Le personnage du psychiatre – III

ou les métamorphoses*

« Il est dans l’essence des symboles d’être symboliques. »

Jacques Vaché

(Lettres de guerre, 9. IV. 1917)

« Vous jouez le rôle de préservateurs d’une triste société, de l’ordre moral. Collectivement. Car, individuellement, c’est différent… »

R K. « Placé d’office » dans les « hôpitaux psychiatriques » du département de la Seine

« Que signifie ce spectacle ? Il y a pourtant des gens qui sont moins heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu’ils se font pour aimer l’existence ? Éloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible. Ta place n’est pas ici. »

Lautréamont

(Chants de Maldoror, Chant premier)

Prélude

Engagé par sa vocation dans d’obscurs combats sur les domaines de la déraison et de la folie, le personnage du psychiatre y éprouve les pires difficultés dont j’ai souvent parlé, et pour la première fois de façon un peu systématique dans notre Société il y a 18 ans et demi, sous un titre que Jacques Lacan m’avait soufflé sur un trottoir de Bâle. Alors notre esprit était hanté par l’irruption dans l’histoire du comble des conduites ségrégatives. Nous sortions de vivre l’extermination, entre autres, des fous, dont 40 000 en France seulement (ici, pudiquement, par la faim et le froid).

J’ai maintenu, et je maintiendrai, que notre génération est vouée par l’histoire, en réponse au comble de l’horreur réjective, à pousser à son comble la réflexion sur le statut anthropologique de la folie. J’ai nommé alors désaliénation la mission qui nous était ainsi confiée. Mon regard sur ce qui se passe depuis ne cesse d’être inquiet. Je parlerai aujourd’hui des motifs de cette inquiétude, désirant que cette parole serve à stimuler des prises de conscience, donc à favoriser encore la grande entreprise de désaliénation.

Avec cette attitude interprétative-critique qui est le bien commun de notre culture contemporaine, j’ai accumulé les réflexions sur les phénomènes de distorsion culturelle et me suis interrogé sur leurs motifs. Tout ce qui me paraissait comporter le potentiel de fécondité le plus certain m’a constamment paru, et je n’ai pas imputé cela au hasard, le plus altéré, le plus dégradé dans un certain ordre de culture qui, hélas ! est le bain dans lequel se constitue notre culture particulière.

J’ai exercé ma malignité généreuse sur ces recherches, et j’ai voulu communiquer le sens de mes interrogations sur ce que j’ai appelé le métabolisme de quelques mythes, au sens large des termes, ou leurs métamorphoses ou, avec quelque prédilection pour cette image géologique, leur métamorphisme, puisqu’il s’agit là du passage de matériaux fluides à un état figé sous l’influence de gigantesques pressions, et que mon souci dominant est relatif aux gigantesques pressions que nous subissons.

L’oppression contre la déviance, contre les pouvoirs d’expansion de la raison au-delà de la raison métamorphisée qui veut garder le pouvoir, raison contrainte et contraignante dont les instruments sont l’intelligence étroite et le cogito reservatus, cette oppression est sans aucun doute notre problème majeur, l’objet même de notre combat, mais je pense que nous savons encore bien mal pourquoi nous combattons, pour quelles autres métamorphoses, et je n’ai rien voulu entreprendre d’autre que d’aider à élucider quelles forces obscures s’opposent à ce savoir.

Et puisqu’il ne s’agit donc de rien d’autre ici que de l’accord du cœur et de la raison, de la pensée et de l’action, je veux dédier cette méditation à celui de mes amis que j’ai connu le plus tourmenté par l’angoissante recherche de cette unité poursuivie dans le climat de la terreur blanche, mon cher Henri Duchêne.

