Observation V. Emma

Sur le compte d’Emma, femme de chambre, âgée de trente-neuf ans, entrée dans le service, sur sa demande, en décembre 1907 et sortie en avril 1909, les certificats sont unanimes : c’est une délirante systématisée chronique, hypocondriaque et persécutée.

Elle paraît amaigrie. Les yeux sont cernés, les traits tirés, le teint terreux et subictérique. Elle souffre d’insomnies. Au sommet droit, en arrière, s’entendent des frottements pleuraux inconstants. Or, en 1895, elle a été très malade de la poitrine ; elle a eu, en outre, d’abondantes métrorragies et son état a nécessité un repos de six semaines à la campagne. En octobre 1899, ses métrorragies l’ont reprise ; elle a été soignée à l’Hôtel-Dieu et soumise à un curettage ; cette fois encore elle a dû aller passer quelque temps dans sa famille. En 1890 elle avait accouché à terme d’un enfant qui est mort à trois mois de convulsions. Actuellement la constipation est habituelle. Les réflexes rotuliens sont exagérés. La pression exercée sur un point quelconque du tronc est douloureusement perçue.

En son ensemble l’état somatique n’est évidemment pas satisfaisant. Mais jusqu’à quel point n’est-il pas, pour une part, l’effet plutôt que la cause des inquiétudes délirantes que nous allons rapporter ? En tous cas les troubles et les douleurs que signale la malade dépassent de beaucoup, par leur intensité et leur diffusion, ce que le déficit organique permettrait d’attendre.

Elle éprouve d’abord des malaises, que tantôt elle compare à ceux que ressentait sa mère, morte de tuberculose à cinquante-deux ans, tantôt elle rattache à son excitation et à son énervement. Son front, sa tête, ses gencives, sa nuque, sa gorge, ses bras, son dos, sa poitrine, ses reins, son ventre, ses articulations, ses genoux, ses pieds, ses chevilles sont douloureux. Elle a mal à l’estomac et ne digère pas. Elle se plaint de battements de cœur, de palpitations, d’étouffements, d’étourdissements, de tremblements intérieurs. Sa faiblesse est générale. Elle se fatigue même d’être assise ; son côté et son genou gauches sont très faibles. Et naturellement, pour traduire un tel ensemble de troubles, images et comparaisons vont leur train : elle sent comme une pression sur sa nuque ; elle éprouve une sorte de congestion intérieure ; sa tête s’en va ; on dirait des pointes qui entrent dans sa tête, des picotements d’aiguilles qui irritent ses gencives ; ses yeux se retirent ; une glacière, posée sur son crâne, semble la pénétrer intérieurement ; sur sa poitrine et son estomac on croirait qu’il coule de la glace ou du feu ; il lui semble que son corps se disloque. Jusqu’ici rien ou à peu près qui dépasse le langage habituel des cénesthopathes.

Mais nombre d’images se font plus hardies et tendent à perdre de plus en plus leur caractère métaphorique. Il lui semble qu’elle est coiffée comme autrefois et que ses anciens peignes, ses anciennes épingles l’électrisent. Il faudrait lui couper les cheveux pour la préserver des maux de tête. On dirait qu’on lui arrache les hanches. On lui retire les entrailles du ventre. Elle a mal au dos comme un soldat qui porte le sac. En se réveillant, elle se sent harassée de fatigue, comme si elle avait passé la nuit à rôder je ne sais où. Un jour qu’elle déjeunait avec son beau-frère, il lui a semblé sentir les mains de celui-ci lui comprimer l’estomac et elle n’a pu digérer. Une autre fois elle a vu ce même beau-frère tourner une roue et, depuis, elle sent cette roue tourner dans son ventre. Elle ne porte plus ni bagues ni boucles d’oreille et éprouve, cependant, la même sensation que si elle en portait. Ses pieds sont tordus, elle ne sait plus marcher. Elle ne tourne plus les yeux ni la tête aussi facilement qu’autrefois. Elle se sent si fatiguée, si lasse, si lourde qu’elle n’a plus la force de rien porter, qu’elle ne peut plus sortir dans la rue, ni rien acheter, ni rien faire chez elle : elle est, pour ainsi dire, chargée de quelqu’un. Sa cervelle et son corps se sont vidés. Elle a une maladie nerveuse qui tient à son lever et à son coucher.

