VII. Les caractères généraux des systématisations délirantes

Un point semble donc acquis à l’égard des réactions intellectuelles de nos malades : le dynamisme psychique dont elles procèdent est intact et les troubles morbides tiennent non pas à la dégradation de l’énergie mentale, mais seulement à la manière dont elle est mise en œuvre. Maintenant que nous savons quelque chose des conditions générales dans lesquelles apparaissent ici les complexus délirants, nous allons essayer de montrer que leur systématisation, souvent très puissante, n’a pas essentiellement un caractère logique et embrasse le plus souvent une masse d’éléments hétérogènes, de conceptions parallèles ou divergentes, dont le développement et l’ordonnance ne relèvent en général d’aucun progrès rationnel.

Ainsi serons-nous amenés à nous rendre compte de certains des caractères négatifs qui ont, pour une part, fait attribuer aux délires systématisés une origine et une nature affectives28. Nous n’avons guère, en effet, l’expérience familière que de deux types de groupements psychologiques : le groupement logique et objectif, le groupement affectif et subjectif. D’où une sorte de nécessité pour nous, quand le premier se trouve en défaut, de supposer le second, affectif devenant alors synonyme d’extra-logique. En même temps, et avec une netteté croissante, nous reconnaîtrons pourquoi la théorie affective des délires, sous sa forme habituelle, ne satisfait pas pleinement l’esprit. En effet les différences sont sensibles entre les synthèses affectives dont nous avons l’expérience et les thèmes délirants que nous proclamons de même nature, et, entre elles et eux, il n’y a au fond de commun que le caractère adventice de leur organisation logique. D’un mot, le défaut de la théorie affective étant, comme nous le verrons, d’avoir pris pour la solution du problème ce qui n’en était, en fait, que la position, il importera de rechercher ce qu’il y a, derrière cette affectivité qu’on invoque, qui en constitue le trait essentiel et la rend, en même temps, incommensurable à la nôtre.

Les conceptions délirantes de nos malades, à quelque degré de systématisation qu’elles soient parvenues, offrent toutes ce caractère commun, assez important pour légitimer une étude d’ensemble, de toucher toujours à la personnalité physique ou morale. Le délire de Dorothée est, à peu près uniquement, un délire de négation ou de transformation organiques, celui de Berthe, avant tout, un délire de dépersonnalisation physique et morale. Chez Fernande la dépersonnalisation, sous ses deux formes, a préludé aux idées de persécution. La personnalité physique et morale d’Emma est profondément affectée par les manœuvres de ceux qui la possèdent ou qui la persécutent. La persécution que subit Gabrielle s’objective à ses yeux en modifications significatives de sa vie organique. L’inquiétude enfin, où sont Adrienne et Charles de leur santé physique ou morale, les conduit au seuil des mêmes conceptions délirantes, quand elle ne le leur fait pas franchir. Il est donc tout naturel que nous commencions l’examen des systématisations délirantes par celui des idées de négation ou de transformation organiques ou morales, d’autant qu’il nous permettra de pousser plus avant l’étude du paradoxe affectif et la discussion des théories cénesthésiques et nous apportera des éclaircissements peut-être définitifs sur ces points, dont nous connaissons déjà l’importance.

Rien ne nous est plus familier que la répartition de nos représentations en trois groupes, suivant qu’elles se rattachent à notre moi, à notre corps ou à ce qui est en dehors de notre corps et de notre moi. Oubliant que nous l’avons établie à notre usage, nous croyons qu’elle répond à une condition primordiale de la vie consciente et que la pensée morbide est, au même titre que la nôtre, impuissante à s’y soustraire. Aussi tendons-nous à parler de la dépersonnalisation morale, de la transformation ou de la négation organique, de l’étrangeté du monde extérieur, comme d’autant de cadres rigides, entre lesquels, si modifiées, si irréductibles soient-elles à l’expérience antérieure, les perceptions finissent toujours par se distribuer, puisqu’il nous est a priori inconcevable qu’elles échappent jamais à la discontinuité dont ces cadres sont le symbole. C’est donc de cette distribution naturelle qu’il nous faut partir pour voir si elle convient à toute la réalité morbide.

Les idées de dépersonnalisation morale sont représentées dans nos observations par Charles, Berthe et Fernande. Chez Charles elles s’ébauchent d’abord en impressions déprimantes et en métaphores : il craint de perdre la raison et la conscience de ses actes, il se méfie de lui-même, se sent incapable et aboulique, a peur de se tromper en tout, il est un automate sans énergie et sans courage ; c’est un effondrement intellectuel ; on dirait qu’il n’a plus sa tête. Puis le courant négateur se fait plus violent et plus manifeste : sa mémoire surtout est atteinte ; des événements antérieurs à sa maladie il a gardé le souvenir matériel, mais non l’impression vécue et vivante ; des événements postérieurs il a perdu conscience, il n’est plus sûr de ce qu’il a fait, on l’accuserait d’avoir commis un crime qu’il ne saurait comment s’en défendre. Mais il ne se plaint pas d’avoir perdu son affectivité : sans doute est-il indifférent à tout, mais il ne l’est pas à son état. Et cette indifférence à tout a beau ne guère ressembler à la nôtre ; dans ces conditions, sa tristesse, son désespoir, son anxiété ne nous en paraissent pas moins légitimes.

En revanche, Berthe non seulement a honte de son état, se plaît à se déprécier, se reproche ses défauts de mémoire et ses défaillances intellectuelles, comme autant de fautes et de ridicules, non seulement déclare n’avoir plus ni conversation ni mémoire, avoir perdu la tête, ne l’avoir plus comme avant, toutes expressions indéniables d’idées de négation et de transformation psychiques, mais encore elle n’éprouve plus que de rares élans, il n’est plus rien qui vibre en elle, dénonciation évidente d’une sorte d’anesthésie morale. Dans ces conditions, la honte qu’elle éprouve de son état et surtout la multiplicité de ses manifestations émotives et anxieuses ne laissent pas que d’étonner.

Fernande enfin ne se plaint plus aucunement de ses facultés intellectuelles, qu’elle considère comme intactes : si sa pensée est vide, si elle n’a même plus de cauchemars, s’il est des moments où elle est comme un objet, c’est que son cœur paralysé ne ressent plus les émotions, ne se serre plus dans l’inquiétude, qu’elle est indifférente à tout, incapable de peine et de joie, anesthésiée moralement, dépouillée de toute capacité affective. Mais c’est avec des cris e^ des sanglots qu’elle proclame son indifférence, et tout son habitus, toute sa conduite, son irritabilité continue, ses constants mouvements émotifs jurent avec l’insensibilité qu’elle dénonce.

Ainsi, plus les idées de dépersonnalisation psychique s’accusent et se concentrent, pour ainsi dire, sur la sensibilité morale, plus, entre elles et l’intensité et la persistance des manifestations affectives qui les accompagnent, l’antagonisme s’affirme, au point d’apparaître comme une des caractéristiques essentielles de l’état morbide. Si paradoxale que semble la constatation, on peut poser qu’en règle générale il n’est pas, cliniquement, de dépersonnalisation psychique et d’anesthésie morale sans anxiété concomitante, et cet antagonisme reste un problème pour le malade comme pour le psychopathologue.

