Observation III. Charles

D’avril à novembre 1910 Charles a fréquenté la consultation externe du docteur Deny. Actuellement âgé de quarante ans, cuisinier de son état, il a une hérédité assez lourde. Sa mère, âgée de soixante-cinq ans, est très bien portante, mais son grand-père maternel est tombé en enfance à soixante ans. Son père, de caractère gai, mais très émotif, s’est suicidé à soixante-six ans : il présentait alors, semble-t-il, un délire mélancolique de persécution et de culpabilité avec affaiblissement intellectuel probable. Une tante paternelle est morte asphyxiée ainsi que son mari : la famille croit à un accident. Des trois sœurs du malade, l’aînée a trente-sept ans, est mariée et bien portante ; de caractère plutôt jovial, elle a eu de l’anémie à seize ans et souffre de névralgies ; la cadette a trente-deux ans, elle est mariée et bien portante, mais elle a eu des convulsions dans l’enfance et a toujours été nerveuse et impressionnable : la peur quelle éprouva à entendre un coup de tonnerre la rendit, un temps, malade à peu près comme son frère ; enfin la dernière, âgée de vingt-neuf ans, mariée, solide et active, est le boute-en-train de la famille.

Charles a eu une enfance très délicate. À l’école, qu’il a fréquentée de cinq à quatorze ans, il s’est montré très bon élève, discipliné, actif, jamais turbulent : aussi a-t-il aisément obtenu son certificat d’études. Mais il était facilement boudeur et est resté susceptible. Il a gardé jusqu’à sa maladie le goût de la lecture, il s’intéressait surtout aux récits d’aventures et de voyages et il avait passé trente ans que ses rêveries romanesques s’en nourrissaient encore. Sa première communion l’a peut-être impressionné plus que la moyenne des enfants, mais elle n’a pas provoqué de crise scrupuleuse nette. En revanche il reconnaît avoir eu dès le jeune âge des accès brusques et courts de joie immodérée ou de lourde tristesse. La peur de l’obscurité lui a duré jusqu’à dix ans.

Cette instabilité d’humeur s’est manifestée, durant son apprentissage de cuisinier-pâtissier (de quatorze à seize ans) : il devenait triste sans savoir pourquoi, changeait de caractère, restait indifférent à tout ce qu’on lui disait, en un mot n’était plus lui-même ; dans sa première place (de dix-sept à dix-huit ans) : un jour, sans aucune raison, mélancolique et rassoté, il a bu du vinaigre pour se faire du mal ; au régiment : il ne parvint jamais à y acquérir la philosophie du métier, il y vécut dans la terreur des exercices, des revues et de leurs conséquences disciplinaires, mais il fit un bon soldat et fut pendant deux ans et demi cuisinier d’un général. Presque à sa sortie du service militaire il entra comme cuisinier dans une maison bourgeoise, qu’il n’a quittée que depuis un mois à cause de sa maladie. Il y est donc resté dix-sept ans : fidélité rare de nos jours et dont il convient de répartir le mérite entre ses maîtres et lui. Il s’y est marié en 1894 avec une couturière, dont il n’a pas eu d’enfant. À trente ans il a contracté une fièvre typhoïde assez grave, pendant laquelle il a présenté des phénomènes délirants. De 1906 à 1909 il a entretenu des relations intimes avec une femme, restée veuve avec un enfant, qui habitait sa maison ; mais celte liaison est, matériellement du moins, chose aujourd’hui finie. Il nie tout excès alcoolique et il semble bien qu’il soit sincère. Très actif et très consciencieux, il a obtenu des médailles professionnelles. Son métier ne suffisant pas a l’occuper, il faisait chez lui de la peinture décorative et du découpage, des travaux enfin qui exigeaient une grande attention. Mais il gardait un fond d’inquiétude, qui se trahissait même en ses meilleurs moments par le besoin de vérifier la fermeture des portes ou le contenu des lettres. Ce besoin s’est fait ces temps derniers plus impérieux.

