IX. Renversement institutionnel et but commun

Par Franca Basaglia Ongaro

Une institution totalitaire, selon la définition de Goffman45, peut être considérée comme un lieu où un groupe de personnes, conditionné par d’autres personnes, n’a pas la moindre possibilité de choisir son mode de vie. Appartenir à une institution totalitaire signifie être à la merci du contrôle, du jugement et des projets d’autrui, sans que l’intéressé puisse intervenir pour modifier la marche et le sens de l’institution.

Dans le cas d’une institution totalitaire du genre de l’hôpital psychiatrique, la fonction de gardiennage du personnel traitant conditionne à tous les niveaux le groupe des internés. Ceux-ci sont obligés de considérer les mesures de protection prises à leur encontre comme leur unique raison d’être. La seule identification que ce genre d’institution offre aux malades est le besoin qu’ont les sains de se défendre d’eux. Cela signifie que le malade est amené à se reconnaître dans un stéréotype fort bien défini par les structures physiques et psychologiques de l’institution : celui de l’interné dont le sain d’esprit se défend. Outre ce caractère coercitif de nature défensive, l’institution psychiatrique totalitaire présente une aproblématicité absolue de l’un des pôles de sa réalité (à la fois cause et effet de toute institution contraignante). Sitôt associé à l’hôpital, le patient est défini en tant que malade : tout acte, toute participation ou réaction de sa part est interprétée, expliquée, en termes de maladie. La vie institutionnelle se fonde donc a priori sur le déni de toute valeur à l’interné, que l’on présume irréversiblement objectivé par la maladie : ainsi se trouve justifiée, dans la pratique co-institutionnelle, la relation objectivante que l’on instaure avec lui. En ce sens, le renversement d’une institution psychiatrique totalitaire devrait consister essentiellement dans la rupture du système coercitif et dans la problématisation, à tous les niveaux, de la situation générale.

Il est évident qu’il ne s’agit pas ici d’un simple retournement qui se maintiendrait sur un terrain tout aussi aproblématique que celui de l’institution classique. Le renversement doit s’opérer à l’intérieur du rapport qui unit les termes opposés de la relation, et en nier ainsi la nette antinomie. Cela signifie que des termes contradictoires tels qu’esclavage et liberté, dépendance et autonomie, ne peuvent être entendus comme opposés : le renversement d’une situation implique uniquement l’inversion des termes du problème, sans que rien en fait ne soit modifié dans le type de relation qui les lie.

En pratique, si l’on considère l’un de ces binômes coercition-liberté, il est clair que la seule idée de liberté acceptable devrait correspondre à la condition d’un malade auparavant interné, contraint, déterminé et chosifié par l’institution – libre de choisir entre un certain nombre de possibilités. C’est la limite subjective, implicite dans la nécessité d’une condition objective de liberté, qui maintiendra le discours dans l’équivoque.

Pour renverser une condition asilaire fermée, deux éléments concomitants sont indispensables, qui se révèlent toutefois plus étroitement en corrélation et interdépendants qu’on ne le suppose d’ordinaire : 1. La condition objective du malade qui permet le passage de l’un à l’autre type de réalité ; 2. La condition subjective de qui provoque, certes, le renversement, mais porte en lui-même les valeurs sociales d’une « norme » qui lui fixera les limites au-delà desquelles la liberté lui apparaîtra insoutenable.

Il est évident que la liberté du malade et le degré de permissivité de l’institution psychiatrique sont inversement proportionnels au besoin qu’éprouvent médecin et personnel traitant de se défendre du malade qui leur est confié. Dans ce cas, la nette division entre expériences positives et négatives subsiste tant que l’on ne prend pas conscience de pouvoir s’opposer au négatif ; cette conscience une fois acquise, il n’y aura plus que des situations à affronter, le positif n’étant autre qu’un négatif connu et non redouté.

Nous donnons ici, à titre d’exemple, un bref extrait du compte rendu d’une assemblée de communauté, suivi du compte rendu des discussions de l’équipe traitante, où les passages en italique soulignent à l’évidence ce que nous avons dit ci-dessus.

