VIII. Les souvenirs, les concepts, les jugements morbides

Maintenant que nous avons déterminé chez nos malades les caractères généraux des systématisations délirantes, il y aura avantage pour nous à suivre la pensée morbide dans le détail de ses démarches et à examiner les formes discrètes qu’elle revêt, soit qu’elle se distribue dans le temps et s’organise en souvenirs, soit qu’elle se constitue en concepts, soit enfin qu’elle s’objective en jugements. L’ordre que nous observons semble, à première vue, nous conduire du complexe au simple ; mais ce n’est peut-être qu’une apparence. Il n’est pas, en effet, évident que les notions de simple et de complexe puissent jouer pour la vie mentale exactement comme elles font pour le monde inorganique, et qu’un état de conscience soit aucunement comparable à un composé chimique. Il se peut que, loin de la constituer par une sorte de prise en masse, les phénomènes psychiques individualisés.se découpent dans la continuité de la conscience. Dans ces conditions rien ne serait plus sujet à caution que le caractère élémentaire qu’on leur concède couramment, et l’étude en devrait commencer naturellement par celle des ensembles dans lesquels ils sont insérés. Mais point n’est besoin d’aller chercher si loin pour justifier notre plan. Il nous paraît, en effet, qu’il était indispensable de faire une reconnaissance générale des terres encore mal connues où nous pénétrions, avant de pratiquer le relevé isolé de leurs singularités topographiques.

Sans doute le sentiment d’avoir vécu dans la durée est indispensable à la compréhension de ce que sont des mois et des années, et les procédés objectifs, que les collectivités ont adoptés pour mesurer le temps, seraient inintelligibles sans l’expérience originale de la manière dont il s’écoule et dont les réalités le remplissent. Mais il n’en reste pas moins que l’individu normal en vient à penser la durée sous les espèces d’une route droite et unie, que les étapes du calendrier découpent en tronçons nettement déterminés. Nous avons beau, autour d’un événement de notre vie passée, avoir ressuscité tout le détail du mouvement psychique qui nous emportait alors. Pareille reconstitution ne nous satisfait pas, s’il ne s’y joint une date précise qui la situe dans le passé collectif. Le sentiment concret que nous avons de la durée le cède de beaucoup en importance, pour nous, à la notion abstraite que nous en obtenons par ailleurs, et, dans les conflits où représentation du temps et sentiment de la durée se heurtent, c’est toujours la première qui se trouve avoir le dernier mot : quand notre ennui nous fait juger les minutes des siècles, si notre montre nous avertit de notre erreur, c’est elle que nous en croyons. Cependant, sans les multiples sentiments inséparables de la durée, la notion de temps nous resterait inintelligible et, en fait, ce n’est jamais d’un temps se déroulant d’un mouvement toujours uniforme, mais d’une succession de moments tantôt lents, tantôt rapides, que nous avons l’expérience. L’idée de temps est un des plus saisissants exemples que la vie consciente nous fournit d’une notion qui s’est constituée en éliminant des éléments concrets dont elle est issue les plus essentiels de leurs caractères subjectifs et qui a fait à ce point fortune qu’elle se dresse devant les sentiments, dont elle tire son sens et sa vie, comme la réalité devant l’illusion34.

Chez plusieurs de nos malades la notion de temps, avec la clarté des nécessités logiques qu’elle comporte, n’arrive pas à surmonter pleinement les difficultés que lui créent les bouleversements affectifs, et subit une sorte de transformation anxieuse, que nous éprouvons une peine croissante à imaginer.

Cette transformation est d’abord assez subtile. Gabrielle, depuis septembre 1909, vit dans l’attente de l’épouvantable malheur d’un accouchement désastreux. Or la grossesse est un phénomène physiologique d’une durée objectivement définie : comment se fait-il, dès lors, qu’au bout de neuf mois Gabrielle redoute encore d’être enceinte ? Peut-être est-ce que la constatation abstraite du temps écoulé ne l’impressionne plus comme nous, mais les preuves nous manquent pour l’affirmer sans réserves. Cependant, à y regarder de plus près, il semble bien que, pour Gabrielle, passé et présent n’existent plus qu’en fonction de cet avenir immédiat, qu’elle redoute et au-delà duquel elle ne paraît plus rien supposer. Pour elle le temps se contracte, pour ainsi dire, en ce moment de la durée sur lequel se penche son angoisse. Sans doute notre attitude est bien déprimé de prime abord analogue, quand nous attendons un malheur ; mais, le moment dangereux une fois passé, l’avenir s’éclaircit à nos yeux et cesse de nous paraître redoutable. Chez Gabrielle, il en va bien autrement : l’avenir a beau s’abîmer dans le passé, sans qu’aucun incident se produise, elle n’en garde pas moins toujours le même effroi de l’avenir immédiat. C’est donc que, dans la perception de cet avenir, la réalité essentielle n’est plus la notion abstraite du temps, mais le sentiment qui la colore. Cet avenir, en un sens, n’appartient plus au temps, il est de l’anxiété matérialisée dans une certaine direction de la durée : l’élément subjectif a pris ici sa revanche, c’est lui maintenant qui est tout, la notion abstraite et ses nécessités logiques n’étant rien.

Or une fois que cet élément prédomine, les moments du temps deviennent, pour ainsi dire, interchangeables, tenant, comme ils font, toute leur valeur et leur importance non de leur place dans la série, mais des états de conscience qui les pénètrent. C’est ainsi que Dorothée, d’abord inquiète du passé, se préoccupe ensuite de l’avenir : mais inquiétude du passé, préoccupation de l’avenir ne sont qu’expressions discursives de l’incertitude angoissante où elle est sur sa manière de vivre, c’est-à-dire de son anxiété présente. Il est vrai que, chez ces deux malades, le trouble de la notion du temps, s’il existe, est loin de sauter aux yeux, car elles utilisent avec une correction au moins apparente, sans effort ni hésitation, les cadres familiers du passé, du présent et de l’avenir.