De ces dires de la malade la plupart ne deviendront pleinement intelligibles qu’à la lumière de ce qui va suivre. Ici la poussée morbide quitte progressivement le terrain de la constatation pure et de la description imagée pour s’engager dans trois directions délirantes déterminées. Idées de négation, de possession et de persécution ne sont pas des éléments hétérogènes qu’elle s’annexe, mais des ramifications entre lesquelles elle se distribue. Un délire ne se combine pas comme un composé chimique. Il se développe comme un organisme. Tout à l’heure nous tenions l’œuf du délire. En voici maintenant l’embryon. Cet embryon est comme tous les autres : on ne peut dire, au stade où nous sommes, ce qu’il donnera dans la suite. L’embryon physiologique, avant de venir à maturité, sème, pour ainsi dire, sur sa route la longue série des types spécifiques voisins, comme autant de renoncements aux possibilités initiales, comme autant d’avortements nécessaires à la finale organisation. De même un délire n’atteint tout son développement qu’en étouffant sur sa route les thèmes délirants qui entraient en concurrence avec lui. Mais de même encore qu’il naît des jumeaux, il peut y avoir des délires gémellés. En un sens on peut même dire que telle est la règle. Car du délire avorté il reste le plus souvent une sorte d’inclusion fœtale, reconnaissable aux légères saillies quelle dessine sous le trouble mental essentiel. Mais il se rencontre aussi que les deux délires arrivent également à maturité, la poussée délirante n’ayant pu se déterminer à se porter exclusivement sur l’un d’eux ou ayant été assez forte pour les nourrir tous les deux à la fois. C’est le cas de notre malade. Entre les idées de possession et les idées de persécution, seules les idées de négation9 vont avorter ou à peu près. Mais nous saisissons ici le stade commun à ces trois thèmes délirants, où le sentiment confus et implicite d’un changement profond de la vie physique et morale tend à s’objectiver en des causes multiples, entre lesquelles l’avenir fera un choix.

Arrêtons-nous d’abord aux idées de possession. Elles se relient étroitement aux douleurs éprouvées par la malade. Elles sont donc essentiellement des idées de possession physique, sans, cependant, que toute idée de possession psychique soit absente. On y distingue d’abord un groupe organique ou statique : elle n’a plus son nez, son front, sa tête, son cœur à soi. Mais ce groupe le cède de beaucoup en importance au groupe fonctionnel ou dynamique : elle est gênée dans ses mouvements, elle a perdu sa facilité de travail, elle n’a plus ses mouvements à sa personne, elle n’a plus sa respiration à soi ; elle n’a plus les mouvements qu’elle avait dans les doigts : ils se plient et se raidissent malgré elle ; elle n’a plus sa marche à elle, elle l’a perdue ; c’est que sa vie de travail ne lui appartient plus. À force de vivre avec les personnes on prend des habitudes qu’il est difficile de perdre. Elle sent dans ses mouvements les personnes avec lesquelles elle a vécu. Le font-elles exprès ? Il lui arrive de dire qu’elle n’en sait rien ; mais elle voudrait bien que ces personnes pussent s’effacer de sa « petite personne ». Cette sympathie ne se limite pas aux seuls mouvements, car Emma sent les « symptômes » des personnes chez qui elle était ; ne s’exerce pas en un seul sens, car ces personnes peuvent sentir la malade dans leurs mouvements ; et ne fait pas qu’une seule victime, car la malade, à la fois, n’est plus dans sa famille et se sent clans sa famille dans un grand état de faiblesse.

Les personnes qui la possèdent ainsi sont toutes ou presque toutes ses anciennes patronnes. C’est à elles qu’elle en a essentiellement sur ce point : elle a voulu être maîtresse de soi contre ses maîtres, c’est un viol, une commission qui a été faite. Rien de plus ferme et de plus net, en apparence, dans son esprit. Jamais, par exemple, sa famille ne s’est présentée à sa personne, jamais elle n’a senti en elle se mouvoir son frère ou sa sœur. Mais la seule fois qu’elle dénonce une idée de possession psychique, elle incrimine un de ses parents : « Ce n’est pas mon esprit qui est dans ma tête, nous dit-elle, c’est celui de mon oncle ». D’autre part, depuis le déjeuner dont nous avons déjà relaté un incident, quand elle parle, quand elle mange, il lui semble que ce n’est pas elle, mais son beau-frère, qui fait remuer sa mâchoire. Donc les cadres que la pensée morbide se construit ne sont pas pour elle clés limites infranchissables, soit qu’elle les ait franchis, pour ainsi dire, avant de les constituer, soit qu’elle soit indifférente aux difficultés qu’il y a à n’en pas tenir compte, une fois qu’ils sont établis.

La multiplicité des personnes qui la possèdent a quelque chose de déconcertant. C’est surtout Mmes D… et Y… qui lui prennent sa marche. Elle a sa tête gênée dans toute la famille Y… et elle sent Mme Y… dans sa tête et dans son cœur. Si c’est à la nuque, elle sent Mlle Y… C’est surtout avec Mlle R… qu’elle a perdu sa marche : elle a senti Mme R… lui marcher dans les jambes. Dès les premiers jours,-chez Mme R…, elle s’est sentie effondrée, écroulée ; elle se trouvait gênée à son lever ; elle n’avait plus sa facilité, son aisance d’auparavant. Elle sent dans sa marche les douleurs de Mme A… (nom dont la première syllabe est la même que pour celui de son mari), qui est une demoiselle F… (ici un mystère impénétrable : il n’a jamais été possible de savoir quelle importance avait pour Emma le nom de jeune fille de M A…). Voilà donc au moins six personnes dont elle distingue la présence. Seules les déterminations topographiques, au nom desquelles elle semble en partie reconnaître à qui elle a affaire, sont à peu près intelligibles pour nous. Mais, en marchant, comment et à quel signe se rend-elle compte qu’elle est aux prises plutôt avec l’une qu’avec l’autre ? Nous n’avons pu obtenir l’ombre d’un éclaircissement sur ce point. Devant l’évidence d’un fait qui ne souffre pas de démenti et qui lui est aussi clair que le jour, elle ne sent aucun besoin de preuves. Elle est au fond aussi déconcertée de nos questions que nous le serions, si quelqu’un affirmait ne pas voir notre encrier sur notre table et prétendait exiger de nous que nous lui démontrions qu’il y est : nous aurions vite fait de l’accuser de mauvaise foi. Elle est installée dans son délire tout comme nous dans notre perception. Il lui en tient lieu, pourrait-on dire, et se justifie de la même manière à ses yeux, parce que sa conscience s’y promène avec la même directe familiarité que les nôtres font dans leurs représentations.