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14 avril 1967

L’assemblée est troublée par la présence d’un encéphalopathe quelque peu bruyant. Apparemment, on ne semble accorder aucun poids à la perturbation qu’il provoque. On note cependant qu’Elda quitte la salle lorsque le jeune homme vient s’asseoir près d’elle…

La discussion de l’équipe porte sur l’opportunité de laisser participer à l’assemblée des éléments de trouble, tels que les oligophrènes ou les encéphalopathes. Un médecin soutient que leur présence entraîne une régression générale (du fait aussi que les malades, par projection, se reconnaissent dans le pire niveau). Leur interdire l’accès de la salle serait cependant – pour un second médecin – un acte arbitraire, l’équipe traitante conservant ainsi le pouvoir de fixer la limite de « participation ou d’expérience personnelle » propre à justifier la présence de ce genre de malades dans l’assemblée : on aurait l’air d’avaliser médicalement un acte d’exclusion générale. Toutefois, si Elda s’est sentie frustrée par cette présence menaçante, si elle s’est trouvée devant un danger qu’elle est incapable d’affronter, l’institution ne saurait dissiper un tel malaise en se bornant à éliminer ce qui le provoque. Elda aurait dû être aidée par d’autres voies à mieux supporter la situation, par l’intéressement général de l’assemblée à son problème. De la sorte, elle ne se serait pas sentie seule, et d’avoir surmonté une situation aussi angoissante l’aurait placée à un niveau de tolérance plus élevé…

La définition de l’institution totalitaire comme un lieu où un grand nombre d’internés est à la merci d’un petit groupe de surveillants révèle déjà la nature de la relation qui existe entre les pôles de l’institution : d’un côté, une équipe traitante qui exerce son mandat social de gardiennage, en fixant – selon les valeurs de la société quelle représente – le niveau de régression du malade propre à garantir la bonne marche de l’institution ; de l’autre, l’interné qui, pour échapper à l’angoisse et aux problèmes d’une existence objectivée, livrée aux autres, tend à accroître le niveau de régression engendré par la maladie et sa définition initiale.

Si telle est donc la situation de l’institution totalitaire, il est clair que le problème de son renversement doit être posé à l’intérieur même du rapport qui lie et les pôles de la relation, et les termes opposés du renversement (coercition-liberté), sous peine de se borner à inverser les termes de la situation sans modifier les éléments qui l’ont maintenue ou déterminée.

Au niveau du staff, le renversement du principe d’autorité pose un problème analogue. Dans la réalité institutionnelle, le leader du groupe traitant a, vis-à-vis du groupe, un rôle de pouvoir, puisqu’il est seul à détenir – du fait de son mandat social – les instruments dont use d’ordinaire l’« autorité » pour se défendre et se tenir à distance de l’objet de sa domination. Mais dans le cas d’une action visant à renverser le principe d’autorité, le renversement des valeurs sur lesquelles se fonde notre société hiérarchisée exige chez le leader comme au sein du groupe, un processus de négation.

Cette négation peut s’opérer, chez le leader, par une dilution du pouvoir dans des rôles autonomes et complémentaires : ceux-ci tendant à détruire l’image du chef comme autorité arbitraire, en la débarrassant des éléments impurs dus au pouvoir en soi ou au pouvoir du rôle. Il y procéderait donc de façon concrète, en niant l’une des faces réelles de son rôle, représentée justement par le mandat social qu’implique ce dernier (d’où un constant décalage entre la négation du pouvoir dilué en rôles autonomes, et la responsabilité sociale que conserve, intacte, sa figure de « dirigeant »). Mais cette négation n’a de valeur et de réalité que si la situation – due à la volonté d’un leader qui assume, par un choix personnel, la rupture du système autoritaire-hiérarchique – se révèle mûre au point de rendre irréversible une position initialement volontariste : autrement dit, quand le leader ne peut plus, d’autorité, « faire machine arrière » pour donner au pouvoir un nouvel équilibre. Alors seulement la négation de l’autorité se concrétise en une dimension qui interdit le partage artificieux d’un pouvoir que l’on accorde ou retire à son gré.

D’autre part, le renversement du principe d’autorité par le groupe devrait passer par la négation des valeurs de référence inhérentes à ce dernier. Il se pourrait dès lors – l’autonomie des rôles coïncidant avec l’acquisition du pouvoir – que même ce qui correspond, en fait, au renforcement du principe d’autorité à un autre niveau fasse figure de renversement. L’évidence qu’aurait aux yeux du groupe l’autonomie ainsi automatiquement acquise risquerait de ne pas rendre aussi automatique le lien entre autonomie et responsabilité. Ce qui unit l’action du leader et celle du groupe, dans le renversement institutionnel, c’est la responsabilité à l’égard d’un but commun, seule à même de prévenir tout glissement individualiste. Mais ce but commun, dans le cadre d’une autonomie responsable, exige des vérifications constantes et réciproques qui, bien souvent, mettent en crise l’autonomie du groupe et celle du leader.

Si, dans un groupe de travail, le passage de l’autonomie à cette responsabilité ne se réalise pas, il pourra en résulter, d’une part, sur le plan pratique comme sur le plan idéologique, des résistances inconscientes et réciproques qui ne permettront que difficilement de séparer les motifs psychologiques des objections réelles, et, d’autre part, la reconnaissance du leader comme autorité classique, avec ce qu’elle suppose d’adhésion totale, de servilisme et d’instrumentalisation réciproque typiques de la relation serf-suzerain.

