Observation VI. Fernande

Les certificats, tant de placement et de quinzaine qu’immédiat, concernant Fernande, âgée de trente-six ans, de profession mal définie, qui est entrée dans le service en octobre 1907 et en est sortie en décembre 19Il, s’accordent pour constater chez elle un état de dépression mélancolique avec réactions anxieuses, préoccupations hypocondriaques, idées délirantes de négations d’organes et troubles profonds de la cénesthésie. Nous aurons occasion de constater que le délire de la malade est en réalité beaucoup plus riche et beaucoup plus complexe, mais ces certificats ont leur importance en fixant un moment de son évolution et en en précisant le mouvement initial.

La mère de la malade, qui a maintenant autour de quatre-vingts ans, est bien portante. Son père, quelque peu nerveux et éthylique, est mort subitement, à trente-six ans, d’un « anévrisme au cœur » ou d’une « congestion par le froid ». Sur ce point Fernande est beaucoup moins fixée que sa mère, qui s’en tient fermement à la première hypothèse. La constatation n’est pas, nous le verrons, sans intérêt, vu l’importance que le cœur a joué dans la genèse des troubles morbides présentés par notre malade. Elle a deux frères bien portants. Mais sa sœur aînée, âgée de trente-huit ans, à la suite d’une fausse couche, a été « neurasthénique » pendant cinq mois environ : elle est épicière et avait l’idée fixe que son commerce ne marchait plus, qu’elle allait se trouver dans l’impossibilité de nourrir ses enfants. Cette sœur a toujours été extrêmement nerveuse : étant jeune, pour la moindre chute, elle se trouvait « censé mal ».

De la vie antérieure de la malade il est à peu près impossible de rien dire de positif. La mère ne semble en savoir que ce que sa fille a bien voulu lui en laisser connaître et, quant à Fernande, elle donne de son passé deux récits complètement contradictoires, à deux ou trois incidents près auxquels elle s’attache inébranlablement. Le premier récit nous la montre successivement femme de chambre, puis contre-maîtresse dans une usine, parvenant, à force de travail, d’énergie et de conduite, à se faire une belle situation et à gagner largement sa vie. Le second nous introduit dans les music-halls, puis dans les maisons de rendez-vous les mieux achalandés de Paris. Après y avoir longtemps payé de sa personne à la satisfaction générale, l’héroïne, promue sous-maîtresse, ne consacre plus désormais son temps qu’à organiser le plaisir d’autrui. Mais, actrice ou régisseuse, elle se fait également bien venir dans le meilleur monde et y acquiert les plus brillantes relations. La seconde confession est venue assez longtemps après la première. Fernande a spontanément avoué nous avoir menti, puis nous a annoncé la vérité : sur le premier point il n’y a pas lieu de ne pas l’en croire sur parole ; sur le second il convient d’être plus sceptique. Si elle dit vrai, la moderne Babylone a, en effet, bien usurpé sa réputation et les amateurs les plus généreux s’y montrent bien modestes dans leurs exigences : ou Fernande a imaginé son récit de toutes pièces ou, par vanité professionnelle, elle a donné pour carrière d’étoile les humbles tournées d’une simple marcheuse. Elle ment donc, sans doute, la seconde fois comme la première. Sur son passé elle ne veut ou ne peut dire la vérité. Il n’est pas sans intérêt qu’à notre premier contact avec elle nous nous heurtions à un mensonge.

Car, si nous ajoutons que nous possédons d’elle des lettres de deux types, les unes adressées à sa mère, sans style ni orthographe, les autres, à nous adressées, d’une forme et d’une correction très satisfaisantes, il devient évident qu’elle entendait, par ses écrits comme par ses propos, nous tromper sur sa situation et sur sa culture, et il y aura donc lieu dans la suite de nous tenir en garde contre les explosions de cette mythomanie vaniteuse.

Les deux récits, avons-nous dit, se recoupent en quelques points. Le premier est une liaison déjà ancienne avec un industriel, auquel elle s’attacha profondément. Quand il la quitta pour se marier, elle en éprouva un grand chagrin ; mais, une fois consolée, elle ne vit plus en lui qu’un étranger. Car elle l’a revu depuis, et c’est ici que les invraisemblances commencent. Il était neurasthénique et elle l’a consolé et remonté : c’est peut-être lui, cependant, qui a déteint sur elle. Elle l’a réconcilié avec sa femme. Elle est entrée comme contre-maîtresse dans ses ateliers. Quand elle est tombée malade, il a offert dix mille francs pour la guérir. Elle parle toujours de lui comme d’un homme dont elle pourrait faire ce qu’elle voudrait, et cependant, malgré notre insistance, se refuse à nous mettre en rapport avec lui. Dernièrement, en août 1911, elle fait une sortie d’essai, revient un jour à l’hôpital, raconte qu’elle a revu cet ancien ami, qu’elle a déjeuné avec lui au restaurant, qu’il va l’installer dans son quartier ; elle laisse entrevoir que leurs anciennes relations vont reprendre. Puis elle rentre à l’hôpital pour la signature de la sortie définitive, change d’idée et ne veut plus entendre parler de liberté. Elle nous apporte alors, pour la première fois, une lettre de son hypothétique amant, écrite sur un papier assez singulier, puisque les feuilles en sont numérotées, contenue dans une enveloppe sans suscription aucune et également numérotée. Cette lettre, assez bien tournée, relate l’émotion qu’il a éprouvée en la revoyant, les projets d’avenir et de bonheur mutuel qu’il a formés sur le moment, mais rappelle les devoirs qu’en se mariant il a contractés vis-à-vis de sa femme et de ses enfants, et conclut à une rupture définitive. Mais rien ne prouve, au contraire, que cette lettre n’est pas un artifice de la malade, qui sait que nous sommes partisan de sa sortie et qui nous enlève ainsi les arguments qu’elle craint de nous avoir fournis, lors de notre précédente conversation.

Il est un second fait commun aux deux récits qui semble, celui-là, authentique, au moins en ses lignes générales, car la mère s’en fait garant. Au moment de son entrée Fernande était liée depuis plusieurs années avec un ouvrier tailleur, avec lequel elle faisait bon ménage et qu’elle était sur le point d’épouser. Elle n’en a pas eu d’enfants et n’a pas fait de fausses couches. De la mère nous tenons également des détails précis sur les occupations de la malade avant son entrée : elle ne travaillait pas au-dehors, faisait des ménages et tenait un garni. Fernande affirme qu’en outre elle se livrait à la prostitution : nous sommes mal documenté pour la contredire. Qu’on l’en croie ou non, il semble que nous touchions ici à un peu de bonne et simple réalité. Ce n’est vraiment pas dommage.

Jusqu’en l’été 1905, hors une scarlatine et une rougeole à huit ans, Fernande a toujours été bien portante. C’est à cette date que, sans savoir comment ni pourquoi, la maladie a débuté. Sans avoir aucune cause d’ennui, elle se sentit envahir par une crainte inexplicable qui lui faisait appréhender les moindres choses et le moindre incident. Son caractère s’était modifié ; de gaie et enjouée, elle était devenue morose et irritable. Surexcitée et agitée, elle ne trouvait jamais son ménage bien fait, se levait tôt, se couchait fort tard. Elle avait des rêves voluptueux, cependant que les rapports réels, malgré son tempérament, la laissaient indifférente. Sa surexcitation s’accompagnait d’un inexplicable sentiment de fatigue. Elle consulte son médecin qui lui conseille la campagne. Elle part en Suisse, mais ne veut pas y rester. Au retour, elle a augmenté de dix livres et pèse 85 kilos, mais son moral est toujours aussi mauvais. Cependant elle peut se remettre au travail.

Durant l’hiver 1905-1906 elle vit dans un énervement terrible, travaille, veille, sort beaucoup, fait quelques excès, à l’occasion, par exemple, du mariage d’un contremaître, en un mot elle se surmène. Sa gaieté par instants est exubérante et elle s’attire, par la hardiesse de ses toilettes et de ses propos, les observations de son ami marié, qui l’aurait en particulier amenée à un dîner de Labadens, où elle aurait par son entrain retenu l’attention de tous. Elle entreprenait mille choses sans avoir le temps de les finir. Mais elle ne se sentait pas, néanmoins, dans son état normal.

L’angoisse allait grandissant. Elle prenait peur à propos de rien. Le souvenir la hantait d’une amie morte brusquement chez elle d’une maladie de cœur, il y avait quatre ou cinq ans. L’idée fixe d’une maladie de cœur prenait forme dans son esprit. Tout l’impressionnait. Il suffisait d’un enterrement passant dans la rue pour lui donner des battements de cœur. Sa phobie de la mort était telle qu’elle en poussait parfois des cris. À l’atelier elle se disait : « Mon Dieu ! je ne sais pas ce qui va m’arriver, mais je pressens un malheur », et elle éprouvait en même temps une grande angoisse dont elle ne faisait confidence à personne. Cependant, à son patron, c’est-à-dire, à l’en croire, à son ancien ami, elle déclara un jour : « J’ai comme une idée fixe que je mourrai dans la rue ». Dès ce moment elle eut recours à plusieurs reprises au médecin qui était souvent appelé dans la maison.