Il en est autrement de Charles qui déclare avoir perdu la notion du temps : il vit comme une bête, au jour le jour, dans une sorte de recul et de retraite du passé et de l’avenir ; il est comme entre deux horribles nuits ; le temps lui parait immense, interminable ; un premier abîme le sépare de l’instant écoulé et un second des événements lointains, et cependant passés ancien et récent constituent un inextricable mélange, et non seulement passés ancien et récent se mêlent, mais encore nuit, jour, hier, aujourd’hui, demain paraissent tout pareils : une sorte d’interminable souterrain. Ainsi, comme nous avons eu occasion de le dire à son sujet, une coulée affective de morne tristesse a pénétré sa représentation du temps, rétabli la continuité là où la pensée normale installe la distinction, et mis l’accent non plus sur les représentations discrètes du passé, du présent et de l’avenir, mais sur la tonalité générale qui les enveloppe. Des événements de sa vie, ce qui domine à sa conscience, ce n’est donc plus leur synchronisme banal avec les mouvements du pendule qui mesure, sans s’en douter, le temps objectif, mais le sentiment dans lequel il les vit ou les revit. D’où effacement, avec toutes ses conséquences, de la représentation abstraite du temps devant le sentiment affectif qui sillonne la durée vécue, et, du fait de la substitution que nous avons décrite, impression pour le malade qu’il a perdu la notion du temps, alors, au contraire, qu’il est, au fond, revenu à sa source. Mais ce qui importe surtout pour nous présentement, c’est de constater une fois de plus dans les troubles subis ou dénoncés par nos malades l’influence et l’action des impressions et des états affectifs.

Ces modifications affectives de la notion du temps ne peuvent pas laisser sans atteintes les souvenirs, cette armature du passé, sans laquelle il serait à nos yeux comme s’il n’était pas.

En effet, six de nos malades sur sept présentent des altérations plus ou moins profondes dans le régime des souvenirs, sans qu’il y ait lieu, sauf pour Fernande, d’incriminer la mythomanie. Encore son observation demeure-t-elle néanmoins utilisable ici, car ses tendances mythomaniaques se subordonnent manifestement à ses préoccupations morbides et interviennent plutôt comme circonstances adjuvantes que comme cause essentielles, dans les infidélités de sa mémoire : ses fabulations rétrospectives y gagnent en richesse de détails et en intensité d’expression, mais tirent d’ailleurs leur orientation et leur portée.

Les souvenirs que nous avons été amené à étudier de préférence chez nos malades sont naturellement ceux auxquels ils étaient disposés, tous les premiers, à attacher le plus d’importance. Souvenirs des événements ayant joué à leurs yeux un rôle fondamental dans la genèse de leurs troubles, il semblerait qu’ils aient dû se fixer dans leur esprit, sinon avec une exactitude, du moins avec une netteté et une stabilité toutes particulières. En fait, si différentes que soient les conditions dans lesquelles ils se présentent à notre examen, il se trouve qu’il n’en est rien.

En un premier groupe les souvenirs portent sur des événements isolés, dont l’authenticité ne nous est pas vérifiable ; nous ne les connaissons que par les malades eux-mêmes et par ce qu’ils en ont dit à leur entourage. Dans ces conditions nous nous heurtons à une première particularité : la cousine d’Adrienne, l’ami de Berthe semblent savoir mieux qu’elles ce qui leur est arrivé. Les récits qu’ils nous font sont plus cohérents, plus circonstanciés, plus explicites, s’adaptent mieux aux conséquences que les événements sont censés avoir eues. Au contraire, les confidences des malades, pauvres et maladroites dans le détail, abondent en variations importantes, en invraisemblances matérielles, en contradictions, et n’arrivent point à se recouvrir et à s’ordonner d’une manière satisfaisante, quand, comme chez Emma, l’accumulation d’aventures étranges, isolément à peu près acceptables, ne finit pas par rendre suspect l’ensemble extravagant qu’elles constituent. Même les dates sont souvent incertaines, en des cas où il semble que, chez le normal, elles se seraient à jamais fixées dans la mémoire : c’est ainsi qu’Adrienne ne sait pas au juste quand s’est produite la fameuse peur d’où est venu tout son mal. Il se pourrait que ce fût cette incertitude de la localisation des souvenirs dans le temps, qui, jointe au sentiment qu’une localisation précise les rendrait plus vraisemblables, incite la mythomanie de Fernande à assigner à des événements invérifiables des dates dont le calendrier perpétuel démontre l’inexactitude. Ainsi, où nous nous attendions à trouver netteté et stabilité, c’est polymorphisme, incohérence et imprécision que nous rencontrons.

Quand, comme chez Fernande, pour le récit de son séjour chez le Dr B., nous avons la bonne fortune de pouvoir, sur une période assez longue, confronter les dires du malade avec les déclarations d’un témoin, nous constatons que le détail des événements reste reconnaissable et que, même chez cette mythomane, le passé ne se transforme pas de fond en comble. Mais, si les faits matériels demeurent grossièrement les mêmes, ils prennent chez le malade une signification toute nouvelle et surtout s’agencent en de multiples combinaisons, de sorte que l’invraisemblance et la contradiction s’installent entre les différents récits : les formules stéréotypées en lesquelles se fixent certains détails essentiels et autour desquelles cristallisent les déclarations successives de la malade, ne doivent pas faire illusion, car le ciment qui les unit varie dans sa composition et elles s’utilisent à plus d’une fin. Donc, alors même qu’il s’agit non plus d’un souvenir isolé, mais d’une suite de souvenirs, l’exactitude de certains détails, la fixité et la précision de quelques éléments fondamentaux ne doivent pas nous faire perdre de vue le polymorphisme contradictoire de l’ensemble.

Et cependant cette masse de souvenirs a, chez Fernande, son unité ; mais c’est une unité affective, qui détermine la transposition générale des événements en fonction de son hostilité contre le Dr B. et qui, entre les divergences logiques de ses récits, installe une continuité vivante.

Parallèlement, chez Adrienne et chez Berthe, le souvenir des événements est beaucoup moins puissant et précis que celui des émotions dont ils ont été le prétexte. Des faits eux-mêmes elles ne signalent au fond que juste ce qui est nécessaire pour faire rétrograder le sentiment dans le passé. Chez Berthe l’uniformité affective des souvenirs que nous avons analysés est flagrante : ils tournent tous autour de la peur et des préoccupations génitales ou de l’extase, et ceux qui ont cette dernière pour centre en viennent, parfois, à se réduire à une simple et pure impression affective, comme lorsque, de prières d’une inspiration magnifique, la malade ne peut rappeler un seul mot. À la limite, l’affirmation du souvenir affectif se heurte à l’incertitude sur la matérialité des événements. Or, pour une grande part, ces souvenirs naissent en périodes d’agitation anxieuse et rappellent des émotions de même sens et de même nature : Adrienne en est un bel exemple. On en vient ainsi à se demander si cette tonalité affective qui constitue l’essentiel du souvenir n’est pas, plutôt qu’évocation d’une émotion antérieure, projection dans le passé de l’émotivité présente.

Ainsi, de Fernande à Adrienne en passant par Berthe, la part de factuel dans les souvenirs va croissant, jusqu’à ce point qu’à la limite le souvenir apparaît comme une sorte de métastase du présent dans le passé.

