I. Une vieille énigme

Les premières inventions de l’esprit humain, quand il cessa de se préoccuper uniquement de la survie, furent probablement des rudiments de rituels et de croyance religieuse. L’origine et la forme primitive de ces premières créations de l’imagination humaine sont ensevelies à jamais dans cette obscurité qui cache l’origine de l’homme, le premier développement de son esprit et le début de ses structures sociales. Les croyances et les rituels des peuples qui, actuellement, n’ont pas encore de tradition écrite, sont simplement les phases les plus récentes d’une succession longue et complexe, qui reste inconnue à tous, à eux comme à nous. Nous ne pouvons rien affirmer de certain, quant à leur origine, en étudiant les caractéristiques qu’ils présentent aujourd’hui. Toutefois, il serait difficile de trouver un sujet de spéculation plus fascinant. Notre curiosité nous a conduit à nous interroger sur les formes des premières pensées religieuses et des rituels de l’homme ainsi que sur les besoins affectifs qu’ils étaient censés satisfaire.

Les rituels et les structures qui permettent une cohésion sociale sont si intriqués qu’il est souvent difficile de savoir où commencent les uns et finissent les autres. Ceci est particulièrement vrai des rites d’initiation auxquels cette étude est consacrée 6.

Mais quelles que soient leur origine et leur signification, les rituels et les structures proviennent certainement de besoins humains très profonds, puisqu’ils semblent avoir surgi indépendamment dans de nombreux peuples, quand bien même sous des formes différentes. Frazer, qui a étudié la plupart des rites et des mythes, a conclu qu’ils étaient le « mystère fondamental de la société primitive 1 ». En outre, la circoncision, qui joue un rôle de premier plan dans de multiples cérémonies d’initiation, est l’une des coutumes humaines les plus répandues. Seuls les peuples indo-germaniques, les Mongols et le groupe finno-ougrien paraissent avoir ignoré cette pratique jusqu’aux temps modernes 2.

Même dans les régions où la connaissance de cette opération s’est propagée, semble-t-il, par la diffusion, un peuple, comme l’a remarqué Ashley-Montagu, n’adopte pas une telle pratique simplement par une sorte de processus d’osmose3. Une mutilation aussi étrange, que l’on retrouve sur tous les continents, chez les peuples les plus primitifs comme chez les plus civilisés, doit refléter de profonds besoins.

Toutefois, je ne me serais sans doute pas écarté autant de mon sujet, ni aventuré dans ce champ de l’anthropologie qui m’était étranger, s’il ne s’était agi que de rouvrir la discussion sur les rites d’initiation et de circoncision. Je suis un novice en anthropologie, aussi ne puis-je que solliciter l’indulgence pour les erreurs qui ne manquent pas de se produire quand on se hasarde hors du domaine de sa spécialisation. Ce qui commença pour moi comme un court article se termina en une monographie, parce que je me trouvai confronté avec un résultat qui paraissait poser un problème théorique fondamental de psychologie humaine. Pour des raisons que je donnerai plus loin, je me posai alors la question suivante : dans quel cadre de références le comportement humain peut-il être le mieux compris, celui de la liberté intérieure et de l’autonomie humaine ou celui de la contrainte par des forces instinctuelles aveugles et par le pouvoir obscur de la tradition ?

Dans de nombreuses sociétés, particulièrement dans quel-

1.    J. G. Frazer, The Golden Bough (3e éd.), Macmillan & Co, Ltd, Londres, 1922 ; Balder the Beautiful, II, p. 278.

2.    M. F. Ashley-Montagu, ■ Ritual Mutilation Among Primitive Peoples », Ciba Symposia, VIII (1946), p. 421.

3.    Ibid.

ques-unes des plus primitives, le rituel d’initiation est doublement important : d’abord, en tant qu’il constitue une expérience liant entre eux les membres du groupe ; ensuite, en tant que cérémonial le plus élaboré de la tribu. En raison de cette double importance, et peut-être aussi de certaines caractéristiques étranges allant jusqu’à susciter la terreur, ces rites ont particulièrement attiré l’attention des sociologues et des psychologues modernes.

