II. Le paradoxe moteur

De l’uniformité des réactions motrices et affectivo-motrices que nous rencontrons chez nos malades, il ne faut pas sans doute exagérer l’importance, vu la pauvreté relative de ces moyens d’expression, mais il ne faut pas non plus la négliger ni la méconnaître.

Rien n’est plus caractéristique à cet égard, parmi les réactions motrices, que le négativisme, la folie d’opposition, que présentent à peu près tous nos malades : chez Adrienne la résistance offerte aux investigations médicales, chez Dorothée la non-exécution des ordres qui lui sont donnés, chez Gabrielle le refus de recevoir des visites, chez Emma le refus de voir ses amis, chez Adrienne et chez Emma le refus de sortir et de travailler, chez Dorothée et chez Fernande le refus de pourvoir aux soins de toilette, chez Adrienne, Dorothée et Emma la taciturnité ou le mutisme, chez Adrienne, Berthe, Emma et Fernande le refus de se lever, chez Adrienne, Dorothée, Emma et Gabrielle le refus enfin de nourriture témoignent de l’intensité de ce trouble psycho-moteur, associé le plus souvent à l’inactivité et à l’inertie, comme chez Adrienne, Dorothée, Emma, Fernande, et même presque à la stupeur, comme chez Berthe.

De même, et plus encore peut-être, pour les réactions affectivo-motrices les similitudes sont frappantes. Tous nos malades, sans exception, présentent des crises anxieuses : Adrienne, Berthe, Charles, Dorothée font des scènes de désespoir ; Emma continuellement excitée et anxieuse, sou-

vent violente, présente de véritables accès d’agitation pano-phobique ; Fernande entre dans l’aliénation par des crises de terreur, et un accablement coupé de larmes et d’agitation anxieuse objective son instabilité affectivo-motrice ; enfin Gabrielle est, pour ainsi dire, perpétuellement au paroxysme de l’anxiété.

Par ailleurs le déséquilibre affectivo-moteur se traduit de mille manières, au gré du caractère et des orientations délirantes des malades. Adrienne est capricieuse, égoïste, exigeante, excessive dans ses pudeurs ; elle se sent agacée. Berthe se montre à la fois exigeante et timide. Agacé, agité et abattu, Charles éprouve, à la fois, le besoin de se plaindre à tout le monde et de fuir toute société. Le caractère de Dorothée s’est aigri : son humeur est devenue méchante et maussade. Désobéissante, orgueilleuse, autoritaire, dédaigneuse, souvent hargneuse, Emma s’efforce d’être polie et contient mal son hostilité : facile à la colère, elle a souvent recours à la fuite, elle manifeste le désir de se retirer du monde pour trouver enfin un abri contre ses persécuteurs. Fernande est pleine de menaces, d’injures et d’intentions de vengeance. Gabrielle amplifie éperdument tout ce qui touche à son anxiété délirante : à l’en croire tous ses rêves sont infectés de son persécuteur ; enfin de compte, mise au pied du mur, elle ne peut exciper que d’un seul exemple.

Ce dernier fait nous introduit dans le domaine de l’énonciation des mouvements psychiques produits par les états affectifs. Mais ces mouvements psychiques, qui tendent moins à analyser le trouble émotif qu’à le réaliser à leur manière au-dehors, entretiennent avec les réactions affectivo-motrices et motrices des rapports assez étroits pour mériter de trouver ici leur place.

Nous allons essayer d’en donner la preuve. Idées, menaces, tentatives de suicide se mêlent étroitement chez nos malades. Adrienne, Berthe, Dorothée, Fernande marquent l’intention de se donner la mort ; Charles ne sait s’il en a peur ou envie ; Gabrielle menace d’en finir avec la vie, elle va plus loin et fait dans ce but bonne provision de verre pilé ; Adrienne a essayé de se suicider et il est possible que Fernande en ait fait autant. De même nombre de nos malades ont, des remèdes et des interventions, un prurit qui, chez Adrienne et chez Emma, se révèle par l’absorption de préparations médicamenteuses plus ou moins illusoires, chez Fernande, par la multiplicité des médecins auxquels elle a recours, mais ailleurs, se cantonne, faute de mieux, dans le domaine des aspirations et des désirs : Adrienne estime qu’il faut l’opérer pour « l’estomac ou l’appendicite », Gabrielle réclame une opération césarienne. De l’idée, riche de suggestions motrices, au mouvement il y a donc continuité.

