4. Problème des défenses

J. Bergeret

En ce début de siècle, on ne peut plus envisager d’une façon trop globale ce qu’on appelle « les mécanismes de défense du Moi » comme on le faisait dans le courant du siècle dernier, nos connaissances portant sur la métapsychologie, et en particulier la topique, ayant sensiblement progressé.

On ne saurait, à l’heure actuelle, considérer le concept de « Moi » comme une instance aussi générale qu’on le faisait autrefois. Les auteurs francophones qui ont fait progresser nos conceptions en matière de narcissisme, et les auteurs anglophones qui ont très largement développé l’étude du « Soi » (Self) ont mis en évidence l’erreur commise par les premiers traducteurs de Freud qui ont utilisé le terme de « Moi » pour rendre compte du Ich allemand. Or le Ich (pronom personnel de la première personne du singulier employé au nominatif, c’est-à-dire sujet individuel actif de l’action) ne correspond pas au Moi qui traduit le Mich allemand, c’est-à-dire un accusatif utilisé pour désigner l’objet concerné par le verbe, c’est-à-dire ici le sujet se prenant lui-même [c’est-à-dire soi-même, c’est-à-dire son « Soi »] comme objet. Ce qui concerne la relation narcissique et non pas la relation d’ordre génital où le sujet « Je » vise justement un autre objet.

Parmi les mécanismes de défense nous devons donc considérer d’une part les mécanismes assez élaborés pour défendre le Ich (c’est ce qu’on appelle, à tort, en français, le « Moi »39 et ceux qui sont tout simplement chargés de défendre l’existence du narcissisme c’est-à-dire le « Soi » (Self).

Il existe bien entendu des mécanismes chargés de défendre les différentes instances de la personnalité (Ça, Idéal de Soi, Idéal du Moi, Surmoi) d’un conflit pouvant naître entre elles, comme des conflits pouvant opposer l’ensemble de toutes les instances (y compris donc le « Moi » et le « Soi ») contre certaines pressions provenant de la réalité extérieure.

Les mécanismes de défense ne bénéficient pas, en général, d’une très bonne réputation. On les considère trop vite sous leur seul aspect conflictuel, voire pathologique alors que tout le côté adaptatif de leurs fonctions se trouve passé sous silence. Un sujet n’est jamais malade « parce qu’il a des défenses » mais parce que les défenses qu’il utilise habituellement s’avèrent comme soit inefficaces, soit trop rigides, soit mal adaptées aux réalités internes et externes, soit trop exclusivement d’un même type et que le fonctionnement mental se voit ainsi entravé dans sa souplesse, son harmonie, son adaptation.

D’autre part on confond souvent les défenses du Moi (utilisées pathologiquement ou non) avec les résistances, notions qui ne concernent que les défenses employées dans le transfert (et dans la cure psychanalytique en particulier) par un sujet qui se défend spécifiquement contre le contact thérapeutique et les prises de conscience des différents aspects de ce contact, en particulier dans le jeu des associations d’idées qui se trouve ainsi entravé de manière à diminuer l’angoisse relationnelle.

E. Bibring et D. Lagache distinguent d’un côté les mécanismes de défense, automatiques, inconscients, sous la dépendance des processus primaires et dont le but demeure la réduction de la tension pulsionnelle et de l’angoisse qui en résulte, et d’un autre côté les mécanismes de dégagement régis par les processus secondaires (principe de réalité) visant aux aménagements des conditions internes du sujet en fonction d’une adaptation souple aux conditions externes et ne nécessitant pas un évitement quelconque de cette situation : par exemple le travail du deuil ou la familiarisation avec la situation anxiogène, autrement dit son intégration et son contrôle.

On pourrait entendre que les mécanismes de défense les plus élaborés concernent le « Moi » tandis que ceux qui apparaissent comme de nature davantage primitive concerneraient plutôt le « Soi ».

Il serait par ailleurs fâcheux de réduire le rôle des mécanismes de défense aux seules dimensions du classique « conflit névrotique » : quand il s’agit en effet d’organisation de mode névrotique, génital et œdipien, le conflit se situe évidemment entre les pulsions sexuelles et leurs interdictions (introjectées dans le Surmoi). L’angoisse est alors l’angoisse de castration et les défenses tendent à diminuer cette angoisse, soit en facilitant la régression à l’égard de la libido, soit en aménageant des exutoires régressifs, par exemple auto-, ou allo-agressifs, reprenant en l’érotisant la violence instinctuelle primitive.

En revanche, dans les organisations psychotiques, toute une partie prédominante du conflit profond se joue avec la réalité. L’angoisse est une angoisse de morcellement, soit par crainte d’un impact trop violent de la part de la réalité, soit par crainte au contraire de la perte du contact avec cette même réalité. Les défenses contre une telle angoisse demeurent tant qu’il est possible du mode névrotique ; mais ceci ne suffit souvent pas et apparaît alors les défenses propres au système psychotique : autisme (essai de reconstitution du narcissisme primitif avec son circuit fermé), déni de la réalité (en tout ou partie) nécessitant parfois la reconstruction d’une néoréalité, l’ensemble de ces démarches conduisant à la classique position délirante.

Dans tout le groupe des états-limites enfin, le conflit se situe entre la pression des pulsions prégénitales sadiques orales et anales dirigées contre l’objet frustrant et l’immense besoin que l’objet idéal répare cette blessure narcissique par une action extérieure gratifiante permettant enfin d’aborder l’Œdipe dans de bien meilleures conditions d’équipement affectif. L’angoisse qui en découle est l’angoisse de perte d’objet, c’est-à-dire l’angoisse de dépression. Les défenses seront donc essentiellement centrées sur les moyens d’éviter cette perte et conduisent à un double manichéisme : clivage interne entre ce qui est bon (Idéal du Soi) et mauvais (immédiatement projeté vers l’extérieur) et clivage externe (entre gentils et méchants : non-Soi). À ceci s’ajoute une habile supercherie pulsionnelle inversée : une défense contre le prégénital gênant par des éléments pseudo-génitaux de couverture et de façade. On assiste à un essai de pansement de la blessure narcissique archaïque par un narcissisme secondaire en circuit ouvert, avide, mais impuissant à colmater le manque narcissique fondamental…

Ce rapide tour d’horizon doit nous permettre de mieux comprendre le rôle réel et relatif des défenses c’est-à-dire celles qui visent à défendre le Moi et celles qui visent simplement à protéger le Soi. Les secondes sont les plus évidentes et les mieux décrites, mais ne signent pas pour autant dans tout contexte structurel un mode d’organisation authentiquement névrotique, génital et œdipien.

Il semble trop facile de considérer que le refoulement entre en jeu de façon spectaculaire dans les névroses en général et l’hystérie en particulier : que la régression anale, les formations réactionnelles et l’isolation sont spécifiques de ce qu’on appelle « la névrose obsessionnelle », que la projection signe la paranoïa ou l’introjection la mélancolie alors que dans la schizophrénie la régression tendrait vers l’état fusionnel initial ; chez les états-limites (et nombre de phobiques qui s’y attachent) le clivage des imagos est supposé permettre autant les évitements que les surinvestissements compensateurs et idéalisés.

L’ordre dans lequel sont présentées les opérations défensives que nous décrirons ici tiendra compte avant tout des ressemblances de terminologie pouvant entraîner des confusions (comme les « faux amis » dans le vocabulaire anglais). Ceci nous permettra de mieux préciser en quoi ces processus diffèrent sur le plan économique et profond alors que certains aspects extérieurs semblent les rapprocher.

Contre-investissement

Les mécanismes de défense constituent des opérations de protection mises en jeu par le Moi ou le Soi pour assurer leur propre sécurité ; ce sont donc, au double sens de l’expression, des « défenses ». Ces défenses ont à jouer contre l’émergence jugée interdite, et en cela dangereuse, des représentations pulsionnelles provenant du Ça (voir le Point de vue topique, chapitre 2).

