Séduction/Production

En réalité le porno n’est que la limite paradoxale du sexuel. Exacerbation réalistique, obsession maniaque du réel : c’est ça l’obscène, étymologiquement et dans tous les sens. Mais le sexuel lui-même n’est-il pas déjà matérialisation forcée, l’avènement de la sexualité ne fait-il pas déjà partie de la réalistique occidentale, de l’obsession propre à notre culture d’instancier et d’instrumentaliser toutes choses ?

De même qu’il est absurde de dissocier dans d’autres cultures le religieux, l’économique, le politique, le juridique, voire le social et autres fantasmagories catégorielles pour la raison qu’elles n’y ont pas lieu et que ces concepts sont autant de maladies vénériennes dont nous les infectons pour mieux les « comprendre », ainsi est-il absurde d’autonomiser le sexuel comme instance, comme donnée irréductible, voire à laquelle les autres peuvent être réduites. Il faut faire une critique de la Raison sexuelle, ou plutôt une généalogie de la Raison sexuelle comme Nietzsche a fait une généalogie de la morale, car c’est notre nouvelle morale. On pourrait dire de la sexualité comme de la mort : « Elle est un pli auquel on a accoutumé la conscience il n’y a pas si longtemps. »

Nous restons incompréhensifs et vaguement compatissants devant ces cultures pour qui l’acte sexuel n’est pas une finalité en soi, pour qui la sexualité n’a pas ce sérieux mortel d’une énergie à libérer, d’une éjaculation forcée, d’une production à tout prix, d’une comptabilité hygiénique du corps. Qui préservent de longs processus de séduction et de sensualité, où la sexualité est un service parmi d’autres, une longue procédure de dons et de contre-dons, l’acte amoureux n’étant que le terme éventuel de cette réciprocité scandée selon un rituel inéluctable. Pour nous, cela n’a plus de sens, pour nous le sexuel est devenu strictement l’actualisation d’un désir dans un plaisir – tout le reste est littérature. Extraordinaire cristallisation sur la fonction orgastique, et plus généralement sur la fonction énergétique.

Nous sommes une culture de l’éjaculation précoce. De plus en plus toute séduction, toute manière de séduction qui est, elle, un processus hautement ritualisé, s’efface derrière l’impératif sexuel naturalisé, derrière la réalisation immédiate et impérative d’un désir. Notre centre de gravité s’est effectivement déplacé vers une économie libidinale qui ne laisse plus place qu’à une naturalisation du désir voué soit à la pulsion, soit au fonctionnement machinique, mais surtout à l’imaginaire du refoulement et de la libération.

Désormais il est dit non plus : « Tu as une Âme et il faut la sauver », mais

« Tu as un sexe, et tu dois en trouver le bon usage »

« Tu as un inconscient, et il faut que " ça " parle »

« Tu as un corps et il faut en jouir »

« Tu as une libido, et il faut la dépenser », etc.

Cette contrainte de liquidité, de flux, de circulation accélérée du psychique, du sexuel et des corps est l’exacte réplique de celle qui régit la valeur marchande : il faut que le capital circule, qu’il n’ait plus de point fixe, que la chaîne des investissements et réinvestissements soit incessante, que la valeur irradie sans trêve – ceci est la forme de la réalisation actuelle de la valeur, et la sexualité, le modèle sexuel en est le mode d’apparition au niveau des corps.

Le sexe comme modèle prend la forme d’une entreprise individuelle fondée sur une énergie naturelle : à chacun son désir et que le meilleur l’emporte (en jouissance). C’est la forme même du capital, et c’est bien pourquoi sexualité, désir et jouissance sont des valeurs subalternes. Lorsqu’elles apparaissent, il n’y a pas si longtemps, à l’horizon de la culture occidentale, comme système de référence, c’est comme valeurs déchues, résiduelles, idéal de classes inférieures, bourgeoises puis petites-bourgeoises, par rapport aux valeurs aristocratiques de sang et de naissance, de défi et de séduction, ou aux valeurs collectives, religieuses et sacrificielles.

