12. Les états-limites et leurs aménagements

J. Bergeret

Leur existence

Les appellations de « cas-limites », « états-limites » ou de « borderlines » correspondent aux mêmes entités morbides. Le terme de « borderlines » fut employé pour la première fois par V. W. Eisenstein en 1949, mais l’évidence de tableaux cliniques ne correspondant ni à la lignée psychotique classique, ni à la lignée névrotique classique était apparue bien avant cette date aux psychiatres ; dès 1883 avec les « formes atténuées de Schizophrénie » de Kraepelin et 1885 avec l’Héboïdophrénie de Kahlbaum.

On a compté plus de quarante termes utilisés pour désigner des formes pathologiques mal répertoriées et en marge autant des états névrotiques que des états psychotiques. Certains termes (« personnalités psychopathiques », « personnalités as if », « personnalités perverses », etc.) mettent l’accent sur la notion de « personnalité », incontestablement pour marquer une différence avec la notion de « structure », ou bien insistent sur l’aspect « caractériel » de ces patients. Une autre tendance se réfère essentiellement à une position « para-schizophrénique » (Schizomanie, Schizoïdie, Schizothymie, Schizose, Schizophrénie pseudo-névrotique, apsychotique, larvée, mitis, latente, bénigne, ambulatoire, simple, etc.) ; c’est la catégorie la plus féconde en adjectifs variés et imprécis situant nos entités à côté de la schizophrénie. Une tendance plus récente décrit aussi des syndromes atypiques pouvant survenir avant une éclosion psychotique proprement dite. On se réfère déjà à la notion de prépsychose mais dans un sens équivoque qui recouvrirait à la fois de véritables structures psychotiques non décompensées et d’autres organisations non psychotiques mais pouvant éventuellement évoluer vers une psychose vraie ; d’où une incontestable confusion.

S. Freud est parti de sa définition du conflit névrotique (« Psychonévroses de transfert ») pour établir peu à peu des distinctions entre les différentes catégories non névrotiques. L’introduction du concept de Narcissisme, la mise en relief du rôle de l’Idéal du Moi, la description du choix d’objet anaclitique, la découverte du rôle joué par les frustrations affectives de l’enfant amènent S. Freud à reconnaître en 1931 l’existence d’un type libidinal « narcissique » sans Surmoi complètement constitué, où l’essentiel du conflit post-œdipien ne se situe pas dans une opposition entre le Moi et le Surmoi, de même qu’il avait dépeint en 1924 une déformation du Moi se présentant comme intermédiaire, justement, entre l’éclatement psychotique et le conflit névrotique. Les derniers travaux de S. Freud décrivent le clivage et le déni et font allusion justement à un type « narcissique » de personnalité auquel nous ne cesserons de nous référer.

Du côté des névroses, les post-freudiens ont décrit de plus en plus de « personnalités » ou de « caractères » ne cadrant plus tellement avec les critères classiques et œdipiens de la névrose. La ligne générale des travaux de M. Klein et de ses élèves se montre caractéristique à ce point de vue. M. Bouvet, de son côté, a développé la notion d’une relation d’objet « prégénitale » très distincte de la relation d’objet psychotique mais fort différente aussi de la relation d’objet du névrotique car les références à l’Œdipe demeurent bien fragmentaires ou occasionnelles. Dans les descriptions, pourtant si vraies cliniquement, de M. Bouvet, la triangulation œdipienne ne peut pas arriver à jouer le rôle d’un véritable organisateur comme c’est le cas dans la névrose.

Il en est de même des recherches en tous sens portant sur la pathologie du caractère, sur les comportements pervers, sur la dépression, sur le fonctionnement mental des malades psychosomatiques. On peut citer aussi les travaux de R. Spitz sur la dépression anaclitique, de G. Gueix sur les « névroses d’abandon » et l’évolution des enfants « symbiotiques » décrite par M. Mahler.

Du côté des psychoses, les auteurs insistent essentiellement, à l’heure actuelle sur le conflit entre le Ça et la réalité, sur le refoulement de la réalité objective et sur la reconstruction d’une néoréalité subjective. L’éclatement fragmentaire du Moi, achevé ou non, mais inscrit dans la psychose, permet d’éliminer de cette catégorie des entités voisines dans lesquelles le Moi se défend par le dédoublement des imagos et déni mais sans dédoublement vrai du Moi, sans fragmentation, réalisée ou potentielle, en îlots multiples et épars. La notion de prépsychose elle-même semble se préciser dans le sens d’un état antérieur à l’explosion du Moi en ses divers morceaux, mais déjà dans la ligne de cette fragmentation préalablement inscrite dans le Moi lui-même dès qu’il s’agit d’une véritable structure psychotique.