Vers la fin de février 1906 elle éprouva un jour un froid glacial et un tremblement nerveux. Le soir même, dans le métropolitain, elle se trouva pale et s’en effraya. Le lendemain il n’y paraissait plus. Mais nous sommes à la veille du drame dont cet incident est le prélude.

Le vendredi 6 mars 190611 nous déclare Fernande avec une précision impressionnante, mais malencontreuse, puisque ce 6 mars fut un mardi, à 7 h. 1/2 du soir, en rentrant chez elle avant dîner, elle eut une syncope. Elle a senti « son cœur partir », comme si elle allait mourir. Elle a beau n’être jamais morte, elle s’en rend bien compte. Elle a crié : « Je meurs ! Je meurs ! » et a perdu connaissance. Son entourage a cru à une crise de nerfs, mais elle sait bien que c’était une crise cardiaque. Le témoignage de sa mère confirme à peu près le sien : il y aurait eu faiblesse extrême, mais non perte de connaissance complète. La mère prétend, par exemple, que, trois mois auparavant, un médecin consulté avait déjà parlé de syncope pour expliquer sa fatigue et ses faiblesses. Toujours est-il qu’aussitôt revenue de sa syncope, affolée, elle court chez le pharmacien, où elle est bientôt rejointe par son médecin habituel : il diagnostique une fausse angine de poitrine, qu’il attribue au tabac, car Fernande fumait quelques cigarettes. Elle prend le dictionnaire de médecine^ qu’elle avait, comme par hasard, en sa possession, et y lit l’article correspondant, qui ne manque pas de la frapper. Elle a donc cru avoir une fausse angine de poitrine, comme elle a cru, du reste, avoir toutes les maladies. Elle se met à respirer du nitrite d’amyle, mais en trouve l’odeur affreuse et y renonce au bout de quelques jours. Le lendemain elle se sent angoissée, elle se rend néanmoins à son travail. Mais au retour il lui est impossible de prendre le métropolitain : il lui semble qu’elle y mourrait. Elle se décide à rentrer à pied. Elle éprouvait une douleur très vive dans la région précordiale. Au dire de sa mère les choses ne se seraient pas passées ainsi : Fernande n’aurait plus osé sortir et serait restée au lit, refusant de se lever, de s’habiller et de se nourrir. Mais la mère semble précipiter un peu le cours des événements.

Autre désaccord entre la mère et la malade : d’après la mère il n’y aurait plus eu d’autres syncopes. À en croire Fernande, le jeudi 12 mars 1906, date non moins inexacte que la précédente, elle aurait eu une nouvelle syncope qui, cette fois, l’aurait laissée complètement anéantie. Là-dessus on lui fait des piqûres de morphine et elle prend un sirop à base de strychnine. Le dimanche, en allant aux courses, nouvelle syncope à la gare. Enfin, durant tout le mois de mars, elle a de nombreuses syncopes que provoque la peur : elle sentait le froid de la mort, son cœur s’arrêtait, le pouls remontait dans le bras gauche jusqu’au coude. C’est alors, d’après elle, qu’elle renonce définitivement au travail.

Elle reste ainsi chez elle jusqu’en juillet 1906. Livrée à elle-même, en proie aux pires préoccupations hypocondriaques, convaincue qu’elle est atteinte de toutes les maladies, en particulier affection cardiaque, alcoolisme, tuberculose12, elle voit une foule de médecins13 Elle pensait toujours que l’un d’eux lui découvrirait une maladie de cœur. Leurs dénégations ne la rassurent que momentanément. Mais elle ne tient aucun compte durable de ce qu’ils disent et ne suit pas leurs ordonnances. Son médecin habituel, ne sachant où donner de la tête, l’adresse à un professeur célèbre, qui ne s’occupe que de son estomac et lui impose un régime « absurde ». L’idée fixe d’une maladie de cœur qui pourrait l’emporter brutalement trouble toujours ses jours et ses nuits. Une fois, après des souffrances plus vives que d’habitude, elle tombe chez un Dr C., qui la déclare grande névropathe. Elle consulte son dictionnaire et se sent rassurée. Elle retourne à plusieurs reprises chez le Dr C. : c’était le médecin de ses rêves. Il la convainc qu’elle n’a rien. Elle sort de ses mains complètement guérie et se promène dans Paris comme si elle n’avait jamais pensé être malade. Mais malheureusement la guérison ne dure que deux jours : la peur de mourir dans la rue la reprend de plus belle, elle ne sort plus sans sa carte d’identité. Elle revoit le Dr G., dont l’influence bienfaisante produit à nouveau son effet. Nul doute que le Dr C. n’ait eu une heureuse action sur elle, mais nul doute aussi qu’elle n’en parle si bien que pour pouvoir mieux dauber sur le compte du Dr B., qui va maintenant entrer en scène. Car c’est précisément à ce moment que, sur le conseil malencontreux d’une amie, alors que, sa gaieté étant un peu revenue, elle avait décidé de partir à la campagne, elle va consulter le Dr B.

Nous voici au quatrième acte, l’acte critique, de la tragédie qui se dénouera à la Salpêtrière. Il se passe à la clinique du Dr B., qui est devenu pour Fernande l’auteur de tous ses maux, le type du médecin ignorant, maladroit et malhonnête, sorte de traître romanesque et romantique.

D’après une note que le Dr B. a eu l’obligeance d’adresser à M. Deny, Fernande entra dans sa clinique dans les circonstances suivantes : elle vint à sa consultation le 6 juillet 1906, à trois heures, se plaignant de souffrir de douleurs précordiales, de palpitations et d’étouffements et d’avoir perpétuellement la crainte de mourir. Dans la salle d’attente la sœur la surprit en train de boire de l’éther, dont elle avait toujours un flacon sur elle. Son faciès était pâle et amaigri. Elle pouvait à peine se tenir debout et semblait à chaque instant sur le point de s’évanouir. Le pouls est petit et fréquent. À l’auscultation les bruits du cœur sont sourds, au deuxième temps on constate un souffle un peu rude au niveau de la crosse aortique, mot que la malade entend pendant la dictée de l’observation. Elle ne présente rien de gynécologique. Vu le caractère de la clinique on lui conseille de s’adresser ailleurs. Mais elle supplie qu’on la garde quelques jours. Elle prétend n’avoir chez elle personne pour la soigner. Elle a gagné les sœurs à sa cause. Comme il y a un lit vacant, on l’accepte momentanément, à raison de dix francs par jour. Elle doit entrer le lendemain. En attendant elle est mise au régime lacté. Mais elle revient le soir même à six heures. Elle monte dans la chambre qui lui est destinée, se couche et refuse de partir.

Elle ne cesse de gémir et de se plaindre de ses douleurs cardiaques. On lui fait une piqûre de 5 milligrammes de morphine.

Écoutons maintenant Fernande. À deux reprises différentes, en février 1908, elle nous a écrit le récit de son entrée chez le Dr B. Dans la première lettre elle dit : « J’arrive chez lui à trois heures de l’après-midi dans un petit appartement plus ou moins triste, où attendaient dans le salon trois ou quatre dames enceintes. Je fus introduite près du docteur auquel je dis simplement ceci : « Docteur, je souffre horriblement du côté gauche et je crains beaucoup d’être atteinte d’une maladie de cœur ». Il m’ausculta, analysa mes urines et me dit : « Vous avez plusieurs maladies. D’abord vous êtes atteinte de cystite (pour moi c’était de l’hébreu). Quant à votre cœur il n’est pas fameux : vous avez une aortite syphilitique ». Je lui dis : « Cependant j’ai déjà vu plusieurs médecins qui m’ont dit n’avoir rien « trouvé. – Eh bien ! si les autres ne vous ont rien trouvé, ce sont des ânes ! » Vous devez juger par là de l’effet que me produisit tout ce diagnostic. Il me proposa donc d’entrer dans sa clinique, chose que je fis sans difficultés ». Quelques jours après elle écrit sur le même sujet : « Le 8 juillet 190514 j’arrivai à la consultation du Dr B., auquel j’expliquai mon éternelle histoire. Et voici, sans exagérer, ses propres paroles : « Si les docteurs consultés ne vous ont rien trouvé jusqu’à ce jour, eh bien ! sachez que vous avez une dilatation de l’aorte, autrement dit aortique » et ajoutant « syphilitique ». N’étant pas très ferrée sur les termes médicaux, je compris cependant le mot syphilitique. Je posai alors cette question au Dr B. : « Mon Dieu, Monsieur, peut-on avoir la syphilis sans s’en douter ? Car je ne me crois aucun symptôme de cette maladie. Maintenant je l’aurais donc de naissance ». Je ne me préoccupai guère de cette dernière maladie. Le docteur me dit : « Je ne pourrai certainement pas vous guérir complètement, car les lésions cardiaques, telles que la vôtre, ne se guérissent jamais. Je peux cependant améliorer votre état, s’il vous est possible de rester quelque temps à ma clinique ». Comme vous pouvez le juger, j’acceptai très volontiers. Du reste le coup avait tellement porté que j’aurais été incapable d’aller plus loin. »

