V. La négation de l’hôpital psychiatrique traditionnel

Par Agostino Pirella

Il est hors de doute que la possibilité, offerte aux patients qui peuvent se permettre d’aller dans une clinique privée, d’éviter l’internement, ait contribué à maintenir un silence quasi total sur la faillite dramatique de la psychiatrie. Le malade mental a été pendant longtemps, et continue d’être, celui que l’on peut opprimer brutalement, un citoyen frustré de ses droits, privé de sa liberté personnelle, de ses biens et de ses rapports humains pour un temps indéterminé, qui se demande douloureusement « Qu’ai-je fait de mal ? », celui qui a enfreint la norme : un « déviant ». Des années durant, la psychiatrie s’est payé le luxe d’échafauder autour de lui un château de critères et d’étiquettes, en se donnant à son tour pour la norme. Le rôle de stabilisateurs du système politique que jouent les normes sociales et les normes scientifiques peut être constamment démontré.

L’une des normes les plus tenaces, éminemment autodéfensive, concerne le sort du malade mental dans notre société. La présence d’un tel malade ne saurait y être tolérée : sa façon d’être et de vivre doit être cachée et réprimée. Même si les nouveaux sédatifs, généreusement distribués, ont contribué à supprimer les manifestations les plus voyantes de la « folie », l’attitude sociale envers le malade mental n’a pas changé pour autant. L’infraction à la norme doit être punie par une forme particulière de réclusion et par des cures terrifiantes ou pénibles. La réalité asilaire constituait, et en grande partie constitue toujours, une structure punitive d’une extrême efficacité, et qui atteint des moments d’horreur trop souvent passés sous silence. On peut dire qu’il s’agit là de la première grosse contradiction entre l’optimisme scientifique et la réalité. La violence nue, l’oppression manifeste exercée par les institutions psychiatriques, jurent avec les intentions scientifiques de la thérapie et de la réadaptation. Les lieux où sont envoyés les malades mentaux étant qualifiés d’« hôpitaux », le caractère médical des interventions qui ont pour but le « traitement » des comportements déviants contredit toute situation ouvertement oppressive. La limite grossière et dramatique d’une telle attitude – qui donne pour médical ce qui n’est le plus souvent que vulgaire terreur – se révèle surtout dans l’emploi punitif de certaines « thérapeutiques ». Cette intention punitive est décelable dans la transaction qui s’établit entre acteur passif et acteur actif du traitement. Le fait que l’on dise, par exemple, dans les hôpitaux psychiatriques : « Si tu ne te tiens pas tranquille, je vais te faire une piqûre (ou un électrochoc, etc.) », dénonce la présence, légitime et réelle, sous le couvert d’une idéologie médicale pour le moins naïve, d’une dynamique d’oppression. Le fait que certaines « thérapeutiques » – comme la pyrétothérapie, le choc cardiazolique, etc. – soient tombées en désuétude, démontre, entre autres, leur signification ouvertement punitive, que ne sauraient accepter les tenants d’une nouvelle attitude, où la violence est à la fois plus subtilement et plus grossièrement camouflée. L’idéologie médicale ne laisse pas d’être mystificatrice. Un psychiatre italien a textuellement déclaré lors d’un congrès, à propos de la valeur et de l’efficacité d’un médicament que son absence de saveur permet d’administrer dans la nourriture à l’insu du malade : ce produit résout « le problème de la persuasion et, disons-le, celui de l’appât indispensable pour interner les récalcitrants ou les protestataires. Le rebelle devient docile ; il se change même parfois en agnelet ! Et si par chance le médicament lui procure un torticolis spasmodique, il demandera lui-même l’intervention du neuropsychiatre ! Que soient donc les bienvenus, dans certains cas, les syndromes neurodysleptiques ! » Attitude qui révèle à l’évidence une sorte de racisme, prêt à utiliser jusqu’aux pénibles effets secondaires d’un médicament pour accroître la puissance d’oppression. La nécessité de tourner la contradiction aboutit à des formes de mystification de plus en plus poussées. Après avoir été « appâtés », bernés, opprimés, les malades sont à présent égayés par des spectacles, des bals, des activités et des travaux divers, prétendument thérapeutiques ; afin qu’ils soient prêts aux deux solutions que l’institution leur réserve : la réadaptation forcée, ou l’accoutumance au lieu qui sera désormais leur chez-soi36 ; ce qui leur vaut, dans un cas comme dans l’autre, de perdre toute personnalité, et d’être réduits à la plus stricte dépendance.