C’est là, du reste, du moins au premier abord, un phénomène normal : sous l’influence de toute émotion un peu vive notre passé se transforme affectivement à nos yeux et, pour peu qu’elles soient intenses, ces transpositions de valeur morale ne vont pas sans compromettre l’objectivité de nos souvenirs. Non seulement nous les sentons, mais encore nous les voyons autrement que nous ne fîmes les originaux, dont ils se donnent pour la copie. Ainsi, entre Fernande en particulier et nous, il semblerait qu’il ne pût être question, à cet égard, que d’une différence de degré. Reste que cette différence de degré est vraiment considérable : la manière dont elle jongle avec des événements matériellement exacts pour les ordonner, presque simultanément, en séries contradictoires de forme, mais identiques d’esprit, suppose que, chez elle, la modification affective des souvenirs s’opère avec une extrême intensité et demeure réfractaire à des nécessités conceptuelles, dont la conscience normale a peine à s’affranchir. C’est également le cas de Charles : de sa maîtresse et de l’enfant qu’il aimait à retrouver auprès d’elle il a gardé un souvenir attendri, que la poussée morbide a pénétré d’abord de regrets et d’inquiétudes, avant d’y installer, par une sorte de retour en arrière, le résultat de ses investigations délirantes : le quasi-possédé qu’il est devenu voit, dans l’influence amoureuse qu’il a subie, une influence magique et mystique, qui s’est de longue date exercée et s’exerce encore par d’incompréhensibles moyens. Ainsi, à la lumière des convictions présentes, toute une partie du passé se colore de nuances d’abord inaperçues, ressuscite en détails longtemps tenus pour insignifiants et peut-être même, sans que nous atteignions des preuves directes, se complète, dans ses remaniements, par de véritables créations. Cependant, malgré l’intensité de cette transformation des souvenirs, le rapprochement de la conscience normale et de la conscience morbide semble encore possible.

Ce rapprochement devient, il est vrai, plus difficile, mais non absolument impossible, quand ce n’est plus seulement une partie du passé, mais le passé tout entier, qui est enveloppé dans le processus de transformation affective. Qu’il s’agisse bien alors d’une rétrogradation de l’émotivité présente, Fernande nous en est une preuve, quand elle avoue que, sous l’influence de ses souffrances, mille détails oubliés remontent à sa mémoire ; et que, d’autre part, cette rétrogradation puisse envahir tout le passé, si la notion des délires rétrospectifs n’était pas déjà classique, Emma et Gabrielle nous en fourniraient amplement la démonstration. Toute la vie antérieure d’Emma, toute l’histoire de sa famille sont, pour ainsi dire, absorbées par ses convictions délirantes : sa sœur, qu’on dit aliénée, est en butte aux mêmes persécutions qu’elle et il n’est pas jusqu’aux circonstances dans lesquelles sa mère l’a engendrée, qui ne deviennent significatives à ses yeux. De même Gabrielle découvre, à des marques inintelligibles pour nous, la signature du bandit qui la possède sur tous les événements, heureux ou malheureux, de sa vie. Il ne s’agit donc plus ici seulement de modifications partielles des souvenirs, mais de la reconstitution globale du passé sur le nouveau plan qu’a tracé l’anxiété présente. D’où, dans les moindres récits, une intraduisible et dramatique étrangeté, née de la transformation délirante qui a mis le passé à l’unisson du présent.

Or il est bien vrai que, de notre côté, nous tendons à systématiser notre passé à la lumière de ce à quoi i) a abouti : la connaissance de ce que nous sommes, en y introduisant une sorte de cohérence rétroactive, apporte une unité souvent factice dans le souvenir de ce que nous avons été. Mais chez l’individu normal, du passé au présent, la continuité, pour être relative, n’en est pas moins réelle : sa mémoire peut donc en s’exerçant subir l’illusion que nous venons de dire, sans s’affranchir pour cela de tout souci d’objectivité et, en tout cas, il n’arrive, pour ainsi dire, jamais qu’elle s’en affranchisse sur tous les points à la fois. C’est que, du fait même que notre vie psychique s’est déroulée normalement, il n y a pas incompatibilité pour nos souvenirs à être objectifs et à nous apparaître en même temps comme nôtres.

Il n en est peut-être pas de même dans les cas que nous étudions : l’état présent de la personnalité y est tel qu’il contredit son passé bien plutôt qu’il ne le prolonge, et, comme rien n’est plus réel pour la conscience que ce qu’elle est, il faut bien que ce passé, pour être sien, cesse d’être ce qu’il a été, puisque, sous sa forme objective, il ne saurait plus être assimilable. Le passé, en un sens, n’est pour la conscience présente qu’une manière de s’objectiver. La conscience normale, en s’objectivant dans le passé, se rencontre à peu près avec ce qu’elle a été, parce que, somme toute, elle l’est encore, et, dans ces conditions, il y a bien mémoire, comme nous l’entendons, puisque les souvenirs, tout en baignant dans l’affectivité actuelle, répondent cependant à ce qui fut autrefois. Mais pour la conscience morbide, à la limite, semblable succès n’est plus possible : en poussant dans le passé, si elle veut s’y reconnaître, il lui faut renoncer à retrouver ce qu’elle a été, pour, d’après ce qu’elle est, conjecturer ce qu’elle aurait dû être, et ce qui est souvenir à ses yeux est, à ce point, absorbé dans l’originalité des tendances affectives présentes, qu’il n’arrive plus à s’en dégager et à rejoindre le passé objectif pratiquement disparu.

Or, de ce point de vue, il apparaît bien qu’il y a entre nos souvenirs et ceux de nos malades plus qu’une différence de degré. Leur passé n’est plus superposable au nôtre. Le besoin de la conscience présente de s’objectiver dans un passé est commun à la conscience morbide et à la conscience normale ; mais, en le satisfaisant, la conscience normale aboutit généralement à une reconstitution, au moins partielle, de ses états antérieurs, tandis que, à la limite, la conscience morbide n’obtient que l’objectivation pure de ses conditions actuelles.

L’attitude d’Adrienne et de Berthe à l’égard de leurs souvenirs semble, bien davantage encore, confirmer une telle manière de voir. De faits, dont la matérialité est en elle-même très suspecte, c’est uniquement, nous 1 avons vu, le souvenir affectif qui leur importe. Elles affirment avoir éprouvé de très vives émotions ; sur les circonstances dans lesquelles elles les ont ressenties, elles se montrent spontanément beaucoup moins prolixes et presque indifférentes. C’est qu’au fond elles s’en désintéressent. L’émotion, dont elles disent se souvenir, les préoccupe beaucoup plus par ses effets que par ses causes, et la réalité leur en est démontrée bien moins par ce qu’elle a été que par ce qu’elle a produit. Plus un événement a eu de conséquences pour nous, plus notre conscience en conserve un souvenir précis et exact et il lui paraîtrait contradictoire que cette exactitude et cette précision du souvenir ne correspondissent point à l’importance de l’événement : c’est que les conditions dans lesquelles elle opère lui permettent un véritable retour sur le passé. Au contraire, pour la conscience morbide, le passé est étroitement conditionné par le présent et, en un sens, ne vit et n’existe que pour lui. De l’émotivité présente naît l’intensité de l’émotion passée et de l’émotion passée l’ensemble des circonstances, qui sont censées l’avoir engendrée. Mais la conformité même factice à l’expérience antérieure n’est plus ce qui préoccupe ici la conscience, elle se soucie bien davantage d’avoir d’où revenir à ses inquiétudes actuelles, et la seule condition qu’elle exige donc du passé est de légitimer le présent : elle le tient quitte de tout le reste.