Les états-limites se trouvent ainsi de plus en plus cernés économiquement comme des organisations autonomes et distinctes à la fois des névroses et des psychoses.

Point de vue génétique

Nous avons développé au chapitre concernant la notion de « structure » les confusions possibles concernant les adjectifs « névrotiques » et « psychotiques » et nous avons précisé ce qui caractérisait la fixité, la stabilité et l’originalité des deux seules structures authentiques : la structure psychotique d’une part, la structure névrotique de l’autre (voir chapitre 9).

Dans une première étape, les états initiaux du Moi du petit enfant, après sa distinction du non-Moi, demeureraient encore plus ou moins indifférenciés, sans structure stable. Dans une seconde étape, il y aurait ensuite des états où les lignes de force déterminées par les conflits, les frustrations, les effets des pulsions et de la réalité, les défenses du Moi et ses réactions aux poussées internes et externes, commenceraient à s’orienter vers la constitution d’une structure authentique. Dans une troisième étape, on aboutirait enfin à une véritable structure (décompensée ou non). À ce moment-là, de même que dans la cristallisation d’une substance minérale, les lignes de clivage se trouveraient solidement et définitivement constituées et ne pourraient plus varier.

De même que lorsqu’un cristal minéral se brise, il ne peut le faire que selon les lignes de forces préétablies, de la même façon quand une structure névrotique se décompense, elle ne peut donner naissance qu’à une névrose et quand une structure psychotique se décompense cela ne peut donner lieu qu’à une psychose. Il n’y a pas de communication possible entre la lignée névrotique et la lignée psychotique une fois la structuration véritablement achevée, autrement dit après la troisième étape décrite plus haut.

Situation nosologique

Par rapport à de telles définitions qui constituent pour nous des points fixes, les états-limites se situent à la fois entre la structure névrotique et la structure psychotique mais au niveau de la première et de la deuxième étape seulement de l’organisation du Moi, telle que nous venons de la définir plus haut, c’est-à-dire avant qu’il y ait déjà constitution d’une structure au sens véritable et table et figé du terme (figure 2).

Lignée psychotique48

Elle est considérée par les auteurs contemporains comme marquée, à son point de départ, par des traumatismes ou des frustrations graves de la période fœtale ; le « Soi » en cours de formation ayant été amené à établir, à cette période, de tenaces fixations à des arrêts du développement affectif et relationnel, de même que des déformations durables sur lesquelles se produiront les régressions ultérieures au cours de l’enfance, de l’adolescence (principalement) et de l’ensemble de la vie du sujet. De telles perturbations initiales se compliquent pendant la période orale ainsi qu’au premier sous-stade anal (dit « sadique »). Une telle ébauche d’organisation subirait un silence évolutif pendant la période de latence et l’adolescence qui survient ensuite amènerait les bouleversements considérables que l’on sait sur le plan structurel et, à ce moment-là, tout pourrait à nouveau être mis en question : le sujet garderait encore une petite chance de voir l’axe d’évolution de son Moi quitter la lignée psychotique, pas encore complètement fixée, et aller figer sa progression ultérieure dans le cadre d’une structure névrotique, à ce moment, définitive, et pouvant, en cas de maladie, donner naissance à une névrose classique de type hystérique ou obsessionnel.

Cependant, au moment de l’adolescence, dans l’immense majorité des cas, un Moi préorganisé psychotiquement va tout simplement poursuivre son évolution au sein de la lignée psychotique dans laquelle il se trouve déjà suffisamment engagé ; il s’organisera ensuite, de façon définitive, sous forme de structure psychotique véritable et stable. Il ne sera plus possible de revenir là-dessus ultérieurement : si le sujet tombe malade, si « le cristal se casse » à la suite d’un accident intérieur ou extérieur, nous ne pourrons voir éclore qu’une psychose sous des formes variées certes, mais sans autre possibilité pathologique.

