La passion de la règle

Nul joueur ne doit être plus grand que le jeu lui-même.

Rollerball

C’est ce que dit le journal du Séducteur : il n’y a pas dans la séduction de sujet maître d’une stratégie et celle-ci, lorsqu’elle se déploie dans la pleine conscience de ses moyens, est encore soumise à une règle du jeu qui la dépasse. Dramaturgie rituelle au-delà de la loi, la séduction est un jeu et un destin, tel que les protagonistes en sont portés vers leur fin inéluctable, sans enfreindre la règle – car c’est elle qui les lie – et telle est l’obligation fondamentale : il faut que le jeu continue, fût-ce au prix de la mort. Une sorte de passion lie donc les joueurs à la règle qui les lie, et sans laquelle il n’y aurait pas de jeu possible.

Nous vivons communément dans l’ordre de la Loi, jusques et y compris dans le phantasme de l’abolir. Nous ne voyons d’au-delà de la loi que dans la transgression ou la levée de l’interdit. Car le schème de la Loi et de l’interdit commande au schème inverse de transgression et de libération. Or ce qui s’oppose à la loi n’est pas du tout l’absence de loi, c’est la Règle.

La Règle joue sur un enchaînement immanent de signes arbitraires, alors que la Loi se fonde sur un enchaînement transcendant de signes nécessaires. L’une est cycle et récurrence de procédures conventionnelles, l’autre est une instance fondée dans une continuité irréversible. L’une est de l’ordre de l’obligation, l’autre de la contrainte et de l’interdit. Parce que la Loi instaure une ligne de partage, elle peut et doit être transgressée. Par contre, il n’y a aucun sens à « transgresser » une règle du jeu : dans la récurrence d’un cycle, il n’y a pas de ligne à franchir (on sort du jeu, un point c’est tout). Parce que la Loi, que ce soit celle du signifiant, de la castration ou celle de l’interdit social, se veut le signe discursif d’une instance légale, d’une vérité cachée, elle instaure partout l’interdit, le refoulement, et donc la partition d’un discours manifeste et d’un discours latent. La règle étant conventionnelle, arbitraire et sans vérité cachée, ne connaît pas de refoulement, ni la distinction du manifeste et du latent : elle n’a tout simplement pas de sens, elle ne mène nulle part, alors que la Loi a une finalité déterminée. Le cycle réversible sans fin de la Règle s’oppose à l’enchaînement linéaire et final de la Loi.

Les signes n’ont pas le même statut dans l’une et dans l’autre. La Loi est de l’ordre de la représentation, donc justiciable d’une interprétation et d’un déchiffrement. Elle est de l’ordre d’un décret et d’une énonciation dont le sujet n’est pas indifférent. Elle est un texte, qui tombe sous le coup du sens et de la référence. La Règle n’a pas de sujet, et la modalité de son énonciation importe peu ; on ne la déchiffre pas, et le plaisir du sens n’y existe pas – seule compte son observance et le vertige de son observance. Cela distingue aussi la passion rituelle du jeu, et son intensité, de la jouissance qui s’attache à l’obéissance de la Loi, ou à sa transgression.

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Sans doute faut-il se défaire, pour saisir l’intensité de la forme rituelle, de l’idée que tout bonheur nous vient de la nature, que toute jouissance nous vient de l’accomplissement d’un désir. Le jeu, la sphère du jeu nous révèle au contraire la passion de la règle, le vertige de la règle, la puissance qui vient d’un cérémonial, et non d’un désir.

L’extase du jeu vient-elle d’une situation de rêve telle qu’on s’y meut dégagé du réel et libre de quitter le jeu à tout moment ? Mais c’est faux : le jeu est soumis à des règles, ce que n’est pas le rêve, et on ne lâche pas le jeu. L’obligation qu’il crée est du même ordre que celle du défi. Lâcher le jeu n’est pas de jeu, et l’impossibilité de nier le jeu de l’intérieur, qui fait son enchantement et le différencie de l’ordre du réel, crée en même temps un pacte symbolique, une contrainte d’observance sans restriction et l’obligation d’aller au bout du jeu comme d’aller au bout du défi.

L’ordre qu’institue le jeu, étant conventionnel, est sans commune mesure avec l’ordre nécessaire du monde réel : il n’est ni éthique ni psychologique, et son acceptation (celle de la règle) n’est ni résignation ni contrainte. Il n’y a donc tout simplement pas de liberté du jeu dans notre sens moral et individuel. Le jeu n’est pas liberté. Il n’obéit pas à la dialectique du libre arbitre qui est celle, hypothétique, de la sphère du réel et de la loi, Entrer dans le jeu, c’est entrer dans un système rituel d’obligation, et son intensité vient de cette forme initiatique – non du tout de quelque effet de liberté, comme nous aimons à le croire, par un effet strabique de notre idéologie, qui louche partout vers cette seule source « naturelle » de bonheur et de jouissance.

Le seul principe du jeu, mais qui n’est jamais posé comme universel, c’est que le choix de la règle vous y délivre de la loi.

Sans fondement psychologique ou métaphysique, la règle est aussi sans fondement de croyance. A une règle on ne croit ni ne croit pas – on l’observe. Cette sphère diffuse de la croyance, l’exigence de crédibilité qui enveloppe tout le réel, est volatilisée dans le jeu – de là son immoralité : de procéder sans y croire, de laisser rayonner la fascination directe de signes conventionnels, d’une règle sans fondement.

La dette aussi y est effacée : rien ne s’y rachète, aucun compte ne s’y règle avec le passé. Pour la même raison, la dialectique du possible et de l’impossible lui est étrangère : aucun compte ne s’y règle avec le futur. Rien n’y est « possible », puisque tout s’y joue et s’y résout sans alternative et sans espoir, dans une logique immédiate et sans rémission. C’est pourquoi on ne rit pas autour d’une table de poker, car la logique du jeu est cool, mais non désinvolte, et le jeu, étant sans espoir, n’est jamais obscène et ne prête jamais à rire. Il est certes plus sérieux que la vie, ce qui se voit dans le fait paradoxal que la vie peut en redevenir l’enjeu.

