Observation IV. Dorothée

L’observation de Dorothée, entrée dans le service en mai 1905 et décédée en septembre 1908, a déjà été publiée par MM. Deny et Camus à la fin de sa première année de séjour à l’hôpital. Depuis, nous avons, à notre tour, suivi la malade d’octobre 1906 jusqu’à sa mort. Durant ce temps certaines modifications se sont introduites dans son état mental, assez importantes pour nous paraître comporter un enseignement et mériter d’être signalées.

Comment la malade se présentait-elle en 1905-1906 ? MM. Deny et Camus vont nous le dire7 :

« G. A…, trente ans, entrée à la Salpêtrière (Section « Rambuteau) le 20 mai 1905.

« Antécédents héréditaires. – Rien à noter du côté des « ascendants. La malade est l’aînée de six enfants ; sa sœur cadette a été soignée dans le courant de l’année 1905 à la Salpêtrière dans le service de M. Déjerine, pour des idées hypocondriaques à forme obsédante. Elle en est sortie « guérie. Les autres enfants sont bien portants.

« Antécédents personnels. – Née à terme, s’est développé normalement, a fréquenté l’école jusqu’à treize ans. Apprenait facilement, était considérée comme très intelligente. À sa sortie de l’école, n’a pas été mise en apprentissage, a été gardée par sa mère pour l’aider aux soins du ménage. A été très gâtée, était très coquette, parlait volontiers de ses avantages physiques, était fière de sa taille, etc. ; n’a pas eu d’autre maladie que la rougeole à quatre ans. Réglée à quinze ans et demi.

« Histoire de la maladie. – L’affection actuelle a débuté au commencement de l’année 1905 ; G… a commencé par dire qu’elle n’avait plus la bouche à sa place, constamment elle se regardait dans une glace, prenait son menton avec ses mains et cherchait à le ramener dans une bonne position. En même temps son caractère s’aigrissait, elle ne supportait aucune observation, restait volontiers sombre et sans prononcer une parole pendant des journées entières. Bientôt elle refusa de manger, de se laver, de s’habiller ; elle s’écorchait le visage avec ses mains, disait qu’elle n’avait plus que quelques jours à vivre, que ce n’était pas la peine de la conduire à l’hôpital, etc. C’est alors que sa mère l’amena à la consultation de M. Déjerine qui prit G… dans son service dans les premiers jours du mois de mai.

« Au lieu de s’améliorer, l’état de la malade s’aggrava et elle manifesta bientôt des idées de suicide, en raison desquelles elle fut transférée le 20 mai dans le service de l’un de nous.

« Dans les jours qui suivent son entrée, G… ne répond à aucune des questions qu’on lui adresse, n’exécute aucun des mouvements qu’on lui commande, ne donne pas la main, ne tire pas la langue, etc. Elle résiste aux mouvements de flexion, d’extension qu’on cherche à imprimer à ses membres. Elle reste toute la journée immobile, la tête demi-fléchie, se tenant le menton avec ses deux mains, comme pour empêcher sa mâchoire de se décrocher. Elle ne veut rien garder sur elle, pas même sa chemise ; ses yeux grands ouverts sont obstinément fixés sur son corps, le plus souvent nu. On a beaucoup de « peine à lui faire accepter quelques aliments.

« Malgré la force d’inertie qu’elle oppose à tout examen, on parvient à constater que G… ne présente aucun trouble de la motilité, de la sensibilité cutanée dans ses différents modes et des diverses sensibilités spéciales. Les réflexes cutanés et tendineux sont normaux et on ne constate aucune altération des fonctions respiratoire, digestive, circulatoire, etc. Il n’y a ni albumine, ni sucre dans les urines. La température est normale : un jour ou deux seulement, elle a atteint 38°1.

« Les seuls mots qu’on obtient de G… à la suite d’injonctions réitérées, sont qu’elle n’a plus de figure, plus de visage, plus de bouche, plus de corps, il ne lui reste que « les mains, les pieds et les jambes ». Tout cela est dit d’un ton maussade, avec une mauvaise humeur évidente. On ne peut pas la décider à enlever les mains qui recouvrent sa bouche et son menton et lorsqu’on cherche à les lui retirer, sa mauvaise humeur augmente : Laissez-moi tranquille, dit-elle, vous voyez bien que je n’ai pas de corps, pourquoi me faire souffrir, je suis morte, mais « je ne meurs pas comme tout le monde ». '

« D’autres fois elle dit : « Ne me touchez pas, vous me rendez plus d’horreur, vous voyez bien que je n’ai plus de corps, vous me l’avez pris, sale bête, c’est honteux ».