De même il n’est pas de dépersonnalisation corporelle, de transformation ou de négation organiques et d’insensibilité physique, sans persistance ou exagération paradoxale de la sensibilité à la douleur.

À la phase prédélirante, chez Adrienne et chez Charles, les dénonciations cénesthésiques et les préoccupations hypocondriaques ne prennent toute leur valeur qu’à la lumière des observations voisines, où, au milieu des mêmes réactions affectives et motrices, dans le même décor morbide, pourrait-on dire, les réactions intellectuelles acquièrent un bien autre développement, et leurs cas ne sauraient donc nous être, pour le moment, d’un grand secours. Encore Charles, au milieu de ses douleurs, de ses battements de cœur, de ses fourmillements, de ses préoccupations gastrointestinales, de ses sensations ou craintes de mort soudaine, des impressions de plaque, de vide et de plomb qu’il dit éprouver à la tête, déclare-t-il se sentir quelquefois comme paralysé, épuisé, vidé, anéanti, n’être enfin plus comme avant. Mais, derrière ses multiples et indescriptibles souffrances, jamais Adrienne ne semble supposer d’autre transformation organique que celle qui résulte naturellement du passage de l’état sain à l’état morbide, et cette manière de voir est, déprimé abord, si normale et si légitime que nous ne songerions pas à avancer que sa façon d’exprimer ses troubles ne répond peut-être pas pleinement à la façon dont ils figurent à sa conscience, si les singularités de sa conduite, l’intensité de ses manifestations anxieuses ne nous avertissaient que les représentations qui les relient doivent probablement, ici comme ailleurs, participer de leurs caractères.

En tout cas, chez ces deux malades, les idées de transformation et de négation organiques, si elles existent, restent embryonnaires. Ce n’est pas à ce stade qu’il nous est, présentement, indispensable de les étudier. Notons, cependant, au passage que cet état d’enveloppement des conceptions délirantes, où elles se laissent seulement deviner et pressentir à l’observation, trouve à nos yeux une sorte d’équivalent dans les sentiments à la fois vagues et forts qui traversent notre conscience et où elle démêle, quand elle s’y arrête, mille possibilités conceptuelles. Pour interpréter de pareils faits, c’est donc à notre expérience affective que nous avons naturellement recours et nous la trouvons ici une première fois mise en œuvre.

Mais venons à Berthe, à Fernande, et à Dorothée, qui vont, de la dépersonnalisation physique et de ses modes, nous offrir un tableau complet.

Dès l’abord nous nous heurtons à un premier paradoxe : ce qui est transformé n’est pas détruit ; ce qui est détruit n’est pas transformé ; idées de transformation, idées de négation semblent donc logiquement s’exclure. En fait, il se réalise entre elles une parfaite continuité de succession et même de simultanéité. Sans doute ne faut-il pas exiger de nos malades qu’ils soient des logiciens accomplis ; il reste cependant ici bien de quoi être surpris.

Berthe se plaint de son affaiblissement général ; elle se sent lourde, elle a le nez bouché, elle n’est plus comme autrefois, elle est un polichinelle, une momie, elle fera un beau sujet anatomique. Tout ceci suppose que, toute changée qu’elle soit, elle existe cependant encore. Mais la voici pour le moins diminuée : elle n’a plus d’élasticité, ses chairs se sont atrophiées. Un pas de plus, et elle n’a plus de force, plus de sang, plus de souffle, elle n’a plus rien du tout.

De même le cœur de Fernande est transformé en caoutchouc, en griffe, en éponge ; elle est raide ; bouche, bras, cou, cœur, cerveau sont comme paralysés ; elle sent en elle des tiraillements de ficelle ; ses mâchoires sont en carton ou en coton ; sa tête est en carton ; elle est devenue une momie, une machine automatique. Puis la poussée négatrice s’accuse : ses fibres nerveuses sont détendues, ses chairs sont flasques, quelque chose s’est rétréci en elle ; sa colonne vertébrale est atrophiée ; ses gencives sont rentrées ; ses paupières lui semblent retomber sur des trous. Et enfin les idées de négation s’affirment : le raisonnement seul lui apprend qu’elle a un corps, elle se sent comme morte, elle n’existe plus. Ainsi, chez Fernande comme chez Berthe, transformation et négation s’énoncent simultanément, se font en quelque sorte concurrence dans l’expression de l’état morbide.

Il en était de même de Dorothée, quand MM. Deny et Camus l’ont observée : après s’être plainte d’avoir la bouche et le visage déplacés, elle a déclaré n’avoir plus de corps ni de figure. Cependant ses négations étaient incomplètes, car elle avait conservé mains, jambes et pieds, et s’accompagnaient de réactions paradoxales, qui impliquaient transformation et non disparition, puisqu’elle gémissait d’être devenue aussi laide, redoutait d’être une horreur et, par comparaison au passé, se traitait de petit nabot. En même temps il semblait qu’à ses yeux son malheur était radicalement consommé : elle regrettait ce qu’elle avait été, déplorait son état, mais ne parlait pas de l’avenir, comme s’il n y en avait plus eu pour elle, toutes manifestations affectives cadrant bien avec des idées de négation. En revanche, quand, à notre tour, nous avons eu occasion de l’observer, une sorte de transposition en masse l’avait fait passer des regrets du passé à l’inquiétude de l’avenir et des idées de négation aux idées de transformation. Sans doute les changements qu’elle avait subis, les obscurités de sa manière de vivre l’auraient entraînée à douter de son existence, mais elle entendait ne plus nier son corps. D’abord pour des raisons logiques et parce qu’elle se rendait compte que ce n’était pas une chose à dire ; ensuite parce que, elle en convenait, les fonctions organiques s’accomplissaient régulièrement chez elle, parce que son sang était aussi beau que jadis, parce qu’enfin elle se sentait bien. Mais cependant elle ne vivait pas comme autrefois et son corps n’était plus ce qu’il était. Il était donc changé ; mais de quel sens était ce changement ? C’est ce qu’il n’est pas facile de déterminer. Il n’était pas dynamique, puisque les organes se comportaient comme auparavant. Était-il matériel ? C’est très douteux. De toutes les parties de son corps, isolément, elle avouait qu’elles n’avaient pas changé : « Ça n’a pas changé, concluait-elle, mais ça a changé tout de même ». Fernande nous déclarait déjà, avec la même clarté, qu’elle était la même personne, sans être, toutefois, à beaucoup près la même. Que transformation et négation coexistent ou se succèdent, nous ne sommes donc guère plus avancés. Le progrès logique qui paraissait avoir conduit Dorothée des idées de négation aux idées de transformation s’est, pour ainsi dire, épuisé à cette besogne : une fois installée dans le changement, la pensée morbide se trouve aux prises avec des contradictions analogues.