Il n’est donc pas davantage fondé sur le principe de plaisir que sur le principe de réalité. Son ressort, c’est l’enchantement de la règle, et de la sphère qu’elle décrit – or celle-ci n’est pas du tout une sphère d’illusion ou de diversion, mais celle d’une autre logique, artificielle et initiatique, où s’abolissent les déterminations naturelles de la vie et de la mort. Telle est la spécificité du jeu, tel est son enjeu – et il serait vain de L’abolir dans une logique économique, qui renverrait à un investissement conscient, ou dans une logique du désir, qui renverrait à un enjeu inconscient. Conscient ou inconscient : cette double détermination vaut pour la sphère du sens et de la loi, elle ne vaut pas pour celle de la règle et du jeu.

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La Loi décrit un système de sens et de valeur virtuellement universel. Elle vise une reconnaissance objective. Sur la base de cette transcendance qui la fonde, elle se constitue en instance de totalisation du réel : toutes les transgressions et les révolutions frayent

la voie à l’universalisation de la La Règle, elle, est immanente à un système restreint, limité, elle le décrit sans le transcender, et à l’intérieur de ce système elle est immuable. Elle ne vise pas l’universel et à proprement parler elle n’a même pas d’extériorité puisqu’elle n’instaure pas non plus de coupure interne. C’est la transcendance de la Loi qui fonde l’irréversibilité du sens et de la valeur. C’est l’immanence de la Règle, son arbitraire et sa circonscription qui entraînent, dans sa sphère propre, la réversibilité du sens et la réversion de la Loi.

Cette inscription de la règle dans une sphère sans au-delà (ce n’est plus un univers, puisqu’elle ne vise plus l’universel) est aussi difficile à comprendre que le concept d’un univers fini. Nulle limite n’est imaginable pour nous sans un au-delà : notre fini se découpe toujours sur un infini. Mais la sphère du jeu, elle, n’est ni finie ni infinie – transfinie peut-être. Elle a sa courbure propre, et elle résiste par cette courbure finie à l’infini de l’espace analytique. Réinventer une règle, c’est résister à l’infini linéaire de l’espace analytique pour retrouver un espace réversible – car la règle a sa révolution à elle, au sens propre : convection vers un point central et réversion du cycle (c’est ainsi que Fonctionne la scène rituelle dans le cycle du monde), extérieur à toute logique de l’origine et de la fin, de la cause et de l’effet.

Fin des dimensions centrifuges : gravitation soudaine, intensive de l’espace, abolition du temps, celui-ci implosant dans l’instant et devenant d’une densité telle qu’il échappe aux lois de la physique traditionnelle – tout le déroulement prenant une courbure en spirale vers le centre où l’intensité est la plus forte. Telle est la fascination du jeu, la passion cristalline qui efface la trace et la mémoire, qui fait perdre le sens. Toute passion rejoint celle-ci dans sa forme, mais celle du jeu est la plus pure.

La meilleure analogie serait celle des cultures primitives qu’on a décrites comme closes sur elles-mêmes et sans imaginaire sur le reste du monde. C’est que justement le reste du monde n’existe que pour nous et que leur clôture, loin d’être restrictive, relève d’une logique différente que nous, pris dans l’imaginaire de l’universel, n’arrivons plus à concevoir, sinon péjorativement, comme horizon limité par rapport au nôtre.

La sphère symbolique de ces cultures ne connaît pas de reste. Or le jeu est aussi, à la différence du réel, ce dont il ne reste rien. Parce qu’il est sans histoire, sans mémoire, sans accumulation interne (l’enjeu s’y consume et s’y reverse sans cesse, c’est la règle secrète du jeu que rien ne s’y exporte sous forme de bénéfice ou de « plus-value »), la sphère interne du jeu est sans résidu. Mais on ne peut même pas dire qu’il reste quelque chose en dehors du jeu. Le « reste » suppose une équation non résolue, un destin non accompli, une soustraction ou un refoulement. Or l’équation du jeu est toujours parfaitement résolue, le destin du jeu accompli à chaque fois, sans laisser de traces (ce en quoi il diffère de l’inconscient).

La théorie de l’inconscient suppose que certains affects, scènes ou signifiants ne peuvent définitivement plus être mis en jeu – forclos, hors-jeu. Le jeu, lui, repose sur l’hypothèse que tout peut être mis en jeu. Sinon il faudrait admettre qu’on a toujours déjà perdu, et qu’on ne joue que parce qu’on a toujours déjà perdu. Or il n’y a pas d’objet perdu dans le jeu. Rien d’irréductible au jeu ne précède le jeu, en particulier pas une dette antérieure hypothétique. Si exorcisme il y a dans le jeu, ce n’est pas celui d’une dette contractée vis-à-vis de la loi, mais exorcisme de la Loi elle-même comme d’un crime inexpiable, exorcisme de la Loi comme discrimination, comme transcendance inexpiable dans le réel, et dont la transgression ne fait qu’ajouter crime sur crime, dette sur dette, deuil sur deuil.

La Loi fonde une égalité de droit : tous sont égaux devant elle. Par contre, il n’y a pas d’égalité devant la règle, puisque celle-ci n’est pas une juridiction de droit, et qu’il faut être séparés pour être égaux. Or les partenaires ne sont pas séparés, ils sont d’emblée institués dans une relation duelle et agonistique, jamais individualisés. Ils ne sont pas solidaires : la solidarité est déjà le symptôme d’une pensée formelle du social, l’idéal moral d’un groupe concurrentiel. Ils sont liés : la parité est une obligation qui n’a pas besoin de solidarité, sa règle l’enveloppe sans qu’elle ait besoin d’être réfléchie ni intériorisée.

La règle n’a besoin d’aucune structure ou superstructure formelle, morale ou psychologique, pour fonctionner. Justement parce qu’elle est arbitraire, infondée et sans références, elle n’a pas besoin de consensus, ni d’une volonté ou d’une vérité du groupe – elle existe, c’est tout, et elle n’existe que partagée, alors que la Loi flotte au-dessus des individus épars.

Cette logique pourrait fort bien s’illustrer de celle qu’énonce Goblot comme la règle culturelle de caste (mais qui est aussi celle de la classe bourgeoise selon lui), dans La Barrière et le Niveau :

  1. Parité totale des partenaires dans le partage de la Règle : c’est le « niveau ».
  2. Exclusive de la Règle, forclusion du reste du monde : c’est la « barrière ».

