VI. L’intégrité de l’activité psychique et le déséquilibre mental

Les délires systématisés, auxquels, en certains cas, aboutissent les conceptions délirantes et dont les observations de Dorothée, d’Emma, de Fernande, de Gabrielle nous fournissent autant d’exemples, sont depuis trop longtemps connus pour qu’un certain accord ne se soit pas établi entre les psychiatres sur la manière dont il convient de les envisager. On admet donc, généralement, que, si, vus du dehors, pour ainsi dire, les délires systématisés constituent un véritable scandale intellectuel, puisqu’ils se montrent brutalement incompatibles avec l’expérience commune et son interprétation normale, en revanche, considérés du dedans, une fois donné leur point de départ avec toutes les contradictions externes dont il est riche, ils obéissent, dans leur développement discursif, à des lois mentales au moins analogues à celles auxquelles notre pensée est elle-même soumise. D’où cette conséquence que la systématisation d’un délire se mesure naturellement à son degré d’organisation logique, réelle ou virtuelle, et apparaît d’autant plus saisis-sable et saisissante que l’unité du thème initial s’y maintient davantage dans l’unilatéralité de l’expression dialectique.

Aussi classons-nous les délires systématisés d’après le concept qui les résume et parlons-nous de délires de persécution, de grandeur, de possession, etc., entendant ainsi définir la poussée morbide, non par le détail contingent de ses démarches, mais par le moule unique où elle s’est, pour ainsi dire, coulée, à l’exclusion de tout autre. Sans doute l’expérience nous force d’admettre que les constructions délirantes n’offrent pas toujours une pareille simplicité, mais encore faut-il, pour que nous consentions à y reconnaître des délires systématisés, que le désordre mental ne se soit pas exercé en trop de sens à la fois et qu’entre les délires successifs ou simultanés existent au moins des possibilités de liaison logique, telles qu’on en a cru découvrir dans le délire de persécution, des idées de persécution aux idées de grandeur24. Ici encore un nombre fini et étroitement limité d’étiquettes doit pouvoir encadrer l’ensemble du délire.

Si, à l’intérieur même des conceptions délirantes, les absurdités se font trop violentes et insurmontables à notre logique, on parle de démence paranoïde ou d’affaiblissement intellectuel secondaire, ou encore on invoque la débilité mentale originelle. Or, chez Emma, idées de persécution et idées de possession ne parviennent pas à se coordonner d’une manière satisfaisante et il semble bien qu’elle soit d’une intelligence plus que médiocre ; mais dans son ensemble son délire, autant qu’on en peut juger, n’est pas plus absurde que celui de Gabrielle, dont les capacités intellectuelles ne sont pas contestables. Donc l’absurdité des idées délirantes n’est signe ni d affaiblissement intellectuel ni même de débilité mentale. Si, d’autre part, le délire offre dans ses orientations une multiplicité déconcertante, on parle de polymorphisme épisodique et de bouffées délirantes ou encore d’affaiblissement intellectuel. Or nous avons vu, et nous verrons encore, que, dans les cas qui nous occupent, les conceptions délirantes sont généralement aussi nombreuses que variées ; cependant elles sont loin de présenter un caractère épisodique et il est impossible d’y voir des manifestations démentielles.

C’est donc à la constatation et à l’interprétation de cette absence de tout affaiblissement intellectuel, sur laquelle nous nous accordons avec tous les cliniciens, qu’il importe de nous attacher d’abord : la lecture des observations suffit à la démontrer.