La théorie freudienne décompose le contenu de la pulsion en deux éléments distincts : l’affect (ou teinte affective émanant de la pulsion et non refoulable dans l’inconscient) et la représentation (contenu concret d’un acte de pensée). Seules les représentations, par le jeu des traces mnésiques liées aux perceptions antérieures et significatives, subissent un sort très varié, selon le droit qui leur est reconnu par les censures de demeurer ou non fixées aux affects correspondants, c’est-à-dire aux mêmes pulsions de départ, aux mêmes objets, et aux mêmes buts pulsionnels. C’est sur les représentations que portent nombre de mécanismes de défense et en particulier le refoulement alors que la répression porte sur les affects.

Lorsque le Surmoi et les instances idéales s’opposent à l’investissement par le conscient de représentations pulsionnelles indésirables, il y a d’abord désinvestissement de la représentation pulsionnelle anxiogène. Une certaine quantité d’énergie psychique va donc être rendue disponible et ne peut demeurer ainsi. Elle sera aussitôt réutilisée dans un contre-investissement en portant sur d’autres représentations pulsionnelles, d’aspect différent, pouvant être parfois conscientes parce qu’édulcorées et autorisées. Le tour ainsi joué aux représentations interdites les élimine du champ conscient au profit d’autres représentations « contre-investies » et sans danger apparent.

Formation réactionnelle

Il s’agit d’un contre-investissement, dans une attitude autorisée, de l’énergie pulsionnelle retirée aux représentations interdites : par exemple la sollicitude peut être une formation réactionnelle contre des représentations violentes ou agressives, de même que les exigences de propreté de l’obsessionnel constituent une formation réactionnelle contre son désir de souiller.

C’est un mécanisme précoce mais fragile qui se développe avec prédilection pendant la période de latence au profit des valeurs mises en avant par les contextes historiques, sociaux et culturels40, et au détriment des besoins pulsionnels frustes, agressifs ou sexuels directs, tout en cherchant à les drainer de façon indirecte. Cet aspect fonctionnel et utilitaire contribue à l’adaptation du sujet à sa réalité ambiante.

À un degré de plus, ce mécanisme conduit aux originalités du caractère propre du sujet par rapport à celui des autres. Si les formations réactionnelles deviennent trop systématiques, trop impératives, trop rigides, on entre alors dans la pathologie caractérielle. Dans les névroses classiques, ces formations demeurent puissantes mais limitées à un type déterminé spécifique du mode de relation d’objet et de chaque norme de névrose.

Formation substitutive

La représentation du désir inacceptable est refoulée dans l’inconscient. Il existe, sur le plan du principe de plaisir, un manque que le Moi va chercher à combler dans une double opération subtile et compensatoire : apporter d’une part une satisfaction de remplacement et d’autre part s’arranger pour que cette représentation consciente de remplacement se trouve tout de même capable d’évoquer le plaisir interdit sans que cela apparaisse clairement, grâce au jeu des associations d’idées. Par exemple, la transe mystique peut très bien constituer seulement un substitut de l’orgasme sexuel : en apparence il n’y a rien de sexuel, en réalité le lien avec l’extase amoureuse et physique se trouve conservé, l’affect demeurant identique. La formation substitutive constitue alors un des modes de retour du refoulé.

Cependant, la formation substitutive peut jouer bien souvent dans le sens inverse. Devant l’incapacité d’intègrer et de maîtriser les pulsions sexuelles par suite d’un certain degré d’immaturité affective lié à une carence narcissique de base, le sujet (opérant alors au registre des « défenses du Soi ») va chercher à masquer par une pseudo-sexualité substitutive de surface ses carences objectales et sexuelles, en même temps qu’il entend se rassurer contre la réalité de ses carences narcissiques. Il devient alors dommageable pour le sujet que son thérapeute se laisse prendre à cette supercherie.

Formation de compromis

C’est aussi un mode de retour du refoulé, utilisé ici sous une forme où il ne pourra pas être reconnu, non par substitution mais par déformation. Ce processus va chercher à allier ainsi dans la compromission et les désirs inconscients interdits et les exigences des interdicteurs, ce que nous rencontrons dans le rêve en particulier mais aussi dans certains symptômes (besoin d’un objet contra-phobique par exemple) ou dans nombre de réalisations artistiques, ou de certains choix dans le cadre de la vie sociale.

Formation de symptômes

C’est encore un mode de réapparition du refoulé. Que ce soit sur un mode physique ou psychique ou mixte, le symptôme n’est jamais causé par le refoulement en lui-même. Il signe seulement un échec du refoulement ; il ne constitue que le résultat de cet échec.

Le symptôme résulte à la fois des trois mécanismes précédents : formation réactionnelle, formation substitutive et formation de compromis. Il ne peut donc être placé sur le même plan qu’eux, sa nature s’avérant d’emblée plus complexe que celle de chacun d’entre eux considérés isolément.

De plus, le symptôme prend d’emblée, grâce au jeu du compromis et de la substitution, un sens particulier dans chaque entité psychopathologique ; il est impliqué étroitement dans le mode de relation d’objet propre à chaque organisation morbide. La défense constituée par le symptôme va dans le sens de la lutte contre l’angoisse spécifique : éviter la castration dans la névrose, éviter le morcellement dans la psychose, éviter la perte d’objet chez l’état-limite. Les modes de formation de symptôme ne sont jamais facilement interchangeables tant que l’économie intrapsychique demeure stable. Une variation nette de la symptomatologie nécessite un changement d’économie interne, ce qu’il est primordial de rechercher dans toute relation thérapeutique, même en apparence essentiellement organique.

Refoulement

C’est le mécanisme de défense le plus ancien et le plus important décrit par S. Freud dès 1895. Il reste étroitement lié à la notion d’inconscient et de ce fait utilise à lui tout seul la part principale des énergies défensives en éliminant du champ de notre conscience des îlots entiers de notre vie affective et relationnelle profonde mais combien réelle.

Il convient pourtant de noter, d’une part, que le refoulement, sous son aspect strictement fonctionnel, est indispensable à la simplification de notre existence courante et n’implique pas à tout coup une présomption morbide. D’autre part, quand il entre en jeu de façon pathologique, il s’agit par présomption d’organisations névrotiques ou tout du moins de systèmes défensifs de mode névrotique même au sein de structures différentes. Dans les autres organisations, moins élaborées génitalement que les névroses, on a découvert justement peu à peu d’autres mécanismes de défense plus spécifiques ; nous les décrirons ultérieurement. Mais nous ne saurions trop insister d’emblée, avec S. Freud, sur le fait que le refoulement authentique demeure, quant à lui, essentiellement centré sur une dialectique génitale et qu’il intéresse avant tout le versant sexuel de la libido. On considère souvent le refoulement comme un mécanisme habituel, banal, allant de soi. Les choses ne sont pas si simples car le refoulement ne fait justement pas partie des processus défensifs les plus primaires et les plus archaïques. C’est un mécanisme assez « noble » d’abord parce qu’il touche aux élaborations génitales, ensuite parce qu’il se révèle comme coûteux (en énergie psychique), enfin parce qu’il se présente comme assez confortable par rapport à tout un autre groupe de mécanismes plus élémentaires.

Le refoulement peut être défini comme un processus actif destiné à conserver hors de la conscience les représentations inacceptables. On distingue trois niveaux auxquels joue ce mécanisme.

Refoulement primaire

Il reste d’une époque archaïque, individuelle ou collective, où toute représentation gênante (images de la scène primitive, de menaces pour la vie ou de séductions par l’adulte) se trouvait automatiquement et immédiatement refoulée sans avoir eu à devenir consciente ; c’est le pôle attractif par la suite, les points de fixation des refoulés ultérieurs touchant aux mêmes genres de représentations.

Freud n’a jamais cessé de postuler l’existence d’un refoulement primaire en relation avec l’existence d’un « Inconscient primaire ». Ceci suppose la présence d’une inscription sexuelle dans l’imaginaire primitif de l’enfant, dès la naissance. Mais en même temps aussi l’impossibilité pourcette inscription sexuelle de devenir tout de suite opératoire, en raison d’un refoulement primaire immédiat. L’inscription sexuelle primitive ne pourra s’avérer opératoire que dans une structuration plus avancée de l’appareil psychique ce qui préparera ainsi la mise en jeu de l’Œdipe et de tous ses aléas qu’il convient d’écarter alors du registre conscient sous la pression d’un refoulement secondaire, générateur de l’inconscient secondaire.

