Le personnage du psychiatre – II

ou l’art de la sympathie

« La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme. »

J.-J. Rousseau, cité par Marat en épigraphe à son Essai sur l’âme humaine (vers 1770)

« Ce que nous cherchons à savoir, c’est la manière dont tel ou tel se comporte dans une situation déterminée, et ce qu’il faut faire pour qu’il agisse d’une manière plutôt que d’une autre. Qu’est-ce que nous nous racontons les uns des autres ? – M. de… jeune, beau, intelligent et riche, a épousé Mlle… vieille, laide, inintelligente et pauvre. Voilà ce que nous cherchons à comprendre. »

G. Politzer (1929)

« Voir c’est recevoir, refléter c’est donner à voir. »

P. Eluard (1939)

I. Définition de la psychothérapie

Au cours du colloque de Sèvres sur la participation de l’infirmier à la psychothérapie (23-III-58 – publié dans L’Information psychiatrique de mai 1958), j’étais amené à méditer sur l’emploi du substantif et de l’adjectif à propos de psychothérapie. J’y rappelais combien me paraissait saugrenue la persistance habituelle, dans le langage psychiatrique commun, de l’expression « la psychothérapie » sur un mode substantif en un sens restrictif.

Non pour démontrer mais pour éclairer par analogie, je proposais la réflexion sur l’absurdité qu’il y aurait à entendre « la » physiothérapie en un sens comparable à « la » psychothérapie telle qu’aujourd’hui encore on l’entend si habituellement.

Ce sens est celui qui tend, de moins en moins mais encore trop, à contaminer l’adepte d’une technique réglée particulière. Le cas est de moins en moins souvent flagrant, mais tout de même le demeure encore assez, où l’adepte se laisse aller à déclarer : « Mais ce n’est pas de la psychothérapie » dans le débat avec celui qui dit avoir recherché et obtenu des effets favorables sur l’évolution de la maladie par le maniement délibéré de telles paroles, de tels silences, de telles situations, quand ces résultats ont été obtenus sans le recours à sa technique particulière, à « sa » psychothérapie.

Le signe le plus grave d’immaturation de notre esprit scientifique me paraît encore être, non le réflexe de l’adepte, mais le sentiment pénible du non-adepte, plutôt humilié de ne pouvoir opposer technique réglée à technique réglée et qui, en quête de « la » psychothérapie, ne peut échapper à la fascination par l’idée d’une méthode cristallisée qui serait, enfin, pour lui, « la » psychothérapie.

Cette dernière réflexion est pour moi de grande importance, elle fera comprendre que ce n’est pas le seul souci d’éviter un départ étroitement polémique sur la question de la psychanalyse qui m’a fait parler non de psychanalyse mais de « technique réglée » en général. En fait, je pense qu’une telle restriction eût posé un lourd handicap au départ de ces réflexions, leur objet étant une question de méthode fondamentale dépassant de beaucoup le problème singulier de la psychanalyse. On comprendra de même le parti pris de n’utiliser qu’en cas de nécessité absolue le langage spécifique de la psychanalyse.

Lors du colloque auquel je me réfère, je réclamais, afin d’éviter le dialogue de sourds, que l’on veuille bien « en appeler à l’emploi de l’adjectif lorsque lui seul est légitime, et par exemple parler d’effets psychothérapiques pour la matière ordinaire de cet entretien ».

Ces précautions prises, il reste qu’un débat sérieux sur la psychothérapie ne saurait plus se dérouler sans que soit rappelée la seule acception convenable du substantif… terme très général nommant les applications au traitement de notre connaissance psychologique de l’homme.

Assez tautologique mais utile à l’entendement réciproque me paraît la formulation : La psychothérapie n’est autre que la science des effets psychothérapiques, point de vue que je traduis parfois dans la formule : je plaide pour une psychothérapie adjective.

C’est en somme une discipline qui tend à se constituer à mesure que par tous les détours connus et bien d’autres encore inconnus, se construit une psychologie scientifique.

Mais attendrons-nous de pouvoir nous dire, avec certitude, en possession d’une science psychologique indiscutablement majeure pour faire de la psychothérapie ? Certes non. Nous en savons déjà assez sur la personne de notre malade pour que cette connaissance inspire des activités authentiquement psychothérapiques. Ce savoir, c’est une culture, celle qui tend à approfondir la connaissance et la maîtrise des significations pathogènes et des significations curatives.

Les significations s’organisent en champs. Dans ces champs se tracent des lignes de force. L’introduction de l’activité thérapeutique dans la carrière du malade pose dans le champ des significations un axe, la relation soignant-soigné. La connaissance et la maîtrise des phénomènes de cette relation, qui impriment à tout le champ des variations dont le contrôle est le principe de l’activité psychothérapique, sont un domaine privilégié au sein de cette activité.

Le problème de la didactique du psychothérapeute, en raison de cette valeur privilégiée des faits relatifs à la situation psychothérapique, est donc par définition problème majeur de la psychothérapie.

Paraphrasant ou citant ici des textes personnels plus ou moins anciens, je constate que ceux-ci visaient depuis longtemps surtout les problèmes de la thérapeutique par un collectif. Ceci est certes en grande part dû au fait d’une orientation personnelle élective sur ce type d’activité, d’une recherche portée sur les « champs de significations » dans les institutions (Hôpital et surtout complexe Policlinique/Hôpital), de leur cadre matériel au travail de leur personnel, en y visant donc les « champs de relations psychothérapiques » établis selon les personnes engagées, avec une place importante donnée aux relations inter-soignants. Mais je crois qu’il est au total extrêmement satisfaisant, dissertant sur la définition de la psychothérapie, de prendre naturellement référence non sur la seule relation médecin-malade, mais, le plus largement, sur la relation soignant-soigné. Je ne doute pas que ce point de vue n’éveille de nombreuses résistances, mais celles-ci sont justement typiques de ce qu’il convient d’étudier.

Peut-être est-il bon ici de s’interroger sur la définition du psychothérapeute.

Que dire ici sinon que, découlant naturellement de l’appréhension de la psychothérapie comme connaissance et maniement des champs de significations variant autour des relations soignant-soigné…

… Qui prétend à cette connaissance et à cette maîtrise se prétend psychothérapeute.

… À qui vous accordez cette connaissance et cette maîtrise vous accordez le titre de psychothérapeute.

… Pour l’indéniable efficacité psychothérapique des autres, du guérisseur ou du médecin praticien, du camarade ou de l’infirmier « classique », etc., vous direz : « les effets psychothérapiques de son rôle ».

II. Psychothérapie, médecine, psychiatrie

« Si, après une conversation entre médecin et malade, le malade ne se sent pas mieux, c’est que le médecin n’est pas bon. »

Bechterev

« Il est aisé d’écrire des ordonnances, mais c’est un travail difficile que de s’entendre avec les gens. »

F. Kakfa, Un médecin de campagne

Je ne suis rien moins que chirurgien. Et pourtant, dans l’apprentissage de mon métier de médecin, j’ai acquis l’art de manipuler le matériel chirurgical. Porteur de matériel aseptique, j’évolue sans gêne, mes réflexes sont sûrs, il est dans ma peau de médecin un minimum de savoir, et d’apprentissage des conduites pratiques, qui me permet même d’enseigner aux infirmiers le rudiment de cette formation de base du soignant.

Face à cette commune réalité, j’assiste, moi psychothérapeute, à une immense accumulation de conduites dévastatrices, envahissant la masse de l’activité médicale. Sur le terrain de ce que je connais le mieux (et qui représente une somme de risques non moins négligeables que les souillures septiques du matériel), je veux dire le maniement de la parole, du silence, du geste, des situations, en deux mots le monde des significations, je vois avec consternation mes confrères et leurs auxiliaires (ceux-ci moins que leurs patrons parce qu’humainement plus proches du malade mais tout de même infiniment trop encore), témoigner d’une inconcevable inculture. Comment peut-on, au milieu du XXe siècle, être autorisé à soigner son prochain sans savoir au moins autant que manipuler le matériel aseptique d’abord ne pas nuire sur le plan de la relation inter-humaine ? Comment, au degré de civilisation où nous prétendons, peut-on nommer culture médicale une formation de la personne du thérapeute dans laquelle soit aussi scotomisée la connaissance minima des effets psychothérapiques ?

Et ici il convient de formuler une question dont le seul énoncé dispense d’épiloguer sur les réponses : pourquoi le primum non nocere, sur le plan des rapports inter-humains, est-il à ce point plus méprisé à l’hôpital que dans l’exercice de la médecine individuelle ?

Le germe d’une issue à cette situation prodigieusement anachronique existe pourtant : Ajuriaguerra me rapportait l’exemple de lucidité donné par un de nos amis (il s’agit de Lebovici) procédant à l’inventaire des fautes techniques constatées par lui au cours d’une matinée dans un service de médecine parisien. Le fait que les fautes observées étaient surtout imputables, de la part de leurs auteurs, à une absence de savoir, à la carence d’une discipline, s’exprimait avec évidence dans le grand étonnement des interlocuteurs, stupéfaits de voir le psychothérapeute doué d’une telle mémoire, pour avoir pu « retenir tous ces détails ».

Ce qui me paraît le plus significatif dans cette anecdote, c’est le fait que notre ami ait eu la parole pour procéder à cette critique et qu’on l’ait écouté, fait extraordinairement positif. De mon côté, j’ai vu un médecin des Hôpitaux de Paris (Péquignot) profiter de ma présence pour souligner auprès de ses collaborateurs leurs responsabilités devant les malades, du fait de leurs conduites traumatisantes.

La porte est donc ouverte pour le progrès dans ce domaine.

Il ne manque pas de proclamations sur le « rôle moral » du médecin. Ces professions de foi visent en fait l’efficacité psychothérapique. Cette efficacité, il est vrai qu’on la découvre à chaque instant, dans l’activité du médecin (tout spécialement du médecin de famille) ou dans celle des auxiliaires médicaux.