Son père s’est suicidé le 24 novembre 1908. Quinze jours après il a commencé à se rendre compte que ça n’allait plus. Il sentait qu’il allait devenir malade ; l’idée semblait s’en implanter en lui contre sa volonté : « Tu vas être malade, se disait-il ». Il avait perdu le sommeil, était agacé, agité, ne pouvait tenir en place, éprouvait un irrésistible besoin de se plaindre de son état. Son malaise était plus moral que physique. Cependant il avait des battements de cœur, sentait des fourmillements dans la tête, les jambes et au bout des doigts, avait au lit l’impression que ses membres se paralysaient. Ces fourmillements se produisaient aussi à la rencontre des personnes qu’il connaissait. Mais surtout il se sentait las et triste, fuyait la société, se décourageait dans son travail, chantait pour se secouer, puis se faisait un crime d’avoir chanté. Il avait des crises de désespoir. Il croyait cependant son état curable.

Au point de vue somatique l’appareil visuel seul mérite de retenir notre attention. Charles est myope et porte des verres depuis douze ans. Il y a trois ou quatre mois qu’il a remarqué une énorme différence entre ses deux yeux : le gauche est beaucoup plus faible que le droit. D’où des préoccupations et des inquiétudes très légitimes, mais qui sont loin de tenir dans son esprit la première place. Nous constatons en effet que la pupille gauche, plus grande que la droite, réagit très faiblement à la lumière et que l’acuité visuelle de l’œil gauche est extrêmement diminuée. Nous envoyons donc le malade à l’Hôtel-Dieu. Le 11 juin 1910 le Dr Coutela diagnostique une atrophie simple du nerf optique gauche avec scotome central, rétrécissement du champ visuel et perte de la perception des couleurs ; l’acuité visuelle est très difficile à évaluer, le malade paraît compter les doigts à 50 centimètres, en certains points du champ visuel. Sur la demande du Dr Coutela l’examen des fosses nasales est pratiqué le 18 juin par le Dr Gel lé, qui signale simplement un léger catarrhe rhinopharyngien postérieur. Le malade est revu le 28 juin par le Dr Coutela qui confirme son diagnostic d atrophie papillaire gauche post-névritique et donne la spécificité non comme certaine, mais comme probable. Charles, interrogé, nie toute contamination et ne présente aucun autre symptôme de la série syphilitique ou para-syphilitique. Cependant le 30 juin est instauré un traitement au biiodure qui, malgré sa sévérité, n’amène aucune amélioration à aucun point de vue. Le malheureux reste comme devant quasiment borgne et, par-dessus le marché, anxieux et mélancolique.

Car le trait dominant de son état morbide est l’anxiété. Il ne vit que dans la peur et dans l’angoisse ; il est anéanti par l’inquiétude. Inquiétude, peur, angoisse souvent diffuses et dont il ne peut dire la cause, mais qui ont fini par s’objectiver en certaines directions privilégiées. C’est en vain qu’il s’efforce de se distraire de son mal et de ses obsessions : « Mais non ! tu dois toujours y penser ». Il lui semble qu’il va perdre la raison, ne plus reconnaître son monde, s’égarer dans les rues, ne plus se rendre compte de ses actes, faire du mal à son prochain. Son état est désespéré et, loin de s’améliorer, s’aggrave. Il n’a plus la force morale d’espérer ; il ne demanderait pas mieux que de le faire, mais il ne peut même entrevoir l’aurore de la guérison comme une petite lueur lointaine ; il ne sait comment s’en tirer.

Mais surtout il lui semble qu’il va mourir comme ça, épuisé, usé, fini, malgré son bon état physique. Appréhende-t-il simplement une fin prochaine ou éprouve-t-il par intervalles la sensation d’une mort imminente ? Les réponses sont imprécises : sans doute c’est une idée, mais c’est une idée qu’accompagne une sensation d’anéantissement. Les distinctions qui nous semblent les plus nettes, celle, par exemple, du conçu et du perçu, échappent donc partiellement au malade, il lui faut faire effort pour les ressaisir, il ne les utilise pas spontanément. La constatation a son importance.

