Introduction

1. Les problèmes soulevés dans ce livre ont fondamentalement trait à l’apprentissage ; aussi ont-ils été depuis longtemps étudiés et discutés. Il est clair que la pratique psychanalytique, notamment avec des patients qui présentent des symptômes de troubles de la pensée, a apporté une nouvelle dimension à ces problèmes, sinon à leurs solutions.

2. Ce livre s’attache aux expériences émotionnelles qui sont directement liées aux théories de la connaissance et à la clinique psychanalytique, et ce, de la manière la plus pratique. Quelqu’un formé d’après la méthode philosophique ne possède généralement pas l’expérience intime qu’a l’analyste des troubles survenant dans les processus de pensée et les psychanalystes eux-mêmes n’entreprennent que rarement de tels cas. Sur ce plan, j’ai été fortuné, même s’il me manque la formation du philosophe. Mais j’ai eu la chance de suivre une analyse avec John Rickman puis avec Mélanie Klein.

3. J’ai une expérience à enregistrer, mais je ne suis pas certain de la manière dont cette expérience peut être communiquée et ce livre explique pourquoi. J’ai pensé un temps me concentrer sur l’analyse des candidats en formation. Je ne doute pas que les psychanalystes aient raison de penser que l’analyse didactique, à l’heure actuelle, est la seule méthode capable de transmettre efficacement l’expérience analytique ; mais limiter ses énergies à cette seule activité frise le culte ésotérique. La publication d’un livre comme celui-ci pourra d’autre part sembler prématurée. Je crois néanmoins qu’il est possible de donner une idée de l’univers que révèle une telle tentative pour comprendre notre compréhension. Le but de ce livre sera atteint si le lecteur est tenté d’aller plus loin.

4. J’ai réduit autant que possible les notes et les références ; elles servent davantage à aller au bout de la pensée qu’à simplement lire le livre*. Ce livre est conçu pour être lu d’une traite, sans s’arrêter aux passages qui pourraient de prime abord paraître obscurs. Ces obscurités viennent en partie de l’impossibilité d’écrire sans présupposer une certaine familiarité avec tel ou tel aspect d’un problème qui ne sera élaboré que plus tard. Si le lecteur veut bien lire d’une traite, il verra ces points s’éclaircir à mesure qu’il avancera. Malheureusement, d’autres obscurités viennent aussi de mon incapacité à les rendre plus claires. Le lecteur considérera peut-être l’effort apporté à les éclaircir par lui-même comme un enrichissement, et non comme un simple travail qui lui est imposé faute d’avoir été fait par moi-même.

5. On pourra penser que j’emploie incorrectement des mots dont le sens est établi, ainsi mon emploi des termes de « fonction » et de « facteurs ». Un critique m’a fait remarquer que les termes sont employés de manière ambiguë et qu’un lecteur averti risque d’être induit en erreur par suite de l’association de ces deux mots avec les mathématiques et la philosophie. Je les ai délibérément employés en raison de cette association et je souhaite conserver l’ambiguïté. Je veux que le lecteur pense aux mathématiques, à la philosophie et au langage courant, parce qu’une des caractéristiques de l’esprit humain examinées ici peut se développer de manière à être classée, à un stade ultérieur, dans une de ces trois catégories. Néanmoins je n’examine pas tout ce que peut devenir la fonction ; l’emploi que je fais du terme entend montrer que chez la personne observée un calcul mathématique, une certaine façon de marcher ou un acte envieux sont, tous trois, des fonctions de la personnalité. Si je me préoccupe de l’exactitude des mathématiques de quelqu’un, ce n’est pas que je m’intéresse à ses mathématiques, mais que ses mathématiques et la justesse de ses opérations sont des fonctions de sa personnalité et que je désire en connaître les facteurs.

6. Si le lecteur veut bien reconsidérer le paragraphe précédent, il constatera qu’en revendiquant l’emploi du terme de fonction et en souhaitant lui voir conserver sa pénombre d’associations, je laisse entendre que je souscrirai aux règles et aux conventions par lesquelles les mathématiciens et les philosophes régissent son emploi. Si je comble cette attente, on pensera que j’emploie « correctement » le terme. Mais si je déçois l’attente suscitée par la pénombre d’associations dont je ne départis pas le terme, on aura raison de dire que je fais un emploi incorrect du terme. Il m’appartient donc, si j’accepte la critique, ou bien de départir le terme de sa pénombre d’associations ou bien de me plier aux conventions d’usage qu’impliquent ses associations.

