’artisan d’une réorganisation du rapport qu’il aura à entretenir avec les deux autres processus coprésents dans son propre espace psychique et avec le discours du représentant de l’Autre et du représentant des autres. Au départ du phénomène psychotique dans les deux discours que nous interrogeons nous posons cette création originale d’une signification qui colmate un trou du discours de l’Autre. Il n’y a pas, comme on a pu le croire, substitution d’une signification à une autre dont on ne veut pas, parce que frustrante ou contraire au principe de plaisir, mais création d’une nouvelle qui ne pourrait se formuler si on respectait la logique et l’ordre causal propres au discours des autres. Un exemple paradoxal vient à l’esprit : qu’on imagine un mathématicien qui, tout en prétendant que sa théorie est conforme aux règles du système mathématique, affirmerait que deux plus deux font cinq, imaginons un sujet auquel on imposerait de savoir compter selon les règles du système et d’accepter ce postulat contradictoire. Le sujet ne pourrait répondre à cette injonction qu’en inventant un nouveau théorème prouvant que dans certains cas quatre et cinq sont des synonymes, il lui faudra créer une démonstration inexistante afin de rendre vraisemblable le postulat avancé. Il en va de même pour celui qu’on appelle psychotique : pour réussir à parler le langage des autres, et le plus souvent il le parle, il lui faut d’abord inventer une interprétation qui rende conforme à la raison une signification qu’on lui a imposée, et dont il ne peut faire l’économie, sans par là mettre en péril le fondement de ses énoncés. Libre à lui ensuite de reconstruire la totalité du système mathématique, de faire pactiser cette démonstration avec d’autres, à elle contraires, de découvrir l’existence d’un indécidahle, ou de renoncer au système au profit d’une démonstration unique et exhaustive.

La pensée délirante s’impose la tâche de démontrer la vérité d’un postulat du discours du porte-parole visiblement faux. Ce postulat, implicitement ou explicitement, concerne l’origine du sujet et l’origine de son histoire : les premiers « entendus » parlant cette double origine se sont révélés au sujet contradictoires avec son vécu affectif et effectif. Entre le commentaire et le commenté s’est fait jour une antinomie. Accepter le commentaire, le reprendre à son compte, impliquerait de s’approprier une histoire sans sujet et un discours qui dénierait toute vérité à l’expérience sensible. Le refuser comporterait de rester face à face avec un éprouvé indicible, une chose innommable. Pour fuir ces deux impasses, fuite qui n’est

rien moins qu’assurée, reste au Je la possibilité d’interpréter le commentaire. Grâce à cela il peut espérer faire coïncider, toujours de manière plus ou moins bancale et forcée, la suite de son histoire avec un premier paragraphe écrit par la pensée délirante primaire.

Construction d’un Je qui veut préserver sa relation au discours mais qui, se faisant, tel l’apprenti sorcier de la fable, invente une formule magique qui a toujours le pouvoir de s’autonomiser et de lui imposer une défaite radicale.

Faire de cette pensée primaire un résultat de la rencontre du sujet avec un énoncé du discours a deux corollaires :

— situer en cette phase où Vinfans devient enfant en accédant au registre de la signification le moment où peut se constituer la pensée délirante primaire ;

— accorder un rôle privilégié aux particularités présentes dans le discours que l’enfant rencontre sur la scène du réel. C’est la texture de ce discours qui porte en lui les conditions nécessaires pour que cet espace devienne le lieu où la pensée délirante primaire va advenir.

La question sur l’origine

Comprendre les conséquences de l’absence dans la texture de ce discours d’un énoncé concernant l’origine, ou de la présence d’un énoncé qui renvoie à l’enfant une signification inassumable pour son Je, oblige à considérer autrement le rôle qu’il faut accorder à la théorie sexuelle infantile et, surtout, à ce que recouvre et condense cette question, apparemment si simple, posée par tout enfant : « Comment naissent les enfants ? »

Freud nous a tracé la voie en reliant cette question à celle que pose à l’enfant la sexualité du couple parental, l’énigme de leur plaisir et de ce qui pourrait être cause de leur désir. Si on continue sur sa trace, on constate qu’au moment où apparaît cette question la réponse qu’on attend concerne des interrogations précédentes et, plus précisément, la question que pose au Je la présence en son champ des effets de productions psychiques dont il n’est pas l’agent et avec lesquels il ne peut cohabiter que s’il peut les relier à une cause par lui rendue connaissable. À ce prix, et nous avons déjà vu pourquoi cela est une exigence pour le fonctionnement du Je, va s’établir une équivalence entre connaissance de la cause supposée et reconnaissance d’un effet et d’un affect dont on serait l’agent. En simplifiant, on peut dire qu’à partir du moment où le Je peut énoncer : « Je éprouve du plaisir ou du déplaisir parce que… », il fait du plaisir ou du déplaisir ce qui dépendrait de la connaissance qu’il a sur sa cause et le transforme ce faisant en un effet qui tomberait sous sa juridiction.

Dans une première approximation nous dirons que la question « comment naissent les enfants » équivaut à un « comment naît le Je » et que ce dernier attend que la réponse donne le texte du premier paragraphe de l’histoire dans laquelle il doit pouvoir se reconnaître, puisqu’elle peut seule doter d’un sens la succession des positions identificatoires qu’il peut tour à tour occuper.

Or, qu’il s’agisse d’une histoire singulière ou de l’histoire des sujets, les deux partagent une même exigence : elles ne peuvent se permettre l’aveu de ne rien connaître sur leur origine. Le premier paragraphe ne peut se présenter comme une suite de lignes blanches : si tel était le cas, l’ensemble des autres se trouverait suspendu au risque qu’un jour une parole, en s’y inscrivant, les déclare un pur faux. C’est pourquoi dans le registre de l’histoire des sujets, on peut dire que tout mythe, qui est toujours mythe d’une origine, a fonction de garantir l’existence de ce premier paragraphe.

Dans le registre de l’histoire d’un sujet, ce premier paragraphe ne peut pas plus rester en blanc : ce qui spécifie sa texture c’est que, dans ce cas, il ne peut être écrit que grâce à un emprunt fait nécessairement aux discours de ces autres, qui peuvent seuls prétendre savoir et se souvenir de ce que l’auteur est supposé avoir vécu en ce temps lointain où s’écrivait un « je suis né… ». De ce premier moment nécessaire pour que s’écrive l’histoire, le Je ne peut rien savoir, pas plus qu’il ne peut se passer de l’assurance qu’un savoir peut lui en être fourni par le discours de l’Autre et des autres.

Le discours du porte-parole a donc la tâche d’offrir à l’enfant un premier énoncé concernant cette origine de l’histoire : cela suffirait à montrer le danger que fait courir au Je une non-réponse à cette question, ou une réponse inacceptable.

Mais tout aussi déterminant pour le Je est le pouvoir d’extrapolation dont il va doter cette réponse. Si la question prouve le lien qui existe entre l’interrogation que se pose le Je sur la signification de sa propre existence et son intuition que, ce faisant, il interroge le désir et le plaisir du couple c’est bien parce que, par cette même question, le Je vient interroger ce qui pourrait être la cause originaire de l’expérience de plaisir et de déplaisir. Si ce qu’il expérimente ne pouvait avoir de sens, c’est le Je lui-même qui perdrait toute possibilité de rendre sensée sa propre existence.

« Comment naissent les enfants ? – comment naît le Je ? – comment naît le plaisir ? – comment naît le déplaisir ? » quatre formulations d’une seule question qui quête l’apport d’une réponse qui devrait poser une relation entre naissance-enfant-plaisir-désir.

« À l’origine de la vie est le désir du couple parental auquel la naissance de l’enfant fait plaisir. » Quelle que soit la formulation explicite de la réponse entendue, elle doit pouvoir renvoyer implicitement à cette concaténation. Non seulement parce que cette dernière est seule à apporter une signification conforme à la logique du Je, mais parce que cette réponse donnée à la cause de son origine va être, rétroactivement, projetée par l’enfant sur la cause originaire de toute expérience de plaisir et de toute expérience de déplaisir.

La cause de plaisir, et de tout plaisir, sera par, et pour, le Je reliée au plaisir que procure au couple le fait que lui existe, et, comme la logique du Je devra obéir au principe de non-contradiction, la cause du déplaisir pourra s’en séparer et contredire le postulat du processus primaire pour lequel tout ce qui existe est un effet du tout pouvoir du désir de l’Autre. Séparation qui permettra au Je de rendre le déplaisir compatible avec sa croyance en l’amour qu’on lui porte, en acceptant que le déplaisir ne soit plus uniquement une expérience décidée par le désir de l’Autre, mais ce qui peut s’imposer, malgré et contre ce désir, et avoir comme cause la réalité du corps, l’existence des autres, une erreur, un non-savoir.

On voit comment l’énoncé par lequel le porte-parole croit venir répondre à la question sur la naissance va être métabolisé par l’enfant en une signification à partir de laquelle il élabore sa propre théorisation sur la cause de tout ce qui se réfère à l’origine : de lui-même, du plaisir, du déplaisir, du monde.

La signification qui rend sensée au Je son existence est la seule qui peut rendre conjointement sensées les expériences par lui éprouvées. La contrepartie sera que toute signification qui rend a-sensée la cause du plaisir ou du déplaisir rend tout aussi a-sensé ce qui pourrait être cause du Je.

Une dernière remarque est à faire sur le rôle que prennent dans cette problématique les indices que fournit la réalité sur la conformité supposée présente entre l’énoncé porteur d’une signification et l’éprouvé auquel celle-ci se réfère. Affirmer à l’enfant qu’à l’origine de son existence se trouvent le désir du couple et le plaisir que leur apporte sa naissance est une proposition que le Je ne peut s’approprier qu’à condition que le plaisir ait une place dans la relation enfant-couple. Plaisir lors de leur rencontre mutuelle, plaisir manifesté par le porte-parole énonçant cette proposition, plaisir que l’on attend qu’éprouve celui auquel elle s’adresse.

Dès que le postulat propre à la logique du secondaire trouve place dans l’organisation psychique, tout éprouvé de plaisir du Je exige qu’il y ait concordance entre le sentiment qui l’exprime et l’éprouvé que le sentiment vient nommer.

En ce qui concerne l’expérience de déplaisir, pour qu’elle ne soit pas déstructurante pour le Je, il faut d’abord que le porte-parole reconnaisse que cet éprouvé a pu effectivement être présent dans le vécu de l’enfant et, ensuite, qu’il lui en fournisse une signification qui ne soit pas contradictoire avec la logique du discours, ce qui comporte que cette cause soit différente de celle donnée pour le plaisir.

C’est pourquoi, si jamais, la réponse fournie au sujet sur son origine l’induisait à entendre que son existence a été source de déplaisir pour le porte-parole et le couple, il risque de poser comme cause du déplaisir le désir de l’Autre de le lui imposer, reprenant ainsi à son compte l’interprétation phantasmatique, et d’interpréter le plaisir comme effet d’une erreur, d’un non-savoir, d’une faute commise : s’opère de ce fait une inversion entre les deux causes qui auraient dû être respectivement attribuées au plaisir et au déplaisir. Faute de cette inversion la mise-en-sens de ces deux expériences butera sur le paradoxe de devoir attribuer deux effets antinomiques à une seule et même cause : dans un cas comme dans l’autre plaisir et déplaisir risquent fort de perdre tout sens, de ne plus pouvoir être « parlés ».

Cette incidente sur la question de l’origine montre pourquoi, si le Je ne peut trouver dans le discours une « pensée », qu’il pourrait s’approprier comme postulat de départ pour sa propre théorisation des origines, il ne lui reste qu’à la créer, faute de quoi il devra renoncer à préserver un espace psychique où son fonctionnement soit possible. Chaque fois que cette « pensée » ne peut plus être pensée64, se trouveront réunies les conditions responsables de Yacting out, dans l’acception que nous avons donnée à ce terme. Si nous y revenons, c’est qu’après avoir défini le but que vise la pensée délirante primaire, il nous semble logique de rappeler contre quel danger elle vient défendre le Je.

Pour que ne puisse se produire le retour à une situation où « ça agirait », il faut que le Je continue à pouvoir penser ce qu’il agit ou subit. Tant qu’une pensée lui permet de s’autodéfinir et de préserver, ne fût-ce qu’un dérisoire fragment, du savoir du Je sur le Je, il pourra se réserver un espace compatible avec son mode de fonctionnement : s’il lui arrivait de ne plus avoir de pensées, c’est lui-même qui disparaîtrait de la scène. Il faut que le Je ait à sa disposition un signe lui indiquant une cause de ses sentiments dicible et intelligible, serait-il seul à entendre cette intelligibilité.

Si sur ce qui apparaît sur la scène du réel ne pouvait plus être projetée une interprétation, tenant lieu de signification, le Je se trouverait dans l’impossibilité de connaître son éprouvé, de nommer le sentiment qu’il expérimente, de projeter à l’extérieur une cause connaissable. Dès lors les choses qui apparaissent dans l’espace du réel, en se refusant à toute mise-en-sens, redeviendront des pures choses innommables. Chaque fois que la réalité n’a plus d’énoncé qui puisse la parler, ce silence comporte, le temps de sa durée, le silence de toute source pouvant émettre un énoncé sur le Je : toute représentation d’une relation Je-monde deviendra impossible. Une difficulté analogue sera rencontrée par le primaire : nous avons vu qu’elle aussi implique que ce qui se fait signe de l’existence d’un espace extérieur occupé par les choses vienne confirmer le postulat qui affirme que tout ce qui apparaît est preuve du tout-pouvoir d’un désir. Seul l’originaire grâce à ce silence rencontre le monde sous sa forme habituelle : un contenant de choses aptes à refléter le pictogramme. Le résultat sera l’annulation de l’écart qui sépare normalement la représentation pictographique de la représentation phantasmatique et de la représentation idéique. Le monde n’a plus d’autre représentation que celle qui en fait le reflet du pictogramme, reflet sur lequel va dès lors se projeter l’affect qui ne peut plus être relié à d’autres représentations qui auraient permis d’en modifier le but et d’en relativiser l’intensité.

On voit combien est grave le risque contre lequel se préserve le Je par la mise-en-place d’une pensée délirante primaire. Nous allons maintenant passer à l’analyse des facteurs responsables d’une organisation de l’espace hors psyché qui peut rendre nécessaire la création de cette pensée. Parmi ces facteurs, il faut séparer ceux qui agissent de manière manifeste sur la réalité qu’infans et enfant rencontrent chaque fois qu’ils sont confrontés au comportement et au discours maternel, et ceux qui sont responsables de ces manifestations et qui eux dépendent de l’organisation singulière du Je parental.

Nous privilégierons dans ce chapitre sur la schizophrénie la fonction du porte-parole.

L’espace dans lequel la schizophrénie peut advenir

Pour ne pas mériter les reproches que nous avons adressés à certaines conceptions psychanalytiques de la psychose, une précision est à rappeler. Dans notre projet initial, et encore au moment où nous écrivions ces deux chapitres, nous pensions qu’ils auraient une suite. Vu le moment où s’exerce sa fonction, il était normal que nous commencions par interroger le discours du porte-parole afin de voir ses conséquences sur la psyché de l’infans. Le discours et le désir du père, les raisons pour lesquelles ils ont facilité la réponse psychotique, alors qu’ils auraient dû offrir à l’enfant un support l’aidant à relativiser les défaillances du porte-parole, jouent un rôle tout aussi déterminant dans l’organisation de l’espace psychique que Z’infans rencontre ; leur analyse peut seule permettre de comprendre l’action que vient exercer la réalité psychique des autres sur l’enfant et les risques qu’elle peut lui faire courir. Ce chapitre ne traite que du premier volet d’une question, que nous laissons en suspens, en attendant de la reprendre.