L’infraction à la norme, l’incapacité de « jouer le jeu », l’angoisse de vivre dans un monde qui repousse et opprime, ont pour prix ce passage à l’institution totalitaire.

La division du travail, la distinction entre travail intellectuel et travail manuel, devient également ici motif de privilège. En niant l’idéologie de la violence, le médecin en nie la pratique. En fait, il veut en outre débusquer l’oppression de l’ombre où elle se dissimule. Il commence par user de son pouvoir pour refuser la contrainte physique et la réclusion dans l’espace restreint de la cellule, des réfectoires et des services. Il amorce son entreprise de négation.

Nier la réclusion, c’est refuser du même coup le mandat social. Le psychiatre qui refuse est un homme qui prend conscience de la contradiction permanente, mais dissimulée par l’idéologie médicale, selon laquelle une personne réduite contre sa volonté à l’état l’objet devrait être considéré comme « un malade identique aux autres ». Le psychiatre tend donc à refuser à la fois le mandat social et l’idéologie médicale qui en couvre les aspects dégradants. Ce refus, mûri au contact étroit de l’institution, s’oppose tant à l’idéologie qu’à la réalité concentrationnaire qu’elle justifie ou dissimule. Le refus de l’idéologie, associé à la négation de la réalité de violence, conduit à prendre conscience de ce qu’il ne faut pas faire ; à discerner, dans la situation concrète, ce qui doit être nié.

La négation n’implique pas la référence à un « positif » qui servirait de modèle, mais le simple refus de perpétuer l’institution, et la tentative de la changer en la mettant continuellement en crise. Cet acte de négation systématique concerne non seulement le rôle traditionnel du médecin (qui s’approprie ainsi du pouvoir à la première personne), mais les rôles de l’infirmier et du malade. Ce qui est nié, contesté, c’est la valeur attribuée au rôle du « bon malade », du larbin docile et toujours disponible, les rôles du malade abêti, et de l’infirmier en chef autoritaire. La négation et le démasquage de la violence conduisent ainsi à nier radicalement l’institution comme lieu on l’on n’est jamais maître de soi.

L’autorité, première contradiction

L’hôpital s’est trouvé devant une première contradiction, historiquement explicable, du fait que la négation de l’autorité avait commencé par un acte éminemment autoritaire, dû au directeur et aux médecins, qui se ressaisissaient ainsi du pouvoir jusque-là délégué au personnel et à l’institution. Tandis que l’on dénonçait la signification oppressive de toute une série de comportements pseudo-médicaux, en posant par conséquent que l’oppression, la violence et l’autoritarisme aveugle sont un « mal », on soulignait en même temps, dans les faits, que l’usage autoritaire du pouvoir à des fins de négation pouvait être encore considéré comme un « bien ». En vérité, ce type de contestation échappe à la condamnation institutionnelle (que les malades, par contre, ont subie), cependant que l’institution continue de vivre en se posant à chaque instant comme norme et comme sanction : norme contradictoire, certes, et partant toujours ouverte à la discussion et à la contestation, mais aussi sanction, du moins dans la mesure où la ségrégation se perpétue. Cette contradiction, qui intéresse l’ensemble des rapports institutionnels, se manifeste avec une égale intensité aux trois pôles représentatifs de l’hôpital : patients, médecins et infirmiers. On en verra plus avant des exemples.

