III. Le paradoxe affectif

Des réactions affectives verbales restent à étudier celles où les états affectifs prétendent à se définir et à se conceptualiser. Celles, en effet, où les mouvements intimes nés des émotions trouvent une expression objective, méritent bien plutôt, comme nous l’avons fait, d’être rapprochées des réactions affectivo-motrices. Autre chose, à tous égards, est d’injurier notre ennemi et d’analyser les motifs et les nuances de notre colère pour prendre mieux conscience de ses conditions et de son intensité.

Chez plusieurs de nos malades s’esquisse ou s’affirme un nouveau paradoxe, affectif celui-là, encore plus saisissant peut-être que le paradoxe moteur. Ils ont beau présenter tous des réactions affectivo-motrices, principalement anxieuses, d’une exceptionnelle intensité ; quelques-uns n’en dénoncent pas moins une insensibilité, physique, morale ou physique et morale à la fois, qui connaît tous les degrés, de l’indifférence partielle et de la simple torpeur au sommeil affectif le plus profond et à l’anesthésie la plus radicale.

Cette contradiction a déjà été signalée et commentée par nombre d’auteurs. « Toutes les affections sont transformées, dit Guislain18 en sentiments pénibles. Ce que le mélancolique aimait avant sa maladie, ce qu’il adorait, il le considère avec indifférence, il ne s’en inquiète plus. Je n’aime plus mes enfants, dit cette mère. Je n’aime plus mon mari, dit cette femme, etc. ». Cette inaffectivité, cette insouciance, cette indifférence, données pour autant de « sentiments pénibles », constituent bien une première expression du problème que nos malades nous posent. Plus près de nous, M. Janet19 parle de l’indifférence inattendue des psychasthéniques, dont eux-mêmes ne se rendent pas toujours compte ; chez eux les émotions s’arrêtent rapidement, avortent et se transforment en ruminations et en angoisses ; l’angoisse étant « la plus basse des émotions20 », il est bien naturel qu’elle puisse coexister avec cette indifférence. Ce n’est pas pour le moment l’explication du fait qui nous importe, mais simplement sa constatation, et il nous suffit que M. Janet considère les psychasthéniques comme angoissés à la fois et indifférents. Récemment enfin M. R. d’Allonnes21 établissait toute une théorie physiologique des émotions sur la persistance de certaines réactions affectivo-motrices chez une malade qui se plaignait d’une insensibilité morale absolue. Le paradoxe affectif sur lequel, à notre tour, nous attirons l’attention, n’est donc ni une nouveauté, ni une découverte, ce qui n’est pas pour en diminuer la valeur.

Il commence par se présenter sous des formes si atténuées et si discrètes qu’il semble presque naturel et à peu près intelligible. Dorothée, tout entière à son anxiété délirante, demeure d’abord indifférente aux visites de ses parents, mais elle ne se plaint pas de cette indifférence et ne la dénonce pas d’elle-même ; plus tard, la chronicité et l’habitude du mal aidant, les sentiments affectifs et altruistes refont leur apparition ; cependant elle reconnaît ne plus éprouver à lire des romans les mêmes joies qu’autrefois ; son moral a beau n’avoir pas changé, c’est ici une nouvelle conséquence de son cas. Et nous sommes assez disposés à l’admettre et à considérer que des préoccupations comme les siennes nous empêcheraient de goûter avec sérénité les plaisirs de la lecture. Sans doute il n’est pas aisé de comprendre pourquoi, alors qu’elle manifeste avec tant de vivacité ses amitiés et ses affections, son intérêt pour les romans a diminué. Néanmoins cette indifférence partielle ou, plus exactement, cette atténuation de certains mouvements émotifs nous paraît pleinement compatible avec le déploiement affectif, largement motivé, auquel nous assistons par ailleurs.

De même Charles se préoccupe exclusivement de son état, rien ne l’intéresse, il n’a plus de goût ni de plaisir à rien. Mais c’est aux modifications profondes, non à la disparition de son affectivité, que tient son indifférence : son affectivité n’a plus la souplesse d’une affectivité normale, apte à passer, au gré des événements, par tous les degrés de la douleur et de la joie, du désir et du regret, de l’espérance et du désespoir ; elle est réfractaire à toutes les influences qui iraient à l’encontre du sombre pessimisme où elle est engagée tout entière. D’une pareille cristallisation affective, il nous semble que nous ayons une lointaine expérience et qu’il nous soit, par conséquent, possible de la reconstituer mentalement. Il est cependant permis de soupçonner, notons-le, que, étant donnés son objet et l’atmosphère d’anxiété dans laquelle elle baigne, cette indifférence pour les siens et pour son travail, que Charles dénonce, est bien différente de l’indifférence, de la neutralité émotive, qui est notre attitude normale à l’égard de tout ce qui ne nous touche point, en nos rares moments de nirvana affectif. Si donc c’est sur cette indifférence que Charles insiste, pour légitime et intelligible qu’elle nous paraisse au premier abord, il n’y en aura pas moins lieu de la scruter et de l’interpréter avec une scrupuleuse méfiance. •