Nous considérerons, en premier lieu, ce qui dans le comportement et le discours maternel fait partie de la réalité « manifeste », telle qu’elle se dévoile à 1 ’infans par ce comportement et dans ce discours. Les deux vont se singulariser par la présence, reconnue par la mère, d’un non-désir d’un désir, ou d’un non-désir d’un plaisir, qui concerne soit « un enfant » soit cet enfant. Dans le premier

cas sera ouvertement dit qu’on ne désirait pas d’enfant, dans le second que l’acte procréateur qui a donné naissance à cet enfant n’a pas été source de plaisir, de même que nul plaisir n’accompagnait la grossesse qui, souvent, a été vécue comme une épreuve pénible, somatiquement mal supportée. Une fois l’enfant né, la mère pourra affirmer un désir de vie à son égard, mais ce désir va, le plus souvent, se formuler sous la forme inversée de la peur de sa mort, avec, comme résultat, que cette peur justifie et rend impossible le « plaisir de l’avoir » auquel se substitue le « déplaisir de devoir toujours risquer de le perdre b65. Dans le premier cas, et aussi bien dans le second, on constate, dès qu’on prête attention à ce qui nous est dit, que le rejet comme la particularité de l’investissement répondent à une même cause : l’absence d’un « souhait d’enfant » qui aurait été transmis par sa propre mère et qu’on pourrait transmettre à son propre enfant. Nous verrons dans le paragraphe qui suit les raisons et les effets de cette non-transmission ; nous soulignerons ici ce qui en est la première conséquence manifeste : l’impossibilité pour la mère d’investir positivement l’acte procréateur, le moment de la naissance, et tout ce qui viendrait prouver qu’en donnant la vie on engendre un être « nouveau », et du « nouveau », qui n’est pas le retour d’un « enfant » qui avait déjà été, ni d’un moment temporel qui ne ferait que se répéter. Peut exister chez ces femmes ce que nous appelons un « désir de maternité » qui est la négation d’un « désir d’enfant » : désir de maternité, par lequel s’exprime le désir de revivre, en position inversée, une relation primaire à la mère, désir qui va exclure du registre des investissements maternels tout ce qui concerne le moment d’origine de l’enfant, moment qui prouverait que, en abandonnant son corps, l’enfant a aussi « abandonné » le passé maternel, que dans la succession temporelle il représente un point de départ, à partir duquel va s’ordonner un nouveau temps, et qu’il n’est au pouvoir d’aucun sujet d’en inverser la marche. On voit la mutilation exercée d’emblée par la mère sur ce qui chez l’enfant est signe et rappel de la singularité de son corps, de son temps, de son destin. Avant toute représentation phantasma-tique, par la psyché infantile, de la scène primitive, la « scène de la conception » – entendant par là la situation réelle vécue par la mère – est marquée par le rejet de sa signification essentielle : elle ne peut pas être investie comme un acte de création mais, au mieux, comme un acte qui répéterait un moment vécu dans un lointain passé par sa propre mère, acte dont on attend qu’il permette de revenir au temps qui lui était propre.

C’est le premier facteur qui peut induire le destin schizophrénique : celui dont la naissance aurait dû normalement témoigner de la réalisation d’un vœu ne rencontre aucun souhait le concernant en tant qu’être singulier. Le sujet vient naître dans un milieu psychique ambiant dans lequel son désir, qui se constitue très précocement comme désir d’être désiré, ne peut trouver de réponse satisfaisante : ou bien aucun enfant n’a été désiré, ou bien si un « enfant » l’a été, le désir maternel se refuse à investir ce qui dans cet enfant parle de son origine, et viendrait prouver qu’il est origine d’une nouvelle vie. Que Yinfans n’ait pas immédiatement accès à la compréhension de cette problématique n’empêche pas qu’il en subisse les effets qui se manifesteront dans le mode et la forme des réponses que la mère lui donne, d’abord par son faire, ensuite par son discours. Dès les premières rencontres, une fêlure, une discordance, un trop ou un pas assez, témoignent du conflit que la venue de Yinfans a réactivé et réactualise. C’est pourquoi lors de sa rencontre avec le hors-psyché va prévaloir toute représentation qui tourne autour du rejet, du néant, de la haine : le pictogramme du rejet est universel, il est la représentation que l’originaire forge de tout ce qui peut être source d’un éprouvé de déplaisir. Dans un milieu où la rencontre avec l’enfant est effectivement vécue comme cause de déplaisir, pour celle qui le rencontre de manière répétitive et nécessaire, la représentation du rejet, de l’agression, de l’arrachement aura bien plus de chance d’être induite, chaque fois qu’effectivement le déplaisir de l’Autre infléchit ce qui se joue dans la rencontre. La satisfaction du besoin et l’expérience de l’allaitement deviendront ce qui fait taire le besoin mais clament la privation d’un plaisir libidinal, que la mère ne peut pas, ou ne veut pas donner. On retrouvera les mêmes conséquences dans les cas où la mère reconnaît ne pas avoir désiré d’enfant et dans les cas où apparemment ce désir existe alors qu’en fait est désiré le retour de celui que nous avons appelé l’enfant mythique d’un désir primaire. Ce qu’elle désire reste « l’enfant de la mère », elle attend le retour d’un elle-même, en tant que source du plaisir maternel. Dans ce cas l’enfant ne peut continuer à être l’objet de son désir que si elle peut l’épingler en cette position intenable, où il représente celui qui redonne corps à une position phantasmatique la concernant ; grâce à quoi elle peut l’identifier à une image d’elle-même retrouvée, lui permettant de vivre de manière inversée une relation incestueuse et archaïque qui s’adresse à sa propre mère. Le refus chez la mère du désir du père, ou son impossibilité à désirer ce désir et le plaisir qu’il pourrait offrir dans l’acte sexuel en tant qu’acte d’engendrement, a peu à voir, selon nous, avec le « phallicisme » qu’on impute à ce type de femme : ce n’est pas le père qu’elle exproprie, mais directement l’enfant. Cette « castration » bien avant qu’elle ne concerne le désir et le plaisir sexuels que l’enfant pourrait revendiquer en nom propre, vise à déposséder Yinfans de tout ce qui peut le désigner comme un existant singulier, comme plaisir et désir dont l’objet pourrait se prétendre différent de celui présent dans le passé maternel. Pour la même raison ce n’est pas simplement le désir du couple qui ne pourra jamais être désigné par ce discours comme cause originaire de l’existence de l’enfant mais, plus radicalement et plus dramatiquement, le discours maternel se refusera à reconnaître qu’il y ait eu un moment où est venu au monde de l’originel. Il en résultera que sera pour elle source de déplaisir tout ce qui dans l’existence de l’infans prend la forme de l’imprévu, d’une demande dont on ne connaît pas déjà la réponse, et aussi bien, tout ce qui viendrait rappeler la participation d’un père et donc du désir d’un tiers qui vient faire obstacle à une relation qui se répéterait de mère à mère66. Ce « non-désir d’un désir » qui se manifeste par le refus de trouver un quelconque plaisir dans tout ce qui témoigne de la singularité de l’enfant va s’exprimer dans le registre du Je : si le Je maternel méconnaît ce qui se joue dans son inconscient, ce même Je sait et énonce que l’acte procréateur, ou bien n’était pas supporté par un désir, ou bien se refusait à reconnaître chez le père un désir d’enfant légitime et qu’on aurait le droit d’exaucer. Cette « conscience » se manifestera dans un comportement de captation de l’enfant et de négation du tiers, et dans un discours qui ne peut donner au sujet un énoncé sur l’origine qui relierait sa naissance au désir du couple. Dans le premier paragraphe de l’histoire, que le porte-parole raconte, et dans la réalité de l’entendu que l’écoute de l’enfant percevra, l’événement naissance sera ouvertement désigné comme la source d’une situation conflictuelle, comme l’échec du désir de la mère de ne pas l’être, comme un accident biologique qu’on supporte et, de toute façon, comme un événement dans lequel le désir du père n’a pu jouer un rôle valorisant.

À ce premier facteur, marquant la réalité que l’infans rencontre, viennent souvent s’ajouter, dans une phase précoce de la vie, par un étrange hasard, qui en est rarement un, des expériences qui s’inscrivent dans le vécu corporel de l’enfant et qui renforcent, chez ce dernier, la perception de l’hostilité et de la menace ambiante : espace corporel et espace psychique maternel deviendront également responsables d’un éprouvé de déplaisir qui va rendre fort difficile l’investissement autonome du corps propre. D’où l’importance que nous donnerons à ce qui se manifeste par une atteinte du corps, entraînant un état de souffrance organique, que la psyché expérimentera comme l’accentuation, parfois insoutenable, d’un affect de déplaisir préexistant ou concomitant, affect dont était responsable la réponse maternelle.

Dans ce que nous définirons comme des expériences de la réalité historique responsables d’un effet de redoublement qui les transforme en des « traumatismes psychiques » la souffrance du corps joue un rôle déterminant. Elle empêche que Yinfans puisse partiellement se défendre contre l’épreuve que lui impose la réalité du milieu ambiant, par un surinvestissement du plaisir et du fonctionnement des zones sensorielles. La tentative de for-clore le hors-soi et ses messages, grâce à ce surinvestissement, tentative qui permettrait de reculer le moment où inévitablement ils se frayeront une voie dans l’espace psychique, échoue. Le plaisir d’ouïr peut tenter de différer le moment où il faudra entendre ; encore faut-il pour qu’il y ait plaisir que des sonorités existent, que l’excitation du tympan ne soit pas à chaque fois source de souffrance, que le nerf auditif puisse fonctionner sans entrave. Mais, si nous exceptons les cas de souffrance somatique exceptionnellement graves, une malformation ou une mutilation des fonctions corporelles, il faut insister sur le rôle tenu par ce que l’enfant entendra, après coup, affirmer par la mère quant à la signification de ces expériences. Si l’expérience vient elle-même redoubler un affect de déplaisir préexistant et qui trouvait sa cause dans une défaillance du désir maternel, cette expérience, à son tour, ne devient traumatique, au sens que nous donnerons à ce terme, qu’au moment où elle va s’adjoindre l’entendu par lequel s’exprime l’explication causale que la mère tente d’imposer de cet éprouvé qui, très souvent, précède temporellement le commentaire qu’en donne la mère. Ce qui prouve que l’effet de l’expérience dépend, sauf exception, du contexte de la situation où elle surgit : selon les caractères propres à ce dernier, la phantasmati-sation de l’expérimenté sera renforcée et fixée, pourrait-on dire, ou, au contraire, désamorcée grâce à une mise-en-sens qui réélabore et remodèle l’éprouvé lui-même. Ce n’est jamais du côté de la mise-en-scène phantasmatique qu’on trouvera un quelconque trait spécifiant la psychose, mais bien dans les conséquences de sa rencontre avec la mise-en-sens que le discours maternel prétend en donner. La psyché ne trouve plus, dans ce discours, d’énoncés à partir desquels elle pourrait accorder valeur et foi au témoignage qu’elle doit à sa propre expérience et au souvenir qu’elle peut en garder et, conjointement, doter son expérimenté d’un nouveau sens qui rende le déplaisir dicible et maîtrisable. Nous reviendrons en fin de chapitre sur l’analyse de l’effet de redoublement qu’opère la réalité historique. Cette première esquisse de la relation mère-enfant permet d’avancer que la pensée délirante primaire vient remodeler la réalité d’un entendu concernant des expériences qui ont été effectivement imposées au sujet, et qui concernent :

— la rencontre avec une mère qui manifeste et exprime que l’origine du sujet ne peut avoir comme cause ni le désir du couple qui lui a donné la vie, ni un plaisir « de créer du nouveau » qu’elle pourrait reconnaître et valoriser ;

— la rencontre avec des expériences corporelles, source de souffrance, qui viennent confirmer que celui qui a été enfanté dans la douleur ne peut rencontrer le monde qu’avec douleur ;

— la rencontre avec un entendu du discours maternel qui, ou bien refuse de reconnaître que le déplaisir a fait partie du vécu du sujet, ou bien en impose un commentaire qui rend a-sensée cette expérience et également a-sensée toute souffrance éventuelle.

La tâche de la pensée délirante primaire sera de forger une interprétation qui remodèle l’expérimenté coextensif de ces trois rencontres. Remodelage de trois épreuves dont est responsable, non pas une ananké universelle, mais, au contraire, la singularité du désir et du discours auxquels la psyché a été confrontée. En venant « reconstruire » un fragment du discours maternel, la pensée délirante primaire, et par là le Je, tente de réparer l’abus de pouvoir dont ce même discours s’est rendu responsable.

Après avoir désigné ce qui, dans le comportement de la mère vis-à-vis de l’infans, est la manifestation du manque d’un « souhait d’enfant », nous allons aborder le registre du latent pour essayer de comprendre les raisons d’un tel a manque » et ses suites sur l’activité de penser de l’enfant. Nous analyserons successivement :

— l’échec du refoulement dont témoigne le discours maternel ;

— l’excès de violence qui en résulte ;

— l’interdit à penser ;

— le passage de la pensée délirante primaire à la théorie délirante primaire sur l’origine ;

— le référent que cette pensée doit trouver sur la scène du réel afin que la potentialité psychotique ne débouche pas sur le manifeste.

1. L’échec du refoulement dans le discours maternel

N’a pu être dans ce cas refoulée par le Je de la mère une signification primaire de sa relation à sa propre mère, ce qui a empêché l’accès au concept de fonction maternelle et à son pouvoir de symbolisation. Dans la partie traitant de la fonction symbolique, propre aux termes du système de parenté, nous avons montré qu’elle a la tâche de séparer l’occupant singulier d’une fonction du concept que doit transmettre cette fonction. La signification « être mère » doit se différencier de ce qu’a pu être la relation à la mère singulière qu’on a eue ; l’accès au concept permet de faire obstacle à la répétition de la mêmeté de l’expérience vécue.

La pensée délirante primaire a comme cause essentielle la présence d’un discours, prononcé par la voix maternelle, qui apparemment use de concepts conformes au discours de l’ensemble, alors que, en fait, le « concept-qui-se-réfère-à-elle-même » lui manque. La signification « fonction maternelle » la renvoie à la seule signification primaire que cette fonction avait prise pour elle : mère nourrissante, frustrante, captatrice, absente, l’image qu’elle s’était donnée du désir de sa mère à son égard a pris une valeur universelle. Universelle et non délirante. Il faut se rappeler que généralement, et c’est de ces cas que nous traitons, la mère du schizophrène ne délire pas au sens clinique, elle a pu signer un compromis entre le discours des autres et un discours, le sien, dans lequel, pourtant, un énoncé témoigne d’un échec de l’action refoulante. Si la fonction est réduite à un seul attribut : nourrir, éduquer, garder son enfant, le laisser, cet attribut fait encore partie de l’ensemble des attributs que les autres donnent au concept. La conséquence sera que la définition qu’elle défend paraîtra caricaturale, exagérée, partielle, mais peut continuer à faire sens pour le discours des autres. Ce que ces autres n’entendent pas, ou mal, est que cette partialité a fait voler en éclats le concept pour n’en garder qu’un morceau, qui a bien peu à voir avec la totalité première. Mal-entendu et mal-compris, dont la raison est, peut-être, que cet avatar du concept est un risque que toute mère a frôlé. Il en va autrement pour celui à qui sera demandé, en tant que fils ou fille de « l’attribut », de se définir à son tour par une relation à ce même et seul attribut. Cette réduction de la signification du concept, qui est en fait sa négation, risque de rendre impossible pour l’enfant de trouver place dans un système de parenté qui lui ouvre l’accès au symbolique. Le pouvoir de gaver, frustrer, rejeter, ou tout autre, renverra toujours à un « pouvoir être » et un « pouvoir faire » de la mère seule ; ce pouvoir ne dit rien sur ce qui dans cette fonction ne peut opérer que grâce à la participation des autres et avant tout du père. Tout se passe comme si dans ces cas pouvait avoir place, chez la mère, un « désir de maternité » alors que n’a pu se transmettre en bonne et due forme un « souhait d’enfant ». Désir de maternité dont la réalisation permettrait de revivre en position inversée la relation vécue avec sa propre mère et de se prouver le bien-fondé de la signification qu’elle avait imposée de la fonction maternelle. Signification qui avait organisé, de manière à elle conforme, les repères identificatoires du Je de celle qui, à son tour, peut devenir mère. On comprend que ce désir de maternité ne peut donner place au désir du père et au plaisir qu’on éprouverait à devenir pour ce dernier celle qui lui permet de le réaliser, puisqu’il s’agit de retrouver le plaisir que sa propre naissance est supposée avoir offert à sa propre mère et à elle seule. Le plaisir que la mère peut ressentir grâce à la réalisation de ce désir de maternité67, bien particulier, ne peut être relié à un plaisir dont le père serait dispensateur : si tel était le cas il faudrait que la mère puisse réélaborer sa propre position identificatoire dans ses rapports à son propre père. La participation du père à la procréation est reconnue ; ce qui est refusé c’est qu’elle ait pu être motivée par un désir et que ce soit un désir partagé qui a donné naissance à l’enfant. Refus qui nous est prouvé par la fréquence avec laquelle on constate une substitution dans les termes parlant la relation mère-enfant ; se sacrifier pour l’enfant n’implique rien d’autre que renoncer à un plaisir en faveur de celui découlant du sacrifice, l’aimer comporterait la reconnaissance d’un pur don qui fait plaisir et la présence d’un échange et, non pas, d’un potlatch dans lequel ne reste plus, à l’un ou à l’autre, que donner sa vie pour mettre fin au défi. Lors de la réception des premiers énoncés identificatoires et au moment où la voix maternelle jouit encore de ce pouvoir de vérité dont la dote son investissement libidinal de la part de l’enfant, le Je de ce dernier reçoit l’injonction de s’approprier un énoncé qui le définit de manière à ce qu’il confirme l’énoncé par lequel la mère se définit comme telle. Or, dans sa quête de signification, le Je est mû par un but bien précis : trouver une réponse qui puisse donner sens à ce qui était à la source de son entrée en ce lieu qu’il a l’obligation d’habiter.

