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Un destin ineffaçable pèse sur la séduction. Pour la religion, elle fut la stratégie du diable, qu’elle fût sorcière ou amoureuse. La séduction est toujours celle du mal. Ou celle du monde. C’est l’artifice du monde. Cette malédiction s’est maintenue inchangée à travers la morale et la philosophie, aujourd’hui à travers la psychanalyse et la « libération du désir ». Il peut sembler paradoxal que les valeurs du sexe, du mal et de la perversion étant devenues promotionnelles, tout ce qui a été maudit fêtant aujourd’hui sa résurrection souvent programmée, la séduction soit pourtant restée dans l’ombre – elle y est même rentrée définitivement.

Car le XVIIIe siècle en parlait encore. C’était même, avec le défi et l’honneur, la préoccupation vive des sphères aristocratiques. La Révolution bourgeoise y a mis fin (et les autres, les révolutions ultérieures, y ont mis fin sans appel – toute révolution met d’abord fin à la séduction des apparences). L’ère bourgeoise est vouée à la nature et à la production, choses bien étrangères et même expressément mortelles pour la séduction. Et comme la sexualité adviendra elle aussi, comme le dit Foucault, d’un processus de production (de discours, de parole et de désir), il n’est rien d’étonnant à ce que la séduction en lift plus encore occultée. Nous vivons toujours dans la promotion de la nature – que ce fût celle d’une bonne nature de l’âme jadis, ou celle d’une bonne nature matérielle des choses, ou encore celle d’une nature psychique du désir-- la nature poursuit son avènement à travers toutes les métamorphoses du refoulé, à travers la libération de toutes les énergies, qu’elles soient psychiques, sociales ou matérielles.

Or la séduction n’est jamais de l’ordre de la nature, mais de celui de l’artifice jamais de l’ordre de l’énergie, mais de celui du signe et du rituel. C’est pourquoi tous les grands systèmes de production et d’interprétation n’ont cessé de l’exclure du champ conceptuel – heureusement pour elle, car c’est de l’extérieur, du fond de cette déréliction qu’elle continue de les hanter et de les menacer d’effondrement. Toujours la séduction veille à détruire l’ordre de Dieu, fût-il devenu celui de la production ou du désir. Pour toutes les orthodoxies elle continue d’être le maléfice et l’artifice, une magie noire de détournement de toutes les vérités, une conjuration de signes, une exaltation des signes dans leur usage maléfique. Tout discours est menacé par cette soudaine réversibilité ou absorption dans ses propres signes, sans trace de sens. C’est pourquoi toutes les disciplines, qui ont pour axiome la cohérence et la finalité de leur discours, ne peuvent que l’exorciser. C’est là où séduction et féminité se confondent, se sont toujours confondues. Toute masculinité a toujours été hantée par cette soudaine réversibilité dans le féminin. Séduction et féminité sont inéluctables comme le revers même du sexe, du sens, du pouvoir.

Aujourd’hui l’exorcisme se fait plus violent et systématique. Nous entrons à l’ère des solutions finales, celle de la révolution sexuelle par exemple, de la production et de la gestion de foules les jouissances liminales et subliminales, micro-procession du désir dont la femme productrice d’elle-même comme femme et comme sexe est le dernier avatar. Fin de la séduction.

Ou bien triomphe de la séduction molle, féminisation et érotisation blanche et diffuse de tous les rapports dans un univers social énervé.

Ou bien encore rien de tout cela. Car nul ne saurait être plus grand que la séduction elle-même, pas même l’ordre qui la détruit.

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Rien n’est moins sûr aujourd’hui que le sexe, derrière la libération de son discours. Rien n’est moins sûr que le désir aujourd’hui, derrière la prolifération de ses figures.

En matière de sexe aussi, la prolifération est proche de la déperdition totale. Là est le secret de cette surenchère de production de sexe, de signes du sexe, hyperréalisme de la jouissance, particulièrement féminine : le principe d’incertitude s’est étendu à la raison sexuelle comme à la raison politique et à la raison économique.

