Observation I. Adrienne

Adrienne, couturière, âgée de vingt-six ans, est restée dans le service de janvier à septembre 1908. Les certificats qui la concernent, tant l’immédiat que ceux de quinzaine et de sortie1, sont unanimes à considérer son état comme une psychose d’angoisse avec troubles cénesthésiques et préoccupations hypocondriaques. Seul le certificat d’entrée parle d’affaiblissement des facultés.

Ce diagnostic est dès l’abord à éliminer. Il n’existe pas trace d’affaiblissement intellectuel proprement dit. La malade, intelligente et relativement instruite, n’a pas perdu grand-chose de son bagage scolaire ; elle s’intéresse aux questions qu’on lui pose, fait, quand il y a lieu, effort pour les résoudre et y réussit la plupart du temps ; si elle se montre parfois un peu ralentie et anormalement distraite, il ne faut incriminer que les préoccupations qui l’assiègent et qui accaparent son attention. C’est dans les pires moments d’anxiété que ses réponses sont le plus défectueuses. L’anxiété disparue ou atténuée, elle se retrouve avec tous ses moyens intellectuels. Elle-même constate qu’il lui arrive, quand on lui parle, de ne pas répondre aussitôt.

Comme il est fréquent, les règles ont cessé pendant onze mois, pour reparaître en mai 1908, sans s’accompagner immédiatement d’une amélioration sensible. Mais l’examen somatique est à peu près négatif. Seuls, la région ovarienne droite et le cul-de-sac correspondant sont douloureux au toucher et à la pression. Douleur probablement légitime, car, la malade présentant en outre des pertes blanc verdâtre qui tachent le linge, il existe sans doute une inflammation annexielle droite ; mais douleur singulièrement dénaturée en la spontanéité de ses manifestations, car la malade la décrit comme une sorte de contraction nerveuse siégeant plutôt à l’hypocondre droit, à la hauteur du foie qui est normal, qu’à la région tubo-ovarienne, et irradiant non seulement dans le dos, mais encore dans la région thoracique. Au reste, sur ces douleurs, qui semblent répondre en effet à une lésion organique, elle passe rapidement ; sur d’autres souffrances, au contraire, qui n’ont pas, elles, de causes physiquement décelables, elle ne va pas tarir de détails et de lamentations.

Depuis neuf ans les migraines qui avaient déjà incommodé son enfance sont devenues plus violentes et presque intolérables ; elles siègent à la tête, au front, aux tempes ; elles ne s’accompagnent pas de vomissements, mais d’un sentiment de malaise gastrique.

L’estomac est d’ailleurs de tous ses organes le plus compromis. Elle y éprouve de la gêne, des battements, des gonflements, des douleurs qui irradient dans le dos. Il lui est arrivé de vomir aliments, sang ou bile. Elle a des régurgitations. La nourriture lui fait mal. Elle ne peut rien digérer. Sa diarrhée l’inquiète, quand ce n’est pas sa constipation. Ses selles sont douloureuses.

Elle se plaint de son cœur, au compte duquel elle met des battements, des palpitations, des étouffements, des suffocations, de l’oppression, des vertiges et aussi une syncope survenue à la messe en décembre 1905.

Elle signale encore des douleurs qu’elle éprouve aux articulations et aux reins, des névralgies intercostales, des crampes aux mollets, des sensations de froid aux jambes, la moiteur de ses mains, ses insomnies, ses cauchemars, son manque de force, son état de fatigue générale. Au total rien ne va plus.

À s’en tenir aux seuls dires de la malade, nous sommes en présence d’un état morbide dont l’élément douleurs constitue la note fondamentale. Or d’une manière générale ces douleurs, nous venons de le voir, ne se traduisent pas autrement que ne le font les nôtres. Sans doute la malade est-elle, peut-être plus qu’il ne convient, fervente de précisions (il est un point très délimité de sa colonne vertébrale où paralysie et hyperesthésie paraissent se succéder ; ses forces n’ont pas augmenté en proportion de son poids ; la volonté reste plus faible que le mal) et abondante en métaphores (barre au côté droit ou à la nuque ; pression sur la nuque ; coups de lancette au côté droit ou à l’estomac ; coups de crochet aux tempes ; comparaison de ce quelle éprouve au côté droit avec l’impression qui résulterait du tiraillement d’un cordon et surtout avec la sensation qu’y provoquerait la présence de petits pois). Mais ces précisions n’ont par elles-mêmes rien d’absurde et ces métaphores, toujours données comme telles et jamais prises à la lettre, semblent le fruit naturel et presque normal des méditations de la malade et des efforts qu’elle fait pour mieux rendre compte de son état : tout médecin est exposé à en entendre à peu près autant tous les jours, pour peu qu’il ait affaire à des clients nerveux et d’imagination facile.