« Si on lui présente un miroir, elle le repousse des mains, mais n’en jette pas moins des regards à la dérobée sur lui et dit : « Quelle horreur, est-il possible d’être aussi laide ;… je suis propre, je n’ai plus de bouche, plus de dents, je ne devrais pas parler, je suis un petit nabot, autrefois j’étais très grande, etc. ».

« Ajoutons que pendant des heures entières, G…, si on la laisse faire, va se placer, nue ou la chemise relevée jusqu’au menton, en face d’une porte vitrée, dans laquelle elle se mire et se contemple, en proférant de temps en temps les plaintes et les lamentations rapportées plus « haut.

« Il faut noter que ces plaintes et ces lamentations sont toujours relatives à l’état actuel ou à l’état antérieur de G…, jamais à son avenir. Elle dit par exemple : « J’étais mieux que cela hier, j’étais mieux que cela tout à l’heure, je suis encore plus d’horreur » ; ou bien, lorsqu’il lui arrive de changer de position, de se lever, etc., elle répète à « diverses reprises : « Je n’aurais pas dû bouger, je n’aurais pas dû me lever, me voici encore plus d’horreur ». De même si on la touche, si on déplace un de ses membres, elle s’emporte, devient agressive et dit qu’on le fait exprès pour la rendre plus d’horreur. Jamais il ne lui arrive de faire allusion à ce qu’elle sera le lendemain ou les jours suivants.

« L’état mental de G…, dont nous venons de donner un court aperçu, s’est maintenu identiquement le même depuis le jour de son entrée jusqu’à aujourd’hui (février 1906). Actuellement, comme lors de son entrée, il est impossible de lui faire garder une chemise. Elle se couche nue entre ses draps et lorsqu’elle quitte son lit, c’est pour aller s’exposer à la chaleur du poêle, car, puisqu’elle est morte, qu’elle n’a plus de corps, il faut la brûler. On doit exercer sur elle une surveillance de tous les instants pour l’empêcher de se brûler ; continuellement elle cherche à introduire ses pieds ou ses mains entre les barreaux de l’entourage du poêle pour se brûler plus sûrement. « Foutez-moi vite dans le feu, dit-elle, que je brûle ».

« Pendant les mois d’été, alors qu’il n’y avait pas de feu, elle répétait volontiers qu’il fallait la jeter aux cabinets, et à diverses reprises également, elle a cherché à s’introduire dans la cuvette des water-closets.

« Durant les mois de juin, de juillet et d’août, G… a refusé obstinément la nourriture, il a fallu pendant toute cette période l’alimenter à la sonde ou à la cuillère. Pendant le mois de septembre, elle est devenue gloutonne et vorace, elle dérobait le pain des autres malades et semblait n’être jamais rassasiée. Actuellement, elle mange raisonnablement et a bon appétit, car elle réclame instamment des aliments, quand approche l’heure des repas.

« Elle devient alors soumise et câline pour qu’on satisfasse plus vite ses désirs, elle se montre en outre très sensible aux friandises, ce qui ne l’empêche pas de dire après avoir mangé : « Suis-je bête, je n’ai pas de corps et je mange, je n’ai pas de bouche et je parle ; je ne devrais pas manger, je ne devrais pas parler : je vais être encore plus d’horreur ».

« Les convictions délirantes de G… se rapportent exclusivement à sa constitution physique, à son existence corporelle. Lorsqu’on lui dit, par exemple : « Si vous n’avez ce plus de corps, vous avez du moins toute votre intelligence… », elle répond : « Foutez-moi la paix avec votre intelligence, cela m’est bien égal, je n’ai plus de corps, il n’y a pas de plus grand malheur que de ne pas avoir de corps. Vous faites le malin parce que vous avez un corps. Si le bon Dieu pouvait faire un miracle, il me donnerait le corps de T… (nom d’une autre malade), – ou bien si ma mère qui m’a donné mon corps, pouvait m’en refaire un ! »

« La lucidité de G… est entière, – les objets ou les personnes qui l’entourent ne lui paraissent ni changés, ni modifiés, elle les voit tels qu’ils sont ; elle n’y prête du reste qu’une attention modérée, toutes ses préoccupations étant concentrées sur sa seule et unique personnalité. Malgré cela elle ne prend aucun soin d’elle-même, « ne veut pas qu’on la lave, la coiffe, etc., et satisfait ses besoins là où elle se trouve.

« Elle reconnaît ses parents lorsqu’ils viennent la voir, mais reste en réalité indifférente à leurs visites : « Tu vois, Aline, dit-elle à sa sœur, il faudrait qu’on brûle la robe que j’ai sur moi pour être comme toi. Laisse-moi, je vais aller me brûler. Mon Dieu que je suis à plaindre, c’est un drôle de cas. Je me vois bien, je mange de trop et je n’ai plus rien. Est-ce que le bon Dieu devrait permettre des choses pareilles ? Mes sœurs ont un corps, maman aussi, moi je n’ai plus rien ».