Si une orientation si peu humaniste que ce soit, et l’expérience ordinaire, empirique, du soignant, lui permettent de prétendre à un tel pouvoir, il serait vraiment trop puéril de s’en satisfaire et de faire confiance à la spontanéité. Si terrain fertile il y a, et je le crois, le fait de le laisser en l’état d’une telle friche est un scandale.

L’imprégnation de tout soignant par un minimum de culture psychothérapique est une exigence aujourd’hui fondamentale pour porter la culture médicale au niveau de la culture moyenne de notre temps.

« Il y a 100 ans, Pinel, “bienfaiteur des aliénés”, fait disparaître le fouet et le fer rouge.

Aujourd’hui, on les brûle avec le fer rouge de la parole. »

F. K. (1937)

Le recours à ces considérations sur la carence si couramment dénoncée chez le médecin non spécialiste est d’une grande utilité pour aider à comprendre une carence plus grave, celle du psychiatre lui-même. Le fait est qu’on peut aujourd’hui se dire psychiatre, être consacré comme tel par soi-même, par l’école et par l’usage, sans connaître le rudiment d’une culture psychothérapique.

Pour objectiver les définitions humoristiquement « subjectivées » plus haut, je crois que l’on peut aujourd’hui poser en principe que pour être psychiatre, il faut avoir travaillé électivement et continuer à travailler les problèmes de la connaissance et du maniement des champs de significations qui varient autour de la relation soignant-soigné.

Il ne s’agit plus ici d’une culture élémentaire du type réclamé pour le médecin non-spécialiste, mais du fondement même de notre spécialité. Que serait en effet la psychiatrie si elle n’était le savoir et la discipline du médecin qui, outre son savoir et sa discipline de base en médecine, a acquis une compétence élective dans le domaine psychothérapique ? Ainsi le psychiatre est théoriquement celui qui, par la nature même des catégories de phénomènes morbides qui exigent son intervention, est maître en psychothérapie ; maître de lui-même en ce sens que toute la ligne de son comportement, et tout détail le plus infime de ses conduites à l’égard du malade, se plie nécessairement à sa discipline psychothérapique fondamentale, maître des autres, en ce sens que lui est pleinement dévolue la responsabilité d’apprendre aux autres soignants, aux médecins non spécialistes, aux collaborateurs médicaux de tous ordres, le rudiment de cette science des significations par laquelle il se définit et qui le situe dans la société.

Tels sont les principes. Mais où en est la réalité aujourd’hui ? j’ai vu entrer dans mon service une jeune fille, par ailleurs charmante, habillée de rouge, le crâne nu, rasé et entièrement teinté au mercurochrome. Le diagnostic de schizophrénie avait été confirmé après ventriculographie comme diagnostic d’élimination. Il n’est pas une de mes collaboratrices qui n’ait partagé mon réflexe, comme première conduite d’urgence, de lui faire se draper une coiffure seyante. Après quoi, dès que nous avons été entre nous, en application du principe selon lequel la fonction primordiale du chef de service est didactique, nous avons discuté sur les problèmes posés par l’existence de si étranges spécialistes du cerveau. Ils connaissent admirablement la morphologie de cet organe, certaines de ses fonctions, et la sémiologie de leurs perturbations, leur compétence « psychiatrique » est reconnue par eux-mêmes, par l’école et par l’usage. Effectivement, ils connaissent une sorte de clinique psychiatrique très élémentaire mais bien codifiée par eux, cette codification elle-même étant donnée comme garantie du sérieux de cette clinique, celle que, dans mon langage familier, je nomme « clinicoïde ». Ils ont l’expérience du traitement des troubles mentaux. Ils en font profession. Ils savent mieux que le commun des médecins poser des indications thérapeutiques en présence des symptômes psychotiques ou névrotiques, le maniement des drogues familières aux psychiatres n’a pas de secrets pour eux. Ils ont en général des opinions d’allure très « scientifique » sur le substratum somatique, organique, biologique, etc. de la maladie mentale. Leur « genre » spécifique est du style vulgarisé de la « science » à cornues, microscope, électricité, graphiques, céramique, cuivre rouge, nickel, chrome, etc. et assurance inébranlable dans l’affirmation de son savoir. Mais en dépit de cette naïveté, ils connaissent en général leur métier tels qu’ils l’entendent. Ils sont psychiatres conformément à la définition de la psychiatrie qu’ils admettent. Ils en savent beaucoup sur le cerveau, beaucoup même en savent tant, à force d’avoir travaillé sur ce chapitre que, hors de ce savoir, ils ne savent pas grand chose d’autre.

L’apologue de la femme en rouge nous a servi à mettre en valeur le fait que cette si grande compétence sur le cerveau est compatible avec une énorme ignorance, qu’autant en sachent-ils sur cet organe, en fait de savoir à quoi il sert, nos docteurs restent fort loin derrière le bon sens le plus élémentaire. Ils ont perdu de vue que les fonctions cérébrales ont tout de même un rôle notable à jouer lorsqu’un être humain se regarde dans une glace ou lorsque, par les orifices de ses oreilles, pénètrent jusqu’au tympan et au-delà ces infimes vibrations qui sont modulées de façon si particulière et éveillent de tels échos qu’elles sont perçues comme sons articulés, comme langage humain, investi d’une prodigieuse charge de significations.

De mon anecdote vécue, vous direz qu’elle est du domaine de ces vérités qui reculent à tel point les limites du vraisemblable qu’elles perdent toute valeur d’argumentation. Mais ici je vous retiens d’échapper à la réflexion et je vous demande de considérer très froidement, très objectivement, combien de psychiatres ou se disant tels sont aujourd’hui, au milieu du XXe siècle, en mesure d’exercer un contrôle permanent, avec une vigilance sans faille, sur leurs paroles et leurs attitudes, en présence de malades qui les regardent et les écoutent, disons le chef de service hospitalier qui « passe sa visite » en compagnie de…, etc. au milieu de son peuple anxieux, et parle, parle, « au lit du malade », comme on postillonnerait sur le cerveau lui-même, mis au jour chirurgicalement.

Cette décantation accomplie, allez plus loin, et cherchez combien, parmi les élus, sont en mesure de développer autour d’eux, chez leurs collaborateurs, cette culture des significations (connaissance et maîtrise) qui est pourtant, en principe, la base même de la qualification de tout soignant en psychiatrie, plus qu’en tout autre domaine de la médecine.

Certes la psychiatrie n’est pas encore, en 1959, le savoir et la discipline des médecins maîtres en psychothérapie. Mais que sera-t-elle demain si ce n’est cela, que tout de même porte en germe notre effort actuel, et quelle idée rationnelle de la psychothérapie peut-on se faire si ce n’est par référence à cette spécification de la psychiatrie ?

III. Sémiologie et investigation ou de l’attitude clinicoïde

« Une marche d’escalier légèrement creusée par l’usage n’est, vue de son propre niveau, que quelque chose de ligneux, agencé avec monotonie. »

F. Kakfa,

Considérations sur le péché…, LIX

Or voici notre « clinicien » face à face avec son objet : « vous entendez des voix ?… des voix comme la mienne ?… », etc.

Mais, de l’autre côté, la voix souffrante répond :

« Je suis grossier quand on m’énerve. Il n’y a pas de cause sans raison. On me prend pour un imbécile, on se moque de moi. Que diriez-vous si on vous demandait ce que c’est une chaise ? Et combien font 12 et 27 ! D’abord, j’en étais sidéré, après j’en suis devenu fou furieux !

… Libéré, je sortis toujours avec une haine profonde contre les psychiatres, pour les humiliations qu’ils m’ont fait subir. Ce n’est que quelques-uns d’entre eux qui ne se moquaient pas de mes convictions.

On ne l’oublie pas quand on a été interné une fois. Nous le disons tous, ou presque. Mais ce n’est qu’en se mettant à la place des internés qu’on peut voir l’impression faite par les questions artificielles, d’une bizarrerie sublime (pour celui qui l’entend la première fois, et qui ne sait à quoi cela est bon), ne touchant en rien notre vie quotidienne.

Quel rapport la question : qu’est-ce qu’une chaise ? a-t-elle avec les épreuves fonctionnelles, fonctionnelles de la vie :

— avec la sociabilité, savoir parler avec les hommes, et avec le métier qu’on a appris ? Aucun, aucun rapport. »

Ce témoignage bouleversant, d’une éclatante lucidité, dont tels fragments rendent un son d’éloquence grandiose à la Lautréamont, ou d’humour tragique à la Jacques Vaché, peut être consulté dans toutes les bonnes bibliothèques. Il s’agit de Maladies mentales expérimentales et traitement des maladies mentales, de François Klein (éditions Médicales, Paris, 1937). Il permet de juger le niveau du psychiatre plus sûrement que tout autre « test ». Le niveau clinicoïde s’exprime devant l’épreuve par une réaction de rigolade pathognomonique. L’incapacité ou le refus de pénétrer le sens du témoignage, de pousser la recherche vers l’ajustement de son propre personnage en fonction de l’écho rendu par le témoin, le refuge dans le rire contre le témoin, sont signes d’impuissance à s’élever beaucoup au-dessus du niveau des questions sur les voix, les chaises, les 12 et 27.

Certes, le psychiatre clinicoïde d’aujourd’hui est souvent plus subtil. Il manœuvre avec plus d’élégance. Pour mieux comprendre son personnage, examinons-le opérant en public. Le parterre apprend l’art de l’inquisition : comment il procède avec habileté pour mettre les symptômes en évidence !… Il joue avec son malade comme le chat avec la souris…, etc. Il invite à considérer avec condescendance le primitif demeuré au niveau des questions directes, d’une sublime simplicité, il montre l’art de dégager les symptômes avec astuce. Effectivement, il rassemble un faisceau sémiologique d’une belle netteté, il comble son goût de l’analyse. Il satisfait son auditoire en le ramenant sur le terrain de la clarté, de la tranquille et réconfortante « objectivité » des choses.