Chez Berthe, au contraire, le paradoxe affectif se pose avec une incontestable netteté. Il est difficile, avons-nous dit, de trouver anxiété plus marquée et plus diffuse. Cependant la malade professe avoir perdu toute sensibilité physique, ne plus éprouver que de rares « élans », ne plus sentir rien qui « vibre » en elle ; en même temps elle déclare souffrir de partout et être sensible aux douleurs d’autrui au point d’avoir l’impression de les éprouver elle-même. Non seulement, donc, il y a contradiction entre les manifestations objectives de son affectivité et la manière dont elle en rend compte, mais encore entre les expressions successives de ses états émotifs.

Cette double contradiction atteint son maximum chez Fernande. Nous la voyons, alternativement ou simultanément, dénoncer une insensibilité organique externe et interne associée à d’horribles souffrances physiques, et une anesthésie morale, mêlée de mille manifestations émotionnelles, au point t même que les unes deviennent à ses yeux la démonstration des autres. Perdue dans cet inextricable dédale d’affirmations morbides, notre pensée ne saisit plus aucun des processus discursifs, par où il lui serait loisible de réaliser approximativement de tels états de conscience.

C’est qu’on effet, pour pouvoir ici parler, sans plus, d’indifférence et d’insensibilité physiques et morales, il faut isoler certaines déclarations des malades, non seulement des réactions affectivo-motrices qui les accompagnent ou qui les encadrent, mais encore des ensembles discursifs dont elles font partie et de tout le milieu mental où elles ont pris naissance. Replongées dans cet ensemble et dans ce milieu, elles perdent beaucoup de leur apparente netteté. Ce ne sont pas une indifférence, une inaffectivité pures, qui sont le plus universellement dénoncées, mais une insensibilité douloureuse et une souffrance insensible.

Dès lors c’est une question de savoir s’il faut prendre cette inaffectivité à la lettre, puisque non seulement elle contredit la constatation objective que nous sommes à même de faire des réactions affectivo-motrices concomitantes, mais encore elle se contredit elle-même. Peut-être sont-ce ici surtout les formules négatives qu’affectionnent les malades qui viennent, superficiellement, compliquer le problème.

Nous ne songeons pas à invoquer l’existence d’une sorte de zéro affectif, lorsque des mélancoliques anxieux, comme Charles, se plaignent d’être obsédés par l’idée de suicide, sans pouvoir définir s’ils en ont peur ou envie. Cependant, l’envie et la peur étant normalement conçues comme des sentiments contraires, il semblerait que, logiquement, l’état affectif qui oscille entre ces deux extrêmes soit une sorte d’état d’indifférence. Mais ici les expressions mêmes du malade nous avertissent qu’il s’agit d’une émotion positive, et nous nous contentons de constater que le malade est incapable d’en démêler la nature et de la faire entrer dans les cadres de ses expériences antérieures et des représentations verbalement exprimables. Nous ne songeons pas un instant à nier pour cela son affectivité.

Or cette peur qui est envie, cette envie qui est peur semblent bien éclairer la souffrance insensible, l’insensibilité douloureuse, qui sont présentement l’objet de notre recherche. Avant de prendre à notre compte une partie, et une partie seulement, des affirmations de nos malades, c’est-à-dire l’ensemble de leurs formules négatives détachées de celles qui les infirment ou les contredisent, et de considérer que sur ce point leurs plaintes sont fondées et légitimes, il y a donc lieu de se demander si, sous ce courant négateur, ne se dissimule pas un état affectif, irréductible sans doute à l’expérience commune, mais néanmoins affectif. Et, de ce point de vue, la négation de la sensibilité physique et morale devient, provisoirement du moins, une idée délirante, dont l’étude complète trouvera dès lors ailleurs sa véritable place.


18 Leçons orales sur les Phrénopathies, 2e éd., 1880, I, p. 86.

19 Les Obsessions et la Psychasthénie, 1903, p. 370-37'J. (Paris, F. Alcan).

20 Loc. cit., p. 378.

21 Les Inclinations, leur Rôle dans la Psychologie des Sentiments, 1908 (Paris, F. Alcan). Suivant cet auteur il n’est pas d’émotion sans une base viscéro-cérébrale et les sensations somatiques internes sont les conditions essentielles et suffisantes des étals affectifs. La mimique au contraire est expression, non facteur des émotions. Du fait de l’accoutumance ou d’un état pathologique, les réactions motrices peuvent donc subsister alors que les émotions ont en fait disparu.