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Lignée névrotique

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Elle poursuit (figure 3) quant à elle une évolution assez banale jusqu’au moment du conflit œdipien, c’est-à-dire, chez le garçon, la période correspondant à la fin du stade anal (phase anale de rétention) et au stade phallique. Si, par suite du

conflit œdipien et de ses avatars, il existe de trop fortes fixations ou des régressions trop importantes à ces deux stades, le Moi va se préorganiser selon un système relationnel et défensif de mode névrotique. De même que pour la lignée psychotique, la période de latence va opérer ici un arrêt de l’évolution structurelle, alors qu’au contraire l’arrivée dans l’adolescence déclenchera des bouleversements structuraux identiques à ceux qui étaient décrits plus haut au sujet de la lignée psychotique. Si, à ce moment, les conflits internes et externes s’avèrent trop intenses, le Moi peut être amené à se détériorer davantage, à recourir à des systèmes défensifs et relationnels plus archaïques dépassant la simple économie pulsions-Surmoi au profit d’une mise en question plus ou moins sérieuse de la réalité et nous repassons ainsi dans la lignée précédente conduisant à une évolution dans le sens d’une structure psychotique définitive. Cependant, dans la majorité des cas, le Moi névrotiquement préorganisé demeure dans le cadre névrotique et tend à s’organiser de façon définitive selon la ligne de structuration névrotique. Cette organisation ne pourra plus varier par la suite et si un sujet de cette lignée tombe malade, il ne pourra faire qu’une des formes habituelles de névroses : hystérie d’angoisse ou de conversion ou bien névrose obsessionnelle, seulement.

Aménagement limite

Mais le problème reste posé sur le sens de l’espace vide laissé entre les deux lignées structurelles névrotique et psychotique. C’est un domaine beaucoup moins rigide, beaucoup moins solide structurellement et beaucoup moins définitif, beaucoup plus mobile aussi, le domaine des états-limites et de leurs divers aménagements plus ou moins bien réussis.

On rencontre en effet très couramment en clinique quotidienne des patients dont le Moi a dépassé, sans trop d’encombres, le moment où les frustrations du premier âge auraient pu opérer des fixations pré psychotiques tenaces et fâcheuses et qui n’ont pas, non plus, dans leur évolution ultérieure régressé à de telles fixations. Cependant au moment où s’engageait pour eux l’évolution œdipienne normale, ces sujets ont subi un traumatisme psychique important.

Ce traumatisme doit être pris au sens affectif du terme, c’est-à-dire qu’il correspond à un émoi pulsionnel survenu dans un état du Moi encore trop inorganisé et trop immature sur le plan de l’équipement, de l’adaptation et des défenses : par exemple une tentative de séduction sexuelle quelconque de la part d’un adulte. C’est entre autres le cas de « l’homme aux loups ». Autrement dit, l’enfant est entré, à ce moment-là, trop précocement, trop brutalement et trop massivement en contact avec des données œdipiennes. Cet émoi génital précoce constitue un véritable traumatisme affectif à lui tout seul, car il ne peut être reçu par l’enfant selon un mode perceptif et relationnel, objectal achevé et génital. Le Moi ne peut alors que chercher à intègrer cette expérience anticipée aux autres expériences du moment, il range cette perception du côté des frustrations et des menaces pour son intégrité narcissique. Un tel sujet n’aura pas de possibilité de négocier cette perception dans le contexte d’une économie triangulaire et génitale comme pourrait le faire, un peu plus tard et mieux équipé, une structure névrotique. En particulier il lui sera impossible de s’appuyer sur l’amour du père pour supporter des sentiments éventuellement hostiles envers la mère et inversement. Il lui sera difficile d’utiliser le refoulement pour éliminer du conscient l’excès de tension sexuelle ou agressive. Il se verra obligé de recourir à des mécanismes proches de ceux qu’emploie le psychotique : déni, identification projective, dédoublement des imagos, maniement omnipotent de l’objet.

Ce traumatisme (figure 4) jouera en quelque sorte le rôle de « premier désorganisateur » de l’évolution psychique du sujet. Il arrêtera sur-le-champ l’évolution libidinale, pourtant commencée dans des conditions normales. Cette évolution se trouvera figée d’emblée et parfois pour très longtemps, dans une sorte de « pseudo-latence » plus précoce et plus durable que la latence normale ; elle recouvre en effet ce qui aurait dû correspondre par la suite à la période de bouillonnement affectif de l’adolescence et se prolonge également souvent pendant toute une partie (voire la totalité) de l’âge adulte, dans ces sortes d’immaturités affectives charmantes et un peu inquiétantes que nous connaissons bien dans la vie courante. C’est ce que nous considérons, dans notre optique, comme le « tronc commun aménagé » de l’état-limite.