Le stade de la libération du sexe est aussi celui de son indétermination. Plus de manque, plus d’interdit, plus de limite : c’est la perte de tout principe référentiel. La raison économique ne se soutient que de la pénurie, elle se volatilise avec la réalisation de son objectif, qui est l’abolition du spectre de la pénurie. Le désir ne se soutient lui aussi que du manque. Lorsqu’il passe tout entier dans la demande, lorsqu’il s’opérationnalise sans restriction, il devient sans réalité parce que sans imaginaire, il est partout, mais dans une simulation généralisée. C’est le spectre du désir qui hante la réalité défunte du sexe. Le sexe est partout, sauf dans la sexualité (Barthes).

La transition vers le féminin dans la mythologie sexuelle est contemporaine du passage de la détermination à l’indétermination générale. Le féminin ne se substitue pas au masculin comme un sexe à l’autre, selon une inversion structurelle. Il s’y substitue comme la fin de la représentation déterminée du sexe, flottaison de la loi qui régit la différence sexuelle. L’assomption du féminin correspond à l’apogée de la jouissance et à la catastrophe du principe de réalité du sexe.

C’est donc la féminité qui est passionnante, dans cette conjoncture mortelle d’une hyperréalité du sexe, comme elle le fut jadis, mais juste à l’opposé, dans l’ironie et la séduction.

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Freud a raison ; il n’y a qu’une seule sexualité, qu’une seule libido masculine. La sexualité est cette structure forte, discriminante, centrée sur le phallus, la castration, le nom du père, le refoulement. Il n’y en a pas d’autre. Rien ne sert de rêver de quelque sexualité non phallique, non barrée, non marquée. Rien ne sert, à l’intérieur de cette structure, de vouloir faire passer le féminin de l’autre côté de la barre, et de mêler les termes – ou la structure reste la même : tout le féminin est absorbé par le masculin – ou elle s’effondre, et il n’y a plus ni féminin ni masculin : degré zéro de la structure. C’est bien ce qui se produit aujourd’hui simultanément : polyvalence érotique, potentialité infinie du désir, branchements, diffractions, intensités libidinales – toutes les multiples variantes d’une alternative libératrice venue des confins d’une psychanalyse libérée de Freud, ou des confins d’un désir libéré de la psychanalyse, toutes se conjuguent, derrière l’effervescence du paradigme sexuel, vers l’indifférenciation de la structure et sa neutralisation potentielle.

Pour ce qui est du féminin, le piège de la révolution sexuelle est de l’enfermer dans cette seule structure où il est condamné soit à la discrimination négative quand la structure est forte, soit à un triomphe dérisoire dans une structure affaiblie.

Cependant le féminin est ailleurs, il a toujours été ailleurs c’est là le secret de sa puissance. Tout comme il est dit qu’une chose dure parce que son existence est inadéquate à son essence, il faut dire que le féminin séduit parce qu’il n’est jamais là où il se pense. Il n’est donc pas non plus dans cette histoire de souffrance et d’oppression qu’on lui impute – le calvaire historique des femmes (sa ruse est de s’y dissimuler). Il ne prend ce tour de servitude que dans cette structure où on l’assigne et le refoule, et où la révolution sexuelle l’assigne et le refoule plus dramatiquement encore – niais par quelle aberration complice (de quoi ? sinon justement du masculin) veut-on nous faire croire que c’est là l’histoire du féminin ? Le refoulement est déjà là tout entier, dans le récit de la misère sexuelle et politique des femmes, à l’exclusion de tout autre mode de puissance et de souveraineté.

Il y a une alternative au sexe et au pouvoir dont la psychanalyse ne peut pas connaître parce que son axiomatique est sexuelle, et cet ailleurs est sans doute en effet de l’ordre du féminin, entendu hors de l’opposition masculin/féminin, – celle-ci étant masculine pour l’essentiel, sexuelle de destination, et ne pouvant être bouleversée sans cesser proprement d’exister.

Cette puissance du féminin est celle de la séduction.