« Comme on le voit, G… se borne à constater qu’elle n’a plus de corps et à le déplorer du matin au soir, mais jamais elle n’a accusé personne de lui avoir pris son corps. Jamais non plus elle n’a dit un seul mot qui puisse faire supposer qu’elle considère la perte de son corps comme la punition ou le châtiment de fautes commises par elle ; elle n’a somme toute aucune idée de persécution, ni d’auto-accusation. Elle n’a jamais non plus présenté d’hallucinations.

« En outre de sa stéréotypie akinétique qui consiste à s’immobiliser le menton pendant des heures entières, G… en a une autre, celle-ci kinétique, qui est caractérisée par des mouvements rythmés de haut en bas des deux pouces, de chaque côté du sternum à la hauteur des seins. Quand on lui demande la raison de ce mouvement, elle le justifie comme celui du maintien de son menton, en disant que c’est pour essayer de faire revenir son corps.

« Ajoutons, en terminant, qu’à différentes reprises l’humeur hargneuse et facilement agressive de G… s’est traduite par des voies de fait à l’égard du personnel ou des autres malades. »

Voyons maintenant sur quels points et en quel sens la malade s’est modifiée sous nos yeux. Elle reste toujours inquiète et anxieuse : c’est probablement le fond de son état. Mais anxiété et inquiétude ont pour ainsi dire changé de direction : autrefois la malade se désolait de ne plus être ce qu’elle était ; maintenant elle se demande sans cesse ce qu’elle va devenir. Ses sœurs vont se marier : comment sera-t-elle dans quatre mois ? Aujourd’hui elle pourrait assister au mariage, mais elle a bien peur que d’ici là les choses ne s’aggravent. Ce lui serait très cruel de ne pas pouvoir tenir sur ses jambes, d’autant qu’elle n’aime pas le lit. Elle y souffre plus que debout. Elle ne s’y plaît que pour dormir. À peine réveillée, la peur la prend de ne plus pouvoir se lever Elle ne compte pas guérir, au contraire. C’est l’avenir qui l’inquiète. Et si l’avenir l’inquiète, si elle se demande avec effroi ce qu’elle va devenir, c’est qu’elle ne vit pas d’une façon claire et que cette façon de vivre l’intrigue et l angoisse.

Donc, si elle s’inquiète de l’avenir, c’est secondairement, pour ainsi dire. C’est sa façon de vivre qui, avant tout et tout d’abord, fait son inquiétude : « Je suis obsédée par la façon dont je vis, qui me paraît si obscure » (Lettre). II lui semble qu’il s’est produit en elle un changement, lent, incompréhensible, du mécanisme duquel elle ne peut aucunement rendre compte, qui l’entraîne à douter de son existence. Mais la chose est terriblement embrouillée, confuse et incertaine. Un avocat de sa famille a manifesté l’intention de lui rendre visite. Elle ne tient pas à le recevoir ; il ne peut plaider cette cause-là : c’est aussi obscur pour lui que pour les autres. Elle ne peut guère expliquer ce qu’elle ne comprend pas elle-même : « Je ne suis ni plus ni moins que vous sous bien des rapports (alimentation, sommeil). C’est par le fait mystère ».

Mystère et angoisse, voilà bien la formule : angoisse du mystère, mystère de l’angoisse, suivant le côté que nous regardons, suivant que la malade vit son trouble morbide ou essaye de l’intellectualiser. Le fait de constater que nous ne comprenons pas, la position et l’admission d’un mystère, en un mot, suppose déjà, en effet, l’entrée en jeu d’activités intellectuelles, puisqu’il enregistre leur échec. Mais l’existence d’un mystère une fois admise, nous n’avons pas de cesse que nous ne nous le soyons, au moins en partie, rendu intelligible, en lui substituant un apparent système d’équivalents conceptuels.

Le mystère, en se vivant, s’objective, c’est-à-dire fait appel à l’expression discursive. Or d n est rien qui ne soit en rien comparable à rien, qu’un artifice plus ou moins heureux ne puisse ramener, fût-ce précisément comme à son contraire, à quelque expérience antérieure. L’angoisse et le mystère de notre malade sont gros de son délire et de bien d’autres délires : « Autrefois ma façon de vivre ne m’inquiétait pas, ce qui prouve que c’est changé ». À ce point le délire commence : il ne lui reste plus qu’à se fixer sur la nature du changement.

Ce changement, nous l’avons vu, était à l’origine conçu aussi radical que possible ; la malade n’avait plus de corps. Le mystère physique d’une vie sans organisme exprimait et expliquait à ses yeux les mystérieuses modifications intervenues dans ses manières de sentir. Mais les difficultés que cette explication présentait l’ont amenée, en quelque manière par un effort de raison, à substituer des idées de « transformation », de « changement » simple, à celles de négation.