Bien qu’une abondante littérature ait été écrite sur les rites, deux groupes d’explication seulement ont été proposés quant à leur nature et à leur signification ; le premier vient de l’anthropologie, le second, de la psychanalyse. L’anthropologie interprète habituellement les rites comme un phénomène total, la psychanalyse choisit plus généralement un trait spécifique, souvent la pratique de la circoncision, et explique le rite à partir de là.

Interprétations anthropologiques

Aujourd’hui, les anthropologues considèrent l’initiation comme un rite de passage qui introduit l’adolescent dans la société adulte. Ils ne s’étaient guère préoccupés, jusque-là, des raisons que recouvrait l’utilisation de moyens particuliers. Ainsi, ils ne tentèrent pas d’expliquer le rôle de traits aussi essentiels et redoutables que la circoncision ou d’autres mutilations. Comme ils envisageaient avant tout les aspects sociaux de l’initiation, ils avaient tendance à négliger les motivations psychologiques qui peuvent expliquer l’institution en général, et les besoins que l’homme espère satisfaire par ces pratiques particulières. Mais ces besoins, ce me semble, sont permanents ou se reproduisent à chaque génération. De plus, comme ces rites subsistent, ils doivent être, en partie du moins, satisfaits (à moins, naturellement, qu’on ne puisse conclure qu’ils gratifient actuellement des besoins autres que ceux auxquels ils répondaient dans le passé).

De nombreux anthropologues affirment que la principale finalité des multiples détails rituels est de séparer l’initié de son ancien groupe et, après une période d’isolement relatif, de l’introduire d’une manière plus effective dans le nouveau groupe. D’autres pensent que le but de certaines pratiques importantes est d’enseigner à l’initié la, loi tribale. Speiser, par exemple, bien qu’il recherche une explication psychologique, voit simplement dans l’initiation un effort qui permettrait au jeune homme d’arriver plus vite à l’âge adulte en lui transmettant « l’énergie vitale » des générations précédentes 4. Il ne nous dit pas pourquoi ce résultat doit être obtenu par l’extraction d’une dent, la circoncision ou la subincision 7. Comme il voit bien pourtant que cette interprétation ne suffit pas à expliquer la subincision, il considère celle-ci comme étant à peine plus qu’un supplément de la circoncision. Il ne se pose pas la question de savoir pourquoi ce supplément s’impose, ni pour quelles raisons cette méthode étrange a été choisie. Mais il est bien forcé d’admettre tacitement que de telles questions sont justifiées en remarquant que, jusqu’à aujourd’hui, il n’a pas été en mesure d’offrir une explication psychologique plus satisfaisante 7.

Selon Miller, les cérémonies d’initiation « ont pour but de séparer complètement le jeune homme de son passé négligeable, comme s’il était mort, puis de le faire re-naître à une existence entièrement nouvelle comme adulte 8 ». Cet auteur voit dans l’initiation « une introduction cérémonielle systématique des jeunes gens à la pleine participation à la vie sociale [...]. De telles pratiques représentent des efforts pour river solidement le jeune homme à l’ordre social régnant et sont des moyens de développer la cohésion sociale9 ». Ce qui est indiscutablement vrai, mais n’explique pas, par exemple, la fonction des mutilations infligées régulièrement.

Plus récemment, certains anthropologues fonctionnalistes ont accordé une plus grande attention à la signification sociale et psychologique des rites. Ils en décrivent les détails et en analysent les aspects sociaux, mais, somme toute, ils n’expliquent pas pourquoi des types variés se sont développés, ni pourquoi une pratique est préférée à une autre. Malinowski, par exemple, a longuement étudié la fonction de l’initiation dans la société ; il écrit : « Ils [les rites] présentent, partout où ils apparaissent, certaines similitudes frappantes. Ainsi, les novices doivent subir une période plus ou moins prolongée de retraite et de préparation. Puis vient l’initiation proprement dite, au cours de laquelle le jeune homme, qui passe par une série d’épreuves, est finalement soumis à un acte de mutilation corporelle. La mutilation la moins douloureuse est une légère incision ou l’extraction d’une dent, la circoncision est déjà plus sérieuse, mais véritablement cruelle et dangereuse est la subincision, opération pratiquée par certaines tribus australiennes. L’épreuve est généralement associée à l’idée de la mort et de la re-naissance de l’initié, qui est parfois jouée sous forme de mime. Mais, à côté de l’épreuve, moins frappant et moins dramatique, mais, en réalité, plus important, intervient le second aspect de l’initiation : l’enseignement systématique du mythe sacré et de la tradition au jeune homme, auquel seront dévoilés, peu à peu, les mystères de la tribu et présentés les objets sacrés 8. »