De là l’indifférence magnifique des souvenirs de Gabrielle à la contradiction. De l’événement qui a entraîné son malheur, elle ne donne pas moins de trois récits, non seulement peu vraisemblables en eux-mêmes, mais encore incompatibles entre eux, et sa conviction immuable et absolue se partage également entre trois versions presque simultanées. C’est qu’elles offrent une unité affective qui lui ferme les yeux sur les radicales divergences de leur expression discursive et qui suffit à ses besoins, puisqu’elle satisfait aux exigences de son anxiété présente. Du souvenir qu’elle dénonce, le passé objectif a donc, avec la grossesse tardive de la belle-mère, fourni seulement le prétexte : elle est le grain de matière autour duquel l’anxiété actuelle a cristallisé en deux ou trois systèmes différents, et ainsi, de ce souvenir, tout ce qui fait le corps et la vie vient du présent, qui s’y objective, et non du passé, où la conscience morbide l’a inséré, parce que, à l’imitation de la conscience normale, elle veut avoir aussi des apparences de souvenirs discrets, distribués dans le temps mesurable. En tant que l’idéal de la mémoire est de nous fournir des événements antérieurs une représentation objective, on peut bien dire que nous assistons ici à sa désobjectivation à peu près complète. Or cette désobjectivation s’opère en faveur de troubles affectifs intenses et nous ne pouvons nous en faire une lointaine idée que par les désordres que les mouvements émotifs entraînent dans le régime de nos souvenirs. Mais nous avons également l’impression que de tels phénomènes, si, faute de mieux, nous sommes réduits à les rapprocher de notre expérience affective, ne laissent pas, en même temps, de la dépasser par plus d’un point.

Dans le détail des démarches conceptuelles de la pensée morbide, nous allons rencontrer la même nécessité de faire appel à notre expérience affective et la même difficulté à y trouver complètement satisfaction.

La conscience morbide vit dans une sorte de scandale logique, que suffit souvent à dissimuler le revêtement verbal qu’elle emprunte. Forcé, en effet, d’employer les mêmes mots que nous et de les agencer en phrases calquées sur les nôtres, l’aliéné introduit dans l’expression de sa pensée, un ordre grammatical de nature à faire illusion. Mais, heureusement pour notre recherche, ce revêtement verbal n’est pas partout égal à lui-même ; les contradictions internes exercent sur lui par endroits des poussées si violentes qu’il ne suffît plus à les dissimuler. Il apparaît alors que la conscience morbide n’opère pas à l’intérieur d’elle-même les distinctions qui sont pour la pensée normale les plus évidentes et les plus nécessaires, embrasse, derrière la banalité de ses expressions discursives, des ensembles conceptuels, que nous ne parvenons pas à réaliser, et conçoit son univers matériel et moral sous des formes et sur un plan qui nous sont inintelligibles.

Cette indistinction paradoxale, nos observations vont nous la montrer pénétrant des plans de plus en plus profonds de la conscience, intéressant des masses de plus en plus considérables d’états psychiques et les adaptant ainsi, d’une manière toujours plus évidente, à la constitution d’une expérience irréductible à la nôtre.

Déjà, même si on néglige les autres difficultés logiques dans lesquelles elle s’engage concurremment, il est assez singulier de voir Dorothée utiliser simultanément, pour rendre compte de son état, les notions de mort et d’immortalité. Mais on peut soutenir que la contradiction est ici seulement de surface et tient moins au fond de la pensée qu’au système de représentations dans lequel elle puise son expression : l’inquiétude où est Dorothée de sa manière de vivre est si intense qu’elle ne peut détourner son attention de la transformation organique qu’elle croit avoir subie et, pour interpréter semblable transformation, l’état de cadavre et celui de corps glorieux sont les deux hypothèses que lui fournissent l’expérience et l’imagination collectives. Il reste, cependant, qu’elle semble moins sensible que nous ne le serions apparemment, à ce que ces hypothèses ont de contradictoire, et que l’état de conscience, qui nécessite semblable appel à ce qui défie toute expérience personnelle, doit avoir quelque chose de bien original.

Assurément l’indistinction est assez nette, quand Charles tergiverse pour décider s’il a peur ou envie de mourir, et manifeste ainsi que nos cadres affectifs ne sont plus spontanément utilisables pour lui. Mais littérature et philosophie modernes nous ont trop familiarisés avec l’irréductible spécificité des mouvements émotifs pour que semblable hésitation devant la rudimentaire grossièreté de nos distributions verbales nous paraisse scandaleuse : l’état d’âme sur lequel se penche complaisamment notre sollicitude inquiète ou ravie, ne ressemble, nous le savons, à aucun autre et échappe, par conséquent, à la précision superficielle d’un enrégimentement qui prétendrait, d’un mot, définir sa nature et épuiser ses vertus, a II y a des moments, nous écrivait une malade du service, atteinte de névrose d’angoisse, où je souffre (à ne pas le supporter), et je ne pourrais pas dire si c’est physique ou moral, si c’est ce que je pense ou ce qui m’entoure, qui me fait souffrir, si c’est un désir contrarié, une pensée, un regret ou ce que j’entends ou ce que je vois. » Pour réfractaire qu’il se montre à l’expression discursive, à ses clartés et à ses distinctions, ce thème morbide s’apparente si étroitement à un thème lyrique qu’il ne nous est pas possible de le tenir pour irréductible à notre expérience.

