III. L’idéologie de la communauté thérapeutique

Par Lucio Schittar

Tout exposé sur la communauté thérapeutique27 requiert aujourd’hui non seulement une perspective historiographique, mais un essai d’analyse critique des origines et des développements de ce nouveau mode d’approche psychothérapeutique. Une telle analyse apparaît d’autant plus nécessaire que la « thérapie communautaire » tend à passer pour la solution idéale au problème des institutions psychiatriques, alors qu’on peut simplement la considérer (à moins d’y voir une « situation » passible de désagrégation ou de palingénésie, une étape sans doute indispensable dans le processus de rénovation institutionnelle) comme un nouvel instrument de contrôle « scientifique » de la déviation.

La communauté thérapeutique semble être en effet le « dernier cri » de la science, la structure appelée à résoudre les contradictions dans lesquelles se débat une psychiatrie institutionnelle perpétuellement tiraillée entre sa vocation thérapeutique et la prétendue nécessité sociale d’exclure et de surveiller les individus qui présentent un comportement pathologique.

Que la communauté thérapeutique résolve ces contradictions, beaucoup le souhaitent ou le croient ; il est cependant permis d’en douter.

La communauté thérapeutique est une « invention » typiquement anglo-saxonne, voire anglaise. L’Angleterre possède, en effet la tradition la plus longue en matière de renouvellement institutionnel psychiatrique28 : elle remonte aux Tuke, à Conolly et à la « cure morale » des malades mentaux.

Par l’étonnante mise en œuvre de ses intuitions sur la valeur thérapeutique de la libéralisation des hôpitaux psychiatriques (dès 1839, suppression complète des méthodes de contention pour les huit cents malades de Hanwell), Conolly peut être considéré29 comme le pionnier d’une série de tentatives qui ont abouti à Maxwell Jones et aux communautés thérapeutiques actuelles.

Mais en dehors de la tradition réformiste, d’origine essentiellement religieuse (les Tuke étaient quakers), d’autres facteurs ont sûrement contribué, en Angleterre, à l’apparition des méthodes sociales dans le traitement des malades mentaux. La seconde guerre mondiale semble avoir joué un grand rôle : l’accroissement considérable des malades et la pénurie relative de psychiatres et d’infirmiers posèrent de graves problèmes de rendement aux hôpitaux psychiatriques. On peut dire en outre, avec Clark, que la guerre, « en arrachant les psychiatres au monde clos des hôpitaux psychiatriques et à leurs tranquilles études de psychothérapeutes pour les jeter dans le magma des camps de recrutement, des hôpitaux de campagne et des unités combattantes, les a rendus conscients de l’énorme influence qu’ont les facteurs sociaux sur les pensées et les sentiments des individus », ce qui confirmait du même coup les théories de la nouvelle psychiatrie sullivanienne.

Cependant, les causes qui présidèrent à la naissance des méthodes sociothérapeutiques furent en grande partie « politiques ».

Durant la guerre et l’immédiat après-guerre, la prise en charge par la communauté de responsabilités sociales ignorées jusqu’alors entraîna une modification décisive dans les structures politiques et culturelles de la société anglaise. La participation des travaillistes au gouvernement permit l’adoption de lois et d’importantes mesures de sécurité sociale – telles le National Health Service et le Disabled Persons Act de 1944 – qui marquèrent un tournant dans l’attitude de la société à l’égard des malades mentaux. Pour la première fois, ceux-ci étaient l’objet d’un programme de réhabilitation à l’extérieur de l’hôpital, et, partant, hors d’une situation d’exclusion sociale.

De même furent politiques, dans un sens plus large, les raisons qui incitèrent Maxwell Jones, par exemple, à tenter de démasquer jusque dans les manifestations extérieures (la blouse blanche, le petit marteau « agressif », etc.), le pouvoir réel et fantasmatique qu’exerce le psychiatre sur le patient qui lui est confié.

Dans la pratique, ces tentatives de contestation de l’autorité et du pouvoir médical entendu comme mandat social et séquelle d’éléments anthropologiques de type magique prirent la forme de discussions de groupe sur les problèmes posés par la vie communautaire, discussions auxquelles patients, médecins, infirmiers et assistantes sociales devaient participer au même titre, avec les mêmes droits et un égal pouvoir de décision.

