La mort à Samarkande

Ellipse du signe, éclipse du sens – leurre. Distraction mortelle qu’un seul signe opère en un instant.

Telle l’histoire du soldat qui rencontre la Mort au détour d’un marché, et croit lui voir faire un geste menaçant à son égard. Il court au palais du Roi lui demander son meilleur cheval pour fuir la Mort pendant la nuit, loin, très loin, jusqu’à Samarkande. Sur quoi le Roi convoque la Mort au palais pour lui reprocher d’épouvanter ainsi un de ses meilleurs serviteurs. Mais celle-ci étonnée lui répond : « Je n’ai pas voulu lui faire peur. C’était seulement un geste de surprise, de voir ici ce soldat, alors que nous avions rendez-vous dès demain à Samarkande. »

Bien sûr : c’est en cherchant à échapper à son destin qu’on y court plus sûrement. Bien sûr chacun cherche sa propre mort, et les actes manqués sont les plus réussis. Bien sûr, les signes suivent des cheminements inconscients. Tout cela est sans doute la vérité du rendez-vous à Samarkande, mais ne rend pas compte de la séduction de cc récit, qui n’est justement pas un apologue de vérité.

Ce qui est stupéfiant, c’est que ce rendez-vous inéluctable n’aurait pas eu lieu, rien ne permet de penser que le soldat s’y serait trouvé sans le hasard de cette rencontre, auquel s’ajoute le hasard du geste naïf de la mort, qui joue malgré elle comme geste de séduction. Si la mort se contentait de rappeler le soldat à l’ordre, l’histoire serait sans charme, alors qu’ici tout se joue sur un seul signe involontaire. La mort apparaît sans stratégie, sans même de ruse inconsciente, et du coup elle prend la profondeur inattendue de la séduction, c’est-à-dire de ce qui passe à côté, du signe qui chemine comme une injonction mortelle à l’insu même des partenaires (à l’insu même de la mort, et non seulement du soldat), du signe aléatoire derrière lequel s’opère une autre conjonction merveilleuse ou néfaste. Conjonction qui donne à la trajectoire de ce signe toutes les caractéristiques d’un Irait d’esprit.

Personne n’a rien à se reprocher dans cette histoire – ou bien le Roi, qui a prêté son cheval, est tout aussi coupable. Non : derrière la liberté apparente des sujets (la mort est libre de faire un geste, le soldat est libre de fuir), chacun a suivi une règle que ni lui ni l’autre ne connaissent. La règle de ce jeu, qui doit, comme toute règle fondamentale, rester secrète, c’est que la mort n’est pas un événement brut et qu’elle doit, pour s’accomplir, passer par la séduction, c’est-à-dire par une complicité instantanée et indéchiffrable, par un signe, un seul peut-être, qui n’aura pas été déchiffré.

La mort n’est pas un destin objectif, mais un rendez-vous. Elle-même ne peut pas ne pas y aller puisqu’elle est ce rendez-vous, c’est-à-dire la conjonction allusive de signes et de règles qui font jeu. La mort elle-même n’en est qu’un élément innocent, et ceci fait l’ironie secrète du récit, par où il se distingue d’un apologue moral ou d’une vulgaire histoire de pulsion de mort, et se résout en nous comme un trait d’esprit, dans le sublime du plaisir. Le trait spirituel du récit y redouble le trait d’esprit gestuel de la mort, et les deux séductions, celle de la mort, celle de l’histoire, se confondent.

C’est l’étonnement de la mort qui est ravissant, l’étonnement d’un agencement si frivole, et que les choses aillent ainsi au hasard : « Ce soldat aurait quand même dû savoir qu’il devait être demain à Samarkande, et prendre son temps pour y être… » Pourtant elle n’a qu’un geste d’étonnement, comme si son existence ne dépendait pas tout autant que celle du soldat du fait qu’ils se rencontrent à Samarkande. Elle laisse faire, et c’est cette désinvolture vis-à-vis d’elle-même qui fait son charme – ce pour quoi le soldat se hâte de la rejoindre.

Ni inconscient, ni métaphysique, ni psychologie dans tout cela. Pas même de stratégie. La mort n’a pas de plan. Elle répare le hasard par le hasard d’un geste, c’est ainsi qu’elle travaille, et pourtant tout s’accomplira. Rien n’aurait pu ne pas s’accomplir, et pourtant tout garde la légèreté du hasard, du geste furtif, de la rencontre accidentelle, du signe illisible. Ainsi va la séduction…

D’ailleurs le soldat est allé à la mort pour avoir donné un sens à un geste qui n’en avait pas, et qui ne le concernait pas. Il a pris pour lui quelque chose qui ne lui était pas adressé, comme on prend pour soi un sourire qui passe légèrement à gauche et s’en va vers quelqu’un d’autre. Là est le comble de la séduction de ne pas en avoir. L’homme séduit est pris malgré lui dans le réseau des signes qui se perdent.