Il semble, par conséquent, que nous soyons en droit de compter, parmi les manifestations quasi objectives de leur déséquilibre affectif, la conviction où sont tous nos malades, quand ils ont, au moins en partie, conscience du caractère morbide de leur état, de leur incurabilité absolue. Ni Adrienne, ni Berthe, ni Dorothée, ni Fernande n’admettent la possibilité d’une guérison, que Charles déclare n’avoir plus la force morale d’espérer, manière de s’exprimer qui nous fait franchir une nouvelle frontière, puisqu’elle vise à interpréter et à analyser le trouble et non plus à le décrire. Il serait naturel de supposer, entre les réactions motrices, considérées comme effets, et les idées délirantes, considérées comme causes, une correspondance étroite, en nature à la fois et en intensité. L’observation démontre qu’un tel parallélisme n’est ni constant ni, par conséquent, nécessaire, et réalise parfois sous nos yeux un véritable paradoxe moteur, en isolant les comportements morbides de toute déviation discursive grossièrement évidente.

Sans doute les réactions motrices traduisent souvent dans la conduite, l’originalité des conceptions délirantes et semblent alors satisfaire aux exigences de notre logique. Dorothée croit son corps détruit ou transformé : comment s’étonner qu’elle s’entête dans la nudité pour mieux contempler l’ensemble de ce qui lui en reste, qu’elle s’écorche le visage pour en vérifier l’existence, qu’elle se confine dans des gestes, des mouvements, des attitudes destinés à remettre ou à maintenir les choses en place, qu’elle professe l’horreur des contacts qui pourraient compromettre un bien précaire équilibre, et des foules où ces contacts seraient inévitables, qu’elle médite sur les moyens d’assister au mariage de ses sœurs sans courir tous ces dangers ? De même Gabrielle, convaincue de la nécessité du secret, refuse de recevoir des visites. Dans ces deux cas réactions motrices et idées délirantes correspondent à la fois en nature et en intensité.

Mais il arrive aussi parfois que la correspondance, persistant en intensité, se fasse moins saisissable en nature. Emma est une grande délirante, à la fois en pensée et en acte. Or ses conceptions morbides se sont distribuées, nous l’avons vu, en deux groupes logiquement irréductibles. Son mari, possédé comme elle en un sens, en un autre sens est aussi son persécuteur : quand elle renonce à partager son lit, à manger avec lui, est-ce du persécuteur ou du possédé qu’elle redoute le contact et la présence ? Quand elle refuse de se lever, de sortir, de travailler, est-ce pour se soustraire à ceux qui la persécutent ou à ceux qui la possèdent ? Questions à jamais insolubles : tout raccord demeure ici impossible entre le détail des réactions motrices et le contenu discret des délires. Les explications mêmes de la malade sont éminemment suspectes : postérieures qu’elles sont à l’événement, tout comme les nôtres, elles l’éclairent d’avant en arrière, alors que les motifs l’ont déterminé d’arrière en avant, et elles n’auraient chance d’être valables que si les motifs étaient, sans conteste, susceptibles d’une expression discursive adéquate, ce qui est précisément la question. À la limite la contradiction s’installe entre les réactions motrices et l’habitus délirant : Fernande, exécutant le leitmotiv de son insensibilité totale, refuse de se lever, sous prétexte qu’un rien la fatigue.

Les mêmes constatations vaudraient pour les réactions affectivo-motrices : Fernande s’emporte en injures et en menaces contre son persécuteur : quoi de plus naturel ? Mais elle se désole de son insensibilité physique et morale : quoi de plus contradictoire ? Et, des violences et de l’agitation d’Emma, point n’est possible de dire toujours si elles tiennent à ses idées de possession ou à ses idées de persécution.