Refoulement secondaire ou refoulement proprement dit

Il consiste en un double mouvement et d’attraction par les fixations du refoulement primaire et de répulsion par les instances interdictrices : Surmoi (et Moi dans la mesure où il devient l’allié du Surmoi).

Retour du refoulé

C’est soit une simple « échappée » du processus de refoulement, soupape fonctionnelle et utile (rêve, fantasmes), soit une forme parfois déjà moins anodine (lapsus, actes manqués), soit des manifestations franchement pathologiques d’échec réel du refoulement (symptôme).

Le refoulement ne porte que sur les représentations des pulsions interdites, grâce à un jeu de désinvestissements d’abord des représentations angoissantes par le préconscient (par exemple les filles des rues dans les phobies), puis de contre-investissement de l’énergie pulsionnelle disponible, aussitôt réinvestie sur d’autres représentations autorisées (objet contraphobique). Ce contre-investissement crée une dépense énergique constante indispensable sans laquelle le refoulé réapparaîtrait aussitôt sous les formes décrites plus haut.

Le refoulement proprement dit n’organise ni les formations substitutives ni les formations de compromis ni les symptômes. Ces phénomènes signent seulement le retour du refoulé, c’est-à-dire l’échec du refoulement, son débordement et non pas sa simple mise en jeu.

Le refoulement ne joue qu’après la distinction entre conscient et inconscient, et l’apparition du langage. L’inconscient, c’est ce qui n’est pas verbalisé, les représentations de choses ; le conscient au contraire correspond au verbalisé, aux représentations de mots.

Aussi efficace soit-il, le refoulement ne saurait empêcher que les représentations refoulées dans l’inconscient s’y organisent, nouent entre elles des liens subtils et donnent même naissance à de nouveaux rejetons qui vont tenter de se manifestera leur tour au niveau du conscient.

S. Freud avait d’abord pensé que le refoulement se trouvait à l’origine de l’angoisse. Mais l’élaboration de sa deuxième topique et le rôle déterminant attribué au Moi comme instance refoulante l’ont amené (Inhibition, symptôme et angoisse) à montrer comment, au contraire, l’angoisse créait le refoulement et à décrire le refoulement comme un jeu mobile et vivant, sans cesse en action, d’investissements, désinvestissements et contre-investissements de représentations les plus variées liées aux pulsions et aux affects désagréables pour les instances interdictrices.

Cependant, comme on le remarque par ailleurs bien souvent, la première conception freudienne ne semblait pas devoir se voir invalidée pour autant. En effet si la seconde théorie de l’angoisse s’adapte très bien à la clinique des entités névrotiques, la première théorie de l’angoisse peut être considérée comme s’adaptant aux économies prégénitales dans la mesure où le refoulement primaire justement n’est point le résultant de l’angoisse existentielle d’essence narcissique mais au contraire sa cause déclenchante.

On ne peut concevoir un paragraphe consacré au refoulement, mécanisme de défense principal des névroses, sans décrire comment ce processus s’articule dans l’économie des deux seules névroses authentiques.

Dans l’hystérie

Hystérie de conversion (type « Dora »)

On assiste à une disparition totale de la représentation liée à la pulsion gênante : le refoulement est complet (le souvenir de la verge de M. K appuyant contre son pubis est éliminé). Une formation substitutive est mise en jeu (la cage thoracique remplace le pubis) et la formation du compromis (pression sur la cage thoracique au lieu de pression sur le pubis) donne naissance au symptôme devenu inoffensif sur le plan surmoïque. Le refoulement a complètement réussi et suffit à lui seul (« la belle indifférence » de l’hystérique devant son symptôme) dans l’hystérie de conversion, alors que dans les autres formes de névrose une partie de l’angoisse réapparaît et nécessite la mise en marche d’autres mécanismes de défense complémentaires. Cette efficacité (pas toujours absolue) du refoulement dans l’hystérie de conversion explique pourquoi les hystériques vrais viennent aussi rarement consulter les psychopathologues et se trouvent si facilement fixés par les organicistes.

Hystérie d’angoisse (type « petit Hans »)

Les pulsions originelles sont ambivalentes. Prenons seulement le cas du père : l’amour du père et la haine du père coexistent en rapport avec la situation œdipienne. Seules les représentations de la haine du père (et de sa conséquence, la crainte du père) sont refoulées. Mais ce refoulement n’est pas assez bien réussi car la formation substitutive (cheval) ne correspond pas à un déplacement suffisant : un degré de désagréable persiste et il faut faire jouer en plus l’évitement, la fuite (phobie des chevaux).

Dans la névrose obsessionnelle41

Le refoulement s’y trouve encore beaucoup moins bien réussi car on assiste à la mise en jeu successive de quatre facteurs complémentaires : la régression d’abord (régression pulsionnelle sur le sadisme anal) (« non je ne veux pas désirer mon parent œdipien, je veux le souiller »), puis refoulement de ces tendances sadiques (non je ne veux pas connaître mon envie de le souiller), puis formation réactionnelle (« je suis scrupuleux, je veux le protéger, le soigner »), enfin déplacement (de l’objet pulsionnel sur un conjoint ou un enfant à « protéger » ou la maison tout entière « à tenir propre » comme substitut).

Il y a lieu de ne pas confondre le refoulement (répression en anglais) :

■ soit avec ce qu’on appelle en français la répression (en anglais Suppression), mécanisme actuel et assez conscient concernant l’affect (et non sa représentation) et consistant non à le refouler mais, en l’inhibant, à le supprimer pratiquement. Par exemple : « Non, je ne veux pas penser au plaisir sexuel que j’aurais à sortir avec telle jeune fille ; c’est une camarade et c’est tout. » La représentation est conservée, l’affect est réprimé. La répression des affects (trop souvent confondue avec le refoulement des représentations) joue un rôle très important au sein des économies prégénitales ;

■ soit avec la condamnation, élaboration consciente et motivée de l’interdiction. Par exemple : S. Freud nous montre comment, grâce à sa cure, le petit Hans passe du refoulement (processus primaire automatique et inconscient) à la condamnation de ses désirs incestueux (processus secondaire d’adaptation et d’intégration à la réalité).

Identification

Il ne s’agit pas là d’un mécanisme de défense mais une activité affective et relationnelle indispensable au développement de la personnalité et qui se trouve étudiée par ailleurs dans cet ouvrage. Comme toutes les autres activités psychiques, l’identification peut, bien sûr, être utilisée également à des fins défensives.

Il existe une identification primaire liée à l’incorporation orale. L’objet doit être dévoré sans distinction préalable entre tendresse et hostilité, ni entre Soi et non-Soi dans ce mouvement essentiellement prégénital qui vise à préciser l’identité narcissique de base du sujet.

Avec l’arrivée de l’Œdipe survient ensuite le mode d’identification secondaire destiné à affirmer l’identité sexuelle du sujet avec tous ses avatars possibles en psychopathologie. L’enfant, en renonçant d’abord à incorporer le parent aimé, puis en renonçant à l’idée d’un commerce sexuel avec lui va se consoler en absorbant les qualités représentées pour lui par cet objet. Ce mouvement peut aller jusqu’à une régression défensive avec toutes les perturbations dialectiques possibles (en particulier homo-érotisme, inhibitions et perversions) mais cependant les identifications secondaires liées au parent du même sexe viennent normalement compléter et organiser génitalement les identifications primaires et faire le lit des relations ultérieures de type véritablement objectal et génital.

À partir de la psychologie collective, S. Freud a décrit un troisième type d’identification : le sujet identifie ici ses propres objets aux objets d’un autre sujet et principalement aux objets d’un groupe tout entier. Ceci se produit par imitation et contagion, en dehors de tout lien libidinal direct.

Quant à l’identification dite « hystérique », elle ne concerne qu’un des aspects communs à l’objet et au sujet.