Si donc ces douleurs relèvent d’un trouble psychique, nous n’en saurions trouver la preuve ni dans l’absence de lésions organiques : l’infirmité actuelle de nos connaissances nous interdit encore de nous prononcer absolument sur ce point ; ni dans les caractères singuliers de leur expression discursive, dont nous venons de constater qu’elle côtoyait la normale.

Mais il est tout un autre domaine, celui des manifestations affectives et motrices, où notre conviction aura mieux de quoi se fonder.

L’alimentation de notre malade s’est promptement réduite, en ses meilleurs moments, à des œufs, du lait et du bouillon pris en petites quantités. Encore a-t-elle connu des périodes où elle rendait même le lait : ce n’est pas qu’elle n’ait faim, mais elle ne peut digérer ce qu’elle mange. Depuis qu’elle est souffrante, elle refuse toute alimentation carnée. Viande et pain de l’hôpital ne passent pas. Une bouchée de blanc de poulet a entraîné deux heures après de l’embarras gastrique, des vomissements, des douleurs dans le dos. En revanche, comme elle ignore sans doute la déplorable réputation du chocolat, elle en prend tous les matins sans dommage une bonne tasse. Depuis sa maladie elle ne peut se coucher autrement que sur le dos ; sinon la douleur qu’elle éprouve au côté droit lui remonte à la gorge et l’étouffe. Elle est fanatique de médicaments : elle ne dormirait pas sans les cachets qu’elle absorbe tous les soirs ; or il ne leur manque rien, sinon de contenir quelque chose. Toujours est-il que, pour paradoxales ou excessives ou controuvées que se montrent ces réactions, elles ne débordent pas sensiblement leur cause. Il est presque naturel, pour qui souffre de l’estomac, de veiller à sa nourriture, d’avoir ses bizarreries alimentaires, de provoquer des drames digestifs par des préoccupations postprandiales, d’être en goût de médecines et de prendre ses précautions pour bien dormir.

Mais demeurer des heures accroupie sur un banc sans rien dire, comme notre malade l’a fait en 1907, refuser de sortir, de se lever, rester alitée pendant huit mois, enfermée dans sa chambre, les rideaux tirés même en plein jour, comme elle l’a fait en 1906, ne pas quitter le lit de presque toute la journée et ne l’abandonner que contrainte et forcée, comme elle l’a fait d’abord à l’hôpital ; mais refuser toute nourriture, se laisser nourrir à la sonde pendant sept mois et finir par se la passer soi-même ; mais se déclarer incapable de toute occupation et cesser tout travail parce que les digestions sont trop pénibles et parce qu’après les repas il faut d abord rester tranquillement assis, puis faire les cent pas pour mieux digérer le pain qu’on a mangé ; mais ne plus lire une ligne à cause de sa faiblesse et ne presque plus parler parce que la moindre conversation fatigue et devient douloureuse ; mais bien marcher quand on est seul et qu’on se croit à l’abri du regard, et se courber, chercher des points d’appui, dès que l’on sent la présence de quelqu’un, pour mieux confirmer de ses attitudes la véracité de ses dires : voilà réellement qui dépasse de bien loin les communes réactions des malades de l’estomac. Ici il n’est plus de doute ; cette conduite est nettement et franchement pathologique.

Et notre malade ne s’en est pas tenue là : en septembre 1907 elle a fait une tentative de suicide et avalé une potion de jusquiame et de belladone, renforcée d’une cinquantaine de gouttes de laudanum, qui a agi comme un vomitif. Elle rumine des idées d’intervention chirurgicale : « J’ai toujours cru, nous dit-elle en mai 1908, qu’il fallait que l’on m’opère pour l’appendicite ou pour l’estomac ».