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Le déclin de la psychanalyse et de la sexualité comme structures fortes, leur ravalement dans un univers psy et moléculaire (qui n’est autre que celui de leur libération définitive) laisse ainsi entrevoir un autre univers (parallèle au sens où celles-ci ne se rejoignent jamais) qui ne s’interprète plus en termes de relations psychiques et psychologiques, ni en termes de refoulement ou d’inconscient, mais en termes de jeu, de défi, de relations duelles et de stratégie des apparences : en termes de séduction – plus du tout en termes de structure et d’oppositions distinctives, mais de réversibilité séductrice – un univers où le féminin n’est pas ce qui s’oppose au masculin, mais ce qui séduit le masculin.

Dans la séduction, le féminin n’est ni un terme marqué, ni non marqué. Il ne recouvre pas non plus une « autonomie » de désir ou de jouissance, une autonomie de corps, de parole ou d’écriture qu’il aurait perdue (?), il ne revendique pas sa vérité, il séduit.

Bien sûr cette souveraineté de la séduction peut être dite féminine par convention, la même qui veut que la sexualité soit fondamentalement masculine, mais l’essentiel est que cette forme ait toujours existé – dessinant, à l’écart, le féminin comme ce qui n’est rien, ne se « produit » jamais, n’est jamais là où il se produit (donc certainement dans aucune revendication « féministe ») – et ceci non pas dans une perspective de bisexualité psychique ou biologique, mais d’une trans-sexualité de la séduction que toute l’organisation sexuelle tend à rabattre, et la psychanalyse elle-même, selon l’axiome qu’il n’est d’autre structure que celle de la sexualité, ce qui la rend constitutionnellement incapable de parler d’autre chose.

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Qu’opposent les femmes à la structure phallocratique dans leur mouvement de contestation ? Une autonomie, une différence, une spécificité de désir et de jouissance, un autre usage de leur corps, une parole, une écriture – jamais la séduction. Elles en ont honte comme d’une mise en scène artificielle de leur corps, comme d’un destin de vassalité et de prostitution. Elles ne comprennent pas que la séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel. La souveraineté de la séduction est sans commune mesure avec la détention du pouvoir politique ou sexuel.

Étrange et féroce complicité du mouvement féministe avec l’ordre de la vérité. Car la séduction est combattue et rejetée comme détournement artificiel de la vérité de la femme, celle qu’en dernière instance on trouvera inscrite dans son corps et dans son désir. C’est effacer ainsi d’un seul coup l’immense privilège du féminin de n’avoir jamais accédé à la vérité, au sens, et d’être resté maître absolu du règne des apparences. Puissance immanente de la séduction de tout ôter à sa vérité et de le faire rentrer dans le jeu, dans le jeu pur des apparences, et là de déjouer en un tournemain tous les systèmes de sens et de pouvoir : faire tourner les apparences sur elles-mêmes, faire jouer le corps comme apparence, et non comme profondeur de désir – or toutes les apparences sont réversibles – à ce seul niveau les systèmes sont fragiles et vulnérables – le sens n’est vulnérable qu’au sortilège. Aveugle-nient invraisemblable de renier cette seule puissance égale et supérieure à toutes les autres, puisqu’elle les renverse toutes par le simple jeu de la stratégie des apparences.

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L’anatomie, c’est le destin, disait Freud. On peut s’étonner que le refus dans le mouvement féminin de ce destin, phallique par définition, et scellé par l’anatomie, ouvre sur une alternative qui reste fondamentalement anatomique et biologique :

« Le plaisir de la femme n’a pas à choisir entre activité clitoridienne et passivité vaginale. Le plaisir de la caresse vaginale n’a pas à se substituer à celui de la caresse clitoridienne. Ils concourent l’un et l’autre, de manière irremplaçable, à la jouissance de la femme… Parmi d’autres… la caresse des seins, le toucher vulvaire, l’entrouverture des lèvres, le va-et-vient d’une pression sur la paroi postérieure du vagin, l’effleurement du col de la matrice, etc., pour n’évoquer que certains des plaisirs spécifiquement féminins » (Luce Irigaray).