Identification à l’agresseur

On devient celui dont on avait eu peur, du même coup on le supprime, ce qui rassure. Ce mécanisme décrit par S. Ferenczi et A. Freud peut aller de la simple inversion des rôles (jouer au docteur, au loup, au fantôme) à une véritable introjection de l’objet dangereux.

Il est certain que cette défense présuppose une toute-puissance magique chez l’autre et se trouve en rapport avec des distorsions des instances idéales préparant secondairement aux conduites masochistes et avec des instances interdictrices sévères appelées souvent « Surmoi sadique » bien qu’il ne s’agisse sûrement pas encore d’un véritable Surmoi génital et post-œdipien.

Identification projective

C’est un mécanisme décrit par M. Klein à la phase schizo-paranoïde comme un fantasme de projection de l’enfant à l’intérieur du corps maternel (le non-Soi) pour le maîtriser, le posséder et éventuellement le détruire en voulant contrôler les mauvais objets qui s’y trouvent déjà eux-mêmes projetés (pénis du père, excréments, autres enfants).

Le rôle de la réponse maternelle serait essentiel : si la capacité de rêverie de la mère lui permet d’accepter de tels fantasmes (et de montrer qu’elle les accepte), il en résultera secondairement un besoin naturel chez l’enfant de réparation et de tendresse. Si la mère au contraire interdit ces fantasmes, on assiste à une réintrojection chez l’enfant, d’un sein menaçant et d’un vagin cloacal et avide. L’affectivité de l’enfant, au lieu de gagner en expériences d’échanges positifs, ira en s’appauvrissant vers les phénomènes de claustrophobie (peur d’être enfermé dans la mère), de dépersonnalisation (peur de perdre l’objet maternel), ou même de morcellement (psychose), le Soi narcissique se trouvant sans cesse projeté et de façon fragmentaire dans le corps de la mère.

Projection

Pour S. Freud il existe dans ce mécanisme trois temps consécutifs : tout d’abord la représentation gênante d’une pulsion interne est supprimée, puis ce contenu est déformé, enfin il fait retour dans le conscient sous la forme d’une représentation liée à l’objet externe.

La projection joue à tout moment dans la vie psychique, soit dans les phénomènes non pathologiques (superstition, mythologique, animisme), soit dans la cure « vous allez me dire que… » constitue la classique projection du patient, aussitôt suivie d’un mouvement de négation : « mais ce n’est pas vrai ». En pathologie, la projection prend des aspects particuliers selon les différentes organisations : par exemple dans les phobies hystériques, la projection déplace le danger pulsionnel de l’intérieur (envie sexuelle) vers l’extérieur (danger des objets potentiellement sexuels) puis joue le déplacement (qui change subtilement la représentation de l’objet en le rendant non sexuel) et enfin l’évitement de cet objet ; le cycle protecteur est ainsi achevé. Dans la paranoïa il se produit un mouvement régressif des pulsions sexuelles sur les pulsions sadiques et ce procédé brutal et appauvrissant suffit pour ne pas avoir recours au déplacement : le même objet demeure mais devient menaçant (« il me persécute », « il veut me sodomiser »), les mouvements de haine à son encontre (inversion protectrice des mouvements d’amour) se trouvent donc justifiés devant les censures intérieures. Les hystérophobiques font ainsi une interprétation fausse mais limitée de la réalité dans la projection ; les paranoïaques au contraire arrivent aux interprétations du réel les plus perturbées. De telles altérations sont pratiquement sans limites.

La projection signe pratiquement un échec du refoulement. En effet, grâce aux défenses plus élaborées, comme le refoulement principalement, le Moi se défend normalement contre les dangers intérieurs par des moyens utilisant directement l’inconscient de façon immédiate et automatique. Si ces procédés ne suffisent plus, il devient alors nécessaire de transformer par la projection le danger intérieur en danger extérieur contre lequel jouent les moyens de protection plus archaïques, plus élémentaires du Soi utilisant et dupant le conscient, tels la projection, le déplacement, l’évitement.

On distingue, en fait, une projection primaire qui n’a pas recours au refoulement ; elle contribue à établir la distinction entre Soi et non-Soi en attribuant au monde extérieur les causes de sensations que nous ne voulons pas localiser en nous ; c’est un processus normal, qui fortifie le Soi et précise le schéma corporel ; et d’autre part, une projection secondaire qui nécessite des mouvements d’inhibition ou de refoulement ; l’objet extérieur est alors inondé de la haine projetée (M. Klein) et devient persécuteur. Chez l’adulte, cela peut aller jusqu’au délire : par exemple, dans la jalousie, la représentation interdite du désir de tromper l’autre peut se manifester dans trois degrés d’affirmation d’être trompé par l’autre : la jalousie simple, la jalousie morbide, le délire de jalousie.

On a pu dire que la projection constituait une forme de retour de refoulé. Peut-être faudrait-il se montrer plus précis : si l’on constate que les formations de compromis, les symptômes, les actes manqués, etc. sont authentiquement des retours du refoulé après refoulement normal, il est nécessaire de distinguer dans la projection au contraire un retour de ce qui aurait dû être refoulé mais n’a pu l’être : c’est somme toute comme d’autres mécanismes moins élaborés que le refoulement (comme le déplacement, la condensation, le déni, le clivage des imagos, etc.), un échec « avant coup » du refoulement rendu difficile à utiliser (plutôt que fonctionnant incomplètement). On pourrait peut-être considérer de façon plus précise la projection et ces autres mécanismes archaïques comme une façon de traiter ce non-refoulé, qui, demeurant gênant, doit être éliminé par des procédés certes moins efficaces que le refoulement mais aussi moins coûteux en contre-investissement parce que plus « brutaux » et plus près des processus primaires.

Introjection

C’est un mécanisme décrit par S. Ferenczi et répétant dans un but défensif et régressif chez l’adulte le mouvement alors élaboratif rencontré au cours du développement infantile, mouvement qui consistait à faire entrer dans l’appareil psychique une quantité de plus en plus grande du monde extérieur. Mais alors que chez l’enfant le Moi s’en trouvait enrichi, chez l’adulte il se crée ainsi toute une série de fantasmes intérieurs inconscients organisant une image mentale intime que le sujet va finir par traiter comme s’il s’agissait d’un objet réel extérieur.

L’introjection serait une défense contre l’insatisfaction causée par l’absence extérieure de l’objet ; l’introjection y porterait remède par une présence incorporée. C’est l’exemple du deuil et surtout celui de la mélancolie où les reproches que le sujet s’adresse sont ceux-là même qui en réalité n’ont pas le droit d’être adressés à l’être aimé.

Pour les auteurs kleiniens il existe un jeu d’interactions constantes entre les mouvements projectifs et introjectifs de même qu’entre les mondes objectaux interne et externe, ce qui contribue au maintien de bonnes relations objectales, vitales pour le sujet.

Il semble exister au niveau de l’introjection un certain nombre de confusions possibles : tout d’abord avec l’incorporation orale décrite par M. Klein essentiellement comme un fantasme lié des représentations primitives plus corporelles que psychiques et non comme un mécanisme psychique proprement dit. Ensuite, avec l’identification secondaire dont nous avons parlé plus haut (qui porte sur les qualités du sujet et non les reproches à son égard). D’autre part, quand on parle « d’introjection » de l’agressivité ou des « interdits parentaux » on devrait plutôt employer les termes de retournement contre soi ou bien d’internalisation.

L’internalisation (ou intériorisation pour Laplanche et Pontalis) concerne le mode de relation à autrui, par exemple rivalité œdipienne au père alors que l’introjection comporte l’établissement à l’intérieur de soi d’une image paternelle remplaçant le père manquant.

L’introversion décrite par C.J. Jung et reprise par S. Freud porte sur les phénomènes de retrait de la libido par rapport aux objets réels. Un tel retrait peut s’effectuer de deux façons : vers le Moi (narcissisme secondaire) ou vers les objets imaginaires internes, des fantasmes (introversion).

Pour Freud, la psychose est une « névrose narcissique », pour Jung c’est une « névrose d’introversion » ; la différence reste notable.