La crainte de la mort se précise d’ailleurs chez lui davantage et devient peur du suicide. La brusque nouvelle de la mort de son père lui a naturellement été un coup très sensible. Sa mère lui a dit à ce propos que c’était la maladie de la famille. Il se demande si la mort de son oncle et de sa tante a été aussi accidentelle qu’on le croit. Quelque chose semble lui dire : « Tu es comme ton père ». On dirait qu’il sera obligé de faire comme lui. Est-ce peur, est-ce envie de mourir ? On sait combien les obsédés ont souvent de peine à s’en rendre compte. Notre malade n’échappe pas à la règle. Cependant il finit par conclure qu’il en a plus de peur que d’envie. Il n’a jamais fait de tentative ; il résiste, mais il craint de ne pas être toujours maître de lui. Il sent qu’il ne lui faudrait jamais être seul. Sur le bateau qu’il prend pour venir à l’hôpital, il lui arrive de craindre d’être obligé de se jeter à l’eau, en homme obligé sans raison d’être dégoûté de vivre. Retenons ces formules : les idées de dédoublement, de possession, de persécution, que nous allons rencontrer les éclairciront quelque peu par la suite5.

Enfin le malheureux se débat avec une angoisse croissante dans un monde nouveau et inattendu, où il ne reconnaît plus les choses, où il ne se reconnaît plus lui-même. Ce qu’il éprouve est tellement drôle. Il ne se sent plus vivre comme il devrait. Tout, surtout le soir, est drôle, bizarre, changé. Il ne peut définir ce qu’il éprouve ni en déterminer les causes. C’est ce mystère qui, en s efforçant à s’objectiver, va, dans toutes les directions, fournir l’essentiel du délire.

Depuis un an Charles n’est plus lui-même, tellement il est loin de son état normal. Son affectivité est profondément modifiée : uniquement préoccupé de son état, il se mine à en approfondir les effets et les causes, il est incapable de s’attacher, comme il devrait, à la réalité, il est tout à ses obsessions. Il est indifférent, malgré ses efforts, à tout le reste, à son travail, aux siens, qu’il n’a cependant pas cessé d’aimer. Rien ne lui fait plus plaisir : la gaîté des autres l’assombrit, il s’affecte plus qu’autrefois de leurs tristesses. Tout est de plus en plus sombre dans sa tête. Au fond c’est au plaisir qu’il est avant tout indifférent. La vie ne lui offre plus aucune joie, il se lamente en comparant ce qu’il est et ce qu’il a été, il ne désire plus que le repos. Il n’aime la société que de ceux qui le traitent en malade. Il n’a de goût ni de plaisir à rien. Rien ne l’intéresse. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’il lui semble agir en automate, qu’il se sente sans énergie et sans courage, qu’il se croie incapable de refaire ce qu’il a fait autrefois, qu’il ne soit plus sûr de bien faire ce qu’il veut, qu’en un mot il soit aboulique. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il trouve son intelligence diminuée et même absente, qu’il ait peur de ne pas bien s’expliquer, de se tromper en tout, dans les mots comme dans les idées : son esprit embarbouillé perd la notion des choses ; ses idées sont confuses ; il n’est jamais certain de pouvoir dire ce qu’il pense. On dirait qu’il n’a plus sa tête, qu’il ne sait comment s’exprimer ; il se rend compte de ce qu’il fait, mais on croirait qu’il s en faut d’un rien pour qu’il ne s’en rende plus compte.

Ce doute, cette dépréciation systématique de soi-même, première ébauche des idées de négation, sont, sous cette forme, dès longtemps connus. Une certaine logique analogue à la nôtre commande à leur développement : aussi nous paraissent-ils, à tort ou à raison, leur point de départ une fois admis, à peu près intelligibles. Cependant, malgré leur intensité, ils n’aboutissent ici à aucune idée précise de culpabilité et d’auto-accusation : sans doute Charles se considère-t-il comme un être tout à fait inutile, sans doute est-il assez disposé à voir dans son état une punition, mais il ne sait pas de quoi au juste il est châtié et ne s’accuse expressément de rien. Il ne se reproche pas son adultère comme un crime ni en lui-même ni par rapport à sa femme. Il avait pourtant là un prétexte admirable pour forger un délire de culpabilité. Nous verrons qu’il s’en est servi pour tout autre chose. Les idées d’auto-accusation, si elles existent, sont donc chez lui réduites à l’état d’ébauche.