Le corps d’ailleurs, ce corps auquel nous nous référons sans cesse, n’a d’autre réalité que celle du modèle sexuel et productif. C’est le capital qui enfante clans le même mouvement le corps énergétique de la force de travail et celui dont nous rêvons aujourd’hui comme sanctuaire du désir et de l’inconscient, de l’énergie psychique et de la pulsion, le corps pulsionnel que hantent les processus primaires – le corps lui-même devenu processus primaire, et par là anticorps, ultime référentiel révolutionnaire. C’est dans le refoulement que s’engendrent simultanément les deux, et leur antagonisme apparent n’est qu’un effet de redoublement. Redécouvrir dans le secret des corps une énergie libidinale « déliée », qui s’opposerait à l’énergie liée des corps productifs, redécouvrir une vérité phantasmatique et pulsionnelle du corps dans le désir, ce n’est encore que déterrer la métaphore psychique du capital.

Tel est le désir, tel est l’inconscient crassier de l’économie politique, métaphore psychique du capital. Et la juridiction sexuelle est le moyen idéal, dans le prolongement fantastique de celle de la propriété privée, d’assigner à chacun la gestion d’un capital capital psychique, capital libidinal, capital sexuel, capital inconscient, dont chacun va avoir à répondre devant lui-même, sous le signe de sa propre libération.

Fantastique réduction de la séduction. La sexualité telle qu’en elle-même la révolution du désir la change, ce mode de production et de circulation des corps n’est justement devenu ce qu’il est, elle n’a pu se parler en ces termes de « rapports sexuels » qu’en oubliant toute forme de séduction – de même que le social ne peut se parler en termes de « rapports » ou de « relations sociales » que lorsqu’il a perdu toute substance symbolique.

Partout où le sexe s’érige en fonction, en instance autonome, c’est qu’il a liquidé la séduction. Aujourd’hui encore il n’advient la plupart du temps qu’en lieu et place de la séduction manquante, ou comme résidu et mise en scène de la séduction ratée. C’est alors la freine absente de la séduction qui est hallucinée sexuellement – sous forme de désir. C’est dans cette liquidation du processus de séduction que prend force la théorie moderne du désir.

En place d’une forme séductive, c’est désormais le procès d’une forme productive, d’une économie » du sexe : rétrospective d’une pulsion, hallucination d’un stock d’énergie sexuelle, d’un inconscient où s’inscrivent le refoulement et les frayages du désir : tout ceci, et le psychique en général, résultent de la forme sexuelle autonomisée – comme jadis la nature et l’économique furent le précipité de la forme autonomisée de la production. Nature et désir, tous cieux idéalisés, se succèdent dans les schémas progressifs de libération, celle des forces productives jadis, celle aujourd’hui du corps et du sexe.

Naissance du sexuel, de la parole sexuelle, comme il y a eu naissance de la clinique, du regard clinique – là où II n’y avait rien auparavant, sinon des formes incontrôlées, insensées, instables, ou bien hautement ritualisées. Où il n’y avait donc pas non plus de refoulement, ce leitmotiv que nous faisons peser sur toutes les sociétés antérieures plus encore que sur la nôtre : nous les condamnons comme primitives du point de vue technologique, mais foncièrement aussi du point de vue sexuel et psychique, puisqu’elles ne concevaient ni le sexuel ni l’inconscient. La psychanalyse heureusement est venue lever cette hypothèque, elle a dit ce qui était caché, incroyable racisme de la vérité, racisme évangélique de la Parole et de son avènement.