C’est Malinowski qui a déterminé quels éléments du rituel étaient « en réalité, les plus importants ». Il me semble que c’est là mettre trop l’accent sur une fin présumée et sous-estimer les moyens d’y parvenir. Nous ne sommes nullement certains que ce que l’observateur occidental considère comme un moyen, ne soit, en réalité, une fin et ce qu’il accepte comme une fin, ne soit un résultat plus ou moins dû au hasard ou une élaboration des moyens.

De nombreux rapports anthropologiques sur les rites des tribus individuelles, en particulier, les plus récents, qui ont été faits par des anthropologues fonctionnalistes, se rapprochent beaucoup plus de ce qui pourrait être une explication correcte. M. Mead, par exemple, pense qu’au cours de l’initiation, les hommes essayent d’assumer les fonctions des femmes u. Ashley-Montagu 9, Bateson 10, les Berndt11 et d’autres encore, ont reconnu le rôle important joué par les fonctions féminines — particulièrement celles de la menstruation et de la grossesse — dans la vie rituelle et affective des peuples sans écriture. Si ces interprétations étaient comparées et appliquées aux rituels de la puberté, une vision différente de ces cérémonies pourrait s’en dégager.

Interprétations psychanalytiques

Certaines idées psychanalytiques sur l’initiation et la circoncision, bien qu’elles n’aient jamais été admises par la majorité des anthropologues, se sont répandues au-delà du cercle des psychanalystes et ont influencé la pensée de nombreux non-professionnels. Les psychanalystes, contrairement aux anthropologues, ont voué presque toute leur attention à l’interprétation des détails cérémoniels. Alors que toute discussion sur les rites d’initiation devrait s’appuyer fortement sur les observations anthropologiques faites sur le terrain, les théories psychanalytiques semblent offrir un cadre de références plus manipulable pour expliquer la nature, l’origine, la fonction — en résumé, la signification — de quelques-unes des caractéristiques fondamentales de ces rites qui m’intéressent le plus.

Les théories psychanalytiques sur la circoncision des peuples sans écriture et les coutumes qui s’y rapportent, ont été longuement discutées, fréquemment citées et, récemment, plus souvent acceptées que réfutées (par des non-anthropologues). Bien qu’une révision de ces théories paraisse s’imposer, je ne critique la psychanalyse ni comme cadre de références ni comme méthode d’investigation. Au contraire, tous mes efforts pour comprendre ces rituels reposent sur l’une et l’autre.

La théorie psychanalytique courante sur les rites d’initiation prend, comme point de départ, l’angoisse de castration et le conflit œdipien. Mais la conclusion qui s’est imposée à moi est la suivante : tout comme dans la pratique et la théorie psychanalytiques, nous avons appris à remonter très loin dans l’enfance, bien avant l’âge de la situation œdipienne, il faudra, si nous voulons une explication satisfaisante des rites de la puberté, examiner des expériences affectives beaucoup plus précoces. Nous étudierons, entre autres, l’attachement profond du petit enfant, garçon ou fille, à sa mère, l’ambivalence du mâle et ses sentiments positifs envers les figures féminines ainsi que l’ambivalence des garçons et des filles — provenant des fixations prégénitales — dans l’acceptation des rôles sexuels adultes qui leur sont imposés. Ces expériences me paraissent offrir une base plus solide pour la compréhension des rites d’initiation que la théorie psychanalytique courante. Selon cette théorie, ces cérémonies s’expliquent par la jalousie du père à l’égard de ses fils : le but visé est de créer l’angoisse sexuelle (angoisse de castration) et d’assurer le tabou de l’inceste.

