IX. Les rites des filles

Les théories qui relient la circoncision à la demande du père exigeant de ses fils l’obéissance ne peuvent pas être facilement appliquées à la circoncision féminine. Les petites filles ne menaçaient pas le père dans sa possession de la mère, en tant qu’objet sexuel. Elles étaient probablement même entièrement consentantes et prêtes à le servir selon leur qualité de femme. De nombreuses tribus africaines qui pratiquent la circoncision des filles sont ou étaient polygames. Dans plusieurs de ces tribus, les femmes et les filles étaient totalement soumises à la volonté du père. Il serait difficile de trouver une raison pour essayer de réduire leurs désirs sexuels en les terrifiant, puisqu’elles n’avaient aucune liberté de choix. Le désir incestueux du père pour sa fille n’était certes pas diminué par la circoncision de celle-ci. Si le père avait été motivé par un tel désir, pourquoi n’aurait-il pas toujours effectué l’opération lui-même au lieu d’en remettre le soin aux femmes, comme c’est si souvent le cas ? Si, par ailleurs, les femmes étaient jalouses des désirs sexuels de leurs filles pour leurs époux, comment auraient-elles pu attendre de la circoncision qu’elle refrénât ces désirs ? Il est impossible qu’une menace comme celle de la castration totale accompagne la circoncision féminine.

Par conséquent, si le but visé était la contrainte, des exhortations à l’obéissance auraient dû intervenir, ce qui est parfois vrai lors de la circoncision des garçons, mais elles sont le plus souvent absentes des rituels des filles. Rien dans les rites, ni dans les mythes s’y rapportant, n’indique un

enseignement particulier ou significatif relatif à des prohibitions sexuelles. Au contraire, dans quelques tribus, l’enseignement a pour but de rendre la vie sexuelle plus agréable. En dehors de cette instruction, l’initiation des filles comporte moins d’éléments éducatifs que celle des garçons. Une exception mineure mais significative existe chez les Chaga où l’on apprend aux filles que le secret des hommes est une fable ; mais c’est là une conséquence directe de l’enseignement dispensé aux garçons lors de l’initiation. Il n’y a aucune relation entre cet enseignement et la circoncision des filles — ni dans le choix du moment où elle intervient, ni dans le rituel, ni dans le mythe

Incidence physiologique

Le seul trait qui différencie de manière pratiquement universelle les cérémonies d’initiation des filles et celles des garçons est le moment où elles interviennent : chez les garçons, il est arbitraire, chez les filles, il dépend des modifications physiologiques. La pensée est peut-être venue au lecteur qu’il n’était pas juste de conclure à l’absence de phénomènes physiologiques indiquant la maturité sexuelle chez les mâles. L’éjaculation du sperme en est un signe. Chez les Zoulous, « la cérémonie Tomba marque une étape très importante dans la vie de l’individu, c’est-à-dire l’accession à la maturité physique ». Elle se produit « quand intervient le premier écoulement génital2 ». Mais le fait d’établir les rites d’initiation sur la première éjaculation impliquerait la connaissance d’une relation entre le sperme et la fertilité, notion ignorée de la plupart des sociétés sans écriture. Et comme, généralement, leurs rites sont antérieurs à l’acquisition du savoir, des rites comme celui du Tomba sont rares, même dans les populations qui sont actuellement au fait de la reproduction.

M. Mead a signalé, comme les garçons de l’École Orthogénique, qu’en dépit du changement progressif de la voix, de la pousse des poils et, éventuellement, de l’éjaculation, il ne semble exister de moment précis où le garçon pourrait dire : « Maintenant, je suis un homme. » Par conséquent, c’est une fonction de l’initiation que de marquer une phase de croissance qui, dans son déroulement réel, ne comporte pas une telle scansion3.

Quelques tribus, dont les Luvale d’Afrique, expliquent que le contenu de l’initiation des filles est moins riche que celui des garçons du fait que les modifications physiologiques du mâle ne deviennent pas visibles, d’une manière aussi spectaculaire que chez les filles, un jour précis. Elles remarquent qu’aucune préparation spéciale ne peut être envisagée étant donné que le facteur déterminant est l’apparition imprévisible de la première menstruation 4. Mais cette explication rationnelle ne saurait justifier entièrement l’indigence du rituel, puisque pour de nombreuses tribus, la première menstruation est le signal d’une retraite pouvant durer plusieurs mois, ou bien son apparition fera de la fille un objet de vénération.