Nous faisons comme si le sexuel était refoulé là où il n’apparaît pas pour lui-même, c’est notre façon de le sauver. Mais parler de sexualité refoulée sublimée, dans les sociétés primitives, féodales, etc., parler tout simplement de « sexualité » et d’inconscient dans ce cas est le signe d’une profonde bêtise. Il n’est même pas sûr que cette clef soit la meilleure pour notre société non plus. Sur cette base, celle d’une remise en cause de l’hypothèse même de la sexualité, d’une remise en cause du sexe et du désir comme instance spécifique, il est possible de rejoindre Foucault lorsqu’il dit (mais pas pour les mêmes raisons) qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu de refoulement dans notre culture non plus.

La sexualité telle qu’on nous la raconte, telle qu’elle se parle, n’est sans doute, comme l’économie politique, qu’un montage, un simulacre qu’ont toujours traversé, déjoué, dépassé les pratiques, comme n’importe quel système. La cohérence et la transparence de l’homo sexualis n’a jamais existé davantage que celle de l’homo œconomicus.

C’est un long processus qui fonde simultanément le psychique et le sexuel, qui fonde « autre scène », celle du phantasme et de l’inconscient, en même temps que l’énergie qui va s’y produire – énergie psychique qui n’est qu’un effet direct de l’hallucination scénique du refoulement, énergie hallucinée comme substance sexuelle, et qui va se métaphoriser, se métonymiser selon les diverses instances topiques, économiques, etc., selon toutes les modalités du refoulement secondaire, tertiaire – admirable édifice de la psychanalyse, la plus belle hallucination de l’arrière-monde, dirait Nietzsche. Extraordinaire efficacité de ce modèle de simulation énergétique et scénique – extraordinaire psychodrame théorique, cette mise en scène de la psyché, ce scénario du sexe comme d’une instance, d’une réalité indépassable (comme d’autres ont hypostasié la production). Qu’importe d’ailleurs que l’économique, le biologique ou le psychique fasse les frais de la mise en scène – qu’importe la « scène » ou « l’autre scène » : c’est tout le scénario de la sexualité (et de la psychanalyse) comme modèle de simulation qui est à remettre en cause.

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Il est vrai que le sexuel, dans notre culture, a triomphé de la séduction, et se l’est annexé comme forme subalterne. Notre vision instrumentale a tout inversé. Car, dans l’ordre symbolique, c’est la séduction qui est là d’abord, et le sexe n’advient que par surcroît. Il en est du sexe comme de la guérison dans la cure analytique, ou de l’accouchement dans le récit de Lévi-Strauss : il advient en plus, sans relation de cause à effet – c’est tout le secret de l'« efficacité symbolique » : l’opération du monde résulte d’une séduction mentale – ainsi le boucher de Tchouang-Tseu et son intelligence de la structure interstitielle du bœuf, qui lui permet de la décrire sans jamais user le fil du couteau : sorte de résolution symbolique qui entraîne par surcroît une fin pratique.

La séduction opère elle aussi sur ce mode d’une articulation symbolique, d’une affinité duelle avec la structure de l’autre – le sexe peut en résulter par surcroît mais non nécessairement. Elle serait plutôt un défi à l’existence même de l’ordre sexuel. Et si notre « libération » a semblé renverser les termes et constituer un défi victorieux à l’ordre de la séduction, il n’est pas sûr que ce triomphe ne soit pas superficiel. La question de la supériorité profonde des logiques rituelles de défi et de séduction sur les logiques économiques du sexe et de la production reste entière.

Car toutes les libérations et les révolutions sont fragiles, et la séduction est inéluctable. C’est elle qui les guette – séduites qu’elles sont, malgré elles, par l’immense processus d’échec qui les détourne de leur vérité – c’est elle encore qui les guette jusque dans leur triomphe. Ainsi même le discours sexuel est continuellement menacé de dire autre chose que ce qu’il dit.

Dans un filin américain : un mec drague une fille, prudemment, avec des formes. La fille rétorque, agressive : « What do you want ? Do you want to jump me ? Then, change your approach ! Say : I want ta jump you ! » Et le mec, gêné « Yes, I want to jump you. » « Then, go fuck yourself ! » Et plus tard lorsqu’il la reconduit en voiture : « I make coffee, and then you can jump me », etc. En fait, ce discours cynique, qui se veut objectif, fonctionnel, anatomique et sans nuances, n’est qu’un jeu. Jeu, défi, provocation passent en filigrane. Sa brutalité même est riche d’inflexions amoureuses et de complicité. C’est une nouvelle manière de séduction.

