IX. L’anxiété morbide

Les caractères que présentent chez nos malades les réactions motrices, affectivo-motrices et intellectuelles nous conduisent donc à admettre pour la conscience morbide une sorte de noyau affectif. De fait, c’est leur anxiété qui s’est trouvée frapper le plus tous les observateurs : Adrienne et Berthe font de la psychose d’angoisse, Charles de la mélancolie anxieuse, Dorothée se débat dans l’inquiétude de sa manière de vivre, Emma s’exaspère dans une agitation hostile et angoissée, Fernande s’abîme dans les plaintes et les récriminations désespérées, Gabrielle demeure des mois au paroxysme de l’anxiété. Ces bouleversements affectifs semblent bien évidemment conditionner le reste du tableau morbide et, de ce point de vue, nous somme amenés à donner raison aux théories affectives.

Mais nous considérons que cette anxiété n’est pas comparable à la nôtre et que, d’une manière générale, l’affectivité morbide offre par rapport à l’affectivité normale des différences essentielles.

Des réactions motrices et affectivo-motrices, il n’est pas possible, à cet égard, de rien conclure de bien précis. Ce sont manifestations telles qu’elles ne semblent pas, au moins au premier abord, changer de nature en passant du sain au morbide : un mouvement reste toujours un mouvement, une sécrétion, une sécrétion. Cependant elles offrent chez nos malades une intensité dont nous n’avons guère l’expérience, et constituent souvent des ensembles déconcertants. Le paradoxe moteur, le délire émotif, que nous avons signalés chez Adrienne, nous sont choses bien difficilement imaginables. Derrière ce débordement affectivo-moteur nous nous étonnons de ne pas découvrir un jeu de représentations capable de le justifiera nos yeux et de nous permettre de le revivre. D’autres fois notre pensée hésite à suivre la conscience morbide sur la route, sinueuse et coupée de précipices, qui la conduit de l’émotion à la représentation et à l’acte. Mais de la seule considération des réactions motrices et affectivo-motrices il n’est guère possible de tirer plus que des soupçons.

Il n’en est heureusement pas de même des réactions proprement mentales. Gomment d’abord l’existence même du paradoxe affectif, de cet inextricable mélange d’anxiété et d’insensibilité morale, de souffrance physique et d’anesthésie, ne nous entraînerait-elle pas à admettre que les états affectifs qu’elle suppose sont irréductibles à l’expérience que les malades ont antérieurement faites des émotions et des sentiments, tels que l’humanité les a conceptualisés, puisqu’ils n’arrivent pas à se fixer sur leur nature et à leur donner un nom et qu’ils ne parviennent à s’en former une représentation inadéquate qu’en faisant successivement appel à des hypothèses contradictoires ? Un état alternativement connoté sous la notion de douloureux et sous celle d’insensible est sans doute encore affectif, mais n’appartient plus à notre expérience affective commune.

Si, d’autre part, l’affectivité morbide pouvait s’affronter exactement aux modes affectifs de notre expérience, il serait assez difficile de comprendre l’insistance que mettent certains malades à dénoncer le caractère inouï de ce qu’ils éprouvent. Or il est bien évident, à les entendre, que, dans les cadres d’une familière sécurité que leur expérience même subjective s’est construits, les réalités psychologiques nouvelles, en présence desquelles ils se trouvent, sont impuissantes à se distribuer. Jamais, selon Fernande, on n’a vu maladie pareille, elle ne sait comment rendre compte d’un état dans lequel elle ne croyait pas qu’on prît jamais tomber.

Charles vit dans un monde nouveau, inattendu, méconnaissable : tout à ses yeux est drôle, bizarre, changé d’inexprimable façon. « Aucun docteur ne connaît ma maladie, déclare Berthe. Je ne sais pas comment j’existe. Il n’y en a pas deux comme moi. Je suis un cas unique, un mystère ». Dorothée, obsédée par l’obscurité de sa manière de vivre, assiste à un changement incompréhensible pour elle et pour tout le monde : « C’est par le fait mystère ».

La constatation de cet angoissant mystère nous semble extrêmement significative. Si elle suppose l’entrée en jeu de l’activité intellectuelle, elle en souligne en même temps l’échec, puisqu’elle manifeste que les états mentaux, qui la nécessitent, contredisent toute l’expérience antérieure et échappent, par conséquent, à toute dénomination. Inintelligibles, extralogiques, ineffables, nous sommes réduits à les considérer comme de l’ordre des sentiments. Mais les états affectifs normaux sont susceptibles de recevoir des noms et de se conceptualiser. Il faut donc bien qu’entre eux et les états que, faute de mieux, nous leur apparentons, il y ait quelque différence fondamentale.