La norne, deuxième contradiction

La négation de la violence a donc mis radicalement en crise l’hôpital, mais n’a pu se constituer en tant que norme : la norme de la négation est dénuée de pouvoir et de signification. La négation ne peut pas devenir une norme. Chacun déclare, au fur et à mesure, que tel acte, telle orientation, tel choix, est « bon », « mauvais » ou « thérapeutique », mais on se rend compte finalement que l’institution est une norme en soi, et que si l’on commence à nier, il faut aller jusqu’à la négation globale. Entre nier l’institution et nier la possibilité de contestation, il y a souvent contradiction aiguë. Est « bon », en effet, ce qui se présente comme possibilité de contestation, de mise en crise, et « mauvais » ce qui apparaît gros d’inconvénients, comme une entrave pour tous, une paralysie de la vie en commun. Un exemple institutionnel typique nous est fourni par les infractions à la norme commises par plusieurs patients, telles que quitter l’hôpital sans permission, se soûler ou se conduire de façon à mettre la situation en crise. Les discussions qui s’ensuivent démontrent que ces attitudes sont une réponse critique au système institutionnel, qui oblige chacun à prendre position, à redéfinir les relations, les rôles, et jusqu’à la signification du séjour à l’hôpital. Cette mise en crise signifie de plus, dans la réalité, un risque « mortel » pour l’institution, un exemple du « mal » que chacun essaie de dissimuler, de repousser, d’exclure de soi. D’autre part, le heurt réel entre les divers membres de la communauté ne saurait amener le discours à définir la norme, hormis celle très générale qu’implique la négation de la violence, de l’oppression physique et de la réclusion. Ce qui est nié, dans la mise en crise du pouvoir de décision « scientifique », c’est un aspect traditionnel de la culture : le savoir laissé aux mains de quelques privilégiés. La « pensée médicale » (Tosquelles) suppose un processus directeur grâce auquel tout ce qui se produit dans le champ peut et doit être examiné de façon critique, rapporté à des modèles de valeurs. La négation de ce système passe par une phase de désordre intense, mais peut se muer en vérification pratique dans la mesure où tous les intéressés participent à son élaboration. La critique n’est plus alors le privilège des détenteurs de la science. La vérification collective pose la norme (sociale, scientifique) comme objectif de recherche, d’invention, en refusant le « technicisme » et les argumentations schématiques. La contradiction tient de nouveau soit à l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel, soit au heurt entre l’exigence réelle, pour l’hôpital, de remplir le mandat que la société lui confie, et la façon négative dont il y répond de l’intérieur, par l’invention pratique qui tend au refus de l’idéologie médicale mystificatrice.

Les malades comme hospitalisés, troisième contradiction

Le rôle des malades s’est trouvé mis en crise, soit par la réappropriation de l’espace hospitalier, soit par le contraste entre cette réappropriation « intérieure » et l’exclusion extérieure. Dans la communauté, en revanche, le malade mental, en tant qu’élément irresponsable, dangereux pour lui-même et pour les autres, reconquiert une possibilité de contrôle. Il prend part aux débats, circule librement dans l’hôpital, et perd sa connotation traditionnelle au fur et à mesure que l’institution se transforme, que lui-même, conjointement aux médecins et aux infirmiers, se fait l’artisan de cette transformation. Pour beaucoup, c’est un moyen technique de rééducation : le fait décisif, en revanche, c’est que la liberté ainsi reconquise à l’intérieur, tout en détruisant dans les faits le mythe du malade mental dangereux, se heurte aux barrières psychologiques, sociales et économiques que la société maintient à l’extérieur. On commence à se rendre compte que la société produit les malades, non dans un sens banal de causalité, mais comme résultat de l’exclusion, et que la liberté intérieure peut devenir l’alibi d’une réclusion bien plus subtile et ouatée. Dès lors qu’il ne peut sortir de l’hôpital qu’accompagné, le patient est contraint de constater qu’il « n’est plus un homme » ; n’étant pas jugé responsable de ses actes, il témoigne de la contradiction entre liberté intérieure et oppression extérieure. En appeler à la législation actuelle ne peut que rendre plus grotesque l’alibi qui consiste à tenir pour « malade » ce qui est uniquement l’objet d’une exclusion. Les « malades » sont donc des patients, des hospitalisés, en mesure de vérifier pratiquement, avec les médecins et les infirmiers, la contradiction dans laquelle ils sont contraints de vivre.

