VIII. Le secret des hommes

Si le but essentiel de l’initiation mâle était l’enseignement de la loi tribale ou la ritualisation de l’accession à la maturité, il serait facile de comprendre pourquoi elle doit être marquée par des cérémonies compliquées qui lui confèrent une dignité spéciale et un caractère impressionnant. Mais s’il était uniquement celui-là, il serait difficile de trouver une raison plausible au secret qui entoure le rite et à l’interdiction faite aux femmes et aux enfants d’y participer. L’enseignement de la loi tribale serait plus efficace s’il était dispensé à chaque membre de la communauté régulièrement, et ce, dès l’enfance. Quand la population prend part à une cérémonie ou en observe le déroulement, l’impression ressentie peut être profonde, comme lors des inaugurations et des couronnements. Si le secret est requis pour que l’impression faite soit plus vive encore, il doit y avoir des raisons particulières qui rendent le secret plus efficace que la participation d’une grande assemblée.

Parfois, le but du secret est de garder un pouvoir magique hors de la portée des incrédules ou des ennemis qui pourraient l’utiliser à des fins des sorcellerie. Mais, dans de nombreux cas, il est destiné à faire croire à ceux qui en sont exclus, que les initiés détiennent des pouvoirs supérieurs.

Le secret originel

Si l’on admet, pour l’instant, mon interprétation des rites d’initiation, on pourrait en déduire que l’acte de la naissance

est tenu aussi secret à l’égard des hommes que l’acte d’initiation à l’égard des femmes. Il semble, en effet, que ce soit bien le cas. Seule, une petite cérémonie secrète accompagne la menstruation ou ladite initiation des femmes. Par contre, les rituels de l’accouchement sont si secrets qu’ils ont échappé à la plupart des observateurs.

Il se pourrait aussi que les préjugés androcentriques des observateurs eussent été renforcés par l’attitude des femmes aborigènes qui témoignent d’une certaine réticence à informer un homme de leur plus grand secret. En tout cas, nous devons la majeure partie de nos informations à des investigateurs femmes. P.M. Kaberry a rapporté qu’elle avait eu plus de difficulté à obtenir des femmes qu’elles lui communiquent les chants de naissance qu’à parler avec des hommes de l’initiation. Elle a passé sept mois avec les indigènes avant d’entendre le premier de ces chants ; toutefois, elle avait pu assister auparavant à une danse secrète des femmes 129.

« Maintenant, bien que les hommes connaissent certains détails de l’enfantement, [...] ils ignorent toujours ces chants qui sont sacrés, [...] (et) qui, malgré toute leur simplicité, sont riches du pouvoir qui leur est conféré en vertu de leur origine surnaturelle. Dans la mesure où ils sont des ordres obtenant automatiquement, semble-t-il, un résultat, ils peuvent être considérés comme magiques. Mais leur efficacité est attribuée au fait qu’ils furent, à l’origine, proférés par les ancêtres totémiques femmes. Ils impliquent les mêmes sanctions que les cérémonies de multiplication, [...] le culte totémique, la subincision et la circoncision 130. »

Le très grand secret des rites masculins d’initiation et du rituel de la naissance suggère cependant qu’il pourrait s’agir là de phénomènes parallèles. Par contre, l’établissement d’une comparaison entre l’initiation des hommes et des femmes semble extérieur, non essentiel.

D’autre part, si les hommes parlent du secret des femmes, entendant par là leur appareil génital et leurs fonctions sexuelles, les femmes ne font pas les mêmes associations quand elles évoquent le secret des hommes. L’idée même de ces secrets les fait rire. Berndt, commentant l’origine des rites australiens Kunapipi, se réfère à un mythe. Celui-ci raconte qu’à l’origine, les hommes « n’avaient rien, ni objets sacrés, ni cérémonies sacrées ; les femmes possédaient tout 131 ». C’est pourquoi, un jour, les hommes dérobèrent les objets sacrés qui appartenaient aux femmes et les rapportèrent dans leur propre camp. Les sœurs mythiques, les Wawilak, quand elles découvrirent la disparition des objets sacrés, estimèrent que c’était tout aussi bien car, puisqu’ils les avaient pris, les hommes pourraient désormais accomplir la plupart des rites à leur place. Pendant ce temps, elles s’occuperaient surtout d’élever leur famille et de collecter la nourriture 132.