Revenons un instant sur ses troubles intellectuels. L’espèce de nuage qui enveloppe ses processus mentaux l’entraîne à en méconnaître la valeur ou la nature. C’est ainsi qu’il déclare ne plus avoir de mémoire. Sans doute, des événements antérieurs à sa maladie il garde un souvenir à peu près aussi complet qu’autrefois : il peut s’en rappeler le détail, si l’impression qu’ils lui ont faite lui échappe. Mais il ne saurait dire comment il a vécu depuis sa maladie : les choses ne rentrent, ne pénètrent plus. L’accuserait-on d’un crime qu’il ne pourrait assurer ne pas l’avoir commis. Il n’a pas la nette impression de ce qu’il a fait hier. Il sait la date, mais dans son esprit la notion en est vague et floue. D’où dans le sentiment qu’il a du temps, une perturbation profonde. Il vit comme une bête, au jour le jour, dans une sorte de recul et de retraite du passé et de l’avenir. Il est entre deux horribles nuits. Le temps lui paraît immense, interminable : il lui semble qu’il y a dix ans, une éternité, qu’il a pris le bateau ; il a l’impression à la fois que les événements anciens sont plus éloignés encore et que tout le passé, ancien et récent, constitue cependant un inextricable mélange. Il a perdu la notion du temps : nuit, jour, hier, aujourd’hui, demain, c’est tout pareil, une sorte d’interminable souterrain.

Deux choses sont ici à remarquer. Nous n’insisterons pas sur l’association de l’anxiété mélancolique et des idées d’éternité : elle est cliniquement classique. Mais nous tenons à signaler la place considérable qu’occupe l’élément affectif dans cette perte de la notion du temps : les expressions mêmes du malade ne laissent aucun doute à cet égard. Une sorte de coulée affective de morne tristesse et de sombre désespoir a rétabli entre tous les événements de sa vie une continuité que l’élaboration conceptuelle en avait distraite. L’accent n’est donc plus sur les représentations présentes ou passées, en lesquelles notre conscience se réfracte, mais sur la tonalité générale qui les enveloppe. Ainsi il n’est plus de synchronisme précis entre les battements du pendule et les progrès discrets que nous imaginons à leur image dans l’intimité de notre pensée. La durée est redevenue incommensurable au temps et a recouvré un caractère qu’elle a à jamais perdu pour nous.

Cette indistinction affective des représentations produit encore d’autres effets. Notre malade, qui a toujours beaucoup rêvé, mais dont les rêves étaient en général heureux, a maintenant des cauchemars sinistres, pleins de choses horribles : mort, cercueil, enterrement, scandale. Au réveil il a peine à s’en dégager. Le matin, vers les trois ou quatre heures, quand il est pour se rendormir, les yeux fermés, un peu somnolent, il voit des têtes vagues et mal définies qui lui parlent ; il ne se rappelle pas ce qu’elles disent. À son réveil de même, les yeux fermés encore, il revoit les mêmes têtes : on dirait que quelqu’un \a lui parler ; le sujet n’est jamais le même. Manifestement après les rêves, voilà les hallucinations hypnagogiques. Or rêves, hallucinations hypnagogiques préoccupent tout autant Charles que les réalités de la veille. De même nous avons vu que les propos intérieurs, où nous nous adressons la parole à nous-mêmes, prennent à ses yeux une énorme importance : il est évidemment enclin à se parler sa pensée comme il ferait à une tierce personne et à s’en impressionner d’autant. Ne sommes-nous pas ici comme à la source des hallucinations ?

