X. L’antithèse biologique

Arrivant à la fin de cette étude, je suis encore incapable de donner une explication complète et non équivoque de la circoncision. Nous avons de nombreuses preuves que les femmes l’imposent et la souhaitent, mais aussi de multiples raisons de penser que les hommes la désirent — soit parce qu’elle leur confère symboliquement les capacités de la femme, soit parce qu’elle leur permet d’affirmer leur virilité en rendant le gland plus visible de façon permanente, ou pour toutes ces raisons et d’autres encore. En tout cas, les explications les plus plausibles me paraissent provenir de la grande antithèse biologique qui crée l’envie et l’attraction entre les deux sexes.

Les différences sociales réelles, dans le statut et les prérogatives des sexes, constituent l’envie, compte tenu également des libertés sexuelles plus grandes accordées à un sexe aux dépens de l’autre. Sur ce dernier point, la femme est encore désavantagée. Toutefois, même dans ce domaine, et surtout en ce qui concerne le statut et le rôle social, notre société semble se diriger vers une plus grande égalité.

Mais, compte tenu de ce qui importe le plus, la nature concède à chaque individu un sexe seulement. C’est pourquoi le désir des caractéristiques et des fonctions de l’autre sexe conduit à une impasse psychologique : devenir comme l’autre (ce que l’individu désire) implique la renonciation à son propre sexe (ce qu’il redoute). On n’a pas assez tenu compte de l’importance de ce facteur dans la formation de ce qu’on appelle l’angoisse de castration. Freud a reconnu que l’angoisse

atteint l’individu plus profondément que l’influence parentale. C’est pourquoi il en a recherché la cause dans les traces mnésiques de la race et en a conclu que nous venons au monde avec la crainte de perdre nos organes sexuels. Je croirais plutôt que le désir que nous éprouvons pour les caractéristiques de l’autre sexe est une conséquence nécessaire de la différence des sexes. L’accomplissement de ce désir impliquerait la perte de nos propres organes génitaux — et de là proviendrait la nature inexorable de l’angoisse de castration dans les deux sexes.

Les efforts qu’accomplissent les hommes et les femmes dans la plupart des rites de puberté étudiés dans cet ouvrage, tendent vers la compréhension effective ou symbolique des fonctions de l’autre sexe et à la maîtrise psychologique des émotions provoquées. Ces efforts sont suscités par le désir de maîtriser l’énigme de notre sexualité duelle. Loin de créer l’angoisse de castration, ils tentent de la dominer. C’est pourquoi nous en sommes venu à penser que les rites ont été | inventés non pour créer l’angoisse sexuelle, mais pour la contrôler ou l’éliminer. Si cette hypothèse est vraie, il ne nous importera plus autant de savoir quels furent les rites créés par les femmes et ceux créés par les hommes.

Jusqu’à aujourd’hui, les rites d’initiation et, en particulier, ceux de la circoncision, ont été considérés par les anthropologues et les psychanalystes comme imposés par les anciens aux jeunes non consentants. Mais les enfants schizophrènes que j’ai observés ont développé, à partir de besoins intérieurs profonds, des pratiques s’apparentant à des coutumes initiatiques. Aussi névrotiques ou psychotiques qu’aient pu être ces efforts, leur fonction était bien d’aider ceux qui les effectuaient. Ce qui m’a conduit à me demander si nous n’avions pas sous-estimé l’homme en admettant que l’un de ses rituels les plus importants fut imposé d’abord par la tradition ou la haine des aînés. Je suis de plus en plus convaincu que ces rites étaient motivés non par le désir de briser l’autonomie de l’homme, ni par celui d’empêcher qu’il ne se réalisât en tant que personne et membre du groupe social, mais bien par le désir opposé. Les rites n’ont, selon moi, que peu de rapport avec un conflit humain entre jeunes et vieux, l’affirmation du tabou de l’inceste ou l’adhésion à la tradition. Je pense, au contraire, qu’ils sont des efforts accomplis pour maîtriser les

conflits provenant des désirs pulsionnels polyvalents de l’homme et aussi du conflit entre ces désirs et le rôle que la société attend de l’homme.

Il est diverses manières de traiter d’un désir inacceptable sur le plan social ou que, pour une raison ou une autre, l’individu ne peut accepter. Un moyen qui lui est offert est de dramatiser ce désir, de le jouer, et par une satisfaction acquise à la longue seulement, de le faire disparaître à jamais. Une autre méthode, toujours sur le plan personnel, consiste à nier l’existence de ce désir, par l’exagération de ce qui n’est pas inacceptable.