Exterritorialité dans sa sphère propre, réciprocité absolue dans les obligations et dans les privilèges : le jeu restitue cette logique à l’état pur. La relation agonistique entre pairs ne remet jamais en cause le statut réciproque privilégié des partenaires. Et ceux-ci peuvent bien arriver à une transaction nulle, tous les enjeux peuvent s’abolir, l’essentiel est de préserver l’enchantement réciproque, et l’arbitraire de la Règle qui le fonde.

C’est pourquoi la relation duelle exclut tout travail, tout mérite et toute qualité personnelle (surtout dans la forme pure du jeu de hasard). Les traits personnels n’y sont admis que comme une sorte de grâce ou de séduction, sans équivalence psychologique. Ainsi va le jeu, c’est la transparence divine de la Règle qui le veut.

L’enchantement du jeu vient de cette délivrance de l’universel dans un espace fini – de cette délivrance de l’égalité dans la parité duelle immédiate – de cette délivrance de la liberté dans l’obligation – de cette délivrance de la Loi dans l’arbitraire de la Règle et du cérémonial.

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En un sens, les hommes sont plus égaux devant le cérémonial que devant la Loi (d’où peut-être cette revendication de politesse, d’un conformisme cérémoniel dans les classes peu cultivées en particulier : on partage mieux les signes conventionnels que les signes « intelligents » et chargés de sens), Ils sont aussi plus libres dans le jeu que partout ailleurs, car ils n’ont pas à intérioriser la règle, ils ne lui doivent qu’une fidélité protocolaire, et ils sont dégagés de l’exigence de la transgresser, comme il en est de la loi. Avec la règle, nous sommes libres de la Loi. Délivrés de la contrainte de choix, de liberté, de responsabilité, de sens ! L’hypothèque terroriste du sens ne peut être levée qu’à force de signes arbitraires.

Mais ne nous y trompons pas : les signes conventionnels, les signes rituels sont des signes obligés. Aucun n’est libre de signifier isolément dans un rapport de cohérence avec le réel, dans un rapport de vérité. Cette liberté qu’ont prise les signes comme les individus modernes de s’articuler au gré de leurs affects et de leur désir (de sens) n’existe pas pour Ies signes conventionnels. Ils ne peuvent partir ainsi à l’aventure, lestés de leur propre référence, de leur parcelle de sens. Chaque signe est lié à l’autre, non dans la structure abstraite d’une langue, mais dans le déroulement insensé d’un cérémonial, tous se font l’écho et se redoublent dans d’autres signes aussi arbitraires.

Le signe rituel n’est pas un signe représentatif. Il ne mérite donc pas l’intelligence. Mais il nous délivre du sens. Et c’est pourquoi nous lui sommes particulièrement liés. Dettes de jeu, dettes d’honneur : tout ce qui touche au jeu est sacré parce que conventionnel.

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Dans Fragments d’un Discours Amoureux, Barthes justifie son choix de l’ordre alphabétique : « Pour décourager la tentation du sens, il fallait trouver un ordre absolument insignifiant », c’est-à-dire ni un ordre concerté, ni même celui du hasard pur, mais un ordre parfaitement conventionnel. Car, dit Barthes citant un mathématicien, « il ne faut pas sous-estimer la capacité du hasard d’engendrer des monstres », c’est-à-dire des séquences logiques, c’est-à-dire du sens.

Autrement dit : la liberté totale, l’indétermination totale n’est pas ce qui s’oppose au sens. On peut produire du sens par le simple jeu du désordre et de l’aléatoire. De nouvelles diagonales de sens, de nouvelles séquences peuvent s’engendrer des flux désordonnés du désir : elles le font dans toutes les philosophies modernes, moléculaires et intensives, celles qui prétendent faire échec au sens par diffraction, branchements et mouvement brownien du désir – pas plus que du hasard il ne faut sous-estimer la capacité du désir d’engendrer des monstres (logiques).

On n’échappe pas au sens par la déliaison, par la déconnection, par la déterritorialisation. On y échappe en substituant aux effets de sens un simulacre plus radical, un ordre plus conventionnel encore – tel l’ordre alphabétique pour Barthes, telle la règle du jeu, telles les innombrables ritualisations de la vie quotidienne qui déjouent à la fois le désordre (le hasard) et l’ordre du sens (politique, historique, social) qu’on veut leur imposer.

L’indétermination, la déliaison, la prolifération en étoile ou en rhizome ne font que généraliser les effets de sens à toute la sphère du non-sens, que généraliser la forme pure du sens, celle d’une finalité saris fin et sans contenu. Seul le rituel abolit le sens.

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C’est pourquoi il n’y a pas de « rituels de transgression ». Le terme est un contresens, singulièrement quand on l’applique à la fête, qui a posé tant de problèmes à nos révolutionnaires : la fête est-elle transgression, ou régénération de la Loi ? Absurde : le rituel, la liturgie rituelle de la fête n’est pas de l’ordre de la Loi ni de sa transgression, il est de l’ordre de la Règle.

Même contresens que pour la magie. Partout nous réinterprétons selon la loi ce qui relève de la règle. Ainsi nous voyons dans la magie une tentative de ruser avec la production et la loi du travail. Les sauvages auraient les mêmes fins « utiles n, mais voudraient faire l’économie de l’effort rationnel pour y parvenir. Or ce n’est pas cela du tout : la magie est un rituel visant à maintenir un jeu d’enchaînement analogique du monde, un enchaînement cyclique de toutes choses liées par leurs signes – c’est une immense règle du jeu qui domine la magie, et le problème fondamental est, par l’opération du rituel, de faire que toutes choses continuent de jouer ainsi, par contiguïté analogique, par séduction de proche en proche. Rien à voir avec l’enchaînement linéaire des causes et des effets. Celui-ci, qui est le nôtre, est un enchaînement objectif, mais déréglé il a brisé la règle.

La magie n’est même pas de l’ordre de la ruse vis-à-vis de la loi, elle ne triche pas. Elle est ailleurs. C’est pourquoi il est aussi absurde d’en juger selon ce critère qu’il le serait de contester l’arbitraire des règles d’un jeu en fonction des données « objectives » de la nature.