En 1953, en conclusion d’une étude sur les organisations psychiatriques des États membres de l’Organisation mondiale de la santé, le comité des experts affirma30 que l’hôpital psychiatrique devait être, dans sa totalité, une communauté thérapeutique ; celle-ci devant être régie par des principes tels que la sauvegarde de l’individualité du patient, la conviction que les patients sont dignes de confiance et capables de prendre des responsabilités et des initiatives, l’emploi régulier des patients à certains types d’occupation, etc.

La mise en pratique de ces « principes fondamentaux » ne pouvait manquer de structurer l’hôpital psychiatrique d’une façon nouvelle, sans aboutir nécessairement à la formation d’une communauté thérapeutique telle qu’on la conçoit communément aujourd’hui et telle que l’ont appliquée les Anglais, et en particulier Maxwell Jones.

Ce dernier type de communauté thérapeutique (qui est la C.T. proprement dite) se fonde sur certains principes, qualifiés de révolutionnaires, qui suppriment en fait le mode de relation traditionnel entre médecin et patient. Bien qu’on ne puisse la réduire à des schémas rigides, elle se caractérise par la mise à profit délibérée, à des fins thérapeutiques, de toutes les ressources de l’institution entendue comme un ensemble organique et non hiérarchisé de médecins, de patients et de personnel auxiliaire.

Selon Martin : « Est thérapeutique une communauté où l’on s’efforce d’utiliser au maximum, sur un vaste plan thérapeutique, la contribution de tous, personnel et patients. »

Ces caractères généraux de multipolarité dans l’approche thérapeutique – ainsi que le refus implicite de la relation dualiste médecin-patient – étant acquis, il convient de souligner qu’il n’existe pas un modèle de communauté thérapeutique, mais diverses modalités d’application, qui, du fait même de leur structure en continuel devenir, sont difficilement schématisables.

D’après Clark, il est possible cependant de dégager des différentes idéologies certains traits communs :

  1. Liberté de communication : tous les efforts sont déployés pour que la communication s’établisse, aux différents niveaux, dans toutes les directions – et pas seulement du haut en bas de la pyramide hiérarchique, comme c’est le cas dans les institutions traditionnelles.
  2. Analyses en termes de dynamique individuelle et, particulièrement, interpersonnelle, de tout ce qui se passe dans la communauté. Elles ont lieu, plus précisément, durant les réunions de groupe, avec d’autant plus d’intensité et de fréquence que les psychiatres sont orientés dans un sens psychodynamique. À la limite, les réunions communautaires de service peuvent se transformer peu à peu en séances de psychothérapie de groupe (Mack).
  3. Tendance à détruire les rapports d’autorité traditionnels, et à niveler la pyramide hiérarchique, dont le plus bas degré est traditionnellement réservé au patient, sur lequel se déchargent les tensions de tout l’hôpital. Ce mouvement horizontal, avec l’indispensable partage du pouvoir de décision qu’il implique, constituerait sans aucun doute l’innovation la plus significative de la communauté thérapeutique.
  4. Possibilité de bénéficier d’occasions de rééducation sociale31 spontanées ou structurées par l’institution (bals, projections cinématographiques, représentations théâtrales, fêtes ; sorties individuelles ou en groupe, etc.).
  5. Tenue d’une réunion (en général quotidienne) de toute la communauté (community meeting), ainsi que de fréquentes et régulières réunions plus restreintes, à tous les niveaux, qui sont le lieu naturel de tous les processus ci-dessus mentionnés.

*

L’étude des caractéristiques structurales de l’idéologie et de la pratique communautaire permet de déceler d’autres constantes. En analysant, dans Community as Doctor, les fondements idéologiques de la communauté thérapeutique de l’Henderson Hospital, le sociologue Rapoport releva quatre thèmes fondamentaux :

  • Démocratisation : l’opinion de chacun était prise en considération de façon égale.
  • Permissivité : les membres de la communauté témoignaient d’un haut degré de tolérance à l’égard des acting-out des patients les plus atteints.
  • Communauté d’intentions et de buts.
  • Confrontation à la réalité : tous les membres de la communauté thérapeutique y étaient sans cesse ramenés.

*

Rapoport nota que ces thèmes étaient dialectiquement mêlés à la pratique hospitalière, celle-ci exigeant parfois, pour répondre à la menace d’une désorganisation possible de la communauté, une suspension du climat de tolérance, la réapparition de l’« autorité latente » du staff, une réimposition des limites, et la répression de la déviation.