Ou encore cette histoire, tirée du Bal des Schizos, de Philip Dick :

« Emmène-moi dans ta chambre, et baise-moi. » « Il y a dans ton vocabulaire quelque chose d’indéfinissable et qui laisse à désirer. »

On peut l’entendre comme : Ta proposition est inacceptable, il y manque la poésie du désir, elle est trop directe. Mais dans un sens le texte dit le contraire : que la proposition a quelque chose d' « indéfinissable » et qui par là ouvre la voie au désir. L’invite sexuelle directe est trop directe justement pour être vraie, et du coup elle renvoie à autre chose.

La première version déplore l’obscénité de ce discours. La seconde est plus subtile : elle sait déceler le détour de l’obscénité, l’obscénité comme parure séductrice, et donc comme allusion <c indéfinissable » au désir, l’obscénité trop brutale pour être vraie, trop impolie pour être malhonnête, – l’obscénité comme défi, et donc de nouveau comme séduction.

C’est qu’au fond la pure demande sexuelle, l’énoncé pur du sexe sont impossibles. On ne se libère pas de la séduction, et le discours anti-séduction est la dernière métamorphose du discours de séduction.

Le pur discours de la demande sexuelle est non seulement une absurdité par rapport à la complexité des relations affectives, – tout simplement il n’existe pas. Leurre de croire en la réalité du sexe et en la possibilité de le dire sans autre forme de procès, leurre de tout discours qui croit à la transparence – c’est aussi celui du discours fonctionnel, du discours scientifique, de tout discours de vérité : il est heureusement continuellement miné, dévoré, détruit, ou plutôt circonvenu, détourné, séduit. Subrepticement il se retourne contre lui-même, subrepticement un autre jeu, un autre enjeu viennent le dissoudre.

Bien sûr le porno, bien sûr la tractation sexuelle n’exercent aucune séduction. Ils sont abjects comme la nudité, abjects comme la vérité. Tout cela est la forme désenchantée du corps, comme le sexe est la forme abolie et désenchantée de la séduction, comme la valeur d’usage est la forme désenchantée des objets, comme le réel en général est la forme abolie et désenchantée du monde.

Mais aussi jamais la nudité n’abolira la séduction, car elle redevient instantanément autre chose, la parure hystérique d’un autre jeu, qui la dépasse. Il n’y a jamais de degré zéro, de référence objective, de neutralité, niais toujours et encore des enjeux. Tous nos signes semblent concourir aujourd’hui, comme Le corps dans la nudité, comme le sens dans la vérité, à une objectivité définitive, forme entropique et métastable du neutre – qu’en est-il d’autre du corps nu, idéal-typique, des vacances, livré au soleil lui-même hygiénique et neutralisé, avec sa parodie luciférienne de bronzage – et pourtant y jamais un arrêt des signes sur un point zéro du réel et du neutre, n’y a-t-il pas toujours réversion du neutre lui-même dans une nouvelle spirale d’enjeux, de séduction et de mort ?

Quelle séduction se cachait dans le sexe ? Quelle autre séduction, quel défi se cachent dans l’abolition des enjeux sexuels ? (même question sur un autre plan : quelle fascination, quel défi se cachent dans les masses, dans l’abolition de l’enjeu du social ?).

Toute description des systèmes désenchantés, toute hypothèse même sur le désenchantement des systèmes, sur l’irruption de la simulation, de la dissuasion, sur l’abolition des processus symboliques et la mort des référentiels, est peut-être fausse. Le neutre n’est jamais neutre. Il est ressaisi par la fascination. Mais redevient-il objet de séduction ?