J’ajoute qu’après avoir écrit ceci, j’ai regardé mon calendrier et j’y ai lu, à la date du 26 octobre, le nom d’Evariste. Aussitôt s’est imposé à moi le souvenir de l’un des plus grands parmi les « voleurs de feu », l'« enfant sublime des mathématiques », Evariste Galois, à la carrière de qui ne manquèrent ni la prison, ni la maison de santé, et qui fut tué à moins de 21 ans, après une nuit de 1832 au cours de laquelle il rédigea un manifeste « à tous les républicains » et un testament mathématique fondant la théorie des groupes algébriques terminé par le cri « je n’ai pas le temps ! ». Après quoi la recherche mathématique prit un départ nouveau.

Eût-il été juste de résister à la sollicitation d’écrire ce nom à sa place, parmi les « saints du calendrier philosophique » au premier rang desquels Karl Marx inscrivait Prométhée ?

Premier mouvement : résistances

Je reviens encore sur ce qui m’est le plus cher. J’ai tellement pensé qu’au départ comme au bout de notre réflexion on ne pouvait esquiver la lancinante question de notre responsabilité ; j’ai tellement plaidé pour que chacun prenne conscience de son désir à chaque instant où la tentation de cette esquive le presse ; j’ai tellement posé le problème des motivations inconscientes en fonction desquelles notre personnage se détermine, que je ne peux me distraire d’un sentiment de rabâchage au moment de remettre encore et toujours en question ces interrogations qui demeurent pour moi fondamentales. Je sais bien, assez confusément à vrai dire, que beaucoup affectent de considérer ces problèmes comme « réglés »… et mes questions s’aiguisent alors puisque je ne peux pas, dès lors, ne pas me demander à quel besoin de tranquillité ou de sécurité correspondent ces étranges propos lénifiants, très étranges certainement, puisque de toute évidence les signes de réaction de rejet devant ces questions décisives apparaissent à chaque moment de notre pratique et que, de toute évidence pour moi, c’est ce rejet qui fait problème majeur.

Parfois, si ce langage de l’esquive sacrifie davantage au goût du jour, c’est le mot « dépassement » qui est invoqué, à l’image de ce voyageur qui, dans ce conte fictif de science-fiction, tournait en circuit fermé dans notre galaxie depuis plus d’années qu’il n’y a d’années lumière pour joindre alpha du tricorne, et décrétait donc que la connaissance d’alpha du tricorne dans laquelle il avait échoué était un problème dépassé… Il est vrai que ce qui est assez communément donné comme réglé ou dépassé, n’est pas l’idée d’une attitude résolue quant à remettre en question nos pensées, nos sentiments et nos actes. Bien au contraire, puisque cette attitude est, pour ainsi dire, « à la mode » et que nul ne saurait s’abstenir de l’afficher sans paraître réellement très « dépassé ». Mais les questions qu’obstinément je pose sont à un autre niveau, elles se situent à partir de chaque constat qu’il est possible de faire quotidiennement lorsqu’apparaît chez le même homme, partisan résolu de la dite « remise en question », une résistance à toute tentative de remise en question de ses points de vue sur la question.

Comme les problèmes de la position psychanalytique sont sans conteste non les seuls mais les plus importants que puisse envisager cette réflexion, je tenterai d’être à nouveau aussi clair, et si possible plus, que je n’ai jamais pu l’être en la matière. Je veux tout d’abord redire avec force que, pour moi, s’il est un niveau « réglé » ou « dépassé », c’est bien celui d’une contestation de la valeur historique du fait psychanalytique. Que l’œuvre de Freud, et ce qui depuis s’est fondé sur elle, représente un progrès gigantesque de la connaissance de l’homme, et principalement parce que ce sont justement les opérations de cette connaissance elle-même qui sont remises en question, cela, je pense qu’on ne saurait le contester qu’en fonction de résistances demandant interprétation.