Transformés ou disparus, ces corps paradoxaux demeurent étrangement douloureux. Berthe souffre de partout sans répit. Fernande éprouve au cœur de vives douleurs : on le croirait rongé par des chiens ; il fait des bonds terribles, d’où sensations de froid et impressions de mort imminente ; elle a sous l’omoplate gauche un point douloureux, contre lequel toutes les ressources de la thérapeutique se sont montrées impuissantes ; ses souffrances sont horribles, terribles, intolérables. Dorothée connaît encore les maux de tête, le mal de gorge, les crampes, les impatiences musculaires ; elle sent la douleur et souffre même plus qu’autre-fois.

Comment un corps, dont il y aurait tout lieu de nier l’existence, peut-il être ainsi douloureux ? Il ne semble pas que Dorothée se soit posé la question. Elle n’accuse aucune diminution, au contraire, de la sensibilité organique. Ce n’est pas, cependant, qu’elle soit indifférente à la contradiction, puisqu’elle constate que, raisonnablement, dans son état elle ne devrait ni parler, ni manger et qu’elle s’étonne de le pouvoir et qu’elle se reproche de le faire.

Plus conséquentes avec leurs idées de négation. Berthe et Fernande déclarent avoir perdu toute sensibilité. La peau de Berthe est insensible et elle le démontre en se piquant rigoureusement. La sensibilité de Fernande a disparu sous tous ses modes ; au-dehors comme au dedans elle ne sent absolument plus rien ; il est vrai qu’il n’est pas trop aisé de savoir comment l’entendre, puisque, ne se rendant pas compte de la pression, elle sent cependant les couvertures, qui ne lui font plus ni chaud ni froid, comme un poids sur son corps ; mais, à l’en croire, son tube digestif est un canal dans lequel elle ne sent plus rien passer, elle ne perçoit plus l’expulsion dans matières fécales, elle ne se sent plus rien à l’intérieur ; d’un mot elle n’éprouve plus aucune douleur organique. Comment dans ces conditions peut-elle souffrir terriblement ? Elle s’essaye souvent à l’expliquer, quand elle ne se contente pas d’affirmer, à la fois, son insensibilité et sa souffrance, déclarant souffrir atrocement, mais ne pas savoir si elle a mal à la tête, car il faudrait alors qu’elle sentît qu’elle en a une, ou quand elle ne va pas même jusqu’à justifier l’une par l’autre : « Lorsque je parle de mon anesthésie complète, surtout intérieure, vous supposez que c’est une idée de mon cerveau qui me dicte tout cela ; cependant il n’en est rien ; les souffrances que j’éprouve, sans être insurmontables, me donnent des idées de suicide, sont intolérables ».

Ainsi, de quelque côté que nous regardions, nous ne pouvons sortir de la contradiction ni du paradoxe. Tantôt il nous faut constater, comme chez Dorothée, qu’un corps inexistant reste à la fois sensible et douloureux ; tantôt il nous faut admettre, comme chez Berthe et Fernande, que, inexistant et en même temps insensible, ce qui satisfait de prime abord à nos exigences logiques, il n’en est pas moins resté capable de douleur. Et la contradiction est peut-être plus éclatante sous la seconde forme que sous la première, car, aux dénégations des malades, s’opposent non plus seulement ce qu’ils disent par ailleurs de leurs souffrances, mais les manifestations objectives d’angoisse physique dont nous sommes les témoins déconcertés. Consolons-nous en pensant que notre logique et notre raisonne sont pas au bout de leurs peines.

En effet dépersonnalisation psychique et négation corporelle, insensibilité affective et organique, douleur physique et morale se pénètrent réciproquement de la plus étrange manière.

Et ce bloc se grossit encore de l’étrangeté du monde extérieur. Tantôt ce dernier symptôme reste à l’état fruste, comme chez Adrienne et chez Dorothée. Adrienne a l’impression d’un brouillard devant les yeux, déclare sa vue affaiblie et prétend ne plus pouvoir fixer la lumière, mais, ici comme ailleurs, elle ne conclut pas. Dorothée ne se plaint pas de ses organes des sens, le monde extérieur n’a pas changé pour elle, cependant elle voit son propre corps moins beau et moins grand qu’autrefois, modifié d’inexprimable façon. Chez Fernande le trouble reste, pourrait-on dire, à la phase subjective ; elle ne voit plus comme autrefois, quelquefois elle voit tout noir, elle a peur de devenir aveugle ; elle se reconnaît dans un miroir, mais elle se trouve bien changée ; ce qu’elle mâche, enfin, lui donne l’impression d’être de la laine. Mais chez Berthe et chez Charles l’étrangeté du monde extérieur devient manifeste : la voix de Berthe a changé, sa vue a baissé, elle ne voit plus comme autrefois, le ciel, la fumée des cheminées ne lui procurent plus la même impression, son acuité auditive a diminué, le son des cloches est devenu plus sourd, le chant des oiseaux, les sifflets de chemin de fer ont changé. Pour Charles êtres, choses, voix ont changé, ne donnent plus la même impression et ne sont plus comme autrefois.

De ces différentes orientations délirantes la coexistence est comme de règle et se constate, enfin décompté, même dans les cas en apparence les plus défavorables. MM. Deny et Camus considèrent, par exemple, que le délire de Dorothée est exclusivement un délire de négation organique, et, cliniquement, ils ont raison, tant ce délire a pris d’extension. Mais cependant nous avons déjà vu qu’un objet toutefois du monde extérieur, son corps, apparaît comme changé à ses yeux et, d’autre part, si, loin de se plaindre de sa sensibilité et de son intelligence, elle s’enorgueillit au contraire de ses facultés mentales, le plaisir qu’elle éprouve à la lecture des romans n’en a pas moins diminué, elle n’en avoue pas moins ne plus connaître les joies d’autrefois, et se trouver quelquefois dans l’impossibilité de prier : autant d’indices que sa personnalité morale n’est pas absolument indemne.

Du reste, chez elle, un autre thème morbide s’est largement développé, dont nous ne trouvons ailleurs que de sommaires indications, et dont la présence démontre les virtualités délirantes dont sont riches les malades que nous étudions, alors même qu’ils ne les réalisent pas.

Dans le sentiment d’une éternité, le séparant du passé et de l’avenir immédiats, qu’éprouve Charles, c’est tout juste si les idées mélancoliques d’immortalité se peuvent reconnaître. De même, si, dans son état de dépersonnalisation morale et physique, Fernande a la sensation d être morte et déclare : « Tout est mort en moi, rien n’existe », elle n’y insiste pas et il serait hasardeux de dire qu’elle a la conviction délirante d’être, morte.