Ou bien, comme l’un des informateurs de Berndt le lui a raconté : « Mais, en réalité, nous leur avons volé ce qui leur appartient (aux femmes), car il s’agit d’affaires de femmes ; du moment que ça les regarde, ça leur appartient. En réalité, les hommes n’ont rien à faire, sinon à copuler, tout le reste regarde les femmes. Tout ce qui appartient aux Wawilak, le bébé, le sang, les hurlements, les danses, tout cela concerne les femmes. Mais chaque fois, il nous faut les “ rouler ”. Les femmes ne peuvent pas voir ce que font les hommes, bien qu’en réalité, cela soit leur affaire, mais nous, nous pouvons voir ce qui se passe de leur côté... au commencement, nous n’avions rien, parce que les hommes ne faisaient rien et, toutes ces choses, nous les avons dérobées aux femmes 133. »

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Résumant la question de savoir pourquoi ce sont les hommes et non les femmes qui « jouent » ces rites de la fertilité, Berndt a conclu que les femmes « savent que ces rites se rapportent essentiellement à des fonctions spécialement féminines et que les hommes, eux, ont à accomplir les actes les plus ardus du cérémonial. “ Ces rituels, dit un informateur, sont tout à fait comme un homme en train de copuler avec une femme, il accomplit tout le dur labeur pour que la femme puisse mener à bien le travail réellement très important de la gestation. ” C’est là peut-être une attitude unilatérale, mais qui exprime bien le raisonnement d’un indigène à ce sujet ®. »

Je ne peux accepter cette rationalisation simpliste comme étant la cause de la division du travail. Je suggère que la raison la plus importante qui explique l’existence des rites est le désir des hommes d’avoir à accomplir un travail aussi important.

Pourquoi le secret ?

D’autres rituels vont au-delà de la simple affirmation que les hommes détiennent des secrets significatifs. Ils se rencontrent dans des cultures aussi différentes que celle des sociétés africaines sans écriture ou celle, hautement civilisée, des Grecs ; ils comportent la longue succession des rites qui proclament la re-naissance des initiés par les hommes. Les rites qui affirment des événements contraires à la nature, mais ne sont pas en mesure de les expliquer, doivent rester secrets. Autrement, les participants ne pourraient arriver à se convaincre eux-mêmes que de tels événements se sont effectivement passés. De plus, le secret protège les croyants du doute des sceptiques, ceux-ci n’ayant pas le pouvoir d’assembler les preuves qui pourraient anéantir la croyance. Puisque les rites d’initiation servent des buts pouvant être atteints uniquement par le symbole, et non dans la réalité, la fiction doit rester cachée si les adeptes veulent jouir des bénéfices psychologiques de l’accomplissement symbolique. Le secret est donc indispensable pour que les besoins des croyants continuent d’être satisfaits.

Dans certaines populations, aujourd’hui encore, des femmes sont tuées pour avoir contemplé ces rites. La méthode utilisée par la société Poro à l’égard d’une femme qui espionne les hommes montre que c’est bien la capacité qu’elle a acquise de révéler à d’autres femmes les secrets, plutôt que sa présence et son savoir, qui détruit le pouvoir de l’initiation. Cette femme ne sera pas nécessairement tuée ; il lui sera souvent permis de vivre dans la hutte d’initiation et d’observer librement les cérémonies. Mais l’initiation terminée, elle devra rester muette jusqu’à la fin de Ba vie. Si elle faiblissait et parlait, même en rêve, elle serait immédiatement tuée par un membre de la société 134.