Les cadres où notre expérience groupe représentations et images n’ont pas gardé toute leur rigidité ; représentations et images ne perdent donc pas en s’y introduisant la possibilité de se rejoindre ; l’esprit, plus sensible à leurs analogies qu’à leurs différences, se comporte à leur égard bien moins d’après leur contenu objectif encore mal défini que d’après leur retentissement affectif immédiat : intensité subjective signe d’importance objective, pénétration de la réalité externe par la réalité interne, ou mieux encore primitive confusion des deux réalités dans la réalité consciente, telle est l’attitude mentale que semblables états nous laissent, pour ainsi dire, soupçonner à l’horizon.

La personnalité morale de Charles est donc profondément touchée. La personnalité physique n’est, bien entendu, pas indemne. Outre quelques préoccupations hypocondriaques portant sur l’appareil digestif, il signale des palpitations, des fourmillements, des picotements, des douleurs sourdes aux reins, des éclairs douloureux à travers le corps, des sensations de plaque sur le crâne, de vide ou de plomb dans la tête. Physiquement il n’est donc pas comme avant : il se sent comme anéanti. Il lui semble qu’il manque quelque chose à ses jambes, aux bouts de ses doigts : ce n’est pas délié comme autrefois. Cependant il cantonnerait volontiers ses idées de transformation à sa seule tête, qui n’est plus ce qu’elle était et à son cerveau qui est déplacé, obstrué. Il lui semble ne devoir jamais se remettre en place. On dirait qu’il a une toute petite place de cerveau, un rien. C’est comme si son cerveau n’existait plus. Mais ici, après ce que nous savons déjà, est-ce du cerveau-organe ou du cerveau-pensée qu’il s’agit ou des deux à la fois ? La question vaut d’être posée, elle trouvera peut-être un commencement de solution tout à l’heure.

Naturellement le monde extérieur ne lui paraît plus comme autrefois. Les êtres et les choses, même les voix, ne sont plus les mêmes : ils sont drôles, bizarres, changés. Il a peine à dire en quoi précisément sa perception du monde extérieur s’est modifiée. Cette sensation d’étrangeté est ancienne. Il y a plusieurs années déjà que par intervalles la voix de sa femme le soir l’étonnait. Au fond, ce ne sont pas les choses qui ont changé, mais lui. Il voit bien cette chaise, mais ce n’est plus ça. Il ne suffirait pas de dire que les objets lui paraissent assombris et moins bien éclairés, pour rendre ce qu’il éprouve. Il les voit bien et cependant ils ne lui font plus la même impression. Ce n’est pas la forme qui est bizarre. Par le fait rien n’est bizarre. Mais il lui semble pourtant que rien n’est comme autrefois. S’il veut prendre un objet, quelque chose intervient et semble couper son acte. Il ne peut aller de l’avant comme autrefois. S’il va pour saisir un torchon et essuyer, ce n’est pas ça, ce n’est pas comme jadis : la façon de s’en servir a changé, il ne se sent plus le même courage, il ne pourrait plus agir comme autrefois. Alors, quand il se servait de quelque chose, il y avait l’esprit : maintenant il n’en est plus de même. Il voit bien comme avant, mais il a l’impression que quelque chose lui manque : il est un poisson à demi sorti de l’eau, un homme à demi enlisé ; quelque chose s’imbrique entre les objets et lui ; les choses, les êtres et lui-même ne semblent plus dans leur élément. Ainsi le ciel n’a pas changé ; mais les fleurs, qui de loin sont les mêmes, se trouvent de près avoir changé ; de même surtout, le bateau qu’il va prendre, de loin est comme autrefois, mais de près, quand il faut y monter, ne parait plus le même. Le changement atteint particulièrement les objets les plus familiers.

Il serait difficile d’imaginer pour les théories modernes6 qui voient dans la perception extérieure le plan de notre action sur les choses plus éclatante confirmation. Si le monde a changé pour notre malade, ce n’est point le fait de son trouble visuel, puisque le changement le frappe plus de près que de loin, puisque surtout il proclame voir les choses tout, comme autrefois, mais c’est, purement et simplement, le fait de son aboulie, de son impuissance à agir. Gomme il le dit lui-même, c’est lui qui a changé et non les choses, et, si les choses ont changé, c’est qu’incapable d’agir sur elles, il est de ce fait devenu incapable de les percevoir, puisque percevoir, c’est esquisser ses actions possibles.