Nous avons vu, à propos de la question des origines, que ce n’est que si le Je peut trouver une réponse par lui nommable, et par lui investie, de ce qui est cause de l’existence du Je lui-même, que ce dernier peut en faire l’énoncé fondamental lui permettant une mise-en-sens de sa conception du monde et de sa relation au monde. Or, à la question de son origine que pose le Je, l’énoncé maternel répond par une rationalisation qui cache mal le fait qu’elle n’a pas de réponse, pour la simple raison que pour elle le Je de l’enfant n’est pas un Je. N’est pas reconnu à ce dernier le droit à un système de signification qui ne serait pas la simple reprise en écho du système maternel. Une des conséquences les plus désastreuses sera que quand il s’agit de se servir du système de significations afin de traduire l’éprouvé de l’affect en termes de sentiment pour en faire un connaissable, et donc en partie un maîtrisable, pour le Je, ces enfants n’auront à leur disposition que le commentaire que donne la mère d’un éprouvé qu’elle interprète selon sa problématique ou qu’elle va, le plus souvent, déclarer inexistant. Reste à l’enfant, soit à accepter ce verdict qui le dépossède de tout droit de revendiquer la vérité de l’éprouvé, soit de le refuser et de rester confronté à l’effroi d’une mise-en-scène de l’éprouvé qui fait appel à la haine, au rejet, à la mort. À sa question sur l’origine, la première réponse est généralement un commentaire sur l’acte de demander : « Il est interdit de demander. » À l’opposé, il est obligatoire d’accepter une réponse qui précède la demande et qui espère la rendre inutile en imposant à l’avance une signification mensongère. Parce que la mère ne délire pas, elle ne peut recourir à des pensées qui parleraient la vérité de son désir, en les libérant du système de significations partagé par le discours de l’ensemble. Elle est donc dans l’obligation de remplir un vide de son propre discours sur la raison d’être et de l’être de l’enfant, en recourant à des significations empruntées au discours des autres. Mais elle n’est pas sans savoir que c’est là un emprunt forcé et abusif ; savoir qu’elle tente d’oublier, et de faire oublier, grâce à une série de rationalisations justifiant le verdict de culpabilité qu’elle prononce face à toute demande de la voix infantile et le verdict de vérité absolue qu’elle exige pour tout énoncé venant d’elle.

Dans le discours maternel, l’expérience de la grossesse et la rencontre avec l’infans ont provoqué ce que, métaphoriquement, on pourrait appeler une « psychose puerpérale » dans le secteur du système de parenté. Tant qu’il n’y a pas eu d’enfant la mère a pu ignorer que lui manquaient les énoncés rendant sensé le concept de fonction maternelle : en présence de l’enfant lui incomberait la tâche de se faire médiatrice entre la fonction qu’elle incarne, et le concept auquel elle devrait renvoyer et qui lui manque. Dès lors ce qu’elle incarne ne peut se référer qu’à la chose incarnée ; le circuit se boucle sur lui-même en un cercle vicieux et parfois mortel. Lors de la grossesse et de la réalisation d’un désir d’enfant, la mère expérimente les conséquences d’une omission dans le discours de sa propre mère : le non-dit ou le non-entendu, parce que pour elle non entendable, sur la transmission d’un souhait d’enfant qui aurait fait de la mère celle par laquelle se transmet un droit au désir, mais aussi celle de laquelle il est interdit d’en attendre l’objet. Cette non-transmission pourra aboutir à la mise au silence de tout désir de maternité : ce sera alors le refus d’avoir un enfant, ce qui est sans doute, pour ces femmes, la solution la plus économique pour leur propre équilibre iden-tificatoire. Si cette solution échoue, si le désir de maternité s’impose, la mère se trouve confrontée au paradoxe suivant : elle ne peut reconnaître ce qui est cause de ce désir, soit que c’est à « une mère » qu’elle veut offrir du plaisir, mais elle ne peut pas plus reconnaître que l’enfant serait la réalisation de ce qui effectivement n’a pas de place dans sa problématique : un souhait d’enfant. Elle va dès lors recourir à une rationalisation qui exclut le désir comme cause de l’existence des enfants : on est mère au nom du devoir, du sacrifice, de l’éthique, de la religion, à cause des hommes qui imposent cette épreuve, à cause d’un hasard… L’enfant se trouve confronté à un discours dans lequel aucun énoncé ne donne un sens à sa présence, qui pourrait le relier au désir du couple, et à un comportement dans lequel les signes du désir qui se manifestent – de le nourrir, de le garder, de le protéger – ne s’adressent pas à son Je et nient à ce dernier tout droit à une quelconque autonomie pour exiger qu’il laisse place à un revenant. Là où devrait se constituer le projet, là où la notion du futur devrait permettre au Je de se mouvoir dans une temporalité ordonnée, le retour-du-même arrête le temps au profit de la répétition de l’identique, inverse son ordre puisque celui qui devient et doit advenir découvre qu’il est précédé par un passé, et par un trépassé, qui lui impose le lieu et le temps auxquels il devrait faire retour.

L’ombre parlée n’anticipe pas le sujet, elle le projette régressivement en cette place que le porte-parole avait occupée en un temps passé.

Cette inversion de l’effet anticipateur du discours maternel fait perdre tout sens à la réponse donnée à la question de l’origine. En effet, pour la mère, la naissance n’est pas origine d’un sujet, moment inaugural où a surgi une nouvelle vie dont le destin reste ouvert mais, au contraire, répétition d’un moment et d’un vécu qui ont déjà eu lieu. On comprend dès lors pourquoi un des traits caractéristiques du vécu schizophrénique sera le non-accès à l’ordre de la temporalité, l’impossibilité de mesurer et de compter un « temps » dans lequel manque le repère nécessaire pour fixer le point de départ à partir duque une succession ordonnée pourrait être mise en place

2. L’excès de violence : lappropriation par la mère de l’activité de penser de l’enfant

Le titre donné à cette seconde partie, « L’interprétation de la violence », nous le proposerions volontiers comme une définition s’appliquant à tout discours délirant : l’interprétation que le sujet donne et se donne de l’excès de violence dont a été responsable le discours du porte-parole et, le plus souvent, le discours du couple. En reprenant à son compte la tâche de la pensée délirante primaire, le discours délirant tente de rendre sensée une violence commise par le porte-parole aux dépens d’un Je qui n’avait pas de moyens de défense adéquats. Il faut ajouter que, si un sens ne pouvait être réinventé, le Je rencontrerait un seul désir : celui de faire subir la même violence à l’agent du discours, ce qui impliquerait qu’il assume de haïr celle et celui qui lui ont donné naissance. Mais haïr ce couple au moment où il est encore le représentant exclusif des autres et du monde voudrait dire que la même haine se répercute sur la totalité du hors-soi : le Je comme effet de ce qui revient sur la scène psychique, à partir de ce lieu, ne pourrait que se découvrir haïssable, haï et haïssant. Situation intenable et que les pulsions de mort auraient vite fait d’exploiter à leur profit. Interpréter la violence, la relier à une cause qui ménage la mère comme support libidinal nécessaire, tel est l’exploit que réussit la pensée délirante primaire. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à propos de l’activité de penser, mais nous tenterons de mieux expliciter le danger qu’elle représente pour la mère de celui qui pourra devenir schizophrène ; ce que nous venons de résumer sur la problématique de ses repères identificatoires nous facilitera la tâche. Tant que l’enfant ne parle pas, peut se préserver chez la mère l’illusion qu’entre ce qu’il pense et ce qu’elle croit qu’il pense il y a concordance ; de même qu’elle affirme savoir ce que son corps attend et demande, illusion nécessaire en une première phase de l’existence, elle peut prétendre connaître ce que son « cerveau » pense et, surtout, ce qu’il attend et demande comme « savoir ». Elle est du reste prête à lui offrir et à lui imposer un « savoir » sur le langage nécessaire à ce qu’il acquiert la parole, mais à condition de pouvoir conjointement lui imposer de n’entendre que ce que son langage prétend signifier.

De l’accès de l’enfant à l’ordre du discours, la mère attend la démonstration que, dans son propre discours, il n’y a pas de manque. Ici encore on voit s’inverser le processus normal : l’appropriation par l’enfant des injonctions explicites, et surtout implicites, présentes dans le discours maternel, devrait avoir la tâche de renforcer la barrière du refoulement de la mère afin de préserver son Je du retour d’un refoulé concernant une représentation primaire de l’objet du désir, alors que, dans ce type de relation, est attendue de l’enfant la preuve que le non-refoulé n’avait pas à l’être, qu’il est donc légitime de lui demander de donner forme à une image perdue de soi-même, de répéter une relation libidinale sous l’égide du primaire et à laquelle la situation redonne tout son impact. Il faut donc qu’il pense ce qu’elle pense car, s’il venait à penser son Je comme agent autonome d’un droit à penser, il viendrait lui prouver que le passé ne peut faire retour, que le désir du même est irréalisable et impensable, que son discours manque d’un concept. Pour éviter ce risque, différentes voies se présentent à la mère :

— La première consiste à privilégier les autres fonctions partielles, à surinvestir le corps comme un ensemble de fonctions, corps mangeant, excrétant, dormant, voyant, entendant… conformément à un modèle du bon fonctionnement qu’elle cherchera et trouvera dans ce que disent la médecine, l’hygiène, la religion ou la science, sur le corps et ses fonctions. La particularité du modèle corporel proposé au Je sera le côté fragmentaire des fonctions dont on supervise l’activité : le « manger », pour prendre un exemple entre autres, ne renvoie à aucun avenir de croissance, il décide de ce qui est à manger maintenant quitte à changer le menu selon un programme qui fixe celui des deux ans, des trois ans, des cinq ans, etc.

À ce souci du bon fonctionnement dont elle fait preuve, l’enfant risque de répondre par un même surinvestissement de son corps comme machine. Il investira l’activité « en soi » des différents appareils sans investir un projet qui les transcenderait et en modifierait le but. Le plaisir de voir, d’entendre, d’excréter, de manger résultera de l’érotisation de l’activité et non plus du but qu’elle se propose. Corps en morceau avant d’être un corps morcelé, chaque morceau peut être source de plaisir à condition qu’il accepte de ne pas se demander à quoi l’action sert : la réponse ne pourrait être apportée que par un projet intégrant qui diffère le but et qui investit l’attente. Une conséquence fréquente en sera la présence de soucis hypocondriaques chez l’enfant et chez la mère : qu’un morceau une fois ne marche pas et c’est la perte de tout plaisir. Dans ces conditions, le plaisir pulsionnel perdra, peu à peu, la fonction intégrante et irradiante qui lui était propre lors de son apparition. Plus l’enfant perçoit que la mère lui demande et attend, comme seule source possible de plaisir, un « bien » manger, dormir, voir,…, plus il perçoit qu’elle ne peut recevoir que comme un refus intolérable qu’une fonction de son corps soit défaillante, et plus il perd la possibilité de lui proposer un « savoir-voir » au moment où elle attendait un « savoir-manger », un « savoir-excréter » à la place d’un « savoir-entendre ». Si la mère guette aussi anxieusement les manifestations du corps, dans la crainte qu’il n’y apparaisse une preuve de la non-valeur de ce qu’elle prétend savoir, c’est qu’effectivement elle ne peut se permettre, sans des risques majeurs, d’accepter que son « savoir sur les besoins du corps » puisse être pris en défaut, que de l’inattendu puisse y avoir part, que dans ce corps se fasse jour ce qui prouverait la différence qui le sépare de tout corps et de tout savoir passé. Si cela arrivait, elle serait obligée d’en conclure que la rencontre se joue entre elle et un Je vivant qui va lui découvrir ce qui en lui-même échappe à la répétition, au déjà-su et au déjà-vécu. C’est pourquoi ce qu’elle craint par-dessus tout c’est bien l’inattendu, et c’est la raison pour laquelle elle ne peut supporter qu’il y ait du substituable dans la réponse qu’elle guette. Il ne sert à rien à l’enfant, amère et grave découverte, de lui montrer qu’il sait sourire au moment où elle attend qu’il lui montre qu’il sait avaler ou dormir. Tout inattendu est dangereux : la relation demande-réponse prend la forme, non pas d’un discours, mais d’un code rigide, l’offre sera réglementée de manière à réduire au maximum le risque que n’apparaisse une demande imprévue. Dans ces conditions l’enfant va lui aussi réglementer, à sa manière, son rapport à l’image corporelle : si on touche tel bouton et si le bouton marche il doit en résulter toujours le même résultat ; si ce dernier change c’est que le bouton a été faussé et avec lui la machine. D’où souvent chez ces enfants cette sorte de non-histoire, cette obéissance qui fait dire à la mère que l’enfant était le modèle parfait de ce qu’on doit être, tableau qui alterne avec un autre où s’exprime le refus dramatique de faire du corps la copie d’un modèle non investi et non choisi. Refus qui se manifestera par l’anorexie, les troubles du sommeil, la fréquence de maladies dans la toute première enfance.

C’est dans ce mode de relation que va naître l’activité de penser et c’est cette relation préexistante qu’elle doit rendre intelligible à l’instance pensante. Si nous exceptons ces deux cas extrêmes représentés, d’une part, par l’autisme infantile, de l’autre, par la possibilité du Je de faire appel à un discours substitutif lui permettant de se structurer de manière à préserver sa relation au projet, et c’est dans ce dernier cas que prend toute sa valeur ce que peut offrir ou refuser le discours paternel, ce sera grâce à la mise-en-place de la pensée délirante primaire que le Je pourra signer un compromis entre les ukases du discours maternel et une activité de penser qui rende possibles des « pensées » du Je sur le Je.