Mes vues ne sont pas nouvelles. Lowie, par exemple, les a exprimées quand il a parlé du secret du rhombe 135, dont le balancement accompagne les cérémonies australiennes les plus sacrées 8. On enseigne aux femmes et aux enfants que cet étrange bourdonnement que fait entendre le rhombe est la voix de l’esprit qui préside la cérémonie. Mais l’un des secrets qu’on révèle aux initiés, tout en insistant fortement sur la nécessité de le cacher aux femmes, est la véritable nature du rhombe ainsi que la méthode par laquelle les hommes réussirent à s’en emparer (voir Appendice B, p. 203).

Le comportement quotidien des enfants nous offre des observations comparables qui suggèrent une autre explication de ce secret. Les enfants se vantent souvent de posséder des connaissances secrètes, justement parce qu’ils ressentent des lacunes dans leur savoir. Un enfant se vantera de détenir une information spéciale qu’il n’a pas ou qui est aussi banale que le tournoiement d’un bâton plat (semblable au rhombe). Dans aucune circonstance, il ne révélera son secret, dont l’unique but est de lui conférer un certain statut aux yeux d’une autre personne. Quand, par exemple, il invente un langage secret qu’il n’utilise qu’en présence d’un parent, d’un frère ou d’une sœur plus âgés, qu’il croit lui être supérieurs, il essaye de convaincre l’autre, aussi bien que lui-même, qu’il ne lui est pas inférieur, puisqu’il détient, lui, certains pouvoirs très particuliers de connaissance.

Blackwood, lui aussi, estime que le but principal des sociétés secrètes d’hommes est de donner le change aux femmes. Les hommes n’hésitent pas à tuer un certain nombre de garçons pour convaincre les femmes qu’ils ont tous été tués et qu’il en ont ressuscité quelques-uns. Ce qui est comparable au mythe du rhombe où les hommes tuent les femmes pour les empêcher de révéler que ce sont eux qui se sont emparés de cet objet sacré. Les hommes vont jusqu’à couper des palmeraies d’aercas, bien que la noix de cet arbre soit une friandise très appréciée, pour démontrer aux femmes le pouvoir et la malignité des spectres mâles qui tuent leurs fils *. Tout comme le névrosé prêt à anéantir des biens importants pour préserver son système défensif, ces hommes détruisent les palmiers qu’ils chérissent afin d’impressionner les femmes plus encore par leur pouvoir de créer la vie.

Coiffer le « upi »

La relation entre le secret de la menstruation (qui en est réellement un pour ceux qui ne sont pas informés de la physiologie) et les prétendus secrets des hommes peut également être démontrée. Blackwood, par exemple, fait mention du secret qui entoure le port, par le garçon, du upi, grand chapeau ridicule, probablement inconfortable, fait de feuilles de palmier cachant les cheveux. Le upi est posé sur les cheveux coupés court du garçon qui le porte jusqu’à l’initiation. Il ne l’ôte jamais en présence des femmes avant qu’on ne le lui enlève, lors de la cérémonie. A ce moment, les femmes découvrent soudainement le mystérieux secret des hommes : ils ont les cheveux longs. Le but essentiel de la cérémonie est de surprendre les femmes par la longueur des cheveux 10.

Les Buka ont trois cérémonies d’initiation : pendant la première, le upi est mis sur la tête du garçon et, au cours de la seconde, il est enlevé. Chez les filles, le développement des seins précède parfois l’apparition de la menstruation. De la même manière, les garçons, au moment de leur retraite dans le fourré, à l’âge de neuf ans, coiffent le upi qu’ils enlèveront quelques années plus tard. Les termes utilisés pour désigner les garçons et les filles pubères soulignent cette comparaison. La fille est appelée « une femelle dont les seins se développent » alors qu’on dit du garçon « Il va dans le fourré », ce qui signifie qu’il a disparu pour coiffer le upi.