Il ne nous parait pas possible de comprendre une telle manière de se comporter autrement que comme un véritable délire en action. Notre préoccupation de la vie intellectuelle est si grande que nous ne songeons généralement à parler de délire qu’en présence de conceptions délirantes. Mais la pensée discursive et sa traduction, la parole, ne sont pas les seules expressions de l’activité mentale, qui s’actualise également en attitudes, en mouvements et en démarches complexes. Pour délirer nous avons donc d’autres moyens que la pensée conceptuelle. Il est des délires qui se parlent avant de se vivre ; il en est d’autres qui se vivent avant de se parler ; et les deux manifestations ne se complètent pas nécessairement. Nous connaissons tous de ces délirants systématisés dont rien, ou à peu près, dans la conduite ne trahit les folles imaginations. De même, ici, le délire n’est pas, à proprement parler, dans la manière dont la malade rend compte de son état, mais bien dans les démonstrations motrices qu’elle en fournit. Certaines de ses réactions, les troubles de la marche en témoignent, semblent d’abord avoir été concertées par elle comme des conséquences logiques des douleurs qu’elle éprouve et voulues alors comme telles ; mais il paraît bien que, pour la plupart, elles ont été involontairement subies et se sont développées par leurs propres moyens avec l’ampleur que nous avons vue. On pourrait donc dire que, deux directions s’offrant à l’activité morbide, la voie conceptuelle et la voie motrice, après quelques courtes incursions dans l’une, elle s’est tout entière portée dans l’autre et a abouti à une exceptionnelle floraison de troubles moteurs, à un véritable délire des actes.

Il s’y associe un véritable délire émotif, favorisé en son éclosion par les tendances constitutionnelles de la malade. Toute sa famille est suspecte au point de vue nerveux. Son père et surtout sa mère sont des émotifs. Son frère est mort à treize ans de méningite. Elle-même s’est montrée, dès l’enfance, orgueilleuse et autoritaire. Assez gaie, mais timide, réservée, susceptible, prenant toutes choses à cœur, elle n’a pas eu beaucoup d’amies. D’une sensibilité précoce, à huit ans, lors de la mort de son frère, elle a retenti douloureusement au désespoir de sa famille. Romanesque, elle aimait les lectures attachantes et sentimentales.

Avec la maladie son caractère a changé ; il est devenu, dit-elle, plus « monotone ». En même temps elle se montrait de plus en plus exigeante, au point de réclamer de l’eau de Cologne pour se débarbouiller et de ne plus manifester à ceux qui la soignaient ni affection ni reconnaissance. À l’hôpital, au dire de la surveillante, elle se révèle « capricieuse » ; elle se plaint d’être continuellement « agacée ». Lors de l’examen somatique elle manifeste une pudeur excessive et des appréhensions injustifiées : il faut se résoudre à la faire maintenir de force.

Dès le début de sa maladie elle a présenté des crises anxieuses : en 1906. à Paris, chez une cousine, elle se désespère, pleure, supplie, sans qu’aucun raisonnement puisse la calmer : on veut la laisser mourir, on ne la soigne pas, on ne s’occupe pas d’elle. Dans l’été 1907, chez son père, elle fait des scènes de désespoir. Depuis six mois ces crises émotives se sont multipliées. À l’hôpital elles se renouvellent dès le premier interrogatoire : il faut l’amener presque de force au cabinet de consultation ; elle pleure, crie, s’affale sur une chaise, y reste accablée, se cache le visage dans son mouchoir ; elle entrecoupe ses soupirs et ses gémissements de : « Jamais je ne guérirai ! je vais mourir ici ! On va me tuer ici ! » ; elle s’agite et tape du pied. Et à la question : « Qu’avez-vous ? », elle répond tout uniment : « Une maladie d’estomac ».

Même en ses moments de calme elle garde un fond anxieux. Elle désespère de guérir, la vie lui est à charge, elle rêve de mourir. Ce n’est que pour son père et sa mère qu’elle souhaiterait de guérir et de vivre, car elle leur a gardé toute son affection. Mais, en fait, elle est pour eux un sujet constant de chagrin et d’inquiétude et elle a peur que son père, qui en avait déjà conçu le dessein lors de la mort de son frère, n’en vienne à se suicider de désespoir en apprenant son état. Outre les maux présents qui l’accablent, elle entrevoit donc, pour un avenir prochain, d autres malheurs, dont elle serait responsable et qui entraîneraient ses proches dans sa 'propre ruine. Ainsi l’anxiété, selon la règle, fait lâche d’huile et s’objective, d’une manière toujours plus large, en de sourds sentiments de confuse culpabilité, que la malade n’intellectualise point, car elle ne conclut pas : « Je suis indigne et mon indignité causera la perte de tous les miens ». Le délire proprement dit avorte et reste à l’état virtuel et embryonnaire de manifestation affective.