Médecins et infirmiers, quatrième contradiction

Comme on l’a dit dans d’autres chapitres, le choix opéré par l’équipe médicale est à l’origine du mouvement de négation, et se présente comme un leadership institutionnellement légitime bien qu’il soit à tout moment contestable. Les motivations socio-politiques, scientifiques et « humanitaires » qui sont à la base de ce choix, peuvent elles-mêmes être discutées. Ce qui toutefois se révèle à l’évidence, c’est que les infirmiers, face à l’équipe médicale, constituent un groupe, ou une caste, ayant des intérêts spécifiques, un sort et des problèmes communs.

Contradictions et réalité institutionnelle

Examinons à présent certaines questions institutionnelles qui nous paraissent des plus significatives et que ces différentes crises concernent de très près.

Infirmiers, médecins et patients sont souvent d’accord aujourd’hui pour discuter, par exemple, du problème que pose un élément de trouble, sans recourir toutefois à la mesure, en soi régressive, du changement de service. Si un patient dérange, il semble normal, désormais, de se demander pourquoi, et d’approfondir la question ; moins, au début, pour la « résoudre » que pour la « comprendre », pour s’en approcher au lieu de l’écarter. L’argument principal, qui semble avoir fait brèche, est qu’il est absurde de faire supporter un tel élément par un autre service ; le service d’origine a beaucoup plus de chances d’affronter ce problème que le service de destination, même à supposer que l’intéressé veuille s’y rendre. Une discussion caractéristique s’est engagée à ce propos : un patient avait commis un acte de violence impulsive sur du matériel, et semblait devoir subir un procès d’exclusion assez net. Le service s’est rendu compte soudain qu’il ignorait tout de ce malade, qui se trouvait donc, en quelque sorte, exclu du service avant d’avoir commis l’acte en question ; et comme celui-ci avait contribué à mettre le service en crise, l’absurdité du transfert sautait aux yeux. Ce ne pouvait être qu’en s’occupant aussi de cet ami délaissé que l’on parviendrait à porter sur lui un jugement réel (et non mythique, fantasmatisé). En l’occurrence, le niveau de tension atteint par le service peut être considéré comme un élément utile pour la vérification pratique dont nous avons parlé dans les pages précédentes.

Il est évident qu’un niveau de tension excessif risque d’engendrer une situation de panique. Cela ne s’est produit qu’une seule fois, dans le service « Admissions-Hommes », du fait d’un patient qui trouvait un exutoire à sa profonde anxiété en se livrant de loin en loin à des actes destructeurs contre les personnes et les choses. Les possibilités de confrontation et de participation se trouvaient ainsi gravement compromises, d’autant plus que ce patient avait exprimé assez clairement son intention de détruire les relations communautaires et de porter atteinte à la vie commune. La nécessité impérative de ménager une pause dans le mouvement de contestation chaotique et régressif conseilla de transférer le malade dans le service fermé, ce que d’ailleurs, par provocation, il réclamait lui-même à cor et à cri. Il s’ensuivit, à tous les niveaux, un long débat dont témoigne, en partie, la documentation sur l’assemblée de communauté publiée intégralement dans ce volume.

Le problème est contradictoire parce qu’il concerne, entre autres, l’image que se font d’eux-mêmes les malades. Durant de longues années, et selon des stéréotypes séculaires communs aux soi-disant « normaux », ils voient le « fou » comme quelqu’un qui ne peut pas vivre comme les autres, qui rompt tout contact et répond de façon destructrice à l’anxiété qu’il est incapable de supporter. Le malade dont nous venons de parler entretenait justement un médecin de sa nostalgie du bon vieux temps, quand, transféré au pavillon des agités, il pouvait se promener tout nu, se masturber devant les autres, régresser dans une contestation effrénée. En outre, il proclamait que la fermeture persistante d’un service (à l’époque, en effet, le C était encore fermé) prouvait que les médecins avaient la conviction que cette fermeture s’imposait encore, qu’il fallait prévoir en effet des cas comme le sien, que le mécanisme de l’exclusion, de la punition, devait continuer à jouer.