Compromis dont on réalise la précarité si on considère ce lourd passé dont hérite l’activité de penser : successeur des fonctions partielles, elle commence par reprendre à son compte un même rôle d’enjeu dans la relation mère-enfant, mais, dès son entrée en fonction, elle va devenir ce sur quoi la mère cristallise l’ensemble de ses demandes et de ce qu’elle attend en réponse : que cette nouvelle activité lui prouve le bien-fondé de son « savoir » sur ce qui est « à penser » par l’enfant. Forme déguisée que prennent une interdiction à penser et l’induction à une compulsion à ne penser que ce qui a déjà été pensé par elle. C’est là l’excès de violence intolérable commis par le discours maternel, excès contre lequel le Je, s’il veut continuer à exister, se défendra en « délirant », c’est-à-dire en projetant dans un ailleurs, et sur un autre support, la cause supposée de l’interdiction ou de la compulsion. La mère ne pourrait, en effet, préserver sa mainmise sur l’activité pensante de l’enfant et sur les pensées par elle produites, qu’en réduisant cette activité, comme ses précédentes, à l’équivalent d’une fonction sans projet. Mais ce qui est, en partie, possible pour les autres fonctions du corps ne l’est pas pour le penser : l’activité de penser exige la présence d’un projet. L’érotisation de cette activité peut être « en soi » source de plaisir, mais seulement si ce plaisir n’est qu’un moment, une trêve, une recréation – et une re-création transitoire des pensées – dans une activité qui est assurée de retrouver une certaine unité et continuité. Dans le cas contraire, il n’y a plus un « penser » au sens propre, mais « des pensées » qui seront, par le sujet lui-même, définies comme écho, commentaire, compulsion, et tous ces termes par lesquels le psychotique nous dit ce qui « arrive » dans sa tête. Il faut remarquer que cet énoncé implique que le Je est encore capable de penser, à partir d’un autre lieu, ce qui se pense en lui. Clivage de l’espace et de l’instance, grâce auquel le sujet peut redonner sens aux « pensées » qui deviendront compréhensibles parce qu’il voit en elles la preuve de la persécution, de l’épreuve, ou de l’énigme, que lui imposent le désir et l’intention d’un Autre.

On voit que même dans les formes manifestes de la psychose un dernier bastion peut être défendu : retrouver une signification concernant « ce qui est pensé » qui puisse le rendre intelligible, fût-ce, comme le fait Schreber, en affirmant que c’est le désir de Dieu qui exige que vous ne pensiez que du non-intelligible. Mais le tableau ici esquissé ne répond plus à la potentialité psychotique : il nous montre les effets de la victoire dans l’espace psychique de la pensée délirante primaire et à quel prix le Je préserve un dernier bastion et les quelques centimètres carrés nécessaires pour que deux pieds puissent se poser sur un sol.

Si l’on revient au moment où peut se constituer la pensée délirante primaire, on dira que l’injonction, contradictoire et irréalisable, à laquelle elle vient répondre impliquerait que l’enfant puisse s’approprier un « pouvoir-parler » qui ne s’accompagnerait pas d’un « pouvoir-penser » et d’un droit d’autonomie sur le penser.

Dans l’analyse du langage fondamental, nous avons vu qu’il redoublait, et donnait par là sa forme définitive à la violence nécessaire, pour la structure du Je, qu’exerce le discours. Cette nécessité a comme but de substituer à l’affect un sentiment dicible et connaissable par le Je : substitution dont le rôle structurant ne peut opérer que si le Je trouve, dans l’appellation de l’éprouvé, ce qui lui revient sous la forme d’un énoncé identifiant, source de plaisir. La première condition pour que ce plaisir apparaisse sera que cet énoncé soit effectivement ce qui va permettre au Je de se saisir comme existant autonome, comme action, désir, projet. Il faut donc que l’énoncé puisse être refusé au profit d’un autre, qu’il puisse être mis en doute : ce qui ne reviendrait que sous la forme répétée d’un obligatoire ne pourrait offrir au Je cet attribut fondamental représenté par la possibilité du choix. Choix en partie illusoire puisque, de fait, l’éventail des énoncés est préétabli par le langage fondamental lui-même et par sa loi ; mais choix quand même puisque doit rester au pouvoir du Je d’en privilégier certains, de résister à d’autres, de substituer l’un à l’autre. Pour que ce choix se fasse, un minimum d’autonomie du penser doit être d’emblée accordé au Je ; de cette autonomie commencera par témoigner la possibilité de penser secrètement. C’est ce « penser secret » qui lui permet de découvrir que cette activité nouvelle, fort cher payée par les renoncements et les deuils qu’elle exige, offre en échange et pour la première fois une forme d’activité et de plaisir solitaires qui ne tombent pas sous le coup de l’interdit, mais sont, au contraire, valorisés par celle qui les autorise. Plaisir que renforce la découverte inattendue que, malgré le peu de pouvoir réel que possède à ce stade l’autonomie corporelle, malgré l’état de dépendance où on est encore pour la satisfaction des besoins, malgré l’exigence vitale qu’on vous donne de l’amour, dans le registre du penser, la Mère peut être tout aussi à votre merci que vous Vêtes à la sienne. Découvrir que le pouvoir de deviner ce qu’on pense, que l’on attribuait au regard parental, est une illusion est un pas aussi fondamental pour la psyché que la découverte de la différence des sexes. Mais cette découverte pour se faire ne doit pas buter sur la peur d’une punition qui vous amputerait de la fonction coupable. C’est cette punition que l’attitude et le discours de la mère laissent entrevoir et, dans ce cas, elle ne fait appel, et pour cause, à aucun tiers comme agent de cette castration, plus précoce et tout aussi traumatique ; elle énonce en toutes lettres que, si l’on transgresse, on sera privé de sa parole, qu’on deviendra l’objet rejeté dans le silence total.

Excès de violence d’autant plus agissant qu’elle profère une menace qui se réalise périodiquement : si on n’a jamais coupé le pénis source de plaisir, on a bel et bien déjà refusé de parler, d’entendre, de laisser parler la voix infantile. Cette menace ne renvoie l’enfant à aucune loi partagée par l’ensemble, à aucune épreuve commune et structurante, au contraire, on exige qu’il fasse semblant de ne pas reconnaître l’abus comme tel, qu’ici encore se redouble l’opération par laquelle le but de la violence devient ce que celui qui la subit demande, désire et attend. Violence qui a toutes les chances de réussir, puisque exister a comme condition que ce premier représentant de l’Autre et du monde montre son intérêt à votre égard, qu’il vous offre des signes d’amour ; il ne servirait à rien au Je, sinon à hâter sa mort, de refuser la violence pour se retrouver face à un vide sans désir et sans parole. Ces caractères prouvent la démesure de l’excès de violence qu’exerce le désir maternel par son appropriation de l’activité de penser de-l’enfant. Il est vrai que, s’il échouait, si le Je infantile réussissait à gagner sa partie, elle ne pourrait que se découvrir « mère » non conforme au « concept » que le discours en véhicule, elle verrait le Je de l’enfant, de son enfant, s’éloigner d’elle pour chercher ailleurs des substituts possibles. Chaque fois que l’enfant réussit, malgré elle, à penser le concept « fonction maternelle » il découvre, par là même, que la mère n’en connaît pas la signification et ne peut, dès lors, que se détourner pour trouver ailleurs les médiations nécessaires. Ce n’est pas irréalisable, mais difficile ;

si l’enfant y arrive, il aura évité la potentialité psychotique, les conditions nécessaires se seront révélées insuffisantes. Dans le cas contraire, le Je, pour survivre, devra pouvoir créer la pensée délirante primaire. Il est malheureusement possible que cette création ne puisse se faire ; il s’ensuivra un désinvestissement de la fonction et de l’instance pensante, la quête d’un silence du Je, du monde, des autres, l’éclatement en morceaux des pensées qui se frayent un chemin dans l’espace psychique, mais qui s’y déposent tels les fragments d’un puzzle qu’on ne peut ni on ne veut reconstruire : c’est l’autisme du tout jeune enfant. Nous n’en traiterons pas ici puisque, bien évidemment, il ne s’agit plus de potentialité schizophrénique mais de sa manifestation la plus exacerbée.

3. Le savoir interdit et les théories délirantes sur l’origine

La visée irréalisable du discours maternel impliquerait de pouvoir cliver ce qui ne peut l’être, soit les deux constituants du langage fondamental :

— Sont par elle apparemment pensés et énoncés les termes qui réfèrent à la nomination des sentiments qu’elle exige que l’écoutant fasse siens.

— Elle lui interdit de trouver ailleurs ce que son discours ne peut pas lui offrir : la signification d’un terme du système de parenté qui soit conforme à la fonction symbolique qui lui incombe68.

Interdiction qu’elle méconnaît mais qui va, par contre, et à son insu, s’exprimer ouvertement dans l’interdit qui frappe toute demande de l’enfant touchant l’origine de sa vie, la raison de certaines expériences par lui subies, et dans le « secret » souvent présent dans ses histoires. Secret, jalousement et honteusement caché à l’enfant, qui recouvre le plus souvent un suicide, un mensonge sur le père réel, une maladie « honteuse » souvent mentale, un avortement, etc. Dans tous les cas, ce secret, que la mère prétend cacher, concerne la raison qu’elle se donne des problèmes rencontrés par l’enfant, ou des problèmes qu’il rencontrerait s’il connaissait ce secret, et par là des problèmes qu’elle peut reconnaître présents dans ses propres relations familiales. C’est parce que le père était fou que l’enfant a des troubles, c’est parce que sa propre mère s’est suicidée que son enfant pourrait en faire de même, c’est parce qu’elle a dû avorter que l’enfant pourrait croire qu’elle ne l’aime pas : on voit comment le « secret » vient prendre la place de ce qu’elle pose comme cause originaire des problèmes que lui crée sa relation mère-enfant. Mais on voit aussi comment, en rationalisant les motifs pour lesquels cette cause ne peut être dite à l’enfant, elle va pouvoir exclure toute demande de l’enfant concernant l’origine et justifier sa nécessité de se taire ou de mentir. Or, il en va ici comme dans le processus analytique pour l’association libre : si le sujet veut maintenir secrète une idée, un souvenir, un phantasme, il va être peu à peu dans l’obligation d’écarter toutes les associations qui risquent de s’y référer avec le résultat, d’exclusion en exclusion, d’être obligé de taire la totalité du dicible, ou alors de le réduire au récit vide des menus faits de la vie quotidienne, et encore ! C’est le même processus que met en marche l’angoisse maternelle : dans tout pourquoi prononcé par l’enfant, elle voit le risque d’un « pourquoi du pourquoi » qui pourrait aboutir à une dernière question qu’elle ne veut pas entendre, faute de pouvoir y répondre.

Paradoxalement pourtant, l’acquisition d’un savoir sur le langage, condition d’existence pour le Je, reste le plus souvent pour la mère une exigence qu’elle impose, ce qui confronte l’enfant à une situation paradoxale :

— s’approprier ce savoir, accepter l’ordre de la signification propre au discours, transformer le représentable en un nommable et en un intelligible, et avoir donc accès à une réalité conforme à la définition que le discours en donne ;

— manquer de ce qui fonde, et peut seul fonder, réalité et langage, ne pas posséder l’énoncé des fondements, ou ce fondement des énoncés, nécessaire pour que son propre récit historique le concerne, manquer de ce point de départ indispensable que représente l’énoncé sur son origine. Qu’on imagine un sujet auquel on imposerait de se reconnaître dans un espace orienté dans lequel il lui serait interdit de faire appel à un des quatre points cardinaux.

La potentialité psychotique est le résultat d’une épreuve analogue : on a exigé du sujet qu’il ordonne

— et qu’il y trouve son ordre – l’espace, le temps, la lignée, en recourant aux points cardinaux des autres, alors qu’il a perdu le nord faute de l’avoir jamais possédé. L’absence d’une réponse sur l’énoncé de l’origine mine de l’intérieur l’origine des énoncés, elle les fait reposer sur des sables mouvants qui risquent toujours d’engloutir ce qui s’y construit.

La pensée délirante primaire est la création par le Je de cet énoncé manquant : c’est à partir d’elle que va se mettre en place une « théorie infantile sur l’origine » dont nous montrerons, par l’exemple qui suit, la fonction et l’analogie fonctionnelle avec le rôle tenu, dans la névrose, par le roman familial.

4. L’histoire de Mme B… et la théorie délirante primaire sur l’origine

Grâce à la présence de la pensée délirante primaire, conçue comme un énoncé comblant un trou du discours, va pouvoir s’élaborer une théorie sur l’origine qu’on peut appeler « la théorie délirante primaire ».

Mme B… vient nous voir dans l’espoir d’être bbérée d’une phobie d’impulsion qui a débuté il y a deux ans : chaque fois qu’elle est dans la rue elle craint d’être obligée de se déshabiller et de se montrer nue. Apparemment ce symptôme ne s’accompagne d’aucune manifestation d’ordre psychotique. Femme de trente-deux ans, mariée et mère de deux enfants, tout s’est déroulé, nous dit-elle, normalement jusqu’à il y a deux ans : un jour où elle attendait son tour chez le pédicure afin qu’il lui enlève un cor qui l’empêchait de marcher à moins de pouvoir s’appuyer sur le bras de son mari ou sur l’épaule d’un de ses enfants, est surgie brusquement l’idée angoissante qu’elle pourrait se mettre nue. Affolée, elle rentre chez elle ; en l’espace de six mois la phobie se constitue l’obligeant à abandonner son travail et à refuser de sortir si elle n’est pas accompagnée par son mari, un de ses enfants ou un membre de sa famille. Seule la présence de ces personnes fait disparaître sa phobie. Rien ne nous frappe particulièrement, durant les entretiens préliminaires, sinon une relation assez problématique avec le mari, alors même qu’elle affirme ne pas avoir de soucis dans sa vie conjugale, et le fait que, à propos de son fils âgé de quatorze ans, elle nous exprime avec force son souhait qu’il devienne « un passionné de la recherche et de la solitude ». Elle et son mari sont des petits commerçants apparemment contents de leur sort et partageant les soucis et les buts de tout-un-chacun. Pourquoi espère-t-elle que le fils devienne un « solitaire » ? Afin « qu’il ne s’intéresse pas trop à autre chose ». Au cours de ces entretiens nous apprendrons qu’elle a une sœur aînée, que son père est mort quand elle avait cinq ou six ans, alors qu’il pilotait un avion de tourisme, ce qui fait qu’il n’y a eu « ni cadavre, ni enterrement », qu’à l’âge de deux ans elle a eu un accident qui a failli lui coûter la vie, sa mère « par distraction » lui ayant donné une boîte contenant des médicaments à la place de celle qui contenait ses bonbons. De sa mère, elle dira que c’était une femme autoritaire, criant toujours et ayant des débordements de tendresse violente qui « me faisaient aussi peur que ses cris ». Tout cela est dit posément, le plus souvent avec humour ; quant à sa phobie « elle n’y comprend rien mais ça ne peut pas continuer ainsi ».

Sa relation au mari nous fait penser que c’est plus

une bonne image maternelle qu’elle a cherchée qu’une image virile, mais jamais durant ces entretiens nous n’avons le sentiment d’être dans le registre de la psychose.

Pourtant, dès les premières semaines de son analyse, nous l’entendrons avec surprise nous exprimer ce qu’elle pense de la femme et de la procréation :

— Dans la procréation, le sperme de l’homme ne joue aucun rôle sinon celui d’exciter « l’appareil procréateur » que la femme porte seule en elle.

— Chaque fois qu’il y a un rapport sexuel, la femme, telle une mante religieuse, est obligée d’incorporer vagi-nalement une partie de la substance masculine qui se dépose dans son appareil, c’est pour cela que les hommes meurent plus jeunes et perdent leurs cheveux.

Il nous faudra quelques séances pour réaliser que ce n’est pas là le souvenir qu’elle garde d’une théorie sexuelle infantile, ni la formulation d’un phantasme, mais ce qu’elle croit fermement et actuellement être la vérité.

