Préface

La psychologie pathologique doit beaucoup à la psychanalyse. On ne peut plus étudier la maladie mentale sans considérer les conduites, ni celles-ci sans tenir compte d’un point de vue dynamique : elles tendent à la réalisation d’un certain but et subissent un double système de contraintes qui tient à l’organisme lui-même nécessairement divisé dans sa quête d’un impossible achèvement et au monde environnant contrecarrant cette quête ou lui imposant ses propres voies. Pulsion et conflit apparaissent donc bien comme les notions de base indispensables à un tel point de vue.

On s’étonnera qu’il ait fallu attendre la psychanalyse pour en prendre conscience. Ces notions n’appartiennent-elles pas implicitement à la psychologie du sens commun et à ses expressions littéraires ? Elles éclairent le comportement quotidien et guident nos actions auprès d’autrui. C’est sans doute leur banalité qui a suscité le désintérêt des psychiatres. En outre, il paraissait choquant et peu vraisemblable que les principes qui guident le comportement normal puissent expliquer le pathologique, son illogisme, sa permanence.

La notion freudienne d’un inconscient dynamique permit de réduire cet écart : le comportement absurde, le symptôme ont un sens caché, donc une finalité. Cette découverte permit de tirer le parti que l’on sait de l’étude des pulsions et des conflits. Mais nombreux sont les psychiatres qui ont surtout retenu de la psychanalyse ce supplément de sens qu’elle apporte ; ils attendent du psychanalyste qu’il interprète la signification cachée du symptôme et étende ainsi le domaine de la compréhension psychologique, sans prétendre expliquer la maladie. Le succès que la psychanalyse rencontre auprès d’un large public et dans de nombreux domaines des sciences humaines ou littéraires tient en grande partie à ce pouvoir divinatoire. La science de l’inconscient fascine parce qu’elle permet de comprendre, mieux que ne le fait l’intuition du sens commun. On retient le droit d’interpréter, on l’applique à n’importe quel matériel. On oublie que l’interprétation analytique ne se justifie que par ses effets ou sa valeur prédictive et qu’il est risqué d’en étendre l’usage, hors du domaine de la cure, sans préciser le système de validation auquel on pourra se référer.

La psychopathologie psychanalytique ne coïncide pas avec cet usage généralisé de l’interprétation. Une somme d’interprétations particulières faites à propos d’un cas clinique ne constitue pas un bilan psychopathologique. Il ne suffit pas d’accumuler des hypothèses sur la signification des symptômes, des propos et des conduites. C’est plus radicalement que la psychanalyse a modifié le point de vue dynamique pour l’appliquer à la pathologie. Les mobiles humains ne se juxtaposent pas au hasard, ils s’organisent en systèmes, les conflits internes expriment l’incompatibilité entre des structures partielles de la personnalité. En outre cette organisation n’est pas donnée d’emblée, elle naît et se développe au cours de l’histoire du sujet, en fonction des conflits qui marquent nécessairement les étapes de cette histoire. Les auteurs de cet ouvrage, par le plan qu’ils ont choisi, montrent bien que ces perspectives structurales et génétiques sont fondamentales et que leur étude doit précéder celle des diverses formes d’organisations pathologiques. Ce que l’on appelle en psychanalyse métapsychologique n’offre pas seulement un modèle théorique, elle permet de construire toute une sémiologie nouvelle (formations défensives, lois du processus primaire, dérivés de l’inconscient) distincte des significations concrètes. Sa connaissance est indispensable au clinicien et son application hors du champ de la cure beaucoup plus légitime.

Il serait absurde d’opposer les deux méthodes. Que dirait-on d’un chirurgien qui refuserait tout diagnostic et toute hypothèse physiopathologique, se contentant de corriger les anomalies que le champ opératoire lui donne à voir ? Dans la cure, les références métapsychologiques s’estompent pour laisser place à l’étude des représentations particulières. Mais l’usage de ces références éclaire d’un jour nouveau l’observation clinique et certaines de ses variantes comme l’étude de la situation projective.

J. Bergeret et ses collaborateurs avaient toutes qualités pour initier le clinicien, psychiatre ou psychologue, à cette psychopathologie contemporaine. Praticiens et enseignants, ils sont depuis longtemps associés dans des tâches de recherche clinique et de formation. D’où l’unité de l’ouvrage, cet égal mérite à montrer comment les modèles théoriques permettent de dégager une sémiologie originale et une meilleure compréhension des syndromes cliniques traditionnels. L’enjeu pédagogique est d’importance : la psychopathologie psychanalytique peut encore progresser. Elle constitue un des champs féconds de la recherche en psychopathologie générale, et seuls des progrès continus en ce domaine nous garantissent contre les retours d’un empirisme à courtes vues et contre ceux du dogmatisme.

Daniel Widlöcher

Ancien Professeur des universités

Ancien Président de l’Association psychanalytique internationale