À cette multiplicité des agents répond une multiplicité au moins égale des moyens de possession. Mais tous ont, en revanche, un caractère commun : celui de traduire une participation mystique incomplètement représentable en termes logiques. Énumérons-les :

  1. Depuis le jour où elle a lavé les gants de sa patronne à l’essence de térébenthine en s’en gantant elle-même, ses mains ne sont plus à elle. Il lui semble que ce sont les mains de sa patronne qui sont dans les siennes.
  2. Comme pour toute femme de chambre un de ses petits profits était les robes que lui donnaient ses maîtresses. Quand elle porte une robe ainsi usagée, il lui semble qu’elle ne marche plus de sa propre marche : elle éprouve des gonflements, des étouffements, des vertiges. Mme Y… lui a donné un costume de deuil qu’elle portait le jour où elle s’est présentée chez Mme R… : un inextricable enchevêtrement d’impressions s’est alors produit. Chaque fois qu’elle met celte robe, elle est perdue dedans.
  3. Au niveau de la taille et des épaules elle éprouve de la gène. Elle n’a pas de corset ; il lui semble en avoir un. C’est que dans son métier elle a vu beaucoup de femmes en corset et ce n’est pas son corset qu’elle sent, mais celui des autres.
  4. La fille d’une de ses patronnes souffrait de troubles gastro-intestinaux. Elle l’a accompagnée chez le Dr Hutinel. Depuis elle a rencontré une fois M. Hutinel. Conséquence : grand malaise dans le ventre relevant d’une maladie de vessie, dont la réalité lui est démontrée par l’aspect trouble de ses urines.
  5. Elle a toujours été très propre et très soigneuse de sa « petite personne ». Mais, depuis le jour où dans la chambre de sa patronne elle a vu un feu de cheminée, elle sent son corps couvert de « crasse ».
  6. Elle perd ses forces au fur et à mesure que les enfants de Mme A… grandissent. Et cette affirmation vient prendre place au milieu de déclarations plus mystérieuses encore et plus générales : sa force, c’était la force de maintien de la jeunesse ; le point de départ, c’est la jeunesse, ce qui nous reste de vie.
  7. D’après son acte de naissance, son prénom est Emma. Dans sa famille on l’a toujours appelée Emmeline. Mme Y… a voulu l’appeler Emma. Sa tête a été gênée.

Cette liste serait incomplète, si nous ne rappelions l’action exercée sur elle par Mme A…, dont le nom commence comme celui de son mari, et les circonstances dans lesquelles elle a reconnu que son beau-frère agissait sur elle.

Donc, pour Emma, un système toujours plus large d’influences que notre intelligence a peine à objectiver, parcourent la réalité en y opérant leurs effets. Ces influences ne sont pas seulement contradictoires à notre expérience ; elles échappent aux interprétations que nous serions tentés d’en donner. Si, prenant, par exemple, le chapitre des robes, nous essayions de comprendre le rôle que leur attribue la malade en mettant l’accent sur les formes que les vêtements empruntent aux corps qu’ils revêtent, sur les plis qu’y impriment les mouvements familiers, elle renverse d’un mot notre château de cartes en attribuant l’ensemble de ses maux à la seule robe qu’elle se soit jamais faite : sa robe de mariée. Ici plus moyen d’invoquer un mécanisme uniforme et de souligner l’identité de la cause. Entre l’action des robes de ses patronnes et celle de sa robe de mariée existe une sorte de contradiction implicite à laquelle notre malade reste indifférente. Les influences dont elle affirme les effets opèrent donc non seulement contradictoirement à notre expérience, mais encore, pour ainsi dire, contradictoirement à elles-mêmes : elles se multiplient et s’opposent sans pour cela se nier. La chose leur est d’autant plus facile qu’à la limite plus rien ne subsiste, dans les termes qu’elles rapprochent, qui nous permette d’en entrevoir le lien. Pourquoi la malade perd-elle ses forces, cependant que les enfants de Mme A…, et ceux-là seuls, grandissent ? Toute tentative d’explication substituerait un syllogisme compliqué et hypothétique à l’indissoluble spontanéité de l’affirmation qui nous est offerte. Si jamais syllogisme se construisait, il viendrait après et non pas avant la conviction dont il formulerait la preuve. Une telle pensée n’est dialectique que par accident et par sa rencontre avec la nôtre.