Oui, mais… Mais ceci étant dit qui n’a à l’être que très brièvement, renvoyant tout au plus à la lettre de déclarations antérieures et non à leurs métamorphoses dont le « pourquoi ? », etc., c’est sur ce « oui, mais »… que j’ai, quant à moi, à parler. Car si j’ai jamais ressenti la nécessité d’objecter, c’est devant l’abus caricatural, si longtemps constaté, du recours à la notion de « résistance » devant toute question posée à propos de « la psychanalyse », dans le cadre d’un raisonnement en circuit fermé auquel l’esprit scientifique ne peut évidemment que s’affirmer, rebelle. C’est dans cet esprit de rébellion que j’entends m’acharner, et j’entends d’autant moins relâcher ma résistance que le problème, de plus en plus, se déplace, que les références rituelles et caricaturales à une version bigote de la notion de résistance passent de mode de plus en plus, et que les problèmes qui, dans cet ordre, me hantent, ne cessent de s’imposer avec plus d’acuité puisqu’ils deviennent plus subtils.

Pour donner sa juste place au niveau terminologique de la réflexion, je remettrai donc en question sans plus attendre le terme même de « résistance ». Je l’emploie de bon cœur moi-même assez volontiers, et je viens assez de le montrer pour en parler librement, car je me sens là aussi bien en cause moi-même que quiconque. Les effets pernicieux de ce stade primaire où la notion de résistance était manipulée avec une telle légèreté me paraissent bien sensibles si l’on réfléchit au coefficient de péjoration attaché comme la glu au terme lui-même, avec cette circonstance aggravante aux yeux du psychiatre authentique que le sens péjoratif l’était par référence au pathologique ! Je revendique donc le droit de résistance, vieux réflexe non d’ancien combattant mais de combattant de toujours. Je résiste à bien des courants dont je ne cesserai de parler aujourd’hui. Je m’interroge sans désemparer et j’interroge les autres, non seulement sur la légitimité de cette résistance mais aussi sur sa tactique, et je m’enorgueillis de ce que nul n’étouffera cette voix qui, toujours, dira « oui mais… ». C’est pourquoi je demande à chacun de veiller à châtier son langage et de sentir le sens d’un mot qui, inconsidérément employé sans qualificatif ou sans situation bien significative, en vient à dégager un fade relent de terreur blanche ou de chasse aux sorcières.

Je résiste donc, et, plus qu’à tout, au dogmatisme et à l’orthodoxie. Et, au-dessus de toute autre question, méditant sur le personnage du psychiatre et sur les dangers qui le guettent, lui, en tant qu’il est psychiatre, je lui demande de s’interroger sur ce que le vulgaire appellera sa « déformation professionnelle ».

Lorsqu’il a découvert, et sa découverte n’était pas de mince importance, non seulement pour les progrès de sa discipline mais bien au-delà, pour ceux de la connaissance de l’homme, y compris des moyens de connaissance de l’homme sur la nature, que toute pensée ou sentiment, que tout vécu ou toute action étaient déterminés par des mobiles qui échappaient à sa conscience claire et qu’il réagissait à cette situation par des mécanismes de défense ayant valeur justificatrice, alors il a pensé et dit qu’il détenait la clef universelle des problèmes humains, et iI a organisé ses défenses contre le scandale issu des vérités qu’il proclamait, en appliquant sa grille sur les énigmes du temps, s’efforçant de se convaincre et de convaincre les autres que le décodage était enfin assuré. Enfin ! Quelle admirable sécurité !

Or, d’emblée, le malin génie qui poussa Pascal à s’interroger sur les tours que l’esprit de l’homme pouvait se jouer à lui-même, ce malin génie tirait la sonnette et demandait quel tour s’étaient joué les découvreurs de l’« inconscient » en obstruant les canaux qui les reliaient aux sources les plus fécondes de la culture de leur temps ? Marx avait écrit en 1852, dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte :

Sur les diverses formes de propriété, sur les conditions sociales d’existence, s’élève toute une superstructure d’impression, d’illusions, de façons de penser et de conceptions de la vie diverses et façonnées de manière spécifique. La classe tout entière les crée et les forme à partir de leurs bases matérielles et des rapports sociaux correspondants. L’individu isolé à qui elles sont transmises par la tradition et l’éducation, peut s’imaginer qu’elles sont la raison déterminante et le point de départ de son action,

et toute son œuvre avait été consacrée à l’étude de l’odyssée de la conscience, à l’analyse de ses illusions, amorçant ainsi la grande entreprise moderne de démystification.