Cependant nous tenons ici comme deux ébauches d’idées sur lesquelles Dorothée va complaisamment appuyer. Tant qu’elle croyait n’avoir plus de corps, elle a eu l’idée, à la fois, d’être morte et de ne pas mourir comme tout le monde ; puisqu’elle n’avait plus de corps et qu’elle était morte, il fallait la brûler. Une fois son corps transformé, elle ne se croit plus faite de la manière dont on meurt et s’imagine être immortelle. Elle justifie encore par là son désir antérieur d’être mise en terre ou brûlée, mais alors idées de mort et d’immortalité auraient été contemporaines. D’autre part, elle est convaincue que le feu qui aurait pu anéantir son corps détruit, ne pourrait plus rien sur son corps transformé ; et enfin cette immortelle déclare : « C’est drôle que je vive ». Ainsi que de contradictions réalisées et vécues dans la pensée de la malade : elle est morte et immortelle, elle est immortelle et elle n’existe pas, elle cherche à anéantir le néant, un corps transformé est plus réfractaire à la destruction qu’un corps anéanti. Cette poussée délirante, en portant ses fruits conceptuels, ajoute donc encore de nouvelles impossibilités logiques à la masse de données inintelligibles qui s’est constituée sous nos yeux.

Et ces données, en se combinant, deviennent plus inintelligibles encore : elles forment des sortes de blocs où nous ne savons où nous prendre, tant l’ordre conceptuel a de peine à s’y insinuer. Les distinctions qui nous sont le plus familières se trouvent pratiquement méconnues.

C’est ainsi que Fernande s’indigne d’être considérée comme une nerveuse, une mentale : en fait sa maladie est organique, car sa nosophobie est devenue organique et incurable, car sont atteints chez elle les nerfs « qui font qu’on a du cœur ». Ainsi son inémotivité tient à des causes physiques. Mais en même temps son anesthésie organique se justifie par son anesthésie affective : quand on la pique, si elle dit ne pas sentir la piqûre, ce n’est pas qu’elle ne la sente pas, c’est qu’elle n’éprouve plus d’émotion en la sentant. Aussi les deux insensibilités s’expriment-elles concurremment : elle ne sent plus ni émotion ni rien, et, pour illustrer son indifférence totale, elle invoque son indifférence au froid ; là-dessus elle refuse de se lever, trouvant ainsi le moyen de témoigner, au même instant, non seulement de sa double anesthésie, mais encore de sa souffrance physique et de son inquiétude morale. Dans ces conditions nous ne nous étonnerons plus si l’impression d’être une chose, qu’elle dénonce à plusieurs reprises, répond indifféremment à un état physique ou à un étal moral, quand elle ne les traduit pas simultanément l’un et l’autre.

L’anesthésique Berthe souffre surtout de son cerveau, qui pense malgré elle : parlerons-nous ici de douleur physique, ou de douleur morale, d’atteinte mentale ou d’atteinte organique ? Ne faut-il pas plutôt concevoir quelque chose qui les englobe toutes à la fois ? Ses yeux n’ont pas changé, dit-elle, quoique, par ailleurs, elle déclare n’être physiquement plus rien du tout, et cependant elle ne voit plus comme autrefois, elle n’a plus la même fixité du regard ; mais si elle n’a plus cette même fixité, c’est donc que ses yeux ont au moins changé d’expression et il se trouve qu’ils ont aussi changé dans leur activité sensorielle, puisque les choses, à l’en croire, ne lui sont plus ce qu’elles étaient. Le changement diffuse, pour ainsi dire, le long de la chaîne qui va du moi à l’objet en passant par l’appareil visuel, sans que nous soyons capables de le localiser en l’un des anneaux qui en constituent pour nous la réalité discrète.

Cette implexité des conceptions délirantes se fait plus évidente encore chez Charles ; sa transformation physique lui est particulièrement sensible à la tête, qui n’est plus comme avant, au cerveau, qui est obstrué, déplacé, comme s’il n’existait plus. Mais il paraît évident que, pour une part, les mots tête et cerveau sont employés ici métaphoriquement, dans le sens de pensée, ou que, tout au moins, les deux sens ne sont pas aussi distincts que pour nous. De même l’étrangeté du monde extérieur ne tient, pas chez lui, en réalité, aux changements que les choses auraient subis, mais à son propre changement. En fait rien n’est bizarre ; mais il ne se sert plus des choses comme autrefois, il n’y met plus le même courage, la même énergie ; il ne se sent plus dans son élément, il est comme un poisson à demi sorti de l’eau, un homme à demi enlisé. Aussi le changement est-il d’autant plus sensible dans les objets qu’ils sont plus rapprochés et plus familiers, c’est-à-dire plus utilisables. À la limite, l’étrangeté du monde extérieur n’est plus qu’une expression nouvelle de la dépersonnalisation morale, qui déborde sur les êtres et sur les choses et envahit tout le domaine de la perception interne et externe : pour Charles c’est tout un que de dire que tout est drôle, changé, bizarre, ou de déclarer qu’il ne se sent plus vivre comme autrefois.

Peut-être sommes-nous maintenant en état d’apprécier à leur juste valeur certaines déclarations de nos malades, telles que celles de Berthe : « Je n’ai plus de goût à rien ; je suis dégoûtée de moi-même ; je suis sale ; je voudrais changer de linge parce que je suis sale », – « Ce n’est plus mon âme, ce n’est plus mon corps, ce n’est plus moi, ce ne sont plus mes yeux ni mes oreilles » ; ou de Charles : c’est quelquefois dans sa tête comme une bataille, comme si on la triturait avec un clou, comme si on mêlait ses pensées ; il n’a plus de force dans la tête, il lui semble n’y plus rien avoir, ni idée, ni goût ; il est très affecté dans les endroits sombres, comme si on lui passait quelque chose dans la tête ; quand il se voit lui-même, c’est comme tout le reste, ce n’est plus lui, il était vif et alerte, sa voix a changé, on croirait que ce n’est plus lui ; cela tient à la vue, mais surtout à la sensation dans la tête, il n’est plus lui-même, c’est mort, c’est la nuit complète. Sans doute est-il toujours loisible de s’armer de nos cadres et de nos groupes conceptuels et d’y répartir, une à une, les affirmations morbides, imputant celle-ci à la dépersonnalisation morale, celle-là à la négation organique et cette autre à l’étrangeté du monde extérieur. Mais, outre que, comme nous l’avons vu, certaines de ces affirmations, même isolées, étant pour le moins amphibologiques, il serait nécessaire de les fragmenter elles-mêmes pour opérer de la sorte, qui ne voit que c’est une bien étrange manière de comprendre un discours continu que de négliger précisément sa continuité et de se comporter à l’égard d’un ensemble d’idées comme si précisément elles ne formaient pas un ensemble ? Semblable analyse atténue évidemment ou efface le caractère syncrétique de la pensée morbide, mais, si le problème s’évanouit, il n’est pas résolu pour cela.