Bien que l’arrivée des règles soit le phénomène le plus répandu marquant l’initiation des filles, ce n’est pas le seul. Les Cewa d’Afrique centrale estiment qu’une fille est prête pour l’initiation dès que ses seins commencent à se développer 6. Les Arunta célèbrent deux stades du développement physique des filles. Tout d’abord :

« Pour favoriser le développement des seins d’une fille, les hommes se rassemblent dans le camp des hommes où, tous ensemble, [...] ils prononcent une exhortation pour que les seins se développent. [...] A l’aube, l’un d’entre eux sort du groupe et conduit la fille dans un lieu proche du camp des hommes où elle se rend, accompagnée de sa mère. Là, son corps est entièrement frotté de graisse (par les frères de sa mère) qui peignent alors avec de l’ocre rouge une série de lignes droites au bas du dos et aussi au milieu de la poitrine et de l’estomac. Un grand cercle est peint autour de chaque mamelon ®. »

L’événement suivant le plus important de son développement sexuel est ritualisé sous la forme suivante :

« Dans les tribus Arunta et Ilpirra, quand une fille a ses

3.    M. Mead, op. cit.

4.    C. M. N. White, « Conservatism and Modem Adaptation in Luvale Female Puberty Ri tuai », Africa, XXIII (1953), p. 15 sq.

5.    L. Mair, « A Yao Girl’s Initiation », Man, LI (1951), p. 60.

6.    Spencer & Gillen, Native Tribes, p. 459-460.

premières règles, elle est conduite par sa mère dans un lieu proche [...] du camp des femmes, d’où les hommes ne s’approchent jamais. Un feu est allumé et la mère fait un camp ; la fille doit creuser un trou de 30 à 45 cm de profondeur, sur lequel elle s’assied, assistée de sa mère et de quelques autres mères tribales. [...] Pendant les deux premiers jours, elle est censée rester assise sur le trou sans bouger ; ensuite, l’une ou l’autre des vieilles femmes présentes peuvent l’emmener pour aller chercher de la nourriture. Quand le flot menstruel s’arrête, elle doit combler le trou. Elle devient alors ce qu’on appelle wunpa, elle retourne au camp des femmes, et peu après, elle subit le rite de l’ouverture de la vulve et est remise à l’homme auquel elle a été attribuée 7. »

La fille reste wunpa jusqu’à ce qu’elle ait les seins pendants, la forme caractéristique de la poitrine des indigènes qui ont enfanté, après quoi elle est appelée arakutja, du nom qui désigne une femme complètement épanouie 8. Ainsi, quatre événements principaux marquent l’initiation d’une aborigène australienne : le développement et la peinture des seins, la première menstruation, l’ouverture du vagin et l’enfantement. Ces quatre événements sont des étapes nettement définies de son développement vers la maturité.

D’un autre côté, les cérémonies mâles pourraient être désignées arbitrairement et inclure théoriquement un nombre infini de rites. Cependant, elles comportent, elles aussi, quatre phases (qui sont décrites dans l’Appendice B, p. 197). Spencer et Gillen ont relié ces phases aux rites des filles :

« En ce qui concerne l’initiation des femmes, il est clair que certaines cérémonies sont, de toute évidence, équivalentes à celles des hommes. La première est celle au cours de laquelle les seins de la fille sont frottés de graisse et d’ocre rouge, la seconde intervient lors de l’opération où est effectuée l’ouverture du vagin, qui peut vraiment être considérée comme l’équivalent de la subincision chez l’homme. [...] La première cérémonie pourrait être comparée à celle au cours de laquelle les garçons sont jetés en l’air et leurs corps couverts de peintures puisqu’il n’y a pas, chez les femmes, d’équivalent de la circoncision ou de l’Engwura des hommes B. »

Je suis d’accord avec l’auteur quant à ces deux équivalences. J’ajouterai que, malgré l’absence d’un parallèle visible entre la circoncision des garçons et les rites des filles au moment de la première menstruation, celui-ci pourrait être suggéré par la succession des événements.

Toutefois, Spencer et Gillen ont omis de souligner la relation entre les rites et l’incidence des modifications physiques. Il me paraît plus plausible d’admettre que les rites des garçons sont l’équivalent des transformations physiologiques chez les femmes, et ceux des filles, l’équivalent des rites des garçons. Les nombreuses autres cérémonies qui accompagnent l’initiation des garçons font, pour la plupart, partie des rites de multiplication totémique par lesquels les hommes prétendent favoriser la procréation des animaux et qui paraissent absents de l’initiation des filles. Roth ajoute que les filles ne reçoivent pas, comme les garçons, de nouveaux noms. Manifestement, ces populations n’ont pas le sentiment que les femmes doivent, au moment de la puberté ou après celle-ci, naître une seconde fois pour être en mesure de procréer.