Mais l’esprit scientifique, lui, dépistant un vice fondamental dans le processus de chosification des signes, ne reconnaît pas la réalité dans ce dérisoire bilan.

J’ai coutume d’illustrer les méfaits de cette desséchante analyse des symptômes, de ce parti-pris de superficialité ou de ce refus de connaître les significations proclamées au nom de « l’objectivité » (!) en prenant référence sur deux thèmes : l’euphorie maniaque et l’indifférence schizophrénique.

Je ne parle pas encore ici du sens profond, symbolique, intelligible seulement à la lumière de l’histoire de la personne dans ses plus larges et plus radicales coordonnées. Je parle de ce qu’il est convenu de nommer la clinique, en somme l’appréciation immédiate d’un faisceau de données concrètes et objectives, perçues dans l’actualité du déroulement de l’observation.

Sur ce terrain même, de ce qui est donné « en clair », la dénaturation des faits par l’investigateur est patente.

Il faut entendre le maniaque (j’entends par là l’écouter et le comprendre) pour saisir quelle incroyable déformation de la réalité caractérise la description traditionnelle, si artificielle que, même avant l’apparition de moyens thérapeutiques modifiant très rapidement le tableau clinique, le fin clinicien disait ne jamais voir de vrais maniaques (évidemment, puisque la vérité de la manie était exactement ce que la description traditionnelle avait chassé pour bâtir un tableau répondant à d’autres fins que l’authenticité scientifique).

Quant à moi.

J’ai toujours été frappé de voir combien le contenu dramatique du vécu était directement apparent dans la clinique immédiate du syndrome de fuite des idées, combien l’appréhension correcte de ce qui se passe imposait la notion d’une « fuite » devant la réalité intolérable, à quel point sont de règle, à travers les défilés kaléidoscopiques de souvenirs, entre les figures du ballet optimiste, les ruptures grinçantes, les plongeons dans les moments traumatisants du souvenir. Il me semble que l’on ne peut comprendre la cécité de la clinique traditionnelle devant cette réalité qu’en invoquant le vertige inspiré à l’aliéniste par l’ampleur de la réaction de fuite, et la dérobade devant le défi lancé par le malade : « Suivez-moi sur ce terrain si vous l’osez ». (L B., Inf. Ps…, V, 58).

Si j’insiste si fréquemment sur cet exemple, c’est qu’ici la différence entre l’attitude clinicoïde et l’attitude clinique apparaît avec une évidence criante, que la modification de la sémiologie par le comportement de l’observateur m’y paraît plus patente qu’en tout autre cas, qu’effectivement le maniaque livre avec une marge d’une exceptionnelle étendue à l’un ou l’autre observateur la réalité de son drame, la vérité des symptômes de sa maladie, que, pour m’en tenir à ce détail, bien significatif, la causticité, toujours à tel point potentielle chez lui, conformément au sens du drame, s’extériorise avec discrétion ou s’amplifie en fonction de l’observateur.

Mais ce sur quoi je tiens foncièrement à insister ici, ce n’est pas sur la revendication d’une attitude toujours plus compréhensive de l’observateur pour parvenir à une clinique plus savante, plus affinée, serrant le réel de plus près, c’est sur l’efficacité déjà thérapeutique d’une telle attitude. Il est simple et clair de constater que dans un collectif hospitalier le maniaque sera différemment caustique à l’égard de telle ou telle personne soignante, en fonction des capacités de chacune à le comprendre et que ces capacités se résolvent en pouvoir sédatif. Mais jamais, jusqu’à maintenant, n’a été suffisamment explicité ce qui découle de cette constatation élémentaire.

Je veux dire ici un principe de l’activité psychiatrique qui semble aller sans dire mais dont l’expérience montre à quel point il importe de le dire, de le redire, de l’affirmer avec la plus grande force, est qu’il n’y a pas de temps, dans le rapport soignant-soigné, qui soit indifférent du point de vue thérapeutique.

Chacun l’accordera sur le plan théorique, mais je plaide pour les progrès de la pratique, et je suis convaincu que la formation du psychiatre est encore assez généralement bien infirme sur ce terrain. Une extraordinaire désinvolture est trop de règle encore, quant à connaître et maîtriser en soi les tentations à l’investigation pour l’investigation (ce qui traditionnellement se nomme de façon si révélatrice, sans souci des éloquentes résonances de ce terme : « l’interrogatoire »).

Le caractère foncièrement psychothérapique de la personnalité du psychiatre commence à s’affirmer dans le refus de la position d’interrogateur et dans la recherche d’un affinement perpétuel vers la réalisation toujours plus parfaite de la convergence des deux objectifs dont l’interdépendance est la première leçon que doit assimiler le clinicien : obtenir une sémiologie aussi peu conventionnelle, aussi significative que possible du drame de l’individu, maintenir un comportement totalement déterminé par une perspective thérapeutique.

Il doit obtenir que les signes résultant des réactions du malade dans une relation humaine non imprégnée de culture psychothérapique soient des signes de seconde main, recueillis dans l’exploration anamnéstique, celle des circonstances autres que l’entretien psychiatrique, que les signes recueillis au cours de cet entretien ne puissent être autres que ceux résultant des réactions du malade dans une relation humaine imprégnée de culture psychothérapique.

Il doit obtenir qu’aucun des moindres détails de son langage et de tout son comportement n’échappe à une intention thérapeutique et, au fur et à mesure de ses progrès, qu’un savoir psychothérapique toujours plus plein accomplisse cette intention.

J’ai décrit, à propos du syndrome maniaque, quelle pouvait être la valeur sédative, authentiquement thérapeutique, d’une technique de relations portée à ce niveau. Que l’on aborde maintenant le problème de l’indifférence schizophrénique avec la même optique.

Il est encore moins besoin qu’à propos du sens de la réaction euphorique évoquée ci-dessus de souligner l’écart entre la notion clinicoïde d’indifférence (plan de la superficialité délibérée, du chosisme des signes et de la scotomisation des effets psychothérapiques) et la signification dramatique du comportement « indifférent » observé du point de vue authentiquement clinique (celui-ci comportant nécessairement intention thérapeutique totale et savoir psychothérapique aussi poussé que possible).

Encore une fois, ici, je ne veux pas soulever le problème du contenu latent ou des significations à longue portée. J’entends me limiter délibérément à la clinique immédiate : chez les schizophrènes que je vois, je ne rencontre jamais de comportement « indifférent » qui ne soit enchâssé et signifiant dans l’ensemble de perturbations de l’expression émotionnelle, tramées par le jeu complexe de l’inhibition et du paradoxe, mais toujours étonnamment significatives du drame vécu.

Là encore, je vois mes collaborateurs, selon le taux de leur intention thérapeutique et de leur savoir psychothérapique, synthétiquement recueillir des signes plus ou moins authentiques (authentiquement représentatifs du syndrome discordant tel que me le font connaître mon expérience et l’ensemble de ma culture) et obtenir une efficacité plus ou moins favorable sur le comportement du malade.

Je ne m’aventurerai pas plus loin à travers la nosographie pour illustrer, comme il serait possible à propos de chaque type clinique, psychotique ou névrotique, le procès de l’attitude clinicoïde.

Si j’ai délibérément pris des références sur les comportements les plus ostensiblement psychotiques ce n’est pas seulement pour manifester avec plus de vigueur une protestation contre l’idée plus ou moins explicite que la psychothérapie répond au seul domaine des névroses. C’est surtout qu’à propos de ces exemples me semble se dégager avec plus de force l’idée que j’ai développée dans ma définition de la psychothérapie. Souligner qu’aux tout premiers postes du travail psychiatrique la science des effets psychothérapiques a déjà une telle importance me paraît apporter un argument substantiel à l’appui de l’effort nécessaire pour étendre le champ de la psychothérapie bien au-delà des domaines restreints où elle se confine encore trop (technique réglée exclusivement et relation à deux bien plus encore que limitation exclusive aux névroses). On ne saurait, à ce point de vue, se satisfaire d’esquisses comme celles qui ont trouvé place dans ce travail. Une recherche méthodique visant à mettre en valeur la consubstantialité d’une exploration sémiologique serrant de plus en plus près le drame réel et d’un comportement thérapeutique total est nécessaire pour faire éclater l’ampleur du véritable domaine psychothérapique (« connaissance et maniement des champs de significations variant autour de la relation soignant-soigné »).

« L’amour d’un objet, quel qu’il soit, est fils de sa connaissance.

L’amour est d’autant plus fervent que la connaissance est plus certaine. »

Léonard de Vinci

« Quelques choses qui s’offrent à toi dans mille volumes, comme fable ou comme vérité, tout cela n’est qu’une tour de Babel, si l’amour ne le relie pas. »

Gœthe

« J’aime ceux qui m’aiment, et ceux qui me cherchent me trouvent. »

Prov. 8. 17, cité par F. Adam : Discours inaugural au congrès de Tours (1959)

Que l’on ne s’y trompe pas. Le combat contre l’investigation dévastatrice pour une sémiologie non du drame altéré par des déchirements supplémentaires du fait de l’aventure thérapeutique mais du drame déjà engagé vers sa résolution dans cette aventure, n’est pas seulement un combat contre l’usage d’instruments grossiers (les voix, la chaise, 12 et 27, etc.) pour explorer une matière aussi subtile. Il est aussi combat contre une certaine « subtilité », celle de l’astuce et de la ruse. Le chosisme naïf du symptôme est caractéristique surtout du psychiatre trop rusé, et le procès d’une sémiologie « asignificative » que j’ai engagé ici vise celui-ci plus que tout autre, je ne crois pas avoir à le préciser davantage.