Un tel tronc commun ne peut pas être envisagé comme une véritable structure, au sens où nous l’entendons pour une structure soit psychotique, soit névrotique, c’est-à-dire en fonction des critères cliniques de fixité, de solidité dans la catégorie, de spécificité définitive de telles organisations. L’état-limite demeure dans une situation seulement « aménagée » mais non structurellement fixée. C’est un simple effort relativement instable et coûteux pour le Moi de se maintenir en dehors des deux grandes lignes de structures vraies dont l’une (la lignée psychotique) s’est trouvée dépassée et l’autre (la lignée névrotique) n’a pas pu être atteinte quant à l’évolution, tant pulsionnelle que maturative, du Moi.

Organisation économique

L’état-limite se situe avant tout comme une maladie du narcissisme. Ayant dépassé le danger de morcellement, le Moi n’a pu accéder cependant à une relation d’objet génitale, c’est-à-dire au niveau des conflits névrotiques entre le Ça et le Surmoi. La relation d’objet est demeurée centrée sur une dépendance anaclitique à l’autre. Le danger immédiat contre lequel se défend l’état-limite, c’est essentiellement la dépression.

L’angoisse du psychotique, c’est l’angoisse de morcellement ; c’est une angoisse sinistre, de désespoir, de repli et de mort. L’angoisse du névrotique c’est l’angoisse de castration ; c’est une angoisse de faute, vécue dans le présent mais centrée sur un passé qu’on devine très érotisé. L’angoisse de l’état-limite (tableau 1) c’est une angoisse de perte d’objet et de dépression qui concerne à la fois un vécu passé malheureux sur le plan plus narcissique qu’érotique et, en même temps, reste centrée sur un avenir meilleur, teintée d’espérance, de sauvetage, investie dans la relation de dépendance vis-à-vis de l’autre.

La relation d’objet psychotique demeure fusionnelle à l’objet maternel ; elle est de type narcissique intégral en ce sens qu’elle est incluse dans le narcissisme de la mère ou de son représentant ; elle conduit à l’autisme, au désinvestissement des objets de réalité et à une néoconstruction objectale. La relation d’objet névrotique suppose une triangulation connotant le conflit œdipien et nécessitant un potentiel génital suffisant. La relation d’objet de l’état-limite demeure une relation à deux, mais différente de la dyade primitive rencontrée dans les psychoses. Il s’agit d’être aimé de l’autre, le fort, le grand, en étant à la fois séparé de lui en objet distinct, et à la fois en « s’appuyant contre lui » (étymologie du terme « anacli-tisme »). Souvent c’est même des deux parents (non génitaux) dont il faut se trouver aimé à la fois et nous arrivons ainsi à une triade narcissique (B. Grunberger) souvent confondue, à tort, avec la véritable triangulation génitale œdipienne, pourtant fort différente.

 

Symptômes

Angoisse

Relation d’objet

Défenses

principales

Psychose

Dé personnalisation Délire

De

morcellement

Fusionnelle

Déni Dédoublement du Moi

Etat-limite

Dépression

De perte d’objet

Anaclitique

Dédoublement des imagos Forclusion

Névrose

Signes

obsessionnels

hystériques

De castration

Génitale

Refoulement

De nombreux auteurs (V. Eisenstein, R. Knight, W. D. Fairbain, H. Hartmann, O. Kernberg, M. Gressot, A. Green) ont décrit chez l’état-limite une division du champ relationnel en deux secteurs distincts, l’un conservant une évaluation correcte de la réalité, l’autre fonctionnant sur un mode moins réaliste, plus idéaliste et plus « utilitaire » à la fois. Une telle division du champ des imagos ne constitue nullement un éclatement consommé (ni même commencé) du Moi, mais simplement un mode de défense contre une menace d’éclatement ainsi que S. Freud l’a lui-même défini en 1924 : pour ne pas avoir à se morceler, le Moi se déforme sans éclater pour autant et va fonctionner avec le monde extérieur en distinguant dans celui-ci deux secteurs : un secteur adaptatif et un secteur anaclitique.