Donc, dans les premiers jours de juillet 1906, à trois heures, Fernande, très angoissée, s’est présentée à la consultation du Dr B., qui l’a examinée et lui a trouvé quelque chose au cœur. Là-dessus tout le monde est d’accord. Mais la malade ne dit pas un mot, au contraire, qui permette de supposer qu’elle ait, pour ainsi dire, forcé la porte de la clinique : autrement il n’y aurait plus ni exploitation ni charlatanisme. Nous sommes donc en présence, très probablement, d’une dissimulation concertée. D’autre part elle prête au Dr B. des propos d’une brutalité bien invraisemblable dans la bouche d’un médecin. Du reste les deux récits qui se donnent pour reproduire exactement les propos échangés sont difficilement superposables. La première lettre glisse sur l’aortite syphilitique et met au premier plan la grossièreté du Dr B. à l’égard de ses confrères : ne serait-elle pas destinée à nous aigrir contre lui ? La seconde, au contraire, ramène tout à l’aortite syphilitique. Or c’est le grand grief de Fernande contre le Dr B., car, d’après elle, c’est ce diagnostic erroné qui l’a perdue, en transformant sa neurasthénie en une maladie incurable. Mais ce diagnostic lui-même, tel qu’elle l’énonce, est terriblement invraisemblable : comment s’expliquer, en effet, qu’elle n’en ait retenu que ce qui intéressait le cœur et que, panophobique comme elle l’était, elle ne se soit pas autrement préoccupée de cette syphilis qu’on lui révélait brusquement ? Il semble qu’encore ici elle ait été poussée par le désir de charger le plus possible le Dr B. : elle a corsé le diagnostic au mieux de ses moyens.

Ainsi, entre les deux lettres, point d’unité logique, à proprement parler, mais grande unité affective, puisque c’est un même sentiment d’hostilité et de haine qui les anime et les fait ce qu’elles sont. Du reste, ce qui n’est pas pour simplifier le problème, manifestement Fernande ne les pas écrites elle-même. Les a-t-elle dictées ? En a-t-elle simplement fourni le canevas à une compagne complaisante et, dans ce cas, quelle part faut-il y attribuer à l’imagination de la rédactrice ? Nous n’en saurons probablement jamais rien, car nous n’avons pas eu la naïveté de nous en informer : c’eût été sans profit nous exposer à nous brouiller avec la malade. Cependant dans la conversation elle revient volontiers sur son entrée chez le Dr B. et lui impute, suivant l’occurrence, tantôt 1 un tantôt l’autre des propos que nous avons rencontrés dans ses lettres : les formules en semblent maintenant stéréotypées. Nous étions donc en droit d’utiliser ces écrits.

Du séjour à la clinique voici, en résumé, ce que dit le Dr B. : on la garde dix jours couchée, en la maintenant au régime lacté. On lui fait prendre, en outre, quelques paquets de bicarbonate de soude, car ses digestions sont mauvaises ; elle a du pyrosis et de la flatulence gastrique. Malgré ses supplications l’éther est supprimé. Quelques piqûres de morphine sont pratiquées, mais à dose très faible et plutôt à titre de suggestion. Manifestement, il s’agit d’une « hystérique15» avec dyspepsie aggravée par les médicaments et l’éther et avec une certaine incohérence dans les idées. Elle est loquace ou mélancolique alternativement, pleure, demande aux sœurs de prier avec elle, réclame des chapelets, fait venir un prêtre à plusieurs reprises, se déclarant sur le point de mourir. La visite de son ami, le dimanche, la trouble profondément. Elle ne dort pas. Au bout de la semaine l’état général est un peu amélioré, le souffle cardiaque a presque disparu. Elle est plus calme et dort assez bien. Elle sort de son plein gré le 16 juillet, en exprimant le regret de n’avoir pas les moyens de rester plus longtemps : elle tenait à régler tous les soirs, bien qu’on lui eût dit qu’on ne payait qu’en sortant.

Fernande est à peu près d’accord avec le Dr B. sur le régime qu’elle suivit à la clinique. Sans doute elle substitue la poudre de charbon au bicarbonate de soude et passe sous silence ses appétits d’éther, mais elle reconnaît que B. lui a fait sur sa demande, pour combattre son insomnie, des piqûres de morphine si faibles qu’elles n’eurent pas de résultat. Elle ajoute, il est vrai, aux autres médicaments une potion de digitaline Mialhe ; on en comprend assez la raison : c’est une manière de montrer qu’elle ne s’est point méprise sur la portée des déclarations du Dr B., puisqu’il y a conformé sa conduite. Mais tous les autres détails de son séjour à la clinique sont étrangement défigurés. « Vous devez comprendre l’effet désastreux de ce régime, lorsque le troisième jour, le docteur, faisant sa consultation, vint me voir naturellement et me dit que j’étais malheureusement bien prise et que ce genre de maladie, l’aortite, ne se guérissait pas, mais que cela passerait à l’état chronique avec beaucoup de soins et que je pourrais vivre encore très longtemps, mais qu’il était bon de mettre sa conscience en état. C’est de là qu’il fut convenu qu’il m’enverrait un prêtre, ce qui acheva d’aggraver encore mon état d’angoisse. Enfin, me voyant dans un tel état, mon ami alla trouver le Dr B. chez lui et voilà la réponse qu’il en obtint : « C’est une grande « malade. Elle ne pourra plus se livrer à aucun travail qu’à « des travaux d’aiguille peu fatigants et en suivant un « régime très strict, le régime végétarien ». Quelques jours plus tard, me voyant dans un tel état d’anéantissement, mon ami se décida à me faire sortir. Voyant que je changeais à vue d’œil, car je dois vous avouer que j’avais maigri d’une façon effrayante, mon ami avait d’abord essayé, en venant lui-même assister à la consultation du docteur, de me remonter le moral. Où je me rendis bien compte de l’effet que cherchait à obtenir le docteur, c’est que, sitôt mon ami parti, il m’ausculta de nouveau et me dit : « Vous ne pouvez partir dans un état pareil, vous « avez l’aorte qui siffle comme un chemin de fer ». Je lui répondis : « N’importe comment, puisque je suis con-« damnée, je préfère aller mourir chez moi ». Car je me rendais bien compte que cette contre-visite, effectuée sitôt après le départ de mon ami, détruisait tout le bienfait que les encourageantes paroles de celui-ci avaient produit ». Autre récit emprunté à la seconde lettre de février 1908 : « Je m’installai donc chez lui, qui avait trouvé ma maladie de cœur. Vous dire l’état dans lequel j’étais après la consultation est impossible à décrire. Un tremblement nerveux s’empara de moi, de sorte que je n’aurais pu articuler aucune parole et n’attendais plus que la mort pour me délivrer. « D’abord, avait-il ajouté, vous ne pourrez plus « travailler qu’à des^travaux peu fatigants et vous serez «. obligée de vous reposer très souvent ». Enfin je fis prévenir ma famille de venir me voir. On accourut chez le Dr B. Il dit cependant que mon moral était très atteint et que, d’un autre côté, ma maladie était très grave. Deux jours après, comme je vous l’ai déjà dit, on lit venir un prêtre, ce qui acheva de me démoraliser complètement… Enfin, me voyant dans un état de prostration complète, mon ami décida de me faire sortir. Le docteur me dit cependant le jour de mon départ : a Vous avez « l’aorte qui siffle comme un chemin de fer. Vous devriez « rester encore quelque temps ». Je ne tins aucun compte de son conseil ».

Ses conversations n’ajoutent pas grand-chose à ses lettres. Elle y revient toujours sur les mêmes événements. Elle répète qu’après l’avoir entretenu de ses affaires de conscience, le Dr B. a fait venir un prêtre, contre l’intervention duquel elle a vivement protesté. Elle ajoute qu’elle est restée un mois chez le Dr B., ce qui est faux, puisqu’elle n’y est demeurée que dix jours, mais ce qui lui permet d’affirmer, avec moins d’invraisemblance, qu’elle y a maigri de 52 livres. Le Dr B. ne lui parlait pas seulement d’aortite, mais de mort subite. Il se montrait brutal et inconséquent : « Qu’est-ce qu’une aortite ? – Je ne suis pas là pour vous faire un cours de médecine ». Il a essayé de la plumer et c’est alors qu’elle donne comme démonstrative à cet égard la proposition de son ancien amant de payer 10.000 francs sa guérison. Elle affirme que B. lui a dit un jour : « Vous me faites suer avec la Salpêtrière », tandis que par ailleurs elle reconnaît n’en avoir entendu parler qu’au moment à peu près où elle y est entrée.