Ainsi se relâche, graduellement, le lien précis et logique que nous croyons d’abord découvrir entre les réactions motrices et affectives et les idées délirantes. Mais avec Adrienne nous touchons au comble du paradoxe : à des réactions motrices d’une intensité et d’une originalité singulières, à des réactions affectivo-motrices faites pour décourager Jérémie, plus rien ne correspond de ce qu’on est convenu d’appeler classiquement un délire. Sans doute s’accuse-t-elle incidemment de consommer le malheur de toute sa famille, mais ce n’est là le motif ni de sa conduite ni de son anxiété : au moment même elle ne trouve rien à répondre, sinon qu’elle a une maladie d’estomac, en laquelle se résume vraisemblablement à ses yeux un ensemble de souffrances si considérable qu’il a envahi tout l’organisme. Nous restons loin cependant des systématisations délirantes qui signalent les autres observations. Mais l’expérience que nous avons acquise maintenant grâce à elles, va précisément nous permettre de confirmer, par une autre voie, l’hypothèse que nous avons proposée au sujet d’Adrienne.

Un premier groupe de faits nous a montré les réactions motrices et affectivo-motrices correspondant aux idées délirantes en nature et en intensité. Dans un second groupe, seule la correspondance en intensité est demeurée manifeste : un mouvement discursif ne parvient plus à rejoindre, logiquement et membre à membre pour ainsi dire, réactions et délires, mais l’ensemble des réactions continue à répondre à la masse et à l’intensité des conceptions délirantes. C’est donc qu’ici, selon toute probabilité, les préoccupations hypocondriaques, dont l’expression discrète confine à la normale, mais que leur tonalité, leur richesse et leur systématisation rendent cependant déjà suspectes, sont véritablement l’équivalent d’un délire, auquel elles n’ont pas abouti faute simplement d’un perfectionnement discursif, dont la pensée morbide, s’étant par ailleurs satisfaite en ses expansions motrices et affectives, n’a pas senti la nécessité. Ce nous est une indication d’avoir à les manier d’une main particulièrement délicate, quand nous en viendrons à l’étude des réactions intellectuelles, et d’y supposer, par anticipation, quelque chose de ce qui, à un stade plus avancé, est construction franchement et évidemment délirante.

Mais nous n’avons pas tout dit encore des réactions motrices et affectivo-motrices. Il importe de faire une dernière remarque, qui va mettre en question, avec leur objectivité, celui de leurs caractères qui les recommande le plus à nos yeux.

Ces manifestations affectives et motrices s’exagèrent le plus souvent en présence des médecins, mais on peut admettre que cette exagération est naturelle et sincère. Il y a plus, elles ont souvent un caractère théâtral : le désespoir de Gabrielle par exemple donne bien l’impression d’être dramatisé ; ce peut, il est vrai, n’être qu’une impression. Mais Charles avoue le plaisir qu’il éprouve à exhaler ses plaintes et à trouver des oreilles complaisantes pour les entendre. Mais l’horreur de Dorothée pour les contacts et les foules ne l’empêche pas de se mêler à des fêtes souvent tumultueuses et sa sincérité, contrariée par son orgueil, ne va pas jusqu’à écrire elle-même les lettres qu’elle nous adresse. Mais Adrienne contrefait sa démarche, quand elle se sent observée ; nourrie à la sonde, parce qu’elle refuse toute nourriture, elle en vient à se la passer elle-même : de l’intervention thérapeutique un moment nécessaire elle conserve un vain cérémonial, dont se repaissent ses préoccupations hypocondriaques et se flattent peut-être sa vanité et son désir d’attirer l’attention. Enfin la mythomanie de Fernande éclate à ce point, dans ses confidences et dans ses écrits, qu’il nous est à peu près impossible de savoir si elle ne s’insinue pas dans son délire, pour le colorer au mieux de ses désirs et de ses caprices. Sans doute, en fin de compte, Fernande réalise si nettement un tableau morbide dès longtemps connu qu’il est bien évident qu’elle ne l’a pas inventé de toutes pièces : sur les détails, sinon sur l’ensemble, le doute n’en continue pas moins à planer. Ainsi, d’un mouvement insensible, qui parcourt cinq de nos observations sur sept, nous sommes, à ce point de vue, portés d’un simple soupçon à la quasi-certitude : la part du concerté et du voulu se fait à chaque pas plus flagrante et plus importante.

Si donc les réactions affectives et motrices sont pour une immense part objectives, toutefois nous ne sommes presque jamais absolument sûrs qu’elles ne sont pas, en partie, amplifiées. Sans doute le rôle que remplissent alors les malades leur est imposé, le plus souvent, par la nature même de leurs conceptions délirantes, mais combien serait-il préférable pour nous qu’au lieu de les jouer, ils se contentassent de les vivre !