Le refoulement, mécanisme de défense plus tardif et plus élaboré, joue dans les états-limites un rôle moindre que dans les névroses au profit du dédoublement des imagos, des réactions projectives, de l’évitement, de la forclusion et d’autres mécanismes accessoires qui s’avèrent tous plus archaïques, moins réussis, mais aussi moins exigeants en formations réactionnelles que le refoulement. Le besoin de séparer les objets extérieurs en rassurants d’un côté et inquiétants de l’autre nous rapproche des attitudes d’identification projective de M. Klein et de l’idéalisation prédépressive de O. Kernberg.

La régression de l’état-limite ne porte pas, comme dans les névroses, sur la simple représentation pulsionnelle mais constitue, bien plus que dans la névrose obsessionnelle, une dégradation partielle de la pulsion. C’est ce qui nous a amené à considérer que nombre de comportements phobiques où ce problème régressif particulier se trouve engagé (c’est le cas par exemple de « l’homme

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aux loups » par rapport au « petit Hans ») ne constituent pas de simples « névroses phobiques » mais doivent être rangés résolument du côté des états-limites.

La névrose classique correspond à la lignée génitale : Œdipe, pénis, Surmoi, conflits sexuels, culpabilité, angoisse de castration, symptômes, alors que l’état-limite se situe dans une suite plus élémentaire de mécanismes psychiques, une lignée narcissique et non génitale et œdipienne, la lignée : narcissisme, phallus, Idéal du Moi, blessure narcissique, angoisse de perte d’objet, dépression (B. Grunberger).

Le Surmoi classique de la névrose, héritier et successeur du complexe d’Œdipe (M. Roch) ne peut se former de façon complète chez l’état-limite puisque l’Œdipe, mal abordé, plus éludé qu’organisateur, ne peut apporter ses éléments maturatifs. Les régressions devant l’Œdipe entraînent les éléments précurseurs du Surmoi en formation vers les fixations antérieures à un Idéal du Moi puéril et gigantesque décrit par G. L. Bibring.

La constatation de leur échec dans leurs tentatives idéales n’amènera les états-limites ni à la modestie (comme chez les « normaux ») ni à la culpabilité (comme chez les névrotiques), mais à la dépression (dite improprement « névrotique ») qui demeure leur lot.

Évolutions aiguës

L’aménagement des états-limites demeure toujours assez instable. Cependant, au prix de bien des renoncements, de compromis, de déguisements, d’évitements et de ruses psychopathiques49 diverses, certains états-limites réussissent à se maintenir pendant toute leur vie dans cette situation inconfortable mais assez habilement aménagée. Il y a des patients qui ne se décompensent qu’à la période de la sénescence, à l’occasion d’un des traumatismes ou d’une des blessures narcissiques si fréquentes à cette époque. Pour d’autres, la décompensation à un moment quelconque de la vie s’effectue si brutalement qu’elle les conduit au suicide, parfois imprévu et inexplicable pour l’entourage.

À l’occasion d’un deuxième traumatisme psychique désorganisateur, survient la grande crise d’angoisse aiguë improprement appelée « névrose d’angoisse » et décrite par J. A. Gendrot et P. C. Racamier comme un état paroxystique et transitoire à la fois prépsychotique, prénévrotique et prépsychosomatique. C’est également un état de régression du Moi proche des ébauches de dépersonnalisation (M. Bouvet).

La cause extérieure (post-partum, mariage, deuil, bouleversements sociaux, accidents affectifs ou corporels) réveille par son vécu intérieur une situation narcissique prédépressive, soigneusement évitée jusque-là.

Devant un tel excès de surcharge pulsionnelle, dans une situation rappelant le premier traumatisme, l’aménagement provisoire et imparfait du Moi se trouve complètement bouleversé ; les défenses non spécifiques utilisées jusque-là se présentent comme totalement inefficaces dans leur archaïsme et leur superficialité.

On pourrait considérer cela comme une caricature de la crise d’adolescence : une crise d’adolescence tardive, intense, brutale, raccourcie, remettant en cause toute l’organisation structurelle profonde du Moi et ses aménagements antérieurs.

À partir de ce moment-là, il n’y a plus aucun aménagement médian possible : il faut trouver au plus vite un système défensif plus efficace et les trois voies psychopathologiques bien connues s’ouvriront ainsi à l’état-limite décompensé, c’est-à-dire dont l’angoisse dépressive a atteint un « point de non-retour » par rapport à l’aménagement antérieur.