Ne prétendons donc pas réduire à notre mesure ce qui s’y trouve naturellement irréductible et acceptons le problème tel qu’il se pose. Les complexus délirants que nous venons d’analyser diffèrent doublement de la pensée normale. Ils s’accommodent, d’abord, de contradictions internes et externes que les malades font mieux encore que de penser, puisqu’ils les vivent. Us témoignent, en outre, d’une singulière complaisance à réaliser, entre des objets et des concepts distincts, une continuité déconcertante pour nous et à admettre, par conséquent, entre les expressions discursives les plus différentes et les plus hétérogènes une synonymie pratique, dont la supposition seule constitue déjà pour notre conscience une difficulté insurmontable. Toute solution qui ne rendra pas compte de ces caractères et qui n’expliquera pas comment et pourquoi, dans tout le détail de son développement, la pensée morbide diffère de la nôtre, sera donc manifestement incomplète.

Dans ces conditions il est bien évident que nous ne saurions adopter les théories physiologiques qui ont été soutenues de la dépersonnalisation morale et physique et de l’étrangeté du monde extérieur. Toutes supposent, en effet, que, le trouble physiologique initial une fois donné, le malade en déroule les conséquences logiquement nécessaires et aboutit, le cas échéant, aux affirmations délirantes par une voie qui, dans les mêmes circonstances, se serait également offerte à notre pensée. Elles distinguent donc, parmi les énonciations des malades, entre celles qui n’ont de délirant que l’apparence, puisqu’ils se contentent d y traduire ce qu’ils éprouvent et que nous en ferions autant à leur place, et celles, franchement délirantes, qui sont des déductions intempestives peut-être, mais régulières, des précédentes. Le problème, tel que nous l’avons posé leur échappe donc, pour ainsi dire, entièrement. Mais nous avons encore d’autres voies pour démontrer leur insuffisance.

Nul ne songe à nier, et nous moins que personne, le rôle et l’importance des sensations cénesthésiques de tout ordre dans la conscience du moi et du corps, dans la genèse des émotions et jusque dans la perception extérieure. Cependant on nous accordera, peut-être, que la manière dont elles sont est plus claire que celles dont elles agissent, et que les hypothèses, à cet égard, commencent presque avec la constatation de leur existence. Peut-être donc y a-t-il déjà de l’imprudence à les manier comme si elles étaient tout à fait connues et à décréter des effets de leur disparition ou de leur modification. Écartons pour le moment ces scrupules et considérons les théories cénesthésiques. Sur la foi des malades elles admettent qu’ils ont en effet perdu toute émotivité et toute personnalité morale, toute conscience du corps ou tout sentiment des réalités extérieures : de là elles concluent à la disparition ou à une perturbation, si profonde qu’elle équivaut à une disparition, des sensations ou des images cénesthésiques, où elles voient les conditions de ces diverses modalités conscientes. Si la cénesthésie, viscérale29 ou cérébrale 30, suivant les doctrines, est atteinte, plus d’émotivité, partant plus de personnalité morale ; si la cénesthésie organique31 est touchée dans son ensemble, plus de conscience du corps ; si, enfin, des impressions sensorielles se trouvent distraits les concomitants myopsychiques qui les rattachent à l’ensemble du réel32, intervient l’étrangeté du monde extérieur.

Tout d’abord une première difficulté saute aux yeux. Chez nos malades et leurs congénères, d’une manière générale, aucun trouble de la sensibilité superficielle ou profonde n’est objectivement décelable. Dans des cas, au contraire, où la sensibilité, sous tous ses modes, est profondément troublée, où l’existence de perturbations cénesthésiques est absolument indiscutable, comme chez les tabétiques, les désordres mentaux, dont nous discutons la genèse, constituent l’exception. À défaut de statistiques l’expérience des cliniciens est là pour en témoigner ; l’ataxique qui perd ses jambes dans son lit ne les croit pas pour cela transformées ou anéanties. Ce serait donc quand les modifications des sensations cénesthésiques sont le plus insaisissables qu’elles entraîneraient leurs plus formidables conséquences : il est, bien évidemment, assez malaisé de l’admettre.

Faute de preuves objectives indéniables, pour affirmer les troubles cénesthésiques, les théories physiologiques se fondent essentiellement sur certaines des déclarations des malades, qu’elles isolent plus ou moins arbitrairement de l’ensemble morbide : fondement à plus d’un égard ruineux.

En effet, pour ce qui est de l’étrangeté du monde extérieur, nous avons vu que, chez Charles, celui de nos malades qui présentait le plus nettement ce symptôme, la perception n’était pas en réalité en jeu, et que le trouble qu’il accusait n’était qu’une autre expression de son aboulie et de son atonie morales. Il serait donc bien imprudent d’en conclure que le mécanisme de la perception, en sa partie cénesthésique et myopsychique, se trouvait chez lui touché.

D’autre part l’insensibilité, l’inémotivité, que dénoncent les malades, se heurtent aux manifestations les plus flagrantes d’affectivité : les pleurs, les lamentations de Berthe et de Fernande, les révoltes de Fernande contre les injustices, ses emportements, ses intentions de vengeance cadrent bien mal avec leur anesthésie physique et morale. Mais encore pourrait-on dire que ces données objectives ne sont pas d’une très grande signification, parce qu’elles peuvent être des manifestations inémotives33, conceptuelles ou motrices, derrière lesquelles le corps affectif des sensations viscérales fait défaut. Reste alors que Berthe et Fernande ne cessent de déplorer l’intensité de leurs souffrances physiques et morales et qu’il n’y a aucune raison de les en croire plutôt quand elles les nient que quand elles les affirment, d’autant que, trop souvent, leur insensibilité se contredit en s’exprimant : Fernande, qui ne sent plus la pesanteur, sent en même temps ses couvertures comme un poids sur son corps. Enfin, à la limite, Dorothée n’accuse aucune insensibilité physique, aucune inémotivité, aucun trouble discret, par conséquent, des sensations viscérales et elle n’en nie pas moins l’existence de son corps. Dans ces conditions, pour respecter en même temps les données du problème et celles des théories physiologiques, il faudrait admettre à la fois la conservation des sensations viscérales, pour expliquer la persistance des émotions, et leur disparition, pour justifier la dépersonnalisation physique ou morale.

D’ailleurs il semble plus aisé que légitime de découper la cénesthésie en provinces indépendantes. Les sensations myopsychiques, qui pour certains joueraient un rôle essentiel dans la perception extérieure, forment dans l’ensemble des sensations organiques un groupe trop imposant pour que leur inhibition ou leur disparition n’entame pas du même coup la conscience du corps, et, la conscience du corps en général une fois atteinte, on ne voit pas comment, dans le bouleversement des sensations viscérales (ou même cérébrales, pour adopter les théories les plus parcimonieuses), la conscience du moi moral demeurerait intacte. Et, inversement, il serait loisible de montrer que la cénesthésie, modifiée au point d’ébranler la conscience du moi, devrait simultanément mettre à mal conscience du corps et perception extérieure. Ainsi la théorie cénesthésique suppose, implicitement, entre les trois ordres de symptômes un parallélisme logique que contredit l’observation.