Ici encore entre les récits de Fernande existent des contradictions matérielles très importantes. C’est ainsi qu’elle donne certaines déclarations du Dr B., tantôt comme ayant été faites à son ami, tantôt comme lui ayant été adressées directement. Les circonstances dans lesquelles son aorte est comparée à un chemin de fer varient notablement d’une lettre à l’autre : elles sont beaucoup moins graves dans la seconde que dans la première. D’autre part, le Dr B. nous apprend qu’elle réclamait constamment l’assistance d’un prêtre, ce qui, vu le milieu dans lequel elle était transplantée et l’état dans lequel elle se trouvait, est extrêmement vraisemblable. À l’en croire, c’est le Dr B., au contraire, qui lui a imposé la visite d’un prêtre : on ne voit pas très bien un médecin usant d’un tel procédé contre la phobie de la mort subite. Ici donc, manifestement, dans l’esprit de Fernande les événements se sont transposés et ont, pour ainsi dire, changé de signe : les rôles se sont intervertis. Par conséquent son récit continue à manquer d’unité objective et logique ; mais une même poussée affective utilise toujours dans le même but la masse des matériaux que lui fournissent une mémoire et une imagination mal assouplies à se différencier et promptes à empiéter l’une sur l’autre. Une lettre de mars 1908 en témoigne suffisamment. « En vous disant de quelle façon j’ai été traitée chez lui, je suis loin d avoir exagéré en quoi que ce soit et d’être hantée par cette idée fixe qu’il est la cause de ma perte Plus je reporte mon souvenir sur les journées horribles que j’ai passées chez lui, plus je me convaincs de l’horrible effet de mon séjour à cette clinique, car une foule de détails qui m’échappent, quand je fais le résumé de ma maladie, me reviennent avec d’affreux regrets, quand je me reporte malgré moi en arrière ».

Le 11 août, d’après le Dr B., la bonne de la malade vient à la clinique demander de sa part un remède contre l’insomnie : on lui délivre une ordonnance de véronal non renouvelable. Quelques jours après la bonne revient voir les sœurs et leur apprend que l’amant de la malade a quitté le domicile en emportant tous les meubles. Il semble que Fernande ait prévu cet abandon, car elle en avait parlé aux sœurs. Elle reste encore deux jours chez elle, couchant dans le lit qui lui reste et se nourrissant de lait. Le troisième jour, « regrettant de ne pas avoir les moyens de revenir à la « clinique », elle entre à Beaujon, où elle ne reste que trois jours, car elle s’y trouve mal soignée. Elle retourne en Auvergne, dans sa famille.

D’après Fernande, à sa sortie de la clinique, son état s’aggrave de jour en jour. « L’idée fixe du suicide ne me quitta plus. Voyant que je ne pouvais ni guérir ni travailler, l’avenir n’avait guère d’attrait pour moi » (seconde lettre de février 1908). Elle entre à Beaujon et y reste huit jours. On y vit bien que c’était nerveux, mais on ne l’envoya pas à la Salpêtrière et on lui conseilla la campagne. Elle va passer la fin de l’été et le commencement de l’automne en Auvergne dans sa famille. Mais malheureusement c’était trop tard. Elle revient à Paris et passe l’hiver 1906-1907 chez sa sœur et son beau-frère, sans sortir de son lit. Notons ici qu’elle dissimule tous ses rapports ultérieurs avec la clinique du Dr B. et ses regrets de n’avoir pu y rentrer. Elle ne dit rien non plus de ses mécomptes à Beaujon. Le passé s’organise conformément à la thèse.

Six mois environ après sa sortie de la clinique, selon le Dr B., elle arrive un soir à neuf heures avec sa sœur, profère des menaces contre les religieuses, demande l’adresse du Dr B. et annonce qu’elle a un revolver dans sa poche pour tirer sur lui quand elle le rencontrera. Depuis quelle est à la Salpêtrière, elle écrit de temps en temps au Dr B. des lettres d’injures et de menaces, déclarant qu’elle a été indignement exploitée à la clinique, où on lui a volé tout son argent et d’où on l’a jetée à la rue, quand elle n’a plus rien eu. Elle ajoute qu’elle est admirablement soignée à la Salpêtrière, où on s’occupe d’elle très sérieusement, que les médecins lui ont demandé « quel était l’âne qui avait pu lui trouver une aortite » et que le médecin-chef en entrant dans la salle dit à ses élèves en la voyant : « Tenez, voilà l’aortite système B. ». Elle annonce qu’elle va sortir prochainement et que sa première visite sera pour le Dr B., auquel elle réserve un bon coup de revolver pour l’avoir indignement exploitée. Dans une autre lettre elle se plaint qu’on la retienne à la Salpêtrière, bien qu’elle soit tout à fait guérie, et attribue le fait à l’influence du Dr B.; mais elle trouvera bien le moyen de sortir et saura lui faire expier toutes ses souffrances d’un coup.

Bien entendu, dans le service, où elle est entrée en passant par celui du professeur Déjerine, jamais les propos qu’elle rapporte au Dr B. n’ont été tenus : ils constituent une preuve flagrante de son activité fabulatrice, car rien, non plus, n’a été dit devant elle qui pût s’interpréter dans ce sens, même en supposant l’interprétation la plus large possible. Elle ne nous a jamais dit un mot du scandale qu’elle a fait à la clinique B. ni des lettres que depuis son internement elle y a adressées. Mais elle ne dissimule aucunement ses sentiments ni ses projets à l’égard du Dr B.. Même pour obtenir sa sortie elle se refuse à promettre de ne faire aucun ennui à notre confrère : elle consent à s’engager à tout sauf à cela. Elle reconnaît avoir eu l’idée fixe de l’assassiner : c’était vengeance et non folie. Elle a de justes raisons d en vouloir au Dr B.. C’est lui l’auteur de tout le mal : « Comme je vous l’ai dit, Monsieur, nous écrit-elle en mars 1908, je suis très peinée que vous n’ayez aucune confiance en moi. Vous avez l’air de douter que ce soit M. B. à sa clinique qui ait été la cause de ma perte et de mon état actuel. Certainement j’étais déjà malade, mais je pouvais travailler, puisque la veille d’entrer chez lui je m’occupais encore et je sortais. (Ailleurs l’opposition se fera plus éclatante encore : le 5 juillet je dansais dans un bal. « Le 8 le Dr B. me donnait perdue.) Vous devez vous rendre « compte vous-même du reste de l’effet que produirait votre traitement sur une de vos malades atteinte d’une phobie quelconque, à laquelle vous persuaderiez que son mal est réel plutôt que de la dissuader de son erreur… L’appât du gain pousse et guide les consciences qui devraient être uniquement employées au soulagement des malades aussi bien qu’il pousse les consciences les plus grossières au crime. Si j’avais été une malheureuse sans aucune ressource, il est probable qu’à une consultation gratuite quelconque une maison comme celle-ci m’aurait été indiquée et j’y trouvais le refuge utile et les soins appropriés « à mon état ». En entrant à la clinique B. elle n’était que neurasthénique et neurasthénique désirant vivement la guérison et non la mort. Maintenant elle ne l’est plus : c’est la peur ressentie à la clinique, en entendant le Dr B., qui a transformé sa neurasthénie curable en une maladie organique incurable. Car son mal n’est plus une idée et ne vient pas du cerveau. C’est un mal physique causé par les paroles du Dr B. La peur engendre des maladies terribles.

Il est bien évident à ses propres yeux que B. n’a pas voulu se venger d’elle ni lui nuire pour le plaisir de lui nuire : elle n’est pas une persécutée. Il n’a pas compris son cas, il a dit : aortite, comme il aurait dit autre chose. Elle était une cliente, il fallait bien lui donner des soins rémunérateurs. C’est donc chez lui simplement manque de conscience : il n’aurait pas dû se comporter comme il l’a fait. Ce n’est pas par une sorte de perversion inexplicable, c’est par simple malhonnêteté qu’il lui a cause tant de mal. Elle ne l’en aime pas mieux pour cela.