Noyau délirant conscient et pourtant clivé de la totalité du discours qui fonctionne normalement dès qu’elle parle d’autre chose. Il faut néanmoins remarquer que les implications de cette « théorisation » apparaissent bel et bien dans le discours manifeste qu’elle tient avec les autres : ainsi, quand elle explique qu’elle espère que son fils ne s’intéressera pas trop tôt aux filles, quand elle idéalise et valorise les hommes qui, tels les pères blancs, les explorateurs, les navigateurs, vivent seuls et sont passionnés par des « idées » et non par des femmes, quand elle avoue que le « sexe » ne l’intéresse pas, qu’elle est bien contente que son mari n’y soit pas porté, ou, quand elle nous dit que chaque fois qu’elle a eu des relations sexuelles, elles se sent « gonflée et coupable », on comprend clairement, une fois qu’on a connaissance de sa théorisation, de quelle signification singulière il est en réalité chargé. Il n’en reste pas moins que cette série d’énoncés, tels qu’elle les exprime, sont parfaitement entendables par les autres et par l’ensemble : au plus, on dira d’elle qu’elle est prude et que ses préférences pour les navigateurs et les pères blancs sont un peu bizarres. Mais, comme il ne vient à l’esprit de personne de demander à une femme mariée et mère si elle sait comment naissent les enfants et que, par ailleurs, comme elle nous le dit, dès qu’autour d’elle on parle de ces choses « ou je m’en vais, ou je n’entends pas », elle peut se mouvoir sans difficulté apparente dans le discours des autres et avec les autres.

Sans doute la potentialité psychotique ne nous offre pas souvent un exemple aussi typique de la présence enkystée d’une théorie délirante primaire, mais il est rare que dans l’analyse on ne retrouve pas quelque chose de fort proche chaque fois que cette potentialité existe.

En voici un autre exemple, beaucoup plus ponctuel et plus voilé : au cours d’une séance où M. C… nous parlait d’un souvenir d’enfance où sa grand-mère était présente, s’est déroulé entre lui et nous le dialogue suivant :

— C’était la mère de votre père ou de votre mère ?

— Qu’est-ce que vous m’avez demandé ?

— Si c’était votre grand-mère paternelle ou maternelle ?

— Je n’ai jamais pensé que mon père pût avoir une mère.

-— Oui…

— (D’une voix irritée et ferme). Oui, c’est une pensée que je n’ai jamais eue, c’est une pensée absurde.

— Pourquoi ?

— Parce que je n’ai jamais pu la penser.

Apparaît immédiatement la différence radicale qui sépare un « je n’avais jamais pensé à ça », négation qui confirme que c’est bien à cela que « ça pensait » et ce « je n’ai jamais pu le penser » témoignant d’un énoncé effectivement manquant sur l’origine du père, « affirmation » qui préannonçait la présence d’une pensée délirante primaire par laquelle le sujet mettait en sens un trou du récit familial.

Plus souvent la pensée délirante primaire prend une forme plus difficile à démasquer et surtout à séparer de ce que, avec raison, Freud appelait « les bizarreries » que l’on peut retrouver chez tout un chacun. Il s’agit, alors, d’une certitude en contradiction évidente avec l’ensemble du système logique selon lequel fonctionne le sujet, certitude qui concerne, soit le fonctionnement du corps, soit une loi physique, soit un événement inscrit dans l’histoire généalogique du sujet. Ce qui caractérise ce type de fausses croyances ce n’est pas la conviction inébranlable qu’elles suscitent, ni le côté paradoxal par rapport au savoir du sujet sur les lois physiologiques, physiques ou temporelles, mais le fait que dès qu’on tend l’oreille on réalise que cette conviction met radicalement en cause l’origine du corps, l’origine du monde et l’ordre temporel fondant l’ordre généalogique. Ce que prouve l’expérience à laquelle tout analyste peut se livrer : s’il essaye, à partir de cette conviction apparemment « ponctuelle », de considérer les implications logiques qui en découlent, il constatera qu’elles aboutissent à une représentation de la réalité en tout point hétérogène au modèle que le discours donne de la relation sujet-monde. La « bizarrerie », dans ces cas, substitue à l’ordre causal, auquel fait appel l’ensemble pour désigner l’origine de lui et du monde, une interprétation qui relie l’origine à une cause incompatible avec les modèles selon lesquels fonctionne l’ensemble. C’est ce caractère qui signe pour nous la présence d’une pensée délirante primaire.

Nous allons revenir au discours de Mme B… pour essayer d’isoler quels énoncés et quelle absence d’énoncés sa théorisation vient remplacer.

Le discours de la mère de Mme B…

Il nous est difficile, même après trois ans d’analyse, de décider si la mère de notre patiente ne faisait que partager une série de superstitions fréquentes dans le coin de Bretagne où elle avait passé son enfance et son adolescence, ou s’il y avait chez elle des convictions plus proches d’un délire. Elle croyait ferme aux dons de divination d’une vieille paysanne qu’elle avait retrouvée à la ville et que toute la famille appelait « Lamère » – ce n’est qu’au cours de l’analyse que Mme B… réalisera que c’était là son nom de famille et non pas « la mère » en deux mots – personne chez qui elle allait se faire tirer les cartes une fois par mois, et dont elle vantait le pouvoir de guérisseuse bien supérieur à celui des médecins. De sa propre mère, elle disait qu’elle avait le pouvoir de parler aux morts ; quant à 6on père elle n’en parlait jamais, au point que Mme B… avouera qu’elle ne s’était jamais posé de questions sur ce personnage absent du discours. Cette jeune paysanne ira à la ville et épousera le fils du notaire : mari qu’elle qualifiera toujours de « mauvaise tête », lui reprochant de « courir les gueuses ». Quand il meurt, son nom disparaît de son discours sauf dans une étrange menace adressée à l’enfant : « tu deviendras comme le père » ; « comment », se demandait la petite fille, et que veut dire « le père » ? Lors de sa mort, rien ne lui sera dit, tout ce qu’elle entendra, dans des conversations surprises entre la mère et d’autres, c’est un récit « d’éclatement » (d’avion) qui pour elle signifie un « éclatement du père ».

Les secrets de la mère

Mme B… a toujours vécu auprès d’une sœur, son aînée de huit ans, qu’elle trouvait drôle, sans qu’elle ait pu mieux expliquer ce sentiment : drôle sa manière de parler à son père, drôle le rapport que la mère avait avec elle, drôle que cette même mère lui défende d’embrasser le père, drôle, enfin, l’argent de poche qu’elle paraissait avoir. Bien plus tard, elle apprendra, par son propre mari, que cette fille était en fait l’enfant naturelle de la mère et que très vite on a su « qu’elle faisait la vie » avec apparemment la complicité silencieuse de la mère, et qu’on disait d’elle qu’elle était « un peu folle ».

Quant au père de sa mère, c’est pendant son analyse et en fonction de son insistance qu’elle finira par apprendre qu’il s’est suicidé, probablement au cours d’un épisode mélancolique, après avoir tenté de tuer sa femme et sa fille en ouvrant le gaz. De ce père, la mère parlera alors avec haine et peur : c’est le « fou », mais aussi le « meurtrier » doublement mauvais et doublement dangereux. C’est à la suite de cet aveu que Mme B… saura en quelles circonstances sa mère a rencontré celui qu’elle épousera : arrivée en ville pour travailler avec sa fille naturelle, elle avait été engagée chez le notaire pour s’occuper de son fils qui souffrait « d’une maladie des nerfs », elle l’épouse avec la conviction qu’il est sexuellement impuissant et qu’il ne 6era jamais <i qu’une 6orte d’enfant-fou ne sachant rien faire ». À son étonnement, et à son dépit, il se révélera fort différent, elle ne lui pardonnera jamais de « l’avoir trompée ».

Le secret que défend la mère de Mme B… concerne le père de la première fille, dont le nom ne sera jamais avoué, et la folie de son propre père : implicitement on comprend qu’à travers cette folie se formule sa question sur le désir qui a failli faire de ce père le donateur d’une double mort. « Folie » qui apparaît, conjointement, comme seule justification possible de ce désir de meurtre mais qui rend, à l’opposé, impossible de poser à l’origine un désir paternel qu’on puisse assumer, puisque ce serait le désir d’un fou et un désir de la « folie ». On peut se demander si la « folie » ne se retrouvait pas aussi du côté du père de la fille aînée ; nous n’avons aucun élément à ce sujet. Mais c’est bien la fascination qu’exerce chez elle la « folie » qu’on retrouve comme pivot de sa problématique : fille d’un « fou » elle épouse un autre « fou », qu’on a bien l’impression qu’elle pousse à un accident-suicide qui répète le destin du père. Mère d’une première fille sans père, cette femme rigide cache sa faute, mais ne sait s’opposer à la prostitution de cette dernière dont elle dira « elle a toujours été folle b69. Meurtrière en puissance de la seconde fille, elle prétendra contre toute vraisemblance que les médicaments étaient inoffensifs, que le lavage d’estomac a été inutile et que les médecins avaient fait exprès de dramatiser, que « Lamère » aurait tout arrangé « sans histoire ».

Mme B…, dès qu’elle peut comprendre, « entend » :

— un silence total sur l’existence d’un père, celui de sa mère, silence qu’elle interprète à raison comme le désir de la mère qu’on nie son existence, qu’on fasse semblant de croire qu’elle ne doit rien à ce géniteur, qu’il n’y a pas eu de père ;

— un discours haineux vis-à-vis de celui qui est son père, la « mauvaise tête » qu’on pousse à sortir pour ensuite lui reprocher de l’avoir fait ;

— un silence « drôle » sur cette sœur, si bien habillée et chez laquelle la mère paraît toujours guetter les « signes » d’une mystérieuse étrangeté, sœur à laquelle on interdit d’embrasser celui que pourtant elle appelle papa, comme si la mère craignait on ne sait quelle transgression ou quelle « folie » possible dans leur rapport ;

— la présence de « Lamère », la vieille femme qui devine et guérit miraculeusement, qui défie le savoir des hommes de science ;

— enfin, pendant les quelques jours passés à l’hôpital à la suite de son intoxication, elle se souvient fort bien d’avoir surpris le médecin rabrouant la mère en lui parlant de « poursuites », ce qu’elle comprend comme une « suite » ; « elle sera encore malade ». Une fois rentrée chez elle, la mère lui reprochera « d’avoir fait exprès d’être malade », « d’avoir exagéré ».

Du côté de la voix paternelle, elle entendra :

— des cris violents lors des scènes ;

— le reproche fait à la mère « qu’elle a été enceinte exprès pour l’obliger à l’épouser » ;

— « qu’elle aurait préféré qu’il reste fou », qu’elle ne voulait que son nom ;

— la revendication de sa liberté et la critique sur « ce que tu laisses faire à ta fille » (l’expression rendant impossible de savoir de quelle fille il s’agit) ;

— le reproche de l’avoir exploité, de lui prendre l’argent ;

— et enfin, ce cri du cœur « être obligé d’avoir des gosses ou se foutre une balle dans la tête, c’est du pareil au même ».

On voit que l’ensemble de ces énoncés ne permettent,

pas plus que ceux de la mère, de se penser comme réalisation d’un désir : de plus, le couple exprime deux énoncés également inassumables sur le « désir » responsable de l’existence du sujet, l’un et l’autre se reprochant mutuellement de l’avoir imposé au partenaire, l’un et l’autre disent ouvertement que c’était non pas l’enfant mais un nom, de l’argent, un pouvoir qui étaient souhaités.

On comprend que, dans ce contexte, quand la petite fille demande : « pourquoi papa a une tête mauvaise ? » « pourquoi ma sœur ne peut pas l’embrasser ? » « pourquoi sa mère lui dit toujours que si son père ne l’avait pas trompée, elle (Mme B…) n’aurait pas existé », « pourquoi elle va devenir comme « les pères » », elle ne puisse trouver aucune réponse : on défend de demander, ou bien on répond par des aphorismes étonnants : « les femmes qui ont une tête ça devrait les leur couper », « les hommes ça fait toujours foirer », « les filles ça bouffe du dedans », phrases textuelles qui prennent la forme d’énigmes insolubles : qu’est-ce que la tête devrait couper, qu’est-ce que le « ça », qui foire, qu’est-ce qui est mangé dedans ?

La pensée délirante qui vient résoudre l’énigme joue le rôle que tient, dans la névrose, le roman familial, mais pour d’autres raisons. La différence essentielle étant que, contrairement au roman.familial, la pensée délirante ne tient pas compte du système culturel et du système de parenté (rêver qu’on est un enfant d’un autre lit ou un enfant adopté est conforme au système de parenté propre à la culture), aucun effort n’est fait « pour que ces phantasmes atteignent à la vraisemblance » et, surtout, cette pensée ne subit jamais ici cette restriction particulière qui a comme préalable que l’enfant ait saisi que « pater est incertus », tandis que la mère est certissima… Le roman familial alors se borne à placer haut le père sans plus mettre en doute le fait désormais irrévocable que l’enfant descend de la mère »x.

Sur un autre plan, ce qui sépare cette pensée d’une théorie sexuelle infantile est son non-refoulement : si, comme cette dernière, elle emprunte son modèle à un entendu et à un vu fragmentaires, à des modèles de fonc – 70 tions corporelles auxquelles elle identifiera la fonction de procréation, il n’y a pas, dans ce cas, abandon de cette première théorisation.

Si on considère maintenant la théorie délirante sur l’origine de Mme B…, on voit comment, à partir d’un postulat fondamental : « la femme est seule procréatrice, l’homme celui qu’on avale morceau par morceau », se met en place un système explicatif qui rend compte de pourquoi « naître » est une expérience désagréable, puisqu’elle exige que la femme prenne, malgré elle, des morceaux du père, loi de la nature à laquelle elle ne peut échapper, pourquoi l’homme, à force d’être avalé, risque d’éclater telle une baudruche vide, ce qui à son tour rend compte du fait qu’on n’ait pas envie d’en parler. Mais on voit aussi comment cette pensée remodèle un « savoir entrevu » sur le danger de mort subi, et comment elle reconstruit à sa façon une transcendance possible de la « fonction maternelle ».

Le risque de mort effectivement couru, et qui a provoqué la mise en accusation de la mère par le médecin, ne peut évidemment être qu’une erreur : aveu acceptable alors que ne le serait pas celui qui montrerait la présence chez la mère d’un désir de mort qui ferait d’elle votre assassin.

« Lamère », dotée d’un pouvoir de divination, vient assurer que la vérité de ce que la mère singulière affirme sur l’origine est garantie par un autre discours, tenant lieu fragile du rôle qu’aurait dû jouer le discours de l’ensemble pour l’enfant et d’abord pour le discours parental lui-même.

Nous ne prétendons pas que toute pensée délirante primaire donnera lieu à une même théorisation, mais nous pensons que chaque fois qu’elle apparaît, dans une situation où on peut l’analyser, on retrouvera :

— Un énoncé qui, pour des raisons différentes de celles propres au roman familial, tente de reconstruire l’origine de l’histoire du sujet (dans le cas présent, cette tentative a pour but de démontrer la vérité du postulat implicite du discours maternel et, de ce fait, d’assurer que ce discours ne manque pas de signification et qu’une vérité peut y avoir place).

— À partir de cet énoncé sur l’origine va se mettre en forme une théorisation qui va essayer de donner au concept « fonction maternelle » une signification qui, à sa manière, le transcende en le reliant au représentant d’une toute-puissance, généralement de la même lignée, la mère, la sorcière, la fée, qui offre au sujet un semblant de mise en ordre dans la succession des générations et donc dans la temporalité.

— Le passage du représentable au dicible, et donc, de l’affect au sentiment, pourra s’opérer à l’exception de ce qui concerne les affects éprouvés lors de toute expérience dont est responsable la faille présente dans le désir et le discours maternel. Chaque fois que le Je se trouve confronté à un expérimenté qui se relie à cette cause, il ne pourra trouver aucun énoncé intelligible dans le discours du porte-parole pour la raison fort simple que le porte-parole est dans l’incapacité de reconnaître que la non-transmission d’un « souhait d’enfant » est effectivement à l’origine de ces expériences ; la meilleure façon pour l’ignorer étant de nier que ces expériences aient existé ou existent. Il en résulte que tout ce qui touche l’origine du sujet, du désir, du plaisir et du déplaisir est banni d’un discours qui ne peut parler de l’origine à partir du moment où le sujet qui le parle ne peut répondre à la question de l’origine de sa propre fonction. La théorie délirante sur l’origine se constitue autour d’un énoncé qui redonne une réponse à cette question, elle substitue un dit, par elle créé, à un indicible du discours maternel.