Elle reconnaît avoir dit n’avoir plus de corps et en avoir été convaincue. Maintenant elle ne le dit plus, pour bien des raisons qu’il n’est pas facile de démêler et de présenter par ordre. Elle ne le dit plus, d’abord, parce qu’elle a « l’esprit de comprendre que c’est une chose qui ne doit pas se dire ». Ici on serait tenté de croire à une réticence banale, d’autant que la malade hésite ensuite à ajouter qu’elle ne le pense plus ; elle se contente de répondre : « Je pense que ça n’est pas clair, je suis inquiète » : hésitation et réponse évidemment suspectes, qu’elle explique, à chaque fois, par les obscurités de sa façon de vivre. Les réticences sont, cependant, ici d’espèce assez particulière. Elles ne dépendent, en effet, ni de la méfiance delà malade : nous sommes avec elle dans les meilleurs termes ; ni d’un désir de passer pour guérie ou améliorée et de prendre la porte : elle ne tient pas à sortir, elle a plutôt peur de la liberté et du monde. Elles sont bien davantage l’expression d’une sorte de pudeur intellectuelle révoltée par les absurdes conséquences du délire initial. En effet, elle constate que toutes ses fonctions organiques s’accomplissent comme autrefois : « Je n’y comprends rien, ça digère » ; si elle n’avait pas de corps, « ça » ne digérerait pas, et il faut donc bien que « ça » soit quelque chose comme son corps. Son sang est aussi beau, aussi rouge qu’autrefois : il faut bien qu’il soit le sang d’un corps et d un corps à peu près comme autrefois. Sans ces preuves elle croirait que le mécanisme n’existe plus. Mais enfin ces preuves sont là et elle s’efforce d’en tenir compte. Sans doute elle n’est plus comme autrefois, mais il y a amélioration : ses règles, disparues pendant plus d’un an, sont maintenant revenues. Elle ne sent plus, comme naguère, son corps diminuer journellement. En réalité, elle voyait bien qu’elle en avait un, mais elle ne le voyait pas comme autrefois et il lui semblait disparaître un peu tous les jours ; d’où elle tirait cette conclusion assez paradoxale qu’elle n’en avait plus du tout.

Mais tous ces raisonnements ne sont pas seuls à déterminer sa conviction nouvelle. Car, comme nous lui demandons si elle croit à l’existence de son corps par une sorte de réflexion, de la même manière que nous croyons à celle de Pékin, par exemple, parce que des voyageurs l’ont vu et décrit, elle s’écrie : « Oh ! je me sens, moi ! », ce qui n’est pas une raison définitive, puisqu’autrefois elle disait n’avoir plus de corps, quoiqu’elle le sentît encore, mais, cependant, en est une, sur laquelle elle revient à plusieurs reprises : « Ce que je possède, je le sens, je sens que ça vit ».

Si elle parle de ce qu’elle possède et non de son corps, c’est qu’elle a un doute un peu différent de celui de naguère. Naguère elle se demandait si elle avait un corps, elle avait l’idée fixe de n’en plus avoir. Maintenant elle sait avoir un corps, mais elle ne croit pas qu’il soit comme autrefois. Donc à toute occasion elle reconnaît avoir un corps, affirme en être sûre ; elle ne vit plus avec la conviction de ne plus avoir de corps ; si peu que ce soit, elle en a un. Mais sa façon de vivre l’inquiète, n’est pas claire, elle sent qu’elle ne vit plus comme autrefois ; son corps a changé, il n’est plus une réalité comme autrefois, au même titre, par exemple, que la chaise sur laquelle elle est assise. Mais, néanmoins, il existe. Seulement il a changé, il est transformé.

Changement et transformation sont de nature assez mystérieuse. Ils n’ont pas un caractère dynamique, puisque la persistance du fonctionnement organique est, pour la malade, une preuve qu’il lui faut renoncer à nier l’existence de son corps. S’agit-il d’un changement matériel qui en aurait affecté la composition et la structure ? C’est bien douteux. Que l’on parte de ses pieds ou de sa tête, de chaque partie de son corps la malade reconnaît qu’elle n’a pas changé et qu’elle est la même qu’autrefois, et ce n’est que quand elle voit le danger que court son système et que, si elle laisse son interlocuteur aller jusqu’au bout, il se trouvera que son corps transformé est composé de parties dont aucune n’a bougé, qu’elle déclare : « Oui ; mais enfin on sait bien qu’on ne m’a pas changé ce que j’ai, mais ça a changé », ou bien : « Ça n’a pas changé, mais ça a changé tout de même ».