Ce que nous savons des tendances mythomaniaques de Fernande rend très difficile, dans le long épisode que nous venons de rapporter, le départ entre la confabulation et la transformation inconsciente des souvenirs. C’est le cas où jamais de rappeler que ceux qui ont le plus étudié les mythomanes posent en principe que ce départ est le plus généralement, sinon toujours, à peu près impossible, car du mensonge pur à l’illusion complète la transition se fait par un mouvement insensible16. Cependant peut-être peut-on soutenir qu’ici la mentalité mythomaniaque, caractérisée par une impuissance essentielle à démêler le réel de l’imaginaire, joue surtout le rôle de circonstance adjuvante. En effet, au contraire de la conscience normale, surtout préoccupée de la coordination objective et de la cohérence logique des souvenirs, de leur constitution en une série irréversible reproduisant l’irréversible mouvement de la réalité vécue, ici l’élan morbide agit plutôt en artiste indépendant, guidé bien davantage, dans le choix de ses moyens d’expression, par le souci de leur valeur symbolique particulière que par le désir de les composer et de les ordonner entre eux. Ailleurs déjà nous avons vu les souvenirs tenir leur réalité non de la relation qu’ils entretiennent avec la masse de la vie passée et de leur possibilité de s’y insérer exactement, mais bien de l’état mental qui détermine leur évocation et qui leur impose sa couleur affective. C’est pourquoi, du jour où Fernande a conçu comme elle a fait le rôle du Dr B., sur tous les points à la fois de son passé qui y étaient intéressés, un travail de reconstitution s’est à peu près simultanément opéré, sorte de rétrogradation objective de sa conviction intime, qui garde à jamais la marque de sa source et de sa nature.

Cette remarque ne vaut pas pour Fernande seule : on peut dire de tous les délirants de ce type qu’il n’est jamais possible d’obtenir d’eux un récit de leur passé superposable à celui que nous pouvons fournir du nôtre. L’espèce de coquetterie qu’ils mettent à consteller de dates leurs souvenirs et à en affirmer l’exactitude par les mêmes moyens extérieurs que nous, ne doit pas nous faire illusion : elle est comme le fantôme inopérant du souci d’objectivité qui nous pousse à ne nous satisfaire d’un souvenir qu’après l’avoir délimité et circonstancié ; disons plus, elle n’en est peut-être que la caricature. Fernande fait des dates de son passé le même usage que Llenouvier dans son uchronie de celles des événements historiques. Le passé est la forme vide, mais quadrillée de mois et d’années, dans laquelle elle projette son présent. Comme elle est naturellement mythomane, ses pseudo-souvenirs offrent, il est vrai, une particulière précision de détails et prennent une particulière intensité d’expression ; mais ses tendances mythomaniaques ne tiennent pas d’elles-mêmes leur orientation, elles l’empruntent au processus morbide qui, à lui seul, plus pauvrement sans doute et plus confusément, eut été capable de transformer le passé en fonction des préoccupations actuelles. De pareilles transformations, sans mythomanie évidente, nous avons rencontré plus d’un exemple.

Reste maintenant à mieux définir cet état morbide qui, à en croire Fernande, primitivement fonctionnel et curable, est devenu, sous l’influence d’un séjour dans une clinique, incurable et organique. Nous en avons déjà déterminé la forme originelle : paroxysmes anxieux de plus en plus rapprochés, puis état de mal nosophobique avec craintes de crise cardiaque et de mort subite. Maintenant que nous avons reconnu l’impétueux courant d’idées de persécution qui le sillonne, essayons de voir en quelles directions le trouble fondamental lui-même s’est épanoui.

« Parlons du cœur, nous écrit un jour Fernande, puisque c’est là le point principal : figurez-vous une poignée de caoutchouc, partagée en plusieurs branches, qui se délire toute la journée et qui quelquefois, dix fois par jour, me fait éprouver la sensation d’un bond terrible, qui me fait pâlir tout d’un coup ; alors il me semble que je vais mourir et cela m’occasionne une sensation de « froid ». Elle se complaît à ces métaphores mécaniques et ailleurs elle compare son cœur à une griffe, à une éponge ; comparer est, du reste, trop peu dire, car elle affirme exprimer ainsi la réalité. Son cœur a donc changé. Il n’est plus malade ; il est anesthésié. Cependant il lui fait très mal ; c’est de là qu’elle souffre le plus : « Prenez une poignée qui se détend ; si le mouvement s’arrête, des fourmillements se produisent ». On dirait que son cœur est rongé par des chiens. Il n’en diffère pas moins de ce qu’il était : il ne se serre plus dans l’inquiétude. Elle y ressent tout au plus quelques soubresauts : quand on a un plaisir, une douleur, on sent bien qu’ils viennent du cœur. Sans doute elle sent très bien la piqûre, mais la piqûre ne fait plus rien au cœur : le cœur est paralysé, or c’est là que vont toutes les émotions.

Nous voyons ici s’organiser la même symbiose physicopsychique, déjà constatée antérieurement, entre le cœur-organe et le cœur-sensibilité morale. La poussée morbide s’installe au centre du rapport fondamental que notre métaphore réalise et de là rayonne dans les deux voies que nos concepts différenciés lui offrent : la voie physique et la voie morale. À chaque moment de son développement discursif nous ne nous étonnerons donc pas de trouver quelque chose des contradictions inhérentes à sa complexité initiale : pénétration du physique et du moral, intrication d’anesthésie et de souffrance. D’où le caractère paradoxal, pour ne pas dire plus, des symptômes que nous allons énumérer. Ils ne deviennent intelligibles qu’à condition qu’incessamment nous remontions à leur source et réalisions, pour ainsi dire, par un effort de reconstitution psychique la confusion dont ils sont issus.

À l’en croire, Fernande est absolument anesthésiée et a perdu toute espèce de sensibilité organique. Sa sensibilité tactile a profondément diminué ; elle ne sait plus sur quoi elle marche, elle ne sent plus le sol, elle a eu auparavant la sensation de s’enfoncer comme dans de la laine. Si on la touche, elle proclame ne rien sentir ou ne pouvoir rendre compte de ce qu’elle éprouve. Elle est indifférente à la pression : on pourrait lui mettre dix kilos sur le ventre ; quelquefois elle a ses oreillers sur les pieds sans s’en apercevoir. Même insensibilité thermique : elle sent ses couvertures comme un poids sur son corps (elle perçoit donc la pression ? mystère inextricable, si l’on prend ses propos à la lettre), elle ne sent ni le froid ni le chaud, pourrait coucher sans rien la nuit. Elle prétend ne pas sentir davantage les piqûres ; une piqûre inattendue provoque bien une légère réaction, mais elle ne veut pas en convenir : ses mains sont bien sensibles aux pointes, mais pour elle ce n’est pas là sentir. Et de son anesthésie elle a toute prête une démonstration familière : elle s’enfonce carrément des épingles dans les seins jusqu’à la garde, par une technique analogue à celle des injections hypodermiques, dont elle a une vieille habitude. C’est un jeu auquel elle s’est exercée depuis le moment où elle a constaté son anesthésie mammaire, c’est-à-dire depuis sa sortie de la clinique. Son ami a eu les honneurs de la répétition générale et quelques médecins semblent auparavant lui avoir appris son rôle en explorant sa sensibilité. Toujours est-il qu’avec force larmes elle affirme tenir là la preuve non seulement de son anesthésie externe, mais aussi de son anesthésie interne. En effet elle nie toute sensibilité viscérale. Elle digère, mais son tube digestif est un canal où elle ne sent rien passer. En déféquant elle ne se rend pas compte de l’expulsion des matières : elle reste des trois semaines sans aller aux cabinets. Elle urinerait au lit qu’elle ne s’en apercevrait aucunement ; d’ailleurs elle se garde bien de le faire. Elle ne sent plus qu’elle a quelque chose à l’intérieur. Bien entendu dans ces conditions elle ne connaît plus la douleur. Ses règles étaient très douloureuses, elles ne le sont plus. Elle souffrait jadis beaucoup d’hémorroïdes : elle ne sait plus si elle en a. Elle n’a pas mal à la tête, ni nulle part ailleurs. Quand elle se coupe, le sang vient, mais non la douleur. Son ami l’a brûlée avec un fer chaud : elle a eu une cloque, mais n’a rien senti. On pourrait la transpercer partout, lui couper les seins, lui faire subir une opération abdominale : son anesthésie serait la plus forte.

À côté de ce courant négateur il en est un autre où organes et sensations apparaissent transformés. Sa maladie se rapproche de la paralysie. Il faut que son cerveau soit paralysé pour ne rien sentir. L’intérieur de sa bouche, son bras, son cou sont paralysés. Elle se sent raide comme un piquet. Ses mâchoires lui semblent en carton ou plutôt en coton ; elle essaye en les contractant de les faire rentrer /une dans l’autre. Sa tête de même a l’air en carton. Quand on la touche, il lui semble qu’on lui tire dans la nuque des ficelles qui correspondent au cou et aux aisselles. Ces sensations de tiraillement, de tirage sont constantes. Botte de ficelles qui se tend dans son dos, botte de ficelles qui se remue derrière son crâne, soubresaut d’une sorte de fil qui se ploie dans les jambes et sous l’omoplate : telles sont les expressions auxquelles elle revient sans cesse pour traduire ce qu’elle éprouve.

