2. Aspect métapsychologique

J.-J. Boulanger

Le terme de Métapsychologie recouvre les aspects théoriques de la psychanalyse. Il fut forgé par Freud dès le début de ses travaux. Très tôt, en effet, Freud fut amené, à partir des données de son expérience, à élaborer un appareil conceptuel, constamment enrichi et remanié, qui s’avérait indispensable pour donner une structure, un cadre aux nouvelles connaissances acquises, indispensable aussi pour étayer les recherches ultérieures.

Il n’est pas douteux que, dans l’esprit de son fondateur, la métapsychologie, qui cherche à rendre compte des faits psychiques dans leur ensemble et notamment de tout leur versant inconscient, s’oppose, d’une part, à la psychologie contemporaine, qui s’intéresse uniquement aux phénomènes psychiques conscients et, d’autre part, à la métaphysique qui introduit le recours à l’irrationnel dans l’élucidation du fonctionnement mental. Il précise même, dans la Psychopathologie de la vie quotidienne : « On pourrait se donner pour tâche (…) de traduire la métaphysique en métapsychologie ». Et un exemple nous est donné qui illustre très clairement ce propos : un Romain faisant un faux pas sur le seuil de sa demeure, alors qu’il partait vers quelque importante affaire, voyait dans ce« lapsus » le signe d’un sort contraire et renonçait à son projet, en quoi il faisait bien. Mais pour arriver à cette conclusion, pour comprendre l’apparition de ce signe, de ce « symptôme », point n’est besoin d’invoquer le ciel : le faux pas reflète simplement le désir inconscient de ne pas entreprendre ladite démarche111. Et, en effet, une entreprise qui suscite un tel conflit intérieur a peu de chance d’aboutir.

Ainsi, on va rencontrer dans cette métapsychologie, les principes, les modèles théoriques, les concepts fondamentaux dont la clinique psychanalytique a besoin pour se constituer en un tout cohérent. Freud a précisé, à plusieurs reprises, ce qu’il entendait par Métapsychologie. Dans Ma Vie et la Psychanalyse, il écrit : « J’appelle ainsi un mode d’observation d’après lequel chaque processus psychique est envisagé d’après les trois coordonnées de la dynamique, de la topique, et de l’économie12. Et j’y vois le but suprême qui soit accessible à la psychologie ». Il ajoutait d’ailleurs : « De telles représentations appartiennent à la superstructure spéculative de la psychanalyse et chaque partie peut en être, sans dommages, ni regrets, sacrifiée ou remplacée par une autre aussitôt que son insuffisance est démontrée. » En fait, on verra qu’effectivement certaines théories furent ultérieurement abandonnées ; mais plus souvent, il advint que les premières formulations furent remaniées, complétées. Ainsi la « deuxième topique », la « deuxième théorie des pulsions » n’ont nullement rendu caduques les élaborations qui en avaient été apportées d’abord. Nous voudrions rapidement situer ces « coordonnées métapsychologiques ».

Les trois coordonnés métapsychologiques Point de vue dynamique

Ce point de vue amène à considérer les phénomènes psychiques comme résultant d’une composition, d’une combinaison de forces plus ou moins antagonistes. On remarque donc qu’il introduit simultanément la notion de forces qu’on retrouvera dans le point de vue économique et la notion de conflit. Historiquement, cette notion de conflit est très étroitement liée à la découverte de l’inconscient.

Reportons-nous, par exemple, à l’année 1909. Janet y publie son ouvrage sur Les Névroses qui sont pour lui des troubles ou des arrêts dans l’évolution des fonctions psychiques. Ainsi, la psychasthénie est une défaillance de la fonction du réel, de la fonction de synthèse du Moi. La même année, Freud dit qu’il explique le trouble psychique dynamiquement par le conflit de deux forces. Nous y voyons, dit-il, « le résultat d’une révolte active de deux groupements psychiques l’un contre l’autre ». C’est-à-dire l’opposition entre les forces de l’inconscient qui cherchent à se manifester et la répression du système conscient qui tend à s’opposer à cette manifestation. On peut comprendre ainsi le comportement obsessionnel, proche de la psychasthénie de Janet : la compulsion à se laver les mains plusieurs dizaines de fois par jour s’interprète comme l’effet d’un conflit entre le désir conscient de propreté (physique et morale) et le désir inconscient d’être sale, de vivre dans la saleté.

Très tôt et jusqu’à la fin de ses travaux, Freud a souhaité fonder ce conflit sur l’opposition l’une à l’autre de deux pulsions fondamentales : Libido et Intérêt du Moi ; puis : Éros et Pulsions de mort.

Mais, en considérant les faits dans une perspective plus élaborée, on verra qu’on peut entendre ce conflit comme la manifestation des dynamismes antagonistes des diverses instances de l’appareil psychique, entre elles et avec le monde extérieur (le Moi arbitrant entre Ça, Surmoi et Réalité extérieure).

Parler de composition de force amène à considérer une résultante. En métapsychologie, cette résultante s’appelle formation de compromis13. Et cette notion se retrouve aussi bien dans la formation du symptôme (l’exemple que nous venons de donner) que dans celle du rêve ou de certains traits de caractère.

Point de vue économique

Parce qu’il avait une formation de scientifique, de physiopathologiste, Freud a toujours conservé le désir d’introduire du mesurable dans la psychologie. À défaut d’atteindre ce résultat, il a toujours considéré l’énergie psychique sous un angle quantitatif. Et ce point de vue économique de la métapsychologie s’efforce d’étudier comment circule cette énergie, comment elle s’investit, se répartit entre les différentes instances, les différents objets ou les différentes représentations.

Quelques constatations cliniques simples conduisent d’ailleurs naturellement à envisager cet aspect quantitatif. Ainsi, dans l’état amoureux, il y a comme un balancement entre la surestimation de l’objet aimé et la dévalorisation du sujet soi-même. Dans un ordre d’idées tout différent, la notion de traumatisme évoque un bouleversement à l’intérieur de la personnalité suscité par des excitations quantitativement si intenses qu’elles n’ont pu être contrôlées, canalisées.

Une remarque s’impose, c’est que le point de vue économique est le prolongement logique et indispensable du point de vue dynamique. Celui-ci envisage l’aspect qualitatif, descriptif du conflit des forces en présence ; mais il est évident qu’il faut aussi faire intervenir, pour comprendre l’issue du conflit, la grandeur relative de ces forces. Ces forces, cette énergie (pulsionnelle comme nous le verrons) est parfois dénommée, pour en marquer l’aspect quantitatif, « quantum d’affect ».

Considération topique

La Métapsychologie fait intervenir cette troisième considération. En effet, la théorie amène à considérer l’appareil psychique comme l’organisation de divers systèmes, assurant respectivement des fonctions différentes. Ces systèmes ou instances, Freud les a vus d’abord comme disposés à la suite les uns des autres et formant ainsi un ensemble comparable à l’arc neurologique réflexe ; ou encore, aux diverses parties d’un appareil optique (microscope ou télescope).

Il faut souligner que si le terme de topique met l’accent sur la disposition spatiale ou quasi spatiale de ces instances, le terme d’appareil psychique, lui, met l’accent sur la notion d’un travail que ces instances effectuent sur l’énergie psychique. On peut reprendre l’image du microscope qui agit sur le faisceau lumineux, le condense, le disperse, qui peut aussi repousser certaines radiations par le moyen de filtres. En somme, l’appareil psychique agit sur l’énergie qui le traverse.

Il n’est pas inutile de relever combien ces différents points de vue, et plus spécialement les points de vue topique et économique (puisque celui-ci n’est, au fond, que le prolongement du point de vue dynamique) sont étroitement liés. On ne peut, en effet, envisager le devenir d’une quantité d’énergie sans savoir qui agit sur elle, qui s’en empare et, réciproquement, la compréhension et même la description d’un appareil conduit tout naturellement à s’intéresser à ce qu’il fait, à quoi il sert.

Après l’étude de ce « trépied » métapsychologique, nous compléterons cette approche de la théorie psychanalytique en abordant ces phénomènes psychiques fondamentaux que sont l’angoisse, le rêve et le fantasme.

Point de vue topique

Il peut être intéressant de remarquer que cette notion de topique, ou topologie, a des racines historiques diverses. Ce sont d’abord, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, tous les travaux de neurophysiologie concernant les localisations cérébrales. Notons, à ce propos, que le premier livre publié par Freud l’a été sur l’Aphasie, en 1891, travail dans lequel il critiquait d’ailleurs vivement l’étroitesse des vues topologiques pour les enrichir de considérations fonctionnelles.

D’autre part, l’existence, chez un même individu, de territoires psychiques différents et plus ou moins indépendants l’un de l’autre, est nettement suggérée par des phénomènes tels que le dédoublement de personnalité ou la suggestion post-hypnotique.

Allant plus loin encore, Breuer, qui travaillait avec Freud sur les névroses hystériques, avait émis cette idée importante que des fonctions psychiques différentes supposent des appareils également différents. Le miroir d’un télescope, disait-il, ne peut, en même temps, être une plaque photographique, c’est-à-dire que la fonction perceptive et la fonction mnésique requièrent deux systèmes distincts.

Enfin, dans un ordre d’idées un peu différent, le rêve est apparu comme la démonstration éclatante de ce que, dans des conditions normales, un domaine mental peut fonctionner avec ses lois propres, indépendamment de la conscience, au sens du champ de conscience. Et ceci nous rappelle qu’à l’origine le problème de la topique a été étroitement lié à celui de l’existence de l’inconscient.

La première topique

L’élaboration d’une conception topique de l’appareil psychique s’est faite progressivement et dès les premiers travaux de Freud sur l’hystérie, travaux à l’occasion desquels il emprunta (nous venons d’y faire allusion) certaines idées à Breuer. Ces toutes premières idées, on les trouve essentiellement dans un essai qui n’a jamais été publié de son vivant : L’esquisse d’une psychologie scientifique (1895).

Cette première théorie, très marquée par le souci d’apporter une compréhension des phénomènes psychiques cohérente avec les données histologiques et neurophysiologiques, n’a pratiquement pas laissé de traces dans les constructions ultérieures. Par la suite, Freud ne se préoccupera plus de concordance avec la neurophysiologie, ou l’anatomie, et sa théorisation, purement psychologique, ne visera qu’à la cohérence interne et à l’efficacité dans la compréhension des faits cliniques. Dans cette perspective, le premier schéma topologique de l’appareil psychique (plus brièvement nommé « la première topique ») est celui décrit dans le chapitre VII de la Science des Rêves et dans l’essai de 1915 sur l’Inconscient.

L’idée de base de cette première topique est que la seule distinction entre caractère conscient ou inconscient des phénomènes psychiques n’est conceptuellement pas satisfaisante. Pour aller plus loin dans l’élucidation du fonctionnement mental, il nous est proposé un appareil psychique composé de trois systèmes appelés :

■ Inconscient, en abrégé Ics ;

■ Préconscient, en abrégé Pcs ;

■ Conscient, en abrégé Cs.

Ce dernier système est plus volontiers appelé Perception-Conscience : Pc-Cs.

Système Pc-Cs

Bien qu’il se soit défendu de vouloir établir un parallèle avec des réalités anatomiques, Freud a situé ce système à la périphérie de l’appareil psychique, entre le monde extérieur et les systèmes mnésiques (figure 1). En effet, il est chargé d’enregistrer les informations venant de l’extérieur et de percevoir les sensations intérieures de la série plaisir-déplaisir.

Image1

Cette fonction de perception s’oppose, rappelons-le, à la fonction d’inscription : le système Pc-Cs ne conserve aucune trace durable des excitations qu’il enregistre. Parallèlement, ce système fonctionne sur un registre qualitatif, par opposition au reste de l’appareil psychique fonctionnant selon des quantités.

Outre la perception des informations sensorielles extérieures et celle des sensations endogènes, le système Cs est aussi le siège des processus de pensée, c’est-à-dire aussi bien des raisonnements que des reviviscences de souvenirs.

Nous allons y revenir à propos du préconscient. On peut noter aussi qu’il a, pour l’essentiel, le contrôle de la motilité.

Préconscient

Il est à distinguer aussi bien de l’inconscient (les) que du système perception-conscience. En fait, dans ce deuxième cas, la distinction est plus malaisée à établir. D’ailleurs, Freud les a souvent réunis pour les opposer à l’Ics. Il désigne alors l’ensemble du nom de préconscient, faisant ainsi passer au second plan le fait qu’une partie de cet ensemble soit actuellement présente dans le champ de conscience. Ce préconscient est ce qu’il appelait notre « Moi officiel », celui que nous voulons bien assumer. Il peut se définir valablement par les caractéristiques de son contenu et de son fonctionnement.

De son contenu, on peut d’abord dire que, non présent dans le champ de conscience, il est cependant accessible à la connaissance consciente. Il appartient au système des traces mnésiques et il est fait de « représentations de mots ». Par représentation, on entend ce que l’on se représente, le contenu d’une pensée, mais aussi l’élément qui représente un phénomène psychique, qui est là à sa place. Dans la théorie du fonctionnement mental, la représentation se distingue de l’affect, qui est l’énergie quantifiée attachée à chaque représentation et dont la source est pulsionnelle. Au fond, une représentation est donc une trace mnésique plus ou moins investie affectivement. La représentation de mots est une représentation verbale dont la qualité serait plutôt, selon Freud, acoustique. Elle s’oppose à la représentation de choses qui est plutôt d’ordre visuel, comme dans le rêve. Mentionnons déjà que la représentation de choses ne peut parvenir à la conscience (vigile) qu’associée à une trace verbale. Nous y reviendrons plus en détail en étudiant processus primaire et processus secondaire.

C’est précisément ce processus secondaire qui caractérise le fonctionnement des systèmes conscient et préconscient. Disons déjà que la caractéristique principale du processus secondaire est que l’énergie n’y circule pas librement, qu’elle est préalablement liée, qu’elle est ainsi contrôlée. Le processus secondaire s’accompagne de la prédominance du principe de réalité sur le principe de plaisir, ce que nous expliciterons également un peu plus loin.

Inconscient

Bien que nous ayons à revenir en détail sur l’inconscient, dans une perspective essentiellement dynamique et économique, situons-le dans le cadre de cette première topique.

C’est la partie la plus archaïque de l’appareil psychique, la plus proche de la source pulsionnelle. Son contenu est, en effet, constitué essentiellement de représentants14 de ces pulsions. Pourquoi les représentants et non pas les pulsions ? Parce que pour Freud la pulsion est un concept « aux confins du biologique et du psychologique » et, qu’au niveau des processus mentaux, ce sont ces représentants qui interviennent. Ceux-ci, au niveau de l’Ics, sont des « représentations de choses » (par opposition aux représentations de mots du Pcs) et des représentations de choses qui ont subi le refoulement primaire.

Notons cependant que Freud a toujours admis un noyau héréditaire phylogénétique. Mais, pour l’essentiel, l’inconscient, dans la perspective de cette première topique, est un inconscient constitué historiquement au cours de la vie de l’individu et, plus précisément, pendant son enfance.

Quant à son fonctionnement, l’inconscient est avant tout caractérisé par le processus primaire, c’est-à-dire qu’à son niveau l’énergie est libre, que la tendance à la décharge se manifeste sans entrave. Cette énergie libre circule donc facilement, à ce niveau, d’une représentation à une autre, ce qu’illustrent les phénomènes de condensation et de déplacement. Corollairement, l’inconscient est régi par le principe de plaisir.

Censure

Il reste à dire un mot très important sur les frontières entre ces différents systèmes. En effet, l’énergie, les représentations, ne circulent pas sans contrôle de l’un à l’autre. À chaque passage s’exerce une censure. Celle-ci est particulièrement sévère entre inconscient et préconscient. Nous verrons qu’elle s’exerce d’une façon active : ce n’est pas une barrière inerte mais une force vigilante qui interdit à telle ou telle représentation l’accès à un certain territoire.

Une censure s’exerce également entre préconscient et conscient. Toutefois, elle s’y exerce avec moins de rigueur : elle sélectionne plus qu’elle ne réprime. Ainsi, dans le travail analytique, il faut vaincre des résistances pour triompher de la censure entre inconscient et préconscient, tandis qu’on ne se heurte qu’à des réticences pour le passage du Pcs au Cs.

Il reste une troisième zone frontière à considérer : celle qui se situe entre le monde extérieur et la « surface » de l’appareil psychique, c’est-à-dire le système Pc-Cs. Sa fonction est un peu celle d’un filtre : éviter l’irruption à l’intérieur du psychisme de stimuli trop violents qui ne pourraient être maîtrisés ; d’où le nom de ce système : le pare-excitation.