Ce malade a quitté l’hôpital après avoir surmonté sa crise en deux mois environ. L’ouverture du dernier service a rendu impossible aujourd’hui une « solution » de ce genre. L’institution doit inventer de nouveaux modes de relation ; à moins que l’ouverture de tous les services ne signifie la fin de la contestation régressive.

D’autre part, l’existence d’un service spécialisé, réservé aux alcooliques, a posé à plusieurs reprises le problème des critères de transfert. Il est apparu très clairement que la présence d’un tel service dans notre hôpital est foncièrement contradictoire. La négation des critères de transfert s’est muée en négation du transfert. Tous ceux qui sont intervenus au cours de la dernière année ont été demandés par le patient, et longuement discutés par les intéressés (service d’origine, service de destination).

Deux éléments fondamentaux différencient donc aujourd’hui les services de l’hôpital. Le premier est constitué par l’acceptation ou le refus des patients en première admission : la distinction entre aigus et chroniques, dont on traitera ci-après, est l’un des principaux facteurs de la dynamique institutionnelle. Le second est fourni par les caractéristiques intérieures du service : plus ou moins grandes commodités, nombre des patients, plus ou moins grande « respectabilité » sociale de ces derniers (les deux services du C, par exemple, ouverts depuis peu, sont moins « respectables » que les autres, et moins « confortables »). L’exclusion intérieure emprunte elle aussi ces deux voies.

Malades aigus et malades chroniques

Un autre élément d’exclusion intérieure est fourni par la présence, dans le champ hospitalier, de patients qui savent ne devoir rester à l’hôpital que quelques semaines. Certains d’entre eux sont des assurés sociaux ; d’autres, peu nombreux, payent eux-mêmes leur note37. La comparaison, dans le cadre de la vie communautaire, avec les patients hospitalisés depuis des années, a créé au début une situation de heurts et de frictions qui a sa source dans le profond malaise entretenu par les « différences » institutionnelles. La présence, justement, des deux services fermés, marquait encore, il y a peu de temps, une discrimination de fait. On disait en plaisantant : « Souhaitons-lui de ne pas aller au C », comme on dit, dehors : « Il est mûr pour l’asile ». Le C a été nié en tant qu’« asile » lors de son ouverture ; mais des contrastes demeurent, l’un de nature socio-économique, l’autre de nature surtout culturelle. Le malade « aigu », avec son assurance sociale, ses liens étroits et tout proches avec l’extérieur, soulignait d’autant plus crûment l’abandon et la solitude des « chroniques ». Les disponibilités financières sont assez larges chez les aigus ; fort minces chez les autres. L’habillement des premiers est soigné, presque élégant ; celui des seconds plus terne, moins semblable à celui du « monde extérieur », en particulier chez les femmes. Les exceptions en ce sens, parmi les chroniques, ont permis un rapprochement progressif qui semble désormais s’accentuer.

Le facteur d’assimilation semble constitué davantage par le sentiment d’une commune exclusion sociale que par la maladie. Citons à ce propos un dialogue qui s’est tenu lors d’une assemblée de communauté.

*

Malade aigu A : Je vous dirais une chose, moi, dont vous n’êtes peut-être pas convaincu. Hier soir, quelqu’un a dit : « Voyez-vous, les messieurs qui sont ici, ils y viennent en villégiature. Ce n’est plus l’asile d’autrefois : ils y viennent en villégiature. Ils sont bien, ici. »

Malade aigu B : On a tout de même fait quelque chose : on a fait ce qu’il était impossible de faire il y a vingt ans.

Malade aigu A : Écoutez : moi, je viens de Venise. Je ne sais pas si je suis un malade facile ou difficile, je n’en sais rien, c’est aux médecins de le dire, mais on m’a conseillé… Nous ne pouvons pas nous échapper d’ici, parce que c’est ridicule, on nous ramène tout de suite. Il y a cependant bien des gens qui n’aiment pas sortir ; et ils n’aiment pas sortir, parce que, justement, la société les repousse. Elle les repousse, oui, et pourquoi ? Comment redonner confiance à un malade qui a été interné pendant dix ans, quinze ans même ? Il n’est jamais sorti de l’asile, et pourtant, la maladie mentale, c’est pas différent des autres maladies, des maladies de cœur ou de poumons.