En réalité, le névrosé aime un être extérieur, objet œdipien déformé par les conflits ; le psychotique ne peut que chercher à tourner son amour sur lui-même mais sans succès ; quant à l’état-limite, lui, il aime un être imaginaire, ressemblant à son Idéal du Soi et ressemblant en même temps à un être réel mais choisi parce que justement éloigné et inaccessible. Il semble que ce soit là le véritable domaine de la défense par introversion, c’est-à-dire un retrait non strictement autique mais constitué par des fantasmes intérieurs.

Annulation

S. Freud nous dit que c’est un processus actif qui consiste à défaire ce qu’on a fait. Il convient ainsi que des représentations gênantes évoquées dans des actes, des pensées ou des comportements du sujet sont considérés comme n’ayant pas existé. Pour cela le sujet met en jeu d’autres actes, pensées ou comportements destinés à effacer magiquement tout ce qui était lié aux représentations gênantes.

C’est ce qui se passe dans les actes expiatoires dans l’animisme, dans certains besoins de vérification et en général dans tout mécanisme obsessionnel : une attitude est annulée par une seconde attitude destinée à supprimer non seulement les conséquences de la première attitude mais cette attitude en soi du fait même qu’elle constitue un support pour la représentation interdite.

Tout ceci se passe au niveau de la toute-puissance magique de la pensée, comme chez le petit enfant, et entraîne secondairement un sentiment de toute-puissance du Soi et de l’action, car la pensée, dit S. Freud, peut être considérée comme une action opérée avec le minimum d’énergie (des images et des mots).

L’annulation constitue un mécanisme narcissiquement très régressif ; elle doit jouer en effet quand les processus mentaux plus classiques à base de désinvestissement et de contre-investissement (portant le plus souvent sur des représentations objectales) ne suffisent plus ; l’annulation porte sur la réalité elle-même puisque c’est la temporalité, élément important du réel, qui se trouve niée, altérée.

Dénégation

C’est aussi un mécanisme plus archaïque que le refoulement : le représentant pulsionnel gênant n’est pas refoulé, il apparaît donc dans le conscient mais le sujet s’en défend en refusant d’admettre qu’il puisse s’agir d’une pulsion qui le touche personnellement. Par exemple, dans une cure, le patient déclare : « Cette femme qui apparaît dans mon rêve, non ce n’est pas ma mère ». Une représentation peut donc ainsi devenir consciente à condition que son origine soit niée : « je n’ai pas pensé cela » vaut souvent plus qu’une affirmation car on voit ainsi apparaître à la fois la représentation et la défense.

A. Freud considère ce mécanisme comme un précurseur du refoulement. M. Klein lie dénégation et dédoublement du Moi dans la défense contre le mauvais objet. Mais pour M. Klein bon et mauvais objets sont tous deux extérieurs, alors que pour S. Freud il s’agit seulement d’introjecter ce qui est bon et de rejeter ce qui est mauvais ; ce qui est dedans demeure subjectif, ce qui est dehors devient l’objectif. La dénégation agirait surtout au niveau des perceptions externes alors que le refoulement porterait sur l’ensemble des deux versants pulsionnels.

Déni

Il convient de bien différencier ce mécanisme et de l’annulation et de la dénégation : il s’agit en effet ici d’éliminer une représentation gênante non en effaçant (annulation) ou en refusant de la reconnaître comme nous concernant (dénégation), mais en niant ici la réalité même de la perception liée à cette représentation.

Dans son travail sur la « différence anatomique entre les sexes » S. Freud montre comment ce mécanisme joue automatiquement et brutalement chez le petit garçon dès qu’il se trouve pour la première fois apercevoir un sexe féminin : tout se passe comme s’il n’avait rien vu ; ainsi il n’est pas censé savoir qu’il existe des êtres au phallisme non évident, donc que la différence existe sur le plan d’abord du narcissisme élémentaire, engendrant un fantasme de risque de perte, de l’intégrité corporelle.

Il n’y a pas besoin de refoulement, le déni portant sur la réalité elle-même qui n’a jamais eu à devenir consciente donc prise en compte comme telle.

Dans l’évolution du jeune garçon on rencontre obligatoirement ce premier temps initial de déni : je n’ai pas vu que le manque (narcissique) pouvait exister. Au moment de l’Œdipe survient un second mouvement affectif parallèle mais différent : la crainte de la castration (génitale) par le père ; les défenses du Moi qui prédominent à ce moment dépendent du choix structurel : refoulement dans les névroses, régression pulsionnelle dans les états-limites et nouveau déni de la réalité dans les psychoses alors que dans les perversions le déni initial archaïque semble demeurer intact.

Le déni est donc un mécanisme jouant essentiellement dans les psychoses (déni de toute réalité gênante sans spécificité) et dans les perversions : mais dans ces dernières organisations le déni ne porte que sur une partie très focalisée de la réalité : le sexe de la femme comme chez le tout jeune garçon ; le reste du champ perceptif du pervers demeure intact et il s’y ajoute un surinvestissement narcissique compensateur du phallus alors que chez le psychotique les altérations de la réalité par les dénis perceptifs peuvent porter sur n’importe quel domaine et que, si nécessaire, le délire vient surinvestir une néoréalité compensatrice.

À côté du déni il y a lieu de citer trois mécanismes dont les descriptions ont connu des succès divers :

■ la forclusion : de même que le déni concerne sélectivement le sexe de la femme. J. Lacan a décrit sous le nom de forclusion une forme de rejet de la représentation, sans refoulement qui concernerait en particulier « le nom du père ». Mais nous ne nous trouvons pas dans l’un et l’autre mécanisme au même niveau élaboratif : ici la démarche s’avère plus génitale et fantasmatique que narcissique et perceptive. Ce rejet hors du sujet serait lié également à l’impossibilité de symboliser et très voisin de certains processus psychotiques puisqu’une partie de la réalité se trouve ainsi désinvestie et rejetée vers l’extérieur. Mais la forclusion ne peut faire le lit des processus délirants que si le Moi est poussé à une désorganisation encore plus régressive, ce qui n’est pas habituel. La forclusion semble au contraire s’associer davantage au dédoublement des imagos qu’au dédoublement du Moi ;

■ le renversement de la pulsion et le retournement contre soi sont deux mécanismes décrits par S. Freud comme difficilement séparables. Le premier concerne le but de la pulsion ; par exemple le passage de l’amour à la haine, du voyeurisme (actif : voir) à l’exhibitionnisme (passif : être vu), du sadisme (torturer) au masochisme (être torturé). Le second mécanisme concerne l’objet de la pulsion : passer du sadisme au masochisme consiste à retourner le sadisme contre soi-même, passer du voyeurisme à l’exhibitionnisme c’est se dénuder soi-même au lieu de dénuder l’autre.

Isolation

Dès 1894, S. Freud décrivait ce mécanisme consistant à séparer la représentation gênante de son affect. En 1926, il précise le sort de cette représentation qui peut demeurer dans le conscient du fait même qu’elle s’y trouve privée de toute connexion associative.

Isoler c’est aussi, sur le plan moteur, écarter la possibilité de toucher ; c’est éviter tout contact (tabou du toucher). L’isolation empêche la relation angoissante entre l’objet et les pensées.

L’isolation fait partie du lot des processus mis en œuvre quand le refoulement ne suffit plus : par exemple, dans une névrose obsessionnelle une patiente s’éprend d’un jeune homme revêtu d’une chemise blanche le jour de leur première rencontre. À la suite d’une interdiction violente dans la situation parentale œdipienne, la patiente refoule mais c’est un échec et on voit se développer alors toute une série de mécanismes obsessionnels, dont une isolation typique : le tabou de voir et de toucher « le blanc », ce qui constitue un « symptôme-compromis » puisque le sujet peut ainsi récupérer la représentation aimée et s’en protéger à la fois sous la forme du blanc isolé de toute apparence sexuelle.

L’isolation constitue également une forme de résistance fréquente dans la cure analytique par interruption défensive du processus associatif dès qu’il met en évidence des éléments angoissants.