Certes celle-ci nous montre les trois troubles partout coexistants, mais en des proportions toujours originales et capricieuses : témoin Dorothée, chez laquelle, à côté de la flagrante négation organique, dépersonnalisation morale et étrangeté du monde extérieur sont à ce point effacées qu’elles passeraient inaperçues si l’on n’y regardait de très près. Et, chez elle comme chez Fernande, comment faut-il concevoir que les sensations myopsychiques reconnaissent, pour ainsi dire, les images visuelles du corps propre et n’entrent pas en combinaison avec celles-là seules, puisque, de tous les objets sensibles à la vue, c’est exclusivement leur corps qui leur paraît changé ? Même en admettant leur point de départ et leur principe, les théories cénesthésiques ne rejoignent donc pas la réalité clinique qu’elles prétendent expliquer.

Nous sommes ainsi amenés à reconnaître la nécessité de chercher ailleurs la solution du problème qui nous occupe. Au reste toute cette physiologie ne doit ni nous faire illusion ni nous intimider. Elle n’a de physiologique que l’apparence. Elle prête à l’hypothèse toute psychologique du bien-fondé de certaines des déclarations des malades et de la logique des déductions qu’ils en tirent, l’autorité et l’éclat d’apparentes précisions anatomo-physiologiques, dont les postulats psychologiques constituent en fait l’unique démonstration. Des centres dont on ne peut dire où ils sont situés, des voies de conduction dont on ne peut décrire le trajet, ne relèvent pas de la connaissance objective de la constitution et du fonctionnement du cerveau.

Donc, sans nous embarrasser d’une anatomo-physiologie prématurée, il nous faudra aborder le problème psychologique dans toute la complexité que nous lui avons définie, et cette complexité ne s’arrête pas aux délires de dépersonnalisation et d’étrangeté du monde extérieur que nous avons étudiés, elle s’étend, nous allons le voir, aux autres systèmes délirants dont nos observations fournissent des exemples.

Du reste le délire de possession, tel qu’il se présente chez Emma, offre avec le délire de négation de nombreuses affinités, dont son observation n’est pas seule à témoigner. En effet la langue d’Adrienne ne lui obéit pas toujours, il lui est quelquefois impossible de prononcer des mots quelle pense, mais, encore une fois, elle ne conclut pas et n’aboutit pas aux énonciations délirantes. Berthe se dit en lutte avec son cerveau, elle sent deux cerveaux dans sa tête, il est de ses pensées qui ne lui appartiennent pas, elle est donc sur la voie des idées de possession et de dédoublement. De même Charles n’est plus maître de son cerveau, il sent deux personnes en lui, il est envoûté, il soupçonne sa maîtresse d’agir mystérieusement sur lui ; enfin il est quelquefois impossible à Dorothée de prier. Mais dans le premier de ces cas la poussée délirante de négation et celle de possession sont demeurées également embryonnaires ; dans les trois autres la poussée de possession a cédé nettement le pas à la poussée de négation.

Chez Emma, au contraire, par un processus inverse, ce sont les idées de transformation et de négation qui se sont trouvées avorter. Il semble d’abord qu’elle hésite sur la direction dans laquelle elle doit délirer. Certaines des métaphores par lesquelles elle exprime ses douleurs et ses malaises généralisés, paraissent nous orienter vers les idées de négation organique : c’est ainsi que son corps se disloque, sa tête s’en va, ses yeux se retirent, son corps et son cerveau sont vidés. Ces ébauches de négation se matérialisent encore en un certain degré d’anesthésie : les piqûres lui paraissent plus « mornes » à gauche. Mais en ce sens Emma ne va pas plus loin. D’autres métaphores, en revanche, nous acheminent vers les idées de possession : elle a mal au dos comme un soldat qui porte le sac, elle est, pour ainsi dire, chargée de quelqu’un ; et, en cette nouvelle direction, la poussée délirante porte tous ses fruits.

Mais ces idées de possession ne parviennent pas à se délimiter logiquement. Sans doute la possession est surtout physique, mais encore, au moins une fois, est-elle dénoncée comme psychique. Et cette possession physique hésite à se définir en termes statiques ou en termes dynamiques, avant de s’affirmer comme essentiellement fonctionnelle : tantôt Emma se plaint de n’avoir plus son nez, son front, sa tête, son cou, sa nuque à soi, et il faut bien reconnaître ici un délire de possession organique, tantôt elle se dit gênée dans ses mouvements, déclare avoir perdu sa facilité de travail, sa respiration à soi, ne plus posséder sa marche à elle, et c’est bien maintenant de possession fonctionnelle qu’il s’agit, et c’est, en fin de compte, cette forme de possession qui finit par l’emporter sur les autres. La possession ainsi définie ne se limite pas à Emma seule, mais s’étend par instants à sa famille et surtout à son mari. Enfin, si d’autres la possèdent, il semble bien qu’elle ait quelquefois l’idée de les posséder de son côté et d’agir sur eux, comme ils agissent sur elle, mais cette sorte d’idée de grandeur et de puissance n’est qu’un éclair dans son délire. Le groupe de ceux qui la possèdent ne se constituent pas non plus avec une irréprochable clarté : sans doute il est composé essentiellement des personnes avec qui elle a vécu, de ses patronnes, mais son beau-frère se trouve en faire également partie et, pour une fois qu’elle énonce une idée de possession psychique, c’est à son oncle qu’elle s’en prend : « Ce n’est pas mon esprit qui est dans ma tête, c’est celui de mon oncle ».

Ainsi, dans le cas d’Emma comme dans les précédents, les idées délirantes se répartissent malaisément dans les cadres logiques que nous avons constitués à leur usage, et établissent une sorte de continuité entre des points de vue que nous aimons à distinguer afin de penser clairement. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si nous rencontrons également ici de ces déclarations où la pensée morbide fait, pour ainsi dire, bloc des diverses orientations délirantes que nous nous évertuons à discerner en elle, ne se révèle pas ceci ou cela, sauf à une analyse arbitraire, mais, en fait, se réalise, dans l’intime et indéfectible union de ceci et de cela. Emma, par exemple, déclare ne plus avoir ses yeux à soi : ils se retirent, sont pourris, ont été brûlés par l’électricité, ils ne voient plus comme avant ; auparavant ils étaient grands, brillants, limpides ; son patron D… lui en a fait un jour compliment devant sa femme dont la jalousie a été ainsi excitée ; depuis Emma ne voit plus avec ses yeux, mais avec ceux de Mme D… Libre à nous, encore ici, de parler successivement de possession organique, de transformation et de négation organiques, de transformation du monde extérieur, enfin de possession fonctionnelle, mais à condition de ne pas oublier que cet émiettement des énonciations de la malade en fait disparaître le caractère essentiel, cette déconcertante continuité, dont il importera avant tout de rendre compte.