Comme il se passe, en fait, si peu de chose — en l’occurrence, un phénomène aussi banal que la pousse des cheveux — il s’avère particulièrement indispensable d’en faire un grand secret et de le ritualiser. C’est seulement ce faisant que les hommes pourront prétendre que, ce qui arrive aux garçons au moment de la puberté, est aussi important que ce qui arrive aux filles. Le upi, tout ridicule qu’il puisse paraître à l’observateur étranger, est probablement, comme le dit Blackwood, le fait le plus sérieux et le plus important de toute la culture de cette zone. Ses règles et ses tabous exercent une grande influence sur la vie quotidienne de la population n.

Un processus physiologique naturel commun aux hommes et aux femmes est ici interprété comme ayant une signification surnaturelle. La pousse des cheveux est un symbole particulièrement bien choisi, car les poils pubiens signifient, dans les deux sexes, la sexualité ; chez les femmes, leur apparition coïncide avec le début de la menstruation. Même pour les enfants de la civilisation moderne, les poils pubiens sont un sujet de vif intérêt. Les enfants perturbés expriment l’angoisse et l’envie suscitées par le vagin de la femme adulte par des remarques empreintes de colère sur le « vagin poilu ». Chez des garçons affectés de troubles très graves, cela devient souvent une obsession. Il se pourrait que les poils pubiens, visibles chez les garçons, mais qui ne sont qu’un signe mineur de la maturité sexuelle, soient indirectement valorisés et ritualisés pour compenser les signes de maturité beaucoup plus apparents chez les femmes.

Selon les mythes, le upi fut d’abord la propriété des femmes, non celle des hommes. Mais la légende relative à son origine va plus loin en établissant une relation entre le upi et les seins. Elle fait du upi une récompense pour avoir allaité l’enfant. Cette légende, très répandue dans toute la région, est la suivante :

« Une femme se promenait dans le fourré quand elle vit un urar (un spectre, un esprit ou une personne morte depuis longtemps) qui portait un upi. Elle regarda le upi qui lui plut fort et elle dit au urar : “ Oh, je t’aime, tu es mon homme, tu es un chic type. ” Alors le urar donna ses longs seins à la femme et lui prit les siens qui étaient très petits. Avant, les hommes avaient de grands seins et les femmes de petits. Ensuite, ce fut comme c’est maintenant. La femme dit : “ Je ne veux pas ces grands seins, je veux ton upi. Si tu me le donnes, je ne le donnerai à personne. ” Le urar dit : “ Je n’ai pas envie d’allaiter un enfant. Si tu as un enfant, tu dois le mettre au sein et lui donner du lait. ” Alors, il lui donna le upi. Elle le cacha dans le fourré. Mais, un jour, un homme attrapa la femme avec le upi et le lui enleva. Il dit : “ Tu ne dois rien raconter de tout cela aux autres femmes. ” La femme dit : “ Il m’appartient à moi, et à toutes les femmes. ” Alors, l’homme la tua. Il disait : “ Gela aurait été fâcheux si elle était restée ici et avait raconté toute l’histoire aux autres femmes. Je vais prendre cette chose et la déposer dans le fourré. Il ne faut plus que les femmes en soient informées. ” Alors, il prit le upi et, depuis ce jour-là, il appartient aux hommes et non plus aux femmes n. »

Ce mythe est proche de ceux qui racontent l’origine du rhombe. L’histoire paraît être partout la même. Le pouvoir réel est mis en évidence, sa possession reconnue et acceptée ; le pouvoir prétendu, lui, doit être entouré de mystère et de rituels, autrement, les gens comprendraient que, non seulement l’empereur ne porte pas de vêtements extraordinaires mais, qu’en réalité, il est tout nu.