Toujours est-il que nous sommes en présence d’un vaste délire de possession fonctionnelle et d’influence physique, au sein duquel nous avons constaté l’existence de nombreuses inclusions délirantes : délire de possession organique, délire de possession psychique, délire d’influence réciproque. En certains points même s’observent de véritables intrications délirantes, dont il est à peu près impossible de dire à quel groupe clinique elles appartiennent et qui révèlent ainsi l’homogénéité primitive et fondamentale du processus morbide. La malade dit, par exemple, ne plus avoir ses yeux à soi (idées de possession organique) ; ils se retirent, ils sont pourris, ils ont été bridés par l’électricité (idées de transformation et de négation) ; ils ne voient plus comme avant (ébauche de transformation du monde extérieur) ; auparavant ses yeux étaient grands, clairs, brillants, limpides, son patron D… lui en a un jour fait compliment devant sa femme dont la jalousie a été ainsi excitée ; depuis elle ne voit plus avec ses yeux, mais avec ceux de Mme D… (idée de possession fonctionnelle). Voilà donc un thème délirant, tout d’une venue qu’il ne nous serait possible de définir qu’en le dénaturant, qu’en donnant pour développement synthétique et enrichissements successifs ce qui est, sans doute, uniquement l’effet de la rencontre d’un seul et même état psychique avec différentes positions de l’expression discursive, entre lesquelles la malade ne choisit pas, mais qu’elle aligne, pour que la multiplicité des traductions supplée à leur insuffisance.

Ailleurs Emma dit que son mari n’a plus la même voix et les mêmes gestes (idées de transformation du monde extérieur), il est changé, il n’est plus le même. Il porte le prénom de son père, donc, « du point de vue de son neveu, il est son grand-père »10. Or nous avons vu, tout à l’heure, les prénoms jouer un rôle dans la possession physique. Elle ajoute qu’elle se sent gênée devant son mari et qu’il est gêné devant elle. Or le terme gêne est fréquemment employé par elle pour traduire l’effet de la possession physique. Nous voyons donc s’affronter ici, d’une part, les idées de transformation du monde extérieur, d’autre part, les idées de possession qui de la malade s’étendent à son entourage. Mais, encore une fois, c’est nous qui, envisageant le thème morbide d’abord d’un point de vue, puis de l’autre, parlons successivement de transformation et de possession ; car le thème morbide lui-même n’est en réalité ni l’un ni l’autre, étant les deux à la fois. Ici, comme tout à l’heure, la discontinuité de nos catégories fausse le processus morbide, en en rompant précisément l’essentielle continuité. Il semble donc que la nature apparente d’un délire tienne moins au processus morbide dont il est issu qu’à l’expression discursive qu’il rencontre, à laquelle il adhère et dans laquelle il cristallise. Ainsi le musicien compose sa mélodie par une combinaison de thèmes parmi lesquels s’installe un leitmotiv fondamental, dont le rappel permanent fixe, pour ainsi dire, l’unité de l’inspiration initiale, qui, cependant, a aussi engendré tous les autres.

Passons maintenant aux idées de persécution. Emma avoue sa défiance et sa susceptibilité croissantes : elle ne peut rien supporter, un rien lui porte ombrage, elle ne peut s’en rapporter qu’à elle-même, sous peine de passer pour folle. Sur un tel état d’esprit se greffent trois directions délirantes. Elle en veut essentiellement à la famille de son mari qui est la cause de tous ses malheurs, de toutes ses douleurs, de tous ses ennuis. Son mariage est la cause de tout. Elle en a surtout à son beau-frère, qui lui a empoisonné le sang, et à son mari, qui est responsable de tous ses maux et auquel elle reproche volontiers d’être un coureur. La faute n’en est pas à lui seul. Mme R… le débauchait et l’empêchait de travailler ; elle lui a adressé à ce sujet nombre de lettres d’injures. Du reste, comme les certificats délivrés aux domestiques en témoignent, des correspondances s’établissent de maître à maître, qui ne tournent pas toujours à votre avantage. Enfin tous les gens qu’elle a rencontrés lui ont fait du mal et c’est une triste affaire de vengeance et de malpropreté que son premier internement (mars 1906). Ainsi, parmi ses persécuteurs, son mari et la famille de son mari occupent la première place. Puis viennent ses patrons et, à l’arrière-plan, la masse de ses relations. Plus le nombre des persécuteurs s’étend, plus leur rôle s’efface, moins, bien entendu, elle s’occupe de preuves. La justification, à peine indiquée pour son mari et son beau-frère, est, en dernier lieu, tout à fait absente.