Le tabou menstruel

Néanmoins, nous ne saurions nous contenter de remarquer que la puberté féminine, tout en étant très marquée, soit dépourvue de tout cérémonial. En effet, chez les Indiens Cuna, la cérémonie la plus significative de la tribu, plus importante même que les rites de la naissance, du mariage ou de la mort, est la reconnaissance formelle de l’accession à l’âge de femme, reconnue aux filles qui ont leurs premières règles 141. Mais c’est là l’exception. En dépit de la fertilité qu’on leur envie, les filles sont socialement désavantagées et, comme les hommes, elles éprouvent une certaine ambivalence à l’égard de leur propre sexe et de celui de l’autre.

Ainsi, nous trouvons parmi les populations sans écriture comme dans celles plus civilisées, une gamme étendue d’attitudes envers les femmes et les cérémonies qui leur sont consacrées.

Personnellement, je pense que les rites de puberté des filles sont plus affectés par l’attitude des hommes devant la menstruation que par l’événement physiologique lui-même. J’ai déjà suggéré que les sentiments des hommes se modèlent en partie à partir de la réaction des femmes. Je compléterai ma pensée : Les filles ne peuvent s’empêcher d’être impressionnées par la crainte qu’ont les hommes de la menstruation. Si un événement est tabou et mystérieux pour une partie de la population, l’autre partie ne tarde pas à se poser des questions relatives à cet événement même si, au début, elle l’admettait comme un fait établi. En fin de compte, il importe peu de savoir qui, le premier, a manifesté une réaction de crainte.

Il est regrettable que, dans son analyse subtile de quelques-uns des tabous les plus importants, Freud ait accordé si peu d’attention à ceux de la menstruation 142. Élaborant les principes selon lesquels il convient d’interpréter les tabous, il dit : « Les tabous seraient des prohibitions très anciennes. [...] Ces prohibitions portaient sur des activités qu’on devait avoir une grande tendance à accomplir. [...] Le maintien du tabou a eu pour effet que le désir primitif de faire ce qui est tabou a persisté chez ces peuples. Ceux-ci ont donc adopté à l’égard de leurs prohibitions tabou une attitude ambivalente ; leur inconscient serait heureux d’enfreindre ces prohibitions, mais ils craignent de le faire ; et ils le craignent, parce qu’ils voudraient le faire » 143.

On pourrait ajouter que si les hommes n’avaient envié la menstruation per se, ils l’auraient néanmoins enviée parce qu’elle était tabou. L’explication la plus simple serait que les femmes étaient des objets sexuels particulièrement attirants, ou qu’elles éprouvaient des désirs sexuels plus intenses pendant leurs règles, mais que les hommes étaient effrayés, probablement par la crainte générale de toute perte de sang. Par réaction, ils ont peut-être tenté de dissimuler leur terreur du vagin saignant par l’évitement. Mais une autre explication pourrait être également correcte. Poursuivant sa discussion sur les tabous. Freud ajoute :

« C’est ainsi que le cérémonial tabou des rois est en apparence une expression du plus profond respect et un moyen de procurer aux rois la plus complète sécurité ; mais il est en réalité un châtiment pour cette élévation, une vengeance que les sujets tirent d’eux 144. » Il se pourrait donc que la parturition et la menstruation eussent conféré, dans le temps, aux femmes une position si élevée que les hommes, qui les enviaient, leur imposèrent des tabous très déplaisants.

R. Benedict fait mention des Indiens Carrier de la Colombie britannique qui, à l’arrivée de la menstruation, obligeaient la fille à vivre pendant trois ou quatre ans dans un isolement complet, dans des lieux sauvages, loin des sentiers fréquentés. Elle était considérée comme une menace pour quiconque la voyait. La trace même de ses pas souillait un sentier ou une rivière. Elle était en danger elle-même et aussi une source de danger pour les autres.

Dans d’autres tribus, l’attitude adoptée est une attitude d’adoration et la première menstruation de la fille est considérée comme une source de bénédiction.

« Chez les Apaches, j’ai vu les prêtres s’agenouiller devant des petites filles à l’air très solennel pour recevoir, par l’attouchement, leur bénédiction. Les bébés et les vieillards venaient pour qu’elles les délivrent de leurs maladies. Les adolescentes ne sont pas tenues à l’écart, comme si elles étaient sources de danger, mais on leur fait la cour, car elles incarnent les sources directes de la bénédiction surnaturelle 14. »

L’ambivalence mâle relative à la menstruation a été récemment étudiée par Devereux pour qui « la femme ayant ses règles et considérée comme une sorcière est, dans un sens, le thème essentiel de l’approche psychanalytique de la menstruation1S. » Il estime que des sentiments positifs également importants sont laissés de côté.