Avant d’aborder l’analyse de la condition qui nous semble nécessaire pour que la potentialité psychotique reste telle, une question surgit : à partir de ce que nous venons de dire sur la problématique de celle qui va induire chez l’enfant la mise en place de la pensée délirante primaire, faut-il conclure que, déjà dans son cas, nous sommes confrontés à la pensée délirante primaire ? Il est difficile de répondre de manière univoque.

À partir de ce que nous avons pu entendre dans le discours de ceux qui nous parlaient de leur histoire, nous avons l’impression que, dans un bon nombre de cas, la réponse doit être affirmative.

Dans d’autres, par contre, ces femmes semblent avoir pu opposer à cette non-transmission d’un « souhait d’enfant », de la part de leur mère, une défense bien adaptée qui leur a permis de mettre en place des repères identi-ficatoires relativement stables. Défense qui a consisté à privilégier des activités calquées sur un mode relationnel de type mère-enfant, sans avoir pour cela à être mère, et nous pensons à l’éventail des différentes vocations à visée humanitaire, ou à surinvestir des activités intellectuelles, grâce à quoi peut être méconnu tout désir de maternité. Mais cette réorganisation de l’économie libidinale ne peut se maintenir que tant que ces femmes restent à l’abri de l’expérience d’une maternité effective. Quand cela se produit, elles vont être confrontées à la problématique que nous venons de décrire. Elles ne pourront alors que faire leur possible pour éviter que le discours de l’enfant ne vienne leur dévoiler ce qu’a d’intenable la position où elles se situent chaque fois qu’elles s’adressent à lui en tant que mère. Cette hypothèse nous a été confirmée par ce que nous avons, non pas reconstruit à partir du discours de leurs enfants, mais entendu, quand nous avons pu avoir en analyse des femmes dont nous savions qu’un des enfants, ou l’enfant, présentait des troubles de type schizophrénique.

5. Le facteur nécessaire pour que la potentialité psychotique reste telle

Nous avons vu dans cette potentialité le résultat de l’enkystement d’une théorisation sur l’origine non refoulée, qui peut, tant qu’elle reste à l’état de kyste, permettre que parallèlement et contradictoirement se déroule à ses côtés un discours qui, à l’exception de l’énoncé sur l’origine, paraît, et paraît seulement, conforme au discours des autres. À ce prix le Je peut, tant bien que mal, parler un discours, non conforme à ses propres fondements, et faire coexister des conceptualisations contradictoires de l’être, du désir, du monde.

Si on prête une oreille attentive au discours de Mme B… on voit, côte à côte, la présence d’une certitude sur sa théorie de l’origine et la présence de significations apparemment partagées par l’ensemble. Elle réussit ainsi à « habiter » un discours dans lequel ce qu’elle exprime sur les « sentiments » qui relient son Je à son entourage est conforme au discours des autres, alors qu’est hautement singulière la cause qu’elle s’en donne, cause d’elle non ignorée, même si prudemment passée sous silence, comme si cela « allait de soi ». Pour que ce clivage entre signification explicite et cause implicite soit possible, la première condition sera que la réalité ambiante et, avant tout, la réalité familiale soit agencée de manière à supporter cette contradiction.

Ce que permet le contexte familial de Mme B… qui nous montre :

— un mari qui accepte et souhaite de n’avoir, pour ainsi dire, pas de vie sexuelle, qui traite comme des enfantillages ce que sa femme a pu lui dire, de temps à autre, sur ses propres théories ;

— une mère, nous reviendrons sur ce point, qui par son écoute lui confirme silencieusement qu’elle est dans le vrai : « faire l’amour c’est dégoûtant », « il faut faire attention à ton fils, qu’il ne devienne pas comme le père », « les hommes c’est fragile, ça devient vite fou » (est frappant chez la mère de Mme B… le terme qu’elle emploie pour désigner les maris : « le père », qui fait irrésistiblement penser à celle qu’elle appelait « Lamère » comme si s’était constituée pour elle l’image d’un couple mythique représenté par « Lamère » qui devine, qui guérit et qui a des pouvoirs surnaturels, et « le père » siège de la folie et du mal).

Quand Mme B…, qui la voit fort souvent, parle à sa mère, elle a, à juste titre, la conviction que celle-ci comprend parfaitement ce qu’elle veut signifier et lui donne raison ; plus, le discours de sa mère, sous la forme aphoristique qui le particularise, reprend à son compte une série d’affirmations, déjà entendues, et qui confirment l’interprétation que l’enfant s’était donnée, en son temps, des pensées et des injonctions maternelles à son égard : « ne pas aimer les hommes », « ne pas transmettre au fils un désir d’enfant », « définir le père comme un objet fragile et dangereux ».

Persiste ainsi, sur la scène du réel, une voix incarnant le représentant de l’Autre, qui garantit que la théorie sur l’origine est vraie, que donc le discours du sujet reste le lieu où la vérité est possible, que la coexistence, dans le même discours, de postulats antinomiques est un paradoxe « normal ».

— Deux enfants qui, pendant toutes ces années, ont accepté de jouer un étrange jeu de questions et réponses. Peu attachés à leur père, très proches de leur mère, ils ont tous les trois inventé un langage, jeu bien sûr, mais pas n’importe lequel : « quand nous parlons entre nous en « notralangue » (étrange réinvention d’un métalangage par eux créé) un mot veut aussi en dire un autre, il faut deviner la réponse » ; nous ajouterons que le « notralangue » permet que toute réponse soit interprétée au gré de l’écouteur, que toute demande puisse demander tout ou rien.

— Une vie sociale qui, sous l’apparente normalité, est extrêmement pauvre quant aux idées qui circulent : commerçants, ils ne parlent avec leurs clients ou fournisseurs que de prix, crédit, qualité de la nourriture, etc.

— Jusqu’à ce jour, l’absence dans la réalité de l’existence de Mme B… d’épreuves particulièrement graves.

(Il n’est pas dans nos intentions d’analyser ici les raisons déclenchantes de la phobie, nous relèverons toutefois un point : elle éclate quelques jours après que Mme B… découvre, en faisant le lit de son fils, des taches de sperme. Evénement qui vient mettre en péril son mode de relation à celui qu’elle continue à traiter comme un petit garçon dont on peut ignorer qu’il a un sexe et qu’il pourrait un jour s’en servir.)

Dans le contexte ainsi décrit, trois éléments méritent une attention particulière :

— le rôle de la voix et de l’écoute maternelle ;

— la complicité de l’entourage familial pour les « pensées bizarres » de Mme B… ;

— l’absence d’événements traumatisants, maladies, deuils, qui résonneraient comme le retour d’un déjà-vécu.

Organisation d’une réalité quotidienne qui explique pourquoi on trouve parfois dans ces cas un trait analogue à un caractère présent dans la perversion : si le pervers a la certitude de savoir ce qui en est en vérité du désir et de la jouissance du partenaire, ces sujets ont la conviction que les autres connaissent cette théorie sur l’origine, qu’ils « pensent » des pensées similaires, et que, pour des raisons qui restent indéfinissables, ils défendent des théories erronées et qu’ils savent telles. Croyance fragile et préservée par la prudence dont ces sujets font preuve en s’arrangeant pour ne pas entendre et pour ne pas parler « certaines choses ». Mais pour que cette conviction se préserve, deux conditions majeures sont indispensables :

1 I la présence, sur la scène du réel, d’au moins une voix

et une écoute qui leur apportent, chaque fois qu’apparaît le risque de voir leur discours mis radicalement en cause, l’assurance qu’il véhicule une vérité communicable à cette voix et à cette écoute ;

2 I la non-répétition rapprochée de situations dans les

quelles la frustration, la souffrance, le deuil atteindraient un seuil, supportable pour le commun, mais non supportable pour ces sujets chez lesquels ils s’accompagnent du retour de l’affect propre aux premières expériences qu’ils en ont faites.

Nous analyserons séparément ces deux conditions ; la seconde nous permettra d’expliciter la fonction que nous donnons à la « réalité historique ».

La voix et l’écoute incarnées

Le trait spécifique du vécu temporel de la psychose est la mêmeté d’un déjà-vécu-depuis-toujours, que le sujet retrouve et répète chaque fois qu’expérience et rencontre le confrontent à une situation que nous appelons « traumatique » : qualificatif qui ne dépend pas de l’objectivité de la situation mais de ce qu’elle réactive, en réponse, chez ces sujets.

Dans le registre de ses investissements significatifs, le sujet répète le même : même demande, même réponse, même angoisse, même idéalisation de l’objet. C’est pourquoi tout objet privilégié par sa libido suscite sous un mode direct, inversé, réflexif, la même forme d’investissement présente entre le sujet et les premiers supports libidinaux rencontrés sur la scène extérieure. Il en résulte que, dans l’espace du monde, ou bien n’existent que des objets affectivement « neutres », indifférents et, en un sens, indifférenciés, qui ne posent ni problèmes ni questions, ou bien, ne peut qu’apparaître le même, quelle que soit la forme sous laquelle il se déguise. Cette situation se reproduit inchangée dans la rencontre du Je avec le discours : ou bien ne sont entendus, au sens presque mécanique du terme, que des discours « indifférents » qui parlent d’un quotidien plat et pour lesquels la question d’une connotation secondaire ne se pose pas. Si on entend dire « que la vie est chère », « qu’il pleut », « qu’il faut aller à l’école », « qu’un tel est mort », ces affirmations seront dans ce cas prises à la lettre, constat descriptif d’un visible qui ne cacherait rien, d’une réalité dévidée de tout implicite. Ou bien, à l’inverse, celui qui parle, indépendamment de ce qu’il dit, est la réincarnation d’une voix première et, dans ce cas, le sujet réexpérimente la situation de rencontre qui avait été présente entre l’écoutant et le porte-parole. Dès lors tout énoncé devient sens énigmatique, support de significations qui interdisent toute mise en doute, toute épreuve de vérité, toute référence au discours des autres ; est nié que l’énoncé puisse mentir. Négation qui dépossède le sujet de tout droit à revendiquer une quelconque vérité pour sa parole quand elle n’est pas fidèle répétition de celle de la mère.

C’est pourquoi il faudra doter, a priori, la voix énonçante d’un pouvoir de certitude : la voix doit dire le vrai, fût-ce en s’exprimant sous forme d’énigmes, postulat nécessaire pour que les significations que l’enfant avait fait siennes afin « qu’un pouvoir parler » soit préservé puissent à leur tour revendiquer un attribut de vérité. Chez ces sujets n’a jamais pu s’opérer, sinon en apparence, la séparation indispensable entre la voix et la signification de l’énoncé : la voix énonçante reste le support d’une idéalisation extrême, elle garde l’attribut d’un « tout-pouvoir-savoir » et se pose comme seul dispensateur possible d’une garantie de vérité exigée par le Je. La signification des énoncés ne s’assure de sa vérité et ne tient son rôle identifiant que grâce à l’investissement libidinal dont jouit la voix qui les prononce, ils ne peuvent être référés à un fondement des énoncés partagés par l’ensemble. Le premier point indispensable pour pouvoir faire appel à cette référence aurait impliqué qu’on prenne une certaine distance vis-à-vis des premiers entendus, qu’on parte à la « quête solitaire » d’un savoir sur soi, qu’on puisse penser solitairement le non-pensé par l’Autre et, enfin, qu’on se soit accordé le droit de trouver dans un hors-famille un discours permettant de contredire, sans perdre, pour cela, tout droit à dire. Obligé de créer les fondements théoriques d’un discours singulier, grâce à une théorie tout aussi singulière, le sujet ne peut plus attendre du discours de l’ensemble un quelconque support. Pour que la potentialité psychotique ne débouche sur le délire manifeste, il faut que le discours et le Je trouvent un point d’ancrage possible dans la voix d’un Autre et non plus des autres, que celle-ci tienne la fonction que joue, pour les autres, le texte. Cette sujétion est la faille, qui se cache derrière la forme, et la formalisation, apparemment non discordante du discours : un Je qui ne peut faire que « comme si » il possédait des repères identificatoires autonomes et intériorisés, « comme si » il ne restait pas dépendant de la voix d’un Autre qui peut seul l’assurer que le discours qui l’institue est porteur de vérité. Si est généralement privilégiée, pour tenir ce rôle, la voix d’un vivant, c’est qu’il faut qu’un même et seul support soit conjointement le point qui aimante vers le hors-soi la libido narcissique, ce qui évite qu’elle n’inverse le sens de son vecteur et que ne s’établisse un circuit clos, et la source qui assure au Je ses énoncés identificatoires. Par cette réappropriation d’une partie du narcissisme projeté sur la voix idéalisée, le Je pourra préserver ce minimum d’auto-investissement indispensable à son existence. Ajoutons que, si la voix doit être de préférence une voix, c’est-à-dire portée par un être vivant, c’est aussi que son rôle de repère identificatoire exclusif exige qu’elle coexiste tout au long du temps du discours et qu’elle puisse confirmer au sujet qu’il dit le vrai chaque fois qu’un autre discours, celui des autres, risque de montrer qu’il n’en est rien. Le sujet ne peut s’accommoder, ou mal, d’une démonstration donnée une fois pour toutes, il faut qu’elle soit retrouvable chaque fois qu’un verdict de faux menace son discours. On voit dans quel piège se trouve emprisonné le sujet : le porte-parole a été effectivement responsable d’un manque insoutenable dans la texture du discours ; ce manque, l’enfant l’a voilé, colmaté, en construisant une interprétation qui, en inventant une cause sensée à la présence de ce « trou », a comblé le vide. Cette interprétation à son tour ne peut prétendre à un pouvoir de signification, et donc à un pouvoir de communication, qu’en cherchant et en trouvant chez le même porte-parole, ou chez un substitut, la réponse lui démontrant que la signification est entendable, qu’elle est assurée de recevoir un accusé de réception de sa part. Son discours est ce qu’il est à cause du porte-parole ; la conséquence sera que ce porte-parole garde seul le pouvoir d’accorder une preuve de vérité à ce qu’il énonce.

Le discours et le Je restent dépendants de la présence dans le hors-psyché d’une instance jugeante qui n’a pu être intériorisée et autonomisée. Il faut aussi se rappeler que « pensée et théorie délirante primaire » ont une visée bien précise : donner sens à une signification a-sensée véhiculée par le discours maternel, rendre raisonnables des injonctions inintelligibles, répondre aux énigmes d’un discours dans lequel l’énigme recouvre, non pas un savoir caché et à deviner, mais un manque ignoré pour lequel il faut inventer et créer une interprétation.

La théorisation délirante permet que ce « manque » n’aboutisse jamais à faire découvrir au sujet que la cause de sa construction théorique se trouve dans ce non-désir d’un « désir d’enfant » présent chez la mère, lui-même conséquence d’une faille dan6 le registre symbolique. Grâce à cela on pourra, comme le prouve Mme B…, se convaincre que si le père a éclaté c’est à cause d’une loi de la nature dont personne n’est responsable, que si une sonde a été violemment introduite dans votre œsophage, si on a failli mourir, c’est à cause d’une erreur qu’on a commise : formulations de loin plus acceptables que celles qui démontreraient que la mère veut votre mort, que la haine maternelle a induit l’éclatement du père.

Apparaît ici clairement le rapport surdéterminé que ces « théorisations » et ces « significations » entretiennent avec le désir du porte-parole :

— Elles sont induites par l’intuition d’une vérité sur le désir de l’Autre, la mère, parfaitement entrevue.