On peut remarquer que, dans cette première topique, chaque système apparaît surtout comme un contenant, et le travail semble se faire, en quelque sorte, aux frontières. Nous allons voir que la conceptualisation suivante recentre le travail psychique sur les systèmes eux-mêmes, encore appelés « instances ».

Deuxième topique

C’est dans Au-delà du principe de plaisir qu’apparaissent les premières lignes de cette seconde topique. Elle sera essentiellement développée en 1923 dans Le Moi et le Ça.

Ce changement intervient à l’intérieur d’un remaniement assez général de la théorie psychanalytique et les raisons qui l’ont entraîné ne sont pas indépendantes de celles qui ont entraîné, par exemple, le remaniement de la théorie des pulsions.

Si ces motifs de changement forment un tout, on peut cependant en individualiser certains aspects qui peuvent servir d’illustration. Ainsi, la pratique des traitements avait conduit à prendre en considération des défenses inconscientes (et non pas seulement préconscientes). Mais alors, ce conflit entre pulsions inconscientes et défenses qui le sont aussi se comprend mal selon la première topique.

D’autre part, le concept de narcissisme, par exemple, conduit à considérer les relations entre instances d’une façon nouvelle, avec la possibilité d’un investissement libidinal de l’une par l’autre.

On peut remarquer d’emblée, d’ailleurs, que l’esprit des deux topiques n’est pas tout à fait le même et la terminologie le reflète. Ainsi, aux systèmes de la première topique succèdent les instances de la seconde, c’est-à-dire que l’accent porte moins sur l’aspect topographique que sur un aspect quasi juridictionnel et, somme toute, anthropomorphique : l’appareil ou le champ psychique est un peu conçu sur le modèle des relations interpersonnelles. Cette théorie est ainsi plus proche du mode fantasmatique selon lequel chacun perçoit son monde intérieur.

Dans les écrits de cette période, l’accent n’est plus tellement mis sur les notions de représentants, de traces mnésiques, mais essentiellement sur la notion de conflits entre instances, voire à l’intérieur d’une instance (le Moi, en l’occurrence).

Ça

Comme la première, cette seconde topique est une trilogie qui fait intervenir le Ça, le Moi et le Surmoi. De ces trois instances, seul le Ça avait un correspondant à peu près exact dans la première topique, avec l’inconscient, à cette importante réserve près : une partie de l’ancien les ne se retrouve pas dans le Ça. Plus clairement encore que dans la première topique, le Ça se définit comme le pôle pulsionnel de l’appareil psychique. Freud en dit qu’il est « la partie obscure, impénétrable de notre personnalité » ; nous nous le représentons débouchant d’un côté dans le somatique et y recueillant les besoins pulsionnels qui trouvent en lui leur expression psychique » (Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse). Il faut, en effet, remarquera ce propos que, dans la première dualité pulsionnelle, les instincts du Moi étaient rattachés au système préconscient-conscient. Dans la deuxième dualité pulsionnelle, instincts de vie et instincts de mort appartiennent également au Ça. Évidemment les lois qui le régissent sont les mêmes que celles déjà énoncées pour l’inconscient, savoir : processus primaire, principe de plaisir. Il est encore précisé que les processus qui s’y déroulent n’obéissent pas aux lois logiques de la pensée. « Le principe de contradiction n’y existe pas. On n’y trouve rien qui puisse être comparé à la négation. Le postulat, selon lequel l’espace et le temps sont les formes obligatoires de nos actes psychiques, s’y trouve en défaut. De plus, le Ça ignore les jugements de valeur, le bien, le mal, la morale » (ibid).

Mais, ce qui est surtout intéressant dans cette seconde conception topique, c’est l’aspect génétique15. L’élaboration progressive de l’appareil psychique y est beaucoup mieux précisée que dans la première. Dans l’Abrégé de Psychanalyse, il est dit clairement : « À l’origine, tout était Ça. Le Moi s’est développé à partir du Ça sous l’influence persistante du monde extérieur ».

Moi

Tout comme le Ça est le pôle pulsionnel de l’individu, le Moi en est le pôle défensif. Entre les exigences pulsionnelles du Ça, les contraintes de la réalité extérieure et les exigences du Surmoi, dont nous parlerons dans un instant, le Moi se présente en médiateur chargé, en quelque sorte, des intérêts de la totalité du sujet.

Bien qu’il s’agisse d’un problème très important, il n’est pas facile de comprendre clairement, et surtout de façon univoque, la genèse de ce Moi. D’une part, nous venons de le voir, il peut être considéré comme différenciation progressive du Ça, cette différenciation se faisant autour d’une sorte de noyau originel représenté par le système perception-conscience. À partir de ce noyau, le Moi étend progressivement son contrôle sur le reste de l’appareil psychique, c’est-à-dire sur le Ça. Mais, d’un autre point de vue, il apparaît que ce Moi se forme, se modèle, à la suite d’identifications successives à des objets extérieurs qui sont ainsi intériorisés, incorporés à ce Moi16.

Il n’est pas facile d’harmoniser, de relier ces deux points de vue concernant la genèse du Moi. Peut-être peut-on considérer que le Moi s’approprie, en quelque sorte, des portions de plus en plus grandes de l’énergie libidinale incluse dans le Ça et que ces quantités d’énergie sont véhiculées et modelées par le processus d’identification. On peut donc remarquer que, de toute manière, le Moi n’est pas une instance qui existe d’emblée mais qu’il se constitue progressivement. D’autre part, contrairement au Ça qui est morcelé en tendances indépendantes les unes des autres, le Moi apparaît comme une unité et comme l’instance qui assure la stabilité et l’identité de la personne.

Par ailleurs, ce Moi de la deuxième topique regroupe un certain nombre de fonctions qui étaient moins solidement reliées dans la première. Certes, il assure tout d’abord la fonction de conscience. Plus généralement, toutes les fonctions précédemment dévolues au préconscient lui sont attribuées. Il assure encore l’autoconservation, dans la mesure où il concilie au mieux les exigences divergentes du Ça et du monde extérieur, en utilisant ses possibilités d’action sur l’un et sur l’autre, fort des acquis mémorisés : « Sans le Moi, le Ça, aspirant aveuglément à la satisfaction des instincts, viendrait imprudemment se briser contre cette force extérieure plus puissante que lui » (Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse).

Mais il faut souligner un fait de première importance, c’est que dans cette topique le Moi est, pour une grande part, inconscient. Ceci, nous l’avons dit, apparaît plus précisément dans certains mécanismes de défense. Par exemple, et très typiquement dans les comportements obsessionnels, le sujet ignore, en fait, le motif et les mécanismes de son comportement. Mais, plus encore, ces mécanismes dans leur aspect compulsif, répétitif, dans leur ignorance de la réalité, doivent être considérés comme obéissant au processus primaire. Certains aspects du mot d’esprit en procèdent également.

Après ce que l’on vient de dire, on peut avoir l’impression que ces deux instances, le Ça et le Moi, recouvrent en fait tout le champ précédemment réparti entre les trois systèmes de la première topique. Et, de fait, depuis 1917 (Introduction à la Psychanalyse) et même depuis 1914 (Pour introduire le Narcissisme) jusqu’en 1923, Freud s’est attaché à préciser la genèse et les fonctions du Moi, en regard de l’Ics (puisque le terme de Ça n’est précisément apparu qu’en 1923) mais cela l’a amené à considérer des fractions à l’intérieur de ce Moi. Se trouvait ainsi isolée une substructure qui avait, en quelque sorte, une fonction d’idéal et c’est d’ailleurs le nom qui lui fut donné d’abord : Idéal du Moi ou Moi Idéal.

Surmoi

Le terme de Surmoi, lui aussi, n’est intervenu qu’en 1923. La genèse de cette instance et ses caractéristiques se résument dans la phrase célèbre : le Surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe. Cette genèse du Surmoi se rapproche d’ailleurs beaucoup de celle du Moi. Comme lui, il tire son origine du Ça. Comme lui, il est structuré par des processus d’identification, tant à l’un qu’à l’autre des deux parents. Pour schématiser, et en prenant le cas de l’enfant de sexe masculin : celui-ci doit renoncer à sa mère en tant qu’objet d’amour pour sortir du conflit œdipien. Deux éventualités peuvent alors se produire : ou une identification avec la mère, ou un renforcement et une intériorisation de l’interdit paternel, c’est-à-dire une identification avec ce père. Dans la réalité, les choses sont un peu plus complexes du fait d’un double Œdipe, lequel serait lui-même lié à une tendance bisexuelle de notre nature17.

Quoi qu’il en soit, cette identification a pour but d’amener le Ça à renoncer à son objet d’amour : cet objet étant introjecté dans le Surmoi, celui-ci récupère, de ce fait, l’énergie que le Ça avait investie sur cette représentation.

Les conditions particulières de sa genèse valent au Surmoi des caractéristiques particulières. Il ne s’agit pas, en fait, d’une identification au Moi des parents. Il est bien connu qu’un Surmoi sévère peut être élaboré à partir d’un père complaisant. L’identification se ferait plutôt au Surmoi des parents qui transparaît dans leur attitude éducative, et ainsi de génération en génération. Ceci amène Freud à remarquer « qu’en dépit de leur différence foncière, le Ça et le Surmoi ont un point commun : tous deux représentent, en effet, le rôle du passé, le Ça, celui de l’hérédité, le Surmoi, celui qu’il a emprunté à autrui ; tandis que le Moi, lui, est surtout déterminé par ce qu’il a lui-même vécu, c’est-à-dire par l’accidentel, l’actuel » (Abrégé de Psychanalyse).

Dans une élaboration qu’on peut considérer comme la dernière18, le Surmoi assume trois fonctions. D’une part, une fonction d’auto-observation. D’autre part, une fonction de conscience morale, de censure. C’est souvent celle-ci qui est spécialement visée quand on emploie le terme de Surmoi en un sens restrictif. Enfin, une fonction d’idéal, à laquelle s’applique actuellement le terme d’idéal du Moi. La distinction entre ces deux dernières fonctions se perçoit dans la différence entre sentiment de culpabilité et sentiment d’infériorité, le sentiment de culpabilité étant en rapport avec la conscience morale et le sentiment d’infériorité avec la fonction d’idéal.

Sur le plan terminologique, si les expressions Idéal du Moi et Surmoi se rattachent à la même instance, l’usage semble conférer à l’expression Moi Idéal un sens légèrement différent. Elle désignerait une formation très archaïque correspondant à l’idéal de toute-puissance du narcissisme primaire ou, en tout cas, du narcissisme infantile. Certains auteurs (Lagache) pensent qu’il comporte une part d’identification à l’être qui représente alors la toute-puissance, à la mère. On peut y voir, en quelque sorte, un précurseur du Surmoi.

Point de vue économique

Nous avons vu que la vie psychique offre à considérer d’une part des représentations, d’autre part des affects qui leur sont liés. Ce terme d’affect désigne l’aspect qualitatif d’une charge émotionnelle, mais aussi et surtout l’aspect quantitatif de l’investissement de la représentation par cette charge. Nous avons vu que, dans ce sens, il est plus explicite de recourir à l’expression « quantum d’affect ».

Le fait qu’une certaine quantité d’énergie psychique soit liée à une représentation mentale ou à un objet extérieur réel est appelé investissement. Le terme allemand (Besetzung) se traduirait plus exactement par occupation, c’est-à-dire le fait, pour une certaine énergie, de s’installera l’intérieur d’une représentation. Mais on peut remarquer que le terme français « investissement », si on le prend au sens des sciences économiques, permet non seulement une totale cohérence dans la métaphore mais traduit bien une certaine solidarisation de la chose investie et de l'« investissant ». Dans une autre image, Freud dit encore qu’il s’agit de « quelque chose qui peut être augmenté, diminué, déplacé, déchargé et qui s’étale sur les représentations un peu comme une charge électrique à la surface des corps ».

Mais ce quantum d’affect, cette énergie psychique, quelle est-elle exactement ? L’élaboration de la notion de pulsion a permis de le préciser. C’est en effet des pulsions, entités biologiques ayant un pôle somatique et un pôle psychique, qu’est tirée cette énergie libidinale qui devient énergie d’investissement. C’est dire que, dans la seconde topique, toute cette énergie provient du Ça et c’est de cette source que les autres instances la tiennent elles-mêmes.

Il faut se rappeler que cette notion d’énergie nerveuse ou psychique était dans l’air au moment des premiers travaux de Freud et de Breuer. On pourrait citer de nombreux noms : Helmoltz, Meynert, Brücke, avec qui a travaillé Freud, Hering, aux travaux duquel avait participé Breuer. Plusieurs de ces chercheurs avaient déjà supputé que l’énergie nerveuse, encore appelée « tension nerveuse » ou « excitation », pouvait se rencontrer sous deux états différents, un peu comme en physique il existe une énergie actuelle ou cinétique et une énergie potentielle ou statique. Helmoltz, dans une perspective, il est vrai, différente, avait même opposé énergie libre et énergie liée, termes que Freud reprendra.

En effet, dès les Études sur l’Hystérie et L’Esquisse d’une psychologie scientifique, en 1895, ces deux modes de l’énergie nerveuse seront distingués. Énergie nerveuse car à cette époque le fonctionnement psychique est conçu à partir d’un modèle neurophysiologique : l’énergie circule sur une chaîne de neurones déjà plus ou moins « chargés » énergétiquement. Le contrôle de ce cheminement se fait lors du passage d’un neurone au suivant : cette synapse est contrôlée par d’autres neurones qui modulent le passage de l’excitation (comme le « courant de grille » dans une lampe triode), le facilitant (frayage) ou le contrariant (inhibition). Dans l’état le plus simple, le plus archaïque de l’appareil neuronique, l’énergie est dite libre, c’est-à-dire qu’elle tend normalement à s’écouler, à s’évacuer hors de ce système neuronique. C’est la décharge. Nous y reviendrons dans un instant à propos du principe de plaisir.

Mais, au fur et à mesure que le Moi établit son contrôle sur les processus psychiques, il tend à lier cette énergie, c’est-à-dire qu’endiguée, elle s’accumule dans certains ensembles neuroniques (nous dirions maintenant au niveau de certaines représentations). Qu’est-ce qui empêche cette énergie de se décharger ? C’est essentiellement l’action de contrôle exercé par ces groupes de neurones, possédant une charge stable, que nous venons de mentionner. Ainsi, dans le processus de la pensée réflexive, tout un ensemble de représentations est fortement investi : c’est le phénomène d’attention. Quant au déroulement de ce processus opératoire qu’est la pensée, il n’entraîne que de minimes déplacements d’énergie.

Disons d’emblée, mais nous y reviendrons, que l’état libre de l’énergie correspond au processus primaire et, l’état lié, au processus secondaire. C’est la simplification qui sera apportée dès 1900 par la Science des Rêves. Dès lors, la conception du fonctionnement mental est dégagée de toute hypothèse (et hypothèque) neuronique.

Donc, par définition, le concept d’investissement évoqué tout à l’heure implique une énergie liée. C’est la clinique (et, en particulier le traitement des hystériques) qui a amené Freud et Breuer à distinguer entre les représentations et l’énergie dont elles sont chargées. Ils avaient constaté qu’une certaine énergie libidinale peut se transformer, se convertir en « innervation somatique », c’est-à-dire en symptômes somatiques. Cette conversion implique donc une séparation de la charge énergétique d’avec la représentation. Celle-ci est refoulée tandis que l’énergie libidinale est « transférée » dans le corps19.

Il faut reconnaître que la notion d’investissement est plus simple à comprendre dans le cas de représentations. Tout se passe alors évidemment à l’intérieur d’un système clos qui est l’appareil psychique. Mais l’investissement par le sujet d’un objet extérieur à l’appareil psychique est plus difficile à concevoir. Le retrait de l’investissement d’un objet extérieur et son déplacement sur une représentation endopsychique, ou le cheminement inverse, s’ils apparaissent en clinique assez simples à percevoir (dans l’état amoureux, dans le deuil), posent tout de même un problème conceptuel. On voit mal, en effet, comment une certaine quantité d’énergie est ainsi transportée et conservée.

Toutefois, ce concept d’investissement ne saurait être abandonné car il est l’élément fondamental pour comprendre l’économie psychique. L’investissement doit présenter une certaine stabilité mais aussi une certaine souplesse. Il est évident, par exemple, que lors de la perte de l’objet, le sujet doit pouvoir arriver à retirer son investissement libidinal (c’est le « travail du deuil ») ; faute de ce désinvestissement, l’intolérable frustration conduirait à la dépression.