Malade aigu B : Et vous trouvez ça normal ou pas, vous ? Est-ce que vous trouvez normal que M. X, s’il veut embaucher quelqu’un…

Malade aigu A : Il doit l’embaucher sous certaines réserves, d’accord, mais je sais bien que c’est comme ça, que c’est peut-être comme ça…

*

La condition commune n’est donc pas la maladie, mais être ou avoir été interné dans un hôpital psychiatrique, et subir ou avoir subi un processus d’exclusion. Exclusion sociale, en général, mais très souvent aussi familiale, et à laquelle les malades aigus sont sensibles.

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Malade aigu : Pourquoi les a-t-on envoyés ici ? Parce qu’ils ne pouvaient pas rester dehors. Parce que, dehors, ils étaient nuisibles à la société : ils sont donc venus ici…

Malade chronique : Ce que vous dites n’est pas vrai. Il y en a des tas qui les amènent ici pour s’en débarrasser.

Malade aigu : Mais dites-nous alors pourquoi ils veulent s’en débarrasser. Parce qu’ils embêtent le monde, qu’ils sont insupportables.

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Le malade aigu commence à se rendre compte que l’un des motifs de l’internement, c’est le fait « d’embêter le monde ». Et il est significatif que le malade chronique ait pu lui opposer son sentiment d’exclusion en des termes acceptables.

D’autre part, pendant longtemps et peut-être encore aujourd’hui, le malade aigu, dans les différentes occasions offertes par la vie communautaire (bar, bals, réunions, promenades), s’est efforcé de conjurer la présence fastidieuse du chronique en essayant de l’éloigner, de le considérer comme celui qui doit demeurer exclu.

Les débats ont révélé que cette attitude était semblable à celle des familles à l’égard du malade aigu : analogie qui a conduit ce dernier à réfléchir sur sa condition, et à se comparer de façon plus dialectique au malade chronique. Il est indubitable que le malade aigu se sent (comme le sentent les autres) plus proche de la société extérieure, moins exclu. D’autre part, il est plus près de la crise de séparation, du problème des relations extérieures, plus éloigné de l’institutionnalisation. Il semble donc plus apte à nier l’institution de la violence, plus facile à responsabiliser. En fait, et afin justement d’exclure les autres, le malade aigu tente de poser à son profit le problème de la « bonne » institution, en cherchant parfois à se dégager de l’emprise que l’institution exerce sur lui.

Chimiothérapie et négation médicale

La négation de l’hôpital traditionnel est passée, on l’a vu, par la négation de la violence et de l’oppression qui précédaient et accompagnaient l’usage de certains traitements « thérapeutiques ». Aujourd’hui encore, malgré la raréfaction ou la disparition de certaines cures somatiques, une large place est faite aux médicaments. Il est indéniable que le pouvoir médical passe par ce mode de relation, fût-ce même en dehors (si tant est que cela soit possible) de tout conditionnement institutionnel. Se mettre en face du malade et dire : « Vous avez besoin de ce médicament » signifie se poser comme pouvoir et non comme simple conseiller. À la limite, une telle attitude tend à mystifier ou à rendre vaine la lutte contre l’oppression, puisque je conserve, en tant que médecin, cet énorme pouvoir de domination et de contrôle par le truchement du médicament psychotrope. Une question se pose alors qui représente une contradiction réelle, pratique. Nier la violence signifie en effet nier les nuances de la violence dont le médicament psychotrope est porteur : la somnolence, la difficulté de concentration, l’asthénie, les désagréables effets secondaires ; mais cela signifie-t-il aussi nier directement la prescription du médicament ? La négation de l’hôpital traditionnel signifie-t-elle la négation de l’hôpital tout court ? Il s’est trouvé des moments, au cours de notre histoire communautaire, où l’on a cru pouvoir donner une réponse positive à ces questions. Mettre de tels problèmes en discussion a signifié parfois, pour certains malades, aboutir à des choix responsables et refuser le médicament. Au cours du débat, plusieurs ont soutenu que l’éventuelle nécessité d’administrer le médicament devait apparaître comme un fait collectivement contrôlable, et non comme un jugement exclusif de la part du médecin. Restait l’anxiété générale que provoquait ce refus, et si le personnel l’acceptait, c’est qu’il entendait partager l’anxiété du patient, trouver un nouveau point de contact avec lui, être disponible et libéré de tout conditionnement culturel ou scientiste. En d’autres circonstances, on décida d’offrir quand même le médicament au patient, mais sans insister, et en acceptant la discussion après le refus. Tout cela, bien entendu, a soulevé sur le plan médical la question de la médication absolument nécessaire pour les malades atteints d’épilepsie, ce qui est apparu comme un cas de mise en crise de l’institution.