Et c’est parce que le signe est détourné de son sens, c’est parce qu’il est « séduit » que cette histoire elle-même est séduisante. C’est quand les signes sont séduits qu’ils deviennent séduisants.

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Seuls nous absorbent les signes vides, insensés, absurdes, elliptiques, sans références.

Un petit garçon demande à la fée de lui accorder ce qu’il désire. La fée accepte à une seule condition, celle de ne jamais penser à la couleur rouge de la queue du renard. « Si ce n’est que cela ! » répond-il avec désinvolture. Et le voilà parti pour être heureux. Mais que se passe-t-il ? Il n’arrive pas à se débarrasser de cette queue de renard, qu’il croyait déjà avoir oubliée. Il la voit poindre partout, dans ses pensées et dans ses rêves, avec sa couleur rouge. Impossible de l’écarter, malgré tous ses efforts. Le voilà obsédé, à tout instant, par cette image absurde et insignifiante, mais tenace, et renforcée de tout le dépit qu’il a de ne pouvoir s’en débarrasser. Non seulement les promesses de la fée lui échappent, mais il y perd le goût de vivre. Il est peut-être mort quelque part sans avoir jamais pu s’en défaire.

Histoire absurde, mais d’une vraisemblance absolue, car elle fait apparaître la puissance du signifiant insignifiant, la puissance du signifiant insensé.

La fée était maligne (ce n’était pas une bonne fée). Elle savait que l’esprit est irrésistiblement envoûté par la place laissée vide par le sens. Ici, le vide est comme provoqué par l’insignifiance (ce pourquoi l’enfant s’en méfie si peu) de la couleur rouge de la queue du renard. Ailleurs les mots et les gestes seront vidés de leur sens par la répétition et la scansion inlassables fatiguer le sens, l’user, l’exténuer pour libérer la séduction pure du signifiant nul, du terme vide – telle est la force de la magie rituelle et de l’incantation.

Mais ce peut être aussi bien la fascination directe du vide, comme clans le vertige physique du gouffre, ou dans le vertige métaphorique d’une porte qui ouvre sur le vide. « Cette porte ouvre sur le vide. » Si vous lisez cela sur un panneau, résisterez-vous à l’envie de l’ouvrir ?

Ce qui ne donne sur rien, on a toutes les raisons de l’ouvrir. Ce qui ne veut rien dire, on a toutes les raisons de ne jamais l’oublier. Ce qui est arbitraire est aussi doué d’une nécessité totale. Prédestination du signe vide, précession du vide, vertige de l’obligation dénuée de sens, passion de la nécessité.

C’est un peu le secret de la magie (la fée était magicienne). La vertu d’un mot, son « efficacité symbolique » est la plus haute lorsqu’il est proféré dans le vide, lorsqu’il est sans contexte ni référentiel et prend force alors de self-fulfilling prophecy (ou de self-defeating prophecy). La couleur rouge de la queue du renard est de cet ordre. Irréelle et sans consistance. Elle s’impose parce qu’elle n’est rien. Si la fée lui avait interdit quelque chose de grave ou de significatif, l’enfant s’en fût fort bien tiré, il n’eût pas été séduit malgré lui – car ce n’est pas l’interdit, c’est le non-sens de l’interdit qui le séduit. Ainsi les prophéties invraisemblables se réalisent toutes seules, contre toute logique il suffit qu’elles ne passent pas par le sens. Sinon, ce ne seraient pas des prophéties. Tel est le sortilège de la parole magique, tel est l’ensorcellement de la séduction.

C’est pourquoi ni la magie ni la séduction ne sont de l’ordre du croire ou du faire croire, car elles usent de signes sans crédibilité, de gestuels sans référence, dont la logique n’est pas celle de la médiation, mais celle de l’immédiateté de tout signe, quel qu’il soit.

Pas besoin de preuves : chacun sait que le charme est dans cette réverbération immédiate des signes – pas de temps intermédiaire, de temps légal du signe et de son déchiffrement. Ni croire, ni faire, ni vouloir, ni savoir : les modalités du discours lui sont étrangères, et aussi bien la logique distincte de l’énoncé et de l’énonciation. Le charme est toujours de l’ordre de l’annonce et de la prophétie, d’un discours dont l’efficacité symbolique ne passe ni par le déchiffrement ni par la croyance.