Déplacement

Il s’agit encore d’un mécanisme de défense très primitif et très simple lié aux processus primaires : la représentation gênante d’une pulsion interdite est séparée de son affect et celui-ci est reporté sur une autre représentation, moins gênante, mais liée à la première par un élément associatif.

L’exemple du « petit Hans » demeure classique : la haine (pulsion interdite) du père (représentation) est désagréable et déclenche la peur du père (affects). Par le déplacement l’affect désagréable va quitter la représentation-père pour se fixer sur la représentation-cheval ; liaison associative : tous deux ont un gros « fait-pipi ».

Le déplacement joue habituellement dans les phobies (les vraies, c’est-à-dire les hystérophobies seulement) devant l’échec du refoulement. Il en est de même dans les rêves : la censure jouant de façon étroite dans le refoulement diurne devient beaucoup plus permissive au cours du sommeil et le déplacement vient parer à cette insuffisance en aidant à l’élaboration du rêve pour protéger le repos du sujet.

L’isolation chez les obsessionnels et le déplacement chez les phobiques vrais se trouvent complétés par un mécanisme également élémentaire : l’évitement destiné à épargner au sujet de rencontrer même la représentation isolée ou déplacée. C’est le cas du « blanc » dans l’exemple précédent ou du cheval chez le petit Hans.

Condensation

C’est le dernier de ces mécanismes primitifs courants que nous citerons. Liés aux processus primaires demandant peu d’énergie de contre-investissement mais très imparfaits, ces processus s’appuient en général les uns sur les autres et jouent davantage à la place du refoulement, quand le manque d’élaboration psychique ou la régression rendent ce mécanisme plus noble peu efficace, beaucoup plus qu’après échec du refoulement (retour du refoulé) donnant lieu à des formations de compromis ou de symptômes, etc.

La condensation a été mise en évidence par S. Freud à propos du rêve : une même représentation se trouve habilement déplacée de façon à remplacer à la fois plusieurs autres représentations plus gênantes. Or ce processus se trouve assez simple en réalité et correspond tout à fait à des démarches mentales primaires : la représentation condensée n’est que le résultat automatique de la rencontre de plusieurs lignées d’associations d’idées en cours de déplacement. La représentation unique sur laquelle ces divers mouvements de déplacements successifs se recoupent constitue la représentation « condensée ». Par exemple un patient (philosophe imprégné de lectures analytiques) dit à son analyste : « J’ai vu hier à la télévision le cas de Anna von Ritter ». Il y a condensation évidente c’est-à-dire rencontre de la chaîne d’associations sur Anna O. (mal soignée par Breuer) avec la chaîne d’associations sur Elizabeth von Ritter (guérie par Freud) avec enfin la chaîne liée à l’ambivalence du patient à l’égard de son thérapeute, la plus gênante à représenter.

Un tel mécanisme a également été mis en évidence par S. Freud dans les actes manqués, les plaisanteries, les jeux de mots, etc.

Dédoublement du Moi

La confusion est fréquente entre morcellement du Moi, dédoublement du Moi et dédoublement des imagos. Les termes de « Spaltung » (Bleuer), « dédoublement de la personnalité » (Janet), « Splitting » (M. Klein) ont été employés dans des sens bien différents. Le morcellement du Moi, par éclatement véritable, n’est plus un mécanisme de défense mais déjà un processus de décompensation psychotique achevé. Par contre le dédoublement du Moi demeure un mécanisme de défense (de mode psychotique) contre l’angoisse de morcellement et de mort ; le dédoublement des imagos, quant à lui, constitue un mécanisme de défense habituel chez les états-limites pour lutter contre l’angoisse de perte d’objet et le risque d’arriver ainsi au mode psychotique de défense par dédoublement du Moi.

Le morcellement du Moi correspond à la non-intégration primitive du Moi et à la régression à ce niveau. C’est un état de non-unification du Moi qui demeure franchement fragmenté dans les grandes psychoses déficitaires autistiques de l’enfant. Mais le Moi peut aussi se trouver morcelé de façon plus ou moins inapparente (parce que tant bien que mal recollé, mais à tout moment réellement et visiblement morcelable) dans ce qu’on considère comme les états « prépsychotiques » variés en particulier chez l’enfant et l’adolescent (structures psychotiques authentiques mais non décompensées) ; on peut considérer que le premier temps de la décompensation de tels états, celui où le Moi lutte encore avec efficacité contre le morcellement effectif, c’est le temps du dédoublement du Moi.

Il existe enfin des états où le Moi ne s’est jamais trouvé morcelé (de façon ni évidente ni latente), et qui correspondent à une intégration primitive non pas absente mais seulement incomplète du Soi : le narcissisme primaire a pu jouer de façon suffisante pour éviter le morcellement mais pas assez totale pour obtenir un Soi assez complet, assez intégré, assez « entier ». Il reste une vacuole non remplie par le narcissisme dans ce Soi, une blessure, un manque narcissique initial qui fait flotter ces états en deçà du morcellement psychotique mais sans pouvoir arriver toutefois à une structuration névrotique (où le Moi lui-même se trouve soumis à toutes sortes de distorsions sous la pression du Surmoi mais demeure complet). De telles dysharmonies évolutives se défendent contre le risque de régression vers la voie psychotique principalement par le dédoublement des imagos comme nous le verrons plus loin.

Le dédoublement du Moi correspond aux reliquats d’une étape où les relations primitives à la mère s’avéraient insuffisantes pour faire échapper le Soi de l’enfant à son organisation primitive fragile, organisation dans laquelle ce Soi se montrait aussi difficile à se constituer de façon autonome que facile à dissocier du Soi de la mère.

Le refoulement (mécanisme névrotique) évite l’angoisse de castration en créant une séparation entre conscient et inconscient ; le Moi demeure déformé et parfois affaibli mais intact dans son intégrité. Le dédoublement des imagos (états-limites) lutte contre l’angoisse de perte d’objet en mettant à part les représentations gênantes et en entretenant ainsi à l’intérieur du Moi une vacuole de vide affectif, répétitive de la vacuole du manque narcissique primitif constaté antérieurement au registre du Soi.

Le dédoublement du Moi (mécanisme essentiellement psychotique) opère une amputation plus sérieuse : une partie du Moi va demeurer en contact opératoire avec la réalité non gênante pendant qu’une autre partie de ce même Moi va perdre tout contact avec cette réalité dans ce qu’elle présente d’angoissant pour lui, chercher à dénier tous les aspects trop angoissants et, au besoin, reconstituer (délire) en compensation une néoréalité plus rassurante et plus désirée à la fois.

Le dédoublement du Moi demeure donc le dernier rempart contre le grand éclatement psychotique, la perte des limites du Moi (selon Federn). C’est un processus qui utilise le déni et parfois le délire.

Ce qui distingue le dédoublement a minima du Moi dans les perversions, phénomène bien décrit par Freud (voir le paragraphe sur le Déni) du classique dédoublement psychotique, c’est que dans le premier cas il s’agit d’un déni de réalité ne portant que sur le sexe de la femme (déni de castration narcissique avec phallus substitutif surinvesti) alors que dans le deuxième cas (psychose) le déni peut porter sur n’importe quel aspect (génital ou non) du réel de même que les déplacements compensatoires d’investissement des contenus pulsionnels.

Dédoublement des imagos

Comme il a été exposé au paragraphe précédent, c’est le mécanisme typique des états-limites, aménagements (et non structure vraie) intermédiaires entre les structures névrotiques (où joue essentiellement le refoulement aidé de ses mécanismes auxiliaires) et les structures psychotiques dans lesquelles se retrouve le dédoublement du Moi quand les autres mécanismes, moins coûteux sur le plan régressif, refoulement d’abord, puis tous les mécanismes plus archaïques ensuite, se sont révélés inefficaces.

Sous des appellations diverses (clivage de l’objet, clivage de la réalité, etc.) le dédoublement des imagos a été mis en évidence par l’école kleinienne principalement à propos de l’objet partiel de la phase schizo-paranoïde et à propos de l’objet total de la phase dépressive.