Je veux seulement expliciter ce qui, je pense, est suffisamment impliqué dans ce qui précède : cette intention thérapeutique permanente et ce savoir psychothérapique qui fondent notre activité, quelle conception en pourrait-on avoir si l’on ne faisait intervenir la dimension sans laquelle tout cela perd tout sens, celle de la sympathie ?

Étant maintenant admis par quiconque se préoccupe de psychothérapie que les phénomènes de la relation soignant-soigné sont au centre des champs de signification qu’il s’agit de connaître et de manier, et que le psychothérapeute doit par principe être entraîné à la connaissance et au maniement de ces phénomènes eux-mêmes, il reste que la recherche sur l’application de ce principe est demeurée l’apanage presque exclusif de la doctrine et de la pratique de la technique réglée (en gros, problèmes du transfert et de la relation d’objet dans la psychanalyse).

Mais sur le terrain où se place cet essai, au sens large et plein de la psychothérapie dont je parle, je crois qu’auvant toute construction plus élaborée s’impose un défrichage des problèmes posés à partir de la simple exigence : savoir faciliter les courants de sympathie.

Je n’envisagerai pas de disserter sur « la nature et les formes » de cette sympathie, mais seulement de parler de quelques voies par lesquelles, selon mon expérience personnelle et ce que j’ai vu chez autrui, des frayages privilégiés peuvent être tracés par la culture du psychothérapeute et selon sa volonté.

IV. Des voies de la sympathie

— Fragment 1 : la culture encyclopédique -

« L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui le premier volume a deux objets. Comme Encyclopédie, il doit exposer autant qu’il est possible l’ordre et l’enchaînement des connaissances humaines ; comme dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, il doit contenir sur chaque science et sur chaque art, soit libéral, soit mécanique, les principes généraux qui en sont la base, et les détails les plus essentiels qui en sont le corps et la structure. »

D’Alembert, Discours préliminaire

« Il fallait un temps raisonneur, où l’on ne cherchât plus les règles dans les auteurs, mais dans la nature, et où l’on sentît le faux et le vrai de tant de poétiques arbitraires ; je prends le terme de poétique dans son acception la plus générale, pour un système de règles données, selon lesquelles, en quelque genre que ce soit, on prétend qu’il faut travailler pour réussir. »

Diderot, Art. Encyclopédie

« Ceux qui n’entendent rien, ne savent rien, ne font rien, appartiennent à la nombreuse famille des Chinchillas. »

Goya

J’exprime souvent des doutes sur les aptitudes à favoriser les courants de sympathie dont peut disposer le thérapeute ne connaissant de « la vie » que ce qu’en connaît le bourgeois français moyen du milieu du XXe siècle.

Je ne parle pas seulement de la décadence culturelle générale que des enquêtes plus ou moins discrètes sur la clientèle des libraires ou sur la composition des bibliothèques personnelles dans tel ou tel milieu ont pu mettre en évidence. L’exigence d’une culture étendue pour le psychiatre n’est pas une proposition qui mérite des développements très originaux. Ce que j’ai en vue ici est sur un autre plan, celui des types de culture.

Pour mieux me faire entendre, je schématiserai à partir de la référence à un type facilement dénoncé, sous l’épithète « scolaire » dans l’acception péjorative de ce terme, et pour lequel j’emploierai plutôt le vieux terme classique « scolastique ». La forme clinique du « primarisme » en est volontiers dénoncée par le « secondaire » sous l’œil narquois de celui qui se sent plutôt tertiaire, ou plus probablement quaternaire, en tout cas hors de ce méchant débat.

J’ai parlé plus haut de l’esprit scolastique en évoquant le psychiatre qui en sait tant et tant sur le cerveau, sauf le rudiment du savoir sur les « épreuves fonctionnelles de la vie » dont parlait F. Klein.

Plus précisément, et particulièrement caractéristique de la forme clinique « secondaire », il peut apparaître dans la manière du psychiatre, une étrange ignorance, ou condescendance dans le pire des cas, à l’égard de ce qui demeure, qu’on le veuille ou non, le plan d’infrastructure de la sympathie : l’accrochage au vécu le plus concret, le plus quotidien.

Avide d’une reposante sémiologie chosifiée, le psychiatre clinicoïde traditionnel dirige son interrogatoire à la recherche systématique du symptôme décrit par les bons auteurs. Dans telle forme moderne inspirée par une culture en profondeur, la démarche de celui qui demeure au niveau scolastique n’est pas très différente au fond ; il canalise son investigation à la recherche systématique de ses schémas familiers, classiques dans la littérature dont il se nourrit. Je ne veux laisser place ici à aucun mépris envers les descriptions cliniques des bons auteurs classiques, pas plus qu’envers la recherche de schèmes tendant à approcher des lois dans le domaine des relations interhumaines. Il ne saurait être question de mettre en cause la valeur du travail inscrit dans le patrimoine culturel de la psychiatrie, ni la nécessité d’une assimilation aussi poussée que possible de ce capital par qui se veut psychiatre. Bien au contraire, puisqu’on se demande un peu comment l’exigence d’un niveau culturel élevé pour le psychothérapeute pourrait ne pas mettre au premier plan la culture psychiatrique elle-même.

Mais il importe de prendre conscience, la forme « traditionnelle » tendant à se dévaluer au profit de la forme « moderne », que le « moderne » tendra évidemment à jouer la fable de la paille et de la poutre, et à ne voir que chez le « traditionnel » la faiblesse clinicoïde du chosisme des signes et les méfaits d’un mode de pensée scolastique.

Or, il ne me paraît pas certain que le formalisme et la désinsertion du concret qui caractérisent ce « secondarisme » dont je parle soient en masse plus répandus chez les aliénistes de formation traditionnelle que chez les psychothérapeutes d’orientation abyssale.

Quoi qu’il en soit, je veux observer ce qui se passe lorsque le médecin, parlant avec le malade, s’intéresse aux « humbles » données que sont ses coordonnées sociales basales. À travers les coordonnées familiales, se situent les données de schémas aujourd’hui classiques en fonction de quoi l’esprit scolastique est dans son élément. Mais les autres ? Si l’entretien porte sur le métier ou sur les sources géo-démographiques du personnage malade, le sens de l'« interrogatoire » pour le personnage clinicoïde peut être la recherche de telle ou telle signification conventionnelle entrée dans la faible littérature sur ce terrain, ou dans le cadre des constructions propres à chacun. Mais surtout il sera l’exercice d’une ruse, d’un détour ou d’un piège, pour, à l’occasion de ceci ou de cela, plus typiquement encore en « endormant » le malade selon des règles de « distraction » bien connues de la police, lui « faire sortir » le symptôme, reçu par l’interrogateur comme un aveu.

L’exploration authentiquement clinique est à un autre niveau. Le type culturel « encyclopédique » est par excellence celui qui permet au thérapeute, à la fois de recueillir un bilan hautement significatif, à la fois d’introduire dans l’entretien un sens fondamentalement psychothérapique.

L’ambition du psychiatre doit être d’en savoir assez sur « la vie » pour qu’auprès de son malade il puisse figurer un interlocuteur valable sur le plan où l’échange est le plus facilité.

Si vous parlez avec un ancien berger montagnard « descendu » à Paris, il importe que vous en sachiez assez sur les types de vie pastorale en montagne pour jouer le rôle de l’auditeur averti, intéressé par les propos de son malade. Ce sur quoi il se trompe le moins, c’est sur la sincérité de votre attitude d’intérêt et sur vos aptitudes à le suivre sur son terrain.

Si vous parlez avec un métallurgiste parisien, il aura vite jaugé votre degré d’initiation aux problèmes de la vie ouvrière à Paris, et si vous êtes assez informé de la nature du travail qui s’effectue dans son usine vous avez toutes chances de drainer ainsi un courant de sympathie inépuisable.

Du temps de notre apprentissage, nous proclamions avec quelques amis que la science du Métropolitain était le fondement de la pratique psychiatrique à Paris. Derrière la façade du canular se cachait la reconnaissance de cette vérité que la connaissance de la géographie humaine de la capitale était une base nécessaire pour l’établissement du contact humain avec le malade qui y réside.

On énumérerait sans fin les exemples de ce qu’une culture de type encyclopédique peut apporter comme moyens de contact avec l’infinie variété de types humains que nous présente notre pratique mais mon propos n’est pas d’argumenter longuement sur la faiblesse que représentent la sous-estimation de ces moyens et l’insuffisance de savoir qui lui correspond. Je vise surtout à mettre en évidence la haute valeur psychothérapique d’entretiens ainsi orientés.

La ligne générale en est évidemment l’évidente facilitation des courants de sympathie qui en découle, mais de façon plus précise je voudrais souligner quel pouvoir de « gratification », pour employer la terminologie à la mode, se trouve ainsi révélé. On peut dire que l’exploitation systématique d’une telle orientation vise à valoriser le malade, et à le valoriser sur le terrain où plongent les racines de son adaptation sociale.

La matière d’échange entre soignant et soigné est certes le vécu morbide mais l’échange sur le vécu morbide ne peut être profitable que situé par rapport à l’échange sur les coordonnées fondamentales de l’être social, échange dans lequel le soignant reçoit plus qu’il ne donne, ou mieux donne surtout la preuve de son aptitude à recevoir, et, selon le poète, reflète pour « donner à voir ».

Pour satisfaire encore ici à la règle selon laquelle l’activité psychothérapique n’est pas le monopole du médecin mais concerne tout soignant, je proposerai de réfléchir sur les motifs pour lesquels un certain type d’infirmière ou d’assistante sociale, en général « de bonne famille » médiocrement cultivée mais surtout attachée au type culturel scolastique comme à une marque distinctive de sa caste, et aussi éloignée que possible du type « encyclopédique », échoue d’une façon si constante dans le contact avec le malade mental. Pour mieux saisir encore la valeur exemplaire de cette réflexion, que chacun regarde autour de lui et se demande ce qui caractérise les exceptions réussies : ce ne sera jamais d’autres critères que l’absence d’esprit de caste et l’intérêt réel pour les données d’infrastructure de la condition humaine.