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Les logiques séductrices et agonistiques, les logiques rituelles sont plus fortes que le sexe. Pas plus que le pouvoir, le sexe n’est jamais le fin mol de l’histoire. Ainsi dans l’Empire des Sens, film dont le contenu est d’un bout à l’autre l’acte sexuel, la jouissance, dans son obstination, est ressaisie par une logique d’un autre ordre. Sexuellement parlant, le filin est inintelligible, car la jouissance bien entendu mène à tout sauf à la mort. Or la folie qui s’empare du couple (ce n’est une folie que pour nous, en réalité c’est une logique rigoureuse) le mène aux extrémités où le sens n’est plus le sens, où l’exercice des sens n’a plus rien de sensuel. Il n’est pas non plus mystique ou métaphysique. C’est la logique du défi, dont l’impulsion naît d’une surenchère entre les partenaires. Plus précisément la péripétie essentielle est le passage d’une logique du plaisir, qui est celle du début, et où l’homme mène le jeu, à une logique du défi et de la mort, qui se fait sous l’impulsion de la femme – laquelle devient maîtresse du jeu, alors qu’elle n’était au début qu’objet du sexe. C’est par le féminin que s’opère le renversement de la valeur/sexe vers une logique séductrice et agonistique.

Rien là d’une perversion ou d’une pulsion morbide, ni d’une « affinité » d’Eros et de Thanatos ou d’une ambivalence du désir, ni de quelque interprétation venue de nos confins psycho-sexuels. Il ne s’agit pas de sexe ni d’inconscient. L’acte sexuel est vu comme un acte rituel, cérémoniel ou guerrier, dont la mort est le dénouement obligé (comme dans les tragédies antiques sur le thème incestueux), la forme emblématique de l’accomplissement du défi.

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Ainsi l’obscène peut séduire, le sexe et le plaisir peuvent séduire. Même les figures les plus anti-séductrices peuvent redevenir figures de séduction (on a dit du discours féministe qu’il retrouvait, au-delà de son inséduction totale, une sorte de séduction homosexuelle). Il suffit qu’elles passent au-delà de leur vérité, dans une configuration réversible qui est aussi celle de leur mort. Il en est de même de cette figure par excellence de l’antiséduction qu’est le pouvoir.

Le pouvoir séduit. Mais pas au sens vulgaire d’un désir des masses, d’un désir complice (tautologie qui revient à fonder la séduction dans le désir des autres) – non : il séduit par cette réversibilité qui le hante, et sur laquelle s’institue un cycle minimal. Pas plus de dominants et de dominés que de victimes et de bourreaux (« exploiteurs » et « exploités », ça, ça existe, bien séparés, de part et d’autre, parce qu’il n’y a pas de réversibilité dans la production mais justement : rien d’essentiel ne se passe à ce niveau-là). Pas de positions séparées : le pouvoir s’accomplit selon une relation duelle, où il jette à la société un défi, et où il est mis au défi d’exister. S’il ne peut s' « échanger » selon ce cycle minimal de séduction, de défi et de ruse, il disparaît tout simplement.

Au fond, le pouvoir n’existe pas : jamais n’existe l’unilatéralité d’un rapport de forces sur quoi s’instituerait une « structure » de pouvoir, une « réalité » du pouvoir et de son mouvement perpétuel. Ça, c’est le rêve du pouvoir tel qu’il nous est imposé par la raison. Mais rien ne se veut ainsi, tout cherche sa propre mort, y compris le pouvoir. Ou plutôt tout veut s’échanger, se réversibiliser, s’abolir dans un cycle (c’est pourquoi en effet il n’y a ni refoulement ni inconscient, car la réversibilité est toujours déjà là). Cela seul séduit profondément. Le pouvoir n’est séduisant que lorsqu’il redevient une sorte de défi pour lui-même, sinon il n’est qu’un exercice et ne satisfait qu’une logique hégémonique de la raison.