La fermeture du rectum

Les hommes Chaga, une société qui attache une très grande importance au sang menstruel136, prétendent dominer les femmes en acquérant la maîtrise d’une fonction corporelle que les femmes ne peuvent contrôler. Ils affirment que, lors de l’initiation, l’anus est bouché de façon permanente, à la suite de quoi les hommes retiennent leurs fèces. Le fait d’être « fermé » est identifié à l’acquisition des droits d’un adulte mâle. Cette fermeture de l’anus est le rite central de l’initiation. On dit aux novices que cette obstruction est le signe de la virilité et qu’en garder le secret est leur premier devoir. Ainsi, on leur recommande :

« Ne lâche pas de vent en présence des femmes ou de jeunes non encore initiés. Si tu te comportes ainsi, les anciens de la tribu tueront tes vaches. Tu ne dois pas non plus être surpris par une femme en train de déféquer. Prends toujours un bâton avec toi, enterre tes fèces et gratte tout autour en prétendant que tu fais un trou à des fins de sorcellerie. Ainsi, s’il arrivait à une femme de t’observer, elle chercherait et ne trouverait rien... Si tu souffres d’un relâchement des intestins, appelle un de tes camarades pour qu’il te conduise à la maison des hommes où tu seras soigné car, si ta femme apprenait quelque chose, ce serait un malheur pour toi. Si tu osais dévoiler à quiconque le secret des hommes, ton groupe d’âge, les anciens de la tribu, son chef, t’enlèveraient sans pitié tous tes biens. Car tu aurais déshonoré tes contemporains et aussi ceux qui sont morts. On pourrait dire alors que le secret des hommes est un mensonge. » Les novices étaient donc ouvertement entraînés à considérer la fiction comme la justification de leur virilité 14.

Il y a peu de temps encore, cette fiction était menée à sa conclusion finale par une représentation au cours de laquelle l’obturation était « enlevée ». Un groupe d’hommes s’assemblait dans la maison d’un vieillard et tuait une chèvre ; ensuite, ils attachaient des morceaux de viande saignante autour des cuisses du vieil homme, afin que le sang puisse couler et couvrir ses jambes. Après, ils enlevaient la viande saignante et la cachaient, puis appelaient la femme aux soins de laquelle ils remettaient l’époux. Ils lui expliquaient alors gentiment que l’obturation du vieillard avait été retirée pour le salut de son propre fils et qu’il avait commencé à saigner quand les points avaient été enlevés. La femme ne devrait donc pas s’étonner si son mari trouvait de nouveau nécessaire de déféquer. C’était son devoir d’aider le vieil homme si, à un moment quelconque, il tombait et s’exposait à la vue des jeunes gens ; ceux-ci ne pourraient donc pas se moquer de lui15.

Ce rite de puberté, comme beaucoup d’autres, semble être la contrepartie symbolique de la menstruation. Les filles, lors de la première menstruation, « ouvrent » leur vagin, puisque chaque mois quelque chose sort de cette ouverture du corps. Les hommes, à la puberté, prétendent obturer un orifice d’où provenait, jusqu’alors, une sécrétion. Dans la vieillesse, la menstruation s’arrête ; le vagin paraît alors se fermer. Chez les hommes âgés, l’orifice qui était fermé s’ouvre et l’excrétion reprend.

14.    Ibid., p. 318-319.

15.    Gutmann, op. cit., p. 325.

La comparaison entre la menstruation et l’obturation est suggérée encore par la méthode enseignée aux hommes pour cacher leurs fèces, et aux filles leur sang menstruel. Les filles doivent enterrer le sang pour le cacher à leur père et à leurs frères, ce serait un péché de le leur laisser voir. De la même manière, on avertit les hommes de cacher leurs fèces aux femmes. Rôheim a reconnu que le mystère entourant les rites mâles parait être « une simple inversion du tabou de la menstruation, les hommes disant : “ On ne nous permet pas de voir votre saignement, nous ne vous permettrons pas de voir le nôtre ia. ” »

Mais la prétendue obturation de l’anus a une autre signification. Elle est non seulement reliée à la menstruation, mais aussi à la grossesse. Ainsi, l’obturation imite l’arrêt de la menstruation — c’est-à-dire la première indication de la grossesse. Les femmes Chaga, conscientes de ce qui se passe, considèrent le comportement des hommes avec une indulgence amusée. Au cours de leurs propre rites d’initiation, les filles apprennent que les hommes défèquent, mais qu’ils le cachent aux femmes. On leur recommande de ne pas en rire. Les femmes savent bien qu’en fait, ce sont elles qui ont un secret ; elles disent que, lorsqu’une femme devient enceinte, la source de sang se tarit et que c’est là l’obturation originelle 137.