La malade n’hésite pas à faire remonter l’origine de sa maladie à une peur qu’elle a eue il y a plusieurs années, et tout son entourage a adopté cette conviction, dont elle a évidemment plus d’une fois administré les preuves. Tout d’abord et pour n’y plus revenir, il semble bien quelle se trompe. De son propre aveu elle a pu, depuis cette peur, concevoir le projet de quitter son pays et de venir s’installer chez une cousine, à Paris, pour améliorer sa situation en apprenant la couture. Elle y est arrivée en octobre 1905 et pendant deux mois, jusqu’à la syncope de décembre, elle est restée bien portante et n’a rien présenté d’anormal. Si l’état actuel relevait de l’émotion ancienne, il faudrait donc – y voir une rechute. Mais les névralgies, maux d’estomac, et menus malaises, dont la malade s’est plainte avant 1905, semblent bien peu de chose auprès de ce qu’elle éprouve présentement, et ne paraissent pas avoir jamais donné lieu à des réactions analogues. Pour accepter ses dires il faudrait donc admettre qu’une émotion violente peut attendre des années avant de produire ses effets les plus marqués. Une pareille démonstration demanderait plus de rigueur. Maintenant, que la conviction de la malade soit partagée par son entourage, il n’y a point lieu de s’en étonner : le rôle pathogène de la peur est un préjugé populaire. Le fait même que la malade attribue son mal à une vive émotion n’a rien de morbide : elle s’affirme par là de son temps et de son milieu.

En tout cas cette peur se présente comme un événement capital dans sa vie. Il semblerait que le souvenir en ait dû rester dans sa pensée toujours présent et immuable. Il n’en est rien cependant. De cette peur, en effet, il n’est pas possible de préciser la date. Sans doute la malade déclare, à son entrée dans le service, qu’elle avait alors seize ans et demi, ce qui nous rejette, puisqu’elle est née à la fin de 1881, au milieu de 1898 ; sans doute elle dit, en février l908, que cela fait neuf ans et demi et, en mai 1908, que cela fera dix ans au mois de juin, ce qui nous reporte à la même date. Mais comment expliquer qu’en janvier 1908 elle fasse remonter cette peur à huit ans seulement et que sa cousine, qui ne peut tenir cette date que d’elle ou de ses parents, parle de 1902 ?

De même pour le détail de l’événement. On s’attendrait à en obtenir de la malade un récit circonstancié. Or le seul exposé coloré et cohérent que nous en ayons, nous le devons à la cousine : la jeune fille revenait de porter à manger à ses parents, qui étaient aux champs ; un maraudeur a voulu abuser d’elle ; elle est tombée sans connaissance en poussant un cri, qui heureusement fut entendu, et on vint à son secours. Le drame est ainsi complet et construit selon les règles. D’après la malade il s’agissait tantôt d’un jeune homme, sans plus, tantôt d’un aliéné : de maraudeur nulle mention et le maraudeur faisait ici bien mieux notre affaire, était bien mieux dans son rôle. Le passant n’a fait que la serrer brusquement par les bras : au lieu d’une agression sauvage dont la signification saute aux yeux, nous ne tenons plus qu’un geste brutal et simplement équivoque. Elle a crié au secours : l’individu a eu peur et l’a aussitôt lâchée. Sa frayeur était telle qu’elle s’est trouvée mal sur la route ; mais le danger était passé et, si des gens sont accourus, ils n’ont pas eu à intervenir. On dirait vraiment d’un dramaturge malhabile, préoccupé seulement de son dernier acte et incapable d’imaginer les péripéties nécessaires pour justifier le dénouement.

De telles singularités posent bien des problèmes : nous allons essayer de les indiquer, sinon de les résoudre.