La difficulté tient à la notion de but commun, qui devrait être à la fois une condition préalable au renversement et quelque chose de constamment vérifiable dans la réalité, ce qui ne saurait être donné par conséquent une fois pour toutes. En l’absence de tout modèle de référence propre à garantir l’issue d’un renversement dont les données seraient connues, l’existence d’un but commun ne serait ainsi confirmée que par des actions aux résultats imprévisibles.

Il conviendrait cependant, une fois dégagées les diverses possibilités de contradiction au sein d’une institution en renversement, de rechercher quel but pourraient avoir en commun les éléments qui la composent.

Dans une action de renversement institutionnel, le refus de l’institution constituerait un premier pas, commun à tous les niveaux, internés et équipe traitante. Mais dans la mesure où ce renversement coïncide avec une remise en cause totale de la situation (et partant, avec la conquête, à tous les niveaux, d’une liberté nécessairement responsable), il coïncide aussi avec une crise générale et individuelle où chacun doit forger ses propres armes pour survivre à l’angoisse d’une relation qui ne permet ni masques ni refuges.

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Du 20 au 28 avril 1967

La discussion porte sur la bière. On en boit trop (bien au-delà de la limite fixée, qui est d’une bière par jour). On propose donc l’interdiction ou la libéralisation totale (coercition-liberté).

Quelques nouveaux venus, non directement intéressés, proposent de supprimer complètement la bière ; on leur répond que lorsque la vente en était interdite à l’hôpital, il entrait « en fraude » une grande quantité de boissons alcoolisées : la prohibition est un stimulant. Vittorio (alcoolique) intervient en disant que le problème consiste à devenir responsable vis-à-vis des autres, de la communauté. F. ajoute qu’il s’agit également d’être responsable vis-à-vis de soi-même : « Le vin me fait du mal, donc je ne bois pas. » Pirella fait remarquer que certains, tout en sachant que le vin leur est nocif, boivent justement pour cette raison, dans le but de se détruire (quelques commentaires d’assentiment, comme si la chose était notoire). Basaglia enchaîne en déclarant que si le malade ne prend pas ses responsabilités, le médecin ne saurait être responsable de sa relation avec lui : si le malade est irresponsable, comment le médecin serait-il responsable de quelque chose qui n’existe pas ?

En général, les alcooliques semblent à la fois séduits et rebutés par cette possibilité de responsabilisation. Quand ils cèdent à l’alcool, quand ils n’arrivent plus à affronter leur dépendance, l’hôpital constitue pour eux un refuge. Si l’hôpital prend à son tour le visage problématique de leur vie quotidienne (s’il les laisse devant la même alternative : boire ou ne pas boire), il perd sa fonction de refuge, et devient un lieu où ils doivent continuellement se mettre à l’épreuve, se mesurer et se responsabiliser. D’autre part, la prohibition ne vaut que durant la période d’hospitalisation, et non comme éducation à la maîtrise de soi. Si l’institut se bornait à interdire l’alcool, son action demeurerait dans les limites d’une « suspension » du problème (ce qui autoriserait l’alcoolique à se procurer la boisson par d’autres moyens) ; il ne ferait ainsi que protéger les alcooliques d’eux-mêmes pendant une certaine période. Toute défaillance de leur part témoignerait en outre, aux yeux de l’institut, de leur degré de dépendance. Rien de plus. Au reste, l’alcoolique lui-même semble préférer cette condition, qui ne le met pas en cause en tant que sujet : si l’institution interdit la bière, si elle n’en appelle pas directement à lui, il sera libre de boire « en fraude », pour « se venger » de la prohibition institutionnelle.

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Plusieurs propositions sont avancées qui, toutes, balancent entre prohibition et libéralisation totale.

  1. Libéraliser entièrement la bière, en laissant à chacun une marge de contrôle.
  2. Ne plus la vendre au bar, mais dans les services, de façon à diluer et à répartir entre eux la responsabilité du barman.
  3. Libéraliser, mais avec des restrictions d’horaire.
  4. Installer un débit à part, réservé à la vente de la bière, pour faciliter le contrôle.
  5. Augmenter progressivement le prix de la bière après la première bouteille.