— Elles transforment cet « entrevu » de manière à ce qu’il devienne acceptable pour la psyché de l’enfant, « ce n’est pas elle qui a voulu me tuer, c’est Je qui s’est trompé de boîte ».

— Elles restent conformes à ce que la mère exige que pense l’enfant : « l’homme, c’est mauvais par nature » et « ça éclate », « naître, c’est une faute puisque effet de l’avalement d’un morceau du père », « être comme les pères, c’est ou la folie ou s’envoler et éclater ».

Mais cette « théorisation » ne peut assumer sa fonction que si elle peut prétendre être vraie : cet attribut de vérité elle ne peut le trouver que dans la confirmation qu’impli-citement lui assurent l’écoute et le discours de celle dont le Je continue à être dépendant. En ce qui concerne « les autres », non seulement cette théorisation est en contradiction avec la leur mais elle ne peut être reçue par l’ensemble que comme une mise en question radicale des fondements de son discours, la preuve de la non-évidence de l’évident, comme cette parole « folle » qui dérange tout ordre, qui menace une définition de la réalité et de la vérité qu’on pensait une fois pour toutes acceptée par tout « semblable ». L’ensemble des autres va dès lors réfuter avec violence un tel discours, lui nier toute possibilité de compromis, lui imposer silence en refusant de l’entendre ou en faisant le nécessaire pour que l’énonçant soit exclu des lieux d’écoute. Face à cette menace, la potentialité psychotique permet qu’on évite de contredire ce discours en ne parlant vraiment qu’à un seul Autre, dans les réponses duquel le sujet peut projeter, sans contradiction patente, les vérités édictées en son temps par le porte-parole. La première condition pour que la potentialité reste telle est la présence assurée sur la scène du inonde d’un Autre – que ce soit le premier qui s’est maintenu en vie ou un substitut possédant des attributs favorisant ce transfert – qui fait preuve d’une certaine complicité et proximité avec les pensées et les théories du sujet. Mari, épouse, ami, chef, enfant : il faudra qu’au moins un sujet sur la scène du réel accepte de reprendre à son compte la fonction et les attributs du porte-parole, qu’il fournisse au Je ce point d’ancrage et d’investissement indispensable pour qu’un « hors » continue à exister et pour que le Je y trouve une image par lui acceptable. La première condition qui a donné naissance à la potentialité psychotique devient la condition nécessaire pour qu’elle ne dépasse pas ce stade, pour que le Je apparaisse « comme si » rien ne le différenciait au regard des autres Je.

Il n’est pas dans notre intention de parler ici des particularités que pose, et impose, la psychanalyse d’un sujet chez qui est présente la potentialité psychotique et aussi bien ses formes manifestes : néanmoins ce que nous venons de dire montre en quelle place sera d’emblée projeté en ces cas l’analyste. À partir du moment où une relation analytique s’instaure, c’est lui qui, sur la scène du réel, devra venir prendre la fonction de cette voix unique qui assurait au sujet la vérité de son énoncé sur l’origine. Fonction qui, sur un plan, n’est pas différente de celle où nous projette toujours la relation transférentielle, mais fonction qui, dans ce cas, fait de nous celui qui devrait garantir la vérité d’une « pensée délirante », alors que nous ne pouvons que garantir au sujet que cette pensée a effectivement un sens, mais un sens que nous ne pouvons retrouver qu’en faisant appel à un ordre de causalité hétérogène au sien. La difficulté que pose la relation analytique aux deux partenaires en présence résulte du rapport ambigu qu’entretient l’analyste avec la pensée délirante de son interlocuteur : pensée pour laquelle il revendique un sens mais dont il ne peut partager l’ordre causal invoqué. Position difficile et qui risque fort de déboucher, soit sur une rupture de la relation, soit sur un excès de violence, cette fois commis par l’analyste lui-même, qui essayera d’imposer à l’autre de partager une vérité qui n’est pas la sienne, et qu’on n’attend pas qu’il ait pu reconnaître comme sienne, ce qui revient à dire que le seul choix qu’on laisse au psychotique, dans ce cas, c’est d’opter entre deux formes possibles d’aliénation.

Nous avons dit que pour que la potentialité psychotique reste telle deux conditions étaient nécessaires : la présence sur la scène du réel d’une autre voix garantissant la vérité de l’énoncé du sujet et la non-répétition de situations trop proches de celles responsables des premières expériences. C’est cette deuxième condition que nous allons analyser.

6. La réalité historique et l’effet de redoublement

Cette deuxième condition nous confronte à un concept qui tient, pour nous, une place essentielle dans la problématique humaine et plus particulièrement dans la problématique psychotique : la réalité historique conçue comme cet ensemble d’événements réellement survenus dans l’enfance du sujet et ayant eu, pour les raisons déjà analysées, une action spécifique sur le destin de la psyché : la raison essentielle étant que, si sur la scène de la réalité, une fois que celle-ci a été reconnue comme espace extérieur et séparé, surgit de manière ou trop intense ou trop répétée un événement qui met en acte une mise en scène phantasmatique, il y aura télescopage entre les deux et impossibilité que s’opèrent le refoulement et la réélaboration du phantasme dont la réalité vient confirmer la légende. Nous avons souligné que cette réalité qui agit, et s’agite sur la scène du hors-soi, ne prend sa valeur pathogène que grâce à la particularité du commentaire qu’en donne le discours de l’Autre, ou de l’absence de tout commentaire pouvant en relativiser les effets. Si on en reste à la potentialité schizophrénique, on constate qu’un événement ou une série d’événements, inscrits dans la réalité, ont eu un rôle inducteur dans sa constitution, alors que la possibilité que la potentialité reste telle continue à dépendre de la manière dont s’organise tout au long de l’existence cette même réalité.

Pour expliciter nos propos, nous laisserons pour un moment de côté la potentialité pour nous tourner vers la forme de psychose la plus achevée : la psychose dans l’enfance précoce, qu’elle se manifeste par l’autisme ou la débilité profonde, peu importe.

Nous avons rappelé, à propos du contrat narcissique, la fréquence avec laquelle on trouve chez les enfants autistiques, ou étiquetés débiles, un même drame réel : abandon, rejet de nourrice en nourrice, parents ouvertement rejetants, intervention de la loi qui les déchoit de leurs droits, catastrophe somatique, etc. Il y a une erreur à ne pas commettre : extrapoler à ces cas ce complément de justification grâce auquel on prétend démontrer que si la majorité de la population des asiles psychiatriques appartient à la classe défavorisée71, c’est que les riches gardent leurs fous ou les mettent dans des cliniques de luxe. La folie infantile n’est ni l’apanage d’un sous-prolétariat ni un effet direct de l’appartenance à cette classe, mais le fait d’y appartenir favorise effectivement le télescopage dont nous parlions. À propos du contrat narcissique nous avons aussi souligné que, si le regard de l’enfant, fixant l’espace hors famille, perçoit dans la relation des autres vis-à-vis du couple parental la répétition de celle qu’il phantasmait présente entre lui et le couple, il y aura redoublement, sur la scène de la réalité, d’un énoncé identificatoire antécédent avec le risque d’une fixation à ce même et double énoncé.

Quand on apprend en lisant les histoires de ces enfants que le père a été mis en prison, interné ou inconnu, que la mère a eu dix ou douze enfants, elle ne sait même plus, que l’abandon fait partie du quotidien et parfois du nécessaire ou, comme dans tel autre cas, que l’enfant, atteint de brûlures au troisième degré, a été laissé sans soins dans un coin d’une pièce obscure et découvert par hasard par une assistante sociale, ou encore, dans un autre contexte, qu’une malformation de l’œsophage a fait que de six à dix ans, l’enfant a dû, tous les quinze jours, aller à l’hôpital pour se faire poser une sonde, et que ce sont là les seuls moments où la mère, infirmière, s’occupait d’elle avec une certaine tendresse, ou que tel enfant, après une série d’opérations, s’est vu amputé d’une jambe après quoi on l’a envoyé pour trois ans se « faire rééduquer » sans jamais aller le voir ; quand ces faits ne sont plus des exceptions mais paraissent des événements communs à ces histoires, on ne peut plus éviter de se demander quel a été leur rôle72.

À côté de ces événements « excessifs » la clinique nous offre une autre série, dont on a bien le sentiment qu’elle représente aussi une sorte d’« expérience féconde » d’un autre type :

— Mme D… a été allaitée jusqu’à l’âge de vingt mois ; elle garde le souvenir de l’expérience particulière de son sevrage. Refusant de manger du « solide », un beau jour la mère décide de l’obliger à désirer le refus du lait. Alors qu’elle demandait avec insistance « le lait », elle la prend contre elle, sort de dessous sa robe une poire, qu’elle y avait préalablement mise, et arrose violemment le visage de l’enfant d’un liquide noirâtre et amer. Terrorisée, elle se met à hurler et, en effet, refuse depuis lors le sein : malheureusement, contre l’attente de la mère, elle refuse aussi de manger et risque d’y laisser sa vie.

— Mme R… est la troisième fille d’une femme, de caractère probablement paranoïaque, qui avait décidé que ses enfants seraient propres à douze mois. Ce qui avait réussi pour les deux premiers, mais pas pour la dernière. Elle a dix-huit mois quand sa mère, découvrant qu’elle a fait une nouvelle fois sur elle, entre dans une rage incontrôlable, prend les excréments, lui en barbouille le visage et l’enferme pour deux jours dans la cave.

— M. L… verra son enfance scandée par une série de morts successives. Entre ses douze mois et ses cinq ans, il perdra successivement un frère, un oncle, une sœur et enfin le père. Tout ceci dans le contexte particulier de la persécution réelle, subie par sa famille juive, vivant dans la France occupée.

Il ne servirait à rien de multiplier les exemples ; il serait illusoire de croire s’en tirer en prétendant que l’événement est suffisant pour expliquer les suites psychiques, ou, à l’inverse, que l’événement n’est qu’une justification secondaire, et que, de toute façon, la mise-en-scène que ces enfants se sont donnée du sevrage, du dressage sphinctérien, de la mort, sont conditions suffisantes et seules responsables : et de quoi ? Des trois exemples cités et pris dans trois histoires cliniques, le premier n’est jamais passé à la psychose franche, mais dès le début de l’analyse ont été manifestes la fragilité extrême des repères du Je, des phénomènes de dépersonnalisation inquiétants, une tendance à l’anorexie qui oscillait avec des moments de grande dépression, et enfin l’absence jusqu’à trente ans, moment où débute l’analyse, de toute vie sexuelle.

Dans le deuxième cas, sont apparus à répétition des épisodes délirants avec des thèmes de persécution où l’empoisonnement tenait une place centrale. Ils ont été précédés à l’âge de seize ans d’une agoraphobie qui a obligé le sujet à cesser toute scolarité, plus tard, d’une phobie homicide vis-à-vis d’une fille naturelle que cette jeune femme a fini par faire adopter quand elle avait deux ans.

Quant à M. L…, il présente ce qu’on appelle une structure caractérielle, ce qui, en clair, signifie qu’on ne sait pas trop quoi en dire. Pas simplement névrosé, on voit des éléments qui font penser tour à tour à la paranoïa sensitive, à des traits hypocondriaques, à des tendances perverses.

Par contre dans les trois cas les « symptômes » montraient une relation directe, dans leurs manifestations, avec Y événement dont ils reprenaient le scénario, en positif ou en négatif73.

Avant de poursuivre nous allons résumer ce qui nous semble être la place accordée par Freud, dans le déclenchement du délire, à ce qu’il définit comme la réalité matérielle, terme qui recouvre notre concept de réalité historique. Il n’est pas question de considérer ici ce qu’entend Freud par réalité ou par principe de réalité : cela impliquerait qu’on réfléchisse sur l’ensemble d’une œuvre, qui ne serait pas ce qu’elle est, si Freud n’était venu redéfinir ce qu’il faut entendre quand l’homme parle de la réalité. Ce qui, par contre, autorise un résumé succinct qui, malgré les simplifications, ne trahit pas l’esprit de l’auteur, est la relation que pose Freud entre la frustration imposée à la motion pulsionnelle par l’épreuve de réalité que Yananké impose et le refus que « le ça », entendu ici dans l’acception que lui donne Freud, peut opposer à la frustration et à l’épreuve. Deux textes sont à cet égard fort éclairants : « Névrose et psychose » et « Perte de la réalité dans la névrose et la psychose », les deux écrits en 1924, soit dix ans après Le cas Schreber. Nous commencerons par en citer textuellement trois passages :

— « Normalement le monde extérieur exerce sa domination sur le Moi de deux manières : 1 / par les perceptions actuelles, toujours à nouveau possibles ; 2 / par le capital mnésique des perceptions intérieures qui comme « monde intérieur » forme une possession et une partie composante du Moi. Or, dans l’omenfio, non seulement l’admission de nouvelles perceptions est refusée, mais le monde intérieur lui-même qui, jusqu’alors, en qualité de copie du monde extérieur représentait ce dernier, se voit retirer sa signification (investissement). Le Moi se crée autocratiquement un nouveau monde, extérieur et intérieur à la fois. Deux faits ne font aucun doute, ce nouveau monde est bâti suivant les désirs du ça et le motif de cette rupture avec le monde extérieur est que la réalité s’est refusée au désir d’une façon grave apparue comme intolérable.

— « L’étiologie commune pour l’éclatement d’une psychonévrose ou d’une psychose demeure toujours la frustration, le non-accomplissement d’un de ces désirs infantiles éternellement indomptés qui s’enracinent si profondément dans les déterminations phylogénétiques de notre organisation. Cette frustration vient toujours en dernière analyse du dehors74 75.

— «… dans la psychose également deux temps seraient à distinguer : le premier coupant le Moi cette fois de la réalité, le second, en revanche, essayant de réparer les dégâts et reconstituant aux frais du ça la relation à la réalité. Effectivement il y a quelque chose d’analogue à observer dans le cas de la psychose : il y a là aussi deux temps dont le second comporte le caractère de la réparation mais alors l’analogie cède le pas à une similitude entre les processus, qui a une bien plus grande portée. Le second temps de la psychose vise bien lui aussi à compenser la perte de la réalité, mais ce n’est pas au prix d’une restriction du ça, à la manière dont, dans la névrose, c’était aux frais de la relation réelle. La psychose emprunte une voie plus autocratique, elle crée une nouvelle réalité à laquelle, à la différence de celle qui est abandonnée, on ne se heurte pas. Le second temps est donc, dans la névrose comme dans la psychose, porté par les mêmes tendances, il sert dans les deux cas l’appétit de puissance du ça qui ne se laisse pas dompter par la réalité. Névrose et psychose sont donc l’une comme l’autre des expressions de la rébellion du ça contre le monde extérieur, de son déplaisir, ou, si l’on veut, de son incapacité à s’adapter à la nécessité réelle de l’ananké. Névrose et psychose se distinguent bien plus entre elles par la première réaction qui les introduit, que dans la tentative de réparation qui la suit »’.

Ces citations, pour succinctes qu’elles soient, montrent qu’au départ de cette tentative de reconstruction et de « guérison » qui incombe au délire Freud pose une épreuve que l’on doit à la réalité, terme entendu ici comme équivalent au principe de réalité, venue s’opposer à une motion du ça : la force motionnelle gagne la partie et refuse de se plier au verdict d’interdit ou d’impossible ; il ne reste alors au moi qu’à obéir à cette injonction, à désinvestir ces fragments de réalité pour les remplacer par une construction délirante conforme aux motions du ça et qui apporte l’illusion d’une réalisation possible.