Ainsi le démocratisme idéologique, par exemple, subissait lui aussi, en pratique, un « processus d’oscillation » : de la phase initiale (phase A) de « participation de tous », on en venait (phase D), à cause de l’anxiété grandissante du staff, à imposer le leadership du personnel traitant.

L’efficacité de la situation communautaire comme instrument thérapeutique a été discutée : la communauté thérapeutique guérit-elle réellement (Letemendia) ? Veut-elle vraiment guérir les individus dans le sens traditionnel du terme (Rapoport) ? Convient-elle davantage aux « névropathes », aux « psychopathes » et aux « schizophrènes » qu’aux « déprimés » et aux « maniaques » (Kole et Daniels), ou n’est-elle pas nécessaire à tous (Jones) : patients, médecins et infirmiers, quels qu’ils soient ?

On a considéré la possibilité de réduire ou d’abolir les instruments thérapeutiques traditionnels : insulinothérapie – esthérapie –, et jusqu’au traitement pharmacologique lui-même (Klerman, Rubenstein et Lasswell, Sanders, Wilmer). On a souligné les tensions entre les membres du team thérapeutique (Band et Brody, Jones, Zeitlyn).

Par contre, on a rarement essayé de déterminer, au-delà de l’idéologie, quel était le pouvoir de décision réel des patients et leur participation réelle au pouvoir.

Ceux qui l’ont fait (Rubenstein et Lasswell) ont conclu que « le patient – dans la communauté thérapeutique – continue d’être privé de certaines libertés, les membres du staff demeurant des agents habilités et mandatés par la société pour exercer un pouvoir extraordinaire sur les patients qui leur sont confiés. Le directeur est toujours autorisé à priver les patients des droits et des privilèges généralement considérés comme une prérogative des citoyens de la démocratie. »

On voit même se reproduire, dans la communauté thérapeutique, les types d’exclusion sociale tenus pour caractéristiques de l’asile d’aliénés ; soit par la présence (Wilmer, Cône, etc.) de services programmatiquement fermés (qui, en privant le patient de sa liberté d’action, l’empêchent d’opérer des choix primaires), soit (comme le fait remarquer Zeitlyn) par la sélection des patients les plus « aptes » et le transfert dans d’autres hôpitaux des individus davantage atteints, considérés comme inassimilables pour le milieu tolérant de la communauté thérapeutique.

Pour Stubblebine, « l’un des principes – de la communauté thérapeutique – est que les rapports d’autorité doivent être ouvertement reconnus et admis. La communauté thérapeutique est essentiellement une expression de confiance dans la capacité des individus à juger leur situation sociale immédiate avec tout ce qu’elle implique d’autorité. Pour que le groupe puisse discuter ouvertement des problèmes d’autorité, et en tirer profit, il est fondamental pour le médecin d’exercer son autorité en parfaite quiétude. Il doit se sentir, autant que possible, libre de toute menace quand ses affirmations ou ses interventions sont examinées, critiquées ou déformées ; il doit être assuré de n’avoir pas ou presque pas à se défendre, de façon à pouvoir agir comme un modèle d’objectivité », etc.

Arrivés là, tâchons de déceler pour quelles raisons la communauté thérapeutique ne semble pas avoir tenu les promesses d’une modification profonde de la situation institutionnelle. Étant donné les prémisses culturelles qui ont présidé à sa naissance et à son développement (la psychologie sociale, d’inspiration surtout darwinienne), elle ne pouvait pas les tenir. Elle a donc fini le plus souvent par se révéler, entre les mains des médecins, comme un nouvel instrument « thérapeutique », à l’égal de la chimiothérapie, de l’ES et de l’ergothérapie de Simon. Et en fait, elle est devenue telle dès que l’on y a introduit, sous une étiquette révolutionnaire, la technique sociopsychologique du « problem solving », fondamentale dans tous les domaines où le travail de groupe est appliqué : l’industrie, l’administration ou la psychothérapie32.

