I'll be your mirror

Trompe-l’œil, miroir ou peinture, c’est le charme de cette dimension de radins qui nous ensorcelle. C’est cette dimension de moins qui fait l’espace de la séduction et devient source de vertige. Car si toutes choses ont pour vocation divine de trouver un sens, une structure où elles fondent leur sens, elles ont sans doute aussi pour nostalgie diabolique de se perdre dans les apparences, dans la séduction de leur image, c’est-à-dire de réunir ce qui doit être séparé en un seul effet de mort et de séduction. Narcisse.

La séduction est ce dont il n’y a pas de représentation possible, parce que la distance entre le réel et son double, la distorsion entre le Même et l’Autre y est abolie. Penché sur sa source, Narcisse se désaltère : son image n’est plus « autre », elle est sa propre surface qui l’absorbe, qui le séduit, telle qu’il ne peut que s’en approcher sans jamais passer au-delà, car il n’y a pas plus d’au-delà qu’il n’y a de lui à elle de distance réflexive. Le miroir de l’eau n’est pas une surface de réflexion, mais une surface d’absorption.

C’est pourquoi de toutes les grandes figures de la séduction : par le chant, par l’absence, par le regard ou par le fard, par la beauté oit par la monstruosité, par l’éclat, mais aussi par l’échec et par la mort, par le masque ou par la folie, qui hantent la mythologie et l’art, celle de Narcisse se détache avec une puissance singulière.

Non pas miroir-reflet, tel qu’en lui-même le sujet y serait changé – non pas stade du miroir, où le sujet se fonde dans l’imaginaire. Tout ceci est de l’ordre psychologique de l’altérité et de l’identité, ce n’est pas de l’ordre de la séduction.

Pauvre est toute théorie du reflet, et singulièrement l’idée que la séduction se fonderait dans Pat-traction du même, dans une exaltation mimétique de sa propre image, ou dans le mirage idéal de la ressemblance. Ainsi Vincent Descombes, dans L’Inconscient malgré lui

« Ce qui séduit n’est pas tel ou tel tour féminin, mais bien que c’est pour vous. Il est séduisant d’être séduit, par conséquent c’est l’être-séduit qui est séduisant. En d’autres ternies, la personne séduisante est celle où l’être séduit se retrouve. La personne séduite trouve dans l’autre ce qui la séduit, l’unique objet de sa fascination, à savoir son propre être tout fait de charme et de séduction, l’image aimable de soi… »

Toujours l’autoséduction et ses péripéties psychologiques. Or dans le mythe narcissique, il ne s’agit pas d’un miroir tendu à Narcisse pour qu’il s’y retrouve idéalement vivant, il s’agit du miroir comme absence de profondeur, comme abîme superficiel, qui n’est séduisant et vertigineux pour les autres que parce que chacun est le premier à s’y abîmer.

Toute séduction dans ce sens est narcissique, et le secret en est dans cette absorption mortelle. De là vient que les femmes, étant plus proches de cet autre miroir caché où elles ensevelissent leur corps et leur image, seraient aussi plus proches des effets de séduction. Les hommes, eux, ont de la profondeur, mais ils sont sans secret : d’où leur pouvoir et leur fragilité.

Si la séduction ne provient pas du mirage idéal du sujet, elle ne provient pas non plus du mirage idéal de la mort. Dans la version de Pausanias,

« Narcisse avait une sœur jumelle, à laquelle il ressemblait extrêmement. Les deux jeunes gens étaient très beaux. La jeune fille mourut. Narcisse, qui l’aimait beaucoup, en ressentit une grande douleur, et un jour qu’il se vit dans une source, il crut d’abord voir sa sœur, et cela consola son chagrin. Bien qu’il sût que ce n’était pas sa sœur qu’il voyait, il prit l’habitude de se regarder dans les sources, pour se consoler de sa perte. »

Selon H.-P. jeudy qui reprend cette version, Narcisse ne se séduit, ne conquiert son pouvoir de séduction qu’en épousant de manière mimétique l’image perdue, restituée par son propre visage, de sa sœur jumelle défunte.