En vérité, à y regarder de près, cette idée de transformation n’est pas, logiquement, beaucoup plus satisfaisante que l’antérieure idée de négation. Mais elle le paraît, du moins au premier abord, et cela suffit à la malade qui entend bien ne plus passer pour folle. Sans doute elle a perdu la tête un moment, a dit n’avoir plus de corps, a supplié qu’on l’enterrât, refusait de mettre sa chemise pour épier ce qui lui restait de matière, mais c’était son cas, le mystère avec lequel elle est aux prises, qui la poussait à parler et à agir ainsi, contre tout bon sens et contre toute pudeur. La substitution de l’idée de changement à l’idée de négation apparaît donc comme une sorte de triomphe de la raison discursive, favorisé sans doute par une certaine rémission des phénomènes anxieux. Triomphe, du reste, plus apparent que réel, car il porte bien plus sur la forme du délire que sur sa matière : la transformation se substitue, vaille que vaille, à la négation, mais le mystère reste debout tout entier, dans son ineffabilité transcendante.

Bien entendu la malade ne présente aucun trouble objectif de la sensibilité. Elle ne se plaint même d’aucun trouble du côté des organes des sens : elle flaire, goûte, palpe, entend, voit tout comme autrefois. Nouvel argument, si besoin était contre la théorie périphérique. D’autre part, elle se plaint de maux de tête, de douleurs, de crampes, d’impatiences dans les membres et surtout dans les jambes, largement justifiées par l’étrangeté de ses attitudes : elle sent la douleur comme autrefois, elle souffre même davantage. Aucune analgésie viscérale ou autre n’est donc à l’origine de sa dépersonnalisation physique. Enfin, si elle ne s’est jamais plainte, à proprement parler, de l’étrangeté du monde extérieur, un objet, au moins, de ce monde lui a paru à certains moments modifié : c’est son corps qui est bien pour elle comme pour nous, objet extérieur, quand c’est par les yeux qu’elle le perçoit. Ce qu’à son corps son œil trouvait de changé ne s’explique pas. Elle le voyait moins grand et moins beau et, de fait, à ses yeux, si sans doute son nez, sa bouche n’ont changé ni de forme ni de couleur, néanmoins elle n’est plus comparable à ce qu’elle a été.

Cette constatation rend moins satisfaisante l’hypothèse de MM. Deny et Camus8 qui voient en leur malade un cas d’insuffisance fonctionnelle, d’inhibition des centres cénesthésiques ; car, dans ces conditions, pourquoi la vision du corps propre serait-elle seule impuissante à évoquer les images organiques, qui, d’après les mêmes auteurs, contribuent à constituer pour nous la réalité du monde extérieur ? Si l’hypothèse était exacte, il semble bien qu’étrangeté du monde extérieur et dépersonnalisation physique devraient avoir toujours un développement parallèle. La cause de ces états, si elle est déterminable, devra donc être cherchée ailleurs. Il semble, du reste, qu’il faille d’abord déterminer ce qu’elle est psychologiquement, avant de savoir ce qu’elle est physiologiquement.

Laissons, pour le moment, cette discussion théorique et revenons à notre malade. Tout d’abord elle se lamentait sur le présent, ensuite elle s’est inquiétée de l’avenir. D’un état affectif qui s’essaye à s’objectiver, ce sont là deux des orientations possibles. Donc le trouble morbide, sous sa forme émotive, s’est cherché successivement deux voies. Remarquons maintenant que, sous sa forme discursive et conceptuelle, il a fait exactement de même et que les deux voies qu’il a ainsi tracées sont, pour ainsi dire, parallèles aux deux premières. Quand la malade niait son corps, elle niait de ce point de vue l’avenir : quel est l’avenir du néant ? et se concentrait sur le présent. Quand elle a parlé de transformation, qui dit transformation dit évolution, et elle s’est inquiétée de l’avenir. Mais cette déduction logique, c’est notre pensée qui l’introduit ici et ne peut se défendre de l’introduire. En réalité il s’agit bien plutôt d’une transposition en masse, portant à la fois sur la face affective et sur la face discursive du délire, qui les a concurremment modifiées, sans qu’il soit possible de parler d’un avant et d’un après et, par conséquent, d’effet et de cause.

Si de l’idée de transformation on peut, à la rigueur, assurer quelle est logiquement moins absurde que l’idée de négation et que, de ce point de vue, il y a progrès rationnel chez notre malade, faut-il en dire autant de l’idée d’immortalité, qui a remplacé l’idée d’être morte qu’elle énonçait quelquefois ? Elle est convaincue qu’elle ne mourra pas. Une surveillante très intelligente, dont elle tait le nom, le lui a dit l’an dernier. Elle n’y avait pas encore pensé. Depuis elle y a beaucoup réfléchi. Son cas l’obligerait à le croire et, somme toute, elle est de cet avis. Elle craint fort de ne pas mourir, car elle ne vit pas comme autrefois, ne respire plus comme autrefois, n’est plus faite de la manière dont on meurt. Son corps et le nôtre ne sont pas identiques : nous mourrons, nous, parce que nous vivons d’une façon claire. Une maladie qu’elle vient d’avoir lui est un argument en faveur de sa thèse : « J’ai été à la mort ; je n’ai pas pu mourir ». Vu son état d’angoisse, cette immortalité ne la réjouit naturellement pas autant qu’elle ferait bien d’autres :

« Je n’ai pas la consolation de me dire : je mourrai un jour ».