Rarement les processus morbides, en se développant, gardent autant que chez Charles le souvenir et la marque de leur communauté d’origine, rarement le lien qui les unit demeure aussi présent et aussi reconnaissable, Troubles de la personnalité morale, de la personnalité physique et de la perception extérieure se mélangent et se pénètrent étroitement. Nous ne nous étonnerons donc pas, ici moins encore qu’ailleurs, de les voir s’exprimer simultanément. Son malaise, dit-il, est plutôt moral. C’est surtout moralement qu’il n’est plus lui-même, mais son abattement physique n’en est pas moins grand : il faudrait un grand choc pour remettre toutes choses en place. L’indistinction du physique et du moral, qui ne fait ici que s’indiquer, s’accuse plus nettement quand Charles déclare que c’est quelquefois dans sa tête comme une bataille, comme si on la triturait avec un clou, comme si on mêlait ses pensées, qu’il n’a plus de force dans la tête, qu’il lui semble n’y plus rien avoir, ni idée ni goût. Enfin on ne voit pas comment répartir des déclarations comme les suivantes et sur quoi se fonder pour dire que le trouble de la personnalité morale ou le trouble de la personnalité physique ou le trouble de la perception extérieure y joue le principal rôle : il est très affecté dans les endroits sombres, comme si on lui passait quelque chose dans la tête ; quand il se voit lui-même, c’est comme tout le reste : ce n’est plus lui, il était vif et alerte ; sa voix a changé ; on croirait que ce n’est plus lui ; cela tient à la vue, mais surtout à la sensation dans la tête ; il n’est plus lui-même, c’est mort, c’est la nuit complète ; une nuit, comme sa femme venait de lui faire une observation, il a cru sentir son cerveau se retourner, une boule noire lui traverser la tête : il ne l’a pas vue, mais sentie ; il a eu la sensation de ne plus voir, il s’est senti mourir, il a dit : « Je meurs1 C’est affreux », quelque chose de noir se formait à la place de son cerveau, comme si on lui coupait la vision et la netteté des choses ; il a eu ainsi la sensation de tomber d’une grande clarté dans un trou noir ; son cerveau, de clairet net, est devenu chaviré, mélangé, confus. Ne vaut-il pas mieux considérer qu’ici l’unité de la poussée morbide éclate jusque dans la multiplicité des moyens quelle emploie pour s’objectiver, et qu’en fait nous touchons maintenant du doigt ce que nous ne faisions que pressentir il y a un instant ? Nous sommes donc en droit de considérer que tout à l’heure le malade, quand il se plaignait de son cerveau, mêlait étroitement le sens concret et le sens métaphorique et était entraîné en deux voies apparemment divergentes bien plus par les nécessités de l’expression discursive que par une exacte distinction initiale des processus morbides.

Sur cet ensemble morbide si cohérent se sont greffées, par un développement cliniquement normal, des idées de persécution, peu accusées il est vrai. Le malade qui se sent dominé par son mai, par une tristesse qu’il ne peut vaincre, qui a perdu la possession de lui-même, arrive naturellement aux idées de dédoublement : il n’est plus maître de ses pensées, de son cerveau qui travaille malgré lui ; on croirait qu’il y a quelque chose qui travaille dans sa tête, parle pour lui, lui coupe la volonté, lui défend d’être joyeux. Il est comme envoûté, il sent deux personnes en lui : lui-même, faible et désemparé, un autre, qui l’assomme et qui l’étreint moralement.