Mais la relation mimétique avec l’image défunte est-elle vraiment nécessaire pour explorer le vertige narcissique ? Celui-ci n’a pas besoin d’une réfraction jumelle – il lui suffit de son propre leurre, qui est peut-être en effet celui de sa propre mort – et la Mort est peut-être en effet toujours incestueuse – ceci ne fait qu’ajouter à son charme. L' « âme-sœur » en est la version spiritualisée. Les grandes histoires de séduction, celles de Phèdre, d’Yseult, sont des histoires incestueuses, et elles sont toujours fatales. Que faut-il en conclure, sinon que c’est la mort elle-même qui nous guette à travers l’inceste et sa tentation immémoriale, y compris dans la relation incestueuse que nous entretenons avec notre propre image ? Celle-ci nous séduit parce qu’elle nous console par l’imminence de la mort du sacrilège de notre existence. Involuer dans notre image jusqu’à la mort nous console de l’irréversibilité d’être né et d’avoir à se reproduire. C’est par cette tractation sensuelle, incestueuse, avec elle, avec notre double, avec notre mort, que nous gagnons notre pouvoir de séduction.

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« I’ll be your Mirror. » « Je serai votre miroir » ne signifie pas « Je serai votre reflet » mais « Je serai votre leurre ».

Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre. C’est se prendre à son propre leurre et se mouvoir dans un monde enchanté. Telle est la puissance de la femme séductrice, qui se prend à son propre désir, et s’enchante elle-même d’être leurre, les autres viendront se prendre à leur tour. Narcisse lui aussi se perd dans son image leurre : c’est ainsi qu’il se détourne de sa propre vérité, et par son exemple, devient modèle d’amour et détourne les autres de la leur.

La stratégie de la séduction est celle du leurre Elle guette ainsi toutes choses qui tendent à se confondre avec leur propre réalité. Il y a là ressource d’une fabuleuse puissance. Car si la production ne sait que produire des objets, des signes réels, et en obtient quelque pouvoir, la séduction, elle, ne produit que du leurre, et elle en obtient tous les pouvoirs, dont celui de renvoyer la production et la réalité à son leurre fondamental.

Elle guette même l’inconscient et le désir, en refaisant de ceux-ci un miroir de l’inconscient et du désir. Car celui-ci n’emporte que pulsion et jouissance, mais l’enchantement commence au-delà – il est de se prendre à son propre désir. Tel est le leurre qui heureusement vient nous sauver de la « réalité psychique ». Tel est aussi le leurre de la psychanalyse qu’elle se prend à son propre désir de psychanalyse : elle entre ainsi en séduction, en auto-séduction, et en réfraete la puissance à ses fins propres.

Ainsi toute science, toute réalité, toute production ne font que reculer l’échéance de la séduction, qui brille comme non-sens, comme forme sensuelle et intelligible du non-sens, au ciel de leur propre désir.

« Raison d’être du leurre. Comme le faucon qui revient vers le morceau de cuir rouge en forme d’oiseau, n’est-ce pas la même illusion qui, dans la répétition, confère une réalité absolue à l’objet qui capte ? Au-delà des croyances et des illusions, le leurre est en quelque sorte la reconnaissance du pouvoir sans fin de la séduction. Narcisse, ayant perdu sa sœur jumelle, en fait son deuil, dans et par la constitution du leurre attractant de son propre visage. Ni conscience ni inconscient, la duperie se joue pleinement et se suffit à elle-même. » (H.-P. Jeudy.)

Le leurre peut aussi s’inscrire dans le ciel, il n’en a pas moins de puissance. C’est ainsi que chaque signe du Zodiaque a sa forme de séduction. Car chacun de nous cherche la grâce d’un destin insensé, chacun espère en le charme et la force qui lui viendraient d’une conjoncture absolument irrationnelle – telle est la puissance des signes du Zodiaque, et celle de l’horoscope. Nul ne devrait en rire, car celui qui a renoncé à séduire les astres est bien plus triste encore. Le malheur de beaucoup vient en effet de n’être pas dans le champ du ciel, dans le champ des signes qui leur conviendrait, c’est-à-dire au fond de n’être pas séduits par leur naissance et la constellation de leur naissance. Ils porteront ce destin toute leur vie, et leur mort même viendra à contretemps. Ne pas être séduit par son signe est beaucoup plus grave que de ne pas être récompensé de ses mérites ou gratifié dans ses affects. Le discrédit symbolique est toujours beaucoup plus grave que le déficit ou le malheur réels.

D’où l’idée charitable de fonder un Institut de Sémiurgie Zodiacale où, comme par la chirurgie esthétique dans l’apparence du corps, puissent se réparer les injustices du Signe et que soit enfin rendu aux orphelins de l’horoscope le Signe de leur choix, afin de les réconcilier avec eux-mêmes. Le succès en serait foudroyant, au moins égal à celui des motels-suicide où les gens viendraient mourir à leur guise.