C’est sous ce dernier aspect qu’il paraît le plus intéressant à étudier chez l’adulte : l’état-limite pour lutter contre la dépression par perte d’objet n’opère ni un refoulement (trop élaboré génitalement) ni un dédoublement de son Moi (trop coûteux économiquement). Comme l’a montré S. Freud en 1924, pour ne pas avoir à se dédoubler, justement le Moi se déforme. Il va fonctionner en distinguant deux secteurs dans le monde extérieur : un secteur adaptatif avec lequel le Moi joue librement et un secteur anaclitique avec lequel le Moi se limite à des relations organisées selon la dialectique dépendance-maîtrise. Sans avoir à opérer de déni de la réalité dans ce dernier secteur, le Moi va distinguer à propos du même objet tantôt une image positive et rassurante tantôt une image négative et terrifiante sans possibilité de concilier à la fois les deux imagos contradictoires.

Nous sommes très près de la conception kleinienne du « bon » et du « mauvais » objet et O. Kernberg pense qu’on arrive ainsi à une situation tripartite où une partie du Moi demeure organisée autour des introjections positives pendant qu’une autre partie du Moi, tournée vers l’extérieur, considère d’une part comme réalité extérieure les aspects positifs de cette réalité bien investis par la libido et d’autre part rejette, dès que perçus comme tels, les objets externes frustrants et menaçants.

Ce dernier processus constituerait le véritable dédoublement des imagos. Un tel clivage utiliserait donc davantage la forclusion que le déni comme mécanisme auxiliaire à son profit.

Sublimation

On peut tout aussi bien ranger ce processus mental dans les mécanismes de défense et le reconnaître alors comme le seul mécanisme de défense réellement « réussi » puisqu’il ne nécessite aucun contre-investissement pour être maintenu ou bien considérer au contraire la sublimation, du fait même qu’elle n’exige plus de contre-investissement, comme ne pouvant s’inscrire parmi les véritables mécanismes de défense. Le débat ne sera clos ni ici ni demain, mais, quoi qu’il en soit, la sublimation mérite une place à part dans notre étude.

Ce mécanisme, décrit par S. Freud à propos du cas « Dora », ne touche pas seulement la représentation mais le but pulsionnel : le but interdit est abandonné au profit d’un nouveau but, autorisé par le Surmoi et valorisé par l’Idéal de Soi. S. Freud pense que les pulsions agressives peuvent se trouver sublimées tout comme les pulsions sexuelles.

La sublimation nécessite la formation du Surmoi, donc le primat du génital dans l’organisation du Moi et l’intégration des pulsions partielles sous ce primat. Elle suppose l’association d’un Moi fort, maître de l’organisation de l’économie psychique, un Soi et un Ça assez satisfaits par ailleurs et non tyranniques, un Surmoi lui-même satisfait aussi (et non trahi) et enfin un Idéal de Soi bien intégré.

Comme dans le cas des perversions, la sublimation ne nécessite aucun refoulement ; mais dans les perversions le but sexuel demeure, alors qu’il disparaît du champ conscient dans la sublimation.

L’énergie pulsionnelle apparaît comme neutralisée. S. Freud pense qu’il s’agit cependant toujours d’une libido « sexuelle » et objectale alors que H. Hartmann estime qu’il ne faut plus parler de libido mais d’énergie neutralisée ce qu\ conduit à son concept de « Moi autonome ».

La notion de sublimation entraîne souvent des confusions : par exemple dans l’art ce qui est sublimé n’est pas l’œuvre d’art réalisée mais l’activité artistique en elle-même ; peu importe la valeur reconnue au résultat. F. Pasche estime que l’artiste suscite chez les autres un plaisir sublimé par des images offertes en nombre illimité alors que le pervers se donne pour lui seul (ou pour ses seuls semblables) des images du réel toutes du même type. C’est bien ce qui distingue l’expression pornographique (statique et assez précise) de l’érotisme artistique (suscitant chez l’autre les représentations les plus libres et les plus variées). La perversion rétrécit le champ des processus mentaux, la sublimation les élargit, de même qu’elle enrichit le Moi.

La sublimation constitue donc un processus normal, et non pathologique, à condition, bien sûr, qu’elle ne supprime pas, à elle seule, toute activité sexuelle ou violente proprement dite.

Et à ce sujet encore faut-il bien s’entendre sur ce que renferme le concept de sublimation : la sublimation n’est ni la formation réactionnelle (nécessitant un contre-investissement où le Ça est brimé), ni une formation substitutive (satisfaction de remplacement), ni une formation de compromis (le conscient demeurant seulement méconnaissable), ni une symbolisation (expression symbolique du retour du refoulé), ni une intellectualisation (formulation abstraite), ni une rationalisation (justification des affects), ni un déplacement (changement de représentant : pulsionnel), ni un évitement (fuite du représentant pulsionnel), ni surtout une inhibition quant au but avec laquelle on la confond souvent et dans laquelle le but réel se trouve inhibé mais conservé, ni non plus, autre confusion fréquente, une idéalisation qui concerne l’objet et non le but de la pulsion et se rapporte non à la libido objectale et au Surmoi mais à la libido narcissique et à l’Idéal de Soi.

Ainsi limitée, la définition de la sublimation se résume à des buts pulsionnels nouveaux et à l’intégration du Surmoi.

En conclusion

Pour procéder à une rapide revue des principaux mécanismes de défense sans se limiter à une simple énumération de processus épars, on peut considérer de façon économique et génétique qu’il existe à la fois une constante articulation de nombreuses défenses entre elles et à la fois aussi une hiérarchisation à différents degrés des principales défenses : le refoulement constitue incontestablement la défense principale d’une part parce que c’est la plus élaborée génitalement, d’autre part parce qu’elle revêt dans l’économie des différentes organisations une place quantitative primordiale, même dans les états non névrotiques.

Le refoulement possède un réseau de défenses accessoires et satellites comme l’isolement, le déplacement, la condensation, l’évitement.

Un autre groupe de mécanismes de défense correspond à des mesures plus radicales, plus archaïques que le refoulement et sort nettement de l’orbite névrotique et essentiellement génitale ; ce sont principalement le dédoublement du Moi et le dédoublement des imagos avec leurs satellites d’annulation, de dénégation, de déni, de forclusion, d’identification projective, d’identification à l’agresseur.

La projection et l’introjection conservent une place à part en raison de leur relation avec la dialectique identificatoire du Moi et du non-Moi.

Enfin la sublimation ne peut être classée que de façon isolée étant donné ses caractères tout à fait particuliers.

Tout ceci nous montre l’aspect vivant, la richesse et la variété des défenses possibles chez un même sujet. Ce sujet ne pourra en définitive être considéré comme « malade » en raison de la seule présence de tel ou tel mécanisme à réputation sévère si d’autres mécanismes jouent plus librement à côté. La pathologie demeure essentiellement le fait du manque de diversité, de souplesse, de subtilité et d’efficacité des différents mécanismes habituels de défense d’un individu.

Le sujet « normal » est celui qui possède de « bonnes » défenses, c’est-à-dire assez diversifiées et assez souples pour permettre un jeu pulsionnel suffisant n’opprimant pas le Ça et tenant compte de la réalité sans inquiéter le Surmoi, tout en permettant au Moi de s’enrichir constamment dans une relation aux autres suffisamment mature pour autoriser les échanges et les satisfactions à un niveau d’élaboration authentiquement génital. C’est-à-dire en considérant l’autre comme un autre « sujet » différent de nature, égal en capacités diverses et complémentaire dans l’échange.

Bien sûr cet être « normal » ne peut être idéalisé sans failles : tout mouvement régressif, obligatoire et bien banal dans ce qui reste « humain », doit automatiquement être corrigé par une mise en action momentanée plus précise de telle ou telle défense, si possible pas trop coûteuse mais assez efficace pour revenir au plus tôt à l’état d’équilibre et de réalisme décrit plus haut. Cet état d’équilibre ne saurait être considéré comme statique de façon utopique ou inquiétante mais correspondre à un axe moyen autour duquel le Moi normal ne peut cesser d’osciller pour s’enrichir. Il s’agit d’aller au devant, du même coup aussi, de nombre d’incidents plus ou moins sérieux de parcours qui demeurent les risques de tout destin.

