Avant-propos

La clinique mentale a établi une distinction définitive entre les démences, congénitales ou acquises, aiguës ou chroniques, et les troubles mentaux de tout ordre qui ne relèvent pas d’un affaiblissement intellectuel, les psychoses proprement dites. Il y a intérêt pour la psychopathologie à adopter cette distinction et à la prendre pour point de départ. Nous avons en conséquence éliminé de notre recherche tous les états démentiels.

La classification des psychoses, la détermination des espèces morbides ont donné et donnent lieu à de nombreuses discussions. Nous ne songeons pas à intervenir dans le débat. Nous n’avons à en retenir qu’un seul point. Dans ses efforts nosographiques, à peine la clinique mentale est-elle parvenue à constituer un système défini d’entités morbides que les nécessités de l’observation l’obligent à admettre des formes de transition qui rétablissent entre elles la continuité. La manie et la mélancolie une fois individualisées, l’existence des folies circulaires et intermittentes a entraîné à tort ou à raison la conception de la psychose maniaque-dépressive, où manie et mélancolie sont venues se fondre et se grouper sous une étiquette commune ; les délires systématisés à évolution non démentielle une fois arrivés à l’autonomie, la question s’est posée de savoir si quelques-uns d’entre eux n’étaient pas secondaires à des accès maniaques ou mélancoliques et, plus récemment, si même la paranoïa tout entière ne devait pas être rattachée à la psychose maniaque-dépressive. De ces synthèses, succédant à des analyses dont elles infirment au moins partiellement les résultats, les obsessions, la mélancolie dévolution fourniraient d’autres exemples encore. Il n’est pas jusqu’à la vaste conception que M. Janet a présentée de la psychasthénie, qui ne soit caractéristique à cet égard, puisque son domaine s’étend des obsessions aux délires, en passant par toutes les formes de l’excitation et de la dépression psychiques.

Ces difficultés et ces singularités de la nosographie mentale seraient inexplicables, si toutes les psychoses ou, du moins, nombre d’entre elles ne présentaient des caractères communs, dont le groupement formerait ce que la conscience morbide a de plus essentiel. La détermination de ces caractères communs constitue donc pour la psychopathologie un objet naturel de recherche.

D’autre parties études psychologiques ont pris une orientation assez nouvelle pour qu’il ne soit pas sans intérêt d’examiner les modifications que leurs résultats récents sont de nature à apporter dans notre conception des troubles morbides.

La théorie de la conscience morbide que nous proposons ne prétend pas à s’appliquer sans vérification à d’autres types morbides que ceux dont nous présentons des exemples. Nos observations ont beau répondre à un groupe imposant d’entités morbides, il n’est pas évident a priori que la conscience morbide, dans l’ensemble des psychoses, ne se présente que sous une forme. Notre théorie ouvre donc la voie à des recherches nouvelles, dont nous ne pouvons prévoir si elles la confirmeront et permettront de l’étendre. Mais elle nous a paru être parvenue à un point où il y avait profit à la livrer à la discussion et à la critique.