Mais, plus fréquemment encore, il importe de pouvoir désinvestir des représentations dont le Surmoi impose le refoulement ; dans ce cas, l’énergie ainsi rendue disponible pourra être utilisée à maintenir le refoulement par un contre-investissement. Ce qui sera contre-investi (investi pour faire pièce à la représentation refoulée) pourra lui être directement opposé : par exemple un idéal de clémence et de philanthropie opposé à une pulsion agressive. On parle alors de formation réactionnelle20. Mais ce pourra être aussi une représentation substitutive comme on le voit dans le déplacement phobique : en transférant sur le cheval sa crainte du père, le petit Hans rend moins intolérable sa rivalité œdipienne, son agressivité et son angoisse de castration.

En fait, ce qui, dans la stratégie défensive, se trouve ainsi contre-investi pouvait déjà faire l’objet d’un investissement important : il s’agit donc d’un surinvestissement. Mais la notion de surinvestissement a une application particulière extrêmement importante dans le phénomène d’attention : l’efficacité de la pensée logique requiert que certaines représentations, pour ne pas être noyées dans le champ des perceptions actuelles, reçoivent une charge supplémentaire tirée de l'« énergie libre de surinvestissement », réserve dont dispose à cette fin le système perception-conscience.

Avant d’aborder les principes du fonctionnement économique, il reste à dire quelques mots sur les processus primaire et secondaire. Nous avons vu que le processus primaire était caractérisé par un état libre de l’énergie dont nous savons qu’il a pour conséquence non seulement la facilité de la décharge mais aussi les phénomènes de déplacement et de condensation. On entend par déplacement, rappelons-le, l’écoulement, le glissement d’une énergie d’investissement le long d’une voie associative enchaînant diverses représentations, ce qui aboutit à faire figurer une représentation à la place d’une autre. On peut remarquer que ce déplacement a toujours une fonction plus ou moins défensive. Ainsi, dans le rêve, il permet de faire accepter par la censure des représentations atténuées. Un autre exemple, plus net encore, de cette valeur défensive, est donné par le symptôme phobique. Dans la condensation, une représentation unique apparaît comme un point commun à plusieurs chaînes associatives de représentations et c’est sur elle que s’investissent leurs énergies : celle-ci est donc à la place de toutes celles qui se rejoignent en elle.

L’autre aspect important du processus primaire est qu’il tend à la recherche d’une identité de perception. Cette notion d’identité de perception est liée à celle d’expérience de satisfaction. Il faut entendre par là qu’à la survenue d’une tension (d’un désir) les traces mnésiques de l’objet et du processus qui ont antérieurement fait disparaître cette tension vont se trouver fortement réinvesties.

Le sujet va donc s’efforcer de renouveler le processus et de retrouver par les voies les plus directes l’objet satisfaisant, ou plutôt les perceptions qu’avait déclenchées cet objet. Le plus typiquement, ce but sera atteint par la réactivation hallucinatoire du souvenir de l’objet.

Quant au processus secondaire, il se définit d’abord, bien sûr, par l’état lié de l’énergie. À ce niveau, ce qui est recherché n’est plus l’identité de perception mais l’identité de pensée, c’est-à-dire que l’intérêt du Moi se porte sur les liens, les voies de liaison entre les représentations. Le sujet n’est plus tout entier absorbé par son seul désir de ressusciter des perceptions agréables, il exerce une réflexion, introduit les paramètres qu’impose la prise en considération du contexte. C’est dire aussi qu’apparaît une possibilité d’inhibition plus ou moins durable de la tendance première à la décharge. On peut déjà dire que cette introduction de la pensée réflexive et de la temporalité entraîne aussi le remplacement du principe de plaisir par le principe de réalité.

Qu’est-ce que le principe de plaisir ? C’est cette loi qui régit d’abord l’activité psychique et lui donne pour but d’éviter le déplaisir et de rechercher le plaisir. Notons que là encore c’est une idée qui est antérieure à Freud. Ce principe de plaisir suppose évidemment de s’entendre sur ce que sont plaisir et déplaisir. Pour Freud, cet aspect qualitatif a toujours été lié à un aspect quantitatif, c’est-à-dire à une question de niveau d’énergie, le plaisir se définissant comme une réduction au minimum de la tension énergétique.

Cependant, dans Au-delà du principe de plaisir (1920), Freud relève qu’il existe des tensions agréables. Il fait alors intervenir un facteur temporel, c’est-à-dire qu’il n’y a pas seulement à considérer le niveau d’investissement énergétique mais aussi les variations de cet investissement, leur rythme, leur gradient. Néanmoins, cette question de la réduction du qualitatif au quantitatif n’a jamais été conceptualisée de façon tout à fait satisfaisante.

Le principe de plaisir suppose que les pulsions ne cherchent d’abord qu’à se décharger, à se satisfaire de la façon la plus immédiate. Mais l’expérience conduit à constater que la satisfaction la plus immédiate, la réalisation hallucinatoire, est décevante et que même la décharge réelle peut entraîner de très pénibles chocs en retour si elle est effectuée sans précaution. Il n’y a donc pas, en définitive, de satisfaction durable si l’on persiste à ignorer la réalité extérieure (les limites de notre organisme) : voilà ce qu’exprime le principe de réalité. Il n’est donc qu’un aménagement du principe de plaisir imposé par l’expérience de la vie.

Il est intéressant de noter le lien étroit entre processus primaire, énergie libre, principe de plaisir, identité de perception ; et parallèlement entre processus secondaire, énergie liée, principe de réalité et identité de pensée. La première série régit le fonctionnement du Ça, la seconde prévaut au niveau du Moi.

La notion de plaisir, telle qu’elle est impliquée dans le principe de plaisir, a pour corollaire ce qu’on a appelé principe de constance qui est, dit Freud, l’hypothèse d’après laquelle l’appareil psychique aurait une tendance à maintenir à un niveau aussi bas que possible, ou tout au moins aussi constant que possible, la quantité d’excitation qu’il contient. En effet, en prenant les choses dans l’autre sens, la perception subjective d’une augmentation de tension entraîne le déplaisir et la recherche d’une possibilité de décharge.

Comme la notion d’énergie libre et d’énergie liée, cette conception du principe de constance est un peu une application à la psychologie d’un principe qui, né dans le domaine de la physique, tendait à s’imposer à toutes les sciences de la vie. En fait, ce principe de constance peut s’entendre de façons assez différentes : ou bien comme la constance de la charge énergétique totale d’un système clos, ou bien comme le maintien à un niveau équivalent de cette charge dans les différentes parties du système, ou encore comme une autorégulation de ce système face aux perturbations venues de l’extérieur. Cette dernière acception, qui est celle de la physiologie, est généralement désignée par le terme d’homéostasie. Mais comment Freud l’entendait-il, lui ? Il ne s’en est jamais très clairement expliqué.

Historiquement, il était parti dans Esquisse d’une psychologie scientifique d’un principe d’inertie très lié à la notion de processus primaire et selon lequel les neurones tendent à évacuer complètement l’énergie qui leur est communiquée. Rappelons qu’à cette époque la cure « d’analyse psychique » cherchait, par l’abréaction, à évacuer un surcroît pathogène d’affects. Ce ne serait que secondairement, et à la suite des exigences introduites par la vie, que le système neuronique se résoudrait à accepter une provision d’énergie et qu’il tendrait à la maintenir constante et aussi basse que possible. En ce sens, la loi de constance correspondrait donc au processus secondaire où l’énergie est liée.

Dans la définition que nous avons donnée du principe de constance, on aura remarqué un à-peu-près choquant, le maintien à un niveau constant de la charge énergétique, ou sa réduction au minimum paraissant être tenus pour équivalents. Cette ambiguïté n’a jamais été levée. Et lorsque sera introduite l’expression « principe de Nirvana », qui recouvre le même concept, sa définition inclura pareillement la « tendance à la réduction, à la constance, à la suppression » de la tension interne ; constance et suppression ne sont toujours pas distinguées.

Il semble pour finir – et les concepts pulsionnels d’instincts de vie et d’instinct de mort, dont nous parlerons dans un instant, vont encore plus loin dans ce sens – que pour Freud la tendance fondamentale soit la réduction à zéro et que la tendance à la constance ne soit, si l’on ose dire, qu’un pis-aller, un aménagement secondaire, imposé par les exigences du monde extérieur.

Introduction à l’étude des pulsions : définitions

Il est commode, pour situer d’abord les pulsions, de considérer que les excitations auxquelles est soumis l’organisme sont de deux sortes. Les unes sont extérieures et discontinues, circonstancielles ; on peut s’y soustraire par la fuite. Les autres, endogènes, exercent une pression plus ou moins continue ; leur pression correspond à ce que recouvre le terme de besoin ; il n’y a évidemment aucune possibilité de s’y soustraire. C’est à ce type d’excitations qu’on donne le nom de pulsions ou parfois d’instincts. Il semble que le terme de pulsions soit préférable, celui d’instinct étant plutôt réservé à des comportements non seulement héréditaires mais fixés et définis. Il s’agit de schèmes étroitement spécifiés dans leur visée comme dans leur déroulement.

De la pulsion, au contraire, il a toujours été donné une définition beaucoup plus large, beaucoup plus générale. C’est « un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l’exigence du travail qui est imposé au psychisme en conséquence de sa liaison au corporel » (Les Pulsions et leurs destins).

On peut remarquer que l’expression « exigence de travail imposée au psychisme » est cohérente avec la notion de poussée qui se trouve dans le terme même de pulsion. D’ailleurs, pour comprendre plus avant la pulsion, il faut en examiner quatre aspects principaux qui, précisément, sont : la poussée, le but, la source et l’objet.

Le terme poussée désigne, bien entendu, l’aspect dynamique, moteur de la pulsion. Cette poussée est non seulement une propriété constante de la pulsion mais elle en est même l’essence, au point que l’expression de « pulsion passive » ne peut être qu’une manière succincte de désigner une tendance active à rechercher des situations de passivité. Et c’est un des points par lesquels Freud a voulu distinguer sa conception de celle d’Adler. Il ne pensait pas pouvoir attribuer à une pulsion particulière la tendance active, la tendance à la domination. Toute pulsion a la capacité de déclencher la motricité.

Cette tonalité dynamique se retrouve également dans l’expression de « motion pulsionnelle », dont le sens est très voisin de celui de pulsion. Il semble que ce terme soit simplement plus descriptif et s’applique à une pulsion considérée comme actuellement agissante.

De par sa nature, la pulsion tend donc vers quelque chose qui est son but. Ce but est toujours la disparition de la tension précisément créée par l’émergence de la pulsion. Cette disparition se fait par une décharge, c’est-à-dire par l’écoulement, à l’extérieur du système, de l’énergie apparue. Cette décharge est donc la satisfaction de la pulsion. Mais si telle est la façon la plus large et à la fois la plus rigoureuse de concevoir le but de la pulsion, ce terme peut également désigner les moyens, les mécanismes qui permettent d’atteindre ce but final. Ainsi, le but d’une pulsion érotique orale pourra être la succion ou l’incorporation ; le but de la pulsion sexuelle génitale sera le coït.

Cette formulation établit déjà un lien entre le but et la source de la pulsion. Ceci est particulièrement net dans la sexualité infantile où, dit Freud, le but sexuel est sous la domination d’une zone érogène. L’expression « source de la pulsion » recouvre à la fois une notion topographique et une notion causale. Elle désigne, en effet, à la fois un processus somatique qui déclencherait au niveau psychique un état de tension, d’excitation, et également la zone de l’organisme où ce processus somatique se déroule. On peut noter au passage un certain flottement dans la conception de cette notion de source de la pulsion. En effet, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, en 1905, ce terme semble désigner également les causes déclenchantes telles que : excitations mécaniques, activité musculaire ou intellectuelle. Mais en 1915, dans la Métapsychologie (Les Pulsions et leurs destins) l’aspect strictement endogène de la notion de source est réaffirmé.

Le quatrième aspect par lequel on abordera la pulsion est le plus important sur le plan clinique : c’est l’objet. « C’est, dit Freud, ce en quoi ou par quoi la pulsion peut atteindre son but ». Et il ajoute : « il est ce qu’il y a de plus variable dans la pulsion. Il ne lui est pas originairement lié ». On peut donc noter au passage, encore une fois, la différence d’avec la notion d’instinct. Le sens psychanalytique du terme objet est évidemment dérivé du sens classique, c’est-à-dire défini comme ce qui est corrélatif du sujet (ou de son Moi) dans une certaine relation. Précisons qu’il peut s’agir d’une personne mais aussi d’un objet partiel, par exemple le sein maternel ; qu’il peut appartenir au monde réel ou au fantasme et aussi qu’il peut être extérieur à l’individu, au sujet, ou intérieur ; ainsi, dans le narcissisme, comme nous le verrons, le Moi devient objet d’amour pour le Ça.

Nous venons de dire que la pulsion tend donc à l’origine vers la satisfaction par les voies les plus directes, sans se préoccuper d’y arriver par un objet plutôt que par un autre. Toutefois, après l’expérience de satisfaction, la représentation de l’objet satisfaisant, fortement investie, orientera désormais l’organisme vers la recherche du même objet. Mais, s’il y a élection d’un objet privilégié déjà chez le nourrisson, cette recherche d’un certain type d’objet se retrouvera un peu différemment par la suite dans la relation à un objet dit total ou génital11. Nous aurons à y revenir mais disons déjà, à ce propos, qu’une certaine ambiguïté peut exister en ce qui concerne ce terme d’objet. Il peut désigner, en effet, soit l’objet de la pulsion, soit l’objet d’amour du sujet. Le mot retrouve alors exactement le sens qu’il a dans la langue classique. Cette dernière acception du terme objet est particulièrement nette quand on oppose libido du Moi et libido d’objet.

On sait l’importance qu’a pris le concept de relation d’objet dans la littérature post-freudienne. Nous soulignerons seulement au passage son double intérêt : il invite à toujours considérer la vie psychique d’un sujet « en situation », et non isolé ; il permet surtout d’assembler dans une seule approche des données tirées des notions de maturation libidinale, de structuration du Moi, d’organisation défensive, voire de l’organisation pathologique ; on peut ainsi parler de relation d’objet phobique (c’est-à-dire : relation d’objet de type phobique).

Dans le langage courant, le sens du mot sexualité est facile à cerner. Toutes les activités qui sont reliées à l’appareil génital et à son fonctionnement, considéré comme normal par le groupe social, en expriment le contenu. La psychanalyse en a beaucoup élargi l’acception. Il faut voir que dans ce sens extensif sont inclus trois domaines. D’une part, une sexualité qui n’est pas encore à maturité, si l’on peut dire, qui n’est pas encore celle de l’adulte, c’est-à-dire la sexualité infantile. Encore qu’il puisse sembler contestable d’appeler sexuel le plaisir lié, par exemple, à l’activité orale du nourrisson. Mais c’est la considération de l’organisation de la libido et de son évolution qui justifie d’en rassembler toutes les manifestations dans une même catégorie : l’activité sexuelle.

D’autre part, il y a lieu de tenir compte d’une sexualité qui n’est pas considérée comme normale mais perverse et, à ce propos, il faut noter que ces manifestations perverses n’offrent pas à considérer seulement leurs manifestations majeures, relevant de la pathologie, mais aussi toutes ces expressions mineures 21 qui se retrouvent généralement comme accompagnement ou préliminaire dans la relation sexuelle dite normale.

Enfin, et surtout, la psychanalyse a montré que les symptômes névrotiques représentent des satisfactions déplacées, des compromis de satisfaction de désirs sexuels et le plus souvent de désirs sexuels pervers, ce qu’exprime de façon imagée la formule célèbre : « La névrose est, pour ainsi dire, le négatif de la perversion » (Trois essais sur la théorie de la Sexualité).

En fait, tous ces domaines sont évidemment reliés et l’on sait le scandale que déclenchera Freud en affirmant que l’enfant présente, dans sa sexualité, une disposition perverse polymorphe. C’est précisément la continuité qui transparaît à travers ces diverses manifestations sexuelles, continuité que la clinique psychanalytique a démontrée, qui permet de toutes les ranger dans le domaine de la sexualité. Toutefois, Freud lui-même déclarait dans l’Introduction à la Psychanalyse que « nous ne sommes pas encore en possession d’un signe universellement reconnu qui permette d’affirmer avec certitude la nature sexuelle d’un processus ».