C’est le même contresens platement objectif qui est fait sur les jeux d’argent. L’objectif du jeu serait économique : celui de gagner sans effort. Même façon de brûler les étapes que la magie. Même transgression du principe d’équivalence et de travail qui régit le monde « réel n. La vérité du jeu serait donc à chercher dans le monde réel et dans les ruses de la valeur.

C’est oublier la puissance de séduction du jeu. Non seulement celle qui vous emporte dans le moment, mais la puissance de transmutation des valeurs qui est liée à la règle. L’argent du jeu est lui aussi détourné de sa vérité, séduit : coupé de la loi des équivalences (il « flambe »), mais aussi de la loi de la représentation : l’argent n’est plus signe représentatif ; puisqu’il est transfiguré en enjeu. Or l’enjeu n’a rien à voir avec un investissement. Dans celui-ci, l’argent garde la forme du capital – dans l’enjeu il prend la forme du défi. La « mise » n’a rien à voir avec un placement, pas plus que l’investissement sexuel avec l’enjeu de séduction.

Investissements, contre-investissements : c’est l’économie psychique des pulsions et du sexe. Jeu, enjeu et défi, ce sont les figures de la passion et de la séduction. Plus généralement : tout matériel d’argent, de langage, de sexe, d’affect, change complètement de sens selon qu’il est mobilisé dans l’investissement ou réversibilisé dans l’enjeu. Les deux figures sont irréductibles.

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Si le jeu avait quelque finalité que ce soit, le seul vrai joueur serait le tricheur. Or, s’il y a quelque prestige dans le fait de transgresser la loi, il n’y en a aucun dans le fait de tricher, de transgresser la règle. D’ailleurs, le tricheur ne transgresse pas puisque, le jeu n’étant pas un système d’interdits, il n’y a pas de ligne à franchir. La règle ne peut être « transgressée », elle ne peut qu’être inobservée. Mais l’inobservance de la règle ne vous met pas en état de transgression, elle vous fait simplement retomber sous le coup de la loi.

C’est le cas du tricheur qui, profanant le rituel, niant la convention cérémoniale du jeu, restitue une finalité économique (ou psychologique, s’il triche pour le plaisir de gagner), c’est-à-dire la loi du monde réel. Il détruit l’enchantement duel du jeu par l’irruption d’une détermination individuelle. S’il fut en son temps puni de mort et s’il reste durement réprouvé, c’est que son crime est en effet de l’ordre de l’inceste : briser les règles du jeu culturel au seul profit de la « toi de nature ».

Pour le tricheur, il n’est même plus d’enjeu. Il confond l’enjeu avec le processus de la plus-value. Or, l’enjeu est d’abord ce qui permet de jouer, c’est une malversation que d’en faire la finalité du jeu. De la même façon, la règle n’est elle aussi que la possibilité même de jouer, l’espace duel des partenaires. Celui qui la viserait comme fin (comme loi, comme vérité) détruirait également le jeu et l’enjeu. La règle n’a pas d’autonomie, cette qualité éminente, selon Marx, de la marchandise et de l’individu marchand, cette sacro-sainte valeur du règne économique. Le tricheur, lui, est autonome : il a retrouvé la loi, sa propre loi, contre le rituel arbitraire de la règle — et c’est ce qui le disqualifie. Le tricheur est libre, et c’est sa déchéance. Le tricheur est vulgaire, parce qu’il ne s’expose plus à la séduction du jeu, parce qu’il se refuse au vertige de la séduction. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que le profit n’est encore qu’un alibi : en réalité il triche pour échapper à la séduction, il triche par peur d’être séduit.

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Le défi du jeu est tout autre chose, et le jeu en est toujours un – pas seulement autour d’une table, Témoin l’histoire de cet Américain qui fit passer une petite annonce dans un journal : « Envoyez-moi un dollar ! », et qui reçut plusieurs dizaines de milliers de dollars. Il ne promettait rien à personne, ce n’était donc même pas une escroquerie. Il ne disait pas : « J’ai besoin d’un dollar » – personne ne lui eût jamais donné un dollar dans ces conditions-là. Il laissait flotter quelque part la chance subtile d’un échange miraculeux. Quelque chose de plus qu’une équivalence. Une surenchère. Il les défiait.

Dans quelle tractation sublime s’engageaient-ils au lieu d’aller s’acheter un dollar d’ice-cream ? Ils n’ont certainement jamais cru qu’ils allaient recevoir dix mille dollars par retour du courrier – en réalité, ils relèvent le défi à Leur façon, et qui vaut bien l’autre, car ce qui leur est offert, c’est une fourchette magique dans laquelle on gagne à tous les coups :

« On ne sait jamais, ça peut toujours marcher (dix mille dollars par retour du courrier), et, dans ce cas, c’est le signe de la faveur des Dieux » (lesquels ? ceux qui ont fait passer l’annonce).

« Si ça ne marche pas, c’est que l’instance obscure qui m’a fait signe n’a pas relevé le défi. Tant pis pour elle. J’ai gagné psychologiquement contre les Dieux. »

Double défi : celui de l’escroc au gogo, mais aussi celui du jobard au destin. Si le destin l’accable, il est quitte. La culpabilité est toujours à l’affût de l’exorcisme, on peut toujours compter sur elle – mais ce n’est pas tellement une question de culpabilité : l’envoi absurde du dollar en réponse au défi absurde de l’annonce, c’est la réponse sacrificielle par excellence. Elle se résume à : « Il n’est pas possible qu’il n’y ait rien derrière. Je somme les Dieux de répondre ou de n’être rien » ce qui fait toujours plaisir.

Enjeu et défi, sommation et surenchère – il n’est pas question de croyance dans tout cela. D’ailleurs personne ne « croit » jamais à rien. La question n’est jamais de croire ou de ne pas croire, pas plus que pour le Père Noël. C’est un concept absurde, du même type que la motivation, le besoin, l’instinct, voire la pulsion et le désir, et Dieu sait lesquels encore – tautologies faciles qui nous cachent qu’il n’y a jamais de « fond psychologique » de croyance t nos pratiques, mais des enjeux, des défis – jamais de calcul spéculatif sur l’existence (sur celle de l’homme au dollar par exemple, ou celle de Dieu), mais une provocation incessante, un jeu. On ne croit pas en Dieu, on ne « croit » pas au hasard, sinon dans le discours banalisé de la religion ou de la psychologie. On les défie, ils vous défient, on joue avec eux, et pour cela on n’a pas besoin d’y « croire », il ne faut pas y croire.