Il reste cependant un point par où Charles et la malade que nous venons de citer ne nous sont pas absolument comparables. Pour les états de sa sensibilité, l’homme normal, quand il est cultivé, a pour ainsi dire deux poids et deux mesures. Dans ses moments de loisir ou de retour sur lui-même, il trouve une satisfaction délicate à pénétrer, de lui-même ou à la suite des poètes, des romanciers et des moralistes, le détail des mouvements affectifs et à saisir en eux l’intense individualité de ce qui ne sera pas deux fois. Mais, à peine rentré dans la vie pratique, il oublie les raffinements où il s’est complu, les émouvantes pénombres où il s’est à plaisir égaré ; la lumière brutale et crue des définitions conceptuelles lui suffit pour juger de ses sentiments, car il est préoccupé avant tout de ce qu’ils valent pour l’action et seule l’expérience antérieure, à laquelle ces définitions le renvoient, peuvent l’informer sur ce point. Le contact de la réalité, au contraire, ne parvient pas à distraire Charles du problème que sa sensibilité lui pose. L’attitude spéculative envahit chez lui le domaine de l’activité pratique. Son état affectif une fois sorti des cadres conceptuels, aucune considération ne l’y fait plus rentrer spontanément et sans effort. Il faut donc bien que l’individualité de ses sentiments n’ait plus la malléable souplesse de ceux de l’homme normal. Néanmoins les faits que nous venons de rapporter ne sont pas suffisamment explicites. Si un certain degré d’indistinction compte parmi les caractères essentiels de la conscience morbide, il est besoin d’en chercher ailleurs une démonstration plus précise.

Mais il apparaît bien que des distinctions, qui nous sont familières au point que nous les tenons pour nécessaires et immédiates, ne gardent plus pour la conscience morbide la même évidence et la même portée. C’est ainsi que notre pensée conçoit un abîme entre la simple idée d’un état et son effective perception et n’imagine pas qu’il puisse être jamais comblé. Or il semble à Charles qu’il va mourir, mais il ne sait au juste si c’est une idée qu’il se fait ou une sensation qu’il éprouve : les divers plans de la subjectivité ne s’ordonnent donc plus pour lui avec la même netteté que pour nous. De même, de l’objectif au subjectif, les différences s’effacent. Sans se méprendre aucunement sur leur véritable nature, Charles se préoccupe autant, sinon plus, de ses rêves et de ses hallucinations hypnagogiques que des réalités de la veille. Au sortir d’un cauchemar, la seule idée que ce n’était qu’un cauchemar suffit pour l’individu normal à remettre, presque immédiatement, toutes choses en place. Chez Charles le contenu objectif des états de conscience semble passer au second plan. C’est à leur retentissement affectif qu’il s’intéresse avant tout : l’éminente dignité que nous attribuons dans notre pensée à la représentation par rapport à l’image, se distribue chez lui à travers toute la réalité consciente en raison, non de l’objectivité, mais de l’intensité des états.

Enfin il peut se constituer entre une partie de l’objectif et divers plans du subjectif une identification à peu près complète. Pensée réfléchie et volontaire, vagabondages de l’imagination, rêves, rêveries, langage intérieur, propos que nous tenons en effet, paroles que nous croyons entendre, paroles que nous entendons réellement, phrases que nous écrivons, mots que nous lisons, objets que nous voyons, constituent pour nous des moments tellement distincts de la vie psychologique qu’il ne nous paraît pas possible que jamais conscience en puisse méconnaître les caractères singuliers. Or il semble à Berthe que les libres associations d’idées équivalent à la pensée réfléchie et supposent l’intervention d’une activité analogue, qu’on entend sa pensée aussi bien que sa parole, que ce qu’elle croit entendre vaut ce qu’elle entend réellement, qu’elle parle ce qu’elle lit ou ce qu’elle écrit et qu’elle pense ce qu’elle voit. Aussi en arrive-t-elle d’identifications en identifications à considérer que c’est tout un que de penser, de parler et d’entendre, et aussi de lire et d’écrire, et peut-être même de voir. Confusion inextricable et inintelligible pour nous, mais qui ressort des déclarations mêmes de la malade et sans l’hypothèse de laquelle nous ne saurions comprendre ni comment les paroles qu’elle prononce livrent des pensées qu’elles n’expriment pas ni comment elle peut se plaindre indifféremment d’entendre répéter ce qu’elle pense ou de penser ce qu’elle entend dire : penser, entendre, parler étant la même chose, la pensée intérieure doit s’entendre aussi bien que la parole et, entre entendre dire ce qu’on pense et penser ce qu’on entend, il n’y a plus contradiction, mais simple différence toute momentanée de point de vue.

Si, nous souvenant maintenant de ce que nous avons eu occasion de signaler à propos des idées de dépersonnalisation et d’étrangeté du monde extérieur et de la manière dont le trouble morbide, pénétrant concurremment les domaines du moi, du corps et des choses, réalise entre eux de paradoxales continuités et de décevantes équivalences, nous faisons bloc de nos constatations antérieures et de nos constatations présentes, il semble bien que nous soyons en droit de conclure que la conscience morbide a perdu le sens de l’utilisation spontanée et précise des cadres dont nous avons à ce point l’habitude que nous les jugeons contemporains de l’exercice même de la pensée. Plus nous avançons dans notre étude, plus il devient évident que la conscience morbide se caractérise, au moins en partie, par la reprise en masse des états distincts, en lesquels la conscience normale se fragmente, pour ainsi dire, à l’instant même qu’elle se connaît, et dont, par conséquent, elle se croit faite, alors, au contraire, que c’est elle qui les crée peut-être tout entiers en les tirant de son propre sein.

Cet effacement des cadres rigides où se distribue notre expérience pousse très loin ses effets. Tout d’abord il ouvre une voie aux phénomènes connus en clinique sous le nom d’hallucinations. L’identification, par exemple, de la pensée et de la parole, que nous constatons chez Berthe, conduit naturellement les malades à parler de la pensée comme de la parole, c’est-à-dire comme d’une chose qui s’entend, et Berthe, en particulier, s’exprime quelquefois en hallucinée psycho-motrice. De même Charles attribue à ses propos intérieurs une énorme importance ; constamment ses préoccupations prennent la forme de phrases à lui adressées : « Tu vas être malade », – « Mais non ! tu dois toujours y penser ». Mais, du fait que les choses valent moins à ses yeux par leur réalité objective que par leur retentissement affectif, il n’est plus pour lui de fossé infranchissable entre la parole entendue et le langage intérieur. Aussi en vient-il à se comporter à l’égard du second comme à celui de la première. La silhouette confuse d’un interlocuteur se dessine d’abord au fond de sa pensée, sans s’animer : quelque chose semble lui dire : « Tu seras comme ton père », puis finit par prendre, au moins impersonnellement, figure humaine : on croirait qu’on dit à son cerveau : « Tu seras toujours dans cet état de tristesse » ; et encore cet on est-il plutôt là par une sorte de pudeur, car, malgré les doutes qui lui restent, dans son idée, c’est bien de sa maîtresse qu’il s’agit.