Tout ceci serait assez clair, si, pour expliquer pourquoi elle demandait à être enterrée, après avoir répondu d’abord que c’était parce qu’elle se trouvait un être tout à fait inutile, elle n’excipait précisément de sa crainte de ne pas mourir, qui lui serait, alors, venue avant que la surveillante ne l’eût déclarée immortelle. L’idée d’être immortelle lui aurait, dans ces conditions, été aussi spontanée que celle d’être morte : c’est on ne peut plus plausible. Mais ces deux idées auraient été à peu près contemporaines, et c’est, logiquement, plus scabreux. Continuons encore à l’écouter : elle demandait qu’on mît en terre ce qui restait de son corps (composé donc de deux parties : partie disparue, partie immortelle ?). Elle promettait d’y rester. Elle se rend bien compte aujourd’hui qu’elle ne l’aurait pas fait, parce qu’elle aurait étouffé. Mais comment, maintenant qu’elle se croit immortelle, le fait d’étouffer a-t-il conservé cette importance à ses yeux ? De même, si elle demandait à être brûlée, c’était parce que ce moyen lui paraissait plus capable de la faire mourir que tout autre, tant il est difficile de venir à bout d’un corps inexistant. Mais cependant alors le feu lui paraissait de force à la faire disparaître. Maintenant que son corps n’est que transformé, elle semble convaincue que le feu serait impuissant contre lui : même une température de 3000° n’y suffirait pas. Cette immortelle, d’ailleurs, ne laisse pas parfois de déclarer : « C’est drôle que je vive ».

Donc que de contradictions ! Idée à la fois d’être morte et d’être immortelle ; recherche et discussion des moyens d’anéantir le néant ; affirmation, à la fois, d’inexistence et d’immortalité ; conviction qu’un corps transformé est plus immortel qu’un corps anéanti : nous y perdrions, sans y rien gagner, si nous voulions formuler toutes ces vagues de pensée en syllogismes. D’une pensée proprement conceptuelle nous n’avons ici au fond que la caricature : idées de négation et de mort, de transformation et d’immortalité sont autant de formes momentanées qu’emprunte aux yeux de la malade, quand elle s’essaye à se le représenter et à le traduire à autrui, le mystère fondamental qui l’oppresse. Ce sont variations sur un même thème d’anxiété et de désaccord essentiel avec l’expérience antérieure, et, du reste, variations assez étroites ; car, nous n’y avons pas encore insisté, ici la poussée délirante, qui a donné à plein sur la personnalité physique et s’y est, pour ainsi dire, multipliée, a avorté dans le sens des réalités extérieures, où elle n’a touché que la perception du corps propre, et a, de même, à peu près épargné le champ de la personnalité morale.

La malade, en effet, ne se plaint nullement de ses facultés intellectuelles. Elles n’ont pas changé et sont demeurées ce qu’elles étaient, c’est-à-dire, à ses yeux, fort satisfaisantes. À l’école, les religieuses s’extasiaient sur sa facilité, son intelligence et sa mémoire ; à en juger par le souvenir que la malade a gardé de ses études, elles se contentaient véritablement à peu de frais. Nous savions déjà qu’elle était assez vaine de son corps. Nous en avons eu depuis de nouvelles preuves. Elle se plaît à nous rappeler le bal de la mi-carême de 1907 : elle y est allée costumée, elle y a attiré l’attention, elle s’y est entretenue avec un comte qui a exprimé l’espoir de la revoir l’année suivante. En 1908 des raisons de service empêchent de la faire figurer, au bal, costumée : elle est furieuse, proclame à grands cris qu’elle ne souffrira pas cette injustice et qu’elle se refuse à aller au bal dans d’autres conditions que l’année précédente : le jour du bal elle ne s’en mêle pas moins à l’assistance en tenue de ville et semble prendre plaisir à la foule et au bruit. Car elle aime toutes les distractions et tous les plaisirs. Mais elle est aussi orgueilleuse de son esprit que de son corps. Nous l’avons déjà vue vanter son intelligence et sa culture. Elle fait écrire par une compagne les lettres qu’elle nous adresse et les signe d’une grosse écriture maladroite, qui témoigne précisément des insuffisances scolaires qu’elle veut probablement nous dissimuler. Elle est assez distante avec les autres malades et ne cause avec aucune d’entre elles, sauf avec une démente précoce, ancienne institutrice, d’une préciosité et d’un maniérisme extravagants, dont elle tient du reste le cerveau pour un peu fêlé. Il semble donc assez difficile de faire jouer à la coquetterie le rôle provocateur de la localisation des troubles morbides que lui imputent MM. Deny et Camus : on ne voit pas pourquoi la suffisance intellectuelle de la malade n’aurait pas, de son côté, sur la personnalité morale, produit les mêmes effets.