Ainsi en est-il de la foi dans l’ordre religieux comme de la séduction dans le défi amoureux. La croyance vise l’existence de Dieu – or, l’existence n’est jamais qu’un statut pauvre et résiduel, c’est ce qui reste quand on a tout enlevé – la foi, elle, est un défi à l’existence de Dieu, un défi à Dieu d’exister, et de mourir en retour. Par la foi, Dieu est séduit, et il ne peut pas ne pas répondre, car la séduction, comme le défi, est forme réversible. Il y répond par la grâce, qui est la réversion au centuple de Dieu en réponse au défi de la foi. Le tout forme un système d’obligations, comme dans les échanges rituels, et Dieu est toujours lié, il est forcé de répondre alors qu’il n’est jamais forcé d’exister. La croyance se contente de lui demander d’exister et de cautionner l’existence du monde : forme désenchantée, contractuelle – la foi fait de Dieu un enjeu : défi de Dieu à l’homme d’exister (et on peut répondre par la mort à ce défi-là) – défi de l’homme à Dieu de répondre à son sacrifice, c’est-à-dire de s’abolir en retour.

Toujours il est visé quelque chose de plus qu’une équivalence, qu’un contrat d’existence – et c’est ce quelque chose en plus, cette démesure du défi par rapport au contrat, cette surenchère par rapport à l’équivalence des causes et des effets, c’est cela qui est proprement l’effet de séduction – celle du jeu, celle de la magie. Si nous en avons l’expérience vivante dans la séduction amoureuse, pourquoi n’en serait-il pas de même dans les rapports avec le monde ? L’efficacité symbolique n’est pas un vain mot. Elle ne fait que refléter l’existence d’un autre mode de circulation des biens et des signes, bien supérieur en efficacité et en puissance au mode de circulation économique. La fascination du gain miraculeux au jeu n’est pas celle de l’argent : c’est celle d’avoir renoué, au-delà de la loi des équivalences, au-delà de la loi contractuelle de 'échange, avec cet autre circuit symbolique d’une surenchère immédiate et démesurée, qui est celui de la séduction de l’ordre des choses.

Au fond, rien ne s’oppose à ce que les choses puissent être séduites comme les êtres – il suffit de trouver la règle du jeu.

C’est tout le problème du hasard. Le pari de la magie est le même que celui de nos jeux de hasard. L’enjeu est cette parcelle de valeur jetée à la face du hasard pris comme instance transcendante, mais pas du tout pour se concilier ses faveurs : pour le débouter de sa transcendance, de son abstraction, pour en faire un partenaire, un adversaire. L’enjeu est une sommation, le jeu est un duel : le hasard est sommé de répondre, il est lié par le pari du joueur – ou se déclarer favorable ou hostile. Le hasard n’est jamais neutre, le jeu le transforme en joueur et en figure agonis tique.

Autant dire que l’hypothèse fondamentale du jeu, c’est que le hasard n’existe pas.

Le hasard dans notre sens de dispositif aléatoire, de probabilité pure soumise à la loi des probabilités (et non à la règle du jeu), ce hasard moderne de conception rationnelle : sorte de Grand Neutre Aléatoire (G.N.A.), résumé d’un univers flottant dominé par l’abstraction statistique, divinité dédivinisée, déliée et désenchantée – ce hasard-là n’existe pas du tout dans la sphère du jeu. Le jeu est précisément là pour le conjurer. Le jeu de hasard nie toute distribution aléatoire du monde, il veut forcer cet ordre neutre et recréer au contraire des obligations, un ordre rituel d’obligations qui fasse échec au monde libre et équivalent. C’est en quoi le jeu s’oppose radicalement à la Loi et à l’économie. Il remet toujours en cause la réalité du hasard comme loi objective et lui substitue un univers lié, préférentiel, duel, agonistique et non aléatoire – un univers de charme au sens fort du mot, un univers de séduction.

D’où les manipulations superstitieuses qui entourent le jeu, où beaucoup (Caillois) ne voient que des pratiques dégradées. La magique des joueurs, de ceux qui jouent leur date de naissance jusqu’au repérage des séries (le onze est sorti onze fois de suite à Monte-Carlo), des martingales les plus subtiles à la queue du lapin dans la poche de veston, tout cela se nourrit de l’idée profonde que le hasard n’existe pas, que le monde est pris dans des réseaux de relations symboliques – non pas des connexions aléatoires, niais des réseaux d’obligation, des réseaux de séduction. Il suffit de faire jouer les mécanismes.

Le joueur se défend à tout prix contre un univers neutre, dont fait partie le hasard objectif. Le joueur prétend que tout est séductible, les chiffres, les lettres, la loi qui règle leur ordonnance – il veut séduire la Loi elle-même. Le moindre signe, le moindre geste a un sens, ce qui ne veut pas dire un enchaînement rationnel, mais que tout signe est vulnérable à d’autres signes, que tout signe peut être séduit par d’autres signes, que le monde est fait d’enchaînements inexorables qui ne sont pas ceux de la Loi.

C’est ça l'« immoralité » du jeu, qui est souvent rapportée au fait de vouloir gagner trop tout de suite. Mais c’est lui faire trop d’honneur. Le jeu est bien plus immoral que ça. Il est immoral parce qu’il substitue un ordre de la séduction à un ordre de la production.

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Si le jeu est cette entreprise de séduction du hasard, s’attachant à des enchaînements obligés de signe à signe qui ne sont pas ceux de cause à effet ; mais non plus ceux, aléatoires, de série à série, si le jeu tend à abolir la neutralité objective du hasard et sa « liberté » statistique en la captant sous forme de duel, de défi et de surenchère réglée, il y a un contresens à imaginer, comme le fait Deleuze dans la Logique du Sens, un « jeu idéal » qui consisterait dans le déchaînement du hasard, dans un surcroît d’indétermination qui laisserait place au jeu simultané de toutes les séries, et donc à l’expression radicale du devenir et du désir.