Mais, ici encore, la distinction des idées de possession et des idées de persécution est plus commode qu’effective. Les modifications de son caractère tiennent à ce qu’elle a perdu sa force morale tout comme sa vigueur physique d’autrefois. Nous savons déjà ce qu’elle entend par être gênée. Or c’est cette gêne qui date de son mariage, dont nous avons vu qu’il était la cause de tout. Ici encore va se réaliser, entre les deux idées qui, dans notre esprit, s’associent sans se confondre, de gêne physique et de gêne morale, une indissoluble unité qui permettra à la malade de glisser, sans rencontrer d’inhibition logique, d’un bout à l’autre de ce nouveau concept. Dans la famille de son mari elle s’est sentie gênée et, de cette gêne, elle donne des explications mystérieuses où il est question de travail et de rapport. Elle n’a sympathisé avec eux ni de genre de vie ni de travail : ce sont des paysans, elle a vécu la vie des villes. Ils ont cherché à savoir trop de choses, alors qu’il est des secrets qui ne regardent personne. Elle est franche : ce sont personnes qui se dédisent, qui n’ont pas de sentiments vrais. Voilà des malentendus qui engendrent naturellement une certaine gêne morale. Mais elle voulait vivre tranquille, être sa maîtresse et ils ont prétendu pénétrer sa vie de travail, avoir le dessus de sa personne : nous devinons ici ce que parler veut dire ; nous brûlons, tellement nous sommes près des idées de possession physique, si déjà nous n’y touchons pas. Nous voilà donc dans la gêne physique. De même pour son beau-frère. Nous savons déjà l’étrange pouvoir qu’il a sur elle, d’où un malaise qu’il faut bien admettre physique. Elle lui doit encore la grippe qu’elle a eue en février, car elle a entendu dire qu’il voulait faire une spéculation sur sa famille. Au reste il n’est peut-être pas très franc de sa personne. Quand ils sont en présence, il est gêné dans sa physionomie comme elle, dans la sienne. Et nous semblons retomber dans la gêne morale. De son mari nous savons déjà les changements quelle a constatés en lui, et qu’elle le trouve gêné devant elle, comme elle est gênée devant lui. Elle ajoute que, toute sa vie, il a été gêné par ses sœurs, qu’il est tenu de sa mère. Il est malheureux de toute sa personne, malheureux vis-à-vis d’elle, malheureux de sa famille. Il a son rapport de travail, elle a le sien. Il n’aura jamais de femme à lui, tant qu’il ne se rendra pas à Mme A…, « pour avoir été offensé dans sa famille » (est-ce d’elle ou de lui qu’il s’agit ? Impossible de le déterminer). Elle ne veut pas pénétrer dans les affaires de son mari pour ne pas voir des choses qu’elle ne voudrait pas voir. Ainsi partout une parfaite continuité se réalise de la gène physique et des idées de possession à la gène morale et aux idées de persécution, et cette continuité, se poursuivant encore de son mari à Mme A…, réunit le second groupe de persécuteurs au premier. De ce second groupe, le groupe patronal, nous avons assez longuement exposé l’action essentiellement physique pour ne plus avoir à y revenir.

Mais, quelle que soit l’étroitesse des rapports qui unissent idées de possession et idées de persécution, ils n’ont rien d’analogue à un développement logique. Il semble, au contraire, que la pensée morbide, en empruntant la forme discursive, fasse un coude brusque et s’oriente dans une direction imprévisible à l’intelligence. Quels sont, en effet, les agents essentiels de la possession physique ? Les patronnes de la malade et, bien loin, à l’arrière-plan, les parents, principalement le frère, de son mari. Le mari, de ce point de vue, est bien plutôt victime que complice. Mais, en revanche, les persécuteurs se recrutent, avant tout, dans la famille du mari et le mari lui-même n’est pas le moins coupable. Les patrons maintenant jouent un rôle tout secondaire. La situation est véritablement paradoxale. Nous saisissons une sorte de continuité intime entre les idées de possession et les idées de persécution, quand, pour ainsi dire, nous les regardons du dedans et avant qu’elles ne s’épanouissent, mais, vues du dehors et conçues comme parties d’un système, d’une représentation objective des choses, elles se trouvent ne plus se rejoindre. Elles sont en quelque manière inconciliables et contradictoires : les proportions en sont inversées. C’est comme une tragédie où les héros du premier acte deviendraient les comparses du second. De telles tragédies existent, mais Aristote les condamne parce qu’elles manquent d’unité.

Ici donc à l’unité sensible de la poussée morbide correspond la dualité évidente de son développement discursif. Nées d’un fond morbide commun, nourries d’une sève commune, la gêne physico-morale, constamment sentie et soufferte, complexus pathogène initial, les idées de possession et de persécution se sont développées indépendamment les unes des autres. Sans doute elles n’ont pas eu la même fortune et les idées de possession sont beaucoup plus importantes et plus riches que les idées de persécution. Mais tout ce qu’on peut dire de ces dernières, c’est qu’elles ont subi un arrêt relatif de développement ; car elles se sont suffisamment organisées pour créer à la pensée conceptuelle les difficultés que nous avons vues et rendre, au moins actuellement, impossible, malgré les raccords qui s’essayent, l’établissement d’un système cohérent, dans l’unité dialectique duquel se reconstituerait l’unité primitive du processus fondamental. Dans ses tentatives pour s’intellectualiser, nous voyons donc successivement la pensée morbide tantôt se débattre, pour ainsi dire, dans sa complexité initiale sans arriver à s’en dégager, tantôt s’en dégager, mais par des voies si diverses qu’il n’est plus, dans le champ de la conscience, de chemin de traverse qui lui permette de se rejoindre et de se rassembler. Tout à l’heure nous hésitions à distinguer les diverses idées délirantes, tellement elles se recoupaient, et il nous semblait que nos distinctions et nos catégories apportaient dans le réel des divisions qu’il ne comporte point. Maintenant il nous apparaît que les processus logiques, par lesquels on prétend que les idées délirantes s’engendrent l’une l’autre, établissent entre elles des rapports que la réalité ne confirme pas. C’est, sans doute, que la pensée morbide ne se constitue point sur le modèle de la pensée normale et que partir de notre idéal d’organisation logique pour essayer de la comprendre, c’est essayer précisément d y introduire ce pour quoi elle n’est pas faite, ce à quoi elle s’oppose et ce par rapport à quoi elle s’affirme morbide, en s’y opposant et en s’y montrant irréductible. Rien, donc, d’étonnant que les cadres que nous avons construits pour elle, à l’image de notre pensée, ne lui conviennent pas et que lui répugnent également les raccords logiques que, selon le même système, nous essayons de réaliser.