Pour comprendre de tels phénomènes, au point où nous en sommes, plus n’est besoin de supposer que Berthe et Charles se méprennent sur la nature des étals de conscience qu’ils traduisent de la sorte. La parole intérieure reste pour eux ce qu’elle est pour nous, mais, libérée des cadres où nous la maintenons, elle rentre en contact avec des réalités psychologiques dont ils la séparent normalement, et y gagne une signification et une portée, qui lui viennent ainsi non des modifications qu’elle subit, mais de la nouvelle expérience dans laquelle elle est insérée. Dans les cadres de notre expérience tout état de conscience énoncé en termes de perception suppose une impression sensorielle objective, dont il est l’aboutissant. Mais, que ces cadres se rompent, que la continuité se rétablisse au sein de la conscience et que la distinction de l’objectif et du subjectif perde de sa nécessité immédiate et de sa valeur prépondérante, et tout un système de perceptions données pour objectives pourra s’organiser autour d’éléments subjectifs, dont la présence deviendra signe directement valable des réalités extérieures, sans qu’il soit besoin d’aucun fantôme sensoriel pour leur servir de prétexte. Le langage dans lequel il se traduira aura donc beau paraître hallucinatoire, le processus psychique n’aura cependant rien d’une hallucination. Le retour des états de conscience à l’indistinction originelle se trahit donc, au moins en certains cas, dans les modifications morbides des perceptions qui tiennent non à une utilisation erronée de notre expérience, mais à l’instauration d’une expérience nouvelle.

Il se trahit aussi dans les remaniements plus ou moins profonds que subit, chez nos malades, le régime des concepts. Sans doute nous en avons déjà une impression assez saisissante, quand Berthe, pour l’ensemble des associations libres d’idées, constitue le cadre d’une sorte de pensée antagoniste ou quand Fernande, concluant d’une différence d’intensité à une différence de nature, renonce à assimiler ses souffrances présentes à ses souffrances passées et tend à faire de l’horrible une sorte d’espèce psychologique nouvelle dont relèveraient ses états. Néanmoins de telles démarches mentales ne contredisent pas franchement les nôtres : le genre de la pensée antagoniste unifie un groupe d’espèces dont nous croyons avoir l’expérience, et l’espèce de l’horrible semble pour notre conscience exister au moins à l’état de variété. Avant que nous ne soyons amenés à le soupçonner par ailleurs, l’élaboration de ce genre et de cette espèce n’est donc pas de nature à nous paraître immédiatement incompatible avec les conditions normales de la pensée.

Mais il est toute une série de termes autrement caractéristiques à cet égard : ce sont ceux qui, au sens propre, se rapportent à des réalités organiques ou physiologiques et, au sens métaphorique, à des réalités psychologiques. Si nous prenons le mot cœur, par exemple, il peut signifier tantôt l’organe, tantôt l’ensemble des facultés et des sentiments moraux ; et, d’un sens s’il est passé à l’autre, c’est bien évidemment que l’expérience affective de l’humanité lui a appris qu’il existait un rapport mal défini entre les deux réalités. Mais jamais il ne nous arrive d’employer le mot dans ses deux sens à la fois ou, si par hasard la chose nous arrive, les absurdités où nous aboutissons nous font aussitôt revenir en arrière et retourner à la distinction : comme nous l’avons déjà indiqué, quand nous disons d’un homme qu’il n’a pas de cœur, nous n’entendons par là rien conclure de son état physiologique. Par quelque processus qu’elle y ait abouti, il semble donc que, pour la conscience normale appliquée à l’expression discursive de son contenu, l’équivoque uniformité de ce terme enveloppe trois concepts radicalement distincts : celui de la réalité à laquelle il répond au sens propre, celui de la réalité à laquelle il répond au sens métaphorique et enfin celui du rapport qui unit la seconde à la première. Or derrière ce terme et les termes analogues, dans la conscience morbide, se réalise une véritable symbiose de concepts, aboutissant à la constitution de notions nouvelles, qui ne supposent plus, au contraire, semblables distinctions. La chose vaut que nous en multipliions les exemples.

Emma, dont nous connaissons les idées de possession et de persécution, dit n’avoir plus sa facilité de travail, son aisance d’autrefois. Elle est « gênée » dans ses mouvements, elle se sent « gênée » dans toute la famille Y., elle sent Mme Y. à la tête et au cœur. Mlle Y. à la nuque : toutes expressions qui semblent dénoncer une « gêne » physique. Mais la « gêne » date de son mariage, elle s’est trouvée « gênée » dans la famille de son mari, dont les membres manquent de franchise, avec laquelle elle ne sympathise pas : toutes expressions qui semblent traduire une « gêne » morale. Il est vrai que les parents de son mari ont voulu avoir le dessus de sa personne et que le sens qu’elle donne à ces mots est tel qu’ils nous ramènent aussitôt aux idées de possession et à la « gêne » physique. II y a plus : quand ils sont en présence, son beau-frère est « gêné » dans sa physionomie et elle dans la sienne ; mais en même temps elle doit à son beau-frère la grippe qu’elle a eue en février 1907, elle croit sentir tourner dans son ventre la roue qu’elle l’a vu un jour mettre en mouvement, et, quand elle mange, on dirait que c’est lui qui fait remuer sa mâchoire. Son beau-frère apparaît ainsi, indistinctement, comme un agent de « gêne » physique et de « gêne » morale. Encore ici est-il possible de répartir les phénomènes en ces deux groupes. Mais quand elle dit avoir eu la tête « gênée », lorsque Mme Y. l’a appelée Emma au lieu d’Emmeline, quand surtout elle parle de la « gêne » que son mari et elle éprouvent l’un devant l’autre, quand elle refuse de manger devant lui parce qu’elle est « gênée », quand elle dit qu’il est « gêné » dans ses sœurs, tenu de sa mère, plus moyen n’est à la vérité de savoir de quelle espèce de « gêne » il s’agit et, comme son mari est à la fois possédé comme elle, c’est-à-dire en proie à la « gêne » physique, et un de ses persécuteurs, c’est-à-dire agent de « gêne » morale, il faut bien admettre qu’ici les deux concepts sont véritablement entrés en continuité. Or ce complexus psychique n’est pas un accident dans l’évolution morbide, il joue un rôle capital dans le délire, puisque seul il réalise, nous l’avons montré, l’unité réelle entre les idées de possession et celles de persécution et puisque c’est lui encore que nous retrouvons, quand Emma résume la situation en affirmant que sa maladie est fatigante et humiliante.