Idées de négation et de transformation se mêlent donc étroitement dans la conception qu’elle se fait de son corps : les fibres nerveuses sont détendues, toutes les fibres nerveuses qui nous font vivre sont comme paralysées ; elle est comparable à un ressort détendu. À sa sortie de la clinique, son ami l’a trouvée flasque. À sa sortie de Beaujon, ses nerfs s’en sont allés : quelque chose s’est rétréci en elle, elle n’existait plus. Sans doute elle sait qu’elle a un corps, mais c’est le raisonnement seul qui l’en informe. Il faut bien qu’elle ait un estomac pour que ce qu’elle mange passe quelque part. Si par hasard elle sent une piqûre à la tête, elle se dit : « J’ai donc une tête puisque les yeux me piquent ». Donc elle est constituée comme tout le monde et a tous ses organes. Cependant sa colonne vertébrale est atrophiée ; elle ne peut plus mettre son dentier parce que ses gencives se sont retirées ; ses mâchoires rentrent l’une dans l’autre, elle ne peut plus les séparer ; il lui semble que ses paupières retombent sur des trous ; elle a la sensation d’être morte. Elle est une momie, une machine automatique. Elle ne s’en reconnaît pas moins dans un miroir, mais elle a vraiment changé. Elle se rend bien compte d’être la même personne et, toutefois, elle n’est pas à beaucoup près la même.

Quelques idées de transformation du monde extérieur s’ébauchent confusément, mais vont si peu avant dans leur organisation discursive qu’elles semblent revenir à de simples projections de la transformation organique. Tout ce qu’elle mâche lui fait l’effet qu’elle mord dans de la laine. Mais les choses sont comme auparavant ; elle les voit telles qu’elles sont. Cependant elle a les yeux si lourds et si fixes qu’elle ne voit plus comme autrefois. Quelquefois elle ressent à la tête une douleur avec un point ou un éclair et elle ne voit plus du tout : elle voit tout noir. Sa vue a baissé, elle ne pourrait plus coudre et elle se demande si elle ne deviendra pas aveugle. Mais le trouble semble rester, sur tous les points, à la phase subjective. Nous n’en saisissons nulle part une objectivation formelle. La poussée morbide se trouve avoir ici à peu près complètement avorté.

Malgré son insensibilité, sa momification, sa transformation en machine, son quasi-évanouissement organique, elle n’en souffre pas moins. Aux intolérables et permanentes sensations de brûlures qu’elle combattait au sortir de Beaujon à force de compresses d’eau froide et qui reparaissent par intervalles, a succédé un état de souffrance, qu’elle ne définit ni ne localise, mais qu’elle qualifie à maintes reprises d’horrible, de terrible. Elle ne croyait pas qu’il fallait tant souffrir pour mourir. Elle ne peut pas vivre longtemps avec des souffrances pareilles. De douleur déterminée elle ne signale qu’un point sous l’omoplate gauche, dont elle a souffert par crises surtout au début de la maladie : rien (vésicatoires, pointes de feu, ventouses scarifiées, morphine) n’a pu en avoir raison.

Il y a plus : non seulement souffrance et anesthésie se succèdent dans les déclarations de la malade, mais encore elles s’affirment simultanément, comme s’il existait des états psychiques susceptibles concurremment de deux expressions discursives et, bien mieux, de deux expressions contradictoires. D’abord Fernande semble être sensible comme nous à la contradiction et essayer de la pallier en corrigeant simplement l’un de ses termes : « Ce n est pas une souffrance aiguë, puisque je ne sens rien ». Puis, comme si elle se rendait compte de l’insuffisance du procédé, elle fait appel à une sorte de cadre nouveau pour y grouper ce qu’elle ressent, soit en utilisant un concept qui, souvent rapproché de celui de douleur, en est cependant séparable : « Ce n’est pas une souffrance, mais c’est horrible », soit, méthode plus intéressante pour nous, en concluant d’une différence d’intensité à une différence de qualité et de nature : les douleurs qu’elle éprouve le long du bras gauche et surtout au cou ne sont pas une douleur comme avant, mais sont pires qu’une douleur aiguë. Mais, en d’autres cas, anesthésie et douleur s’affrontent tout bonnement : « Pour l’instant, écrit Fernande, je souffre atrocement. Plus je vais, plus ma souffrance est forte. Vous allez me demander : avez-vous mal à la tête ? Pour savoir si j’y ai mal, il faudrait que je sente que j’en ai une. Je suis obligée de tâter avec mes mains quelquefois pour savoir si j’en ai une ». Et elle fait mieux : à la limite l’une devient la démonstration de l’autre : « Lorsque je parle de mon anesthésie complète, surtout intérieure, vous supposez que c’est une idée de mon cerveau qui me dicte tout cela. Cependant il n’en est rien. Les souffrances que j’éprouve, sans être insurmontables, me donnent des idées de suicide, sont intolérables » (deuxième lettre de février 1908).

Cette contradiction, nous allons la retrouver à peu près aussi éclatante dans l’expression que Fernande donne de sa personnalité morale. Sans doute elle considère ses facultés mentales comme intactes. Mais quand elle nous écrit en mars 1908 : « Mon moral est absolument intact, c’est mon physique qui est absolument détraqué », c’est uniquement de son intelligence et de sa volonté qu’elle entend parler. Car elle se proclame par ailleurs encore plus anesthésiée moralement que physiquement. Or la femme qui s’exprime ainsi est la persécutée que nous avons vue tout à l’heure se plaindre si amèrement du Dr B. et de ses procédés. Il y a déjà là de quoi s’étonner. Cependant il est bien vrai que, à son entrée à 1 hôpital, si Fernande s’intéresse un peu à ce qui se passe autour d’elle, elle ne se dérange pas pour recevoir sa famille. Plus rien ne l’atteint, dit-elle ; elle est indifférente à tout. Plus rien n’éveille son affectivité et sa sensibilité morale : la vue de sa mère ne l’émeut pas. Les nouvelles les plus terribles ne la touchent pas : elle a appris, sans rien en ressentir, que son beau-frère avait abandonné femme et enfants. Autrefois elle avait peur de l’hôpital ; aujourd’hui il lui est bien égal de s’y trouver. Elle n’est plus capable de peine ni de joie. Elle ne trouve même plus de plaisir à dormir. Elle ne lit plus, parce que rien ne l’intéresse. À la voir on croit qu’elle réfléchit : il n’en est rien, sa pensée est absolument vide, elle n’a même pas de cauchemars. Elle convient qu’elle pense quand elle parle, mais il y a des moments où elle est comme un objet, puis la pensée revient. En revanche elle ne veut pas avouer quelle est triste, quand elle pleure, et de telles déclarations ont été tenues par quelques-uns pour vraies et légitimes. Mais elle ne veut même pas avouer qu’elle pleure, alors que nous la voyons pleurer : ici elle va vraiment trop loin et cette seconde dénégation rend bien suspecte la première.

Et cependant sa conversation et sa conduite sont pleines de manifestations affectives. Sans doute toutes ces manifestations n’ont pas la même valeur. Elle parle volontiers de sa pauvre mère ; on est en droit de ne voir là qu’un cliché et de passer outre. Souvent elle déclare ne pas vouloir que sa mère la voie dans un état pareil : on peut admettre qu’il est seulement besoin d’expérience et de jugement pour se rendre compte que l’émotion de semblables visites ne vaut rien à une personne âgée. Mais elle ajoute qu’elle aimerait bien voir sa mère et il devient ici difficile de faire abstraction de toute note affective. De même, quand elle affirme le séjour à l’hôpital bien triste pour la femme exubérante quelle a été, quand elle fait des retours sur le passé, rappelle que tout lui souriait, et qu’un avenir brillant s’ouvrait à elle, se lamente d’avoir ainsi sombré devant le port et tient pour affreux d’en être où elle en est par suite d’une erreur médicale, quand elle parle, avec des soupirs, des plaisirs qu’elle aimait et qui ne la tentent plus, quand elle appelle à grands cris cette mort et ce néant qu’elle a tant redoutés, quand elle dit avoir assez souffert pour trouver la mort une délivrance, quand elle se révolte contre les injustices qui se commettent autour d’elle à l’infirmerie, quand elle s’emporte contre ses compagnes, les infirmières ou les surveillantes, quand elle proclame, au paroxysme de l’agitation et de la fureur, que le Dr B. est un misérable, qu’il aura de ses nouvelles et qu’elle lui trouera la peau, quand ses larmes coulent au point qu’elle ne peut plus les nier et qu’elle est réduite à avouer qu’elle ne se les explique pas elle-même, il faut bien que nous parlions de manifestations affectives et que nous supposions des émotions correspondantes, ou il n’y a plus en psychologie d’inférences possibles.