La probabilité nulle ou infime que deux chaînes se rencontrent jamais abolit le jeu (si aucune chaîne n’en rencontre jamais d’autre, il n’y a même pas de hasard). Mais l’éventualité d’un croisement indéfini de chaînes à n’importe quel moment ne l’abolit pas moins. Car le jeu ne se conçoit que du croisement de deux ou plusieurs chaînes dans un espace-temps circonscrit par la règle – le hasard même ne se produit qu’à la condition de cette règle, qui n’est pas du tout une restriction de liberté par rapport à un hasard « total », mais le mode même d’apparition du jeu.

Il n’y a pas d’autant plus de jeu qu’il y a « plus » de hasard. C’est concevoir l’un et l’autre comme une sorte de « liberté » d’enchaînement, de dérive immanente, de déliaison incessante des ordres et des séquences, d’improvisation déréglée du désir – sorte de daimôn ou de malin génie qui soufflerait à tous les vents – réinsufflant un peu de hasard, un surcroît de devenir s’opposant à l’économie réglée du monde.

Or ceci est absurde : il n’y a pas plus ou moins de devenir. Pas de dose ni d’overdose. Ou le monde est pris dans le cycle du devenir, et il l’est à chaque instant, ou il ne l’est pas. De toute façon, il n’y a aucun sens à « prendre le parti » du devenir, pas plus que celui du hasard, ou celui du désir, s’il existe : il n’y a pas de choix. « Prendre le parti des processus primaires est encore un effet des processus secondaires » (Lyotard).

L’idée même d’une accélération, d’une intensification, du renforcement du jeu et du hasard comme de la teneur d’acide dans une solution chimique, l’idée d’une croissance exponentielle du devenir équivaut à en faire une sorte de fonction énergétique, issue tout droit de la confusion avec la notion de désir. Mais le hasard n’est pas cela – peut-être même faut-il admettre, comme le postule secrètement le joueur, qu’il n’existe pas du tout. Au fond, bien des cultures n’en ont ni le terme ni le concept, parce qu’il n’y a nulle part d’aléa pour elles, et que rien ne s’y calcule, pas même en probabilités. Seule notre culture a inventé cette possibilité de réponse statistique, inorganique, objective, de réponse merle et flottante, d’indétermination et d’errance objective des phénomènes. Lorsqu’on y réfléchit bien, cette hypothèse de l’occurrence aléatoire d’un univers dénué d’obligations, expurgé de toute règle formelle et symbolique, cette hypothèse d’un désordre objectif et moléculaire des choses – la même qui se trouve idéalisée et exaltée dans la vision moléculaire du désir – est folle. Elle est à peine moins démente que celle d’un ordre objectif des choses, d’un enchaînement des causes et des effets qui fit les beaux jours de notre entendement classique, et dont elle découle d’ailleurs selon la logique des résidus.

Le hasard est né comme résidu d’un ordre logique de la détermination. Même hypostasié comme variable révolutionnaire, il n’en reste pas moins la figure spéculaire du principe de causalité. Sa généralisation, sa « libération » inconditionnelle comme dans le jeu idéal de Deleuze fait partie de cette économie politique et mystique des résidus partout à l’œuvre aujourd’hui – inversion de structure des termes faibles en termes forts : le hasard jadis obscène et insignifiant sera ressuscité dans son insignifiance et redeviendra le mot d’ordre d’une économie nomade du désir.

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Le jeu n’est pas un devenir, il n’est pas de l’ordre du désir, et il n’est pas nomade. Il se qualifie, même lorsqu’il est de hasard, de pouvoir reproduire telle constellation arbitraire, dans lm mêmes termes, un nombre indéfini de fois. Cyclique et récurrent : telle est sa forme propre. C’est en cela que lui, et lui seul, met définitivement fin à la causalité et à son principe – non par irruption d’un ordre aléatoire des séries qui ne constitue encore qu’un éclatement de la causalité, sa démultiplication en fragments épars, et non son dépassement – mais par la virtualité de retour (éternel si on veut) d’une situation conventionnelle et réglée.

Non l’échéance d’un désir et de sa « liberté », non l’échéance d’un devenir naturel (le jeu héraclitéen du monde ou le jeu enfantin), mais l’éternel retour d’une forme rituelle, et voulue comme telle. Chaque séquence de jeu nous délivre ainsi de la linéarité de la vie et de la mort.

Il y a deux ligures de l’éternel retour. Celle, statistique et neutre, plate et objective, qui veut que dans un système fini les combinaisons, même innombrables, ne soient pas infinies et que la probabilité ramène un jour, selon un gigantesque cycle, les mêmes séries dans le même ordre. Maigre métaphysique c’est l’éternel retour du naturel, et selon une causalité statistique naturelle. L’autre vision est tragique et rituelle : elle est la récurrence voulue, comme dans le jeu, d’une configuration arbitraire, non causale, de signes dont chacun veut le suivant, inexorablement, comme dans un déroulement cérémoniel. C’est l’éternel retour d’une règle – c’est-à-dire d’une succession obligée de coups et de paris – dont il est indifférent qu’elle soit la règle du jeu de l’univers lui-même aucune métaphysique ne se profile plus à l’horizon du cycle indéfiniment réversible du jeu, surtout pas celle du désir, qui relève encore de l’ordre naturel du monde, ou de son désordre naturel.

Le désir est certainement la Loi de l’univers, mais l’éternel retour en est la règle. Heureusement pour nous, car sinon, où serait le plaisir de jouer ?

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Le vertige idéal est celui du coup de dés qui finit par « abolir le hasard », lorsque, contre toute probabilité, le zéro sort plusieurs fois de suite par exemple. Extase du hasard enrayé, captif d’une série définitive, c’est le phantasme idéal du jeu : voir, sous le coup du défi, se répéter le même coup, et du coup s’abolir le hasard et la loi. C’est dans l’attente de cette surenchère symbolique, c’est-à-dire d’un événement qui mette fin au processus aléatoire sans retomber sous le coup d’une loi objective, que tout le monde joue. Chaque coup singulier ne cause qu’un médiocre vertige, mais c’est quand le destin surenchérit – ce qui est le signe qu’il se prend vraiment au jeu – lorsqu’il semble lui-même lancer un défi à l’ordre naturel des choses et entrer dans un délire ou dans un vertige rituel, c’est alors que la passion se déchaîne et qu’une fascination véritablement mortelle s’empare des esprits.