Écoutons maintenant Fernande passer dans ses déclarations, d’un mouvement insensible, du goût, sens de la saveur, au goût, inclination et tendance morale. Tous les aliments ont pour elle le même goût ou, plutôt, ils n’en ont aucun. Sont-ils froids ou chauds, salés ou sucrés ? Elle n’en peut rien dire ; elle ne sait pas ce qu’elle mange ; c’est tout juste si elle distinguerait du vinaigre et de l’eau ; elle n’éprouve aucune satisfaction à manger ; c’est ce qui en ôte l’envie ; elle n’a jamais faim ; elle a des aliments un dégoût qui n’en est pas un, rien ne la tente ; elle ne mange que par raison, car elle n’en a ni le goût, ni le désir ; elle s’en acquitte comme des choses que l’on fait sans but, sans rien ; tout cela vient du cœur. Ici donc encore le discours installe une troublante continuité là où nous avons pris l’habitude de concevoir entre états distincts de simples liens d’analogies.

Sans doute on nous objectera avec raison que de la gêne physique à la gêne morale, du goût, sens de la saveur, au goût, inclination et tendance morale, le passage est plus aisé et plus naturel que les distributions conceptuelles de la pensée ne le donneraient d’abord à croire : ils ont beau être, les uns sensations, les autres sentiments ; réalités affectives, ils n’en sont pas moins de même ordre de grandeur psychologique. De la sensation affective au sentiment moral il existe tous les intermédiaires et gêne morale ou goût-sentiment sont tout pénétrés des impressions cénesthésiques qui leur donnent le corps et la vie. Dans ces conditions, des esprits peu préparés aux subtilités de l’analyse psychologique sont bien excusables de commettre de semblables erreurs et il n’est pas évident qu’il s’agisse en l’espèce d autre chose que de maladresses et d’équivoques de langage.

Nous sommes le premier à le reconnaître et à avouer que nous semblons ici, au moins de prime abord, pécher par excès d’interprétation. Cependant chez Emma il est assez difficile de réduire à si peu de chose la symbiose conceptuelle qui sillonne, on fait, tout son délire. D’autre part, l’intelligence de Fernande, jointe à ses préoccupations hypocondriaques et morales, lui a permis d’acquérir une certaine virtuosité psychologique. Il ne semble pas, au contraire, que les mots lui manquent pour s’exprimer, car sa prolixité fait incessamment provision d’expressions et de métaphores nouvelles ; et la confusion, que nous signalons, n’en atteint pas moins chez elle, aussi bien que chez Emma, une fixité et une ampleur, qui ne se rencontrent pas dans les propos les plus saugrenus des malades les plus incultes de nos hôpitaux et qui suffiraient déjà, à elles seules, à légitimer tous nos soupçons, quand bien même toutes les constatations que nous avons faites antérieurement et celles que nous allons faire ne se trouveraient pas, comme elles font, les confirmer.

C’est qu’en effet la même continuité qui nous a déjà frappés dans certains états de la conscience morbide, entre le moi, le corps et les choses va s’exprimer de nouveau, dans le détail, par des fusions assez significatives de concepts. Déjà l’observation de Berthe montre combien il est difficile de reconnaître, quand elle parle de son cerveau et de sa tête, si c’est de l’organe et de la partie du corps qu’il s’agit ou des facultés psychiques. Chez Charles la difficulté vient à son comble : c’est quelquefois dans sa tête comme une bataille, comme si on la triturait avec un clou, comme si on mêlait ses pensées ; il n’a plus de force dans la tête, il lui semble n’y plus rien avoir, ni idées, ni goût ; il est très affecté dans les endroits sombres, comme si on lui passait quelque chose dans la tête ; une nuit il a eu l’impression que quelque chose de noir se formait dans son cerveau, comme si on lui coupait la vision et la netteté des choses, il a eu la sensation de tomber d’une grande clarté dans un trou noir, son cerveau, de clair et net, est devenu chaviré, mélangé, confus.

De même pour le cœur. Fernande, concluant, indifféremment, de ses troubles affectifs, à la transformation et à l’anéantissement de son cœur et de sa personnalité organique et, de ses troubles physiques, à la transformation et à l’anéantissement de son cœur et de sa personnalité morale, semble véritablement conceptualiser dans sa pensée, bien plutôt que les notions de cœur-organe et de cœur-faculté morale, le rapport concret et vivant, qui les unit dans les profondeurs de la conscience et dont la métaphore est issue. Mais surtout Berthe, dans la continuité de ses plaintes, réalise la symbiose conceptuelle avec une intensité qui nulle part ailleurs n’est atteinte et qui nous semble de nature, malgré la résistance de nos habitudes logiques, à forcer notre conviction : « Auparavant j’avais beaucoup de cœur. La moindre chose me faisait pleurer. Maintenant mon cœur est moins bon qu’avant. Il n’est plus le même, il n’a plus la force de battre. Il est affaibli. Je n’ai plus maintenant la force d’écrire. Autrefois c’était mon cœur qui me dictait. Mon écriture n’est plus comme auparavant : elle est sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ça ne vibre plus, ce n’est plus comme avant. Ma prononciation est comme mon écriture ».

Encore une fois, pour expliquer un tel langage, nous ne croyons pas qu’il suffise de supposer une sorte de matérialisation des métaphores, résultant chez nos malades de l’emploi continu qu’ils en font. À peine signalées ou aperçues, semblables erreurs seraient aussitôt corrigées. En fait nos malades n’y renoncent pas, malgré tout ce qu’on peut leur dire, ou, s’ils y renoncent, c’est pour y retomber à l’instant. C’est donc que ces expressions répondent à une évidence nouvelle, dont, si nous ne pouvons évoquer à notre conscience l’état mental qui la sous-tend, il nous est possible, du moins, de déterminer les conditions.

Or, si nos malades peuvent ainsi, avec une aisance insensible aux objections, parcourir une série de notions pour nous distinctes, sans s’arrêter aux lignes de démarcation que notre expérience et notre logique ont établies entre elles, il faut bien admettre que ces lignes de démarcation ont pratiquement disparu pour eux et que, aux trois moments entre lesquels la pensée normale se distribue ici, notion de la réalité physique, notion de la réalité morale, sentiment du rapport qui les unit, s’est substituée la continuité d’une notion unique, qui mettant l’accent moins sur les choses que sur le rapport qui les rejoint, conceptualise surtout le mouvement original de la pensée se portant sans cesse de l’une à l’autre.

En tout cas il est manifeste que les lignes de séparation conceptuelle ont perdu ici beaucoup de leur netteté et ne constituent plus pour la conscience des obstacles infranchissables. Sans doute les preuves que nous en avons apportées ne sont pas très abondantes. Mais il faut en apprécier le nombre moins en lui-même, que par rapport à la difficulté où nous sommes de les saisir partout où elles se trouvent, tant nous avons de peine à accepter que le revers mental des mots qu’ils emploient ne soit pas chez tous identique et, surtout, que les cadres élémentaires de la pensée puissent jamais varier, même du sain au morbide. Dans ces conditions notre faisceau d’arguments, si mince soit-il, paraîtra peut-être suffire à mettre en suspicion chez nos malades le régime conceptuel tout entier.