En effet, à mesure que mon étude progressait, je fus de plus en plus impressionné par un axiome psychanalytique très différent, pouvant permettre de comprendre les significations profondes et les fonctions des rites d’initiation : L’axiome étant qu’un sexe éprouve de l'envie à l'égard des organes sexuels et des fonctions de l'autre sexe.

Freud estimait que tous les êtres humains naissent avec des tendances bisexuelles 18 ; il a parlé de « la grande énigme du fait biologique de la dualité des sexes ». Il avait l’impression que ce problème ne pouvait être résolu par la psychanalyse, bien que celle-ci révèle, dans la vie mentale des êtres humains, de nombreuses réactions à ce qu’il appelait « cette grande antithèse » entre les sexes1#.

Ayant commencé d’étudier ces rites, moins dans leur relation avec l’angoisse de castration que dans leur relation avec la dualité des sexes, il m’est apparu, avec toujours plus d’évidence, qu’ils devaient avoir leur origine dans cette antithèse. Il se pouvait même qu’ils fussent des tentatives pour résoudre le problème de l’angoisse sexuelle et de l’envie qui en découlait.

Un autre contraste significatif appartient aux rites de puberté. Les appeler des cérémonies de promotion d’âge n’explique pas la limite d’âge spécifique qu’ils marquent. L’antithèse entre la maturité sexuelle et l’immaturité doit, par conséquent, être également prise en considération. Les rites d’initiation, sauf quelques exceptions mineures, sont caractérisés par le fait qu’ils interviennent à la puberté ou approximativement à cette période.. Ils sont aussi appelés « rites de la puberté ». Les psychanalystes se sont particulièrement intéressés à la circoncision, l’un des traits les plus frappants du rite, auquel ils ont voué, dès le début, la plus grande partie de leur attention. Ils ont établi une relation directe entre la circoncision du tout jeune enfant et le rite. Mais s’ils avaient commencé par noter que l’initiation intervient au moment de la puberté, ils auraient été plus attentifs à la remarque de Freud, à savoir que c’est à la puberté seulement qu’une distinction nette s’établit entre le caractère masculin et le caractère féminin12. Ainsi, les rites semblent accorder une importance particulière à la fin d’une période de la vie où cette distinction n’est pas complètement établie et inaugurer une nouvelle période, qui devrait être libre de toute ambivalence à l’égard du rôle sexuel adulte. Ce qui est en accord avec la conviction presque unanime des anthropologues : que le but essentiel des rites est la séparation définitive de l’eûfance et de la vie adulte.

Lorsque j’entrepris l’étude de ces problèmes, un modèle complexe, mais compréhensible, se constitua, modèle auquel plusieurs coutumes rapportées par les anthropologues semblaient pouvoir s’adapter. D’autres pratiques ne s’accordent, certes, pas aussi aisément à un modèle aussi général, ce qui n’est d’ailleurs pas surprenant, ne serait-ce qu’en raison de la longue histoire des rites, au cours de laquelle ceux-ci ont dû satisfaire des fonctions variées dans différentes cultures. Cependant, certains traits essentiels qui, superficiellement, semblent n’avoir rien de commun, tels que la subincision en

Australie et la « fermeture » du rectum 13 en Afrique, peuvent être expliqués sur la base de ces prémisses.

Deux conceptions de la nature humaine

Un autre aspect de cette étude des rites de la puberté doit être mentionné. Dans mon travail avec les enfants asociaux, délinquants, schizophrènes et névrosés graves, j’ai constaté que les types de comportement qui apparaissent comme des expressions de la plus violente hostilité, celles « du Ça à l’état brut » sont, en réalité, des efforts frénétiques accomplis par le Moi pour reprendre le contrôle rationnel d’une personnalité submergée par des forces pulsionnelles irrationnelles. Ce n’est pas là une observation nouvelle, bien au contraire, c’est une définition classique de la schizophrénie 18.