Dans une note, Devereux fait même observer que, dans certaines cultures paysannes, une dignité est conférée à la femme qui a ses règles, quand elle n’est pas objet de vénération. Tout en lui attribuant des pouvoirs néfastes, les paysans croient que la femme en période de menstruation s’élève dans la hiérarchie sociale : ainsi la paysanne devient une dame, la dame, une noble qui devient à son tour une reine alors que la reine s’identifie à la Madone — en fait, c’est par la menstruation que la parenté entre la femme et la Madone est mise en évidence de manière spécifique 18.

L’auteur conclut qu’il est faux d’interpréter la retraite des femmes qui ont leurs règles comme le signe d’une dégradation temporaire. Il a, au contraire, l’impression que les innombrables restrictions imposées aux femmes et aux esclaves indiquent clairement que le pouvoir authentique est détenu par les femmes grâce auxquelles la propagation de l’espèce est assurée et par les masses qui représentent l’espèce145.

La mutilation des filles

Le terme de « circoncision féminine » est mal approprié. En l’utilisant, je me suis simplement conformé à l’usage. Il est caractéristique que, même pour qualifier la mutilation des filles dont les conséquences sont si importantes, on ait emprunté un terme qui, en réalité, ne peut s’appliquer qu’aux garçons. La « circoncision » féminine varie de tribu en tribu — elle peut consister simplement en une incision de l’hymen, une extirpation du clitoris ou des nymphes, ou les deux à la fois. J’ai utilisé le terme de « circoncision » pour parler de ces diverses pratiques, mais il ne faut pas oublier que, chez les femmes, il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une circoncision.

Roth décrit dans les termes suivants l’introcision des filles : « [...] Deux ou trois hommes se saisissent de la jeune fille, dès qu’elle est suffisamment formée. Ils l’entraînent, toute seule, dans le fourré. Ils la jettent par terre et l’un d’eux agrandit de force l’orifice vaginal en le déchirant de bas en haut avec les trois premiers doigts entourés plusieurs fois d’une ficelle d’opossum 18. »

L’auteur estime que la subincision mâle et l’introcision féminine sont si semblables dans leur essence, bien que différentes en apparence, qu’il préfère utiliser le terme d’ « introcision » pour les garçons également146.

Berndt a été frappé par une autre analogie, celle de la subincision et de la défloration rituelle des filles :

« Avant d’avoir des relations sexuelles, l’hymen des filles est perforé sur le lieu cérémoniel. Chez celles dont l’hymen a déjà été rompu par un coït prénuptial, l’extrémité d’un boomerang est placée symboliquement dans le vagin. Dans la région de la Rose River, cette forme de défloration est la contrepartie du rite de la subincision 147. »

Roth a également noté que l’introcision féminine est pratiquée là seulement où est effectuée l’introcision mâle, et, pour Mathew, partout où « la subincision est pratiquée, l’introcision vaginale est inévitable 148 ». Toutefois, Kaberry rapporte un cas contredisant cette affirmation : les Lunga, bien qu’ils ne pratiquent pas l’introcision et nient l’avoir fait dans le passé, effectuent la subincision 149. Ainsi la relation existant en Australie entre les deux rites, si elle est générale, n’est pas constante. Dans d’autres parties du monde, elle n’existe pas. Dans les tribus africaines qui effectuent la circoncision mâle mais non la subincision, des mutilations variées des organes génitaux féminins sont pratiquées communément. Manifestement, il n’y a pas de connexion directe. Les deux mutilations peuvent être provoquées par les mêmes tendances psychologiques, mais nous ne pouvons aller plus loin dans ces spéculations.

Quant à l’extirpation du clitoris ou des nymphes, ou des deux à la fois, il n’est pas facile de comprendre les satisfactions positives qu’elle peut procurer, ni quel peut en être le bénéficiaire. Des psychanalystes ont suggéré que le but de l’extirpation du clitoris était d’éliminer la sexualité clitoridienne et d’obliger les femmes à éprouver uniquement des satisfactions vaginales. Cette explication a été admise par un certain nombre d’auteurs d’orientation psychanalytique, dont Bryk. Ce dernier pense que, par l’excisionj la liberté sexuelle de la fille Nandi est réprimée et que, de propriété commune, elle devient propriété privée, celle de son mari seulement : l’excision enlèverait l’organe le plus facilement stimulé et réduirait ainsi les désirs sexuels de la fille. De cette manière seulement, pense-t-il, elle sera contrainte à la monogamie, qui est contraire à sa nature 150. Cette théorie est conforme à la notion de la nature duelle de la sexualité féminine qui consiste d’abord, suppose-t-on, en une sexualité phallo-clitoridienne précoce suivie d’une sexualité génito-vaginale. Cette thédrie, disons-le en passant, repose sur des bases psychologiques très chancelantes.