Il s’agit des techniques de groupe propres à la psychologie sociale, fortement influencés, surtout en Amérique du Nord, par la théorie du « champ social » de Kurt Lewin. Le mode lewinien de résolution des conflits sociaux33 a été appliqué à la communauté thérapeutique comme il l’avait été à l’administration et à l’industrie pour accroître leur efficacité34. Selon lui, la « participation » de chacun permet de réduire tous les conflits par la discussion ; la « manipulation » de groupe permet d’émousser les contrastes les plus saillants par une attitude tolérante et compréhensive ; la discussion de groupe oriente les efforts des participants, sous la conduite d’un leader éclairé, vers l’atteinte du « bon » objectif commun : qu’il s’agisse du déroulement ordonné du processus administratif, d’une production régulière, ou de la guérison-réhabilitation-intégration du malade mental.

L’importance que revêt de ce point de vue l’efficacité organisatrice, seule à même de permettre l’atteinte du « bon » objectif, est donc évidente.

Si cet objectif est le traitement des malades mentaux, l’organisation, pour être efficace, devra être dirigée par le psychiatre ; celui-ci, dans la nouvelle institution qu’est la communauté thérapeutique, prendra le nom de psychiatre « administratif » (Clark), ou, comme le proposent plus justement Levison et Kerman, de clinician-executive, à la fois clinicien et dirigeant – réalisant ainsi d’une part l’idéal de panorganisation de la société néo-capitaliste, et de l’autre l’aspiration psychocritique souvent présente parmi les psychiatres.

Le cycle semble clos. Ce qui était né comme une exigence de renouveau fondamental des institutions psychiatriques se révèle tout au plus, dans la pratique et en théorie, comme un nouveau type d’institution, plus moderne, plus efficace, mais où les rapports de pouvoir sont restés apparemment les mêmes.

La « troisième révolution psychiatrique » ne serait donc qu’une tardive adaptation des modalités de contrôle social du comportement pathologique aux méthodes de production perfectionnées au cours des quarante dernières années par les sociologues et les techniciens de la communication de masse. Sous prétexte d’assainir les structures foncièrement déshumanisantes de l’asile d’aliénés, sociologues et psychologues de l’organisation semblent avoir trouvé le moyen d’appliquer au domaine de la psychiatrie institutionnelle les techniques (avant tout, des techniques de groupe) qui se sont révélées si efficaces dans la gestion de l’économie néo-capitaliste, sans toucher cependant au pouvoir oppressif de la société.

Cette conclusion semble confirmer les paroles de Marcuse :

« Dans la mesure où la sociologie et la psychologie opératoires ont contribué à soulager des conditions infra-humaines, elles font partie du progrès intellectuel et matériel. Mais elles témoignent aussi de la rationalité ambiguë du progrès, qui satisfait tout en exerçant son pouvoir répressif, et réprime tout en satisfaisant35. »

Les contradictions demeurent ; l’essentiel est d’en avoir conscience. Le débat ci-après, inspiré par les considérations que nous venons d’exposer, peut donner une idée de la façon dont cette prise de conscience s’effectue.

Réunion d’équipe du 27 novembre 1967

Pirella : Donc, dans la situation traditionnelle, le pouvoir et l’autorité sont manifestes et oppressifs, tandis que dans la communauté thérapeutique, ils seraient plus camouflés et plus ouatés, plus souples. Selon moi, la question provocatrice pourrait être celle-ci : alors que nous savons ce qui, dans la vieille organisation, empêche de dénoncer un tel pouvoir (et c’est la structure même de l’oppression), qu’est-ce qui, dans la nouvelle organisation, empêche ceux qu’elle concerne (patients, infirmiers, médecins, assistantes sociales, etc.) de dénoncer ouvertement, par tous les moyens et en tous lieux, ce pouvoir déguisé, ouaté, mais toujours oppressif ? Autrement dit, si le reproche que nous faisons à Maxwell Jones de transformer l’hôpital psychiatrique de telle sorte que les techniques de la psychologie sociale qui y sont appliquées apparaissent comme des techniques de consentement est fondé, qu’est-ce qui empêche, dans notre situation ou dans celle de Maxwell Jones, de dénoncer, de démasquer, de démystifier ce pouvoir ? Le système est-il si parfait qu’il permette d’obtenir un consentement sans failles, sans contradictions ?