La séduction est plus forte que le pouvoir, parce qu’elle est un processus réversible et mortel, alors que le pouvoir se veut irréversible comme la valeur, cumulatif et immortel comme elle, Il partage toutes les illusions du réel et de la production, il se veut de l’ordre du réel et bascule ainsi dans l’imaginaire et la superstition de lui-même (avec l’aide des théories qui l’analysent, fût-ce pour le contester). La séduction, elle, n’est pas de l’ordre du réel. Elle n’est jamais de l’ordre de la force ni du rapport de forces. Mais précisément pour cela, c’est elle qui enveloppe tout le procès réel du pouvoir, comme tout l’ordre réel de la production, de cette réversibilité et désaccumulation incessantes – sans lesquelles il n’y aurait ni pouvoir, ni production.

C’est le vide qu’il y a derrière le pouvoir, ou au cœur même du pouvoir, au cœur de la production, c’est ce vide qui leur donne aujourd’hui une dernière lueur de réalité. Sans ce qui les réversibilise, les annule, les séduit, ils n’eussent même jamais pris force de réalité.

D’ailleurs le réel n’a jamais intéressé personne. Il est le lieu du désenchantement, le lieu d’un simulacre d’accumulation contre la mort. Rien de pire. Ce qui parfois le rend fascinant, rend la vérité fascinante, c’est la catastrophe imaginaire qu’il y a derrière. Croyez-vous que le pouvoir, l’économie, le sexe, tous ces grands trucs réels eussent tenu un seul instant sans la fascination qui les supporte, et qui leur vient justement du miroir inverse où ils se réfléchissent, de leur réversion continue, de la jouissance sensible et imminente de leur catastrophe ?

Particulièrement aujourd’hui le réel n’est plus que stockage de matière morte, de corps morts, de langage mort – sédimentation résiduelle. Encore aujourd’hui l’évaluation du stock de réel (la complainte écologique parle des énergies matérielles, mais elle cache que ce qui disparaît à l’horizon de l’espèce, c’est l’énergie du réel, la réalité du réel et la possibilité d’une gestion quelconque, capitaliste ou révolutionnaire, du réel) nous sécurise : si l’horizon de la production tend à s’évanouir, celui de la parole, du sexe, du désir peut encore prendre la relève. Libérer, jouir, donner la parole aux autres, la prendre – c’est du réel, ça, c’est de la substance, c’est du stock en perspective. Donc, du pouvoir.

Malheureusement non. C’est-à-dire : pas pour longtemps. Ça se dévore au fur et à mesure. On veut faire du sexe, comme du pouvoir, une instance irréversible, du désir une énergie irréversible (un stock d’énergie, est-il besoin de le dire, le désir n’est jamais loin du capital). Car nous n’accordons de sens, selon notre imaginaire, qu’à ce qui est irréversible : accumulation, progrès, croissance, production. La valeur, l’énergie, le désir sont des processus irréversibles – c’est le sens même de leur libération. (Injectez la moindre dose de réversibilité dans nos dispositifs économiques, politiques, institutionnels, sexuels, et tout s’effondre immédiatement.) C’est ce qui assure aujourd’hui à la sexualité cette autorité mythique sur les corps et les cœurs. Mais c’est aussi ce qui fait sa fragilité, comme de tout l’édifice de la production.

La séduction est plus forte que la production. Elle est plus forte que la sexualité, avec laquelle il ne faut jamais la confondre. Elle n’est pas un processus interne à la sexualité, cc à quoi on la ravale généralement. Elle est un processus circulaire, réversible, de défi, de surenchère et de mort. C’est le sexuel au contraire qui en est la forme réduite, circonscrite en termes énergétiques de désir.

L’intrication du procès de séduction dans le procès de production et de pouvoir, l’irruption d’un minimum de réversibilité dans tout processus irréversible, qui le ruine et le démantèle en secret, tout en assurant ce continuum minimal de jouissance qui le traverse, sans quoi il ne serait rien, voilà ce qu’il faut analyser. En sachant que partout et toujours la production cherche à exterminer la séduction pour s’implanter sur la seule économie des rapports de forces – que partout le sexe, la production du sexe cherche à exterminer la séduction pour s’implanter sur la seule économie des rapports de désir.