Nous n’aurons qu’un mot à ajouter à propos de la pulsion sexuelle pour préciser que, dans les conditions ordinaires de la vie psychique, c’est principalement à elle ou à ses avatars qu’on a affaire. On peut même préciser que toute la conceptualisation psychanalytique de la pulsion vise essentiellement la pulsion sexuelle. Comme c’est sur elle que s’exerce le refoulement, elle était même, dans la perspective de la première topique, constitutive de l’inconscient. C’est sans doute dans cette mesure qu’on a pu taxer la théorie psychanalytique de pansexualisme alors qu’en fait, et nous le verrons, il a toujours été question d’un dualisme pulsionnel, soit entre les pulsions sexuelles et les pulsions d’autoconservation, soit entre les pulsions de vie et les pulsions de mort.

Du point de vue économique, les manifestations de la pulsion sexuelle sont liées à l’existence d’une force, d’une énergie spécifique appelée Libido. Il est donc bien entendu que ce terme ne désigne que l’énergie spécifique de la pulsion sexuelle. Pendant un temps, la distinction parut mal affirmée entre la « libido psychique » et l’excitation sexuelle somatique. Ultérieurement, il fut solidement acquis que le terme de libido désignait une énergie psychique postulée quantifiable (bien que non mesurable effectivement) et de nature sexuelle. Cette dernière caractéristique (pomme de discorde entre Freud et Jung) n’empêche pas que la théorie analytique, pour éclairer certains concepts de première importance (le narcissisme, la sublimation) ait besoin d’une énergie désexualisée, mais non originairement asexuée. Il faut enfin remarquer que si la libido ne recouvre pas tout le champ pulsionnel, l’énergie propre aux autres pulsions n’a pas reçu de dénomination particulière, Freud ayant banalement appelé l’énergie des pulsions d’autoconservation « intérêt du Moi ». Quant au terme de destrudo, désignant l’énergie des pulsions de mort, il n’est pas de lui et n’a pas eu grand succès.

Théorie des pulsions

Ayant ainsi posé les éléments de base concernant le concept de pulsion, nous allons étudier maintenant l’élaboration conceptuelle de cette notion, afin de comprendre à la fois son importance dans la vie psychique et aussi son importance dans la théorie psychanalytique.

Il est d’usage, et il est d’ailleurs conforme aux faits, de distinguer trois étapes dans le cheminement de la pensée de Freud à ce sujet :

■ la première étape est caractérisée par le dualisme entre pulsions sexuelles d’une part, pulsions du Moi et d’autoconservation d’autre part ;

■ la deuxième étape est marquée par l’introduction du narcissisme dans la théorie des pulsions ;

■ la troisième étape institue l’opposition entre pulsions de vie et pulsions de mort.

On peut d’ailleurs remarquer, dans cette perspective historique, que la notion de pulsion ne s’est précisée qu’assez tardivement. Freud avait près de 50 ans quand il en a donné les premières définitions claires, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905). Certes, il avait déjà étudié auparavant le conflit psychique qui intervient entre le Moi22 et l’inconscient et précisé que ce conflit faisait intervenir des énergies, mais leur nature restait imprécise.

Pulsions sexuelles et pulsions d’autoconservation

La première élaboration théorique introduit donc cette distinction. La formulation la plus claire de ce dualisme, on la trouve en 1910 dans un travail sur La conception psychanalytique des troubles visuels d’origine psychique. Il y écrit : « Les pulsions ne sont pas toujours d’accord entre elles et cela aboutit souvent à un conflit d’intérêt. D’une importance tout à fait spéciale pour nos efforts d’élucidation s’avère l’indéniable opposition qui règne entre les instincts qui servent les desseins de la sexualité, l’obtention du plaisir sexuel et ces autres instincts qui visent à la préservation et à la conservation de l’individu, c’est-à-dire les instincts du Moi. Le poète disait que l’on peut ranger derrière la faim ou derrière l’amour tout instinct organique actif dans notre âme. »

À la suite de Freud, on peut aussi comprendre cette dualité comme une opposition entre les pulsions qui servent à la sauvegarde de l’individu et les pulsions qui assurent la conservation de l’espèce. Cette opposition, qui sera explicitée un peu plus loin, vient banalement de ce que les pulsions sexuelles, par leurs exigences, peuvent compromettre la sécurité du sujet, en tout cas sa quiétude à l’intérieur de son milieu social. Il faut bien voir que, s’il était clair depuis longtemps dans la théorie analytique que la force de l’inconscient reposait sur les pulsions sexuelles, c’était une nouveauté que de préciser que le Moi tirait, lui aussi, d’une certaine catégorie de pulsions, la force qui permet de s’opposer à l’inconscient. Donc, au moment de cette première théorie des pulsions, le conflit entre pulsions recouvre exactement le conflit entre les instances de l’appareil psychique.

Toutefois, un apport majeur de cette première élaboration est la notion d’étayage. En effet, pulsions sexuelles et pulsions du Moi ne s’opposent pas d’emblée. Bien au contraire, au début de la vie, les pulsions sexuelles s’étayent sur les fonctions d’autoconservation, c’est-à-dire qu’elles ont en commun avec elles et qu’elles leur empruntent à la fois leur source corporelle et leur objet ; à ce moment, les pulsions sexuelles ne se définissent, en somme, que par un certain mode particulier de satisfaction qui n’est, pour ainsi dire, qu’une sorte de bénéfice obtenu en plus. L’exemple type est celui de la succion. Le petit enfant tète pour satisfaire sa faim ; mais cette activité lui procure un plaisir en soi et plus tard, en l’absence même de faim, il cherchera à téter ou sucer à la recherche de ce seul plaisir. Dès cette recherche, la satisfaction sexuelle se sépare donc du besoin physiologique. Si la fonction alimentaire fournit un exemple d’étayage type, il faut savoir que toutes les fonctions organiques peuvent fonctionner de même et, singulièrement, les fonctions d’excrétion, miction et surtout défécation. Plus encore, ce ne sont pas seulement les fonctions organiques mais aussi les fonctions de la vie de relation qui étayent les premières satisfactions sexuelles. Ainsi de la vision, du toucher, de l’activité musculaire, voire de l’activité intellectuelle. Ainsi, dit Freud, « il se peut que rien d’important ne se passe dans l’organisme sans fournir une composante à l’excitation sexuelle » (Trois essais sur la théorie de la sexualité).

Une des conséquences importantes de cet étayage sur diverses fonctions du corps est la notion de pulsions partielles. Il faut entendre par là qu’il n’y a qu’une sexualité, qu’une pulsion sexuelle, mais que chez l’enfant, et jusqu’à la phase œdipienne chaque composante de cette pulsion peut fonctionner de façon tout à fait autonome, indépendamment d’un principe organisateur. À ce stade auto-érotique, chaque zone érogène est donc susceptible d’apporter un certain plaisir sexuel appelé « plaisir d’organe ».

Une autre conséquence intéressante de cette identité des supports organiques des deux fonctions sexuelle et de conservation, c’est l’étiologie des troubles fonctionnels d’origine psychique. Dans un article déjà cité de 1910, Freud a notamment étudié les cécités psychiques. Si le Moi juge que les exigences sexuelles qui s’expriment dans la vue sont trop grandes, il va sévir contre cette utilisation de la vision par l’instinct sexuel. Mais le refoulement, dit Freud, va souvent trop loin, le Moi abandonne, en quelque sorte, l’organe de la vue aux pulsions sexuelles et la fonction de la vision se trouve impliquée tout entière dans le refoulement. C’est, dit-il, comme si le Moi avait jeté le bébé avec l’eau du bain. C’est, dit-il encore, comme si une voix accusatrice s’était élevée chez la personne intéressée pour lui dire : « Puisque tu as choisi de mésuser de l’organe de la vue pour te livrer au plaisir coupable des sens, ce sera bien fait pour toi de ne plus rien voir du tout. » Un mécanisme analogue se retrouve dans un grand nombre de troubles déficitaires hystériques (paralysie, anesthésie, anorexie, etc.).

Certains (dont Freud dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité) voient aussi dans cette relation entre les deux fonctions une explication de la sublimation23, c’est-à-dire la possibilité, pour une composante sexuelle partielle, de s’exprimer dans des activités non sexuelles.

Sur le plan du développement de la personnalité, ou plus précisément de la relation de la personne à un objet, il ressort de la notion d’étayage que la satisfaction sexuelle, étant à l’origine liée aux fonctions de conservation et, plus particulièrement, à l’alimentation, requiert un objet situé en dehors du sujet : c’est le sein maternel. C’est-à-dire qu’à une pulsion partielle correspond également un objet partiel. Mais, très vite, la pulsion sexuelle, en se séparant de la fonction d’autoconservation, n’a plus besoin d’un objet extérieur et peut se satisfaire de façon auto-érotique. Ce n’est, dit Freud, qu’après la période de latence (mais plus tard il nuancera cette opinion) qu’apparaît de nouveau la recherche d’un objet extérieur, qui est à ce moment-là un objet total. Il conclut : « Trouver l’objet sexuel n’est en somme que le retrouver. »

Ce que nous venons de dire à propos de l’objet nous permet déjà d’apercevoir pourquoi les deux grandes pulsions vont non seulement se séparer mais s’opposer. Freud a dit ce qu’il en pensait dans un article de 1911 Formulation concernant les deux principes du fonctionnement mental. Pour les fonctions du Moi, le principe de réalité supplante très vite le principe de plaisir car ces fonctions, pour se satisfaire, ont impérativement besoin d’un objet extérieur. Tandis que les pulsions sexuelles, non seulement continuent à pouvoir se satisfaire de façon auto-érotique mais une satisfaction leur est même possible en dehors de la réalité, sur le mode fantasmatique. (Nous y reviendrons à la fin de ce chapitre). Elles peuvent donc plus facilement rester attachées au principe de plaisir.

Cette notion d’étayage24 marque le développement libidinal bien au-delà de ses phases prégénitales et, chez l’adulte, on parle très couramment d’un érotisme à caractère oral ou anal, par exemple lorsque la pulsion partielle domine dans la relation à l’objet.

Il faut bien voir que la pulsion sexuelle seule a donné lieu à une étude analytique. Quant aux pulsions d’autoconservation, elles n’ont jamais été étudiées comme telles, mais seulement dans leur relation avec les pulsions sexuelles. Il semble tout au plus que, de la même façon que Freud distinguait des pulsions sexuelles partielles, il distinguait aussi des pulsions d’autoconservation partielles, liées aux grandes fonctions organiques.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la première étape de l’élaboration de la théorie des pulsions, l’étude détaillée de ces pulsions ayant été faites à l’occasion de l’étude du développement de la personnalité (voir chapitre 1).

Pour introduire le narcissisme

Ainsi s’intitulait un long article paru en 1914, alors que cette première construction du champ pulsionnel était encore en gestation. Il a été difficile d’en situer d’emblée l’importance pour les gens de l’époque. Toutefois, ils ont perçu qu’il s’agissait de bien autre chose que d’une simple précision de la théorie. Jones rappelle dans son livre25 qu’il avait alors écrit à Freud que « ce travail avait assené un coup bien désagréable à la théorie des pulsions ». La conception d’un dualisme pulsionnel semblait remise en cause. Peu après la rupture avec Jung, Freud semblait se rallier à sa conception moniste.

Dans une première approche, pourtant, les choses paraissent assez simples. Premièrement la dualité, instincts de conservation, instincts sexuels, est maintenue. Deuxièmement, c’est la compréhension de l’objet de cette pulsion sexuelle qui est remaniée. C’est-à-dire qu’auparavant Freud distinguait une satisfaction auto-érotique (plaisir d’organe) et une satisfaction objectale. Il introduit maintenant une autre modalité qui est l’investissement global du Moi par la libido. Notons au passage que cette introduction du narcissisme a conduit à préciser, sinon à remanier, le modèle topique et la conception du Moi.

C’est à partir de diverses considérations, essentiellement génétiques et économiques, que fut élaborée cette notion de narcissisme26. Dès 1910-1911 (Trois essais sur la théorie de la sexualité, l’analyse du « Cas Schreber ») il est admis, à la suite d’Abraham qui avait postulé ce mécanisme dans les démences précoces, que la libido se retirant des objets du monde extérieur peut refluer, réinvestissant le sujet lui-même. Ceci conduisait à émettre l’hypothèse, au cours du développement, d’une étape où ce ne sont plus les zones érogènes mais la personne dans son entier (le Moi-corps) qui est investie.

Ultérieurement, et dans une sorte de dialectique de l’identification, l’investissement est déplacé sur un objet extérieur « identique » : c’est le stade du choix d’objet homosexuel. Plus tard se ferait l’investissement d’un objet hétérosexuel. Mais le Moi demeure toujours partiellement investi et les investissements objectaux lui restent reliés, selon l’image classique, comme les pseudopodes d’une amibe restent reliés à la région du noyau. Il y a comme une sorte de balancement entre ce que l’on appelle dès lors libido du Moi et libido d’objet. « Plus l’une absorbe, précise Freud, plus l’autre s’appauvrit ». (On remarque au passage qu’il s’établit donc là une autre application du principe de constance.) « Le Moi doit être considéré comme un grand réservoir de libido, d’où elle est envoyée vers les objets et qui est toujours prêt à absorber de la libido qui reflue à partir des objets ».

La libido étant l’énergie des pulsions sexuelles, elle tire son origine du Ça ; c’est donc cette instance qui en est, en quelque sorte, le réservoir originel ; ce n’est qu’après son premier investissement narcissique que le Moi dispose vraiment d’une réserve libidinale. Notons que ce premier investissement massif et exclusif laisserait une trace, la nostalgie d’une plénitude et d’une absolue félicité qui donnera, après remodelage par l’éducation, l’Idéal du Moi évoqué à propos de la seconde topique.

En fait, cette théorisation révèle certaines difficultés. Ce que nous venons d’en dire implique un double aspect du narcissisme : étape de l’évolution libidinale mais aussi donnée structurale permanente du Moi. (Pour certains auteurs, le narcissisme serait une entité plus ou moins comparable à une instance et disposant d’une énergie propre.) Mais comment concevoir, dans l’une comme dans l’autre perspective, les notions de narcissisme primaire et de narcissisme secondaire, notions pourtant bien établies et utilisées par la quasi-totalité des auteurs après Freud ?

Le narcissisme secondaire semble le moins embarrassant : concept essentiellement clinique, il s’entend de toutes les situations où se rencontre un reflux sur le Moi de la libido objectale. L’expression narcissisme primaire veut désigner la situation initiale où la libido investit le sujet lui-même. À quel moment placer cette étape ? Il semble que nous l’ayons déjà vu : pour Freud, jusque vers 1915, elle se situe après l’auto-érotisme. Mais lui-même, dès 1916, invoque un investissement narcissique beaucoup plus archaïque, antérieur à tout investissement du monde extérieur. Cette conception a généralement prévalu ; ce stade, dont le prototype sera la vie intra-utérine, serait caractérisé par une double indifférenciation : entre le Moi et le Ça et entre le Ça-Moi et le monde extérieur.

Cette conception soulève quelques problèmes. D’abord, les notions d’investissement et de narcissisme (au sens d’un mouvement réfléchi) y perdent leur signification. Par ailleurs, pour certains analystes, à la suite de M. Klein, le nourrisson a d’emblée des relations de type objectal et présente un Moi fonctionnellement actif. Donc l’état indifférencié devient un état fœtal hautement hypothétique. Aussi, certains auteurs se rapprochant des premières vues de Freud, ont situé le narcissisme primaire au moment où se constitue (par intériorisation d’une image de l’autre) un Moi-personne (un Je) unifié et nettement « identifié », en liaison avec l’acquisition du schéma corporel (voir le stade du miroir de J. Lacan).

Quoi qu’il en soit de ces débats, on peut retenir que le narcissisme nous a amené à considérer trois ordres de faits :

■ un état totalement indifférencié (Moi-Ça et sujet-monde extérieur) ;

■ la constitution d’une image unifiée de soi (par « fédération » des autoérotismes et/ou par intériorisation d’une image de l’autre) ;

■ le retrait sur le Moi de la libido investissant les objets extérieurs (narcissisme secondaire).

Avec un peu de recul, il faut bien admettre que les craintes exprimées par Jones étaient fondées. Les pulsions d’autoconservation avaient déjà une importance modeste et une individualité assez fragile mais, dès lors que les voici investies d’une énergie sexuelle – puisque le narcissisme dit Freud est le complément libidinal de l'« égoïsme » (ou « intérêt du Moi ») propre à l’instinct de conservation – elles semblent bien être totalement submergées par la sexualité. D’autant qu’on voit mal l’intérêt de distinguer autoconservation et amour de soi.