La régression

P. Dubor

L’idée d’un cheminement rétrogressif de l’excitation a été emprunté à Breuer, mais c’est à la présentation beaucoup plus précise de Freud dans la « Traumdeutung » que nous nous arrêterons en décrivant les trois aspects classiques et « toujours entremêlés » de la régression :

a) Une régression dite topique, parce que l’excitation paraît y parcourir « à rebours » l’appareil psychique : allant habituellement de son extrémité perceptive vers le pôle moteur, l’excitation parcourt au contraire, lors du rêve, un cheminement rétrograde. L’accès à la motilité lui étant refusé, l’énergie reviendrait essentiellement activer le système perceptif dans une création d’images sensorielles, presque hallucinatoires qui caractérise l’aspect imagé du rêve (ou, à un moindre degré, de la mémoire).

Conception donc, spatiale et synchronique du cheminement libidinal dans un appareil psychique, d’où l’appellation de « topique ».

b) Dans la régression temporelle sont reprises les étapes dépassées du mode d’organisation libidinale. Le sujet utilise alors cette forme particulière de la régression qui s’appuie sur le postulat d’un développement génétique et diachronique des individus. Elle est en rapport avec les mécanismes de défense prédominants, propres à chaque stade (telle que l’introjection orale ou la maîtrise anale) et elle implique naturellement des niveaux de fonctionnement du Moi correspondants qui apparaissent dans les différents aspects de la relation d’objet (orale, anale, etc.).

c) Dans la régression dite formelle on voit des moues d’expression et de figuration archaïques remplacer des modalités expressives plus évoluées (tel l’agir prenant la place de la mentalisation, ou l’hallucination remplaçant la représentation du désir, etc.).

Ces trois formes classiques de la régression montrent bien en fait les aspects multiples de cette notion qui concerne : tantôt l’idée d’un appareil psychique (c’est le cas de la régression topique), tantôt l’idée d’un processus maturatif et génétique des individus, tantôt enfin elle concerne les modalités fonctionnelles particulières de l’activité psychique comme c’est le cas de la régression formelle.

Pour aborder, sur le plan des investissements topiques, le problème de la régression, force nous est de la situer à mi-chemin entre l’investissement objectal proprement dit, progrédient, visant à acquérir à l’extérieur un objet de désir qui est temporairement absent dans un éprouvé de manque, et la situation inverse, qui, sous les traits de la répétition se caractérise comme pure reprise d’un trajet déjà totalement parcouru, par l’éternel retour au même et par l’absence de progression (investissement en fait d’une fonction pour elle-même plus que « découverte » véritable d’un objet qui n’est pas en question dans la répétition).

La répétition ne « lie » pas au sens d’un processus de liaison progrédient, source de plaisir dans une représentation de désir, la répétition est investissement du même, du déjà là, c’est-à-dire en fait, du sujet lui-même : plaisir de maîtrise et de fonction plus que plaisir d’objet.

À mi-chemin donc, la régression se présente comme retour sur un objet familier (qui n’est donc pas véritablement absent comme l’objet qui manque), auquel s’ajoutera l’éprouvé fonctionnel du retour sur soi par le trajet familier qui y mène.

Dans la régression, l’investissement porte autant sur le plaisir de parcourir un chemin bien connu (où le sujet pour ainsi dire se retrouve narcissiquement) que de retrouver l’objet ; investissement donc, à double visée : mi-narcissique, mi-objectale et dans lequel le contingent des investissements narcissiques reste important par rapport à l’investissement des objets plus aléatoire (un prétexte, dirais-je en exagérant quelque peu…).

Nous devons également souligner la relative proximité (et les différences) existant entre la régression et les phénomènes transitionnels.

L’investissement de l’objet transitionnel (qui est à la fois – d’après Winnicott : Soi et non-Soi est à rapprocher de l’objet régressif qui est aussi objet (c’est-à-dire non-Soi et familier (c’est-à-dire Soi). Il est intéressant de noter que le mouvement spécifique de la transaction progressivement développée grâce au narcissisme est toujours soutenu par l’anaclitisme de la situation vis-à-vis de l’objet, alors que le Moi régressif implique d’abord un renforcement narcissique (par le fait qu’il s’agit d’un investissement connu) qui peut (mais pas obligatoirement) permettre un réinvestissement objectal secondaire.

Le phénomène transitionnel n’est pas régressif en soi : il représente une façon particulière (et encore très narcissique) d’aborder la perspective objectale progrédiente ; par contre, la régression est une forme particulière de relation transitionnelle, toujours déterminée par la double appartenance de l’objet au soi et au non-Soi… mais caractérisée par la double polarité qu’elle implique quant à son orientation narcissique/objectale.

La régression devra également être différenciée de la fixation. La première différence, la plus fondamentale, consiste dans l’éventualité d’un retour ultérieur au progrédient qui est contenu dans l’idée de régression, alors qu’il est pratiquement « barré » dans celle de fixation. Ceci nous permet d’aborder la différence de statut métapsychologique de ces deux éléments fort distincts à ce niveau bien que souvent confondus phénoménologiquement et source de bien des confusions par le caractère imprécis de leurs limites (différence entre l’état et le mouvement régressif).

Comme de nombreux auteurs l’ont fait remarquer (Barande, Pasche, etc.) la notion de régression implique son pendant progrédient comme possible, et avec lui, un retour ultérieur vers l’objet externe et l’objectalisation qui le connote et que la régression prépare. Le « mécanisme de défense » qu’est la régression se présente en cela d’une façon très particulière puisque contrairement aux autres elle ne se contente pas d’éviter des plaisirs ou des représentations dangereuses pour le Moi (position qui en soi n’a que l’avantage d’éviter une source de déplaisir ultérieur : on peut dire qu’en plus, elle ouvre temporairement au Moi une dimension que je gratifierais de « consolatrice », c’est-à-dire, gratifiante d’une manière ou d’une autre pour le narcissisme, ce en quoi l’on peut parler d’une dimension réparatrice de la régression. C’est là en effet une de ses fonctions primordiales, sinon la fonction primordiale de ces modalités existentielles.

Ceci implique son extrême fréquence en pathologie et dans les comportements les plus normaux où elle représente un mécanisme de renforcement narcissique préludant l’investissement ultérieur du monde objectal dont elle apparaît comme le temps préparatoire.

Cet aspect expliquera également qu’on retrouve la régression à chaque instant comme mécanisme précoce de la réparation d’un traumatisme tendant à éviter l’apparition d’une véritable névrose traumatique, soit au contraire, à faciliter la liquidation de cette dernière lorsqu’elle s’est manifestée (et si, pour ainsi dire, la régression n’a pu s’avérer d’emblée et par elle seule, efficace).

En cas d’échec de cet ordre, on sait qu’il y a, ainsi que Freud l’a bien montré, apparition d’une tendance à assumer (de manière active) le traumatisme en le « répétant » de nombreuses fois. On peut sans gros risque d’erreur dire que, ultérieurement, le traumatisme commencera à être vraiment « dépassé » quand la maîtrise répétitive laissera peu à peu la place à une position d’ordre régressif.

Une même problématique est à considérer avec les manifestations dépressives où la régression, par son aspect renforçateur du narcissisme, viendra soit empêcher l’apparition du mouvement dépressif en s’y opposant, soit permettre ultérieurement, sa liquidation (ou, en tout cas, son amenuisement) par l’enrichissement narcissique qu’elle implique. La régression permettra le réajustement narcissique indispensable à l’amélioration du vécu et son maniement, bien conçu, représentera dans la thérapeutique, une arme de premier plan.

La pathologie de la régression trouve sa pleine expansion dans la chronicisation en tout genre : qu’elle soit asilaire, pseudo-obsessionnelle, institutionnelle ou autre. L’agir régressif et la satisfaction qu’il entraîne peut en effet, par le déficit d’objectalisation qu’il implique, aider à maintenir un système de vie relativement fermé sur lui-même et finalement peu compatible avec une existence adaptée aux réalités.

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