En s’interrogeant sur son état il a fini par se demander s’il n’avait pas subi une influence. Or quelle influence pourrait-il avoir subie, sinon celle de son ancienne maîtresse ? Sans doute, quand il dit qu’on croirait qu’on a dit à son cerveau : « Tu seras toujours dans cet état de tristesse », il déclare d’abord ne pas savoir quel est cet on, mais il avoue ensuite que, dans son idée, c’est sa maîtresse. Puis il se reprend : les indices qu’il croit avoir, peut-être se les forge-t-il lui-même ; ce n’est pas possible, il se fait un tas d’idées. Mais à d’autres moments sa préoccupation est plus forte que sa résistance critique : son cerveau a été influencé par elle, si c’est faisable. Elle était liée avec une femme qui est, sans doute, au courant de la magie noire. Autrefois il aurait ri de tout cela, mais il ne peut s’empêcher de réfléchir aux efforts qu’elle a faits pour le ramener, à la jalousie qu’elle avait fait naître en lui, à la place croissante qu’elle avait prise dans son cœur et dans sa vie, à certains propos qu’elle lui a tenus depuis et qui semblent montrer qu’elle savait à quoi s’en tenir. Donc, comment l’a-t-elle influencé ? il ne peut le dire ; mais le fait est qu’il a subi son influence.

Qu’elle ait eu sur lui l’influence d’une femme, peut-être aimante, sur un caractère faible et sensible, ce ne paraît guère contestable. Gomment s’est opérée la rupture ? Nous n’avons pu obtenir d’éclaircissements précis sur ce point. Peu importe au reste. Que la lassitude se soit emparée d’elle ou de lui, que la raison seule ait fait son œuvre, en lui montrant les mauvais côtés de la situation, il n’en est pas moins qu’il a gardé dans son cœur, à la femme et à l’enfant, une place secrète et chaude. Quand la poussée morbide est intervenue, elle n’a pas traversé en vain ce foyer encore mal éteint de vives ardeurs affectives, elle l’a d’abord rallumé de regrets et d’inquiétudes ; il lui a fourni un appoint naturel de représentations obsédantes. Mais, cependant, elle a poursuivi sa route et, arrivée au bout de sa course et de toutes ses conséquences, quand, revenant sur elle-même, elle a pris conscience de soi tout entière, l’état auquel elle avait abouti a retenti sur ceux qu’elle avait seulement traversés, l’idée de domination, de possession, d’envoûtement, se rencontrant avec l’influence réellement subie, en a spontanément modifié le contour, la nature et la direction. Par une transformation nécessaire, l’influence amoureuse, dont tous nous avons plus ou moins l’expérience, est devenue influence mystérieuse et mystique, s’exerçant d’être à être à travers l’espace et le temps, par des procédés que notre raison désavoue et que notre causalité ignore ; mais la réalité de la première s’est, pour ainsi dire, infusée dans la seconde et a suffi à l’objectiver. Ici encore la pensée morbide se montre comme incapable de se représenter un monde d’éléments discrets et interprète tout l’univers, extérieur et intérieur, d’après son unité fondamentale. Donc, pour paradoxales que les idées de persécution apparaissent chez Charles, une sorte de logique pathologique les rendaient à peu près inévitables, du moment que les éléments en avaient une fois été mis en présence.

Depuis novembre 1910 nous sommes sans nouvelles du malade. Peut-être est-il guéri de cet accès. Peut-être s’est-il suicidé. Les deux hypothèses sont vraisemblables. Mais il n’est guère douteux que cet accès ou un autre l’amènera à se donner la mort.


5 « J’ai peur du suicide, nous écrit la femme du malade le 22 septembre 1910. S’il est nécessaire que mon mari entre à l’asile (pour éviter un malheur chez nous), je vous prie de le lui conseiller… Nous sommes très estimés à X. Ce serait très malheureux que mon mari se détruise. Si on ne peut l’éviter, que cela arrive ailleurs : ce ne sera pas connu ». Voilà donc une femme, sans doute très anxieuse du sort de son mari, mais aussi très préoccupée d’échapper à l’opprobre qui rejaillirait sur elle du suicide de son conjoint. Puissance des représentations collectives !

6 Bergson, Matière et Mémoire, p. 4 et suivantes (Paris, F. Alcan).