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L’attraction immédiate du chant, de la voix, du parfum. Celle de la panthère parfumée (Détienne : « Dionysos mis à mort »). Selon les Anciens, la panthère est le seul animal qui émet une odeur parfumée. Elle utilise ce parfum pour capturer ses victimes. Il lui suffit de se cacher (car sa vue les terrifie), et son parfum les ensorcelle – piège invisible où ils viennent se prendre. Mais on peut retourner contre elle ce pouvoir de séduction : on la chasse en l’attirant par des parfums et des aromates.

Mais qu’est-ce que dire que la panthère séduit par son parfum ? Qu’est-ce qui séduit dans le parfum ? (et d’ailleurs, qu’est-ce qui fait que cette légende même est séduisante ? Quel est le parfum de cette légende ?) Qu’est-ce qui séduit dans le chant des Sirènes, dans la beauté d’un visage, dans la profondeur d’un gouffre, dans l’imminence de la catastrophe, comme dans le parfum de la panthère ou dans la porte qui s’ouvre sur le vide ? Une force d’attraction cachée, la puissance d’un désir ? Termes vides. Non : la résiliation des signes, la résiliation de leur sens, la pure apparence. Les yeux qui séduisent n’ont pas de sens, ils s’épuisent dans le regard, Le visage maquillé s’épuise dans son apparence, dans la rigueur formelle d’un travail insensé. Surtout pas un désir signifié, mais la beauté d’un artifice.

Le parfum de la panthère est lui aussi un message insensé – et, derrière, la panthère est invisible, comme la femme sous le maquillage. On ne voyait pas non plus les Sirènes. L’ensorcellement est fait de ce qui est caché.

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La séduction des yeux. La plus immédiate, la plus pure. Celle qui se passe de mots, seuls les regards s’enchevêtrent dans une sorte de duel, d’enlacement immédiat, à l’insu des autres, et de leur discours ; charme discret d’un orgasme immobile, et silencieux. Chute d’intensité lorsque la tension délicieuse des regards se dénoue en mots par la suite, ou en gestes amoureux. Tactilité des regards où se résume toute la substance virtuelle des corps (de leur désir ?) en un instant subtil, comme en un trait d’esprit – duel voluptueux et sensuel, et désincarné à la fois – épure parfaite du vertige de la séduction, et qu’aucune volupté plus charnelle n’égalera par la suite. Ces yeux-là sont accidentels, mais c’est comme s’ils s’étaient depuis toujours posés sur vous. Dénués de sens, ce ne sont pas des regards qui s’échangent. Nul désir ici. Car le désir est sans charme, mais les yeux, eux, comme les apparences fortuites, ont du charme, et ce charme est fait de signes purs, intemporels, duels et sans profondeur.

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Tout système qui s’absorbe dans une complicité totale, telle que les signes n’y ont plus de sens, exerce par là même un pouvoir de fascination remarquable. Les systèmes fascinent par leur ésotérisme, qui les préserve des logiques externes. La résorption de tout réel par ce qui se suffit à lui-même et s’anéantit en lui-même est fascinant. Que ce soit un système de pensée ou un mécanisme automatique, une femme ou un objet parfait et inutile, un désert de pierre ou une strip-teaseuse (qui doit se caresser et s'« enchanter » elle-même pour exercer son pouvoir) – ou Dieu bien sûr, la plus belle des machines ésotériques.

Ou l’absence à elle-même de la femme dans le maquillage, absence du regard, absence du visage – comment ne pas s’y abîmer ? La beauté est ce qui s’abolit en soi-même, et par là constitue un défi que nous ne pouvons relever que par la perte éblouie de… quoi ? de ce qui n’est pas elle. La beauté absorbée par le pur soin qu’elle a d’elle-même est immédiatement contagieuse parce que, à l’excès de soi, elle est retirée de soi, et que toute chose retirée de soi plonge dans le secret et absorbe ce qui l’entoure.

L’attraction par le vide est au fond de la séduction, jamais l’accumulation des signes, ni les messages du désir, mais la complicité ésotérique dans l’absorption des signes. C’est dans le secret que se noue la séduction, dans cette lente ou brutale exténuation du sens qui fonde une complicité des signes entre eux, c’est là, plus que dans un être physique ou la qualité d’un désir, qu’elle s’invente. C’est aussi ce qui fait l’enchantement de la règle du jeu.