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C’est pourquoi il faut retourner entièrement, tout en en acceptant l’hypothèse, ce que décrit Foucault dans la Volonté de Savoir. Car Foucault n’a d’yeux que pour la production du sexe comme discours, il est fasciné par le déploiement irréversible et la saturation interstitielle d’un champ de parole, qui est en même temps l’institution d’un champ de pouvoir, culminant dans celui du savoir qui le réfléchit (ou qui l’invente). Mais où le pouvoir puise-t-il cette fonctionnalité somnambulique, cette vocation irrésistible à saturer l’espace ? S’il n’existe ni socialité ni sexualité que défrichées et mises en scène par le pouvoir, peut-être n’existe-t-il aussi de pouvoir que défriché et mis en scène par le savoir (la théorie) – auquel cas il convient de mettre en simulation tout l’ensemble, et d’inverser ce miroir trop parfait, même si les « effets de vérité » qu’il produit sont merveilleusement déchiffrables.

Et d’ailleurs : cette équation du pouvoir et du savoir, cette coïncidence de leurs dispositifs qui semble nous régir dans un champ tout entier balayé par elle, cette conjonction qui nous est donnée par Foucault comme pleine et opérationnelle, n’est peut-être que celle de deux astres morts, dont les derniers reflets s’éclairent l’un l’autre parce qu’ils ont perdu leur rayonnement propre ? Dans leur phase spécifique, originale, le pouvoir et le savoir se sont opposés, parfois violemment (ainsi d’ailleurs que le sexe et le pouvoir). S’ils se confondent aujourd’hui, n’est-ce pas sur la base d’une exténuation progressive de leur principe de réalité, de leurs caractères distinctifs, de leur énergie propre ? Leur conjonction annoncerait alors non pas une positivité redoublée, mais une indifférenciation jumelle, au terme de laquelle seuls leurs fantômes viendraient se mêler et nous hanter.

Derrière cette stase apparente du pouvoir et du savoir, qui semble planer et sourdre de partout, il n’y aurait au fond que des métastases du pouvoir, des proliférations cancéreuses d’une structure désormais affolée et désorganisée, et si le pouvoir se généralise et peut être détecté aujourd’hui à tous les niveaux (le pouvoir « moléculaire »), s’il devient un cancer au sens où ses cellules prolifèrent dans toutes les directions sans plus obéir au bon vieux « code génétique » du politique, c’est qu’il est lui-même atteint de cancer et en pleine décomposition. Ou encore qu’il est affligé d’hyperréalité et que c’est en pleine crise de simulation (de prolifération cancéreuse des seuls signes du pouvoir) qu’il atteint à cette diffusion généralisée et à cette saturation. Son opérationnalité somnambulique.

Il faut donc faire toujours et partout le pari de la simulation, prendre le revers des signes, qui, bien sûr, pris de face et de bonne foi, nous conduisent toujours à la réalité et à l’évidence du pouvoir, De même qu’ils nous conduisent à la réalité et à l’évidence du sexe et de la production. C’est ce positivisme qu’il faut prendre à revers, et c’est à cette réversion du pouvoir dans la simulation qu’il faut s’attacher. Le pouvoir lui-même ne fera jamais cette hypothèse, et il faut reprocher au texte de Foucault de ne pas la faire non plus, en quoi il renoue avec le leurre du pouvoir.

Il faut poser à l’ensemble, obsédé par le plein du pouvoir et le plein du sexe, la question du vide – obsédé par le pouvoir comme expansion et investissement continu, lui poser la question de la réversion de ces espaces réversion de l’espace du pouvoir, réversion de l’espace et de la parole sexuelle – fasciné qu’il est par la production, lui poser la question de la séduction.