Mais si nos malades ne sont pas des déments chroniques, ne présentent-ils pas en revanche des symptômes de démence aiguë, de confusion mentale infectieuse ou toxique ? Pour quatre d’entre eux, Charles, Dorothée, Emma, Gabrielle, la question ne saurait même se poser. Chez Fernande et chez Adrienne, la confusion mentale, si elle a existé, ne saurait avoir joué qu’un rôle tout à fait secondaire. Fernande a fumé, bu du café, abusé du vin et de l’alcool, absorbé de l’éther, mais, pour cette dernière intoxication au moins, il semble évident qu’elle est postérieure à l’apparition des troubles mentaux et, après quatre ans d’internement sans amélioration notable, l’hypothèse d’accidents alcooliques subaigus ne peut être envisagée. D’ailleurs nous resterons au-dessous de la vérité en disant que, durant son séjour à la Salpêtrière, les troubles toxiques ont été chez elle au minimum. De même pour Adrienne, son ralentissement psychique, ses distractions, quelle est la première à constater, relèvent de son anxiété ; seules ses hallucinations auditives peuvent avoir été d’origine toxique, mais elles ont été tout à fait épisodiques et on ne saurait, en suivant notre conjecture jusqu’au bout, leur assigner d’autre cause que l’inanition momentanée, postérieure aux troubles mentaux, où l’avait réduite son refus de nourriture. Berthe est la seule de nos sept malades à présenter des lésions organiques avérées ou probables, enterocoliques ou tuberculeuses, qui, jointes à la physionomie du désordre mental, permettent de s’arrêter à l’hypothèse d’une intoxication endogène. En réalité, de la confusion mentale, elle n’offre que l’apparence ; elle est pleinement consciente de ses troubles intellectuels et mnésiques et, même, a tendance à les amplifier ; peut-être un appoint confusionnel a-t-il donc modifié superficiellement leurs allures cliniques, mais l’anxiété seule est en cause dans leur production.

Si nos malades ne sont ni des déments aigus ni des déments chroniques, encore peuvent-ils être des déshérités de l’intelligence. Convenons que l’intelligence d’Emma est fort médiocre et que celle de Berthe ne dépasse pas de beaucoup la moyenne, si toutefois elle la dépasse. Mais Adrienne et Charles, leur conversation et leur activité antérieure en témoignent, sont des esprits éveillés. Si, en célébrant l’intelligence de Dorothée, sa famille nous parait suspecte de quelque exagération, peut-être notre réserve tient-elle à la difficulté où nous sommes de juger des capacités d’autrui autrement que par ce qu’il sait faire, or Dorothée ne fait rien, ou par ce qu’il a appris, or elle a, tout au moins, beaucoup oublié. Cependant nous n’avons pas été sans lui reconnaître, malgré les lacunes de son éducation, une certaine finesse et une certaine ouverture d’esprit. Dans le dédale de ses mensonges et de ses erreurs pathologiques Fernande se meut avec une aisance et une souplesse rarement mises en défaut : mythomanie et délire se prêtent merveilleusement chez elle à leurs exigences réciproques ; sa perspicacité malveillante est prompte à saisir toutes les occasions de s’exercer ; si elle ne peut pas être taxée d’intelligence supérieure, elle apporte cependant à l’emploi de ses moyens intellectuels une certaine habileté malsaine, une sorte de « roublardise ». Gabrielle enfin est manifestement très intelligente : l’ensemble de sa vie passée, la manière dont elle a dirigé sa maison et élevé ses enfants, sont là pour le démontrer et elle écrit, à la Salpêtrière, des lettres vraiment étonnantes de fond et, de forme pour une femme de son milieu et de son âge ; loin d’être affaiblie, elle semble plutôt en état d’excitation intellectuelle Donc le niveau intellectuel de nos malades est, dans l’ensemble, fort satisfaisant et peut-être même supérieur à la moyenne. Nous ne sommes pas les premiers à avoir fait semblable constatation.

Vurpas25 voit dans les délires systématisés la conséquence d’une activité mentale puissante, mais mal dirigée. Les psychasthéniques, dont quelques-uns de nos sujets se rapprochent par plus d’un point, offrent, selon M. Janet26, une supériorité intellectuelle souvent véritable et, selon M. Oesterreich27, dépassent souvent en intelligence et en capacités la moyenne des gens bien portants.