Par la suite, Freud dégagé du souci de rassurer ses disciples reconnaîtra lui-même que « le long progrès de la recherche psychanalytique avait semblé marcher dans les pas des spéculations de Jung sur la libido originaire, d’autant plus, ajoute-t-il, qu’à la transformation de la libido d’objet en narcissisme était inévitablement liée une certaine désexualisation »27.

En fait, le mouvement analytique aura à peine commencé à digérer cette nouveauté que déjà interviendront une autre étape et un nouveau dualisme pulsionnel.

Dernière théorisation de Freud sur les pulsions

Elle s’inscrit dans un remaniement général de la théorie analytique. Ces modifications ont solidement pris forme dans l’article de 1920 Au-delà du principe de plaisir, mais il est certain qu’elles étaient en gestation depuis longtemps.

Dans l’article de 1915 sur Les pulsions et leurs destins la genèse du couple antagoniste amour-haine, en particulier, posait un problème dont la solution n’était pas pleinement satisfaisante.

Il est intéressant de remarquer que cette nouvelle conceptualisation du champ pulsionnel axée, nous l’avons dit, sur le dualisme pulsions de vie-pulsions de mort, n’est pas le fait d’une méditation a priori mais apparaît comme l’aboutissement d’une série d’exigences logiques issues d’observations cliniques. Ici, en résumé, la pulsion de mort28 est postulée à la suite d’une remise en cause du principe de plaisir par la compulsion de répétition. En effet, dans les rêves angoissants et répétitifs de la névrose traumatique, dans l’éternel retour de situations pénibles (névrose de « destinée », certaines phases des cures analytiques, voire certains jeux d’enfants) il n’apparaît pas que le principe de plaisir trouve en quelque manière son compte (contrairement à ce qui se produit pour le retour du refoulé : formation de substitution, formation de compromis). Il semble donc exister dans la vie psychique « une tendance irrépressible à la répétition qui s’affirme sans tenir compte du principe de plaisir, en se mettant en quelque sorte au-dessus de lui ». Certes, on peut essayer d’expliquer cette tendance à la répétition en y voyant des tentatives du Moi pour maîtriser des affects pénibles, ou encore en constatant que ce qui est déplaisir pour un système de l’appareil psychique peut être plaisir pour un autre (on parle volontiers, à propos de la compulsion de répétition, de « résistance du Ça »). Mais, pour Freud, ces explications, pour recevables qu’elles soient, ne sont pas suffisantes.

Par le détour de considérations biologiques et surtout économiques, où il reprend la conception du traumatisme et de l’angoisse, il en vient alors à supposer que la tendance à la répétition est une propriété générale des pulsions qui poussent l’organisme à reproduire, à rétablir, un état antérieur auquel il avait dû renoncer. Le changement, le progrès, serait dû à l’action de facteurs extérieurs, de facteurs perturbants qui obligent l’organisme à sortir de cette inertie. Mais alors, l’état antérieur à la vie étant l’état inorganique, on peut dire que la pulsion tend à ramener l’organisme vers l’inorganique, ou encore que la fin vers laquelle tend toute vie est la mort. Et c’est ainsi qu’il en arrive à postuler aux racines de notre vie psychique une pulsion de mort. À celle-ci s’oppose la pulsion de vie, l’Éros, force qui tend à organiser des ensembles de substance (vivante) de plus en plus complexes et à les maintenir tels.

Désireux de ne pas rester dans le domaine de la spéculation pure, Freud essaye alors d’étayer cette conception sur des considérations biologiques. Celles-ci n’étant pas pleinement satisfaisantes (les organismes unicellulaires pouvant être considérés comme virtuellement immortels) il revient à des considérations plus cliniques à propos du sadisme et du masochisme.

Jusqu’ici, le sadisme faisait partie de l’instinct sexuel. Mais il était tout de même bien particulier puisqu’il pouvait avoir pour but non seulement la maîtrise mais la destruction de l’objet, typiquement dans les relations de mode prégénital. Il apparaît donc directement antagoniste de cette pulsion sexuelle que Freud appelle maintenant « Éros ».

Alors, comment concevoir le sadisme-masochisme à partir du postulat de la pulsion de mort ? À l’origine, cette pulsion serait dirigée contre le sujet lui-même : mais la libido (l’énergie de l’Éros) se lie à elle et, de ce fait, elle l’entraîne en même temps qu’elle vers le monde extérieur : une grande partie de la pulsion de mort est ainsi mise au service de la pulsion sexuelle. Ce mélange de pulsion de mort et de sexualité orienté vers un objet extérieur est donc le sadisme. Mais, une autre partie de la pulsion de mort, unie elle aussi à l’Éros, reste tournée vers le sujet : elle constitue le masochisme originaire érogène, ou masochisme primaire. Il apparaît donc que pulsions de vie et de mort sont toujours unies (ou fusionnées, ou intriquées). Cette intrication n’est pas le banal mélange de deux contenus à l’intérieur d’un même contenant ; elle tient à l’action propre de l’Éros qui toujours cherche à lier, à assembler. Lorsqu’il y a désintrication des pulsions, apparaît l’ambivalence amour-haine ; il s’agit en fait d’une éventualité exceptionnelle, illustrée cependant par le Surmoi du mélancolique, « culture pure de la pulsion de mort ».

Les deux pulsions de vie et de mort peuvent se trouver unies dans des proportions variables et ces variations modifient de façon considérable, on s’en doute, les comportements d’un sujet. Mais il reste qu’évidemment on ne saurait concevoir qu’une des pulsions fondamentales puisse se transformer en l’autre. Aussi, pour expliquer les faciles et rapides fluctuations de l’une ou l’autre tendance, Freud a pensé devoir faire intervenir une troisième sorte d’énergie, une énergie neutre, aisément mobilisable, qui peut s’ajouter soit à la tendance érotique, soit à la tendance destructrice pour en augmenter la charge énergétique totale29.

Nous avons vu que la première théorie des pulsions faisait concorder un conflit d’instances avec le conflit pulsionnel. Dans ce nouveau dualisme pulsionnel, cette concordance disparaît. Le Ça est, en effet, l’origine des deux tendances. Par la suite, le Moi devient, nous l’avons dit, le réservoir principal de la libido, c’est-à-dire des pulsions de vie ; tandis que les pulsions de mort, pour ce qui est de leur composante masochique, semblent être prises en charge par le Surmoi. Mais, dit Freud, « il ne saurait être question de limiter l’une ou l’autre des pulsions fondamentales à l’une des provinces psychiques. On doit pouvoir les retrouver partout ». Cette complexité, en fait, enrichit la dynamique intersystémique. Ainsi, le Moi peut obtenir de la satisfaction en déchargeant les pulsions du Ça mais à l’inverse le renoncement à la satisfaction pulsionnelle peut aussi lui valoir l’estime du Surmoi.

Pour fixer les idées, il peut être intéressant de voir ce que deviennent, dans la deuxième théorie, les concepts de la première théorie des pulsions. La pulsion sexuelle est devenue l’Éros, qui cherche à réunir les parties de la substance vivante, ou, plus précisément, cette partie de l’Éros qui est tournée vers l’objet extérieur.

La notion de pulsions du Moi subit une transformation plus complexe. En effet, depuis la prise en considération du narcissisme, certaines pulsions du Moi étaient reconnues comme de nature libidinale mais ayant un objet intérieur, le Moi. L’opposition entre pulsions sexuelles et pulsions du Moi se transformait ainsi en une opposition entre pulsions du Moi et pulsions orientées vers les objets mais les unes et les autres de nature libidinale. Nous avons vu que les pulsions de destruction, primitivement attribuées également au Moi, l’ont été, par la suite, au Ça.

En prenant du recul pour considérer cette nouvelle théorisation dans son ensemble, nous remarquons, d’une part, qu’elle remet en cause l’importance du principe de plaisir, d’autre part, qu’elle hypostasie, comme on l’a dit, la notion d’agressivité qui, jusque-là, n’avait eu qu’un rôle relativement effacé dans la théorie analytique. La notion même de pulsion est modifiée. En 1905, Freud en faisait seulement une quantité susceptible de produire un certain travail dans la vie psychique. En 1920, il fait de la pulsion l’agent, le support d’une tendance inhérente à tout organisme vivant et qui le pousse à reproduire, à rétablir un état antérieur, auquel il avait été obligé de renoncer sous l’influence de forces perturbatrices extérieures. On peut remarquer que, fâcheusement, seules les pulsions de mort peuvent se ranger sous cette définition ; nous verrons un peu plus loin comment Freud a cherché à tourner cet obstacle.

À la limite on peut dire que :

■ dans la première conception pulsionnelle, la vie a son origine à l’intérieur de l’organisme et la pulsion est, en quelque sorte, à son service ;

■ dans la deuxième conception, la vie a son origine dans un accident extérieur à l’organisme et les pulsions tendent, au contraire à ramener cet organisme à un état inorganique antérieur à la vie.

Freud s’est engagé, comme il le dit lui-même, dans les havres de la philosophie schopenhauerienne et il en arrive à postuler que la mort serait « le résultat proprement dit et, pour autant, le but de la vie ». Ce n’est pas la mort qui est l'« accident », c’est la vie.

Toutefois, bien que Freud n’ait plus jamais renoncé à cette conception, on doit noter que, sur le plan clinique, elle a peu modifié sa compréhension de la psychopathologie. Même après 1920, le conflit psychique sera compris comme une opposition entre pulsions du Moi et pulsions d’objet, chacune d’elles résultant de l’union entre des fractions de la pulsion de mort et de la pulsion de vie.

On peut remarquer aussi que, du point de vue ontogénique, cette nouvelle théorie ne modifiera en rien la compréhension du développement libidinal, notamment des stades prégénitaux : Freud a toujours admis que cette deuxième conception reposait essentiellement sur des fondements théoriques, mais c’est pour cette raison qu’il n’a jamais cru devoir l’abandonner, malgré toutes les critiques dont elle a été l’objet, même de la part des tenants de la psychanalyse. On lui a reproché, d’ailleurs, aussi bien son recours à une explication biologisante qui, outre qu’elle n’était pas convaincante était méthodologiquement contestable, que sa référence à des conceptions philosophiques (Schopenhauer), voire à des mythes : celui de l’Amour et de la Discorde, d’Empèdocle, et surtout le mythe des Androgynes du banquet de Platon, qui est à peu près le seul argument de Freud pour faire entrer la sexualité dans sa seconde conception de la pulsion. En effet, les pulsions de vie ne paraissent pas avoir ce caractère conservateur de retour à un état antérieur, dont Freud fait maintenant la caractéristique première de la pulsion. Pour l’Éros, dit-il, cela équivaudrait à postuler que la substance vivante, ayant d’abord constitué une unité, se serait plus tard divisée en deux moitiés différemment sexuées, qui tendraient maintenant à se réunir à nouveau. C’est alors qu’il évoque, en s’en excusant, le mythe de l’Androgyne.

En dernier lieu, dans l’Abrégé, il renonce à mettre ces deux instincts primordiaux sur le même plan. Le but de l’Éros, dit-il, est d’établir de toujours plus grandes unités, donc de conserver, c’est la liaison. Le but de l’autre pulsion, au contraire, est de briser les rapports, donc de détruire les choses.

Dans la démarche métapsychologique, il n’est pas douteux que cette dernière théorie des pulsions dissone quelque peu. Longuement, avec ténacité, Freud s’était efforcé d’arracher sa conception psychologique à l’emprise métaphysique d’abord, ensuite à celle de la biologie. Et voici qu’il semble retomber sous leur double influence. Il n’est pas interdit de penser qu’arrivé à ce qu’il pouvait juger être la dernière étape de sa carrière, il se soit senti attiré par ses « amours de jeunesse », la biologie, qu’il a longtemps pratiquée, et la philosophie pour laquelle il avait une particulière dilection30.

Théorie de l’angoisse

L’élaboration précise de la théorie de l’angoisse, ou tout au moins sa formulation définitive, n’est intervenue que tardivement dans l’œuvre de Freud, puisque son livre Inhibition, symptômes et angoisse est paru en 1926, non qu’il n’ait abordé le problème auparavant mais il en était resté à une conception relativement simple et qu’il a lui-même récusée par la suite. Cette première conception, parfois appelée première théorie de l’angoisse, n’est cependant pas sans intérêt pour la compréhension de la théorie psychanalytique et mérite qu’on la présente ici.

Première théorie de l’angoisse

Elle peut être énoncée de façon très simple. Dès 1905, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, Freud en donne la formulation suivante : chez l’adulte comme chez l’enfant, la libido se change en angoisse dès le moment que la pulsion ne peut atteindre à une satisfaction. Dans une note ajoutée en 1920, il précise de façon imagée : « L’angoisse névrotique est un produit de la libido, comme le vinaigre est un produit du vin. » En fait, considérant le cas de l’enfant, il observe que l’angoisse, à l’origine, n’est pas autre chose qu’un sentiment d’absence de la personne aimée. Mais, il n’élabore pas davantage cette façon de voir et, d’autre part, il postule que ce sont les enfants dont la pulsion sexuelle est précoce ou excessive qui montrent une prédisposition à l’angoisse.

Une dizaine d’années plus tard, dans le chapitre consacré à ce sujet dans L’Introduction à la psychanalyse, il apporte un peu plus de précisions. D’abord, il s’efforce de distinguer clairement l’angoisse réelle et l’angoisse névrotique. L’angoisse réelle est déclenchée par la perception d’un danger extérieur et elle est associée à un réflexe d’autoconservation. Donc, elle apparaît comme quelque chose de parfaitement normal et compréhensible. Toutefois, dit-il, la réaction de protection pourrait intervenir sans s’accompagner de la sensation d’angoisse, laquelle, lorsqu’elle est trop intense, peut même constituer un obstacle en paralysant le sujet. Seule, dit-il, la fuite est rationnelle, l’angoisse ne répond à aucun but.

Il reprend la conception ontogénique exposée en 1905 en la précisant. L’enfant réagit à la perte de la mère, ce qui reproduit, dit-il, l’angoisse accompagnant l’acte de la naissance qui est une séparation d’avec la mère. Il précise que cette séparation d’avec la mère laisse la libido inemployée, n’ayant pas d’objet sur lequel elle puisse se porter. En cela, l’angoisse de l’enfant préfigure l’angoisse névrotique de l’adulte. En effet, chez l’enfant, l’angoisse réelle n’intervient pratiquement pas. Un enfant est assez indifférent devant des situations réellement dangereuses, ce qui tient simplement à son incapacité à apprécier ce danger.

Précisant davantage les choses, il remarque que cette perte de l’objet aimé peut être remplacée par une situation ayant la même signification. Ainsi, l’enfant qui, dans l’obscurité, ne voit plus sa mère, pense la perdre et il réagit par de l’angoisse chaque fois qu’il se retrouve dans l’obscurité.

Toutefois, il existe une différence majeure entre l’enfant et le névrotique : chez celui-ci il ne s’agit pas d’une libido momentanément inemployée mais d’une libido détachée d’une représentation refoulée. En parlant du refoulement31 Freud avait, jusqu’ici, envisagé uniquement le sort de la représentation. Il dit maintenant que la charge affective, le quantum d’énergie qui est attaché à cette représentation, subit la transformation en angoisse, quelle qu’aurait pu être sa qualité dans des conditions d’expression normale. Il parle même d’une décharge sous la forme d’angoisse. Il note, bien entendu, que le processus névrotique ne se résume pas à cette production d’angoisse et que, dans la phobie par exemple, il intervient ensuite une projection ; c’est-à-dire que l’angoisse est rattachée à un danger extérieur et que, d’autre part, il y a formation de symptômes destinés à empêcher le contact avec cet objet extérieur phobogène (processus qu’il est intéressant de relever car nous le retrouverons dans la deuxième théorie de l’angoisse).

Notons qu’à cette époque Freud reprend la théorie d’Otto Rank, bien qu’il ne le nomme pas, en précisant que l’angoisse névrotique s’organise autour d’un noyau qui constitue la répétition d’un certain événement important et significatif, appartenant au passé du sujet ; que, d’autre part, cet événement initial ne peut être que la naissance.

Du point de vue descriptif, il distingue ce qu’il appelle les angoisses d’attente, qui ne sont pas déclenchées par une situation particulière et, d’autre part, les phobies, où il existe un objet identifié comme cause déclenchante de cette angoisse.