Pourtant, même si cette théorie était plus solide que je ne le pense, elle n’expliquerait tout de même pas pourquoi le clitoris est enlevé. Elle pourrait le faire à condition de présupposer deux choses : Premièrement, que les hommes primitifs pressentaient, consciemment ou inconsciemment, deux types de sexualité chez les femmes, condition dont nous-mêmes ne sommes pas certains, et nous ne pouvons admettre cette hypothèse étant donné ce que nous savons de ces tribus et de leur comportement. Deuxièmement, il faudrait supposer que l’opération a réellement, ou est censée avoir un certain succès. Mais aucune des populations pratiquant l’excision du clitoris ne prétend à la sexualité vaginale.

Marie Bonaparte a étudié ce problème d’un point de vue psychanalytique. Elle suggère que Bryk a tiré en fait son explication de Freud qui, d’après elle, paraissait du même avis. Mais à cette opinion, M. Bonaparte objecte avec force :

« Je crois que l’intimidation physique de la sexualité des filles par la sanglante excision ne doit pas davantage atteindre au but de les féminiser, de les vaginaliser, que l’intimidation psychique de la masturbation clitoridienne des petites filles d’Europe *, 151. »

M. Bonaparte estime que l’excision de la fille et la circoncision du fils provenaient toutes deux du désir du père « d’intimider la sexualité » des jeunes. Mais ce désir est difficile à comprendre, à moins de supposer que le père considère la sexualité de la fille comme une promesse de plaisir pour le jeune mâle et qu’il prenne ombrage de cette perspective. M. Bonaparte se réfère au désir de certains hommes de ne rien trouver de masculin chez la femme. Ils se sentent menacés par ce qui aurait une apparence phallique chez la femme, c’est pourquoi ils insistent pour que le clitoris soit enlevé. D’autres hommes, qui restent fixés à la « mère phallique » de leur imagination d’enfant, aiment trouver quelque chose de mâle dans la femme. Tels les hommes de ces tribus d’Afrique qui désirent que les nymphes et le clitoris soient étirés jusqu’à ce qu’ils acquièrent quelque ressemblance avec l’appareil génital mâle 152.

Cependant, comme M. Bonaparte l’a remarqué, toutes ces coutumes paraissent satisfaire l’imagination seulement de ceux qui les imposent. Il est peu probable que la nature sexuelle de la fille subisse d’importantes modifications. Même si les nymphes atteignaient 25 cm environ, elles n’en deviendraient pas pour autant un organe génital mâle. Le fait d’exciser le clitoris d’une femme ne vaginalise pas sa sexualité et la femme mutilée est toujours une menace pour l’homme qui craint pour sa virilité 25.

Nous savons que les garçons souhaitent la circoncision tant par les affirmations des peuples sans écriture que par les fantasmes de patients comme ceux de Nunberg. Par contre, nous n’avons pu obtenir chez les filles semblables preuves. Alors que l’angoisse de la fille relative à la mutilation de l’organe génital est bien connue, je n’ai rencontré que très rarement, même lors de mes observations de filles schizophrènes, le désir d’une telle mutilation. En parcourant la littérature, on a l’impression que l’introcision et l’excision féminines ont été imposées à la fille par les hommes. S’il lui arrive de la désirer, ce n’est pas en raison de la modification apportée à son organe, mais parce que cette mutilation lui confère un statut social plus élevé ou est une condition préalable indispensable au mariage.

Sans aucun doute, les filles souffrent de l’envie du pénis comme les garçons souffrent de l’envie du vagin. Mais alors que les preuves apportées ici nous font penser que les garçons tentent de satisfaire symboliquement leur envie, on ne peut démontrer que les désirs équivalents de la fille soient satisfaits par l’initiation en tant que telle. Le fait de s’habiller en homme suggère surtout une extériorisation de l’envie de jouer le rôle de l’homme dans la société, mais il ne paraît exister aucune relation entre ce jeu et tout acte chirurgical effectué sur les organes génitaux. On ne raconte pas aux filles, et d’ailleurs elles ne le pensent pas non plus, que la mutilation leur permettrait d’acquérir de nouvelles fonctions.