La terminologie clinique, que nous avons jusqu’à présent volontairement utilisée, ne va pas sans difficultés. Il y a quelque paradoxe à insister sur la conservation de l’intelligence à propos de malades chez lesquels la constitution de l’expérience, l’élaboration et la distribution des concepts, ces deux éminentes fonctions de l’intelligence, sont, du fait de leurs délires, manifestement perturbés. En réalité, ce n’est pas d’intelligence, c’est d’activité mentale, qu’il conviendrait de parler. Nos malades nous donnent le sentiment très net qu’ils n’ont rien perdu de leurs capacités psychiques et que leur vie consciente a gardé toute son intensité ; et c’est là ce que le clinicien exprime, en disant qu’ils ont conservé toute leur intelligence : en effet, aux yeux de l’individu normal, l’exercice de l’activité mentale se confond à ce point avec le fonctionnement de l’intelligence que l’intégrité de l’une devient l’équivalent adéquat de l’intégrité de l’autre, ne se pouvant concevoir, pour ainsi dire, une conscience intégrale dont les conditions et les lois ne seraient pas celles de la pensée discursive. Et cependant nous faisons ici l’expérience d’une forme de l’activité consciente qui contredit, au moins initialement, aux nécessités intellectuelles, sans compromettre sa vitalité. Force nous est donc bien de distinguer entre l’activité mentale, en quelque manière proprement dite, et l’activité intellectuelle, qui, soumise aux lois de notre logique, s’identifie chez le normal avec la première.

Ainsi l’examen du problème le plus général que posent les réactions délirantes, nous conduit déjà à soupçonner, derrière notre vie consciente et ses formes discursives, un plan de pensée, dont elle n’est pas la projection unique et nécessaire. Mais, en même temps, par les habitudes et les préjugés qu’elle heurte, la distinction que nous venons d’ébaucher nous explique pourquoi, vu l’intégrité de leur énergie psychique, malgré l’évidente perturbation de leur régime intellectuel, nous répugnons à parler chez nos malades d’affaiblissement démentiel et même de débilité mentale : c’est que ces termes définissent, en réalité, non seulement la manière dont l’intelligence s’exerce, mais surtout, et plus précisément, l’état de l’activité dont elle tire, pour ainsi parler, sa force motrice.

Dans ces conditions, pour rendre compte de l’éclosion des idées délirantes, nous sommes naturellement amenés à prendre en considération le mode et non l’intensité de l’activité mentale et à faire intervenir la notion classique de déséquilibre mental, pour exprimer ce que le fonctionnement d’une activité psychique, qui, non diminuée, aboutit à de semblables manifestations discursives, doit avoir de particulier.

Plus les antécédents héréditaires et personnels de nos malades se révéleront riches d’anomalies, plus cette hypothèse d’un déséquilibre mental sous-jacent se fera plausible et vraisemblable, puisque ce seront autant de raisons d’admettre qu’il n’est pas invoqué ici pour les besoins de la cause, mais qu’il préexistait aux circonstances qui ont attiré sur lui l’attention.

Or, d’une part, tous nos malades ont, nous l’avons vu, de lourds antécédents héréditaires. À supposer, par exception, nos renseignements complets, voici comment ils se grouperaient par ordre d’hérédité croissante. Dans un premier groupe entreraient Dorothée, avec une sœur atteinte d’obsessions hypocondriaques, Gabrielle, avec une sœur hypocondriaque, et Adrienne, dont un frère est mort de méningite, dont les parents sont émotifs, et dont le père, à la suite d’un chagrin, aurait eu des idées de suicide. Le second groupe serait constitué par Emma, dont une sœur est aliénée et internée, et par Fernande, dont le père était nerveux et éthylique et dont la sœur a traversé une crise de mélancolie anxieuse. Enfin Berthe, avec son père éthylique et mélancolique à idées de suicide, son oncle paternel qui s’est laissé mourir de faim, son oncle maternel aliéné, son frère très nerveux, sans parler de ses deux fausses couches, de son fils mort de méningite et de ses deux enfants vivants très nerveux, qui soulignent encore la lourdeur de la tare familiale, et Charles, avec son grand-père maternel mort dément à soixante ans, avec son père mélancolique persécuté sénile suicidé à soixante-six ans avec sa tante qui s’est peut-être asphyxiée, avec ses trois sœurs, dont la première est sujette à des crises de dépression, l’autre alternativement euphorique et hypocondriaque, l’autre enfin excitée constitutionnelle, forment un troisième et dernier groupe.