Une perspective différente de la nature humaine pourrait se constituer, si ce point de vue trouvait une application plus vaste, en tant qu’hypothèse heuristique. De nombreux traits, qui nous ont amenés à douter de l’humanité de l’homme, pourraient alors apparaître comme des efforts — parfois violents, désespérés et souvent ratés — que celui-ci tente pour affirmer cette humanité, en dépit d’une pression pulsionnelle puissante. J’espère, par exemple, montrer que certains rites d’initiation proviennent, vraisemblablement, de tentatives faites par l’adolescent pour maîtriser son envie de l’autre sexe, ou pour s’adapter au rôle social prescrit au sien propre et renoncer aux plaisirs prégénitaux et infantiles. Si le résultat de cet effort est positif, les sexes pourront communiquer de manière plus satisfaisante. Mais, même si ces efforts d’intégration ne sont pas couronnés de succès, ils ont un but positif, et non pas seulement ce rôle négatif que leur assigne la théorie psychanalytique classique.

L’opinion psychanalytique dominante sur la circoncision et les rites de puberté représente, selon moi, une vue mal équilibrée de la nature des êtres humains. Elle paraît résulter en partie de ce que la psychanalyse voit d’abord dans les institutions sociales l’expression de tendances destructrices ou irrationnelles, Une telle orientation était peut-être nécessaire au début de la psychanalyse, quand il a fallu s’opposer à la dénégation des tendances pulsionnelles. Mais c’est une vue fragmentaire qui applique une partie seulement de la construction théorique psychanalytique à l’étude de la nature humaine. Elle reflète une première étape de la théorie s’appliquant en premier lieu au Ça et non à la psychologie du Moi qui devait, par la suite, être au centre de la spéculation psychanalytique. Le Moi et le Surmoi ne sont pas de « simples » superstructures édifiées sur la « seule réalité » du Ça. La personnalité humaine résulte de l’interaction continue des trois instances psychiques. Les phénomènes sociaux doivent réfléchir, non seulement une instance, le Ça (dans ce cas, le père castrateur), mais aussi le Surmoi et, avant tout, le Moi. Les institutions sociales sont en effet des créations du Moi — le Surmoi et le Ça ne pouvant agir sur le monde qu’au travers du Moi.

J’estime que l’anthropologue fonctionnaliste qui se demande quel peut être, pour le bien-être de la société, le but de l’initiation — même s’il lui arrive de donner une réponse par trop rationnelle — a posé correctement la question. Nous ne pouvons nous contenter d’une explication qui ne serait valable que pour les aspects destructeurs, inhibiteurs sur le plan sexuel et générateurs d’angoisse, d’une grande institution sociale, même si ces facteurs jouent un rôle important. Je suis profondément impressionné par le fait que les rites d’initiation paraissent provenir, pour une grande part, d’efforts accomplis pour intégrer plutôt que pour décharger les tendances pulsionnelles asociales.

Le désir que nous avons de penser du bien de l’homme a joué plus d’un tour à la rigueur scientifique, et je n’ai pas entrepris cette étude pour assurer la défense de la dignité humaine. Mais, lors de mon travail avec les enfants, j’ai appris que si une opinion trop haute et injustifiée des personnes et des motivations ne peut qu’engendrer des résultats médiocres, une opinion exagérément basse entraîne des dégâts beaucoup plus graves et nombreux : les courageuses tentatives d’intégration de la part du Moi (tentatives discernables dans les rites d’initiation, malgré certains traits qui paraissent étonnants aux gens civilisés), risquent alors d’être interprétées, à tort, comme la libération d’une agressivité mal contrôlée. Je pense que, dans nos interprétations de l’initiation et de la circoncision, nous avons été beaucoup trop absorbés par ce qui apparaît comme une destruction (l’atteinte aux organes génitaux). Nous avons négligé, par contre, l’intérêt plus caché de la grossesse et de la naissance. Ce qui a été relié étroitement et d’une manière pessimiste à la castration — en fait, une destruction de la vie — sera peut-être un jour considéré comme le résultat des désirs les plus constructifs, désirs relatifs à la descendance, à une vie nouvelle.