Certaines de ces propositions conservent un caractère coercitif – punitif-restrictif (augmentation du prix, restriction de l’horaire) ; d’autres tendent à accroître la responsabilité de la communauté. Les réactions de l’assemblée sont d’un autre genre :

  1. Des alcooliques tels que A. manifestent nettement le désir de voir la question tranchée d’autorité par les médecins, et souhaitent la suppression totale de la bière. De toute évidence, A. ne se sent pas assez fort pour décider seul de boire ou de ne pas boire ; il veut trouver devant lui une autorité qui le contraigne, et qu’il se sentira dès lors en droit d’agresser (en buvant). Être libre et responsable le met dans un état d’anxiété insupportable. À chaque fin de séance, il propose agressivement de déléguer aux médecins la responsabilité de la décision à prendre.
  2. Certains non-alcooliques, animés d’un scepticisme total à l’égard des buveurs, proposent la libéralisation de la bière : s’ils veulent boire, qu’ils boivent. Ils apprendront à leurs dépens, et comprendront d’eux-mêmes. La loi est faite pour être contournée. Avec la prohibition, ils se débrouilleront toujours pour trouver à boire. L’homme est ce qu’il est, on n’y peut rien !
  3. Renato (non-alcoolique, mais sujet à de soudains acting-out) hésite ouvertement entre la bière « libre » (mais pourquoi pas le cognac et l’eau-de-vie ?) et sa suppression totale, en menaçant de mettre à la « cellule » les contrevenants. Il continue de balancer entre liberté et interdiction, selon son besoin d’autorité ou de permissibilité, sans jamais se mettre personnellement en cause.
  4. Furio précise que la bière n’a pas été « concédée » par les médecins, mais que l’on avait décidé communautairement de s’engager à n’en boire qu’une bouteille par jour, ce qui est tout à fait différent. Si les médecins concédaient la libéralisation de l’hôpital, la situation serait identique à celle d’un hôpital traditionnel, où le médecin est la seule autorité. Cette autorité n’a pas disparu, mais elle est restreinte par la présence de groupes de malades et d’infirmiers qui la partagent et la contestent. Reparler de libéralisation ou d’interdiction totale, c’est avouer que l’engagement pris par chacun à l’égard de la décision communautaire s’est soldé par un échec. (Ici pourrait se manifester le jeu dangereux de la culpabilité avec les résultats qui d’ordinaire raccompagnent.)
  5. Le patient qui s’occupe du bar intervient en expliquant qu’il n’arrivait plus comme avant à exercer un certain contrôle : le problème de la bière est venu de là. (La crise générale est donc également liée à une réaction de défense de ce patient à l’égard du problème, ce qui rejoint le fait que la permissivité se rattache étroitement tant à la condition objective qu’aux capacités subjectives d’affronter la situation.)

Les termes du débat – dont on a résumé ici les éléments fondamentaux – continuent d’osciller entre un besoin d’autorité (en vue d’éliminer ou de réduire l’anxiété qu’entraîne la tendance de l’institution tout entière à la responsabilisation), et la conquête par chacun d’une liberté responsable. Cela en ce qui concerne les patients. Le même mécanisme intervient toutefois pour l’équipe traitante (médecins et infirmiers), qui peuvent éprouver le besoin de se défendre en recourant à leur propre autorité ou à celle des autres selon le niveau d’anxiété (et le désir consécutif de refuge et de régression) que comporte toute action de renversement.

En ce sens, si le renversement se réalise par la négation de sa face institutionnelle dans chacun des rôles de l’institution (malades, infirmiers et médecins), la négation de l’institution et de l’institutionnalité apparaîtra à tous comme un but commun. Dans la mesure où chaque membre de l’institution est objectivé dans son rôle institutionnel (lié, opprimé, dirigé, déterminé, fût-ce à des degrés divers), la négation institutionnelle, en tant que symbole de la lutte contre tout système d’oppression et d’abus, devient un mouvement qualitativement collectif, qui va au-delà du communautarisme que renferme a priori la notion classique de communauté thérapeutique.

Mais si le saut qualitatif que constitue la reconnaissance d’un but commun tarde à se produire, la réalité d’une institution en négation pourra facilement s’enliser dans des moments régressifs-antagonistes qui mettront en lumière l’absence de négation de la face institutionnelle de chacun des termes de la relation. L’équivoque peut alors être entretenue par la recherche d’une « démocratisation des relations » qui risque d’apparaître comme une fin en soi, et de faire glisser la situation en renversement vers la notion bourgeoise d’interdisciplinarité (chacun cherchant dans l’autre sa confirmation, tout en conservant intégralement sa zone de compétence).

Reste à savoir quelle est la signification d’un renversement institutionnel, quelles sont les limites du renversement et à quoi elles tiennent ; s’il faut les imputer au niveau de négation où l’on agit (« nous ne sommes jamais tout à fait contemporains de notre présent », R. Debray), ou si elles ne reflétaient pas une préoccupation plus secrète et dont la nature est encore mal définie : le souci de démocratiser les relations, dernière mystification institutionnelle qui se révélerait en fin de compte moins « renversée » qu’elle ne le croit.


45 Erwin Goffman, Asiles, op. cit.