Le désaccord existant entre le rôle primordial que la malade fait jouer à cette peur et l’imprécision des renseignements qu’elle donne à son sujet, a quelque chose, en effet, de paradoxal. Faut-il voir ici une manifestation de sa pudeur que nous savons être excessive ? Il ne semble pas. À supposer que la cousine ait quelque peu brodé son récit, il faut bien qu’elle en tienne le thème de la malade elle-même et, à l’hôpital, nous n’avons pas été seul à solliciter des confidences : une surveillante s’en est également chargée et n’en a pas obtenu davantage. Il faut donc bien admettre que les imprécisions et les contradictions du récit de la malade correspondent aux contradictions et aux imprécisions mêmes de sa pensée. Une seule chose est claire dans son esprit : c’est l’état affectif qui a déterminé sa maladie. Il l’intéresse non par ses causes, mais par ses effets. Notre curiosité, quand nous l’interrogeons, ne va donc pas dans le même sens que son inquiétude. Quand nous lui parlons de sa peur, elle et nous, malgré l’apparence, ne parlons pas de la même chose. Nous voulons préciser la situation de cette émotion dans son passé ; elle n’en voit que l’épanouissement actuel et les prolongements possibles dans l’avenir. Elle se détourne donc naturellement de l’objet de notre recherche et juge qu’elle en a toujours dit assez. Sa peur n’est pour elle que trop vraie et trop réelle, mais c’est beaucoup moins à cause de ce quelle a été qu’à cause de ce qu’elle a produit.

Voilà donc une peur qui s’affirme et s’étale avec toutes ses conséquences, sans que la malade se préoccupe de la justifier nettement et de lui proportionner ses causes. Or nous l’avons vue, tout à l’heure, exciper de simples troubles gastriques pour expliquer de formidables crises d’anxiété. Ce rapprochement pose un problème à peu près impossible à résoudre : la peur passée a-t-elle été éprouvée, à son origine, avec l’intensité que lui attribue présentement la malade ? Ou ne tient-elle pas cette intensité de l’éréthisme émotionnel que nous constatons actuellement ? Autrement dit, dans le domaine affectif ne s’est-il pas passé ici ce que l’on observe tant de fois dans le domaine intellectuel chez les délirants systématisés ? Ne sommes-nous pas en présence d’un véritable délire rétrospectif, mais de nature affective ?

Une anxiété diffuse à travers la masse des états psychiques répugne à la conscience réfléchie, qui vise naturellement à la définir et à la situer comme tout le reste. Nous l’avons vu ici se concentrer dans le présent autour des troubles gastriques, dans l’avenir autour des incertitudes de la guérison et des préoccupations familiales. Le même travail doit se produire dans le passé : l’ensemble des souvenirs constitue un fond indistinct, sur lequel se détachent, comme autant de points de repère, les événements capitaux de notre vie. C’est sur les plus pénibles d’entre eux et, quand il y a lieu, sur le plus pénible que l’anxiété vient spontanément se poser, en les faisant revivre avec une intensité multipliée et en les baptisant sa cause.

Ainsi peut avoir fait notre malade. Mais un tel souvenir est partie intégrante de l’anxiété présente bien plus que reproduction de l’émotion passée, de l’intensité réelle de laquelle il est donc impuissant à nous informer. Or, vu les circonstances, c’est sa tonalité affective qui le constitue presque tout entier ; de l’événement même qu’il rappelle, la conscience est réduite à peu de chose. Le souvenir d’une mélodie est indépendant de celui des musiciens qui la jouaient et des circonstances où elle a été entendue. De même notre malade revit sa peur passée à peu près détachée de l’événement qui l’avait fait naître.

C’est donc un souvenir bien singulier. L’essentiel en appartient au présent. De tout ce qui le rattacherait précisément au passé, il n’apparaît à la conscience que le minimum indispensable pour en faire un souvenir. Et même, de ce minimum indispensable, la véridicité est sujette à caution : jusqu’à quel point le peu que nous en savons reproduit-il exactement l’événement passé ? Jusqu’à quel point est-il la matérialisation rétroactive du paroxysme affectif auquel nous assistons ? Il est impossible de le dire. Nous trouverons ailleurs d’autres preuves que de tels souvenirs puisent souvent leur seule réalité dans l’anxiété qui les évoque, et nous toucherons alors à la limite du paradoxe, puisque ces souvenirs se trouveront, à l’analyse, ne contenir que de l’actuel.