La société, elle aussi, peut, par les rituels ou les institutions, aider ou obliger les jeunes à s’accommoder de ce problème. Certaines sociétés essayent de délivrer l’individu des tendances attribuées à l’autre sexe pour qu’il puisse agir et sentir comme si elles n’existaient plus en lui. Cette solution est adoptée par des peuples dont les rites d’initiation insistent uniquement (ou principalement) sur la virilité des garçons et la féminité des filles. Plusieurs de ces demandes, parmi les plus connues, faites aux garçons et aux filles pubères, confirment cette méthode. Les exploits que doit accomplir le garçon pour prouver sa virilité — tel le meurtre d’un ennemi chez les chasseurs de têtes ou le football dans notre société — pourraient bien provenir du désir de dénier les tendances considérées comme féminines, par une affirmation excessive de la masculinité. L’affirmation du rôle féminin dans la société est impliquée dans certains actes rituels ; celui, par exemple, où la fille porte sur ses épaules une maison en miniature qui symbolise son rôle de pilier du foyer domestique 157.

Alors que ces rituels sont vus habituellement comme la démonstration de ce qui est viril ou féminin, on les comprendrait mieux en mettant en lumière leur signification négative, la dénégation de tendances qui sont supposées propres aux enfants seulement ou seulement aux adultes de l’autre sexe. Ces tendances comportent la crainte chez le garçon, et, chez la fille, une répugnance à se laisser abattre par les tâches féminines.

Le rite de puberté Nozhizo des Indiens Omaha offre une autre solution. L’élément le plus important de ce rite est le rêve que l’adolescent fait de la lune, où une sangle ou un faisceau de flèches lui sont présentés. Si, dans son rêve, il voit la sangle (burden strap), l’emblème de la vie de la femme, il devra alors ne plus tenir compte du fait qu’il est un garçon mais vivre comme une femme, parler comme elle et en porter les vêtements. La fille qui, elle, rêve qu’on lui offre des flèches doit, à partir de ce moment-là, se comporter comme un homme 158. Ce serait là, semble-t-il, une solution idéale si les modes de vie des hommes et des femmes étaient les mêmes quant au statut et au respect social accordés et si la décision était moins absolue, c’est-à-dire si elle ne devait être prise une fois pour toutes, mais pouvait être momentanée, tentée sous la forme d’essai et d’un engagement plus ou moins important dans les traits spécifiques de l’autre sexe.

Une autre manière encore de minimiser le conflit est de donner à l’adolescent la possibilité de satisfaire une partie au moins de ses tendances masculines et féminines pendant le reste de sa vie. Telle paraît être la solution dans les sociétés qui vont le plus loin dans ce sens en dotant les hommes d’un simulacre de sexualité féminine. Ce qui semble regrettable est l’impossibilité de revenir en arrière. Aucune tolérance n’est accordée en ce qui concerne le moment où intervient ce désir, son intensité ou sa durée.

Nos propres institutions nous fournissent des occasions trop rares d’intégrer sur le plan rituel ou privé semblables désirs. Étant donné les nombreuses prérogatives masculines, le désir de la fille d’être également un homme serait plus fort et même plus apparent que le désir du garçon d’être aussi une fille. Permettre aux filles de porter des blue-jeans est une solution élémentaire et peu satisfaisante. Dans la société sans écriture concentrée sur la procréation humaine et animale, le désir des hommes d’avoir un rôle plus important dans la procréation a peut-être été plus pressant. Il se pourrait aussi que, dans notre société d’orientation masculine, les garçons soient contraints par les mœurs à réprimer leurs tendances féminines, plus que les filles leurs tendances masculines.

Il est à peine besoin, par exemple, d’insister sur les activités sexuelles non coïtales. Même l’envie sexuelle, bien qu’elle soit fondamentalement irréductible, pourrait être modérée si les mœurs, et par là la conscience et le respect de soi, autorisaient les hommes et les femmes à jouer à la fois le rôle le plus actif et le rôle témoignant d’une soumission, tels qu’ils sont requis par les émotions du moment et non seulement dans leur contexte social, mais sexuel. Ici, l’ensemble des termes psychanalytiques, sinon les attitudes qui en rendent compte, est plutôt malencontreux. Selon la théorie psychanalytique, ces activités sexuelles proviennent de ce que Freud appelait les tendances perverses polymorphes de l’enfant qui doivent être satisfaites chez l’adulte, si jamais elles le sont, par le plaisir préliminaire. Bien que, pour Freud, ces concepts soient exempts de jugement de valeur, le terme pervers, dans l’usage courant, a une signification négative alors que celui de plaisir préliminaire implique une activité de peu de mérite en soi. Les concepts et définitions de Jung me paraissent beaucoup plus satisfaisants. Pour lui, les prédispositions sexuelles de l’enfant ne devraient pas être considérées comme perverses et polymorphes, mais plutôt comme polyvalentes. Il a remarqué que, « même dans la vie adulte, les vestiges de la sexualité infantile sont la semence des fonctions spirituelles de la vie 159 ».