■ La voie névrotique (voir figure 5) si le Surmoi se montre assez consistant pour autoriser une alliance avec la partie saine du Moi contre les pulsions du Ça. Le niveau de l’organisation œdipienne peut enfin être atteint, de force, en utilisant l’énergie accessoire du traumatisme.

■ La voie psychotique, au contraire, si les forces pulsionnelles balaient la partie du Moi jusque-là restée bien adaptée à la réalité grâce à ses défenses anciennes.

■ La voie psychosomatique si les manifestations mentales se trouvent désexualisées, désinvesties et autonomisées au profit d’une régression vers un mode à la fois somatique et psychique, mal différencié, d’excitation et d’expression.

Il est évident que ce ne sont pas là les modes habituels d’entrée dans de telles entités pathologiques, mais la clinique nous montre la réalité et la fréquence non négligeable de ces sortes d’évolution.

Il convient également de remarquer que le premier comme le deuxième traumatisme peuvent parfois se trouver remplacés par une série de « microtraumatismes » répétés et rapprochés dont la somme des effets correspond pratiquement à un traumatisme unique et plus important.

Évolutions stables

Mais, en dehors de ces accidents aigus succédant à un traumatisme tardif, l’évolution du tronc commun des états-limites se fait très souvent sans incident médical notable, vers l’un ou l’autre des deux aménagements plus stables et plus originaux dans leurs défenses qui se détacheront progressivement du tronc commun : l’aménagement caractériel et l’aménagement pervers (figure 5).

Aménagement caractériel

L’évolution se fait dans ce sens lorsque, comme l’a exposé G. Zilboorg, l’angoisse de dépression par peur de la perte de l’objet, arrivera à être rejetée vers l’extérieur et restera maintenue ainsi de façon durable par la réussite de formations réactionnelles subtiles, constamment entretenues, au prix d’une grande dépense énergétique, mais bien adaptées au réel. P. C. Racamier a décrit trois « maladies du caractère » qui correspondent à nos aménagements caractériels : la « névrose » de caractère, la « psychose » de caractère et la « perversion » de caractère. Bien que contestant vigoureusement les appellations de « névrose »,

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« psychose » ou « perversion » pour des maladies du caractère qui ne relèvent justement ni d’une structure névrotique, ni d’une structure psychotique, ni d’une structure perverse, mais, comme il y a lieu de tenir compte de la réalité des définitions actuelles, même fâcheuses, pour être sûr de parler des mêmes entités, nous nous référerons ici à ces mêmes termes sans, bien sûr, leur donner pour autant notre aval.

« Névrose » de caractère

Elle ne doit pas être confondue avec les divers caractères névrotiques. Les « caractères névrotiques »50 correspondent à ce qui perce, malgré l’adaptation à la réalité, d’une structure sous-jacente névrotique (obsessionnelle ou hystérique) non décompensée et demeurant dans le cadre de la « normalité ». La « névrose » de caractère, au contraire, correspond à un aménagement plus stable et plus sûr du tronc commun des états-limites, en direction des comportements névrotiques mais tout en demeurant toujours hors d’une structure névrotique ; autrement dit, il s’agit d’un état-limite qui recherche davantage de stabilité en « jouant à la névrose » alors qu’il n’en a pas les moyens structurels, génitaux et œdipiens. Ce n’est donc surtout pas une névrose ; s’il nous donne le change, c’est que ses efforts et ses formations réactionnelles antidépressives ont réussi. C’est une maladie de la relation avec l’objet, non un conflit entre Ça et Surmoi. La souffrance est reportée vers l’extérieur par une réussite assez notable du dédoublement des imagos décrit plus haut (partie I, chapitre 4). Le plus souvent une telle « névrose » demeure sans symptôme névrotique classique ; il existe parfois seulement des épisodes dépressifs, ou bien des symptômes apparaissent quand le traitement psychanalytique est commencé (E. Kestemberg), c’est-à-dire quand l’organisation elle-même se transforme par régression puis par découverte d’un mode relationnel jusque-là inconnu. Ce sont des sujets le plus souvent hyperactifs (avec des moments ou des risques de dépression), à la vie fantasmatique faible, manipulant essentiellement le comportement, portant des jugements moraux défensifs rigides, ne se déclarant presque jamais « malades » et encore moins anormaux, mais accusant de telles faiblesses leur entourage, voire le monde entier. Quand ils viennent consulter (rarement en dehors d’épisodes dépressifs), ils cherchent surtout à mettre en avant leur conjoint, ou leurs proches. La base pathologique, comme chez tous les états-limites, demeure l’incomplétude narcissique ; ils cherchent à la combler ici par des formations réactionnelles utilisant subtilement l’anaclitisme (sous allure de domination) et l’imitation plus que l’identification. Leur entourage souffre en général plus qu’eux-mêmes et se plaint davantage.