Cette insensibilité morale et cette émotivité ne sont pas sans se heurter dans les déclarations et les attitudes de Fernande. Tantôt ce qu’elle a exprimé au nom de l’une est immédiatement effacé au nom de l’autre : c’est ainsi qu’après avoir évoqué avec douleur l’avenir de pilier d’hôpital qu’elle envisage comme le sien, après avoir avoué souffrir de cette déchéance, elle se reprend : « Je dis souffrir, mais en réalité je ne souffre pas ». Tantôt les désirs qu’elle manifeste sont donnés pour les conséquences de raisonnements utilitaires ou altruistes : « Quoi qu’indifférente à tout aujourd’hui, j’ai vécu assez entourée d’affections dans la vie pour vouloir y retourner encore, car je sais que j’y retrouverai bons envers moi tous ceux que j’y ai laissés » ou bien : « Je vous assure que tout m’est indifférent, que je suis ici comme ailleurs, tout cela m’est bien égal ; tout ce qui se passe ne me touche nullement, je suis d’une indifférence complète. Si j’insiste pour sortir, c’est qu’aussi je vois que ma pauvre mère n’est pas bien et que j’achève de la conduire au tombeau ». La coexistence de deux états affectifs contradictoires, d’indifférence et de désir, est assez ingénieusement masquée ici, on le voit, par la réduction de l’un d’eux à un équivalent intellectuel : le mobile devient motif et le tour, si l’on peut dire, est joué. Mais ailleurs Fernande, tout en se déclarant incapable d’émotion, se désole de ne plus pouvoir travailler, cependant que d’autres travaillent autour d’elle ; une autre fois elle s’avoue très irritable, reconnaît qu’il ne faut pas qu’on la dérange et pourtant elle ne pense à rien du tout ; enfin c’est avec des cris et des sanglots qu’il lui arrive de se proclamer indifférente à tout, à tout le monde, ô sa famille et à elle-même. Ici, comme tout à l’heure, la contradiction est à son comble, puisqu’elle se vit et se réalise, pour ainsi dire, sous nos yeux. Il ne vaudrait rien de faire comme la malade et de nier un des deux termes contradictoires. La contradiction existe. Il faut d’abord la constater. Nous verrons plus tard s’il y a quelque moyen de la résoudre.

Anesthésie et souffrances physiques, insensibilité et douleurs morales ne se contentent pas de s’affirmer isolément ou accouplées. Certaines déclarations de Fernande établissent entre elles une continuité, dont ce qui précède n’est que la traduction discursive.

Rien de plus caractéristique à cet égard que ce qu’elle nous dit des sensations gustatives. Tous les aliments ont pour elle le même goût ou plutôt ils n en ont aucun : sont-ils froids ou chauds, salés ou sucrés ? Elle n’en peut rien dire. Elle ne sait pas ce qu’elle mange. C’est tout juste si elle distinguerait du vinaigre et de l’eau. Elle n’éprouve aucune satisfaction à manger ; c’est ce qui en ôte l’envie. Elle n’a jamais faim. Elle a des aliments un dégoût qui n’en est pas un : rien ne la tente. Elle ne mange que par raison, car elle n’en a ni le goût ni le désir : elle s’en acquitte comme des choses que l’on fait sans but, sans rien. Tout cela vient du cœur. Ces déclarations nous conduisent ainsi, d’un mouvement insensible, du goût, sens de la saveur, au goût, inclination et tendance morales. Une fois encore sous l’influence du processus morbide, la poussée métaphorique, qui, après avoir donné naissance aux multiples acceptions du mot, s’est effacée de notre conscience en y laissant isolés les concepts qu’elle avait rejoints, se solidifie pour ainsi dire sur tout son parcours et constitue une continuité indistincte où nous avons coutume d’aller par bonds d’analogies en analogies. Ace spectacle notre pensée, sourdement cartésienne, s’effare, car elle n’arrive plus à réaliser entre l’âme et le corps cette indescriptible unité.

Ailleurs Fernande fait un bloc de son insensibilité morale et de son anesthésie physique : elle ne sent plus ni émotion ni rien du tout. Elle ne sourcille plus : elle n’a plus peur quand on lui lance quelque chose au visage, son œil n’a plus de sensibilité. Elle est indifférente à tout : on peut la faire coucher par terre, ça lui est égal. Ainsi son indifférence totale s’exprime par un exemple emprunté à son insensibilité au froid et au chaud. Il n’en est pas moins, du reste, à la même minute, extrêmement difficile de la faire lever, parce qu’un rien la fatigue. Donc sa souffrance physique et son inquiétude morale se traduisent aussitôt après son insensibilité physique et morale. De même, quand elle dénonce son inertie et se compare à une chose, à un morceau de bois, à une table, il est extrêmement difficile de savoir de quoi elle parle, si c’est de sa personnalité morale ou de sa personnalité physique. Enfin elle tient beaucoup à être une organique. Ses souffrances ne sont pas morales, mais physiques – Ce sont les nerfs qui sont atteints. Tous le sont, mais principalement ceux qui donnent la sympathie, qui font qu’on a du cœur.

II ne faudrait pas se laisser arrêter ici par les expressions familières en lesquelles se matérialisent nos métaphores les plus courantes. Notre état d’esprit, quand nous disons de l’un de nous : il n’a pas de cœur, est tout différent de celui de notre malade, quand de l’absence de sympathie et de cœur qu’elle croit constater en elle, elle conclut comme elle fait : « Tout est mort en moi, rien n existe ». Quand nous parlons ainsi, nous nous entendons bien et ceux qui nous écoutent nous entendent tout comme nous : il ne vient à l’esprit de personne que, dans la poitrine de celui auquel nous en avons, il ne se trouve rien d’analogue à l’organe que nous appelons cœur. Chez Fernande il n’en est pas de même : la négation du cœur moral et celle du cœur physique vont de pair ; on ne saurait même dire, à proprement parler, que de l’une elle conclut à l’autre. C’est un seul et même processus morbide qui s’objective tantôt sous cette forme, tantôt sous cette autre. Qu’en conclure sinon qu’au lieu des deux concepts, c’est-à-dire des deux réalités, que relient bien des affinités vécues et senties, mais à peine conscientes, par la prise en masse, pourrait-on dire, de ces affinités et des concepts eux-mêmes, s’est constitué dans l’esprit de notre malade un seul et indistinct concept, auquel répond alors une réalité unique, qui, de la duplicité normale, n’a conservé que les prolongements discursifs ?

Car – et c’est une autre remarque importante – le développement morbide auquel nous venons d’assister est issu tout entier de la phobie d’une affection cardiaque qui a marqué la première phase de la maladie. À son terme il se trouve qu’il n’a pas changé de place : parti du cœur, il fait retour au cœur. Il n’y a donc pas progrès, à proprement par-1er. Le contenu du délire ne s’est au fond, pour ainsi dire, pas enrichi. En revanche les expressions s’en sont multipliées au point de l’étaler sur la personnalité tout entière. Mais, si l’idée que nous en avons prise est exacte, chacune de ces expressions n’est qu’une traduction maladroite et incomplète de l’anxiété cardiaque initiale, sorte de transaction, toujours prête à se rompre, entre la poussée morbide et le régime conceptuel auquel la malade est collectivement soumise, source inépuisable de malentendus et d’erreurs, si nous l’isolons de son contexte et si sa discontinuité nous masque l’ensemble auquel elle répond. Encore une fois rien ne serait plus scabreux que de supposer un développement logique du thème délirant et de prétendre à le reconstruire. Car nous ne le saurions faire sans éliminer les contradictions qui en constituent l’originalité. Pour éclairer de tels états il nous faudra, au contraire, d’un vigoureux effort, faire abstraction de nos habitudes mentales, prendre les malades comme ils sont et non comme nous serions à leur place, et essayer de concevoir une forme de pensée indifférente à l’identité et supérieure à la contradiction. Sans doute n’y aboutirons-nous que par une sorte de synthèse sans cesse évanouissante, mais qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nous trouvions quelque chose d’inintelligible dans la cause, puisque l’inintelligible règne pour nous dans l’effet ?