En principe, dans la distribution des rôles au sein du collectif psychothérapique, il est évident que chacun, quel que soit son poste de travail, doit en savoir autant que possible sur les phénomènes de la relation soignant-soigné, que le rôle du médecin est d’avoir, sur ce terrain, la plus haute culture, la responsabilité didactique et dirigeante, mais que celui de ses collaborateurs est plus spécifiquement sur le plan d’infra-structure de la sympathie, que pour répondre aux normes d’un collectif de traitement efficace, celui-ci doit comporter un échantillonnage de personnes définies par l’ampleur et la variété de leurs aptitudes à l’échange, sur des thèmes qui vont du tour de France cycliste à la pêche à la dandinette, en passant par les points forts des problèmes de la terre, de l’outil, et des préoccupations ordinaires de l’homme et de la femme à leur labeur.

Il serait singulièrement schématique de limiter l’esprit encyclopédique à l’idée d'« avoir des clartés de tout » et à cette orientation foncière vers la connaissance des données d’infrastructure, concrètes, de la condition humaine, qui conduisait

Diderot à donner aux « Arts mécaniques » l’importance prévalente que l’on sait, et à puiser ses sources

sur des mémoires qui lui ont fournis par des ouvriers, ou enfin sur des métiers qu’il s’est donné la peine de voir et dont quelquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus à son aise.

D’Alembert, Discours préliminaire

Il faut aussi faire entrer en compte cette passion humaniste « de l’instruction et du bonheur des hommes », et surtout ce courage sans limite, par principe :

… et je l’ai dit parce que cet ouvrage demande partout plus de hardiesse dans l’esprit qu’on n’en a communément dans les siècles pusillanimes du goût. Il faut tout examiner, tout remuer sans exception et sans ménagement… Il faut fouler au pied toutes ces vieilles puérilités, renverser les barrières que la raison n’aura point posées, rendre aux sciences et aux arts une liberté qui leur est si précieuse.

Diderot, Art. Encyclopédie

Il faut enfin comprendre la portée de l’importance primordiale accordée aux préoccupations esthétiques, aux recherches sur la valeur des rapports communément perçus par l’expérience commune des hommes comme fondement d’une théorie du beau.

V. Des voies de la sympathie

— Fragment 2 : l’expérience poétique -

« … Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité…

O Soleil c’est le temps de la Raison ardente. »

Apollinaire

Je parle de la poésie au sens, de plus en plus explicite depuis le romantisme, d’un moyen de connaissance, d’une culture qui vise à percevoir, à travers les objets et les paroles, « les bruits et les actions » où se résout « le commerce des hommes »20, les harmoniques ou les résonances. Je parle d’une expression qui vise à rendre et à éveiller les échos les plus amples, les plus distants de leurs prétextes, et les plus universels.

Novalis dit :

Heinrïch von Ofterdingen devient fleur, bête, pierre, étoile…

et

Car nul ne se connaît s’il n’est rien autre que lui-même et s’il n’est pas en même temps un autre.

F. Schlegel :

Le Moi ne peut sentir pleinement son unité qu’en donnant la réplique à son toi.

Hölderlin :

Le poète est toutes choses et il n’est rien, il n’a pas de moi, pas d’identité…

et

… l’imagination peut être comparée au rêve d’Adam. Adam se réveille et voit que son rêve était vrai.

Shelley :

Les poètes sont une race de caméléons, ils prennent jusqu’aux couleurs du feuillage sous lequel ils passent…

et

Le poète parfait est celui qui exprime l’ensemble de l’humanité.

Hugo :

C’est pourtant une question de savoir si le chant appartient à la voix et la poésie au poète.

Nerval :

Le langage de mes compagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit… Tout se correspond, les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées ; c’est un réseau transparent qui couvre le monde…

Baudelaire :

Le poète jouit de cet incomparable privilège qu’il peut à sa guise être lui-même ou autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun.

et

Moi c’est tous, tous c’est moi (Variante 1887 : Tout c’est moi).

Rimbaud :

Je est un autre.

Lautréamont :

La poésie doit être faite par tous. Non par un.

Et depuis « de nouveaux frissons parcourent l’atmosphère intellectuelle », la culture de l’homme moderne fait dans le monde des symboles un bond prodigieux. La communication de l’homme avec son semblable s’enrichit des voies ouvertes dans ce « réseau transparent qui couvre le monde », chacun peut devenir et devient, s’il veut ou sans le vouloir, cet « opéra fabuleux », selon Rimbaud, qu’il porte en lui et où résonnent tous les échos du « nous immense » évoqué par Baudelaire21, La poésie est partout, pour tous.

J’ai observé que, pour beaucoup, la leçon de l’étape surréaliste, quant à l’une de ses caractéristiques fondamentales, la sensibilisation au « merveilleux quotidien », était assimilée comme affinement du pouvoir de détection de quelque « qualité poétique » propre à tel objet ou à telle circonstance. Je pense qu’il y a là une erreur non tellement de fait, bien sûr, mais d’orientation ou mieux de méthode. Il est évident que la charge évocatrice portée par telle occasion émotionnelle se montrera, en fait, tout particulièrement sensible à tous ceux qui participent à tel moment de telle culture et qu’il existera, pour eux, des objets poétiques privilégiés. Mais l’orientation de l’esprit vers la quête de l’objet poétique « en soi » tourne le dos à l’expérience poétique véritable, celle-ci ne tend pas à dépister les objets poétiques privilégiés, mais son privilège est de savoir poétiser toute chose.

Cette remarque de raison me paraît utile pour situer dans la ligne de ma présente recherche le débat qui me paraît essentiel. À la lumière du simple examen, auquel chacun peut procéder, des réactions des uns ou des autres aux occasions où s’offre le « merveilleux quotidien », ce qui apparaît, c’est la question décisive pour le psychothérapeute : nous voyons celui-ci assez constamment nourri de préoccupations esthétiques. Il est suffisamment évolué sur ce terrain pour avoir acquis le droit de mépriser les rabâchages ordinaires sur « l’art et la folie ». Il a au moins assimilé cette notion que Ey formule avec netteté :

La, folie ne produit pas d’œuvre d’art, elle n’est pas créatrice. Elle libère la matière esthétique, le noyau lyrique immanent à la nature humaine. (« La psychiatrie devant le surréalisme », Ev. Psych., 48. IV).

Bien mieux, son expérience poétique lui sert sans doute infiniment plus qu’il ne le sait dans sa relation avec son malade, par l’amplification du pouvoir d’échange qui la caractérise.

Mais ici encore il faut poser d’abord le problème de l’attitude clinicoïde et inviter le thérapeute à considérer s’il a bien tué l’amateur de trouvailles qui sommeille en lui. Est-il certain d’avoir entendu Lautréamont s’écriant : « La poésie doit avoir pour but la réalité pratique » ? Peut-il se dire tellement différent, comme amateur de beaux délires ou de belles productions pathologiques, du monsieur teinté de surréalisme dont la culture poétique a pour principal effet d’orienter, au marché aux puces, le choix de l’objet dans lequel « la poésie » a élu domicile ?

Le goût de l’insolite prend ici le pas sur le sentiment poétique proprement dit. Si celui-ci correspond bien au sentiment d’amplitude de la perception, dont la base et l’ampleur des résonances éveillées, il aura pour principe une polarisation dans le sens de l’échange humain, au lieu que l’attitude de « curiosité esthétique » polarise dans le sens du « détachement » à l’égard de l’interlocuteur. Ainsi l’amateur de trouvailles considère-t-il avec une hauteur dédaigneuse l’auteur de la production poétique involontaire, le peintre naïf, le fabricant de l’objet étrange, étrangement évocateur. Lisant tel poète qu’il méprise, il ressentira comme chacun l’écho de cet « éclatant silence » qui se fait tout à coup chez Musset, il percevra l’éclat de telle ou telle fusée surgie de la platitude et du chiqué. Mais il dira que « la poésie » a fait irruption chez le douanier ou le versificateur comme un corps étranger. À l’inverse, l’homme formé à l’école de l’expérience poétique véritable éprouve, dans le fait de son émotion, la plus profonde sympathie pour celui dont le témoignage porte si loin dans cet instant et, l’insolite même, au comble de l’acuité poétique, prend son sens le plus humain.

Ce sens de l’insolite qui tient dans le sentiment poétique moderne une telle place qu’il arrive à se substituer à la notion de poésie elle-même, qu’est-il en effet si ce n’est l’aspect qualitatif de l’ampleur des résonances ? C’est parce qu’il porte loin que l’objet, ou le propos insolite nous touche, et, parce que nous parlons ici de psychothérapie et qu’il ne peut être question de théoriser sur la poésie que pour aider notre personnage à mieux entendre et mieux agir, convenons que, face à face avec son malade, le psychothérapeute doit savoir tirer parti au maximum de ce fait concret, rigoureusement objectif, qu’est la résonance en lui de la parole de son interlocuteur.

Je suis parti d’une certaine attitude de « curiosité esthétique » pour dénoncer sa faiblesse et définir le pôle dont notre attitude doit s’éloigner, afin d’avancer dans des voies qui sont celles de la sympathie.

En fait, il faut bien admettre que l’intérêt, même dans le goût « pittoresque » pour l’expression poétique perçue chez le malade, est déjà un fait de sympathie et que, même s’il ne le sait, le thérapeute qui participe ainsi a fait un bond dans la compréhension de cet autre.

S’il importe qu’il le sache, c’est évidemment d’abord pour ne pas nuire. Nous savons de reste aujourd’hui que la culture du pittoresque esthétique par le psychiatre tourne le dos à la thérapeutique, que, comme l’aliéniste clinicoïde aide à la construction et à la cristallisation des délires par son indiscrétion investigatrice, il pousse son malade dans le sens de la désadaptation par sa complaisance à l’égard de la production pathologique. Mais il ne suffit pas de ne pas nuire et notre tâche est d’intégrer le fait de cette participation sympathique dans l’intention thérapeutique permanente et le savoir psychothérapique qui sont l’objet de notre réflexion.