Slavich : Apparemment, il l’est. Au fond, les communautés idéales se composent de nombreuses « Giovanna » ; j’entends par là une attitude intégrée et de consentement au leadership fantasmatique de la communauté (celle de Maxwell Jones ou d’autres), grâce à laquelle les besoins de la communauté thérapeutique se satisfont sans heurts. En ce sens, la communauté thérapeutique me paraît fonctionner très bien. Le principe de la réforme de l’autoritarisme une fois acquis, j’ai l’impression qu’il en sort un système complet et sans fissures ; un système qui ne permet pas la moindre dénonciation de l’« autorité latente » qu’il implique.

Jervis : À mon avis, même la communauté thérapeutique révisionniste-intégrante de type psycho-sociologique bien articulé, avec son mécanisme du consentement parfaitement efficace, engendre en définitive des contradictions. J’ai un peu l’impression que subsistent des résidus d’insatisfaction, de non-intégration, de rébellion voire d’autoritarisme ouvert. Il me semble qu’une communauté thérapeutique intégrée et paternaliste, où tout se passe selon un consentement bien réglé, est impossible ; il y aura toujours, veux-je dire, des zones non récupérées par le système. Tout compte fait, pour fonctionner, une communauté thérapeutique telle que nous la voyons, de type néo-capitaliste, doit toujours opprimer quelque chose ; elle doit toujours, d’une façon ou d’une autre, étouffer une marge de non-intégration.

Slavich : Je suis parfaitement d’accord. J’avais oublié de signaler la nécessité, à l’intérieur du champ de la communauté thérapeutique, d’une petite fermeture, partielle et « éclairée ». Il est certain que la communauté thérapeutique intégrée ne peut se passer de mesures qui, en cas de crise, sauvegardent son intégration ; elle ne peut se passer, par exemple, d’un service fermé. Elle prouve par là quelle est un système hybride qui maintient encore en lui, pour exister, des résidus d’autoritarisme non seulement latents, mais explicites. Les communautés thérapeutiques intégrées doivent prévoir une certaine possibilité de répression. Il est probable que ce n’est qu’en coupant les ponts avec la possibilité matérielle d’exclure, et alors seulement, que le discours se fera dialectique.

Pirella : À ma question de tantôt : « Qu’est-ce qui empêche de dénoncer clairement le pouvoir encore présent et oppressif ? », on peut alors répondre : « La possibilité, justement, de voir se déclencher à tout instant un mécanisme de répression commandé d’en haut ; une possibilité réelle, et non pas hypothétique. »

Slavich : On peut faire aussi le raisonnement inverse : « Qu’est-ce qui préserve une communauté de l’intégration ? » Je crois qu’au fond c’est la menace qui découle de l’irréversibilité de la situation de fait. L’inexistence d’un service fermé, par exemple, maintient sûrement la situation à chaud, en lui évitant de se cristalliser en un modèle « parfait ». La pression de la contestation de masse du patient, permise par un libre mouvement (qui lui aura été donné en temps voulu, mais qu’il a maintenant bien en main) est la véritable garantie d’un pouvoir de contrôle du patient à notre égard comme à celui de la situation institutionnelle. Par ce contrôle, le patient empêche le médecin de régresser sur la voie de la formation de la communauté, d’adopter de nouveau des attitudes autoritaires, ou de construire des situations artificieusement communautaires.

Jervis : Il me semble qu’en théorie, on pourrait aussi prévoir une communauté thérapeutique où la totalité du pouvoir est contrôlée, voire carrément exercée, par le bas ; une communauté qui fonctionnerait en somme au moyen de comités entièrement « démocratisés ». Je ne pense pas, cependant, que ce soit la solution idéale : dès que la base introjecte la nécessité de maintenir la communauté en tant que communauté efficiente, elle finit, en pratique, par introjecter l’exigence du pouvoir. À mon avis, la garantie de ne pas tomber dans une nouvelle mystification ne tient pas au fait de déléguer un pouvoir à la base, mais de courir à tout moment le risque d’une désagrégation de la communauté. Si nous déléguons le pouvoir à la base lorsque celle-ci nous garantit qu’elle sait le gérer, nous ne faisons en réalité que déléguer la mystification.