Certes, on ne peut reprocher avec trop de véhémence à Freud de n’avoir assimilé de cet enseignement que la version métamorphisée courante dans son milieu et d’avoir exposé son idée de cette révolution culturelle en ces termes (dans la dernière des Nouvelles conférences, en 1932) :

Évidemment, ce n’est ni à sa conception de l’histoire, ni aux prévisions d’avenir qu’il tire de cette conception que le marxisme doit sa puissance, mais bien à son ingénieuse démonstration de l’influence coercitive qu’exerce la situation économique sur l’activité intellectuelle, morale et artistique des hommes. Une série de rapports et d’enchaînements. Jusqu’alors presque ignorés, fut ainsi découverte, mais il est impossible d’admettre que les facteurs économiques soient ainsi les seuls à déterminer le comportement des hommes dans la société22.

On ne peut lui faire grief d’une érudition insuffisante et, par exemple, d’avoir ignoré des textes précis et décisifs comme la lettre du 21 /11 /1890, d’Engels à Joseph Bloch :

D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance23, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul24 déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure… et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme…

Non, ce n’est pas d’avoir ignoré cette dimension qui spécifie l’œuvre de Marx et d’Engels, qui la situe au-delà du déterminisme économique antérieurement formulé et contre lui, que l’on peut trop faire grief à Freud. Mais c’est d’avoir, lui dont les découvertes ont tant fait progresser la science des illusions de la conscience, méconnu ce qui eût dû lui être évident si des déterminations obscures qu’il n’eut pas l’idée de pénétrer n’avaient pas infléchi le mouvement de sa pensée, que la version du Marxisme perçue par lui était falsifiée en fonction de facteurs qui étaient faits pour échapper à sa conscience.

Il n’est pas vain d’exprimer aujourd’hui ce regret, car ce n’est pas chose négligeable que les disciples du Maître illustre continuent, beaucoup trop à mon gré, de pratiquer cette méconnaissance, alors que tant de raisons se sont accumulées depuis pour en finir avec cette irritante question.

Mon intention, en affrontant cette irritation, n’est pas de l’exalter mais de l’apaiser. Je crois fermement la chose possible. Je crois qu’il devient possible de dire aujourd’hui, sans risquer de soulever trop de défenses du type de celles qui me feraient renvoyer la balle du « méfie-toi, tu résistes, etc. », que le familier des interprétations sur les mécanismes de défense se doit de permettre qu’on lui demande de considérer sereinement une question décisive quant à son incidence sur notre problème central : le statut anthropologique de la folie.

Cette question est celle-ci : ne pensez-vous pas que la richesse de votre savoir, quant aux déterminations de l’homme dans un certain registre, et les satisfactions de votre pratique, vous font courir le risque, si vous n’y prenez garde, et même si vous voulez y prendre garde, de chercher une sécurisation dans l’ensemble que constituent votre savoir et votre pratique ? Ne pensez-vous pas que les faits de l’histoire et de la réalité, tout spécialement en ce qui concerne le statut anthropologique de la folie, sont si traumatisants pour le psychiatre qu’ils ne peuvent pas ne pas vous pousser à rechercher un refuge à l’écart d’une responsabilité trop lourde à assumer, fut-ce, par le « tour » le plus déconcertant chez vous, à l’aide d’un recours aux notions culturelles qui, justement, nous apportent la connaissance la plus poussée de ces mécanismes de défense ? Je parle quelquefois de « maladie infantile » de la culture psychanalytique ; c’est lorsque je vois les hommes s’appuyer sur elle pour se défendre contre l’accomplissement rigoureux de ce qui fait d’elle, le plus certainement, un facteur de progrès.