S’il est vrai que, par la circoncision et la subincision, les hommes tentèrent d’égaler la fécondité des femmes mais échouèrent, alors il serait facile de comprendre qu’ils en aient conçu du ressentiment et essayèrent de se venger des femmes. Les hommes qui ont essayé de transformer leur pénis par la chirurgie, ont pu trouver particulièrement offensant que les femmes possèdent un organe semblable au pénis, en plus de leur propre organe génital féminin. Une remarque citée par Bryk révèle cette attitude. Questionnant un chef de village Nandi sur la coutume de la clitoridectomie, il en reçut la réponse suivante : « Nous sommes Nandi. Nous ne voulons pas que nos femmes aient une chose qui pende comme celle-là. » Il fit avec son petit doigt un geste significatif désignant le clitoris et le dégoût qu’il lui inspirait86.

Cependant, si un sentiment de vengeance n’est pas exclu de cette mutilation des filles, il n’en est pas certes pas un facteur essentiel. Je pense que la coutume provient de désirs plus positifs.

L’aspect positif des rites des filles

Tout au long de ce livre, j’ai été guidé par la conviction que les entreprises humaines importantes, et particulièrement celles qui se sont avérées satisfaisantes pendant des siècles, doivent servir à des finsjTpsitjves^ plutôt que négatives. Ce point de vue est conforme à la psychologie du Moi qui traite

aussi bien de l’individu normal que de l’individu anormal et de leurs motivations alors que la psychologie de l’inconscient était fondée principalement sur l’étude des anormaux.

Le névrosé peut prier Dieu d’apaiser Sa Colère et attendre de Lui qu’il lui assure une descendance et le protège des maladies. Une personne mieux adaptée priera pour obtenir une aide positive puis se fiera à ses propres capacités pour créer une vie nouvelle, développer l’hygiène et la médecine, afin de prévenir et de soigner les maladies et lutter pour avoir de meilleures conditions de vie. Il arrive qu’un névrosé se coupe le nez par aversion de son propre visage, mais un être humain normal s’il est, pour des motifs réels, mécontent de son nez, se soumettra à une opération plastique qui rendra son physique plus agréable.

Je me refuse à croire que les rites des femmes furent inventés et maintenus pendant des siècles simplement pour que les femmes aient des rituels semblables à ceux des hommes ou pour assouvir la haine des hommes à l’égard de l’organe génital féminin. Bien qu’un petit enfant puisse, dans un geste de colère, jeter et casser son jouet préféré, parce qu’il est trop compliqué ou ne répond pas à ses désirs du moment, il ne le casse pas uniquement par sentiment de vengeance. La destruction de jouets compliqués résulte de l’effort fourni par l’enfant pour comprendre et apprendre leur fonctionnement, pour les faire marcher comme il le désire ; en résumé, pour en devenir maître. Plus le jouet l’intrigue, plus vif est le désir de l’enfant de le contrôler et aussi de le garder. Quand il a acquis la maîtrise du jouet, il peut prendre son élan. S’il m’est permis de faire une comparaison avec les mutilations

I féminines, je considérerai celles-ci comme des tentatives

I mâles d’acquérir le contrôle des fonctions sexuelles féminines. En fait, ces gens ne détruisent pas, comme certains enfants névrosés, le jouet préféré parce qu’ils ne peuvent le faire « marcher ». Le mâle se contente d’un ordre symbolique qu’il peut donner aux organes génitaux féminins externes sans influencer la fécondité de la femme ni son plaisir sexuel.

L’introcision féminine, telle qu’elle est pratiquée par les Australiens, pourrait représenter un effort des hommes pour faire saigner les femmes, comme lorsqu’elles ont leurs règles. Le tabou menstruel est une autre affirmation, mais moins directe, de l’autorité mâle ; dans ce cas, elle ne s’exerce pas

sur les fonctions des femmes, mais sur leur comportement quand ces fonctions surviennent. En chantant et en frottant les seins de la fille pubère, les hommes peuvent penser qu’ils ont une influence sur leur développement. Par tous ces actes, les hommes essayent de se convaincre eux-mêmes et les femmes avec eux, de leurs contributions positives à la fécondité.

Les rites d’initiation féminins inventés ou imposés par les femmes, tels que l’élongation du clitoris et des nymphes, favorisent certainement une masturbation approuvée par la société ; elle peut aussi résulter du désir des femmes de posséder un organe semblable au pénis. S’habiller en homme, porter des ornements masculins, des armes, etc., c’est là un comportement qui aide peut-être les femmes à satisfaire leur envie des fonctions sociales des hommes.