À côté de ces idées délirantes de transformation et de négation nous avons déjà vu la place importante prise par les idées de persécution. Elles ont fini par se concentrer autour du Dr B., mais auparavant elles avaient fait au moins une tentative en un autre sens et Fernande avait rejeté la responsabilité de son état sur ses parents, surtout sur sa mère, qui ne l’avait pas envoyée à temps à la campagne. Depuis, elle s’en prend quelquefois à son premier ami, qui a manqué d’énergie, n’a pas su voir et aviser, quand depuis longtemps déjà elle disait être malade. Mais ces convictions et ces plaintes demeurent, pour ainsi dire, à l’état naissant. De M. Déjerine et de son service, au contraire de B. et de sa clinique, elle ne trouve à dire que du bien. Les médecins ont tort, sans doute, de la considérer comme « hystérique, neurasthénique ou hypocondriaque » ; ils ne sont pas pour cela ses ennemis ni ses persécuteurs. Elle n’a aucun ennemi, personne n’a de raisons de lui en vouloir. Et c’est ici une nuance assez particulière de son délire de persécution, puisque le Dr B. lui-même, nous l’avons vu, n’a pas eu pour but de lui nuire, mais tout bonnement de profiter d’elle : il n’a pas agi contre elle, mais pour lui.

À son entrée elle attirait avant tout l’attention par son air de détresse et d’accablement. Elle était presque constamment en larmes. Elle passait ses journées à descendre de son lit et à y remonter : elle se fatiguait aussi vite de la station debout que de la station couchée. Elle n’avait ni le goût ni le courage de se laver et de se peigner. Elle ne travaillait plus du tout et ne s’occupait à rien, sinon à la coulure qu’elle aimait beaucoup auparavant. Encore actuellement elle se déclare incapable de travailler : elle n’en a plus le désir ni le goût. Un rien la fatigue. En juin 1910 elle fait une demande de sortie, mais, en même temps, avoue qu’elle ne sait ce qu’elle fera dehors dans son état et ajoute qu’elle fixera elle-même le jour de son départ, car il est des moments où elle ne pourrait supporter dix minutes de voiture. Anxiété plus ou moins latente, inactivité continue, tels sont les deux caractéristiques de ses réactions pendant son internement. Elle parle souvent de suicide ; elle trouvera bien le moyen d’en finir. Elle prétend avoir, avant son entrée, tenté deux fois de se donner la mort, par la corde et par le poison. Mais sa mère dit que, si elle parlait beaucoup de mourir, elle n’est jamais passée à l’acte. Vu le peu de sincérité de notre malade il y a donc lieu de se méfier.

Elle se dit d’ailleurs absolument convaincue de ne pouvoir guérir. Elle n’est plus dans les mêmes conditions qu’au début dé sa maladie. Avant son entrée à la clinique B. il y avait encore quelque chose à faire ; mais maintenant tout est fini et bien fini. Malgré leur savoir et leur mérite, M. Déjerine n’y a rien pu et M. Deny n’y peut pas davantage. Elle est, suivant les jours, aussi mal ou plus mal qu’à son entrée ; jamais elle n’est mieux. Elle est « fichue ». Dans dix ans, dans vingt ans ce sera la même chose. Une jambe amputée ne repousse pas. Gomment veut-on que les fibres parties reviennent ? Elle est aussi sûre de ne pas guérir que d’être là.

Ce mal incurable ne se décrit ni ne s’exprime aisément. Jamais on n’a vu maladie pareille. Elle-même ne pouvait pas croire qu’on pût tomber dans un pareil état.

Ces douleurs mystérieuses et sans remède ne l’empêchent pas d’être aux aguets de tout ce qui se passe autour d’elle. Tout lui est prétexte à récriminations et à violences. Nul n’est à l’abri de ses critiques.

Nous ne restons en bons termes avec elle qu’à condition de ne jamais la heurter de front. Forte de ses droits prétendus, elle se montre injurieuse et rebelle. Elle est véritablement la plaie du service. Son départ est un soulagement pour les malades comme pour le personnel.

Ce départ n’a pas lieu du reste sans incidents. À la suite d’une première sortie d’essai Fernande n’a plus donné signe de vie. On lui écrit de revenir pour régulariser sa situation. Elle n’y consent pas sans difficultés. Une fois réintégrée dans le service, brusquement elle ne veut plus le quitter. Enfin une nouvelle sortie d’essai est suivie de la sortie définitive. Mais le jour même de son départ elle soutient qu’elle est toujours aussi malade : la possibilité où elle est de reprendre la vie du dehors tient, d’après elle, à l’énergie qu’elle met à surmonter son mal, non à une amélioration réelle de son état.

Ce polymorphisme des réactions délirantes s’explique par le caractère de Fernande. Elle est d’abord nettement cyclothymique. Nerveuse comme toutes les femmes, prenant toutes choses à cœur, sensible au point de ne pouvoir entendre un drame ni assister à une lutte et de s’évanouir chez Pezon, c’était tout l’un ou tout l’autre. En dehors de courtes périodes de tristesse et d’aboulie, survenant brusquement et sans motifs, dont, vu ses tendances mythomaniaques, il n’est guère possible de préciser les dates, mais dont l’existence même semble indéniable, elle était d’une gaieté, d’un entrain extraordinaires, avait l’esprit entreprenant et se montrait d’une rare activité : il fallait bon gré mal gré que les choses se fissent. Elle raffolait des sorties et des distractions. Cette vivacité ne va pas sans une certaine irritabilité. Elle est susceptible et autoritaire. Elle a un très haut sentiment de sa personnalité : elle célèbre son intelligence, son énergie, son courage, sa résistance à la douleur, ses succès mondains et sociaux. Elle fait volontiers étalage de ses belles relations. Elle n’a de confiance qu’en elle-même et les choses ne sont vraies qu’autant qu’elle le veut bien. Des médecins ont dit son ami tuberculeux ; elle n’est pas de leur avis : il le serait qu’elle ne le croirait pas. Elle est fanatique de liberté et d’indépendance : elle trahit son horreur de toutes règles dans les lettres d’une modération calculée, mais souvent défaillante, où elle se plaint de la discipline du service et prétend, au nom de la justice et du bon droit, à d’inadmissibles privilèges, se comportant ainsi en véritable revendicatrice. Elle se fait volontiers le centre du monde : si son beau-frère a quitté le domicile conjugal, c’est qu’elle a été internée. Insensiblement nous passons donc chez elle de la constitution cyclothymique à la constitution paranoïaque : la chose n’est pas assez rare pour étonner.

C’est dans cette constitution héréditaire qu’il faut voir, semble-t-il, l’origine de ses troubles. Les intoxications de tout ordre n’y ont joué qu’un rôle minime. Elle a fait quelques excès de café, mais y a renoncé depuis longtemps. Elle a fumé un temps quelques cigarettes, mais depuis sa syncope elle n’a pas continué. Elle s’est évidemment alcoolisée, car elle buvait plus d’un litre de vin par jour, et au début de sa maladie, prenait des grogs et du vin chaud pour se remonter. Mais voilà quatre ans quelle a été internée : si alcoolisme subaigu il y avait, il y a beau temps que les effets en auraient dû disparaître. Enfin elle a pris de l’éther et nous ne saurons jamais à quelle dose ni pendant combien de temps, mais elle ne semble en avoir usé que depuis sa maladie et il n’a pu agir que comme cause adjuvante. Au reste, le moins qu’on puisse dire c’est que, chez Fernande, telle que nous l’avons observée, les troubles toxiques étaient au minimum.

Est-il besoin d’ajouter qu’au point de vue somatique elle ne présente aucun signe de lésion organique ni même de troubles fonctionnels et qu’en particulier l’auscultation du cœur est absolument négative ? L’état morbide s’est donc constitué de toutes pièces avec l’intensité et la chronicité que nous avons vues. Telle qu’est actuellement Fernande, il est extrêmement difficile de démêler la part qui revient dans ses troubles psychiques à l’activité délirante, aux habitudes mentales prises et aux tendances simulatrices. Mais il nous suffit de l’avoir saisie à un moment où le premier de ces facteurs semble avoir été le plus important.


11 Deux autres fois elle dit ou écrit : le 8 mars 1905. 1905 peut passer pour un lapsus. 8 mars est moins explicable. Du reste, ni en 1905 ni en 1906, le 8 mars n’est tombé un vendredi. Le vendredi est donc un faux souvenir ou un artifice de la malade pour mieux nous convaincre de la véridicité de ses dires par la minutie des détails

12 Un médecin aurait dit un jour dans la salle à mander a son ami que son état tournait a la tuberculose : elle épiait les conversations de son ami avec les médecins.

13 Hile dépense, beaucoup d’argent en consultations et en médicaments : tantôt 4.500 francs, tantôt 5.000, d’après sa mère ; 7.000 d’après elle.

14 Toujours le même lapsus déjà signale : il faut lire 1906.

15 Le mot est du Dr B. On verra suffisamment dans la suite qu’il s’agit ici de bien autre chose que d’une « hystérique » et que nos recherches, dont nous avons exclu l’hystérie, ne risquent pas de porter sur elle en oubliant de la nommer.

16 Dupré, la Mythomanie, 1905, p. 58.