Aussi bien laisserai-je à l’écart la production poétique évidente, caractérisée (le beau délire poétique, la production « artistique » du « fou ») pour demander un examen de ce nous apporte l’expérience poétique comme composante fondamentale de l’attitude psychothérapique, toute notion de pittoresque mise à part.

Si cette expérience se traduit par une capacité multipliée d’entendre son semblable, et de lui répondre, ce n’est pas sur le plan littéraire que se situe le pouvoir d’échange ainsi révélé. Sans doute l’expression heureuse, le fait de rendre écho aux sentiments du malade avec un emprunt au domaine poétique public, par exemple à une « rengaine » au pouvoir évocateur assuré, peut-il dans un moment donné concrétiser le « nous nous entendons », mais la matière ordinaire de notre travail est sur un autre plan.

Ce qui compte, c’est que le thérapeute prenne conscience de la valeur pratique que prend dans son travail quotidien l’expérience d’une relation fécondée par la capacité de mieux entendre les résonances ou les harmoniques de pénétrer plus avant dans le monde du symbole, loin des stades de la convention ou du clichage, de voir plus finement et plus loin les champs de significations dont la connaissance est son premier objet, de mieux agir sur ces champs parce qu’il connaît mieux la réciprocité des effets, et parce qu’il est rompu à sa fonction d’écho.

Ce qui compte, c’est qu’il assimile la leçon apportée par l’histoire de la poésie sur le plan le plus important pour lui, la compréhension de l’insolite, et puisque son malade est par définition le plus insolite parmi les hommes, le plus étrange des hommes, qu’il sache combien cette compréhension à longue portée trace par excellence les voies de la sympathie dans cette relation que son rôle est de conduire.

Ce qui compte, c’est qu’il sache ainsi assumer le rôle de ce « type » selon Balvet, dans lequel « la folie se connaît, se dénoue et se résorbe ».

En d’autres termes, disais-je dans la discussion de la conférence de Green à l’Évolution psychiatrique sur « Le Rôle », après avoir dit combien me paraissait infirme une psychiatrie méconnaissant la « fonction poétique » de notre personnage :

Je crois que nous ne pouvons connaître qu’une pire faiblesse, la complaisance ou la passivité dans le jeu morbide. Car si nous devons jouer ce rôle d’écho pour notre malade, nous ne pouvons nous en satisfaire, et si nous voulons assumer le rôle de celui qui comprend, nous ne pouvons oublier que nous sommes fondamentalement pour le malade celui qui comprend pour guérir. Cette finalité fait qu’enfin nous devenons ce que nous sommes. Aussi différents que nous nous présentions devant schizophrène ou maniaque, autant que nous ajustions notre approche envers lui pour jouer harmonieusement l’écho du schizophrène ou celui du maniaque, nous ne gagnons qu’au moment où notre rôle atteint le réel, la réalité de notre personnage de thérapeute. En termes concis, si la poésie est la voie royale de l’activité psychothérapique, elle n’en est pas la fin.

« Le sommeil de la raison engendre des monstres. »

Goya

« D’accord avec la psychologie, l’art, depuis le début du XXe siècle, a décelé, exploré, conquis des montagnes de mouvants désirs, les geysers inavoués, les algues d’un tumulte dont, au bord de sa plage d’apparence, le flâneur de la surface n’aurait su prévoir les sous-marines splendeurs. Dès lors, il n’y a point d’abîme où ne doive avoir le courage de plonger qui se propose de représenter l’homme. Mais que la zone hier interdite ne prétende point aujourd’hui figurer le paradis retrouvé. Si, dans une page fameuse, Lénine a dit quelle source d’énergie pouvait être le rêve, il ne s’ensuit pas, bien au contraire, que tel ou tel puisse valablement se retirer dans ses songes comme d’autres à la campagne, s’en faire un refuge, un alibi. »

René Crevel, « Discours aux peintres »,

Commune, VI, 1935

Il est vrai que toute l’aventure, éminemment moderne, de la recherche sur la nature et le sens de la poésie est celle d’une singulière odyssée de la raison.

Du romantisme allemand à André Breton ou Salvador Dali, toute cette histoire est pleine d’accidents dont la signification est de détourner l’entreprise de conquête de l’irrationnel vers la culture de l’irrationnel. Et par qui, plus que le psychothérapeute, ce dilemme peut-il être considéré avec le plus de gravité ? Qui, plus que lui, se trouve confronté avec ce qui, dans la réalité objective de la vie humaine, échappe le plus à la raison ratiocinante ? Pour qui, plus que pour lui, sera forte la volonté de se démarquer par rapport à « ces raisonneurs si communs, incapables de s’élever jusqu’à la logique de l’absurde » dénoncés par Baudelaire ? Pour qui donc la tentation sera-t-elle plus grande d’irrationaliser le monde, selon un processus qui, dans le langage de la méthode, se nomme avec Politzer le « réalisme de la vie intérieure », ou, plus magiquement encore, le réalisme des instances surnaturelles ?

Seule la réflexion sur la poésie est plus menacée que ces faiblesses, d’où sa valeur exemplaire pour notre personnage.

Mais même là où il faut se faire attacher au mât pour résister aux sirènes de l’irrationalisme, la raison, la raison ardente, combat et gagne.

Dans son testament poétique, le discours posthume au Congrès international des Écrivains pour la défense de la culture (Commune, VII.35), René Crevel, plein de son expérience surréaliste et disant pourquoi il avait quitté le groupe surréaliste, rappelait que :

… quoi qu’il en soit, Rimbaud et, à sa suite, tous les poètes dignes de ce nom, ont participé au progrès de la connaissance par la radiographie de leurs plus secrètes visions et des plus insaisissables reflets des choses en eux, selon la définition que les grands dialecticiens du matérialisme ont donnée des notions.

Et, disait-il, de l'« opportuniste » :

Dans les cotonneux débris de cénesthésie et les raclures de phénomènes qui portent son nom, il verra le noumène des noumènes. R s’abandonnera aux reflets des choses sans chercher à coordonner ces reflets et ces choses.

Et enfin, ces derniers mots : « Au revenant, s’oppose le devenant ».

Sans aucun doute, la crise du mouvement surréaliste fut-elle le moment historique décisif de la critique de la poésie et la réflexion sur son contenu demeure-t-elle la plus éclairante quant à élucider les mystères de la sympathie.

Quant à moi, je n’abandonnerai pas ce témoignage de mes propres réflexions, limité et orienté vers des problèmes de notre personnage de psychothérapeute, sans inviter à penser les leçons de cette aventure à partir de l’œuvre et de la vie de celui que je vois au point culminant, dans la montée de la raison à la conquête de l’irrationnel, mon cher Paul Eluard.

Qu’on lise seulement l’étonnant recueil de 1939, Donner à voir, où se reflète avec une pénétration sans équivalent tout le drame de l’expérience poétique antérieure (reconnaissance extraordinairement révélatrice, par exemple, du personnage de Baudelaire, avec son « droit de se contredire » et ses contradictions), on comprendra pourquoi je donne à cet homme, qui fut mon ami, la première place parmi mes maîtres dans l’art de la sympathie.

VI. Connaissance et maniement de la situation psychothérapique. Principes d’une didactique ouverte

« Tout, absolument tout ce qui existe, tout ce dont je me souviens, tout ce qu’effleurent mes pensées les plus confuses, me parait significatif…

Je voulais décrire ensuite l’ordonnance de fêtes et de représentations particulièrement belles, de crimes et de cas de démence extraordinaires, les édifices les plus grands et les plus originaux des Pays-Bas, de la France et de l’Italie, et bien d’autres choses encore. Tout l’ouvrage devait avoir pour titre : Nosce te ipsum. »

Hugo von Hofïmannsthal

Connais-toi toi-même, connais-toi à travers ta relation avec autrui connais autrui à travers toi-même, etc.

Depuis l'« invention sensationnelle » que demeure, qu’on le veuille ou non, l’analyse didactique, comme je le déclarais en 1947 (« Le personnage du psychiatre », Evolution psychiatrique, 48. III) le monde psychiatrique est au moins pénétré de l’idée que la connaissance des faits de la relation psychiatrique est au centre de la culture du psychothérapeute. Ne rendrait-on à cette didactique que cette justice d’avoir historiquement fait éclater ce problème, ce ne serait pas lui reconnaître un mince mérite. Je suis persuadé, pour ma part, qu’il y a plus à lui reconnaître et que l’expérience de tous les esprits rétifs à la scolastique qui sont passés par là doit verser au patrimoine de la culture psychiatrique un matériel nécessaire.

Ceci dit, qui n’est pas un « coup de chapeau » de courtoisie, je demeure plus que jamais convaincu que la nécessité d’assimiler les leçons d’une certaine pratique répondant à une certaine conception, très particulière, de l’homme et très spécialement de l’homme malade, ne saurait être comprise que dans l’ombre d’une nécessité infiniment plus impérieuse, parce que plus générale, la nécessité de travailler à faire mieux. L’idée que ce « faire mieux » n’est pensable que dans l’ordre du progrès propre de la méthode établie, qu’il est impensable à partir d’un point de vue étranger à la dite méthode parce que cette position « étrangère » interdirait l’assimilation culturelle du vécu irremplaçable (et incommunicable ?) de l’expérience, est évidement un postulat d’adepte qui ne peut être reçu par l’esprit scientifique.

Il fallait que cette position sur laquelle je n’ai guère varié, disons depuis mon « Personnage » de 47, soit rappelée avant de préciser que je n’ai pas l’intention ici de polémiquer autour de l’analyse didactique, encore moins de proposer une technique particulière « concurrente ».