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Quelques exemples illustreront les processus qui confèrent aux femmes une sexualité clitoridienne ou « phallique » plus intense que celle dont la nature les a dotées, ainsi qu’un organe semblable au pénis. Il convient toutefois d’insister sur le fait que les femmes adoptent ces pratiques sans que les hommes les y encouragent ou ne s’en mêlent ; c’est pourquoi les motivations doivent provenir des désirs des femmes. Ainsi, au Dahomey :

« Les filles âgées de neuf à onze ans — c’est-à-dire dont les seins commencent à se développer—sont réunies par camps, en groupes [...] et commencent à pratiquer [...] le massage et l’élongation des lèvres du vagin. Elles se rassemblent le soir, au coucher du soleil, derrière la maison de la femme à laquelle elles ont été confiées. [...] Avec un morceau de bois taillé, la femme manipule les lèvres de la vulve de chacune des filles, les tire, les allonge et perfore légèrement les tissus vaginaux à divers endroits. Elle accomplit ce travail huit ou neuf fois avec chacune des filles pendant la première année d’instruction et, l’année suivante, les filles le font réciproquement. [...] Pendant deux ans, au minimum, ces pratiques continuent, auxquelles s’ajoute un massage extérieur des “ lèvres ” pour les épaissir et en favoriser le développement musculaire ; on considère les femmes à “ lèvres minces ” comme dépourvues de beauté 153. »

La fille Luvale d’Afrique « apprend à donner des satisfactions sexuelles [...] et il ne fait aucun doute que c’est là un des aspects les plus marqués de l’instruction. [...] Elle apprend aussi à faire des mouvements de danse avec les hanches pendant le coït. [...] Au cas exceptionnel où elle serait vierge, son hymen est rompu avec un bâton ou un morceau de racine de manioc sculpté en forme de pénis. Ses lèvres sont aussi étirées [...]154 ».

Un autre récit raconte que : « Les indigènes Maxi utilisent une corne (pour agrandir et faire se développer les lèvres du vagin), qu’au Dahomey encore on utilise à la fois un instrument spécial en bois et la racine de l’indigotier auxquels s’ajoutent parfois des fourmis. [...] L’introduction de la plante irritante ou des fourmis a pour but de stimuler le processus de massage en provoquant l’irritation qui favorise l’élongation et la manipulation. Le professeur (femme) qui surveille le processus [...] donne également aux filles des instructions portant sur la vie sexuelle155. »

Chez les Baganda et les Suaheli, on pousse la fille, avant la puberté, à agrandir les lèvres de la vulve en les étirant et en les tapotant et aussi en utilisant des herbes ou des feuilles spéciales ^

Ces pratiques apportant des modifications aux organes génitaux ne peuvent être rapprochées ni de l’enseignement de la loi tribale ni du désir de lier entre eux les membres de la tribu. Elles n’ont aucune relation avec les rites de passage, ne renforcent pas le tabou de l’inceste et n’inhibent pas la sexualité. Elles favorisent manifestement le désir et la pratique de la masturbation et, selon l’enseignement qui s’y rattache, augmentent la jouissance sexuelle à la fois chez les hommes et chez les femmes. Chacune de ces pratiques est une expérience de promotion d’âge qui prépare les filles à leur futur rôle sexuel et paraît s’accorder avec les désirs de leur âge. Elles ne sont pas imposées par les aînés contre la volonté des jeunes et n’ont pratiquement pas d’autre but que de procurer une stimulation sexuelle et de guider les filles vers la maturité sexuelle. Comparés à une expérience si progressive, les rituels féminins qui sont avant tout, semble-t-il, des copies des rites masculins, manquent de conviction.

Une dernière réflexion : l’initiation des filles et des garçons est probablement modifiée par l’ambivalence ressentie par les adultes quand ils sont confrontés aux jeunes gens qui s’approchent de la maturité. D’un côté, l’adulte est fier des résultats de son enseignement, mais il envie aussi ces jeunes qui occuperont bientôt sa place à des postes importants.

Cette ambivalence peut aider à comprendre certaines, mais certaines seulement, des expériences modérément répressives et douloureuses infligées aux initiés, garçons et filles, qui vont des coups aux piqûres de fourmis, de guêpes ou d’autres insectes, à la perforation de certaines parties du corps, aux restrictions de mouvement, de nourriture, etc., et ce, à l’infini. M. Bonaparte commente la joie qui doit être celle des vieilles femmes auxquelles est confiée la tâche de mutiler la fille ; c’est pour elles l’occasion de se venger sur les jeunes de leur propre vieillesse 156.