D’ailleurs il n’est pas jusqu’aux principes directeurs de la constitution de l’expérience qui, chez nos malades, ne deviennent méconnaissables. La causalité morbide s’écarte graduellement de la nôtre jusqu’à se révéler nettement incompatible avec elle.

Sans doute, quand Fernande soutient que la peur a transformé sa neurasthénie curable en maladie organique incurable, quand Charles fait allusion aux pratiques de la magie noire, quand Gabrielle rêve de luttes dantesques, où les morts, pour la venger, se mêleront aux vivants, c’est l’intensité de leurs convictions ou les circonstances dans lesquelles elles se manifestent, plus encore que leur nature, qui nous les rendent suspectes, car ils ne font que prendre à leur compte et utiliser à leurs fins des superstitions populaires subsistant à l’arrière-plan de plus d’une conscience contemporaine.

Emma attribue les maux qu’elle endure, soit aux circonstances de sa naissance, soit au chagrin que lui a causé la mort de son père, soit surtout à son mariage. Entre des causes si espacées et si disparates elle ne sent pas la nécessité de faire un choix et se comporte à leur égard comme si elles étaient en quelque manière équivalentes. Mais, si nous ne la connaissions pas pour une grande délirante, nous ne songerions peut-être pas à voir ici autre chose que l’indice révélateur d’une imprécision de pensée qui, même chez le normal, n’est pas exceptionnelle.

Enfin nous nous étonnons quelquefois de voir nos malades, soit négliger dans la constitution de leurs délires des faits qui y auraient pu tout naturellement trouver place, soit ne pas interpréter des événements dans le sens qu’étant donné leur état mental, nous étions disposés à prévoir. Ainsi le père de Fernande est mort subitement et sa mère affirme que c’est d’un anévrisme au cœur, mais elle-même n’y insiste pas. Or elle est entrée dans le délire par la phobie de la mort subite et des accidents cardiaques : il est vraiment curieux qu’elle ait ainsi laissé tout à fait de côté l’argument facile que lui fournissait l’hérédité. Charles se déprécie, se considère comme complètement inutile, est tout disposé à admettre que son mal est une punition, mais il ne sait pas de quoi il serait puni et ne s’accuse de rien précisément. Or il a été adultère, il avait donc là un admirable prétexte pour délirer en auto-accusateur : c’est, au contraire, dans ses idées de persécution que sa faute, en fait, a trouvé un emploi plus inattendu. Mais la conscience normale ne se montre pas, non plus, toujours très habile et très avisée dans le maniement des causes.

Cette inhabileté, cette imprécision, cette complaisance pour le surnaturel ne comporteraient donc pas de conclusions bien importantes, si elles ne donnaient accès sur des systèmes d’influences mystiques, où notre causalité finit par ne plus se reconnaître.

D’abord.sous les influences dénoncées, il nous est possible, à la rigueur, de discerner le souvenir d’éléments ayant appartenu à notre expérience. La conviction où est Charles que sa maîtresse exerce sur lui, à distance, une action, dont les procédés nous sont aussi mystérieux que les effets, peut passer pour la transformation pathologique de l’ascendant qu’il a naturellement subi d’une femme aimée. Mais nous avons reconnu que les nombres avaient probablement pour Gabrielle une signification et une valeur qu’ils n’ont pas pour nous et il est incontestable qu’Emma attribue aux noms une importance et un rôle qui échappent à notre logique : non seulement il a suffi pour la troubler profondément qu’une patronne l’appelât Emma au lieu d’Emmeline, mais encore elle signale avec insistance que le nom de son mari commence comme celui de Mme A… et, de ce qu’il porte le prénom de son père, elle conclut que « du point de vue de son neveu, il est son grand-père ». Nous entrons ainsi dans le domaine des participations mystiques, dont Emma nous fournit, avec les influences de moins en moins intelligibles qu’ont exercées sur elle les gants, les robes et les corsets de ses patronnes, la rencontre d’un médecin, la vue d’un feu de cheminée, la croissance des enfants de Mme A…, des exemples démonstratifs.

Mais c’est peut-être chez Gabrielle que la constitution d’une expérience mystique atteint, au moins sur un point, le développement le plus complet. Nous avons vu, en effet, qu’à sa fécondation monstrueuse un rapprochement avec son second mari a été nécessaire, rapprochement sans lequel la malédiction du premier n’aurait pu agir. La cause naturelle a donc été simplement le véhicule de l’influence mystique, sans laquelle elle eût été inopérante, mais qui, sans elle, n’eût pas eu sur quoi se fixer. Mais le cadre des participations mystiques définies semble lui-même offrir quelque chose de trop rigide pour que la conscience morbide puisse s’y maintenir à demeure. Le mouvement qui l’emporte entraîne la causalité plus loin encore des formes qu’elle revêt pour nous, au-delà même de ce qu’elle est pour les mentalités inférieures, susceptibles du moins de représentations collectives et communicables, et c’est ainsi que Gabrielle en aboutit à ces formidables liaisons de causes et d’effets qui n’ont plus de nom pour personne : « Il m’a jeté un sort en mourant, car il a dû être maudit de sa mère qui l’avait eu à cinquante-deux ans ».

Si maintenant nous essayons de nous représenter comment la conscience morbide établit une telle distribution des concepts, une telle détermination des causes, et s’organise en opposition aussi nette avec ce qui nous apparaît comme les conditions objectives de la connaissance, faute de pouvoir, le moins du monde, concevoir cet ordre à l’image de notre ordre intellectuel, force nous est bien défaire appel à notre expérience affective, plus libre des nécessités logiques. Mais, même armés de cette expérience affective, nous sommes impuissants à réaliser à notre conscience les états d’âme singuliers dont nous avons essayé de définir, pour ainsi dire du dehors, les caractères et les conditions. C’est que, si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, encore les imagine-t-il sur le modèle de celles de la raison même. La lutte que mènent nos sentiments et nos passions contre la réalité objective est une lutte sournoise. À quelque stade de son évolution que nous considérions l’humanité, toujours la vie affective de l’individu normal se trouve insérée dans un système de représentations du monde, entre lesquelles elle louvoie, sans prétendre ouvertement à s’en affranchir. Aussi, malgré nos hypocrites infractions à la logique, nous effarons-nous de l’état de révolte ouverte dans lequel vit la conscience morbide. Elle n’a donc de commun avec notre expérience affective qu’un caractère négatif, qui permet d’abord de les rapprocher, mais dont l’importance le cède bientôt, à l’examen, à celle de leurs caractères différentiels.


34 Cf. Bergson, Essais sur les Données Immédiates de la Conscience, 1889, chap. II.