La séduction, c’est le destin

Ou bien doit-on penser que la forme pure est celle de cette séduction diffuse, sans charme, sans enjeu, de ce spectre de séduction qui hante nos circuits sans secret, nos phantasmes sans affects, nos réseaux de contact sans contact ? Comme la forme pure du théâtre serait celle, moderne, d’un happening de la participation et de l’expression, d’où la scène et la magie de la scène ont disparu ? Comme la forme pure de la peinture et de l’art serait ce mode d’intervention hypothétique, hyperréel, sur la réalité – acting pictures, land-art, body-art – d’où l’objet, le cadre et la scène de l’illusion ont disparu ?

Nous vivons en effet dans les formes pures, dans une obscénité radicale, c’est-à-dire visible et indifférenciée, des figures jadis secrètes et distinctes. Il n’en est pas autrement du social, qui règne aujourd’hui lui aussi dans sa forme pure, c’est-à-dire obscène et vide – il n’en va pas autrement de la séduction qui, dans sa forme actuelle, a perdu l’aléa, le suspense, le sortilège, pour revêtir la forme d’une obscénité légère et indifférenciée.

Faut-il se référer à la généalogie que Walter Benjamin applique à l’œuvre d’art et à son destin : l’œuvre a d’abord statut d’objet rituel, impliqué dans la forme ancestrale du culte. Elle prend ensuite, dans un système de moindre obligation, une forme culturelle et esthétique, qui marque encore une qualité singulière, non plus immanente comme celle de l’objet rituel, mais transcendante et individualisée. Et cette forme esthétique à son tour laisse place à la forme politique, celle de la disparition de l’œuvre en tant que telle dans un destin inéluctable de reproduction technique. Si la forme rituelle ne connaît pas l’original (le sacré ne se soucie pas de l’originalité esthétique des objets de culte), celui-ci se perd de nouveau dans la forme politique : il n’y a plus qu’une multiplication d’objets sans original. Cette forme correspond à leur circulation maximale et à leur intensité minimale.

Ainsi la séduction aurait eu sa phase rituelle (duelle, magique, agonistique), sa phase esthétique (celle qui se reflète dans la « stratégie esthétique » du Séducteur, et où son orbite se rapproche de celle du féminin et de la sexualité, de l’ironique et du diabolique, c’est alors qu’elle prend le sens qu’elle a pour nous, de détournement, de stratégie, de jeu, éventuellement maudit, des apparences) et enfin sa phase « politique » (en reprenant le terme, ici un peu ambigu, de Benjamin), celle d’une disparition totale de l’original de la séduction, de sa forme rituelle comme de sa forme esthétique, au profit d’une ventilation tous azimuts où la séduction devient la forme informelle du politique, la trame démultipliée du politique insaisissable, voué à la reproduction sans fin d’une forme sans contenu. (Cette forme informelle est inséparable de la technicité : c’est celle des réseaux – tout comme la forme politique de l’objet est inséparable de la technique de reproduction sérielle). Comme pour l’objet, cette forme « politique » correspond à la diffusion maximale et à l’intensité minimale de la séduction.

***

Est-ce là le destin de la séduction ? Ou bien peut-on, contre ce destin involutif, tenir le pari de la séduction comme destin ? La production comme destin, ou la séduction comme destin ? Contre la vérité des profondeurs, le destin de l’apparence ? Nous vivons de toute façon dans le non-sens, mais si la simulation en est la forme désenchantée, la séduction, elle, en est la forme enchantée.

L’anatomie n’est pas le destin, ni la politique : la séduction est le destin. Elle est ce qui reste de destin, d’enjeu, de sortilège, de prédestination et de vertige, et aussi d’efficacité silencieuse dans un monde d’efficacité visible et de désenjouement.

Le monde est nu, le roi est nu, les choses sont claires. Toute la production, et la vérité même, visent à ce dénuement, et c’est de là aussi que procède tout récemment la « vérité » insoutenable du sexe. Heureusement il n’en est rien profondément, et c’est encore la séduction qui, de la vérité elle-même, détient la clef la plus sibylline, à savoir que « peut-être ne désire-t-on la dévêtir que parce qu’il est si difficile de l’imaginer nue ».