Je ne partage pas l’idée que les parents, dans toute société, éprouvent forcément de la jalousie à l’égard de leurs rejetons. Leurs sentiments sont effectivement ambivalents mais, dans la majorité des cas, les sentiments positifs sont beaucoup plus forts que les négatifs.

Les parents qui ont aimé leur enfant et se sont occupés de lui avec dévouement, ne commencent pas soudainement, au moment de l’adolescence, à extérioriser sauvagement leurs sentiments négatifs mineurs. Les conceptions psychanalytiques pourraient indiquer, toutefois, que l’envie portée aux jeunes par la génération antérieure est en relation étroite avec l’intensité de la frustration sexuelle.

C’est pourquoi la société civilisée, qui réprime la sexualité, peut créer un sentiment d’envie beaucoup plus profond chez les parents que les sociétés où les gens plus âgés ont connu des satisfactions sexuelles et continuent à en avoir aussi longtemps qu’ils le désirent ou en sont capables.

Résumé

L’écrivain qui traite de l’initiation féminine ne dispose pas d’un matériel important. Si la littérature relative à ce sujet est pauvre, c’est, en partie, parce que la majorité des investigateurs furent des hommes et aussi parce que les rites mâles sont beaucoup plus marquants. Mais, sur un point, les rites féminins apportent des preuves plus satisfaisantes. Les mythes concernant les rituels des garçons expliquent que la manipulation des organes génitaux mâles fut, dans le temps, pratiquée par les femmes. Mais, actuellement, l’intervention effective est presque toujours faite par les hommes. D’autre part, en ce qui concerne la manipulation des organes sexuels féminins, certains rites furent et sont pratiqués par les hommes et d’autres, par les femmes. Nous pourrions aussi découvrir quels types de manipulation sont imposés par l’autre sexe (et aussi pour quelles raisons) et ceux qui sont choisis librement, proposés et imposés par les individus du même sexe.

En comparant la manipulation de l’appareil sexuel par les hommes et par les femmes, on peut constater, somme toute, que celle accomplie par les hommes est destructrice et témoigne d’une hostilité agressive pouvant facilement s’expliquer par la peur ou par l’envie. D’autre part, la manipulation par les femmes a le plus souvent pour conséquence une jouissance sexuelle plus intense et une élongation de l’appareil sexuel qui le fait ressembler à celui des hommes. Les lèvres de la vulve, comme l’a fait remarquer Herskovits, deviennent plus musclées, plus dures, moins souples à la suite des manipulations, ce qui les rend plus semblables au pénis.

Ces pratiques, autant que les rites des garçons, font penser, une fois encore, que l’envie que porte l’être humain à l’autre sexe le conduit au désir d’acquérir des organes semblables et aussi d’avoir en son pouvoir et sous son contrôle l’appareil génital de l’autre.


141    F. McKim, San Bios : An Account of the Cuna Indians of Panama, Etno-logiska Studier, XV, Gôteborg, 1947, p. 79-84.

142    Freud, • Le tabou de la virginité », in La vie sexuelle, op. cit., p. 70-71.

143    Freud, Totem et tabou, trad. fr., Payot, 1924, p. 43.

   Ibid., p. 64.

144    G. Devereux, « The Psychology of Feminine Génital Bleeding », in The International Journal of Psycho-Analysis, XXXI, 1950, p. 252.

145    Ibid., p. 252-253.

   Roth, Ethnological Studies, p.174.

146    Ibid.., p. 177-178.

147    Berndt, Kunapipi, p. 67.

148    J. Mathew, Eaglehawk and Crow, D. Nutt, Londres, 1899, p. 121.

149    Kaberry, op. cit., p. 99.

150    Bryk, Neger-Eros, p. 55.

151    M. Bonaparte, c Notes sur l'excision >, R.F.P., XII, 1948, n° 2, p. 227.

152 Nous n’avons pour ainsi dire aucune preuve que les hommes imposèrent aux femmes l’élongation des nymphes et du clitoris. Cette coutume paraît, au contraire, provenir des désirs des femmes.

25. Ibid., p. 229-230.

153 M. J. Herskovits, Dahomey, J. J. Augustin, New York, 1938, I, p. 282.

154    White, loc. cit., p. 20.

155    M. J. Herskorits, Dahomey, p. 278.

156 M. Bonaparte, t Notes sur l’excision », loc. cit., p. 229.