D’un point de vue nosographique, et aussi étiopathogénique, il rappelle, d’une part, sa théorie des névroses actuelles à l’origine desquelles il place une insuffisance de décharge sexuelle. Il précise que l’abstinence sexuelle ne favorise la production d’angoisse que dans les cas où la libido ne trouve pas, par ailleurs, de dérivation satisfaisante, ou n’a pas été pour la plus grande partie sublimée.

Il remarque, d’autre part, qu’une catégorie de névrosés, les obsédés, semble être épargnée par l’angoisse. Cependant, lorsque ces malades sont empêchés d’exécuter leur rituel, leur cérémonial, on constate qu’ils éprouvent une angoisse intense qui n’était donc que dissimulée derrière le symptôme. Dans la névrose obsessionnelle, l’angoisse est remplacée par le symptôme. Il semble donc permis de conclure que les symptômes ne se forment que pour empêcher le développement de l’angoisse qui, sans eux, surviendrait inévitablement.

Pour conclure, et en nous plaçant dans la perspective du refoulement, on peut citer une phrase de Freud : « L’angoisse constitue la monnaie courante contre laquelle sont échangées, ou peuvent l’être, toutes les excitations affectives, lorsque leur contenu a été éliminé de la représentation et a subi un refoulement ». Ce que l’on a parfois résumé dans la formule : le refoulement crée l’angoisse.

Deuxième théorie de l’angoisse

Mais c’est évidemment dans Inhibition, symptômes et angoisses que Freud donnera la formulation la plus élaborée et la plus satisfaisante de sa théorie de l’angoisse (dite souvent deuxième théorie de l’angoisse). L’angoisse y apparaît comme une véritable fonction du Moi. C’est comme un signal de déplaisir qui permet de mobiliser toutes les énergies disponibles afin de lutter contre la motion pulsionnelle issue du Ça, laquelle reste d’ailleurs isolée en face de cette mobilisation du Moi. En effet, le Moi seul est organisé, le Ça ne l’est pas et ne met donc pas toutes ses forces disponibles au secours de la motion refoulée. Donc, d’emblée, il est affirmé que le Moi (l’instance) est réellement le siège de l’angoisse et la conception antérieure, qui voulait que l’énergie de la motion refoulée soit automatiquement transformée en angoisse, est repoussée.

D’ailleurs, le problème économique, énergétique, n’est plus au premier plan : l’angoisse n’est pas suscitée comme une manifestation chaque fois nouvelle mais elle reproduit, sous forme d’état émotionnel, une trace mnésique préexistante. Plus encore qu’auparavant, Freud va appuyer sa conceptualisation sur des considérations cliniques précises.

Ayant remarqué que l’angoisse n’apparaît guère dans l’hystérie de conversion, et que, dans la névrose obsessionnelle, elle est solidement recouverte, masquée par les symptômes, il s’appuie essentiellement sur l’étude de la phobie32. Il prend comme exemple une phobie infantile d’animaux, la phobie du petit Hans33. L’objet de cette phobie est précis, c’est la crainte d’être mordu par le cheval. Or, l’analyse met à jour une ambivalence et donc une agressivité contre le père. Freud postule que la motion pulsionnelle soumise au refoulement est cette agressivité dirigée contre le père et que le seul trait névrotique est la substitution du cheval au personnage du père. Au passage, il note que c’est ce déplacement qui constitue le symptôme. Cette crainte d’être mordu peut (« sans forcer », dit-il) être explicitée comme l’angoisse que le cheval ne lui coupe les parties génitales, ne le châtre. L’angoisse est donc une angoisse de castration et doit être replacée, en ce qui concerne la phobie (et plus généralement les névroses) dans le cadre du complexe d’Œdipe. Il note que l’autre composante œdipienne, la motion tendre vis-à-vis du père, entraîne également une angoisse de castration : impliquée par la position féminine, à la place de la mère (ce qui est encore plus net dans le cas de « l’Homme aux loups »).

Cette conception entraîne donc un changement notable. Non seulement l’angoisse n’est plus une production automatique, liée au refoulement, mais plus encore, c’est cette angoisse de castration qui produit le refoulement. L’angoisse névrotique est donc rapprochée de l’angoisse devant un danger réel, ou jugé tel par le sujet.

Cette conception semble pouvoir être élargie à toutes les catégories de phobies, notamment de type agoraphobique, où l’angoisse de castration semble pouvoir dériver directement de « l’angoisse de tentation ». Cette filiation paraît évidente dans la syphilophobie.

Si l’on compare maintenant la névrose obsessionnelle à la phobie, on constate que la seule différence tient à ce que dans la névrose obsessionnelle la situation de danger est constituée par l’hostilité du Surmoi, c’est-à-dire que le danger n’est pas projeté à l’extérieur, il est au contraire intériorisé. Ceci amène à concevoir la punition du Surmoi comme une forme dérivée de la castration.

Élargissant encore le problème, Freud évoque les névroses traumatiques. Même en ce cas, le seul fait d’être soumis à un danger réel ne suffit pas à déclencher une névrose. En effet, l’angoisse réactive des traces mnésiques. Or, jamais quelque chose de semblable à la mort n’a pu laisser de traces assignables. C’est pourquoi l’angoisse de mort doit être conçue comme un analogue de l’angoisse de castration.

Quant à l’angoisse du petit enfant, réaction à l’absence de la mère, à la perte de l’objet, elle peut donc être rapprochée de l’angoisse de la naissance – séparation d’avec la mère – mais aussi de l’angoisse de castration qui est également déclenchée par la menace de perdre un objet hautement investi. Plus précisément, il y a entre la naissance et l’absence ultérieure de la mère un rapprochement à faire du point de vue économique. Dans les deux cas, il y a accroissement de la tension, ou par le brusque apport d’excitations extérieures lors de la naissance ou par le déplaisir de la faim, dans le cas de la séparation d’avec la mère. Plus tard, cette séparation déclenche l’angoisse, même s’il n’y a pas de sensation de faim, ce qui implique le passage d’une angoisse involontaire, automatique, liée à une situation menaçante, à une angoisse intentionnelle reproduite comme signal de danger. Cette notion de signal d’angoisse (au fond, angoisse-signal) est un apport important de cette élaboration théorique. L’angoisse devient ainsi un élément de la fonction de défense du Moi. Donc, de toute façon, c’est la perte de l’objet ou la menace de la perte qui est la condition déterminante de l’angoisse. Freud remarque que, dans cette perspective, l’angoisse de castration peut aussi se comprendre par le fait que la possession du pénis garantit la possibilité d’une nouvelle union avec la mère (en fait son substitut, la femme). Donc le perdre équivaut à perdre une seconde fois cette mère.

Il est plus difficile de dire comment l’angoisse de castration évolue en angoisse morale, c’est-à-dire en crainte du Surmoi. Il semble que la menace soit celle de la perte de l’amour du Surmoi dont on sait qu’il est l’héritier du complexe d’Œdipe, c’est-à-dire des instances parentales. Freud ajoute : « La forme ultime que prend cette angoisse devant le Surmoi est, m’a-t-il semblé, l’angoisse de mort, c’est-à-dire l’angoisse devant le Surmoi projeté dans les puissances du destin »34.

Notons qu’à son habitude, il ne s’attarde guère sur le cas de la fille et du sexe féminin qui, selon lui, « est pourtant, c’est certain, davantage prédisposé à la névrose ». Pour elle, dit-il, il ne s’agit pas de la menace de perdre un objet mais d’emblée, au contraire, de la menace de perte d’amour de la part de cet objet. Ce qui, entre parenthèses, rapproche l’angoisse de la fillette de l’angoisse sur-moïque, bien que Freud ait, dans l’Introduction au Narcissisme, prétendu que le Surmoi, chez la fille, est de constitution plus tardive que chez le garçon.

Dans les addenda de son ouvrage, qui sont en fait une mise au point et un résumé, Freud précise donc qu’il y a lieu de distinguer le danger réel (menace à partir d’un objet extérieur) du danger névrotique (né d’une exigence pulsionnelle). L’angoisse est liée, de toute façon, à notre détresse face à ce danger. Il appelle traumatique une situation de détresse réellement vécue et il appelle situation de danger une situation évoquant la situation traumatique, c’est-à-dire permettant à l’individu de prévoir le danger et de s’y préparer. À ce niveau, on peut distinguer deux modalités de l’angoisse. Dans un cas, il s’agit d’une angoisse involontaire, explicable économiquement, lorsque s’instaure une situation de danger analogue à la situation de détresse, c’est l’angoisse automatique. Le signal d’angoisse est, quant à lui, produit lorsqu’une situation de ce genre ne fait que menacer. Le Moi semble alors se soumettre à l’angoisse dans un but de « vaccination » mais aussi de mobilisation de ses défenses.

On remarquera, une fois encore, que la deuxième élaboration reprend certains aspects fondamentaux de la première. Mais la seconde théorie de l’angoisse apporte, nous l’avons vu, une notion importante : le point de vue économique ne peut rendre totalement compte du fonctionnement mental. Certaines fonctions doivent être abordées du point de vue de l’information. N’est-ce pas évoquer, d’ailleurs, les « petites quantités » d’énergie, dont Freud postulait qu’elles sous-tendent les processus de pensée, processus dans lesquels ce qui importe n’est pas le traitement de l’énergie (minime) véhiculaire mais celui de l’information véhiculée.

Rêve, rêverie et fantasme

Si Freud a souvent profondément remanié la théorisation de certains concepts ou mécanismes – nous l’avons constaté tout au long de ce chapitre – sa théorie du rêve n’a pratiquement subi aucun changement depuis l’étude approfondie qu’il en a donnée en 1900 dans La Science des Rêves. Il s’était intéressé à ce problème dès le début de ses travaux sur l’inconscient, mais son projet d’écrire un ouvrage sur ce sujet se précisa dans le même temps qu’il entreprit son auto-analyse (en 1897) ; on sait quel rôle important y revint à l’interprétation de ses rêves.

Avant de préciser « comment » s’élabore le rêve, nous nous demanderons d’abord « pourquoi » il apparaît, quelle est sa fonction. L’idée première est d’une extrême simplicité. Le rêve est une activité psychique qui appartient au sommeil. Le sommeil est un besoin physiologique, un état dans lequel le dormeur se retranche au maximum de toutes les excitations extérieures. Le sujet ne peut pas supporter indéfiniment la tension du monde et périodiquement il a besoin de retrouver une situation rappelant la vie utérine. Freud a même parlé d’un instinct qui pousse l’être à revenir à la vie intra-utérine, d’un instinct de sommeil. Le sommeil, dit-il, est en effet un retour au sein maternel.

Mais le désinvestissement de la réalité extérieure, la suspension de l’activité motrice, permettent un affaiblissement des contre-investissements défensifs, une atténuation de la censure puisque les motions pulsionnelles ne risquent plus d’être agies. Dès lors, le refoulement n’étant plus maintenu avec la même rigueur, les représentants pulsionnels vont faire issue hors du Ça, d’autant plus qu’à la faveur de cette régression35 qu’est le sommeil, il y a comme un rapprochement du Moi et du Ça.

Comment apparaît alors la fonction du rêve ? Il va se saisir en quelque sorte des pulsions issues du Ça et les aménager de manière à éviter que l’excitation représentée par l’émergence d’un désir ne stimule le Moi au point d’entraîner le réveil. Comment le rêve peut-il apaiser cette excitation ? Tout simplement en apportant aux désirs une réalisation de type hallucinatoire. C’est ainsi qu’en résumé le rêve apparaît comme le gardien du sommeil. Dans une lettre à Fliess, lors d’un moment de découragement où il avait le sentiment d’aboutir à une impasse, Freud a même écrit : « Tout cela aboutit à un lieu commun, tous les rêves tendent à la réalisation d’un seul désir qui est le désir de dormir. On rêve pour ne pas être obligé de se réveiller, parce qu’on veut dormir. »

C’est donc l’émergence d’un désir qui risque d’interrompre le sommeil. Or, souvent dans le contenu du rêve, on retrouve des préoccupations évidentes de la journée précédente, les « restes diurnes ». Est-ce précisément à ce niveau que le rêve recherche la satisfaction ? En fait, il semble que les circonstances extérieures n’interviennent que dans la mesure où elles s’associent à un désir inconscient beaucoup plus profond, beaucoup plus archaïque. Le désir inconscient « est comme le capitaliste qui fournit l’énergie psychique à la formation du rêve. Ce rêve est réalisé par un entrepreneur, qui est ici les restes diurnes, et qui décide de l’emploi de cette énergie ». Selon l’importance relative de ces restes diurnes et de la pulsion inconsciente, on a pu parler de « rêves du Moi » et de « rêves du Ça ».

Si le rêve tend à la réalisation hallucinatoire du désir (à un accomplissement du désir) il n’y arrive pas toujours de la même façon ni avec un plein succès. Dans les rêves infantiles, la réalisation est directe, immédiate. Dans le rêve de l’adulte, la réalisation est voilée, car si la censure est atténuée, elle n’est pas supprimée ;

ainsi le Surmoi continue à présenter lui aussi ses exigences et le rêve est une formation de compromis36, tout comme le symptôme.

Mais voyons comment le travail du rêve transforme les pensées profondes du rêveur. Du point de vue descriptif, le souvenir que nous avons du rêve est appelé contenu manifeste. Ce que l’analyse cherche à découvrir derrière ce contenu manifeste, les idées premières qui ont subi le travail du rêve, sont appelées pensées latentes du rêve. Interpréter un rêve, c’est retrouver ces pensées latentes, c’est découvrir l’organisation, le discours exprimant le désir qui est à l’origine du rêve. Contenu manifeste et pensées latentes apparaissent comme deux présentations différentes du même contenu, comme deux langages différents exprimant la même idée.

Corollairement, le travail du rêve consiste à transformer les pensées latentes du rêve de façon à les rendre acceptables par le Moi, à leur éviter le refoulement. D’autre part, le rêve représente, grâce à la régression du sommeil, une véritable effraction du Ça dans le Moi. Freud en voit diverses preuves : d’abord la mémoire est bien plus vaste dans le rêve que dans l’état vigile. On trouve dans le rêve des souvenirs qui pouvaient être oubliés du dormeur, et, en particulier, des éléments qui avaient succombé à l’amnésie infantile. Deuxième point, le rêve fait appel à un langage symbolique dont la signification reste le plus souvent ignorée du sujet lui-même quand il est éveillé ; il semble aussi que le rêve puisse faire apparaître un matériel appartenant à l’héritage phylogénétique. Mais surtout ce matériel inconscient, en pénétrant dans le Moi, porte en lui les traces du travail du Ça. En effet, quand on analyse la façon dont les pensées latentes sont transformées en contenu manifeste, on découvre quatre mécanismes qui sont :

■ la condensation ;

■ le déplacement ;

■ la prise en considération de la figurabilité ;

■ l’élaboration secondaire.

Nous avons déjà parlé de la condensation et du déplacement à propos du processus primaire. Nous n’y reviendrons donc pas, sinon pour relever que la condensation a pour conséquence la surdétermination du rêve ou de certains de ses éléments qui peuvent de ce fait admettre différentes interprétations également valables. On peut remarquer au passage que ces mécanismes qui appartiennent donc normalement au processus primaire font naturellement l’affaire de la censure puisqu’ils tendent à rendre le rêve inintelligible pour le sujet.

Un troisième effet de l’élaboration c’est de transformer des idées en images visuelles. On peut en distinguer deux aspects : d’une part la sélection, parmi toutes les ramifications d’une pensée, de celles qui se prêtent à l’expression visuelle, d’autre part la tendance à des déplacements d’une notion abstraite vers une représentation concrète se prêtant à l’expression visuelle. Freud remarque qu’on retrouve là un aspect archaïque du langage. En effet, à l’origine, les mots avaient une signification concrète et certains n’ont pris que par la suite un sens abstrait. De la même façon, le langage du rêve ne connaît pas les oppositions, l’illogisme. Parallèlement, à l’origine des langues, un même mot pouvait désigner des notions inverses (par exemple, en latin : altus ou sacer).

Le quatrième mécanisme porte la marque, lui, du processus secondaire. L’élaboration secondaire (dite encore prise en considération de l’intelligibilité) tend en effet à faire du rêve un tout cohérent et compréhensible. Plus encore que les autres, il signe l’intervention de la censure, du Surmoi, et corrélativement il semble que les rêves les plus cohérents sont ceux qui sont faits dans le sommeil le moins profond. En fait, l’élaboration secondaire intervient non seulement au moment de la formation du rêve, pendant le sommeil, mais elle intervient aussi au moment de la remémoration. Il n’est jamais certain que le rêve que l’on raconte soit exactement conforme à celui que l’on a rêvé. Cette élaboration secondaire, en tant que processus défensif, peut évidemment être rapprochée de la rationalisation.