L’usage de l’autorité médicale acquiert une dimension oppressive lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre institutionnel typique et non contestable ; mais en acceptant d’être contestée, elle doit courir le risque de certaines conséquences ; renoncer à cette responsabilité ne saurait constituer une solution de rechange au mode de relation oppressif.

À la nouvelle situation, les infirmiers ont tendance à réagir par une disponibilité personnelle croissante, reliée toutefois au besoin profond de se constituer en tant que classe. La grève représente à ce propos un épisode capital.

Décidée unilatéralement, dans ses modalités, par le syndicat, elle fut suivie respectivement par la moitié et la totalité des services particuliers et des services généraux. Ce fait, qui risquait de mettre radicalement en crise le travail institutionnel, fut vécu de façon contradictoire par les autres membres de la communauté.

La majorité des malades n’exprima aucun dissentiment, et manifesta même, sur certains points, une solidarité active, en proclamant son refus, par exemple, de faire des travaux de remplacement. D’autres patients, en revanche, ne cachèrent pas leur mécontentement devant les désagréments que leur valait la grève, et l’un d’eux éleva même de vibrantes protestations. L’équipe médicale, sans que personne mit en cause le droit de grève, était également partagée : les modalités de la grève, objectait-on, auraient pu être moins rigides ; de plus, l’agitation risquait d’être utilisée, non tant contre l’employeur que contre le nouveau système institutionnel. De vives discussions s’engagèrent à ce propos, mais un fait parut évident : le personnel trouvait son moment d’identification et de force en arrivant à se différencier des malades, qui étaient quant à eux largement exposés au besoin, privés de tout droit de grève, et dans l’impossibilité de se rendre en masse au siège de l’administration avec pancartes et sifflets, comme le faisaient les infirmiers. Ce fut en vérité une protestation inhabituelle et d’une ampleur insolite. Un syndicaliste, un homme politique, auraient parlé de « maturité ouvrière ». Il est indubitable, en tout cas, qu’il s’agissait d’un exemple anti-institutionnel, d’une contestation. L’acceptation, parfois passive, du nouvel état de choses, se rachetait par un acte de présence active, par un choix qui tendait soudain les relations avec les patients et l’équipe médicale. Tandis qu’à l’égard des premiers, il s’agissait, comme on l’a dit, de se différencier, envers les seconds, la dynamique se révéla moins nette et foncièrement tendue à défier le pouvoir médical, jugé oppressif, même en dehors de ses prérogatives bureaucratiques et disciplinaires. Il nous semble utile, à ce propos, de rapporter les déclarations d’un « libre » représentant du personnel (sans liens particuliers avec la commission intérieure ou le syndicat), qui est intervenu au cours de l’assemblée appelée à faire le point sur la situation respective des trois pôles de l’hôpital.

« La responsabilisation accroît notre efficacité professionnelle et notre liberté de choix ; cependant, une véritable communauté doit reconnaître à tous ses membres les mêmes droits : quand nos opinions et nos décisions ne sont discutées et acceptées que si elles s’accordent avec les programmes établis d’avance par le personnel médical, nous n’avons pas le sentiment de faire partie de ce dernier, mais d’être utilisés par lui. Nous devons ainsi affronter des situations toujours nouvelles qui suscitent souvent en nous un état d’anxiété ; nous l’acceptons, parce que nous sommes convaincus de la bonté du système, mais il nous est difficile de le surmonter car nous avons conscience, justement, du peu de considération dans laquelle nous sommes tenus. »

Il apparaît assez clairement que la dialectique entre liberté et contestation place le personnel devant une contradiction difficilement surmontable. Être libre sans tomber dans la dépendance institutionnelle – en d’autres termes, « accéder à l’autonomie » – pose le problème à son plus haut niveau.