Les vues que j’ai de ces rites ne me sont pas personnelles puisque Gutmann, qui a abordé le problème en partant de prémisses totalement différentes, est arrivé à des conclusions semblables, grâce à sa connaissance parfaite de la loi tribale et de la population Chaga. Il dit :

« L’exclusion de principe des femmes (qui ne pouvaient participer à l’initiation), le déroulement de la cérémonie vu comme une re-naissance, tous ces facteurs peuvent être facilement expliqués par le désir des hommes de démontrer leur droit légal sur leur descendance. Ils tentèrent de le prouver en démontrant que la peine qu’ils avaient prise pour provoquer la fécondité et l’assurer, était l’équivalent de l’acte accompli par la mère qui met au monde un enfant, encore ignorant de son sexe.

« Le simulacre de l’obturation par le ngoso (le bouchon) par exemple, les Chaga le justifient par la nécessité de susciter et de s’assurer le respect des femmes (à l’égard des hommes). Cette interprétation n’est pas très éloignée, semble-t-il, de ce qui pourrait avoir été l’origine réelle de l’invention du ngoso.

« S’il est vrai que les cérémonies d’initiation aient pour but de modifier les hommes pour qu’ils soient en mesure d’enfanter, et si cette modification est vécue en premier lieu comme une re-naissance, il serait intéressant de faire une comparaison entre le temps passé par l’homme pour se préparer à la gestation, et celui que le foetus passe dans le ventre de sa mère, soit neuf mois. La période de soins après la circoncision dure de deux à trois mois ; le séjour dans le fourré (de l’initiation) où l’enseignement a lieu, six mois. Ainsi, neuf mois s’écoulent du début des cérémonies jusqu’à la fin, la dernière se terminant par la mise en place du “ bouchon ”. Sans aucun doute, le signe le plus important de la grossesse a suscité l’intérêt des hommes. C’est par ce signe qu’ils définissent la grossesse en disant : mak akufungje : la femme se ferme. La mise en place du ngoso fut probablement à l’origine, chez les hommes, l’équivalent de l’arrêt de la menstruation. De plus, comme il leur permettait de surpasser la contribution des femmes, de plus grands honneurs leur seraient rendus. C’est ainsi que ces hommes arrivèrent, semble-t-il, à prétendre qu’en atteignant la maturité sexuelle, ils étaient capables de digérer totalement et cela, sans élimination *.138. »

L'accumulation des secrets

A un certain stade du développement historique conduisant du type de société des aborigènes australiens aux formes plus complexes atteintes par un certain nombre de tribus africaines, l’homme commence à mieux comprendre la contribution mâle dans la procréation. Brifîault remarque

* D’après Gutmann, la dernière fois que les jeunes garçons furent conduits dans un lieu de retraite pour une période aussi longue remonte au milieu du xix* siècle “.

que, bien que l’obscénité magico-religieuse occupe une place prépondérante dans les cultures primitives, le symbolisme phallique est caractéristique des phases culturelles les plus évoluées 139.