Un exemple différentiel assez clair nous est fourni par les deux modes de caractères oraux :

■ le caractère névrotique oral (de véritable structure névrotique mais bien adaptée au réel) se présente comme « oral satisfait » : le narcissisme est entier, les pulsions jouent assez librement ; ce sont des sujets « repus » à la bouche gourmande, à gros ventre bien souvent, manifestant bienveillance, générosité et assurance ;

■ par contre la « névrose » de caractère oral correspond à une oralité insatisfaite, ce n’est pas une névrose, les pulsions ne jouent pas librement du tout ; le narcissisme est en défaut et le sujet demeure en général maigre, la bouche sèche et contractée ; il affiche avidité, jalousie et pessimisme ; il se présente en lutte constante avec son besoin de s’occuper de lui-même et son besoin qu’on s’occupe de lui. La différence entre ces deux positions paraît évidente.

« Psychose » de caractère

Elle répond, non pas, comme dans le caractère psychotique, à une difficulté de contact avec la réalité, mais à une difficulté d’évaluation de cette réalité. Ce n’est pas, comme dans la structure psychotique, le déni d’une partie plus ou moins grande du réel qui se trouve en cause, mais, par le jeu (comme dans tout état-limite) du dédoublement des imagos, de la projection vers l’extérieur de tout élément gênant, de la distinction entre une partie « toute bonne » et une partie « toute mauvaise » du monde extérieur, le sujet en arrive non à se détacher de la présence de la réalité gênante mais à commettre des erreurs d’évaluation portant sur les côtés désagréables pour le narcissisme présentés par tels aspects objectifs de cette réalité.

Certains hommes « d’action » de toutes les époques, taxés de psychotiques par leurs adversaires et de génies par leurs adeptes, correspondent à cette catégorie. Tant qu’ils n’ont pas été soumis à des traumatismes narcissiques trop sérieux, leur sens de l’acrobatie relationnelle, leur hyperactivité (physique et psychique), leurs façons de déconcerter l’interlocuteur inaverti (car n’évaluant pas comme eux les réalités), leur besoin d’être aimés ou craints pour des motifs sans cesse nouveaux, tout cela les conduit à des situations sociales éminentes, malheureusement inégalement durables, et le plus souvent à des fins marquées par la brutalité chez les moins adaptés et par la solitude chez ceux qui l’ont été davantage.

« Perversion » de caractère

Elle correspond, par exemple, à ce qu’en termes parfois agacés on appelle le « petit paranoïaque » pour marquer l’évidence de l’aspect narcissique des agressions, souvent minimes mais sans cesse répétées, que le sujet manifeste non pour se faire directement aimer mais pour demeurer indirectement respecté. Ce qui correspond au même besoin narcissique profond. On pourrait même dire que ce sont souvent des « agressifs gentils » tant on sent qu’il n’y a pas de méchanceté foncière dans leur comportement (même insupportable) mais simplement un immense besoin de restauration phallique. Et de fait, on ne rencontre en eux, comme chez les pervers, ni souffrance ni culpabilité, mais les motifs d’un tel manque demeurent radicalement différents dans l’un ou l’autre cas51.

Le « pervers » de caractère présente comme le pervers authentique un déni très focalisé et très partiel de la réalité ; cependant son déni à lui porte non pas sur le droit de la femme d’avoir un sexe authentique bien à elle, mais sur le droit des autres à posséder un narcissisme des autres dans la mesure où il est ressenti comme barrière à l’utilisation des autres au service de son propre narcissisme exclusivement.

Aménagement pervers

L’évolution est ainsi qualifiée lorsque l’angoisse dépressive sera surtout évitée par la réussite du déni portant sur une partie seulement, très focalisée, du réel : le sexe de la femme. Cet objet partiel ne doit pas exister, en même temps que l’objet partiel phallique se trouve farouchement et complémentairement surinvesti, selon un mode narcissique.