Il n’y a rien d’imaginaire dans tout cela, mais une nécessité impérieuse de mettre fin au jeu naturel des différences ainsi qu’au devenir historique de la loi. Nul moment plus grand que celui-ci, Aux enchères naturelles du désir il n’est de réponse que la surenchère rituelle du jeu et de la séduction – aux enchères contractuelles de la loi il n’est de réponse que la surenchère et le vertige formel de la règle. Passion cristalline, passion sans égale.

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Le jeu n’est pas de l’ordre du phantasme, et sa récurrence n’est pas la répétition du phantasme. Celle-ci procède d’une « autre » scène, et c'est une figure de mort, La récurrence du jeu procède d’une règle, et c’est une figure de séduction et de plaisir. Affect ou représentation, toute figure répétitive de sens est une figure de mort. Seule la récurrence insensée déchaîne le plaisir, celle qui ne procède ni d’un ordre conscient, ni d’un désordre inconscient, mais qui est réversion et réitération d’une forme pure, prenant forme de surenchère et de défi à la loi des contenus et de leur accumulation.

La récurrence du jeu procède alors directement du destin, et elle est là comme destin. Non pas comme pulsion de mort ou baisse tendancielle du taux de différence, jusqu’aux crépuscules entropiques des systèmes de sens, mais une forme d’incantation rituelle, de cérémonial où les signes exerçant une sorte d’attraction violente les uns sur les autres ne laissent plus place au sens, et ne peuvent que se redoubler. Vertige de séduction là aussi, d’absorption dans un destin récurrent : toutes les sociétés autres que la nôtre connaissaient ce théâtre du rituel, qui est aussi celui de la cruauté. Le jeu retrouve quelque chose de cette cruauté. Auprès de lui tout le réel est sentimental. La vérité, la Loi même est sentimentale au regard des formes pures de la répétition.

De même que ce qui s’oppose à la loi n’est pas la liberté, mais la règle, ainsi ce qui s’oppose à la causalité n’est pas l’indétermination, mais l’obligation – ni un enchaînement linéaire, ni un dé-chaînement, qui n’est que le romantisme d’une causalité détraquée, mais un enchaînement réversible, qui, de signe en signe qu’il décrit inexorablement accomplit son cycle, tels les bracelets et les coquillages de l’échange polynésien, faisant l’ellipse de son origine et l’économie de sa fin. Le cycle des obligations n’est pas un code. Nous avons confondu l’obligation au sens fort, rituel, immémorial qu’elle a dans le cycle des hommes et des choses, avec la contrainte banalisée des lois et des codes qui nous régissent sous le signe inverse de la liberté.

Dans le hasard pur et nomade de Deleuze, dans son « jeu idéal », il n’y a que déliaison et causalité éclatée. Mais c’est par un abus de concept qu’on peut dissocier le jeu de sa règle pour en radicaliser la forme utopique. C’est par le même excès, ou la même facilité, qu’on peut dissocier le hasard de ce qui le définit : un calcul objectif de séries et de probabilités pour en faire le leitmotiv d’une indétermination idéale, d’un désir idéal fait de l’occurrence sans fin de séries incalculables. Pourquoi d’ailleurs encore des séries ? Pourquoi pas le mouvement brownien pur ? Or, celui-ci, qui est devenu comme le modèle physique du désir radical, ce mouvement a ses lois, et ce n’est pas un jeu.

Extrapoler le hasard tous azimuts, sous forme de « jeu idéal », sans généraliser en même temps la règle du jeu, c’est un peu le même phantasme que de radicaliser le désir en l’expurgeant de tout manque et de toute loi. Idéalisme objectif du « jeu idéal », idéalisme subjectif du désir.

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Le jeu est un système sans contradiction, sans négativité interne. C’est pourquoi on ne saurait en rire. Et s’il ne peut être parodié, c’est que toute son organisation est parodique. La règle joue comme simulacre parodique de la loi. Ni inversion, ni subversion, mais réversion de la loi dans la simulation. Le plaisir du jeu est double : annulation du temps et de l’espace, sphère enchantée d’une forme indestructible de réciprocité – séduction pure – et parodie du réel, surenchère formelle des contraintes de la loi.

Y a-t-il plus belle parodie de l’éthique de la valeur que de se soumettre avec toute l’intransigeance de la vertu aux données du hasard ou à l’absurdité d’une règle ? Y a-t-il plus belle parodie des valeurs de travail, de production, d’économie et de calcul que la notion de pari et de défi, que l’immoralité de l’inéquivalence fantastique entre l’enjeu et le gain possible (ou la perte, qui est aussi immorale) ? Y a-t-il plus belle parodie de toute notion de contrat et d’échange que cette complicité magique, cette entreprise de séduction agonistique du hasard et des partenaires, cette forme d’obligation duelle dans le rapport à la règle ? Y a-t-il plus beau déni de toutes nos valeurs morales et sociales de volonté, de responsabilité, d’égalité et de justice que cette exaltation du faste et du néfaste, que cette exultation de jouer à égalité avec un destin injustifié ? Y plus belle parodie de nos idéologies de liberté que cette passion de la règle ?

Y a-t-il plus belle parodie de la socialité elle-même que cette fable de Borgès, La Loterie à Babylone, dans sa logique inéluctable de prédestination et de simulation du social par le jeu ?

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« J’appartiens à un pays vertigineux où la loterie est une part essentielle du réel », tel commence le récit d’une société où la loterie a dévoré toutes les autres institutions. Ce n’est au début qu’un jeu de caractère plébéien, et on ne fait qu’y gagner : elle est donc ennuyeuse, puisqu’ « elle ne s’adresse pas à l’ensemble, des facultés de l’homme, mais seulement à l’espoir ». On tente alors une réforme : on intercale un petit nombre de chances adverses dans la liste des nombres favorables – on peut être obligé par le sort à payer une amende considérable. C’est là une modification radicale : elle efface l’illusion de la finalité économique du jeu. Désormais on entre dans le jeu pur, et le vertige qui s’empare de la société babylonienne ne connaît plus de limites. Tout peut vous échoir par le tirage au sort, la loterie devient secrète, gratuite et générale, tout homme libre participe automatiquement aux tirages sacrés qui s’effectuent toutes les soixante nuits et disposent de son destin jusqu’au prochain exercice. Un coup heureux peut faire de lui un homme riche ou un mage, ou lui faire obtenir la femme qu’il désire, un coup malheureux peut appeler sur lui la mutilation ou la mort.