Il en est certainement ainsi, mais les tendances polyvalentes sont aussi à l’origine du comportement social et sexuel. Cette semence commence seulement à être cultivée et à porter ses fruits dans notre société en ce qui concerne les habitudes sociales et sexuelles. Naturellement, si ces activités sexuelles sont accompagnées de sentiments de culpabilité en raison de l’opprobre social ou du rejet par l’individu de ses propres désirs, il n’en résultera pas grand-chose de bien et l’antithèse biologique ne sera pas résolue. Ces activités ne peuvent apporter, en elles-mêmes, une détente que si elles sont intégrées à une relation sexuelle satisfaisante entre l’homme et la femme. A l’intérieur d’une relation fondée sur des droits sociaux et sexuels égaux, sur des responsabilités égales, acceptés comme faisant partie de cette relation, la satisfaction des tendances polyvalentes permettrait d’atténuer sensiblement les effets négatifs de l’antithèse entre les sexes. Je parle, par exemple, du désir du mâle d’éprouver une jouissance sexuelle par la soumission (lui aussi, de temps en temps) et celui de la femme, de connaître un plaisir sexuel agressif (elle aussi, de temps en temps). Et cela, sans que l’homme ne se considère ou soit considéré par sa partenaire comme un être faible et dépourvu de virilité et sans que la femme ne se considère ou soit considérée par l’homme comme une virago.

A l’heure actuelle, aucun de nos rituels ou presque, ne permet aux adolescents ou aux adultes de dramatiser ou de satisfaire partiellement ces désirs. J’approuverais certainement, dans une société libre — ce que la nôtre aspire à être — que des solutions soient trouvées non dans le rituel, mais par des moyens personnels respectés par la société. Toutefois aussi longtemps que nous n’offrirons pas de solution acceptable à ce problème, nous devrions au moins témoigner d’une plus grande indulgence et d’une plus grande tolérance. Si nous étions capables de prendre plus en considération le désir du garçon d’enfanter, et celui des adolescents et des adultes hommes de jouir de la vie d’une manière plus passive et détendue au lieu d’être toujours obligés « de lutter et de faire l’important », il se pourrait alors que les hommes éprouvent moins d’envie et d’hostilité angoissée à l’égard des femmes. Ils ressentiraient moins, peut-être, la nécessité de compenser ces sentiments en gardant une distance affective vis-à-vis des femmes et en adoptant une attitude de compétitivité agressive les uns envers les autres. Plus les hommes seraient libres de reconnaître leur désir de créer la vie et de souligner leur contribution à cet acte, moins intense serait leur besoin d’affirmer leur pouvoir par des inventions destructrices.

Ce qui a besoin d’être satisfait, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, c’est le désir de jouer un rôle significatif dans les devoirs, les obligations, les prérogatives, les activités et les plaisirs qui, dans notre société, appartiennent, ce qui est admis, à l’autre sexe. Cela les aiderait à découvrir le bonheur et les deux sexes pourraient coexister de manière plus satisfaisante. Dans la société sans écriture, les hommes tentaient de trouver une solution à leurs problèmes dans le rituel. Nou3 devrions nous montrer aussi sérieux dans nos propres efforts et rechercher des solutions plus rationnelles qui, en accord avec l’éthique d’une société libre, seraient plus personnelles, plus effectives sur le plan social et plus satisfaisantes sur le plan privé.


157 A. Wemer, The Natives of British Central Africa, Constable & Co., Londres, 1906, p. 126-127.

158 M. Van Waters, < The Adolescent Girl Among Primitive Peoples », The Journal of Religious Peychology, VI (1913), p. 375-421 ; VII (1914), p. 75-120.

159 C. G. Jung « Psychic Conflicts in a Child », The Development of Penonality, Panthéon Books, New York, 1954, p. 5.