Et peu importe pour notre thèse que le mystère ne reste pas ineffable, s’il est bien tel à l’origine et si, à travers toutes les explications qu’il engendre, il garde quelque chose de son premier caractère. La pensée humaine répugne naturellement à s’immobiliser dans l’ineffable et nous avons déjà montré comment elle se comporte envers le mystère de la conscience morbide, s’efforçant d’en obtenir une sorte de dégradation discursive et de lui substituer un système d’équivalents conceptuels. Ainsi elle s’épanouit en interprétations délirantes.

Mais il arrive que les explications qu’elle s’en donne ne parviennent pas à lui dissimuler le mystère comme tel. Les idées de négation et de transformation qu’entre autres conceptions délirantes dénoncent Berthe, Charles, Dorothée et Fernande, si fermement qu’ils s’y tiennent, ne semblent pas leur être d’un grand secours pour justifier leur état, puisqu’en fin de compte ils reconnaissent qu’il demeure incompréhensible. Le mystère subsiste donc à la conscience concurremment à ses interprétations, quand il ne se trouve pas leur survivre, comme chez Dorothée, qui, aussi inquiète qu’auparavant de sa manière de vivre, déclare avoir été poussée à nier son corps, à réclamer qu’on l’enterrât, à refuser sa chemise par le mystère contre lequel elle n’a jamais cessé de se débattre. Malgré les efforts des malades le noyau morbide a donc bien gardé beaucoup ici de sa primitive résistance à la conceptualisation.

Mais il arrive aussi que l’impression de mystère disparaisse, pour ainsi dire, sous les constructions délirantes, dont elle a fourni l’occasion. Cependant ce n’est pas à dire qu’elle n’ait jamais existé : la phase d’inquiétude et d’étrangeté signalée par tous les auteurs au début des délires systématisés est la preuve du contraire. Ce n’est pas à dire, non plus, qu’il ne soit pas possible d’en retrouver quelques traces, mais l’élaboration qu’elle a subie est alors beaucoup trop profonde pour qu’elle ait conservé grand chose de sa pureté originelle. Quand Gabrielle parle de sa grossesse surnaturelle et immatérielle, des horreurs épouvantables et invisibles qu’elle porte dans son sein, n’est-il pas permis de conjecturer que le sentiment initial d’étrangeté ineffable s’est fixé sur les éléments du délire en monstruosité mélodramatique ? De même, quand Emma résume sa situation en la qualifiant de fatigante et humiliante, est-il, après ce que nous avons vu, interdit de considérer que le même état affectif initial, à fin de course délirante, grâce au développement conceptuel qu’il a reçu, s’est intellectualisé en émotions susceptibles d’être nommées ? Ce ne serait donc que secondairement et transposée dans le ton des délires que l’impression primitive de mystère, lourde d’anxiété innominée, deviendrait à peu près assimilable à nos états affectifs.

Si nous nous souvenons enfin de ce que nous avons constaté des réactions intellectuelles et de la manière dont il faut envisager l’appel que nous faisons, pour nous les imaginer, à notre expérience affective, il semble bien permis de conclure que l’anxiété morbide n’est pas l’anxiété normale et que, par conséquent, en ramenant la conscience morbide à son noyau affectif, nous n’avons fait que poser le dernier terme du problème, mais que nous ne l’avons nullement résolu.

La solution, nous ne la chercherons ni dans la physiologie, ni dans l’anatomie pathologique : d’abord, parce qu’actuellement elles sont incapables de nous la fournir. Il est évident qu’aux états psychiques que nous venons de décrire certains états physiologiques doivent correspondre. Mais c’est, pour le moment, tout ce qu’on peut en dire. Quand chez nos malades l’état somatique n’est pas satisfaisant, il est impossible d’en déterminer précisément le rapport avec les troubles mentaux considérés : la banalité et l’inconstance des lésions, quand elles existent, interdisent de les élever à la dignité de causes nécessaires et suffisantes.

Mais, surtout, nous procédons ici à une recherche psychologique et toutes les physiologies du monde ne nous en apporteraient pas la solution. Quand bien même seraient connues les modifications organiques qui entraînent de telles modifications morbides des processus mentaux, resterait à savoir comment ces modifications s’opèrent au sein même de la conscience : la psychologie est seule à pouvoir nous l’apprendre. « Pour les sens et l’imagination, dit Taine35, la sensation, la perception, bref la pensée, n’est qu’une vibration des cellules cérébrales, une danse de molécules ; mais la pensée n’est telle que pour les sens et l’imagination ; en elle-même elle est autre chose, elle ne se définit que par ses éléments propres, et, si elle revêt l’apparence physiologique, c’est qu’on la traduit dans une langue étrangère, où, forcément, elle revêt un caractère qui n’est pas le sien ».


35 Les Vibrations Cérébrales et la Pensée, Revue Philosophique, 1877, I, p. 9.