Sans que cela soit dit explicitement, tout porte à croire que quand Freud définit la frustration comme « l’étiologie commune » pour l’éclatement d’une psychonévrose et d’une psychose, il voit dans cette frustration le résultat normal d’une ananké, tout aussi normale et normalisante. Ce qui la rend intolérable c’est d’exiger le « non-accomplissement d’un de ces désirs infantiles éternellement indomptés ». On a bien l’impression, confirmée du reste par d’autres textes, que comme « ces désirs » sont universels, c’est « quelque chose » dans la constitution du sujet qui les a rendus particulièrement intenses et a rendu impossible leur refoulement ou leur sublimation. Que ce « quelque chose », constitutionnel ou pas, existe, alors même que nous ne pouvons rien en dire, est certain. C’est à lui qu’on doit que les conditions nécessaires ne soient pas suffisantes. Mais cette inconnue ne doit pas escamoter le rôle effectif d’une réalité subie, rôle qui du reste ne peut jamais suffire à assurer qu’il en résultera une réponse psychotique, mais rôle qui a une responsabilité incontestable dans son éventuelle apparition. Si on revient aux passages de Freud cités, on voit que rien n’est dit sur une réalité qui porterait en elle un surcroît de frustration. Du reste, déjà dans Le cas Schreber, les avortements de sa femme, auxquels Freud accordait un rôle, étaient, certes, des événements pénibles, mais qui ne dépassent pas les épreuves que tout homme peut se voir infliger.

Et on peut justement profiter de l’appel fait à Schreber pour confirmer le peu de place que tient dans l’analyse freudienne de la psychose l’idée d’une complicité de la réalité qu’aucune ananké ne justifie. Les écrits du père de Schreber étaient connus par Freud et, en tous les cas, parfaitement connaissables. Etonnamment Freud n’en parlera que pour remarquer que l’auréole dont ce père jouissait parmi ses contemporains avait dû faciliter la projection sur sa personne d’un pouvoir divin. Or, quand on se penche sur les écrits de ce père, et le livre qui vient d’être traduit en français mérite d’être lu attentivement76, on voit à quelle réalité insoutenable le discours paternel a soumis l’écoute du jeune Schreber, à quelle mainmise, sous l’égide d’un sadisme assez élaboré pour qu’il n’apparaisse pas tel, mais pas assez pour qu’il ne se manifeste pas comme tel, il voudrait soumettre le corps de l’enfant, dépossédé du moindre mouvement autonome, programmé comme pourrait l’être n’importe quel ordinateur. Une dépossession totale du penser, de l’agir, du dire, du faire est exigée par le pouvoir paternel qui doit :

« Supprimer à l’enfant, éloigner de lui, tout ce qu’il ne doit pas s’approprier, le guider avec persévérance vers tout ce à quoi il doit s’habituer » et encore « la condition la plus nécessaire pour atteindre ce but – il s’agit de la force de volonté morale – c’est l’obéissance inconditionnelle de l’enfant », et encore « l’enfant doit apprendre progressivement à admettre que s’il a la possibilité physique de souhaiter agir autrement, il s’élève en toute indépendance en atteignant l’impossibilité morale de le souhaiter… Il importe par-dessus tout de mater la rébellion – il s’agit d’enfants âgés de deux ans – jusqu’à ce qu’une soumission totale soit reconquise, fût-ce à l’aide de châtiments corporels »77.

Quand on lit les ouvrages de ce père et quand on sait le retentissement qu’ils ont eu en Allemagne, ce qui rend bien peu vraisemblable que Freud les ait ignorés, il faut bien reconnaître que l’omission n’est pas chez Freud un oubli : simplement il ne prend pas en considération ce qui lui apparaît peu significatif pour la constitution d’une psychose. La frustration « par surcroît » ne l’intéresse guère. Ce qui n’enlève rien aux découvertes fondamentales qu’apporte son analyse du récit de Schreber ni à ce qui est dit dans les deux textes cités, sur le conflit moi-réalité dans la psychose. Le point sur lequel nous nous séparons de Freud concerne l’importance accordée à ce qui apparaît effectivement dans la réalité de celui qui pourra devenir psychotique et à la liaison que ce surgissement va opérer entre ce qui s’inscrit sur cette scène et ce qui avait été mis-en-scène par le processus primaire.

C’est cette liaison déjà rencontrée que nous allons remettre une dernière fois en cause.

En reprenant d’une autre façon le chemin proposé par Freud, nous dirons que ce qui est à l’origine de la réponse schizophrénique et de sa construction délirante répond à ces trois conditions :

— Le sujet est frustré « intolérablement » d’une signification.

— Le désir indompté et indomptable, qui refuse d’être réduit au silence, concerne aussi l’exigence d’interprétation et le besoin identificatoire constitutifs du Je.

— La pensée délirante primaire tente d’opérer la reconstruction d’un fragment manquant dans le discours de l’Autre, qui, dès lors, réapparaîtra illusoirement conforme aux demandes identificatoires du Je.

Si ce manque de sens et ce refus de signification n’étaient colmatés par la pensée délirante primaire, la psychose serait tout, sauf potentielle.

Le milieu psychique ambiant, tel que Yinfans dans ces cas le rencontre et le perçoit, cet espace dans lequel l’originaire contemple son reflet confrontent infans et originaire à une réalité qui « résiste » à refléter un état de fusion, une identité soi-monde comme réalisation d’une réunification78.

Le pictogramme du prendre-en-soi, d’une jonction unifiante et totalisante, sera démenti par le déplaisir, le refus, le rejet et, a minima, l’ambivalence dont la mère témoigne effectivement lors de ses rencontres avec le corps de 1 ’infans.

Le primaire, à son tour, dans sa quête d’une mise en forme d’une scène primitive et d’un sens sur l’origine du désir, ne trouve plus dans le vu, l’entendu, le perçu, des fragments lui permettant de phantasmer un couple primaire, relié par un désir mutuel de jonction, de totalisation, d’intégration, par un plaisir partagé et qu’on désire faire partager.

Le secondaire bute sur l’absence d’une signification qui aurait pu réintroduire, dans et par l’entendu, le plaisir absent du vu.

Un premier manque inscrit dans la réalité psychique de celle que Yinfans rencontre en entrant en ce monde va venir s’inscrire dans sa réalité corporelle, inscription qui pourra transformer en expérience de douleur l’acte d’avaler – de l’air ou du lait –, d’excréter, de voir, ou de toute autre fonction d’un corps qui aurait dû pouvoir se représenter comme un espace éprouvant du plaisir.

À cette « réalité » du vécu corporel viendra s’ajouter la réalité d’un entendu qui la « parle » et qui s’adresse à celui qui habite ce corps.

Réalité d’un manque chez le porte-parole, réalité d’une inscription dans le corps, réalité d’un entendu de la voix parentale : en redoublant la précédente, les trois vont se superposer et inscrire en lettres indélébiles un seul et même verdict qui confirmera « de l’intérieur » la mise-en-scène d’une relation psyché-monde où règne le désir d’un déplaisir.

À ce verdict répondra la pensée délirante primaire qui tentera de remodeler l’entendu et, par là, celui qui l’a perçu.

Mais une fois cette « pensée » construite et renvoyée à

métabolisation des trois processus. Ce qui résiste, selon l’expression de Lacan, à cette métabolisation, son résidu est ce qui permet que la psyché rencontre le monde sous la forme du vivant, soit de ce qui est indéfiniment à re-présenter, à re-mettre en scène, à re-interpréter.

l’expéditeur, encore faut-il que l’équilibre, obtenu à ce prix, puisse se préserver.

Si la première condition pour que la potentialité schizophrénique reste telle concerne une présence sur la scène de la réalité, la seconde exige que les expériences que la réalité continue à imposer à tout sujet, le temps de son existence, ne viennent, en se rapprochant trop de celles vécues au moment de la constitution de la pensée délirante primaire, dévoiler que le remodelage opéré par cette pensée n’était qu’un trompe-l’œil.

Dans le cas contraire retrouvera son éclat insoutenable la vérité entrevue : de votre plaisir et de la vérité de votre désir personne n’est désirant. S’il est vrai que tout phantasme de désir bute sur une réalité qui y résiste, dans ce cas cette résistance fait preuve d’un excès dont n’est responsable nulle anankê mais en premier lieu un « manque » dans le discours du représentant de l’Autre : manque de désir pour l’enfant, manque de désir pour le plaisir d’engendrer, manque d’une signification qui rendrait leur rencontre source d’un plaisir transmissible et dicible.

Trop proches et trop lointains, demandant trop et pas assez, le corps de la mère et son discours sont défaillants, le trop confrontant l’autre à l’impossibilité de satisfaire la demande, le pas assez à la non-valeur de toute réponse. À cet état d’insatisfaction répétitif la psyché risque de répondre par une clôture sur elle-même, par la perte de tout investissement vis-à-vis de ses instruments de réponse – l’étayage sensoriel –, par le désinvestissement de tout plaisir dès qu’on l’attend et on l’espère du hors-soi. D’où la facilité avec laquelle peuvent surgir des « silences fonctionnels » qui redoublent le cercle vicieux. Désérotiser le plaisir d’avaler, d’excréter, de voir, et plus globalement le plaisir d’exister, va s’exprimer et s’agir par un trouble des fonctions correspondantes. Mais comme le corps existe « en soi », s’ensuivront une souffrance du corps, l’expérience de l’hôpital, et, en réponse, l’exagération de l’anxiété, du rejet, de la déception maternelle, et comme conséquence l’exacerbation du sentiment d’angoisse chez l’infans, cela dans un circuit qui ne peut avoir de fin. Si rien de tout cela n’apparaît, on apprendra le plus souvent par l’anamnèse, racontée par le sujet ou par l’entourage, que son équivalent s’est manifesté sous la forme inverse : le calme d’une mer où aucun vent vivifiant ne souffle, la sagesse et le bon fonctionnement qui cachent le renoncement à toute intentionnalité dont on serait l’agent actif, le silence, ou la réponse en écho, qui dévoile la perte de tout plaisir d’ouïr et de tout désir d’entendre. Equivalent tout aussi désastreux, qui peut passer inaperçu aux yeux des autres, et qui laissera une profonde cicatrice : l’expérience et l’éprouvé d’un vécu vide, d’un espace sans relief, d’un temps dans lequel se répète la mêmeté des instants, s’ajoutant les uns aux autres, et pouvant se remplacer l’un l’autre.

Nous avons dit que c’est une telle situation que l’activité de penser doit pouvoir remodeler pour la rendre dicible et intelligible ; à ce prix seulement pourra être évité l’autisme infantile : d’où l’appel fait à la pensée délirante primaire.

Pensée délirante qui pourra soit s’enkyster et former la potentialité psychotique, soit donner lieu, sans solution de continuité, à une schizophrénie ou à une paranoïa infantile.

Prend fin ici ce que nous nous étions proposé de dire sur la pensée délirante primaire et la potentialité psychotique dans le registre de la schizophrénie. La place accordée à l’interprétation que forge le Je de l’excès de violence subie, exploit qui lui permet de rendre conforme à « la raison » ce qui avait pour but de l’exclure de ce registre, se justifie si on admet notre hypothèse, qui fait de cette « pensée » le pivot à partir duquel pourra s’élaborer le discours délirant et la construction schizophrénique79.


61 Souligné par l’auteur.

62 On trouvera en fin du chapitre VI le compte rendu détaillé que M. R… nous a donné de son histoire.

63 Ici encore le terme de potentialité psychotique désigne ce que plus correctement il faudrait appeler, selon les cas, potentialité schizophrénique ou potentialité paranoïaque.

64 Moments d’un silence « mortel * pour le Je qui peuvent survenir aussi bien dans le vécu de la potentialité psychotique que dans ses formes manifestes.

65 Expression que l’on retrouve en tant que telle dans des structures sim-plement névrotiques ; mais dans ce cas elle prend un sens fort différent qui la relie à une problématique œdipienne.

66 Nous verrons que le « désir d’enfant * chez le père peut présenter les mêmes anomalies et pour des raisons semblables. Nous pensons qu’il n’est pas indifférent qu’elles apparaissent chez l’un ou chez l’autre, ou chez les deux. La fonction de la mère et l’effet anticipateur de son discours agissent en une phase plus précoce de la vie psychique, son rôle dans l’assouvissement du besoin corporel et libidinal la dote des attributs d’un pouvoir absolu qui en fait ce premier représentant de l’Autre, qui est aussi le premier représentant du monde. Il s’ensuit que les conséquences de ce qui, dans son comportement, fait obstacle à une mise en place structurante de la psyché de Yinfans seront plus précoces et plus difficiles à compenser. C’est pourquoi un certain type de pathologie maternelle renforce les risques d’une réponse schizophrénique, un certain type de pathologie paternelle ceux d’une réponse paranoïaque : il est évident que cela n’a rien d’une règle et encore moins d’une loi. Les conséquences de cette différence seront reprises dans l’analyse de la représentation de la scène primitive chez le schizophrène et chez le paranoïaque.

67 Ce « désir de maternité * est la négation d’un « désir d’engendrer » entendu comme pouvoir de donner naissance à une vie et à un être nouveau, ce qui est désiré concerne le registre du retour et du même. On pourrait aussi dire que, dans ce cas, à l’identité et à la transmission d’une fonction symbolique, s’est substitué un « devoir d’identité » chez les représentants successifs de cette fonction.

68 Il est évident, à partir de ce que nous avons écrit sur la fonction du système de parenté, que ce dernier ne peut fonctionner que si l’ensemble des termes est présent.

69 Quand cette fille avait 15 ans, elle a été dans un hôpital « mystérieux *, pendant 6 mois, où personne n’a été la voir sinon la mère qui « pleurait beaucoup ». Nous avons l’impression qu’il a dû s’agir d’un hôpital psychiatrique, ce qui explique la culpabilité que la mère paraît éprouver vis-à-vis de cette première fille.

70 Sont mises entre guillemets les citations empruntées au texte de Freud sur « Le roman familial des névrosés ». Sigmund Freud, Psychose, névrose et perversion, introduction de Jean Làplanche, P.U.F., 1973, p. 157.

71 Nous conseillons la lecture d’un livre fort instructif sur ce sujet et dont certaines conclusions sont irréfutables : A. B. Hollingshead et F. C. Red-LICH, Social Class and Mental Illness, John Wiley & Sons Inc., 1958.

72 Serait dans ces cas de peu de recours de croire tout comprendre en affirmant qu’il y a eu « non-accès au symbolique > ou i forclusion du nom du père » ou encore que l’événement « n’est pas symbolisable * : formules qui deviennent bien peu convaincantes dès qu’on les a transformées en ces sortes de passe-partout théoriques.

73 Qn’on lise à ce propos l’étrange histoire de Mary Bell in : Gittn Sereny, Meurtrière à onze an », de Noël-Gonthier, éd., 1974.

5 Dans cette perspective les qualificatifs de conscient et de dicible sont synonymes.

76 Morton-Schatzman, L’esprit assassiné, Stock, 1974, traduit par Jeanne Esnault-Vàillant. On regrette que le traducteur n’ait pas cru utile de lire les Mémoires du fils Schreber, ce qui lui aurait permis d’intituler la traduction française correctement par « Le meurtre d’âme ».

77 Cf. op. cit., p. 50-51.

78 On aura remarqué que nous employons souvent indifféremment les termes de réel et de réalité, encore que nous privilégions le second. Si nous devions poser une différence nous dirions que la réalité est le réel « humanisé » et le seul dont profane et théoricien puissent parler, et que le « réel » est cette « matière », totalement inconnaissable, qui s’offre et s’impose à la

79 La question que pose la présence de répits spontanés dans le vécu schizophrénique, alternant avec des épisodes délirants, mériterait d’être reprise en tenant compte de ce qui a été dit sur le rôle tenu dans la schizophrénie « potentielle * par la présence sur la scène du réel d’un Autre incarnant une instance non intériorisée. Ce rôle prouve la dépendance qui en résulte pour le Je et le prix dont il paye le non-passage à une psychose manifeste, mais montre aussi le pouvoir dont fait preuve ce même Je de retrouver une voix à qui demander de reprendre ce rôle, ou tout au moins de faire « comme si * afin de ne pas lui imposer une reconnaissance dont il reste capable : reconnaître qu’il y a maldonne, que n’existe pas d’identité entre les postulats des deux discours, que le dialogue comporte une surdité réciproque sur l’essentiel.