I. L’ordre d’investigation

Il s’agit donc d’entrer dans le détail et de grouper systématiquement les faits que nous avons rapportés, les conditions mentales auxquelles ils nous ont paru répondre, les réflexions qu’ils nous ont suggérées au passage, de manière à saisir les traits essentiels et à poser le problème de la conscience morbide, dans le cadre et les limites que nos observations lui définissent précisément.

Pour ce faire il est besoin de beaucoup de prudence. Il importe étrangement à notre but de prendre les malades comme ils se présentent, avant de conjecturer ce qu’ils sont, et de ne pénétrer l’intimité des troubles qu’armés de tout ce que nous pouvons en connaître objectivement : condition bien délicate à remplir quand il s’agit de phénomènes psychiques, car, pour en deviner la nature, il faut bien que nous finissions par faire appel à notre propre expérience subjective. Mais plus tardivement nous y ferons appel, moins nous aurons de chance de nous tromper, puisque plus complètement nous aurons pris connaissance de toutes les données auxquelles nos hypothèses doivent satisfaire. La nécessité s’impose donc à nous de nous avancer, à travers les manifestations morbides, par ordre d’objectivité décroissante et, pour ainsi dire, de dehors en dedans.

Pour procéder ainsi nous ne saurions mieux faire que d’utiliser les cadres courants en lesquels nous répartissons familièrement l’ensemble de notre activité mentale ; activité motrice, activité affective et activité proprement intellectuelle. Sans doute la rigidité en est peut-être bien trompeuse et la valeur bien relative aux exigences de notre pratique, nous n’aurons garde de l’oublier et nous le confirmerons au besoin ; mais, pour le présent, il nous suffit qu’ils remplissent en effet les conditions que nous réclamons d’eux.

Or les réactions motrices offrent au moins l’apparence d’une objectivité parfaite. Point besoin d’interprétations pour en constater l’existence : c’est un fait qu’un malade se lève ou ne se lève pas, s’alimente bien ou mal, s’occupe ou reste inactif. Les réactions affectives participent, pour une part, de la même objectivité, étant motrices ou vasomotrices : ce sont rires, larmes, soupirs, etc., tous phénomènes qui tombent sous les sens. Pour une autre part, croissante peut-être à mesure que l’homme se civilise, elles consistent soit en l’énonciation des mouvements intimes que les émotions provoquent, soit en la définition de ces émotions par le sujet qui les ressent, et elles soulèvent, principalement sous cette dernière forme, les mêmes difficultés que lès autres réactions verbales.

Quant aux réactions intellectuelles, elles se révèlent essentiellement par le langage, et il serait loisible, dès lors, de les tenir pour purement motrices, car la parole est, en fin de compte, un phénomène moteur. Mais, en réalité, nous ne la considérons simplement comme telle que lorsque nous avons affaire, par exemple, à des déments précoces, dont la salade de mots est arrivée à son comble, ou à des étrangers, dont la langue nous est inconnue. Partout ailleurs, en dehors de la considération objective de sa plus ou moins grande facilité, l’expression verbale nous engage immédiatement à reconstituer la pensée dont elle est issue, et nous introduit par conséquent en pleine subjectivité et en pleine conjecture, puisque nous ne pouvons naturellement opérer cette reconstitution qu’à l’aide de notre propre pensée et en supposant, derrière les mots que nous entendons, quelque chose qui, peu ou prou, lui ressemble. Si défiante que nous fassions notre intervention, elle devient ici radicalement nécessaire et par là ouvre définitivement pour nous l’ère des dangers et des incertitudes.