7. En réalité, je n’entends suivre aucune de ces deux voies. Supposons que je voie un homme marcher. Je pourrais dire que sa marche est une fonction de sa personnalité et, au terme de mon investigation, découvrir que les facteurs de cette fonction sont l’amour qu’il a pour une fille et l’envie qu’il éprouve à l’égard de l’ami de la fille. Ou que les facteurs dans cette fonction sont l’amour qu’il a pour une fille et l’envie qu’il éprouve à l’égard de l’ami de la fille. Après une investigation plus approfondie, je pourrais décider qu’à son amour pour la fille s’ajoute l’envie qu’il éprouve à l’égard de l’ami de la fille ; autrement dit, F (sa démarche) = A + E (F = fonction, A = amour et E = envie). Mais je pourrais également penser que mes observations recoupent la théorie kleinienne de l’identification projective et que je peux donc donner des faits une meilleure version en disant que la fonction de marcher est le signe que le patient pense avoir pris au-dedans de lui la fille qu’il aime, à laquelle il s’est identifié, et son rival, qu’il envie mais auquel il s’est également identifié, et que ces deux objets sont contrôlés en étant « renfermés » dans ses jambes. J’épargnerai à mon lecteur une figure géométrique qui exprimerait cette idée « mathématiquement », mais je lui demanderai de considérer si, dans le premier chapitre, les termes de « fonction » et de « facteur » sont employés incorrectement. Je conçois que l’emploi peut prêter à confusion, mais n’accepte pas qu’on le juge d’emblée incorrect. Dans un chapitre ultérieur, je soutiens que l’emploi de certaines idées et des symboles qui les représentent est moins avancé que le processus par lequel ces idées ont été formées. Pour cette raison, je veux bien croire que je fais un emploi incorrect d’une idée ou de son symbole, ou des deux, mais ne peux admettre qu’il existe déjà un critère définitif permettant de trancher la question. Dans la méthodologie psychanalytique, le critère n’est pas de savoir si tel ou tel emploi est correct ou incorrect, pertinent ou vérifiable, mais s’il favorise ou non le développement.

8. Je ne dis pas que le fait de favoriser le développement fournit un critère à toute épreuve ; la théorie et la pratique psychanalytiques, dans les cas où la pensée présente des troubles graves, témoignent du besoin de reformuler nos idées sur l’origine et la nature des pensées et, parallèlement, sur les mécanismes par lesquels sont « pensées » les pensées. Mais s’il est nécessaire de changer nos vues sur les pensées et les mécanismes de pensée, il ne fait pas de doute non plus que ce changement, s’il est aussi important que je le pense, appellera également un changement dans notre manière de produire des « pensées » et dans les méthodes que nous employons pour les utiliser. La méthode par laquelle je produis les termes de « facteur » et de « fonction » (et leur aptitude à représenter une réalisation) n’est pas nécessairement incorrecte parce qu’elle est différente des méthodes généralement reconnues comme conformes à la production, à la nature et à l’utilisation des concepts, mais elle n’est pas pour autant exempte de l’examen critique auquel il est nécessaire, selon moi, de soumettre toute activité de pensée, à la lumière de l’expérience psychanalytique.

9. Les méthodes proposées dans ce livre ne sont pas définitives. Même lorsque j’étais conscient de leur caractère inadéquat, je n’ai pas toujours réussi à les améliorer. Je me suis trouvé dans la position du savant qui continue d’utiliser une théorie qu’il sait erronée parce qu’une meilleure théorie de rechange n’a pas encore été découverte.


* Pour cette raison, et conformément à l’édition originale, les notes et les références sont reportées en fin de volume. Les deux premiers chiffres renvoient au chapitre et au paragraphe. (N.d.T.)

[Pour notre édition en ligne, ces notes, qui ne sont pas excessives, sont en bas de page de manière traditionnelle. Les notes éditeurs sont distinguées par le caractère *]