Ceci se situe très près des psychoses, le pervers « délirant », somme toute comme un psychotique, mais exclusivement autour d’un déni sensoriel unique, dans le champ strictement limité au sexe de la femme. Le narcissisme primaire se trouve ainsi mal intégré et fixé au niveau d’un objet partiel situé entre l’autoérotisme non totalement dépassé et un stade objectal très imparfaitement atteint ; la précocité libidinale a été telle que pulsion et objet partiel se sont trouvés trop tôt liés et que l’objet total n’a pu être formé. Comme l’a montré S. Freud, une partie du Moi reconnaît la castration, mais une autre partie la nie et cette dualité coexiste toute la vie, engendrant deux séries parallèles de défenses, l’une portant sur l’intérieur du sujet (refoulement et mécanismes annexes), l’autre sur ce qui est extérieur (déni et forclusion). Et si S. Freud a pu dire que « la névrose est le négatif de la perversion » ou bien que « l’enfant est un pervers polymorphe », c’est justement en raison des fixations existant chez le pervers à la fois au niveau des tendances partielles et des zones érogènes partielles, fixations liées aux premières expériences de l’enfant et non intégrées sous le primat et la totalité du génital à cause de l’incomplétude narcissique et maturative que nous n’avons cessé de déceler dans tout le groupe des états-limites et de leurs dérivés. Avec plus d’évidence encore que dans toute autre variété de ce groupe, le Surmoi du pervers n’a pu être formé dans le sens post-œdipien du terme. Le pervers fonctionne surtout avec un Idéal du Moi : narcissique, maternel, féminin-phallique. Faute d’avoir pu réparer son narcissisme, rencontrer un objet total et élaborer des processus secondaires suffisamment efficaces, le pervers se voit obligé de prendre ses satisfactions bien incomplètes avec des objets partiels et sur des zones érogènes partielles, tout en obéissant aux impulsions impératives immédiates et sans lendemains de son processus primaire. Le pervers n’est jamais complet (F. Pasche), son pénis ne peut pas être investi ; il se réfère au phallus maternel. Le manque d’intégrité narcissique, commun à tous les états-limites, s’incarne ici dans le manque d’intégrité corporelle touchant le pénis. La relation d’objet demeure essentiellement duelle (à la mère phallique) et l’angoisse concerne la castration phallique (c’est-à-dire la dépression) et non la castration génitale névrotique.

Dans le voyeurisme névrotique, il y a recherche de l’inceste avec la mère en tant qu’épouse du père ; dans le voyeurisme pervers il s’agit d’un corps féminin impersonnel ; il n’y a ni Surmoi actif ni culpabilité mais besoin narcissique compulsif et agressif. L’obsessionnel lutte contre un désir de souiller l’objet œdipien ; le coprophile souille délibérément n’importe quel objet (en réalité partiel). L’artiste non pervers crée des images plus ou moins détaillées et variées, destinées à un nombre illimité d’autres humains ; le pervers constitue des images précises, toutes du même type, réservées à son plaisir et à celui de ses seuls semblables. Le fétichisme axé sur l’Idéal du Moi maternel s’oriente vers une limitation à l’objet partiel féminin.

L’homosexualité, comme la phobie ou le masochisme, peut se retrouver dans n’importe quelle structure : l’homosexualité psychotique se rencontre dans la paranoïa par exemple et constitue un essai de resolidification du Moi sur des positions duelles irréelles ; l’homosexualité névrotique n’est qu’une défense contre l’Œdipe positif ; quant à l’homosexualité perverse, elle concerne la relation mère-enfant aux stades préœdipiens, une recherche de la complétude narcissique par le jeu de « l’image en miroir ».

Dans toute position perverse authentique, il n’existe ni organisation vraiment délirante, ni organisation vraiment œdipienne ; tout se joue au niveau du seul déni du sexe féminin en tant que réactivant la faille phallique narcissique fondamentale ; à travers tout le vaste groupe des états-limites et de leurs dérivés, c’est le pervers qui se défend contre l’angoisse dépressive la plus sinistre, car, de ce groupe, c’est l’aménagement pervers qui s’aventure le plus loin des arrangements prudents du tronc commun vis-à-vis des pulsions sexuelles ; de plus, le pervers se risque très près de la position psychotique sans pouvoir profiter toutefois des redoutables mais solides défenses dont bénéficie cette dernière structure.

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