Ces idées étaient dans l’air, alors que j’écrivais ce livre, comme le confirment les remarques faites récemment par E. Neumann : « Si nous recherchons les conditions psychologiques qui ont donné naissance à l’initiation des adolescents, aux divers rites secrets et à la ségrégation, nous ne trouvons rien de comparable dans le développement mâle normal. Par contre, avec l’apparition mystérieuse de la menstruation, de la grossesse et le dangereux épisode de l’enfantement, il est indispensable que la femme sans expérience soit initiée par celles qui sont informées de ces sujets. La ségrégation “mensuelle” dans l’enceinte féminine sacrée (c’est-à-dire, tabou) est simplement la suite logique de l’initiation faite en ce même lieu, au moment de la première menstruation. L’accouchement se passe dans ce même enclos, le centre naturel, social et psychologique du groupe féminin, qui est dirigé par les femmes âgées, pleines d’expérience 1#. »

La conception de Neumann repose sur le raisonnement suivant : « L’enceinte initiale sacrée des temps primitifs était probablement celle où les femmes accouchaient [...]. Non seulement le lieu de la naissance est, dans les cultures archaïques et primitives, un lieu sacré de la vie des femmes, mais il est manifestement au centre de tous les cultes consacrés à la Grande Déesse, la Déesse de la naissance, de la fécondité et de la mort. A Malekula, par exemple, le nom d’ “enclos de la naissance” désigne à la fois la clôture à l’intérieur de laquelle les femmes accouchent et celle qui entoure le site où sont célébrés les mystères mâles de la re-naissance 14. »

J’espère que cette incursion dans un passé si lointain et dans la vie des peuples sans écriture qui vivent encore aujour-d’hui, présentera une certaine valeur pour le sociologue comme pour le clinicien, qui travaillent tous deux, au sein de notre propre société si complexe, pour le bien-être de l’homme moderne civilisé. C’est effectivement au cours de mon travail avec des enfants schizophrènes que j’ai fait les observations (décrites au chapitre suivant) qui ont suscité mon intérêt pour l’homme de la société sans écriture et ont finalement ramené ma pensée vers notre propre société.


6 Tout au long de ce livre, quand je parle d’initiation, je me réfère à l’initiation de l’adolescent à la vie adulte par des rites spécifiques. Les nombreuses autres cérémonies (celles, par exemple, par lesquelles un adulte est admis dans une société secrète) ne rentrent pas dans le cadre de cet exposé.

7 Par la subincision du pénis, « l’urètre est ouvert depuis le méat jusqu’à la jonction avec le scrotum * ». Spencer et Gillen, qui ont exposé en détail la pratique de la subincision dans les tribus australiennes, disent que « c’est certainement là une pratique tout à fait extraordinaire, qui devrait avoir, serait-on tenté de croire, des conséquences graves. Mais, apparemment, il n’en est rien, bien que dans les conditions de vie primitives, cette opération soit pratiquée simplement au moyen d’un morceau de silex bien taillé • ».

4.    F. Speiser, • Ueber Initiationen in Australien und Neu-Guinea », Verhandlun-gen der Naturforschenden Gesellschaft in Basel, XL (1929), p. 195, 199, 200, 244.

5.    B. Spencer et F. J. Gillen, The Native Tribes of Central Australia, Mac-millan & Co., Londres, 1899, p. 263.

6.    Ibid.

7.    Speiser, loc. cit., p. 198.

8.    N. Miller, The Child in Primitive Society, Brentano’s, New York, 1928, p. 189.

9.    N. Miller, « Initiation », Encyclopaedia of the Social Sciences, VIII, The Macmillan & Co., New York, 1932, p. 49.

8 B. Malinowski, « Magic, Science and Religion and other Essays >, III, The Free Press, Glencœ, 1948, p. 21.

9    M. F. Ashley-Montagu, Corning Into Seing Among the Australian Abo-rigines. George Routledge & Sons, Ltd., Londres, 1937.

10    S. Freud, < Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », trad. fr. in La Vie sexuelle, P.U.F., 1969, p. 132.

11    R. M. et C. H. Berndt, Sexual Behavior in Western Arnhem Land, Viking Fund Publications in Anthropology, New York 1951, et R. M. Berndt, Kunapipi, F. W. Cheshire, Melbourne, 1951.

12 S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, trad. fr., Gallimard, 1962, p. 128.

13 Cf. sur ce point infra, p. 156.

18. O. Fenichel, The Psychoanalytic Theory of Neurosis, W. W. Norton & Co., Inc., New York, 1946 ; trad. fr., 2 vol., P.U.F., 1953, chap. xvm.

14    Ibid., p. 159.