Emma nous met en outre en présence d’un phénomène nouveau : avec ses idées de possession fait corps un délire de persécution nettement développé. Les modifications conceptuelles opèrent donc chez elle en une double direction. Mais il est aussi évident que les deux délires ont une origine commune et sont en continuité vivante, qu’il est impossible de saisir entre eux une continuité logique. Tous deux naissent, en effet, concurremment d’un concept particulier à la malade, sur les caractères originaux duquel nous aurons à revenir, le concept de gêne physico-morale, et, de ce point de vue, la distinction que nous établissons entre eux est plus commode que réelle, puisque ce concept, en accompagnant leur développement discursif, les rejoint continuellement. Mais arrivés à leur terme, ils sont logiquement en pleine discordance : les patrons qui sont classés de beaucoup au premier rang de ceux qui possèdent Emma, ne viennent parmi ses persécuteurs que bien après la famille de son mari, son beau-frère et son mari lui-même. À l’égard de ce dernier l’antagonisme des deux délires va jusqu’au paradoxe : de victime dans l’un, en effet, il passe persécuteur dans l’autre. Quand les deux poussées délirantes se rejoignent, c est donc pour aboutir à un désastre logique : la cohérence du système, évidente, pour ainsi dire, à nos yeux dans l’unité et la convergence des manifestations affectivo-motrices, ne tient donc pas, au contraire, aux ingéniosités dialectiques du développement discursif ; elle est plus profondément située, au sein même de la poussée morbide qui pénètre les deux délires, comme l’identité de l’arbre tient non à la multiplicité capricieuse de ses rameaux, mais à la permanence de la sève qui les parcourt.

L’association délirante semble se faire plus logique chez Fernande, quand, à ses idées de transformation et de négation organiques et morales, se joignent des idées de persécution contre le docteur B.. Sans doute pourrait-on exciper, pour atténuer la portée de cette constatation, des manifestes tendances mythomaniaques de la malade, mais point n’est besoin, en fait, de cette hypothèse, pour ramener cette cohérence logique à de plus modestes proportions. À prendre les idées de persécution en elles-mêmes, leur unité tient moins à la concordance des allégations souvent inconciliables ou contradictoires, sur lesquelles elles se fondent, qu’à l’hostilité et à la haine systématiques qui y trouvent leur expression, et donc cette unité est plus affective que logique. À considérer, d’autre part, ces mêmes idées dans leurs relations avec le délire de dépersonnalisation physique et psychique, il ne laisse pas que d’être surprenant de constater que l’effet précède la cause et que Fernande était déjà malade avant le séjour à la clinique B., qui, d’après elle, aurait consommé son malheur. Enfin il n’est pas inutile dénoter que les deux délires s’expriment rarement en concurrence : tantôt Fernande est toute à son hypocondrie morale ou physique, tantôt toute à ses idées de persécution. Malgré leur continuité logique les deux délires semblent donc vivre de leur vie propre, évoluer indépendamment l’un de l’autre, obéir, chacun pour sa part, à un rythme original et traduire ainsi alternativement deux faces de la pensée morbide plutôt que d’en matérialiser l’unité.

De ces deux termes, possession ou dépersonnalisation et persécution, que nous venons devoir se poser avec une netteté sensiblement égale, l’un peut disparaître, ou à peu près, devant l’autre et, comme chez Gabrielle, par exemple, les idées de possession s’enrober, pour ainsi dire, dans les idées de persécution. Du sorcier que fut son premier mari elle parle avant tout comme d’un persécuteur, mais certaines des expressions qu’elle emploie donnent à penser qu’au moins occasionnellement elle se croit possédée par lui, comme lorsqu’elle dit que le sorcier est son maître, et du reste la manière dont la persécution s’est réalisée, en une grossesse monstrueuse, constitue bien une sorte de possession physiologique. La possession, a pour ainsi dire, perdu son individualité et n’est plus que le modus operandi de la persécution. Il semblerait donc que le délire, réduit au thème de persécution, dût réaliser un modèle d’organisation logique, d’autant que, comme nous l’avons vu, Gabrielle est loin d’être débile. Il n’en est rien cependant. On ne peut pénétrer les raisons de la conviction invincible où est la malade d’avoir à accoucher incessamment de trois jumeaux. Les troubles cénesthésiques qu’elle accuse seraient sans signification, si leur interprétation ne les avait pour ainsi dire précédés, puisqu’ils sont sans rapports avec les symptômes d’une grossesse ordinaire, puisque son fardeau est invisible et sa grossesse surnaturelle, immatérielle. Elle se fonde pour justifier sa certitude sur une malédiction de son premier mari, mais, de cette malédiction, elle ne peut ni administrer la preuve ni surtout donner les motifs, et elle aboutit, à cet égard, à de véritables non-sens logiques : « Il m’a jeté un sort, en mourant, car il a dû être maudit par sa mère qui l’avait eu à cinquante-deux ans ». Il est impossible de comprendre pourquoi sa grossesse et son accouchement, dont toute sa famille et elle-même sont également innocentes, seront des malheurs irréparables, entraîneront la perte de tous les siens et provoqueront même un désastre universel. En fait, à ce faisceau d affirmations prodigieuses il n’est d’autre lien, comme en témoigne le dernier terme du délire, que la nécessité où se sent Gabrielle de justifier à ses propres yeux les éclats de son anxiété et de son angoisse. Au lieu de la cohérence logique sur laquelle nous comptions, c’est à la constatation d’une unité extra-logique et manifestement affective que nos recherches nous conduisent.

Voilà donc des systématisations délirantes dont la constitution logique soulève mille difficultés et qui n’offrent pas, non plus, la simplicité dialectique à laquelle nous nous attendions. Ce dernier point trouvera confirmation nouvelle, si nous tenons compte, chez nos malades, de toutes les intentions délirantes qu’ils n’ont pas menées à terme. À toutes les ébauches de délire dont Adrienne est déjà riche, vient s’ajouter avec des hallucinations injurieuses l’esquisse d’idées de persécution. Chez Berthe avortent des idées de culpabilité et de grandeur, comme de persécution et de possession. Charles s’arrête au seuil du délire de culpabilité, mais va plus avant dans la voie de la possession et de la persécution. Dorothée accuse, au moins une fois, un de ses interlocuteurs de lui avoir pris son corps, ébauche des idées de grandeur, croit que Dieu exauce ses prières, se considère comme une sorte de Job femelle et d’élue à rebours, rapproche l’état de son corps de celui des corps glorieux. Le délire de possession et de persécution d’Emma, outre les idées de négation, affleure les idées de transformation du monde extérieur, d influence réciproque et de grandeur. Fernande, avant d’avoir choisi le docteur B. pour persécuteur, et même depuis, s’en prend quelquefois a son premier ami, à ses parents et surtout à sa mère ; en toutes occasions elle manifeste des tendances revendicatrices. Gabrielle enfin tantôt esquisse des idées de culpabilité, tantôt proclame son innocence et celle de sa famille ; la haute idée qu’elle a d’elle-même l’incline à se comparer à la Vierge et à tendre aux idées de grandeur ; il lui arrive aussi d’accuser les médecins de la persécuter. Un certain polymorphisme est donc pour ainsi dire de règle dans les cas que nous avons rassemblés et les étiquettes nosographiques dont l’emploi nous est familier ne sauraient définir semblables systématisations délirantes : par quelque point elles déborderont toujours les cadres que nous leur aurons ainsi fixés.