Pirella : Je ne suis pas d’accord. Tu oublies en effet que, par définition, le patient admis dans un hôpital psychiatrique ne peut pas gérer l’hôpital. Dès lors que les patients gèrent l’hôpital, ils font un acte énorme de contestation du pouvoir, car ils contredisent un fait que le pouvoir justifie : leur relégation dans une situation de dépendance. Il me semble, par conséquent, qu’il y a dans ta phrase une confusion, que nous commettons parfois nous-mêmes, entre le pouvoir à l’intérieur de l’hôpital et le pouvoir extérieur. Nous sommes les concessionnaires du pouvoir extérieur dans la mesure où nous maintenons la situation sous contrôle. Dès que celle-ci nous échappe et se gère d’elle-même selon des modalités qui nous échappent à leur tour (en partie ou totalement, comme cela s’est vu dans certains cas), il se crée alors une contestation profonde du pouvoir extérieur. C’est dans la dynamique de la contestation, dont nous avons si souvent parlé, que réside la différence entre notre communauté et la communauté au sens classique du terme. Le fait nouveau, c’est que notre communauté se caractérise par une attitude de contestation à tous les niveaux ; contrôle réciproque et contestation réciproque, tout cela, d’une façon contradictoire et même désordonnée, conduit à contester globalement le pouvoir extérieur : un pouvoir qui, autrement, nous imposerait de contrôler entièrement la situation dans une communauté guidée, ce que nous ne faisons pas.

Basaglia : Il me semble – même si je n’ai pas suivi toute la discussion – que le problème de la C.T. et de son avenir tient tout entier dans la conscience du danger que nous courons : celui de tomber dans un simple réformisme psychiatrique. Toutefois, si nous voulons reconnaître à la situation une dimension dialectique, nous devons en dégager la seconde possibilité, qui pourrait être le caractère contradictoire de la situation elle-même : l’institution se trouve à la fois niée et gérée, la maladie se trouve à la fois mise entre parenthèses et soignée, l’acte thérapeutique se trouve à la fois refusé et pratiqué. En ce sens, la négation accompagne la gestion et inversement. Dans une certaine mesure, la présence de la prétendue « norme » à l’intérieur de l’institution psychiatrique pourrait apparaître contestante, puisque la fonction explicite de l’institution est précisément de contenir ce qui sort de la norme. Tant que le système n’établit pas que l’institution psychiatrique est une nouvelle institution de la norme, cela peut nous suggérer un usage contestant ultérieur de la C.T. (par rapport au système) : puisque introduire la norme serait nier la fonctionnalité même de l’institution psychiatrique, comme lieu de l’anormal dans la norme. Ce qui signifie également que la présence dans les autres institutions (famille, école, usine, etc.) d’éléments de trouble sortis d’un institut psychiatrique qui ne veut plus être un lieu de décharge des contradictions extérieures pourrait servir (tout comme la « norme » est contradictoire au sein de l’anormalité) à mettre en lumière les contradictions réelles sur le terrain même de la prétendue « norme ». Le patient sorti de la C.T. peut jouer son rôle de personne intégrée à la société par le biais d’une institution réintégrante, mais il peut aussi assumer une fonction contestante, en ce sens qu’il niera ouvertement, du simple fait de sa présence dans le monde extérieur, le monde à une seule dimension voulu par le système, et confirmera du même coup l’action d’une institution qui refuse d’exister uniquement comme lieu de décharge acontradictoire des contradictions.


27 Il est surtout question ici des expériences de C.T. effectuées en Angleterre et en Amérique du Nord. Des expériences analogues sont en cours un peu partout dans le monde. Il existe, en Italie, des C.T. privées (Napolitani) ; d’autres ont vu le jour dans les « services libres » de certains hôpitaux psychiatriques traditionnels. Le seul hôpital psychiatrique entièrement régi sous forme de « communauté thérapeutique » (mais ce terme revêt désormais des significations de moins en moins nettes) est celui de Gorizia.

28 Et pas seulement psychiatrique : les Gorstal Institutions, par exemple, furent des tentatives effectuées à la fin du XIXe siècle en vue d’humaniser les « maisons de correction ». Elles présentent plus d’un point commun avec les communautés thérapeutiques créées dans nombre de prisons anglaises et américaines au cours des dernières années.

29 Voir R. Hunter, « One Hundred Years After John Conolly », in Proc. R. Soc. Med., 60/85, 1967. Voir également A. Pirella et D. Casagrande, « John Conolly, dalla filantropia alla psichiatria sociale », in Che cos'è la Psichiatria, Parme, 1967.