Évidemment, depuis cinq ans qu’il dure, un tel état délirant s’est accompagné de multiples réactions. Nous n’en ferons pas l’historique, qui nous exposerait à trop de répétitions. Nous nous contenterons d’en souligner les traits généraux.

Au point de vue affectif Emma a présenté autrefois de véritables états d’anxiété phobique, déterminés par la crainte des malheurs qui la menaçaient. Actuellement elle se montre plutôt dédaigneuse, orgueilleuse, susceptible et agressive : une politesse affectée dissimule mal une irritation et une hostilité contenues. Elle exprime, avec une rapidité telle, des récriminations si difficilement intelligibles que, d’une longue conversation, il ne reste souvent qu’une impression auditive d’excitation hargneuse. Fréquemment les entretiens se terminent par une brusque fuite, véritable décharge motrice du mouvement affectif. Malgré toutes les précautions prises nous n’avons pu nous maintenir jusqu’au bout en bons termes avec la malade. En janvier 1909, lors d’une de nos dernières entrevues, elle entre dans la salle, l’œil dur et hostile. Nous l’invitons à s’asseoir : « Vous désirez que je m’assois en votre présence ; comme vous avez été très malhonnête à mon égard (profond salut), souffrez que je me retire », et, ce disant, elle opère une retraite précipitée. Or il y avait plusieurs semaines que nous ne nous étions entretenu avec elle. Ce besoin de fuite symbolise, pour ainsi dire, son attitude à l’égard de ses persécuteurs : si elle se rétablit, elle vivra à l’écart dans son pays.

Un état affectif d anxiété et de colère s’accorde bien avec l’état d’agitation contenue que nous constatons chez la malade dans le service : durant la conversation elle se frotte nerveusement les mains ; elle explique cette manie en disant que ce mouvement contribue à apaiser les impatiences qu’elle a dans les épaules. Elle ne contient pas sa seule agitation, elle contient aussi son délire : elle cherche à le dissimuler, déclare ne plus ressentir de malaises, sans pouvoir aller jusqu’à démentir ses convictions profondes.

Mais cette agitation n’est pas toujours contenue : dans le service Emma est désobéissante, autoritaire et violente. Surtout elle ne l’a pas toujours été : plus d’une fois, avec son mari ou les parents de son mari, la malade est allée aux injures et même aux coups, quitte à se jeter ensuite à genoux en demandant pardon et en déclarant qu’elle ne le fait pas exprès. Lors de son premier internement, en 1906, elle se levait la nuit, cassait tout, frottait les vitres avec du vinaigre, jetait tout ce qui lui tombait sous la main à la tête de son mari ; les yeux hagards, elle claquait des dents et criait à l’assassin, quand son mari essayait de la calmer : l’agitation motrice, absurde et violente, l’anxiété affective sont ici à leur comble. Entre temps, elle refuse de se lever, d’aller aux cabinets, parce qu’on lui arrache les entrailles, de sortir, parce qu’elle a peur que les gens ne lui fassent du mal, de travailler, parce qu’on lui prend les mains, parce qu’on se porte sur son travail, de fréquenter qui que ce soit, parce qu’elle ne veut avoir de familiarités avec personne. C’est ainsi qu’elle quitte sa place pour travailler chez elle à la couture. Mais elle renonce bientôt à raccommoder les amis de son mari, reporte leur linge chez la concierge, refuse de les recevoir, car ils lui en veulent : ce sont des gens qui ne sont pas à fréquenter et dont la conduite ne répond pas à la sienne, des intrigants dont elle n’a pas besoin chez elle. Elle empêche son mari de partir à la campagne avec ses patrons et nous l’avons vue écrire à son ancienne maîtresse, qui est encore celle de son mari, des lettres de sottises. Chez elle, elle continue à faire son ménage et à s’occuper de son mari. Mais, sitôt le déjeuner fait, elle se recouche. Sur la fin elle refuse de manger et de coucher avec son mari. Elle s’achète un lit. Elle mange seule, car elle est gênée quand elle mange devant lui. Elle s’en excuse auprès de lui, en prétextant qu’elle a faim plusieurs fois par jour et qu’elle mange à ses heures. Dans le service, n’ayant plus son ménage à faire, elle est absolument inactive, taciturne et solitaire. Elle n’a jamais fait de tentatives de suicide. Contre ses étouffements elle a pris dès le début l’habitude d’inhaler ou d’ingérer de l’éther : c’est sa seule réaction exclusivement hypocondriaque.