Face aux multiples questions encore ouvertes, et aux contradictions démasquées par le processus de négation, il peut sembler insuffisant d’affirmer que la vie de l’hôpital continue malgré ces obstacles ; nous sommes en effet conscients de ne pouvoir surmonter des contradictions qui relèvent de l’antagonisme irrémédiable inhérent à la société « extérieure ». D’autre part, franchir ces obstacles ne signifierait nullement résoudre des problèmes thérapeutiques ou des problèmes sociaux qui appellent des solutions politiques globales. Le projet semble donc se faire par trop ambitieux ou insaisissable, se perdre dans l’utopie ou dans la banalité quotidienne.

Toutefois, la négation de l’hôpital traditionnel, qui s’accomplit jour après jour, en accumulant les expériences, en marquant le pas au besoin, en faisant durer la tension, en impliquant un nombre croissant de personnes (malades, familles, techniciens, politiques), devient probante dans la mesure même où elle transforme en qualité ce qui n’était que quantité opaque, élémentaire : le nombre de services ouverts, de personnes qui commencent à confronter leurs idées, de malades qui participent aux diverses activités indépendamment de toute sollicitation directe, paternaliste ou pseudotechnique, etc. Ce qui est senti peu à peu comme une « conquête » (l’ouverture du dernier service fermé, l’augmentation du nombre des patients qui se rendent à la montagne, qui vont en permission, la fréquence de ces dernières, etc.) se développe certes sous des apparences réformistes, mais se rattache de façon précise à l’acte de négation initial.

Autre question à élucider : la négation de l’autorité. Nier l’exclusion (et, partant, la violence et l’oppression qui en sont les instruments immédiatement efficaces) ne signifie nullement ne pas être autoritaire. « Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit » disait Engels38. L’autorité peut être abusive, mais ne s’identifie pas pour autant à l’abus. On peut en voir un exemple dans la diade médecin-infirmier, ou l’autorité abusive du premier peut faire décharger sur d’autres, ordinairement l’interné, les tensions non résolues. L’attitude bureaucratique-disciplinaire en usage dans les hôpitaux traditionnels se révèle autoritaire et institutionnellement violente, fût-ce sous une apparence de froideur, de courtoisie ou de bonhomie. S’exposer de façon autoritaire à la contestation d’autrui et, à la limite, de toute l’institution, est l’expérience la plus importante que puisse faire quiconque entend passer d’un leadership institutionnel à un leadership réel. Il ne s’agit pas de créer une situation de leadership totalement partagée, ce qui serait pure utopie39, mais de lutter pour la négation de la violence institutionnelle en passant par une phase transitoire, durant laquelle l’acceptation docile du rôle prévaricateur cédera la place au refus de ce rôle et à l’usage du pouvoir à des fins de transformation et de prise de conscience sociale.

Le risque d’échec est énorme. Il faut en être conscient, et ne jamais se lasser d’accepter ni d’exiger la confrontation avec le réel.


36 Voir E. Bleuler, Traité de psychiatrie : « Même sur certains malades chroniques, les visites ont pour effet de contrecarrer une adaptation définitive au milieu qui constituera leur nouvelle maison… »

37 À l’hôpital de Gorizia, les payants et les assurés sociaux sont admis dans le même service que les « psychiatriques », soumis à la législation sur les malades mentaux. Les services dits neurologiques ou ouverts, dans les hôpitaux psychiatriques, doivent être considérés comme l’une des dernières mystifications de la psychiatrie, qui confirme ainsi la différence entre « fichés » et « non-fichés ».

38 Friedrich Engels, De l’autorité, 1873, disponible en ligne sur www. marxists.org.

39 G. Minguzzi, « L’alternativa al leader », in Che fare, n° 2.