Jusqu’à ce stade, le pénis, tel que la nature l’a fait, ne paraissait pas suffisamment beau à certains peuples. Aussi devait-il être manipulé ou même opéré pour devenir plus acceptable. Mais, parmi les peuples qui en vinrent à reconnaître dans le pénis érigé l’organe mâle de la procréation, le phallus n’était jamais assez admiré et vénéré. L’envie des femmes et la tendance à surévaluer la contribution mâle ont alors pu s’ajouter à la notion de la toute-puissance du sperme et rendre négligeable la contribution de la femme dans l’enfantement. Les Pilaga d’Amérique du Sud, par exemple, croient que « l’éjaculation de l’homme projette un homonculus complet à l’intérieur de la femme et qu’il s’y développe jusqu’à ce qu’il soit suffisamment grand pour en sortir 140 ». Une interprétation exagérée dans ce sens se voit aussi dans des religions phalliques : la prière par laquelle l’homme juif remercie Dieu d’être né d’un homme et non d’une femme pourrait en être un vestige persistant.

Si ce développement est intervenu, il dut y avoir entretemps un stade où la manipulation magique de l’organe génital ne s’avéra plus suffisante. Avec l’apport culturel et une connaissance plus approfondie de la procréation, le saignement symbolique devenait une preuve de moins en moins satisfaisante de la contribution masculine dans la procréation. Les hommes ne pouvaient plus se convaincre eux-mêmes qu’ils possédaient, eux aussi, quelque chose de comparable au pouvoir de menstruation et de gestation de la femme.

Ce fut à cette époque, peut-être, que les cérémonies d’initiation se compliquèrent progressivement et devinrent plus secrètes. Les hommes, commençant à douter que la circoncision et la subincision pussent leur conférer le pouvoir magique désiré, en vinrent probablement à ajouter de nouveaux rites aux cérémonies dans l’espoir de la satisfaction de leur désir. Mais leurs efforts redoublés se terminant une fois encore par un échec, le pouvoir des femmes leur apparut encore plus terrifiant et mystérieux. C’est pourquoi ils se fabriquèrent des secrets à eux. Dans la civilisation Chaga, relativement complexe, ce processus est presque conscient, puisque l’un des buts essentiels des rites d’initiation est d’enseigner aux garçons qu’il faut convaincre les femmes que les hommes ne défèquent pas. Avec le temps, les rites devinrent de plus en plus élaborés, un rite s’ajoutant à un rite, un mythe à un mythe, un secret à un secret. Dans certaines tribus, les rituels finirent par être si compliqués que leur déroulement complet demandait des années.

Il arrive fréquemment chez les névrosés que, si un symptôme n’atteint pas son but, il devienne de plus en plus complexe. L’individu est soutenu par l’espoir que, s’il parvenait à perfectionner suffisamment le symptôme, il atteindrait le but en vue duquel celui-ci a été créé. Il se pourrait que, de la même manière, les hommes, se rendant compte que les rites d’initiation ne pouvaient leur conférer des pouvoirs de gestation, insistèrent toujours plus sur le fait qu’ils leur conféraient des pouvoirs secrets. Il existe actuellement de nombreuses sociétés où les hommes sont incapables de définir les mystérieux pouvoirs qu’ils prétendent, avec tant de véhémence, avoir acquis par l’initiation.


129    Kaberry, op. cit., p. 241.

130    Ibid., p. 244-245.

131    Berndt, Kunapipi, p. 8.

132    Ibid.

133    Ibid., p. 58.

134 Harley, loc. cit., p. 14.

135 Le rhombe (buU-roarer) est fait d’un petit morceau de bois plat ou de pierre, sculpté ou orné de motifs sacrés. Il est percé à une extrémité d’un trou auquel est attachée une ficelle. Quand on le fait tournoyer rapidement, il produit un bourdonnement. Les rhombes sont balancés au cours de nombreuses cérémonies, et l’on affirme que ce bourdonnement est la voix de certains esprits.

8. R. H. Lowie, Primitive Society, Boni & Liveright, New York, 1920, p. 265-266.

136    Raum, op. cit., p. 355.

137 lienne, p. 221.

138    Gutmann, op. cit., p. 364-365.

139    Briffault, loc. cit., p. 192.

140    J. Henry & Z. Henry, DoU Play of Pilagd Indian Chüdren, American Orthopsychiatric Association, Inc., New York, 1944, p. 10.