Nous venons donc de dire que dans son mode d’élaboration même, le rêve a un caractère archaïque, régressif. Cet aspect régressif se retrouve à d’autres niveaux. D’abord et surtout à un niveau temporel, dans la mesure où il permet un retour du refoulé, c’est-à-dire le retour de formations libidinales appartenant à des stades précoces de l’évolution. Mais surtout le rêve est intéressant dans la mesure où il est l’illustration type de la régression topique37. En effet, rappelons que dans l’état de veille, l’excitation part de la perception sensorielle et traverse en quelque sorte l’appareil psychique (ou neuropsychique) pour déboucher sur la motilité, alors que dans le rêve l’excitation remonte en quelque sorte de l’idée à une perception sensorielle, plus précisément visuelle. C’est encore ce que l’on appelle le cheminement régrédient du rêve.

On peut évoquer parallèlement une régression formelle dans la mesure où l’on passe simultanément de l’abstrait au concret (de l’idée à l’image). Rappelons que Freud postulait même une régression qui dépassait l’individu et remontait jusqu’à des sources phylogénétiques : cet apport, c’est le symbolisme du rêve. Le représentant symbolique est non seulement une formation substitutive mais une formation qui se trouve dans un rapport constant avec le symbolisé, cette constance se trouvant non seulement chez un individu donné mais chez tous les individus, indépendamment même des formes de civilisation. On peut remarquer à ce propos que ces éléments symboliques se signalent à l’analyse par le fait qu’ils ne se prêtent pas à l’association.

Autre particularité : si ces symboles sont nombreux, leur champ est limité. Ils concernent essentiellement la sexualité (auto – et hétéro-érotique), les organes sexuels, la naissance, la mort, les parents, les enfants. Nous n’avons pas ici à en faire une étude détaillée et une simple énumération serait sans intérêt (les plus importants sont d’ailleurs fort connus). Il n’y a pas au demeurant de frontière nette entre les représentations symboliques et celles obtenues par les voies communes du déplacement.

On comprend aisément que toute cette participation de l’inconscient dans l’élaboration du rêve ait fait dire à Freud que l’interprétation des rêves est « la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient » (laquelle, rappelons-le, ne constitue qu’un aspect du travail psychanalytique).

Il est certain que la similitude est grande entre le rêve nocturne et la rêverie éveillée, le rêve diurne. Certes, au niveau des motivations apparentes, ils sont très différents puisqu’il ne s’agit pas pour ce dernier de préserver le sommeil. Mais ils ont en commun un caractère fondamental qui est de procurer au sujet une certaine satisfaction et ceci indépendamment de la réalité extérieure. De plus, il y a des parentés quant aux mécanismes de formation, le rêve diurne lui aussi fait souvent appel à des éléments de l’histoire infantile. On y trouve également des phénomènes de condensation, de déplacement et des représentations visuelles, encore que leur importance soit moindre que dans le rêve.

Mais surtout l’élaboration secondaire y prend une part beaucoup plus grande puisque d’emblée il se présente comme une histoire cohérente. On constate d’ailleurs que les rêves diurnes sont souvent repris dans le rêve nocturne. Ils peuvent même lui fournir un scénario autour duquel se développera l’élaboration secondaire. C’est ce que Freud appelait la « façade du rêve ».

En fait, pour lui, le rêve diurne ne se limitait pas simplement aux rêveries plus ou moins complaisantes du sujet, puisqu’il pensait qu’un grand nombre de ces rêves diurnes peuvent rester inconscients. En effet, cette rêverie n’est jamais que la façon plus ou moins élaborée dont s’exprime un fantasme.

La fantasmatisation est une activité mentale fondamentale dont le moteur est le désir – plus précisément le désir non satisfait dans la réalité. Freud relie son apparition dans la vie psychique à l’introduction du principe de réalité. Celui-ci va s’imposer très vite dans le domaine des pulsions du Moi : la satisfaction hallucinatoire du désir de manger est bientôt décevante. En revanche, les pulsions sexuelles peuvent plus aisément s’y soustraire ; une certaine modalité de pensée va s’employer à les satisfaire dans l’imaginaire : c’est la fantasmatisation. Il est intéressant de relever que cette découverte est corollaire de celle de l’Œdipe. La première conception de la névrose en fondait l’étiologie sur la réalité d’un traumatisme, la séduction par les adultes. Mais cela supposait une telle fréquence de la perversion chez ceux-ci qu’une autre réalité s’imposa bientôt : la réalité psychique du désir incestueux, du complexe d’Œdipe, et de son refoulement. Car, en effet, on peut noter que dans la démarche freudienne la découverte du fantasme révèle la défense contre le désir, en même temps que celui-ci. C’est-à-dire qu’ici encore apparaît la notion de formation de compromis. Cependant, cette formation fantasmatique, souvent trop marquée par son origine pulsionnelle, pourra subir un refoulement.

Et, en effet, la plus grande part de la production fantasmatique est inconsciente, au moins au sens descriptif, car le statut topique du fantasme qui n’accède pas à la conscience est variable. Il peut s’agir de fantasmes élaborés dans l’Ics, selon le processus primaire et qui n’en sont jamais sortis, ou encore de fantasmes qui ont eu accès à la conscience (ou tout au moins au système Pcs) et qui, refoulés dans l’Ics, pourront y subir de nouvelles transformations tout en conservant l’organisation dont les a marqués le processus secondaire. Enfin, certaines formations fantasmatiques, élaborées dans le Pcs, y poursuivent leur destinée sans jamais atteindre le système Cs. À moins qu’elles ne reçoivent un surcroît d’investissement, ce qui les rend dangereuses pour le Moi et suscite leur refoulement, leur rejet dans l’Ics38. C’est essentiellement à ces fantasmes que convient la comparaison donnée par Freud dans son article sur l'« Inconscient » : « Il faut les comparer à ces hommes de sang-mêlé qui, en gros, ressemblent à des blancs mais dont la couleur d’origine se trahit par quelque trait frappant et qui, de ce fait, demeurent exclus de la société et ne jouissent d’aucune des prérogatives des blancs. » Les fantasmes ainsi refoulés peuvent d’ailleurs « s’exprimer » sans accéder à la conscience : tels les symptômes névrotiques, les créations artistiques et les jeux de l’enfant qui sont alors au fantasme ce que le contenu manifeste est aux pensées latentes du rêve.

On peut remarquer à ce propos que le devenir d’un fantasme donné sera très différent selon la structure du sujet. Dans une structure dite normale, le fantasme sera agi lorsque son élaboration le rendra acceptable par le Surmoi et compatible avec la réalité ; alors que pour une structure névrotique, une circonstance favorable à la réalisation du désir fantasmatique risque d’avoir un effet traumatique et d’entraîner une décompensation, c’est-à-dire l’apparition de symptômes. Le psychotique, quant à lui, halluciné son fantasme, nie la non-concordance entre la réalité et celui-ci.

Nous venons de marquer fortement la fonction défensive du fantasme. En fait, cette fonction peut sembler ne pas avoir une égale importance pour les tenants de l’école kleinienne puisque le fantasme est considéré par eux comme étant, tout au moins à l’origine, la simple expression mentale, la représentation psychique de l’instinct (considéré alors en tant que processus somatique). Il faut remarquer qu’à ces fantasmes primitifs, archaïques, ne correspondent pas des processus idéatoires mais des sensations, des vécus. Il y a donc une grande proximité entre la réalisation hallucinatoire du désir et ces fantasmes. Toutefois, il est certain que leur élaboration est très précocement marquée par ces mécanismes également archaïques que sont le clivage, l’introjection, la projection… Mieux même : c’est comme fantasme que ces mécanismes défensifs auront une existence psychique, l’introjection, par exemple, étant vécue sur le mode de l’incorporation orale. C’est dire qu’en fait le fantasme intervient non seulement au niveau de la fonction défensive du Moi mais aussi au moment de son élaboration (et de l’élaboration corrélative de l’objet primitif). Ainsi le rôle du fantasme paraît de première importance dans la perspective métapsychologique kleinienne. Un dernier fait peut encore le confirmer. Nous avons dit que pour Freud l’introduction du principe de réalité amène l’activité fantasmatique à s’autonomiser par rapport aux processus de la pensée (logique et réflexive) ; H. Segal suggère à l’inverse que c’est la mise du fantasme à l’épreuve de la réalité qui est le fondement de la pensée.

Il nous reste un mot à dire concernant ces entités un peu particulières que sont les fantasmes originaires. Il s’agit de scénarios imaginaires qui ont pour caractéristiques de se retrouver avec une extrême fréquence, sous un aspect quasi stéréotypé, et de chercher à répondre aux grandes énigmes contre lesquelles bute l’enfant. Ils ont essentiellement pour thèmes : la procréation, la scène du coït des parents (dite « scène primitive »), la séduction de l’enfant par un adulte et enfin la castration. Laplanche et Pontalis font remarquer que ces trois thèmes veulent apporter une réponse aux problèmes des origines : origine de l’individu, origine (émergence) de la sexualité, origine de la différenciation sexuelle. L’universalité de ces fantasmes peut être rapprochée de celle des symboles ; comme pour ceux-ci, d’ailleurs, Freud évoquait une origine phylogénétique.

Pour terminer, nous voudrions souligner que la notion de fantasme non seulement n’est pas une spéculation accessoire mais qu’elle représente un continuum qui imprègne toute la psychopathologie. Dans une note des Trois essais sur la théorie de la sexualité, Freud assurait : « Les fantasmes clairement conscients des pervers – qui, dans des circonstances favorables, peuvent se transformer en comportements agencés –, les craintes délirantes des paranoïaques – qui sont projetées sur d’autres avec un sens hostile –, les fantasmes inconscients des hystériques – que l’on découvre par la psychanalyse derrière leurs symptômes –, toutes ces formations coïncident par leur contenu jusqu’aux moindres détails. » Plus largement encore, n’est-ce pas toute la vie psychique qui apparaît comme tissée sur la trame d’une fantasmatique ?

Au-delà de Freud : d’autres conceptualisations

Nous avons vu, au début de ce chapitre, que Freud avait souhaité très tôt adosser la démarche psychanalytique, tant dans les cures que dans la poursuite de sa recherche, à une construction métapsychologique. On doit noter que d’emblée, il indique que « L’essai est sans risque (…) que nous pouvons laisser libre cours à nos hypothèses, pourvu que nous gardions notre jugement critique et que nous n’allions pas prendre l’échafaudage pour le bâtiment lui-même. » Après les profonds remaniements apportés par la seconde topique et l’introduction de la pulsion de mort, il précisait encore, nous pouvons le rappeler : « de telles représentations appartiennent à la superstructure spéculative de la psychanalyse et chaque partie peut en être, sans dommages ni remords, sacrifiée ou remplacée par une autre aussitôt que son insuffisance est démontrée ».

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que de nombreux changements et remaniements aient été apportés à cet « échafaudage », par de multiples auteurs à l’intérieur même du seul courant de pensée freudien. Il n’est évidemment pas question ici de tenter ne serait-ce qu’un survol de l’ensemble de ce champ aussi vaste que complexe. En revanche il nous semble d’un grand intérêt de mentionner quelques-uns des apports parmi les plus significatifs et les plus féconds. Cette option nous a entraînés à négliger des travaux sans doute aussi importants que ceux que nous évoquons ; nous devons assumer cette part d’arbitraire, de toute façon inévitable.

Le domaine de la métapsychologie peut être entendu de façon plus ou moins large, ou restrictive. On y a généralement inclus toute la superstructure conceptuelle, spéculative, dont l’intérêt heuristique paraissait s’imposer. Nous avons pu constater, par exemple à propos de la théorie de l’angoisse ou du fantasme, qu’on y retrouve généralement un lien avec le « trépied » (les trois points de vue : topique, économique et dynamique) que Freud posait au fondement de la métapsychologie.

Les controverses ont souvent tendu à distinguer une théorisation « descriptive » et une théorisation « explicative » ; débat de principe comme celui qui questionne l’appartenance de la psychanalyse aux sciences de la nature ou aux sciences de l’esprit. Dans le même ordre de préoccupation, la crainte de « biologiser » la psychanalyse a fait pencher certains auteurs du côté de la psychologie, et inversement d’autres approches soucieuses de préserver son caractère scientifique l’ont plutôt ramenée vers la biologie. Le concept de désir, par exemple, peut être aussi bien tiré d’un côté que de l’autre.

Quoi qu’il en soit de ces débats, aussi nourris que subtils, la psychanalyse, en butte dès l’origine aux attaques de nombreux détracteurs, a voulu affirmer sa scientificité et en tout cas la rigueur de sa démarche. Peut-être en raison de spécificités culturelles ce souci a été particulièrement vif aux États-Unis. Ainsi H. Hartmann, représentant de l’orthodoxie freudienne, longtemps président de l’Association psychanalytique internationale, fut paradoxalement conduit par son idéal de scientificité, son désir de systématisation (et de recevabilité par la société américaine) à des positions très différentes de celles de Freud. Ainsi, selon lui, le Moi tend à se renforcer au cours du développement, en utilisant sa position entre le Ça et le monde extérieur, jouant en quelque sorte l’un contre l’autre et réciproquement, pour accéder à une autonomie et à un pouvoir de plus en plus grands. Tandis que pour Freud le Moi lui-même est en grande partie inconscient, Hartmann attribue un rôle primordial à un noyau autonome, aconflictuel du Moi, qui se trouve renforcé par l’énergie désexualisée rendue disponible par le retour de la libido sur le Moi, mécanisme également lié au processus de sublimation. Cette position, où l’accent est mis sur la fonction adaptative, a suscité (peut-être pas sans raison) le reproche d’aller dans le sens d’une moralisation, de favoriser l’adaptation de la personne au groupe social et à ses valeurs. Il est vrai que le poids de l’inconscient, domaine de l’incontrôlable, s’y voit très réduit ; et de même l’importance de la pulsion de mort, et de la destructivité d’une façon générale, n’y apparaît plus guère. Cette prévalence accordée au rôle du Moi s’exprime dans la dénomination d’Ego Psychology donnée à ce courant dont on pouvait craindre qu’il n’entraînât une rigidification, une perte de vitalité de l’analyse ; d’autant qu’au niveau de la technique de la cure se manifestait un semblable souci de moralisation.

Récusant l’esprit mécaniciste d’Hartmann (l'« esprit-machine ») en même temps que l’anthropomorphisme des instances (le Ça avec ses « exigences », le Surmoi et sa sévérité, voir sa « cruauté »), d’autres auteurs, également américains, s’attachèrent à recentrer la théorie psychanalytique sur l’humain, sur le sujet, notamment le sujet manifesté dans ses actes. Est exemplaire à cet égard la démarche de R. Schafer qui, poursuivant une réflexion sur : décharge pulsionnelle, acte et « action psychique », considère la psychanalyse comme « une discipline herméneutique dont l’objet est l’action ». Sur cette base, la conceptualisation de Schafer n’a guère besoin de métapsychologie ; il rejette pratiquement topique, économique et dynamique. La pratique même de la cure se fonde sur l’efficace du « langage d’action ». « Toute activité humaine significative, intentionnelle, dirigée vers un but et ayant un sens » est une action. En conséquence de quoi Schafer énonce une série de principes qui exigent que les interprétations, les processus psychiques soient toujours exprimés par des verbes à la voix active ayant le patient pour sujet. Nous ne pouvons entrer dans le détail de cette approche très contraignante et dont l’impact est resté limité ; mais la démarche de Schafer, comme celle d’Hartmann, vaut essentiellement par son caractère exemplaire.