De ces réactions affectives et motrices il est bon de noter d’abord qu’elles marchent ici de pair avec le délire. Elles semblent lui être proportionnées. Mais n’oublions pas que cette proportionnalité n’est pas nécessaire. Il ne faut donc pas conclure de là, purement et simplement, que le délire, comme cause, produit les réactions, comme effets. Il est plus intéressant de remarquer que, de ces diverses réactions, il est extrêmement difficile de déterminer lesquelles précisément relèvent des idées de possession, lesquelles des idées de persécution. Lors même que la distinction est possible a posteriori et par un effort logique, la réalité en groupant les réactions dans des ensembles continus, en atténue sensiblement l’importance. À la variété de ses comportements Emma, comme nous tous, trouve des explications dans les préoccupations qui l’assiègent. Mais, comme chez nous tous, l’action naît de la vie psychique avant le processus discursif qui la soude à la pensée consciente. On peut donc supposer ici que c’est la poussée morbide tout entière qui se réalise en réactions motrices et qu’ensuite ces réactions, devenant conscientes, adhèrent secondairement à l’un des deux thèmes délirants.

Le délire d’Emma est déjà assez ancien pour avoir poussé en tous sens des prolongements dans son passé. Plus nous pénétrons dans ses souvenirs, plus nous nous heurtons à des invraisemblances. En 1894, raconte-t-elle, elle a veillé une maîtresse malade qui lui aurait sauté à la gorge ; elle en est tombée malade. Antérieurement, dans une autre place, elle a été accusée d’avoir présenté à une des filles de la maison, pour s’essuyer la figure, une serviette-éponge qui avait servi à un tout autre usage. Sans doute ces anecdotes sont en soi vraisemblables ; elles le seraient même davantage, n’était la personne de qui nous les tenons. Car, dans son esprit, les méfaits de ses patrons jouent un tel rôle qu’on se demande, en présence de tels souvenirs, s’ils ne sont pas le transfert dans le passé des hostilités présentes. En tout cas ici la question reste insoluble. Nous ne saurons jamais jusqu’à quel point la malade déforme ces souvenirs pour le besoin de sa mentalité morbide.

Mais elle a une sœur aînée, âgée de quarante ans, qui est aliénée depuis sept ou huit ans ; elle a été internée trois ou quatre mois ; elle vit maintenant seule, au pays, aux frais du bureau de bienfaisance. À en croire Emma, sa sœur a eu un transport au cerveau, mais n’a jamais été folle : ce sont plutôt les personnes qui l’entourent qui n’ont pas toute leur raison. Sa sœur ne cesse d’entendre sa voix au téléphone ; or elle-même, chez Mme Y., a été gênée par le téléphone, gêne qui doit être, croyons-nous, prise à la lettre : Emma a alors été importunée par les appels téléphoniques. Sa sœur n’est donc malade que par son intermédiaire, par la correspondance du travail. Le système d’influences que nous constations à propos des idées de possession s’élargit donc encore dans le temps et dans l’espace : il englobe avec la malade sa famille tout entière. Car sa sœur n’est pas seule à être mêlée à ses malheurs. Sa mère elle aussi a bien souffert de son côté ; au moment où elle la portait, elle a eu une grosse émotion : un meurtre, sur lequel la malade est aussi prolixe qu’inintelligible, a été commis dans sa famille ; la conclusion seule est saisissable : tout ce qui lui est arrivé est le résultat de la vengeance de sa mère, c’est elle qui en supporte les conséquences.

Nous assistons donc à une sorte d’absorption de toute la vie antérieure de la malade par son attitude mentale présente. En revivant notre passé nous l’éclairons de la connaissance des résultats auxquels il a abouti et nous introduisons ainsi, dans la représentation que nous nous en faisons, une cohérence rétroactive, que sans doute il n’a jamais eue. Nous l’avons vécu au jour le jour et nous le revivons comme s’il avait été vécu précisément pour nous amener à la minute présente. Ainsi fait Emma : elle accommode son passé à son présent et l’originalité morbide de l’un pénètre dans l’autre, chaque jour, plus profondément. Nous n’inférons donc pas notre identité personnelle de la similitude des états successifs par lesquels nous sommes passés ; bien au contraire, c’est cette similitude que nous inférons de notre identité personnelle et que nous reconstituons, pour ainsi dire, en modifiant convenablement notre passé, à chaque fois que se produit en nous une renaissance psychique assez profonde pour nécessiter semblable opération. Ce n’est donc pas, en un sens, la mémoire qui est à la source de l’identité, mais l’identité qui est à la source de la mémoire. Nous ne sommes pas ce que sont nos souvenirs ; ce sont nos souvenirs qui sont ce que nous sommes.

Notons encore, sans y insister, que la malade fait remonter ici sa maladie à sa naissance. Un autre jour elle l’attribuera au chagrin que lui a causé la mort de son père en 1902. En général, nous l’avons vu, elle incrimine son mariage. Trois causes entrent donc en concurrence pour expliquer un seul et unique effet. Où notre pensée verrait une difficulté inconciliable et une nécessité de faire un choix, Emma semble insensible à l’une et à l’autre.