Mon ambition est ailleurs. Elle se borne à vouloir proposer des matériaux à la disposition de ceux qui admettent que le code de la recherche en la matière n’est pas fixé. Parmi ceux-ci sont évidemment ceux qui, entendant donner la place qui logiquement leur revient aux problèmes propres de la situation psychothérapique, éprouvent devant la méthode psychanalytique d’autres résistances qu’explicables selon les critères de la doctrine freudienne. Mais aussi, je pense, beaucoup de ceux que la didactique psychanalytique satisfait pour l’essentiel, mais qui ne craignent pas l'« hérésie » d’une recherche située sur un autre plan.

Ce plan autre, dont tout ce travail sur l’art de la sympathie tend, à tracer quelques lignes premières, avec l’idée de faire reposer sur ses pieds le problème du maniement de la sympathie par le psychothérapeute, on peut le définir à partir de ces lignes : il s’agit de s’engager systématiquement dans l’exploitation didactique de toute la matière ordinaire de l’activité psychiatrique.

J’ai focalisé ma réflexion non sur le névrotique mais sur le psychotique, non sur l’évolution de la cure mais sur l’approche, l’abord ou le contact, non sur la tâche spécifique du médecin mais sur la fonction générale du soignant, non sur l’interprétation théorique des conduites mais sur la perception des signes, non sur la réflexion psychopathologique mais sur la clinique psychopathologique, non sur l'« organisation endogène de la vie psychique », mais sur les effets sensibles, non sur la critique des a priorismes mais sur l’examen du concret le moins contestable. Je me suis délibérément attardé sur le terrain de la banalité, pour mieux mettre en garde contre la carence ou les pirouettes en fonction de quoi, perdant de vue le banal, on perd de vue le fondamental ou l’essentiel. J’ai sans cesse gardé présente à l’esprit l’idée de ce besoin de recherches nouvelles qui m’est commune avec beaucoup et tenté d’apporter quelques arguments situés à la source de ma conviction que si ces recherches nouvelles sont nécessaires il leur faut surtout un nouveau point de départ.

Ce point de départ existe, mais sur un mode encore terriblement empirique. Ce qui frappe dans la situation présente du fait psychothérapique, c’est qu’à côté des praticiens de la technique réglée, rompus à la connaissance et au maniement du jeu « frustration – gratification », nous voyons tels praticiens « indépendants » posséder à un niveau éminent la maîtrise soutenue de l’art de la sympathie, que si tel ou tel psychiatre d’aujourd’hui peut correspondre, psychanalysé ou non, à la définition autour de laquelle j’ai brodé, et qu’on peut le donner comme médecin maître en psychothérapie, il convient de réfléchir sur les bases de cette qualification.

Ces bases résident d’abord en ceci qu’il possède l’art de la sympathie sur le terrain des premiers problèmes auxquels je me suis surtout attaché ici, mais aussi et surtout qu’il sait travailler sur le terrain des seconds problèmes, ceux en fonction de quoi j’ai dit « maîtrise soutenue », ceux qui se posent électivement sur le plan de la chronicité, du traitement étalé sur de longues périodes, s’adressant typiquement aux névroses, aux schizophrénies, aux problèmes du terrain et de la prévention des rechutes pour les cas traités à l’occasion d’accès aigus.

On sait assez (voir ma Définition de la Chronicité, au Congrès de Tours, 1959) à quel point je donne la compétence acquise sur ce versant de la chronicité comme le principal critère d’authenticité de la formation du psychiatre. Je n’aurai donc point à argumenter davantage pour montrer qu’à mon sens, si les premiers problèmes sont une base nécessaire sur laquelle toute notre activité doit être enracinée, les seconds problèmes sont de beaucoup les plus spécifiques de l’originalité de notre savoir.

Ces « seconds » problèmes sont ceux qui se posent dès le premier drainage des courants de sympathie quant à connaître le destin de ces courants et à savoir l’infléchir. Autrement dit, il s’agit de la compétence sur le terrain des variations dans la relation soignant-soigné, partie axiale du tout que sont les champs de significations variant autour de cette relation.

Si cette pénétration et cette maîtrise qui permettent de « tenir en main » la situation psychothérapique, de manier non seulement sans dommage, mais encore avec efficacité, le matériel dangereux de la relation soignant-soigné poursuivie selon de lentes périodes, existent sans nécessiter le recours préalable à la didactique réglée, ceci vaut d’examiner quels développements de cette constatation sont possibles au-delà de l’empirisme.

Que l’on ne nous parle pas ici d’une suppléance du savoir par le « don » ou l'« intuition ». Que les uns ou les autres soient plus ou moins doués ou plus ou moins subtils, certes, mais au-delà des prédispositions se situe au-dessus de tout un fait de culture. Prenons pour clarifier les choses le collectif soignant de tel ou tel service hospitalier : partant d’un taux pratiquement équivalent sur le plan du « don » ou de la « subtilité », un groupe ou l’autre présentera des résultats étonnamment différents, quant à la compétence dans l’art de la sympathie et l’efficacité thérapeutique qui en découle.

En fonction de quel facteur s’établit cette différence ? Il est clair qu’il s’agit ici de la valeur pratique des diverses cultures assimilées.

Je crois que l’on ne saurait trouver de meilleur critère pour définir les objectifs du plan de recherche que je veux proposer. Si nous admettons qu’il est légitime (quant à moi je pense que c’est nécessaire) de poursuivre un effort didactique situé en dehors (quant à moi je pense à contre-pied) de toute volonté de cristallisation technique, alors il faut travailler à diffuser un savoir et un entraînement à la réflexion qui puissent être au maximum assimilables par toute personne engagée dans une relation soignant-soigné.

Que chacun se livre à cette entreprise avec un parti aussi dégagé que possible du primitif empirisme. Que chacun travaille en confrontant son acquis culturel, l’orientation de recherches héritée de son expérience et de ses positions doctrinales, avec les résultats obtenus. Qu’il chasse l'« esprit de système » au profit d’un esprit de recherche systématique.

Il est pour moi une certitude, que l’on pourra au moins considérer comme une hypothèse de travail féconde, c’est que l’étude commune, critique et auto-critique, de l’œuvre psychothérapique poursuivie en commun, par les personnes engagées dans la cure collective, intégrant les expériences des relations à deux poursuivies par chacun des participants, est la première base, l’infrastructure, de la didactique du soignant.

L’exploitation systématique de cette direction est pour moi condition nécessaire d’une culture psychothérapique accessible, à des profondeurs diverses, pour tout soignant. En est-elle condition suffisante ? Je n’en sais rien et, faute d’avoir pu vivre autrement qu’en germe ces expériences, ni moi-même, ni personne à ma connaissance ne saurait aujourd’hui l’affirmer.

Pour en décider, il faut d’abord créer l’instrument de travail qui n’existe pas encore et juger en fonction de l’expérience.

Cet instrument de travail n’est autre que le service psychiatrique public (au sens non juridique mais fonctionnel du terme). On ne saurait admettre que l’appareil technique mettant la technique psychiatrique à la disposition du public ne soit lui-même le séminaire de la culture psychiatrique, ou qu’il soit organisé de telle sorte que toute personne y travaillant n’y puisse trouver les moyens d’y approfondir en permanence sa culture technique.

La théorie d’un tel appareil le donne comme didactique par définition.

En fonction de ce que nous savons de façon certaine il doit donc :

— Répondre à des normes de dimensions telles que l’échange humain entre toutes les personnes y jouant quelque rôle psychothérapique y soit possible, et que la matière de cet échange, l’histoire des personnes soignées et de leurs relations avec les personnes soignantes, y soit concrètement assimilable pour tous.

— Répondre à des normes de structure telles que les cas pris en charge représentent l’éventail le plus ouvert dans la diversité du recrutement du psychiatre, et que l’équipe soignante puisse connaître les avatars de l’évolution tout au long de la cure.

Il va sans dire que de tels principes excluent la notion d’un collectif compétent dans le seul traitement hospitalier ou dans le seul traitement ambulatoire, compétent dans les seules psychoses ou dans les seules névroses, etc., mais cela va encore mieux en le disant, tant l’intelligence de ce qui est dit est habituellement contaminée par le parasitisme des routines existantes.

Que peut-on concevoir à partir d’une telle base ? Des méthodes de travail éminemment variables selon l’inspiration des responsables et selon l’état d’évolution du dispositif. Pour ma part, je vois assez bien comment j’assumerais la responsabilité de l’entreprise :

La majeure part serait certainement donnée au travail « sur le tas », par le commentaire « tout venant » de l’activité quotidienne.

Dans ce contexte seraient organisés des débats en groupes diversement constitués « verticalement » (les personnes engagées dans le cas A.), « horizontalement » (les médecins par exemple), ou en collectif très large.

Ces débats devraient porter sur des contenus très divers, selon la constitution des groupes et selon un programme de travail en élaboration constante. Disons pêle-mêle :

— Histoires de malades, examinées selon la nature et l’évolution des rapports soignants-soignés, en fonction des coordonnées institutionnelles et des facteurs personnels.

— Études sur la signification des éléments du décor, du cadre matériel d’existence.

— Approfondissement de thèmes significatifs, éloquents. Prenons ici deux exemples très divers : le cadeau fait par le soigné au soignant. Les réactions des divers types de soignants devant les divers problèmes posés par la notion de chronicité. Tant d’autres thèmes sont possibles…

— Discussion de « fragments » sur l’art de la sympathie, tels que j’en ai proposé deux au cours de cet essai et tels qu’on peut en esquisser à l’infini.