Parole de femme ? Mais toujours parole anatomique, toujours celle du corps. La spécificité féminine est dans la diffraction des zones érogènes, dans une érogénéité décentrée, polyvalence diffuse de la jouissance et transfiguration de tout le corps pat – le désir : tel est le leitmotiv qui parcourt toute la révolution sexuelle et féminine, mais aussi toute notre culture du corps, des Anagrammes de Bellmer aux branchements machiniques de Deleuze. Toujours il est question du corps, sinon anatomique, du moins organique et érogène, du corps fonctionnel dont, même dans cette forme éclatée et métaphorique, la jouissance serait la destination et le désir la manifestation naturelle. De deux choses l’une ; ou le corps dans tout cela n’est qu’une métaphore (mais de quoi parle alors la révolution sexuelle, et toute notre culture, devenue celle du corps ?), ou alors nous sommes, avec cette parole du corps, avec cette parole de femme, entrés définitivement dans un destin anatomique, dans l’anatomie comme destin. Rien clans tout cela ne s’oppose radicalement à la formule de Freud.

Nulle part il n’est question de la séduction, du travail du corps par l’artifice, et non par le désir, du corps séduit, du corps à séduire, du corps passionnément écarté de sa vérité, de cette vérité éthique du désir qui nous hante – vérité sérieuse, profondément religieuse que le corps incarne aujourd’hui, et pour qui la séduction est tout aussi maléfique et artificieuse que pour la religion jadis – nulle part il n’est question du corps livré aux apparences.

Or seule la séduction s’oppose radicalement à l’anatomie comme destin. Seule la séduction brise la sexualisation distinctive des corps et l’économie phallique inéluctable qui en résulte.

Naïf est tout mouvement qui croit subvertir les systèmes par leur infrastructure. La séduction est plus intelligente, elle l’est comme spontanément, avec une évidence fulgurante – elle n’a pas à se démontrer, elle n’a pas à se fonder – elle est immédiatement là, dans le retournement de toute profondeur prétendue du réel, de toute psychologie, de toute anatomie, de toute vérité, de tout pouvoir. Elle sait, c’est son secret, qu’il n’y a pas d’anatomie, qu’il n’y a pas de psychologie, que tous les signes sont réversibles. Rien ne lui appartient, fors les apparences – tous les pouvoirs lui échappent, mais elle en réversibilise tous les signes. Qui peut s’opposer à elle ? Le seul véritable enjeu est là : dans la maîtrise et la stratégie des apparences, contre la puissance de l’être et du réel. Rien ne sert de jouer l’être contre l’être, la vérité contre la vérité : c’est là le piège d’une subversion des fondements, alors qu’il suffit d’une légère manipulation des apparences.

Or, la femme n’est qu’apparence. Et c’est le féminin comme apparence qui fait échec à la profondeur du masculin. Les femmes au lieu de se dresser contre cette formule « injurieuse » feraient bien de se laisser séduire par cette vérité, car là est le secret de leur puissance, qu’elles sont en train de perdre en dressant la profondeur du féminin contre celle du masculin.

Ce n’est même pas exactement le féminin comme surface qui s’oppose au masculin comme profondeur, c’est le féminin comme indistinction de la surface et de la profondeur. Ou comme indifférence entre l’authentique et l’artificiel. Ce que disait Joan Rivière dans « La Féminité comme mascarade » (La Psychanalyse n° 7), proposition fondamentale – et qui enferme en elle toute séduction : « Que la féminité soit authentique ou superficielle, c’est fondamentalement la même chose. »

Ceci ne peut être dit que du féminin. Le masculin, lui, connaît une discrimination sûre et un critère absolu de véracité. Le masculin est certain, le féminin est insoluble.

Or cette proposition concernant le féminin, que la distinction même de l’authentique et de l’artifice y soit sans fondement, est étrangement aussi celle qui définit l’espace de la simulation : là non plus il n’y a pas de distinction possible entre le réel et les modèles, il n’est d’autre réel que celui sécrété par les modèles de simulation, comme il n’est d’autre féminité que celle des apparences. La simulation elle aussi est insoluble.

Cette coïncidence étrange renvoie le féminin à son ambiguïté : il est en même temps un constat radical de simulation, et la seule possibilité de passer au-delà de la simulation – dans la séduction précisément.*