Cette personnalité morale est-elle, cependant, sans atteintes ? Il n’en est rien, à y regarder d’un peu près. Elle a toujours été romanesque et a toujours beaucoup aimé les lectures sentimentales : elle y passait ses nuits. Maintenant, quand on lui lit un roman, sans doute elle y prend plaisir et y trouve une distraction à ses misères, mais elle ne sent plus comme auparavant, elle ne se fait plus les idées qu’elle se faisait étant jeune, elle n’éprouve plus ce qu’elle éprouvait jadis. Son esprit a beau n’avoir pas changé, elle ne ressent plus, cependant, la même joie qu’autrefois : conséquence, à ses yeux, de son cas. De même, sans qu’elle puisse expliquer comment, son cas l’empêche de prier tous les jours. Il arrive, en effet, qu’au moment de faire sa prière sa gorge se contracte, probablement parce qu’elle médite sur son cas. Mais, de cette contraction, elle déclare tantôt qu’elle ne survient que dans de pareilles circonstances, tantôt qu’elle se produit également à la suite d’une simple contrariété : alors, si le soir il lui arrive de repenser à l’incident qui l’a affectée dans la journée, la prière lui est impossible. La chose, on le voit, est assez complexe. Il n’en est pas moins que, sur deux points, sa personnalité morale se trouve diminuée et participe du trouble de la personnalité physique. Donc ici, comme ailleurs, la poussée morbide a fait en tous sens ses tentatives, mais il n’est que juste d’ajouter qu’un de ses rameaux a, pour ainsi dire, étouffé les deux autres et qu’il n’en reste plus que ce qu’il faut pour en conjecturer l’existence.

Son affectivité a reparu. Une famille qui la chérit, de bons amis tout dévoués lui sont une consolation dans sa détresse. Elle a une nièce de quatorze mois pour laquelle elle ne sait vraiment pas ce qu’elle ne ferait pas. Elle s’intéresse aux siens, à leurs joies et à leurs tristesses. Elle se montre très sensible aux marques d’intérêt. Peut-être même son affectivité s’est-elle un peu exaltée : dans une lettre elle nous donne du « cher ami ». L’inaffectivité antérieure tenait, sans doute, à l’intensité de l’anxiété qui concentrait toute l’attention de la malade sur ses seules préoccupations morbides. Le passage à l’état chronique aidant, les sentiments affectifs et altruistes ont refait leur apparition. L’autophilie a cessé d’être exclusive.

D’idées de culpabilité et de persécution, à la fin comme au début, il n’est pas de traces appréciables. Mais des idées de grandeur s’ébauchent. Dans une lettre elle parle de sa confiance en Dieu, elle espère qu’il la protégera et lui donnera la force de supporter ses souffrances. Confiance et espérance, ainsi formulées, sont courantes et, bien entendu, n’ont rien de pathologique. Il n’y a rien, non plus, d’anormal à dire que, si Dieu voulait, comme il peut tout, il pourrait la rendre comme autrefois ou 'qu’il faudrait pour la guérir un miracle. Mais sa maladie ne s’est pas produite par des voies et des moyens naturels : des influences qu’elle ne précise pas ont donc dû intervenir. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Pourquoi l’a-t-il frappée plutôt qu’une autre ? Elle ne le sait et ne peut le comprendre, car elle ne croit pas l’avoir offensé. Donc elle est une sorte d’élue à rebours, un Job femelle, qui a son rôle et sa place dans les plans de la Providence. D’autre part, une nuit de janvier 1908, elle a eu mal à la gorge, a prié, s’est endormie et s’est réveillée guérie : donc Dieu exauce ses prières. Tout cela n’est ni très net ni très franc, mais n’a-t-on pas l’impression d’idées de grandeur qui s’essayent et se tâtent, pour ainsi dire ? Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner si la malade en est venue à concevoir, sinon à affirmer, un rapprochement entre son état actuel et celui des corps glorieux. Sans doute cette hypothèse relève de l’inquiétante obscurité de sa façon de vivre et entretient les rapports les plus intimes avec les idées de transformation et d’immortalité, dont, jusqu’à un certain point, on peut la considérer comme un perfectionnement conceptuel, car idées de transformation, d’immortalité, de gloire, au sens mystique, appartiennent à des cercles de plus en plus étroits et déterminés de représentations collectives, au point que la dernière n’offre d’apparente intelligibilité que pour un chrétien. Mais il ne semble pas que la malade y soit amenée par un processus logique : autrement n’y insisterait-elle pas comme sur la plus satisfaisante ? Telle qu’elle se présente, dans la pauvreté de son développement et dans sa richesse affective, cette nouvelle conception délirante est bien plutôt l’expression originale de la haute estime où se tient la malade et de la haute opinion qu’elle a d’elle-même et de ses facultés.