Toujours aux États-Unis, H. Kohut (émigré venu d’Europe, comme Hartmann… et quelques autres) construisit une œuvre dont le retentissement dans le monde analytique fut bien plus considérable et plus durable. Dans une perspective déjà évoquée par Hartmann, il introduit une entité psychique plus large que le Moi-instance, appelée Self (parfois traduit par « Soi », parfois conservé tel quel). Ce terme, dont le contenu n’est pas facile à définir de façon rigoureuse, a été utilisé, dans des acceptions pas toujours identiques, par plusieurs auteurs de langue anglaise. Il désigne à peu près le sentiment que le sujet a de lui-même, aussi bien comme personne physique qu’en tant qu’être psychique, pouvant ainsi comprendre l’ensemble de ses objets internes. Le Soi est fortement investi libidinalement et chez Kohut les notions de Soi et de narcissisme sont indissociables. Ce narcissisme n’est nullement en compétition avec l’investissement objectal ; ces deux modes d’investissement sont au contraire complémentaires et à l’origine ils forment d’ailleurs une entité unique ; séparés, ils continueront à interagir. Ils conduisent respectivement à la constitution d’un « Soi grandiose » (ou « Self narcissique ») et d’une Imago parentale idéalisée. Leur interaction peut être figurée par l’échange de regards entre la mère et son enfant. Soulignons que pour Kohut, l’objet à l’origine fait partie du psychisme de l’enfant ; il le fait exister : c’est sa fonction de self objet (ou self-objet) qui se maintiendra par la suite.

Des dysfonctionnements à la phase précoce de développement entraînent des déficiences graves au niveau du Soi. Intervenant à un moment où le psychisme n’est pas structuré, ils entraînent une mise à l’écart de cette part lésée du Soi, sorte d’équivalent pour le narcissisme de ce que sera le refoulement pour les investissements objectaux. Kohut appelle ce mécanisme « clivage horizontal ». Il applique également au Soi le clivage décrit par Freud à l’intérieur même du Moi : c’est le « clivage vertical ». Il s’agit alors de deux registres de fonctionnement du Soi, conscients l’un et l’autre, mais désaccordés et faisant coexister de façon durable un sentiment mégalomaniaque infantile avec une fragilité narcissique, une mésestime de soi. Le Soi, tout au long de l’existence, a besoin de relations self objectales qui sont un peu au narcissisme ce que les relations objectales sont à la libido. Il est important de savoir que ces apports self objectaux peuvent provenir de personnes mais aussi de tout l’environnement, naturel, social, culturel. C’est l’insuffisance modérée et progressive des self objets qui conduira à l’intégration durable, à l'« internalisation » des fonctions qu’ils remplissent et à l’autonomisation du sujet. C’est l’intérêt d’un optimum de frustration, faute duquel les capacités d’adaptation se développeront mal, et les formations organisatrices du Soi (« Soi grandiose » et « imago parentale idéalisée ») garderont un caractère archaïque contrariant une insertion satisfaisante dans la réalité.

Cette rapide présentation permet cependant de percevoir deux traits frappants de l’œuvre de Kohut : l’élaboration d’une conceptualisation à la fois novatrice et fortement organisée ; et surtout la place considérable qu’y tient le narcissisme. Certes, à la même époque, B. Grunberger par exemple considérait déjà le narcissisme non plus comme un avatar plus ou moins labile ou transitoire de la libido, mais comme une entité pérenne s’ajoutant aux instances de la deuxième topique. Mais Kohut, en le liant à l’existence et à la vie du Soi, le constitue comme élément fondamental de la personne psychique.

La métapsychologie freudienne est un référentiel tout à fait pertinent pour comprendre les phénomènes et les structures névrotiques ; d’autres conceptualisations (nous allons le voir à l’instant) le sont pour les structures psychotiques ; mais on peut dire que l’appareil théorique légué par Kohut est particulièrement bien adapté à la compréhension des organisations narcissiques que sont les états-limites sous leurs diverses manifestations. Ce qui apparaît à l’évidence quand on étudie les parties clinique et thérapeutique de son œuvre. On y trouve également la possibilité d’une meilleure compréhension des carences et fragilités identitaires, questions d’une évidente actualité ; mais cette dimension sort de notre propos.

Éclairer l’univers psychotique à la lumière des conceptions psychanalytiques a été très tôt un souhait de Freud et ses apports théoriques, sur la paranoïa en particulier, sont fondamentaux. Mais les contributions de Mélanie Klein sont imposantes. Au cours de sa longue pratique analytique avec les enfants et en particulier les enfants psychotiques, elle n’a pas été amenée à remettre fondamentalement en cause les concepts proposés par Freud ; mais elle a apporté une nouvelle compréhension du développement psychique qui requiert des conceptions tout à fait originales du fonctionnement mental. Ce qui frappe peut-être le plus dans la présentation qu’elle donne du psychisme du bébé, c’est l’intensité, la violence de la vie fantasmatique. Nous l’avons déjà mentionné plus haut (à propos de Rêve, rêverie et fantasme) et nous n’ajouterons que quelques mots pour souligner la prégnance de ces fantasmes.

Toute incitation pulsionnelle se trouve exprimée dans un fantasme clairement spécifié ; et de plus celui-ci, au-delà de son extension dans le monde intérieur de l’enfant, se manifeste également dans sa relation au monde extérieur. Ainsi, même s’il a très faim, un nourrisson pourra refuser le « mauvais » sein impliqué dans un fantasme persécuteur. De la même façon le conflit intrapsychique pourra s’exprimer dans une dualité fantasmatique susceptible de se traduire par un clivage au niveau comportemental.

Dans la conception kleinienne du monde de l’enfant, un autre trait remarquable est la précocité avec laquelle s’installe un fonctionnement déjà complexe, ce qui va avec une position durablement dominante du personnage de la mère, le père n’apparaissant même au commencement qu’en tant qu’attribut de celle-ci (fantasme des « parents combinés »).

Soulignons encore le poids considérable de l’agressivité, de la haine. Pour Freud l’introduction de la pulsion de mort a peu modifié, disions-nous plus haut, sa compréhension du développement libidinal ; dans l’édifice kleinien elle a naturellement et immédiatement sa place. Ainsi la notion d’envie, introduite très tôt par M. Klein, se distingue de l’avidité par sa tendance destructrice : faute d’obtenir une impossible satisfaction elle devient meurtrière. On a pu voir en elle la plus ancienne extériorisation de la pulsion de mort puisqu’elle appartient aux toutes premières manifestations de la vie psychique. Il faut ajouter que dans l’univers tragique du bébé cette destruction de la mère entraîne un sentiment de désespoir absolu face auquel les défenses maniaques sont d’abord la seule réaction possible. Ce qui amène à la position paranoïde-schizoïde.

Dans sa démarche, M. Klein avait d’abord identifié une phase persécutive coïncidant avec le premier stade sadique-anal de K. Abraham (qui avait déjà décrit des fantasmes destructeurs). Plus tard elle la considère comme la première forme de relation d’objet et elle parle d’une position paranoïde-schizoïde (ou « schizo-paranoïde »), configuration qui peut être active bien au-delà des premiers mois de la vie et perdurer dans les structures psychotiques. Le mot « position » dégage cette formation de tout lien avec quelque étape qui serait, comme chez Freud, corrélée à une dimension anatomophysiologique. Le monde du nourrisson est agité par l’affrontement des pulsions de vie et de mort. L’objet primaire (objet partiel) est le sein et, parallèlement à la dualité pulsionnelle, il est clivé. Le « mauvais sein » se voit attribuer toute l’agressivité que l’enfant a projetée sur lui et il constitue une menace terrifiante. De même les projections des pulsions libidinales sur le « bon sein » en font un objet idéalisé, source de toutes les satisfactions. Son introjection procure au nourrisson un objet interne infiniment rassurant. Les projections pulsionnelles vont également avec un clivage du Moi qui ne peut assurer sa propre cohérence. L’intensité de ces phénomènes de clivage, l’angoisse de morcellement, spécifient la dimension schizoïde. La menace persécutive, le rôle majeur de la projection et du sentiment d’omnipotence expliquent le qualificatif de paranoïde. M. Klein a décrit un mécanisme caractéristique de cette position : l’identification projective, pour la description duquel nous renvoyons au chapitre 4 (Problème des défenses).

Dans le cadre d’une évolution favorable du nourrisson, avec une « mère suffisamment bonne », des changements dans la dynamique pulsionnelle conduisent à un nouvel état : la « position dépressive ». Le Moi se renforce grâce à une identification à l’objet idéalisé et il a moins besoin de projeter les parties « mauvaises » de lui-même. Il acquiert plus de cohérence en même temps qu’il reconnaît un objet total. Ce qui le conduit à intègrer son ambivalence. Dès lors l’angoisse dominante n’est plus de morcellement de lui-même, mais de destruction de l’objet maternel, toujours menacé par son envie, sa voracité. Ce qui déclenche chez lui une menace de perte, de la culpabilité, du désespoir. Conjugué à la haine suscitée par l’image des « parents combinés », ce vécu mobilise d’abord les « défenses maniaques » qui font intervenir le déni de toute dépendance et aussi de la réalité psychique. Au-delà des phases aiguës du conflit, quand la réalité, les gratifications reçues l’ont un peu apaisé, interviennent les fantasmes de réparation. L’ambivalence est suffisamment atténuée pour que l’enfant, en projetant son amour sur la mère, puisse la réparer et rétablir une imago rassurante, bienveillante. La haine suscitée par le fantasme des parents combinés s’atténue également ; l’imago paternelle se conforte et des relations œdipiennes pourront s’installer. Dès lors les mécanismes adaptatifs se rapprocheront du registre névrotique, « normal ».

Nous ne pouvons ici aller plus avant dans le domaine clinique et thérapeutique exploré par M. Klein. Mais avec le recul on constate qu’elle a non seulement fondé, dans le cadre du mouvement freudien, une école d’une grande vitalité, mais qu’on peut retrouver son influence chez de nombreux analystes extérieurs à son école, en particulier dans le domaine de la psychanalyse des enfants.

La relecture de Freud que propose J. Lacan, outre qu’elle apporte quantité de concepts nouveaux, donne de ceux qu’elle reprend une acception profondément revue. De plus, les intrications et la complexité des liens qu’ils entretiennent font du lacanisme un édifice intellectuel impressionnant, d’un abord malaisé. Construction intellectuelle en effet, où l’affect a peu de part et où la formalisation tend à rejoindre la logique, l’abstraction mathématique (les graphes, les mathèmes, le nœud borroméen). Si l’œuvre de Freud se déploie sur la toile de fond des acquis scientifiques et philosophiques de son siècle (de Darwin à Schopenhauer), il en est de même pour Lacan avec l’apport du structuralisme et de la linguistique saussurienne. Pour de Saussure déjà, la valeur du signifiant est dépendante de sa place parmi l’ensemble des signifiants ; et C. Lévi-Strauss avait énoncé que le signifiant prime sur le signifié. Ce concept de signifiant est corollaire à celui d’ordre symbolique, l’un des trois registres de la structure psychique avec l’imaginaire et le réel. Tout sujet est inscrit dans un ensemble de systèmes symboliques, au premier rang desquels le langage (et aussi l’art, la religion, les règles matrimoniales…). D’emblée le petit humain est pris dans l’univers du langage par lequel il est institué comme sujet. Le concept de sujet n’a pas fait l’objet d’une élaboration spécifique chez Freud : il se comprend comme l’être individuel conscient de lui-même. Chez Lacan le sujet c’est le « Je » du discours, sujet de l’inconscient issu d’un ensemble de signifiants qui lui préexistent.

Ainsi, et exemplairement, Lacan considère que l’Œdipe, qui s’efface un peu derrière l’interdit de l’inceste, est là avant le sujet. Notons que pour Freud (Totem et Tabou) le mythe du père de la horde primitive présente l’interdit de l’inceste comme une « forme » phylogénétique qui se retrouve dans le développement individuel. Mais Lacan dissocie totalement cet organisateur, de l’évolution libidinale. La prohibition de l’inceste est un signifiant majeur de l’ordre symbolique, considéré (avec Lévi-Strauss) comme attestant le passage de la nature à la culture. Plus globalement la fonction paternelle a un poids symbolique considérable, porté par le signifiant du Nom-du-père, dont la conceptualisation est concomitante de celles de la psychose (paranoïa) et de la forclusion. C’est dans l’ordre du symbolique que s’inscrit la castration, menace qui ne concerne pas le pénis, mais le « phallus imaginaire ».

Le deuxième registre de la « topique » lacanienne, l’imaginaire, est conjugué avec ce temps capital de l’ontogenèse appelé « stade du miroir ». Cette expérience spéculaire est constitutive d’une image unifiée du Moi, par opposition au vécu morcelé de l’expérience cénesthésique et motrice. En poursuivant l’élaboration de ce modèle, Lacan le complète par le Moi Idéal – image, derrière celle de l’enfant, des exigences idéales véhiculées par la mère – et l’Idéal du Moi que l’enfant découvre, au-delà du regard de la mère, comme attribut d’une image archaïque du père. Ce registre de l’investissement de l’image de soi tient aussi son importance de ce qu’il inclut la conception lacanienne du narcissisme ; dimension narcissique illustrée par le vécu jubilatoire qui accompagne chez l’enfant l’appropriation de son image dans le miroir. Mais la satisfaction apportée par l’image d’une complétude, outre qu’elle est illusoire, fait apparaître rétrospectivement une agressivité née des images de morcellement. Cette agressivité est également l’expression de la pulsion de mort qui a, chez Lacan, une présence plus forte que la libido, puisque le désir dominant est le désir narcissique d’être reconnu, qui se manifeste dans la demande faite à l’Autre. Dans la mesure où il se dérobe, l’objet de la demande apparaît comme l’objet (petit) a.

La catégorie du réel, troisième élément de la trilogie, n’est pas facile à cerner. Il peut être compris comme la dimension phénoménale attachée à toute représentation. C’est là que se place la réalité psychique, notamment la réalité du désir et les fantasmes inconscients qui lui sont reliés, déjà structurés par le langage. Après l’introduction de la forclusion, Lacan énonce que les signifiants forclos du symbolique réapparaissent dans le réel. Souvenons-nous que pour Freud « ce qui a été aboli à l’intérieur revient de l’extérieur ».

Cette rapide évocation, à partir du symbolique, de l’imaginaire et du réel, souhaite donner, en dépit de simplifications parfois réductrices, un aperçu de l’originalité de l’œuvre de Lacan. Bien d’autres aspects auraient mérité d’être abordés, mais ils auraient appelé des développements dépassant notre propos.

Parmi ces quelques élaborations conceptuelles que nous avons survolées, nombre d’entre elles ont été reconnues pour leur pertinence heuristique, en dehors de toute appartenance d’école. Ainsi la notion de « Soi » (ou Self) est très largement utilisée.

Certaines conceptions freudiennes ont fait, et continuent de faire l’objet de vives discussions. Le caractère universel et fondamental de l’Œdipe lui-même est interrogé à la lumière des avancées de l’anthropologie et de l’éthologie humaine. Mais il semble que ce soit surtout le point de vue dynamique, la pulsion, qui fait l’objet de nouvelles approches. La deuxième théorie des pulsions, la conception de l’agressivité, ne font pas l’unanimité. Parmi les travaux les plus intéressants sur ce sujet, ceux de J. Bergeret (qu’il expose un peu plus loin) apportent une réponse convaincante et de plus en plus reconnue comme telle.

Après Freud, les auteurs se sont beaucoup plus intéressés à la relation à l’objet, et en particulier à la relation à la mère. À ce propos, on se bornera à rappeler le retentissement des travaux de D.W. Winnicott. Clinicien avant tout, il n’a pas apporté de nouvelles conceptualisations métapsychologiques, mais l’importance considérable du rôle de la mère (« suffisamment bonne », bien sûr) dans l’organisation psychique de l’enfant va avec une reconsidération du rôle du père, du patriarcat, voire de l’Œdipe. On notera que cette approche s’inscrit parfaitement dans l’esprit du temps. Plus fondamentalement le recours à la pulsion, concept « à la limite du biologique et du psychologique », s’est vu remis en cause. Ainsi Widlöcher a repris la notion d’intentionnalité, développée par Brentano (dont Freud suivit l’enseignement). Pour Brentano « nous pouvons définir les phénomènes psychiques comme contenant intentionnellement [en intention] un objet en eux ». « Dire de tout acte qu’il est intentionnel c’est reconnaître qu’il porte en lui son sens et son pouvoir, et non qu’il correspond à la volonté d’un agent ou au pouvoir d’une force qui lui serait extérieure. » L’intentionnalité du phénomène psychique peut alors se substituer à la pulsion, laissant de côté la référence biologique.

La théorisation psychanalytique suscitera sans doute d’autres élaborations. Nous avons déjà évoqué les mouvements de pensée ayant eu quelque influence sur Freud, sur Lacan et sur d’autres. Il y a des raisons de penser qu’aujourd’hui également les psychanalystes ne sont pas imperméables aux courants de recherches contemporains : éthologie, neurosciences… La psychanalyse ne s’est pas momifiée au XXe siècle !

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