Nous avons vu qu’Emma avait des antécédents collatéraux regrettables. Néanmoins, à ne considérer qu’elle-même, jusqu’à son mariage (1904), les troubles constitutionnels qu’elle a présentés sont évidemment fort légers. Sans doute elle a été très nerveuse et très sensible dans l’enfance, sans doute son intelligence a toujours été médiocre, sans doute elle a toujours été quelque peu romanesque et s’est enivrée, des nuits entières, à la lecture de feuilletons, sans doute elle a eu quelques difficultés avec ses patrons. Mais, durant les premiers mois de son mariage, alors que le mal n’avait pas fait tous ses ravages, elle s’est montrée très travailleuse et très ordonnée, elle n’a jamais eu de discussions ni avec son mari ni avec leurs maîtres. Elle nous donne ainsi l’impression d’un feu qui a longtemps couvé sous la cendre, sans que la fumée qui le dénonçait ait eu sa netteté habituelle. La tare constitutionnelle est évidente, nous ne songeons pas à la nier. Mais en d’autres cas nous l’avons vue plus marquée, sans que cependant le désordre morbide ait été aussi considérable. Nous touchons ici, dans le domaine des causes et des effets, à un mystère relatif que nous ne sommes pas près de résoudre.

En tout cas, dans la prédisposition constitutionnelle, ce qui semble prédominer, selon la règle, c’est le déséquilibre affectif. Quand Emma nous quitte, non guérie, c’est encore la note affective qui résonne en dernier lieu. Après avoir professé qu’elle n’accepterait jamais personne dans son intérieur, quelle veut être sa maîtresse personnelle, qu’elle ne veut se laisser dominer que par les personnes qui ont autorité sur elle, qui ont plané sur son intérieur, qu’elle ne se rendra qu’à son tuteur personnel, qu’elle a écrit au comte de C., maire de son pays, tuteur des enfants orphelins, pour lui demander appui, toutes idées qui relèvent étroitement de son délire et ne nous apprennent rien de bien nouveau, elle résume la situation en déclarant que sa maladie est une chose pas ordinaire, est fatigante, humiliante, et plus d’une fois, au cours de son séjour, elle a ainsi caractérisé son état. Ce n’est donc pas une image passagère, mais une idée à laquelle elle tient.

Le mot maladie, dans sa bouche, demande à être interprété. Sans doute elle est fermement convaincue de n’être pas folle, de ne pas se tromper et d’être bien réellement victime des manœuvres qu’elle dénonce. De ce point de vue donc elle n’est aucunement malade. Mais les actes exercés contre elle ont sur son système nerveux, sur sa santé générale, une influence néfaste, dont sa lassitude, sa faiblesse, ses douleurs multiples sont la meilleure démonstration. En ce sens elle est malade, a besoin de repos, de tranquillité et de soins. C’est pour cela qu’elle a demandé à entrer dans une maison de santé. Ce n’est pas sa faute si elle n’y a pas trouvé ce qu’elle cherchait, si les agissements de ses persécuteurs rendent tous les traitements inutiles. Mais en ce sens aussi sa maladie n’est pas chose ordinaire et il n’en reste pas moins curieux de la voir venir réclamer contre elle le secours des médecins. De telles démarches sont cependant fréquentes chez les paranoïaques, qui ont recours aussi bien aux médecins qu’aux autorités. À de tels malades, qui font la journalière expérience de pouvoirs mystérieux, notre causalité n’offre plus de sens. Ce qu’ils espèrent plus ou moins confusément du médecin, c’est la mise en œuvre de pouvoirs de même ordre, mais de sens inverse. Peut-être donc aurions-nous tort de porter au crédit de la raison d’Emma sa demande d’entrée à l’hôpital ; car la raison qui la guide est une bien étrange raison.

Les qualificatifs qu’elle trouve pour son état semblent plus intéressants. Sa maladie est fatigante, humiliante. Nous ressaisissons la même symbiose affective dont le mot gêne nous avait fait entrevoir l’existence : l’impression physique, l’impression morale se juxtaposent et s’affrontent. En même temps le délire, en se résumant non pas en concepts. Mais en notations affectives, dénonce à nouveau le caractère secondaire de ses processus discursifs. À travers les sinuosités, les divergences et les contradictions de ses développements conceptuels il revient ici à son originale unité. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’en parcourant la série des idées de possession et des idées de persécution, en lesquelles il se traduit pour nous, une certaine transposition affective s’est produite, déterminée par les éléments en lesquels il s’est objectivé. Ailleurs, quand le délire fait moins nettement saillie sur le fond morbide initial, c’est à la notion de mystère, qui est plus un sentiment qu’une idée, que nous avons vu les malades faire appel pour caractériser leur état. Ici le sentiment initial d’étrangeté a trop été élaboré par la poussée délirante pour conserver sa pureté originelle : le processus conceptuel, en le prolongeant, l’a transformé et, en lui assignant une cause, en a modifié le caractère affectif ; et ainsi la note affective primitive, irréductible d’abord aux émotions connues et classées, au contact des actions étrangères qui lui sont imputées comme causes, retrouve partiellement sa place dans nos cadres et devient sentiment d’humiliation. Nous touchons ici à une des difficultés de la discussion sur le fondement affectif ou intellectuel des délires systématisés. Car l’émotion, dont il est le plus souvent question, est une émotion élaborée, déjà intellectualisée par conséquent, et qui, dans ces conditions, est dite primitive, moins en considération de ses qualités propres que par un obscur sentiment de réalités psychiques que nous sommes à peu près impuissants à atteindre directement.


9 Les idées de négation ne s’affirment guère qu’une fois à l’état pur et ne rencontrent pas d’écho : Emma, qui sent très bien quand on la pique, trouve la piqûre régulière à droite, mais « morne » à gauche.

10 C’est-à-dire : il est, en un sens, le grand-père de son neveu.