Nous, psychiatres, avons été violemment mis en cause en 1961, avec une énergie qui a fort satisfait ceux d’entre nous que l’idée d’une complicité avec le statut d’oppression de la folie mobilise avec le plus de vigueur, lorsque Michel Foucault publia sa Folie et Déraison, sous le titre d’Histoire de la Folie à l’âge classique. C’est la psychiatrie elle-même, en tant que caution médicale donnée à une entreprise d’oppression, qui a été dénoncée, et non sa métamorphisation aliéniste. L’édition intégrale de ce livre a été rapidement épuisée. Une version abrégée en collection de grande diffusion est sortie et obtient un grand succès de vente. On parle beaucoup de cette œuvre dans les milieux psychiatriques les plus inquiets. Mais mes sondages m’ont montré que le nombre des psychiatres qui l’avaient lue était extrêmement faible, et les échos dans la littérature psychiatrique sont en quantité dérisoire.

Donc, Foucault a foncièrement raison. Je le dis d’autant plus librement que mon accord profond sur l’utilité de ce coup de pistolet dans le concert d’actions de grâces psychiatrique et mon très vif intérêt pour un contenu d’une extrême richesse ne m’empêchent pas de contester vigoureusement certaines positions de notre auteur sur bien des registres… et notamment sur le thème favori de mes réflexions, le personnage du psychiatre, thème sur lequel les contenus du Foucault s’appauvrissent de façon assez remarquable. Mais, ayant dit, je maintiens qu’il a raison dans l’ensemble et je m’en explique :

Comment expliquer ces résistances, ou ces dérobades, devant cette mise en cause si ce n’est par un taux de complicité anormal du monde psychiatrique par rapport au statut anthropologique contemporain de la déraison et de la folie ?

J’entends les uns parler des résistances des autres et accuser ceux qui se compromettent dans une fonction de gardiennage plus ou moins édulcorée d’être, bien sûr, rétifs à la question : « tout ce que vous avez fait et vous faites pour vos pauvres enfermés suffit-il vraiment à vous donner bonne conscience ? ». Mais je me retourne alors vers ces uns qui se sont généralement mis à l’écart du monde du renfermement, ou tout au moins fort prudemment se sont arrangés pour n’y avoir qu’une responsabilité très limitée, cherchant leurs gratifications dans des types d’exercice professionnel moins compromettants, et je leur demande si se dire psychiatre dans un monde où la folie et la déraison sont ainsi traitées ne pose pas, dans ces conditions, le problème de la bonne conscience du psychiatre en des termes qui justifient le bien-fondé, en général, de la thèse de Foucault ?

Résistances des uns, résistances des autres, sont évidemment complémentaires, la pratique des uns fonde celle des autres, et le monde de la folie est ainsi bien cerné. Comble de cruelle ironie, voici que l’on invoque la « révolution » dans les idées et les techniques pour s’abriter derrière l’idée rassurante qu’il y a quelque chose de foncièrement changé dans le rôle du psychiatre, et escamoter les questions intolérables posées au niveau de l'« ensemble historique-notions, institutions, mesures juridiques et policières, concepts scientifiques – qui tient captive une folie dont l’état sauvage ne peut jamais être restitué en lui-même… », pour se désengager de la nécessaire révolution à faire dans le domaine de cet ensemble.