30 Voir World Health Organization-Expert Committee on Mental Health, 3e rapport, Genève, 1953.

31 Maxwell Jones, dans ses ouvrages les plus récents, a insisté sur la rééducation sociale (« social learning ») entendue comme instrument majeur de la thérapie communautaire. Selon cette théorie, la maladie mentale serait intimement liée à un processus de déculturation : ainsi, certains attributs de la personnalité adulte, comme par exemple la faculté de vivre et d’agir avec les autres, seraient perdus sous l’effet de la régression morbide. La situation thérapeutique communautaire, en amortissant en quelque sorte (par la tolérance du délire, l’interprétation de l’acting-out au lieu de la répression, etc.) les heurts entre l’individu malade et les autres, favoriserait un processus de rééducation, de reculturation, ayant pour but ultime la réhabilitation et la réinsertion du patient dans la communauté extérieure. L’usage d’un terme tel qu’« acculturation » (qui s’est constitué historiquement comme acceptation de la culture du « seigneur » par le « serf », et peut donc être assimilé à celui de « colonisation »), en insistant sur la différence entre culture « saine » et culture « malade », semble proposer la récupération, dans le domaine de la sociopsychiatrie, d’un manichéisme fondamentalement bourgeois pour lequel l’aliénation qui sépare le malade du sain justifie la relégation des « fous » hors du commerce social.

C’est cette exclusion qui est au contraire la cause, et non l’effet, de la déculturation : la culture infra-humaine des « chroniques », relégués depuis des années dans les asiles, en est l’issue naturelle ; mais depuis les études sur l’institutionnalisation, nous avons appris que cela est sans grand rapport avec la maladie mentale.

32 Un bon exemple d’application à la communauté thérapeutique des techniques de démocratisme psycho-sociologique nous est fourni par Kole et Daniels : « Les décisions – dans la C.T. – sont prises selon le processus du « reaching a consensus », ou atteinte d’un consensus. Ce terme est entendu dans le sens qu’aucune décision n’est définitive tant que le groupe n’a pas le sentiment que l’action en cause est nécessaire ou acceptable. Un tel consensus sauvegarde l’opinion de la minorité : ce qu’un simple vote à la majorité ne permet pas. Le consensus marque souvent un changement dans l’atmosphère du groupe : un membre jouissant de prestige émet un avis qui rassemble des opinions apparemment différentes et clarifie les états d’âmes sous-jacents ; la tension tombe, chacun se détend, on rit, on bavarde. »

33 Voir Kurt Lewin, Resolving Social Conflicts, New York, Harper & Bros, 1948. Pour une critique pénétrante des théories lewiniennes, voir l’article de H. S. Kariel, « Democracy Unlimited : Kurt Lewin’s Field Theory », in Am. J. Sociol., 62/280,1956.

34 Voir par exemple, en ce qui concerne l’application des techniques de groupe à l’industrie, M. S. Viteles, Motivation and Morale in Industry, New York, W. W. Norton 8c Co, 1953 : « La participation de groupe permet une « locomotion » plus souple vers l’« objectif » commun, sans engendrer des « tensions » qui pourraient conduire à un conflit. Dans le domaine industriel, la participation aux prises de décisions est généralement considérée comme le moyen d’amener également les travailleurs à adopter une attitude favorable à une transformation donnée. Le risque de conflit se trouve écarté puisque le sentiment de groupe qu’entraîne la participation tend à rapprocher l’« objectif » de la production de l’optimum souhaité par les dirigeants. D’autre part, l’« émotivité » diminue, car dans leur « rôle » de planificateurs, les travailleurs tendent à maintenir la discussion à un niveau relativement dépersonnalisé. » Voir, aussi, Michael S. Olmsted, The Small Group (New York, Random House, 1959) : « Peut-être est-ce le monde des affaires qui bénéficiera le plus d’une connaissance approfondie des potentialités créatrices reliées à la solution de groupe des problèmes. La plupart des plans et les décisions, dans les grandes entreprises, sont adoptés par des comités ou d’autres organes collectifs. À tort ou a raison, les hommes d’affaires en sont arrivés à voir dans les réunions le meilleur moyen d’accomplir le travail de direction. En résumé, on investit aux États-Unis des milliards de dollars en se fondant sur le postulat que les décisions de groupe sont meilleures, d’une façon ou d’une autre, que les décisions individuelles. »

35 Voir Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, trad. de M. Wittig, Paris, Éditions de Minuit, 1968.