Bref, l’interpolation du hasard dans tous les interstices de l’ordre social et de l’ordre du monde. Toutes les erreurs de loterie sont bonnes, puisqu’elles ne font qu’intensifier cette logique. Les impostures, les ruses, les manipulations peuvent parfaitement s’intégrer dans un système aléatoire : qui dira si elles sont « réelles », c’est-à-dire venues d’un enchaînement naturel et rationnel, ou si elles ne procèdent pas de l’instance aléatoire de la loterie ? Nul ne le saura plus jamais. La prédestination a tout recouvert, l’effet de loterie est universel, la Loterie et la Compagnie peuvent bien cesser d’exister, leur efficacité silencieuse s’exerce sur un champ de simulation totale : tout le « réel » est entré vivant dans les décisions secrètes de la Compagnie, et il n’y a plus aucune différence probable entre le réel réel et le réel aléatoire.

À la limite, la Compagnie pourrait n’avoir jamais existé, l’ordre du monde n’en eût pas été changé. Mais son hypothèse, elle, a tout changé. Elle a suffi à changer tout le réel, tel qu’il est, tel qu’il n’eût jamais été autrement, en un immense simulacre. Le réel tel qu’en lui-même la simulation le change n’est rien d’autre que le réel.

Pour nous et nos sociétés « réalistes », la Compagnie a déjà cessé d’exister, et c’est sur les ruines et l’oubli de cette simulation totale possible, de cette spirale entière de la simulation gui a précédé le réel et dont nous n’avons plus conscience – c’est là notre véritable inconscient : la méconnaissance de la simulation et de l’indétermination vertigineuse qui règle le désordre sacré de nos vies – non pas le refoulement de quelques affects ou de quelques représentations qui est notre vision banalisée de l’inconscient, mais l’aveuglement sur le Grand Jeu, sur le fait que tous les événements « réels », tous nos destins « réels » sont déjà passés non pas par une vie antérieure (encore que cette hypothèse est à elle-même plus belle et plus riche que toute notre métaphysique des causes objectives), mais par un cycle d’indétermination, par le cycle d’un jeu réglé et arbitraire à la fois, dont la Loterie de Borgès est l’incarnation symbolique, qui les a amenés à cette hallucinante ressemblance à eux-mêmes que nous prenons pour leur vérité. Cette logique-là nous échappe et c’est sur l’inconscience de la simulation que se fonde notre conscience du réel.

Souvenons-nous de la Loterie à Babylone. Qu’elle existe ou non, le voile d’indétermination qu’elle jette sur nos vies est définitif. Ses décrets arbitraires règlent les moindres détails de notre existence, n’osons pas dire comme une infrastructure cachée, car la vocation de celle-ci est d’apparaître un jour comme vérité, alors qu’il s’agit ici d’un destin, c’est-à-dire d’un jeu toujours déjà réalisé et à jamais illisible.

L’originalité de Borgès est d’élargir ce jeu à tout l’ordre social. Là où nous ne voyons dans le jeu qu’une superstructure de peu de poids en regard de la bonne et solide infrastructure des rapports sociaux, lui renverse tout l’édifice et fait de l’indétermination l’instance déterminante. Ce n’est plus la raison économique, celle du travail et de l’histoire, ce n’est plus le déterminisme « scientifique » des échanges qui détermine la structure sociale et le sort des individus, mais un indéterminisme total, celui du Jeu et du Hasard. La prédestination y coïncide avec une mobilité absolue, un système arbitraire avec la démocratie la plus radicale (échange instantané de tous les destins : de quoi satisfaire la soif de polyvalence de notre temps).

Formidable ironie de ce renversement par rapport à tout contrat, à toute fondation rationnelle du social. Le pacte sur la règle, sur l’arbitraire de la règle (la Loterie) élimine le social tel que nous l’entendons, tout comme le rituel met fin à la foi. Il n’en a jamais été autrement des sociétés secrètes, dans l’efflorescence desquelles il faut voir une résistance au social.

La nostalgie d’une socialité pactuelle, rituelle, aléatoire, la nostalgie d’être délivrés du contrat et du rapport social, la nostalgie d’un destin plus cruel, niais plus fascinant, de l’échange, est plus profonde que l’exigence rationnelle du social dont on nous a bercés. La fable de Borgès n’est peut-être pas une fiction, niais une description proche de nos rêves antérieurs, c’est-à-dire aussi de notre futur.

A Byzance, c’étaient les courses de chevaux qui réglaient la vie sociale, l’ordre politique, les hiérarchies et les dépenses. Ici, c’est le tiercé, qui en est un pale reflet à travers le miroir de la démocratie. La masse énorme d’argent qui y circule, qui s’échange à travers les paris n’est rien en regard de l’extravagance des Byzantins liant aux compétitions hippiques l’ensemble de la vie publique. Mais c’est encore un symptôme du jeu comme rôle d’activités sociales multiples et de circulation intense des biens et des rangs. Au Brésil, c’est le Jogo de Bicha : jeux, paris, loteries se sont emparés là de catégories entières, qui y jouent tout leur revenu et leur statut. On peut alléguer du jeu comme d’une diversion au sous-développement, mais jusque dans sa version moderne et misérable, il est un écho des cultures où le ludique et le somptuaire furent générateurs de la structure et des modalités essentielles de l’échange – c’est-à-dire d’un schéma exactement inverse du nôtre, et singulièrement du schéma marxiste. Sous-développés ? Seuls les privilégiés du contrat social, du rapport social, peuvent ainsi, du haut de leur statut qui n’est pourtant lui aussi qu’un simulacre, d’ailleurs inéchangeable en valeur de destin, juger misérables les pratiques aléatoires qui sont d’un ordre bien supérieur au leur. Car autant qu’un défi au hasard, elles sont un défi au social, et l’indice de la nostalgie d’un ordre plus aventureux du monde et d’un jeu plus aventureux de la valeur.