Les réactions motrices ont peu varié : Dorothée a horreur des déplacements. Elle a renoncé aux stations devant les vitres, mais elle n’en a pas moins ses attitudes favorites. Tantôt on la trouve assise dans son lit : les bras pendent le long du corps, les mains sont à plat sur le drap, la chemise est largement décolletée, la tête ne s’appuie pas sur l’oreiller, elle est raide et un peu penchée à droite, les yeux sont immobiles. Tantôt, hiver comme ôté, elle est debout près du poêle, les pieds réunis, les jambes raides, les bras au corps, les avant-bras fléchis en avant, les mains jointes énergiquement à la hauteur du menton, l’épaule gauche fortement relevée, la tête inclinée vers la gauche, les traits figés, le regard fixe. Ces deux attitudes, on le voit, offrent ce caractère commun d’exiger une grande dépense d’énergie musculaire : sans doute il en résulte pour elle une grande fatigue. Mais c’est son cas qui la contraint à se comporter ainsi. Il lui semble que ces efforts la maintiennent. Les mains pendantes, elle se sent moins ferme. Évidemment il y a là des réactions motrices qui répondent étroitement à la transformation qu’elle croit avoir subie et qui s’efforcent à en conjurer les effets.

Ses colères et ses violences sont, en grande partie, déterminées par l’horreur qu’elle a des contacts. Autrefois il lui était égal qu’on la touchât. Maintenant les contacts lui sont d’abord douloureux, moins, sans doute, qu’une plaie ; mais, avant tout, ils lui semblent aggraver son cas. C’est une idée qu’elle a. Il ne faut toucher aux choses fragiles qu’avec délicatesse. Elle ne dit pas que ça casserait, ça ne peut pas casser, mais enfin il pourrait se passer quelque chose. Elle pourrait s’affaisser, si l’on veut, comme une montagne s’affaisse, ne plus pouvoir se tenir debout. Au fond, elle ne sait pas exactement de quoi elle a peur, mais ce qui est certain, c’est qu’elle redoute les contacts et le mystère de leurs éventuelles conséquences. Aussi ne désire-t-elle pas sortir. Elle ne pourrait plus rester chez elle. Elle ne compte pas assister au mariage de ses sœurs ; elle n’ira que le lendemain, d’accord avec sa famille qui craint que les invités ne l’agacent. Elle pourrait en effet être prise dans une bousculade et c’est cela dont elle a peur et qui la tiendra à l’écart le jour de la fête. Car, en lui-même, le monde ne lui fait pas peur. Il ne lui déplairait pas d’être à la fenêtre un jour de foule et de regarder les passants. Tout cela serait assez clair, si nous ne l’avions vue, par deux fois, se mêler, volontairement et même avec enthousiasme, à la cohue des bals de la mi-carême, où malades et invités entassés ne sont pas sans se heurter les uns les autres et qu’elle devrait donc, si elle était absolument conséquente avec elle-même, fuir avec une sorte d’horreur. Ici semblent véritablement entrer en lutte, pour aboutir à des réactions paradoxales, son inquiétude et ses préoccupations morbides, d’une part, et, d’autre part, cet amour des plaisirs, cette coquetterie qui la poussent à parer du mieux possible, au moins les jours de fête, le corps mystérieux dont l’existence même est pour elle le sujet de tant de doutes.

L’autopsie a donné tous les renseignements nécessaires sur les causes de la mort : tuberculose pleuro-pulmonaire ; mais, sur tous les autres points, a été absolument négative. Le système nerveux central, ganglionnaire et périphérique ne présentait aucune lésion. Ici donc, comme en nombre de cas, le domaine de l’anatomie et de la physiologie pathologiques demeure territoire inconnu et à peu près inexplorable, puisqu’aucun repère ne nous est offert pour y pénétrer.


7 Deny et Camus, Étude nosologique et pathogénique du Délire des légations, Annales médico-psychologiques, mai-juin 1906.

8 Loco citato. Voir également des mêmes auteurs : Sur un cas d’hypocondrie aberrante duc à la perte de la conscience du corps, Revue Neurologique, 15 mai 1905.