Nous croyons en avoir assez dit pour justifier l’expression de délire émotif, dont nous nous sommes servi tout à l’heure. En tous les sens la malade vit dans des conditions affectives qui ne sont plus les nôtres et que nous avons peine à nous représenter dans leurs causes et dans leurs effets. Et les mêmes observations vaudraient ici, que nous avons déjà faites à propos des manifestations motrices. Il n’y a pas de délire, si l’on s’en tient à la définition courante, car la malade parle notre langue, et nos concepts, comme notre représentation des choses, semblent cadrer grossièrement avec les siens. Cependant il ne faudrait pas trop s’avancer. À ses suffocations, à ses vertiges s’associe l’impression d’un brouillard devant les yeux et, de fait, sa vue est, croit-elle, affaiblie : elle dit ne plus pouvoir fixer la lumière. De même, dans la conversation, sa langue ne lui obéit pas toujours : il est des mots quelle pense sans pouvoir les prononcer. Mais, comme ses ruminations psychiques se fixent de préférence sur son estomac, son cœur et sa faiblesse, elle n’en conclut pas qu’elle ne voit plus comme autrefois et qu’elle n’est plus maîtresse de ses mouvements. Réduite à ce qu’elle en dit, la chose semble de peu d’importance ; mais dans le cadre qui l’environne, ne donne-t-elle pas l’impression confuse d’une poussée délirante avortée ?

D’autre part, pendant la première semaine de son séjour chez M. Déjerine, du service duquel elle a passé au quartier d’asile, mise à l’isolement, elle a entendu, venant de la pièce voisine, des voix injurieuses, d’hommes aussi bien que de femmes, qui la traitaient de « cocotte » et affirmaient que sa place serait plutôt à la caserne. En même temps on frappait à ses carreaux. Sans doute ces hallucinations, tout épisodiques, s’expliquent très naturellement par l’état d’inanition où se trouvait la malade. Mais, malgré l’évidence, elle reste convaincue qu’elle ne s’est pas trompée et que les paroles qu’elle a entendues ont bien été prononcées dans les conditions qu’elle dit. Voilà donc, ici encore, une greffe délirante qui n’a pas porté ses fruits.

Du reste il y a délire, en un sens plus large et plus complet, puisque les manifestations motrices et émotives sont ici véritablement paradoxales et irréductibles aux manifestations normales. Or, s’il est commode pour l’analyse de distinguer de l’intelligence la motricité et l’émotivité, il est bien difficile d’admettre que cette distinction corresponde absolument à la réalité. Nous sentons et nous agissons dans le monde extérieur que nous nous représentons. L’intelligence taille son domaine dans la continuité de l’acte psychique entre l’impulsion affective que nous subissons et l’élan moteur qui la projette au-dehors ; elle n’est qu’un lacet de la route qui de l’objet ramène à l’objet et son tracé dépend du chemin qu’elle prolonge et de la voie où elle conduit. Ici motricité et émotivité sont trop atteintes pour que l’intelligence ne nous soit pas suspecte. Mais l’activité morbide s’en est, pour ainsi dire, distraite et a porté ailleurs son effort. Dans le domaine des représentations et des concepts elle s’est contentée à si peu de frais qu’elle n’a pas besoin, pour s’exprimer, de s’écarter sensiblement de notre logique et de notre ordre intellectuel. Cependant un soupçon nous vient naturellement à l’esprit : peut-être, pour nous donner l’impression qu’on nous parle notre langue, pour que concepts évocateurs et concepts évoqués paraissent coïncider, suffit-il d’une approximation très grossière ; peut-être ainsi la malade délire-t-elle, mais son délire est-il de nature à ne pas se trahir dans son langage, parce que ce langage n’introduit dans le nôtre qu’un fléchissement insensible et global, incapable de se déceler au-dehors.


1 Nul ne peut, d’après la loi, être admis dans un service d’aliénés sans un certificat, dit de placement, qui atteste la nécessité de l’internement. Nul ne peut y être maintenu que si, par deux certificats, rédigés, le premier dans les vingt-quatre heures après rentrée et dit immédiat, le second quinze jours après et dit de quinzaine, le chef de service constate la légitimité de son maintien à l’asile. Nul ne peut enfin en sortir que sur un certificat, dit de sortie, émanant du chef de service, et énonçant son état.