Les tares constitutionnelles, d’autre part, sont également nombreuses et frappantes chez nos malades et, sous les mêmes réserves, permettent aussi de les grouper par ordre d’intensité croissante. Dans un premier groupe se détacherait Gabrielle, dont la conduite passée n’offre rien à reprendre ; cependant ses tendances paranoïaques actuelles, la haute idée qu’elle a d’elle-même et des siens donneraient beaucoup à penser, mais il paraîtrait qu’elle n’a rien présenté de pareil auparavant et, dans ces conditions, nous ne sommes en droit de rien affirmer. Dans un second groupe viendraient Berthe, dont la constitution émotive s’est manifestée, dès dix-huit ans, par une crise de préoccupations hypocondriaques, Adrienne, à la fois émotive et légèrement paranoïaque, romanesque, avide de lectures sentimentales, et quelque peu mythomane, Emma, débile, émotive, romanesque et fervente de romans-feuilletons, Dorothée, coquette, orgueilleuse, vaine de son corps et de son intelligence, romanesque, sentimentale dans ses lectures et suspecte de mythomanie. Enfin, dans un troisième et dernier groupe rentreraient Fernande, cyclothymique précoce et paranoïaque, préoccupée de ses intérêts et de son droit, revendicatrice et grande mythomane, et Charles, émotif, inquiet, susceptible, précocement cyclothymique, romanesque, se complaisant dans la lecture des livres d’aventures, gardant jusqu’à la trentième année le goût des rêveries de l’adolescence, dépensant son surplus d’activité à des occupations extra-professionnelles et sujet à des obsessions banales.

Sans doute n’existe-t-il pas de parallélisme étroit ni de rapports précis entre l’intensité et la précocité des délires et la lourdeur des tares héréditaires et personnelles, autant qu’il nous est permis de les peser. Si, en effet, Gabrielle, la moins tarée de nos malades, est aussi la plus tardivement touchée, en revanche son activité délirante se révèle immédiatement formidable. Adrienne, dont les antécédents paraissent relativement bénins, tombe malade de très bonne heure, mais n’aboutit pas au délire confirmé et guérit à peu près de son accès. Emma au contraire, dont il semblerait, vu son hérédité et sa constitution, qu’elle eût dû promptement montrer ce dont elle était capable, ne se signale pas trop à ses patrons et à son mari par les défauts de son caractère et entre assez tard dans le délire, dont il est vrai qu’elle ne sortira plus. Charles enfin, le plus taré de tous, peut-être, à tous les points de vue, attend sa quarantième année pour franchir définitivement les bornes du pathologique. Donc, des antécédents héréditaires et personnels étant donnés, nous ne sommes pas encore capables de dire à quel « âge et comment ils porteront tous leurs fruits : des facteurs d’un autre ordre, sociaux ou organiques, peuvent et doivent intervenir, qui apportent leur appoint et compliquent le processus. Mais ce qui nous importe seulement en l’espèce, c’est la netteté et la constance des tares héréditaires et personnelles. Elles nous permettent, en en soulignant l’origine et la permanence, d’accepter provisoirement l’hypothèse d’un déséquilibre mental, dont il s’agira, par la suite, de déterminer la nature.


24 Cf. par ex. M Arnaud, in Gilbert-Ballet, Traité de Pathologie Mentale, p.723.

25 Contribution à l’étude des délires systématisés, thèse, Paris, 1902.

26 Les Obsessions et la Psychasthénie, p. 354.

27 Die Entfremdung der Wahrnehmungswelt und die Depersonnalisation in der Psychasthénie ; ein Beitrag zur Gefühlspsychologie (J. f. Psychol. und Neurol., 1906-8, Bd YI1-IX), III. Dépersonnalisation, 3. État intellectuel des dépersonnalisés.