Ainsi deux traits essentiels marquent les réactions intellectuelles de nos malades, considérées dans leur ensemble : un défaut d’organisation logique, tel qu’il est impossible de voir dans les formations délirantes des démarches méthodiques de la pensée discursive, et un polymorphisme, une multiplicité des orientations morbides, qui comporte tous les degrés, de la simple velléité au plein épanouissement, mais qui, en tout cas, déconcerte notre besoin de définitions. Les systématisations délirantes de nos malades échappent donc à notre logique.

Cependant leur cohérence et leur unité sont évidentes, mais elles sont d’un autre ordre : ce ne sont pas systématisations logiques, ce sont systématisations vivantes et vécues. Comment dès lors les concevoir ? Il semble que, chez nos malades, un mouvement global ait emporté la pensée morbide dans toutes les directions discursives, et plus d’une observation garde les traces d’une sorte de phase d’indistinction initiale, où les conceptions délirantes les plus diverses coexistent à l’état embryonnaire, en attendant d’avorter ou de donner quelques rameaux ou de s’épanouir enfin en délires proprement dits. C’est que, sous l’influence de circonstances difficilement déterminables encore, un choix se fait entre les diverses orientations délirantes, dont certaines acquièrent le privilège de concentrer à peu près uniquement sur elles l’effort de la poussée morbide. Dès lors, en ces directions privilégiées, les nécessités de l’expression discursive aidant, le développement de la pensée morbide va s’individualisant et s’écartant de la continuité initiale. Entre les différents thèmes délirants et dans leur propre sein les contradictions s’installent et se multiplient, sans se laisser apercevoir du malade ou sans l’arrêter dans son activité paradoxale, tant l’évidence du point de départ et de l’attitude mentale, dont tout le processus pathologique est issu, fait contre-poids aux difficultés que soulève leur déploiement conceptuel. L’unité, la cohérence, la systématisation délirantes, suspectes donc dans le détail, se révèlent et s’affirment dans l’ensemble.

Une telle organisation de l’activité psychique nous serait inconcevable sans l’expérience que nous avons de la puissance coordinatrice des mouvements affectifs, qui, pénétrant la masse de nos états de conscience, y introduisent, en dépit de mille discordances, une unité originale, dont la logique s’épuise vainement à fournir les équivalents déductifs. Ainsi la cohérence de la poussée morbide, égrenée en formations délirantes contradictoires, s’exprime à nos yeux en la persistance d’une même attitude sentimentale, marquant et signant de son identité vivante une série de réactions psychiques logiquement inconciliables.

La théorie affective des délires systématisés a donc quelque chose de fondé, et, faute de pouvoir les interpréter comme des processus d’organisation logique, force nous est bien d’invoquer cet autre type d’organisation psychique, dont les observations démontrent qu’ils se rapprochent à tant d’égards. Le rôle de l’anxiété dans la genèse des conceptions morbides de Gabrielle est si évident que c/est pour les cas de ce genre qu’a été inventée l’expression d’anxiété délirante. Pour résumer sa situation, Emma ne trouve rien de mieux à dire, sinon qu’elle est fatigante et humiliante : de l’échafaudage inouï de ses constructions délirantes l’essentiel est donc, à ses yeux, le retentissement affectif. Dorothée en revient toujours à l’inquiétude où elle se trouve de sa façon de vivre, en laquelle elle voit la meilleure preuve des transformations physiques qu’elle dénonce. Le délire de Fernande a beau s’élargir sans mesure, il ne sort jamais d’un cercle, dont l’angoisse et l’anxiété cardiaques sont le centre. Quand elle s’essaye à définir l’anesthésie douloureuse et l’inaffectivité désespérée, dont elle fait l’extraordinaire et atroce expérience, c’est dans l’ordre affectif qu’en fin de compte elle cherche un cadre qui convienne à ses états : pour concilier ses déclarations contradictoires et expliquer pourquoi elle souffre, sans cependant rien éprouver, c’est au concept d’horrible, qui semble, à ses yeux, prendre une valeur particulière et constituer une catégorie nouvelle, irréductible à toute autre, qu’à plusieurs reprises elle fait appel. Cette dernière constatation est capitale, car elle donne beaucoup à penser sur la nature des états affectifs qui sont à l’origine des délires systématisés. S’ils étaient en effet calqués sur les nôtres, les malades ne s’épuiseraient pas en vains efforts, pour en fixer le véritable caractère et les réaliser intellectuellement en conceptions délirantes.

Une fois admis le caractère extra-logique ou affectif des conceptions délirantes, reste à savoir jusqu’à quel point cette affectivité morbide, riche de tant de conséquences paradoxales, est comparable à la nôtre, et le défaut des théories affectives est de s’être arrêtées, le plus souvent, à comparer le malade délirant et l’individu passionné, sans se demander précisément si les caractères communs que nous leur reconnaissons n’étaient pas uniquement négatifs, et, par conséquent, de n’avoir pas semblé même entrevoir la difficulté que nous soulevons. D’un mot, pour tout résumer, quand nous essayons de comprendre les formations délirantes à l’aide de notre expérience intellectuelle, nous voyons bien que c’est à notre expérience affective qu’il nous vaudrait mieux avoir recours. Mais, quand nous prétendons utiliser à cet effet notre expérience affective, nous sentons qu’elle n’y suffirait pas non plus à elle seule, et que la poussée morbide, pour pouvoir donner tout ce dont elle est capable, y opère des corrections essentielles, dont il importera au premier chef de prendre connaissance, si nous voulons pénétrer le secret de la conscience morbide. Les théories affectives n’aboutissent donc pas à la solution que nous cherchons et, en négligeant de s’enquérir explicitement de la nature de l’affectivité morbide, laissent, de fait, le problème à peu près entier.


28 Au sujet des théories affectives, déjà anciennes, comme en témoigne ce texte d’Esquirol (Des Maladies Mentales, 1838. VIII De la Lypémanie ou Mélancolie [travail datant de 18-0], 1, p. 400) : « La monomanie est essentiellement la maladie de la sensibilité, elle repose tout entière sur nos affections ; son étude est inséparable de la connaissance des passions… Cette maladie présente tous les signes qui caractérisent les passions : le délire des monomaniaques est exclusif, fixe et permanent comme les idées de l’homme passionné », cf. Sérieux et Capgras, les Folies Raisonnantes, 1909, p. 216, (Paris, F. Alcan) et, plus généralement, Janet, les Obsessions et la Psychasthénie, p. 453.

29 R. d’AlIonnes, l. c. Voir pour cette note et les suivantes la note de la partie I, p. 18.

30 Solder, l. c. ; Deny et Camus, Annales méd. ps., mai-juin 1906.

31 Deny et Camus, idem.

32 Storch, l. c. ; Deny et Camus, Revue Neurologique, mai 1905.

33 R. d’Allonnes. I. c., p. 114 : « II y a des inclinations inémotives, qui suffisent à nous faire gesticuler, grimacer, penser, vouloir, désirer et redouter sans émoi ».