Il est évident que, pour moi, l’orientation du séminaire que je dirigerais serait résolument vigilante quant à ne jamais perdre de vue les données les plus immédiates de l’art de la sympathie, que je cultiverais la plus extrême prudence à l’égard des constructions abstraites et de la cristallisation des schémas, que je lutterais sans relâche contre la tendance de l’appareil à se « figer », que je rechercherais le plus de références possibles sur les données de l’expérience humaine des participants, individuelle et collective, le plus largement conçue. Il est évident que la recherche inspirée par moi, quelle que soit ma volonté de favoriser l’apport propre de mes collaborateurs, serait marquée d’un caractère très personnel. Et non moins évident qu’il en serait ainsi, plus ou moins, de toute entreprise parallèle.

De tels séminaires seraient pour moi, je le précise encore, la base fondamentale d’une didactique que je pose, par principe, ouverte. Si j’espère qu’elle éliminerait le besoin d’une formation à type « initiatique », je ne pense pas pour autant et pour des motifs du même ordre, que le programme didactique de chacun puisse se localiser dans l’activité d’un seul groupe et je pense que des confrontations interséminaires seraient rigoureusement indispensables, non moins que des groupes d’études d’affinités. Tout au moins, pour moi, des échanges systématiques avec ceux qui se réclament de la dialectique matérialiste… et aussi avec d’autres.

« Il y a plus d’énigmes dans l’ombre d’un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions passées, présentes et futures. »

G. de Chirico

En formulant de telles propositions, et devant, encore, le fond de banalités dont elles s’inspirent, je voudrais préciser qu’il n’y a de ma part nulle coquetterie ou mystification perverse à donner dans le banal avec une telle ostentation.

Le parti qui m’a inspiré en entreprenant ce travail est très exactement que j’ai toujours été frappé par le phénomène courant de fuite dans la spéculation désinsérée, à partir des difficultés proposées par les énigmes inépuisablement présentes sous nos yeux, et que toutes mes réflexions, autour de mon expérience, m’ont toujours ramené à des thèmes centraux, la sous-estimation des conséquences impliquées par telles évidences, la légèreté avec laquelle on admet comme allant sans dire tant de principes fondamentaux dont on dément à l’instant qu’on les ait assimilés, le mépris quant à la valeur de telles ou telles données de notre travail courant, pourtant si fécondes quand on veut ou peut se donner la peine de les exploiter, le manque de hardiesse quant à supputer la portée de telles expériences, ordinairement poursuivies dans telles conditions, si seulement on changeait ces conditions.

Ainsi de cette systématisation d’un effort didactique dont chacun peut se dire qu’il ne peut mener bien loin, puisque l’expérience qu’il en a… car chacun de nous a plus ou moins l’expérience de ce dont je parle.

Mais je veux témoigner ici au nom de mon expérience personnelle. Non tant de celle poursuivie depuis quelque temps dans cette ordure qui sert d’appareil psychiatrique à 300 000 habitants de la capitale, mais de celle poursuivie à Rouen au cours des onze années précédentes. J’ai disposé là des conditions sans doutes les moins mauvaises de France pour appliquer les principes exposés ici dans la proportion conforme aux conditions d’application. J’ai vu avec certitude cet effort payer largement et ouvrir des débouchés immensément féconds, à condition de pouvoir disposer de moyens multipliés. J’ai donc tiré de cette expérience à la fois la conscience de « vivre en germe » la réalisation de cette entreprise didactique qui est ce qui me tient le plus à cœur, à la fois la conscience de l’énorme distance qui séparait mon instrument de travail de celui qui m’est au minimum nécessaire.

Que celui qui préjuge de ce que l’on peut attendre d’une entreprise conforme au programme que j’ai défini ici se garde de préjuger en fonction de son expérience personnelle, poursuivie dans des conditions aussi inadéquates en gros (inutile ici de faire du détail) que celles dans lesquelles j’ai travaillé.

Qu’il se demande s’il ne pèche pas par manque d'« imagination » ou mieux de hardiesse en ne concevant pas ce dont il serait capable avec des moyens de travail portés au niveau auquel je songe et que je revendique.

Et ici je dois bien constater qu’il y a tout de même un aspect fort peu banal dans mon propos : la portée du décalage entre ce qui est et ce que je réclame.

VII. Faut-il détruire Carthage ?

« Dans un pays civilisé, un individu comme lui ne peut vivre sans dommage pour une collectivité que dans un camp de concentration ou dans un asile d’aliénés. »

Dr. X, Rapport médico-légal concernant Ahmed B… (1959)

J’ai peu de points communs avec Caton ou Scipion. Maître de la grande propriété foncière ou seigneur de guerre ne sont pas mes héros. La destruction de Carthage me semble un objectif indigne d’une nation civilisée. Mais si, pour les hommes de notre culture, le Delenda est Carthago est le plus constant symbole de la ténacité, nous ne serons pas en reste sur ce terrain face aux destructeurs des Carthages.

Au terme d’une nouvelle étude visant à élever le niveau des exigences qu’impose l’état actuel de nos connaissances, quant à la conception de notre rôle, voyant quelle lumière crue ces réflexions projettent sur la discordance entre ce que nous estimons notre devoir de faire et ce qu’on nous laisse bâcler, je ne laisserai pas passer cette occasion de dire, une fois de plus et comme d’habitude, que l’essentiel est, dans notre temps et pour nous, de travailler à changer le monde réel de l’activité psychiatrique, dont mes derniers mots seront pour dénoncer, encore et toujours, le scandale.

Commentaires de L. Bonnafé

Nous l’avons dit avec clarté, et de façon réitérée, ce volume n’a jamais prétendu exposer une thèse, la soumettre à la discussion, et solder le débat en essayant de mettre en pièces les arguments des contradicteurs.

La tentation en serait souvent bien forte, ne serait-ce qu’aux moments si nombreux où le dépit d’être incompris impose avec le plus de vivacité le besoin de rectifier tant de malentendus.

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Aussi bien, à propos de ma responsabilité personnelle dans ces malentendus, et en pensant bien davantage, je dois le préciser, à des controverses orales qu’aux documents écrits figurant dans ce volume, me bornerai-je à des remerciements aussi peu formels que possible, à l’adresse de ceux dont l'« incompréhension » m’a d’abord irrité. Ceux-ci sont mes amis, ils ont débattu avec moi dans un climat de sympathie qui est un des traits dominants de ces entretiens. Puisque j’ai laissé certains de mes interlocuteurs les plus amicaux me comprendre si mal, quel effort reste-t-il pour se faire entendre des autres… disons de ceux qui ont délibérément refusé le dialogue !

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À ton propos, m’a-t-on dit quelquefois, ou à l’ensemble de votre entreprise, on peut surtout reprocher qu’à partir d’eux les problèmes commencent. Dire que l’on nous fait là trop d’honneur serait fausse modestie. Si nous avons écrit et entrepris cela, c’est en raison d’une certaine confiance dans son efficacité. Qu’à partir de là et du contexte oral qui l’entoure, quelque chose commence, c’est bien l’objectif que nous poursuivions. Ce qui pourrait commencer, ou plutôt, d’une façon moins ambitieuse, trouver une nouvelle stimulation, ce pourrait être au moins des débats d’un style nouveau, de plus en plus dominés par l’esprit scientifique. Que par exemple chacun, à la faveur de ces confrontations, améliore sa connaissance des déterminations de son propre personnage, se libère de préjugés encore courants, qu’il soit mieux armé, plus lucide, pour poursuivre l’effort visant à transformer les conditions de l’activité psychiatrique, et par exemple les rendre plus aptes à favoriser l’entreprise didactique dont je parle qu’à la stériliser, rien de tout cela ne commence aujourd’hui ou demain, mais une fertilité plus grande des échanges serait tout de même un appoint nouveau.

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Que le climat, éminemment cordial, des entretiens du 24 janvier, l’impression sympathique emportée par les participants, constituent une des « convergences » les plus positives que l’on puisse enregistrer, ceci, qui ne ressort que faiblement des documents écrits, est pour nous très important. Que le sentiment de « rester sur sa soif », éprouvé par chacun, le soit beaucoup moins dans le sens de la déception que dans le sens de l’aspiration à poursuivre le dialogue, ceci est encore capital. Il nous semble, à nous qui avons vécu cela, et tout le contexte oral diffus qui en est la frange, et le rassemblement de la copie, que des intentions convergentes de recherche dominent nettement la situation que nous avons voulu animer.

Encore une fois, c’est là l’objectif que nous poursuivions.

Si je parle si volontiers des résistances qui altèrent cette volonté de convergence, si j’invoque à ce propos le « vertige » et le besoin de « sécurisation » qui me paraissent largement rendre compte de ces résistances, je ne peux pas oublier ce que j’écrivais en 1947 dans mon premier « Personnage du psychiatre » :

Si le médecin est celui qui sonde les cœurs et les reins, le psychiatre est typiquement celui qui porte cette volonté à son comble, celui pour qui, parmi tous les problèmes humains, les plus vertigineux comportent le plus de séduction.

Puisque nous nous accorderons, je crois, pour admettre qu’il en est vraiment ainsi, alors nous pourrons arrêter ici le débat, pour le moment, sur un acte de confiance. Ce vertige qui nous menace et nous séduit, c’est ensemble que nous pourrons l’affronter le plus utilement et avec le plus de réelle sécurité.

Au seigneur de guerre qui, du temps des guerres de religion, prenait allègrement le risque de précipiter aux fossés quelques fidèles parmi les hérétiques, « jetez-les y tous, Dieu reconnaîtra les siens », nous opposons, avec tout le sérieux qui se découvre au comble de l’ironie, le conseil aux psychiatres, hésitants devant les abîmes de la connaissance : « Jetez-vous y tous, les hommes reconnaîtront les leurs ».


20 Diderot, Entretien avec D’Alembert. Je ne citerai pas cette trilogie de l’Entretien, du Rêve de d’Alembert, de la Suite de l’entretien sans souligner l’extraordinaire modernisme de ces textes, où la forme éblouissante s’accorde avec la hardiesse d’une pensée qui enchantait Lénine.

21 Salon de 1846, de M. Horace Vemet.