Deuxième mouvement : la révolution trahie

« La révolution est glacée ; tous les principes sont affaiblis ; il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue… », écrit Saint-Just méditant sur les institutions républicaines durant ses missions aux armées au temps de la « patrie en danger », entre 26 et 27 ans ; et il ajoute : « L’exercice de la terreur a blasé les cœurs comme les liqueurs fortes blasent le palais… ». Quelques mois plus tard, le 10 thermidor de l’an II, il tombe au premier rang des amis de Robespierre, victime d’une conjuration où figurent tous les « terroristes de proie » (Soboul) qu’ils avaient rappelés de mission. Puis vient tout de suite l’heure de la Terreur blanche ; la fournée du 11 thermidor est la plus lourde de toute la Révolution, y compris des jours terribles de « la patrie en danger ». Et, depuis lors, les enfants des écoles reçoivent la leçon thermidorienne. « Chef-d’œuvre de l’assassinat posthume », dit Jean Massin dans son Robespierre ; il y rappelle les écrasants bilans de toutes les terreurs blanches, entre autres la sage remarque d’Albert Mathiez en mars 1920, faisant observer que déjà le seul nombre des réhabilités parmi les fusillés pour l’exemple de 1917 dépassait le nombre des condamnations à mort prononcées par le Tribunal révolutionnaire à Paris entre le 10 mars 1793 et le 9 thermidor 1794 (ajoutons pour « fixer les idées » que ce nombre n’atteint pas le dixième des victimes de la répression de la Commune pendant la « semaine sanglante » de 1871). Et, à l’usage des amateurs de sens parmi lesquels notre point d’honneur est de revendiquer la première place, il pose la question « frivole en apparence » des « deux catégories parmi les acteurs principaux de la Révolution française, ceux qui ont donné leur nom à une rue de Paris et ceux dont on n’écrit jamais le nom sur une enveloppe ». Parmi les nantis, « les thermidoriens se taillent la part du lion : Carnot, Robert Lindet, Cambon, Boissy d’Anglas, Cambacérès, François de Neufchâteau. Mais il n’y a pas de rue Marat. Il n’y a pas de rue Couthon. Il y a bien une rue Saint-Just (huit numéros près du cimetière des Batignolles) mais elle ne doit pas son nom au conventionnel… Il n’y a pas de rue Robespierre… ». Certes, cette culture s’est délestée des plus compromettants, des moins habiles parmi les sanguinaires et prévaricateurs ; Fouché ni Tallien, ni Barras, ni Fréron ne sont donnés en exemple aux enfants des écoles, mais on se garde bien de leur dire les remords tardifs de Billaud-Varenne, de Cambon ou de Barère, et même le froid jugement sévère de l’opportuniste Cambacérès sur l’opération thermidorienne, à tel point il importe de faire d’eux, c’est-à-dire de nous, des esprits thermidoriens.

Trêve de cette digression ; mon propos n’est pas de redresser ici les falsifications historiques en usage commun, mais de demander à notre personnage de réfléchir sur le pourquoi de ses ignorances et de ses distorsions.

Je ne pense pas que nous risquions beaucoup de voir figurer de savantes élaborations « psychogénétistes » de ce phénomène dans un folklore sur l’explication psychologique de l’histoire qui a cessé depuis quelques années de s’enrichir ; l’orientation en était d’ailleurs assez privilégiée en direction de la mort de Louis XVI et non de celles de Robespierre ou de Saint-Just ; mais ne sommes-nous pas trop portés à nous rassurer du fait que nous ne sommes plus menacés de versions caricaturales, trop pour ne pas succomber à des versions plus subtiles des mêmes mécanismes de défense, en cherchant la référence salvatrice devant le sacrifice des « purs », dans une interprétation suicidaire d’allure péjorativement « névrotique » de ce sacrifice ? (« Dans le commencement de la Révolution… lorsque je n’étais vu que de ma conscience, j’ai fait le sacrifice de ma vie à la vérité… », Robespierre, VI, 1791). Et surtout, interrogeons-nous sur les cheminements, les frayages ou les errements de notre esprit critique devant la vérité historique, et demandons-nous quel est le sens de la méconnaissance générale dans toute « élite » se voulant telle mais peu informée de l’histoire, devant les notions de thermidorisme et de terreur blanche ? Ces jeux ne sont pas gratuits, ni étrangers à notre sujet. C’est du moins mon point de vue très ferme, moi qui ne peux saisir ce que je vois, j’entends et je vis, que par rapport à ces références.

Toute l’évolution de la « chose psychiatrique » en France, depuis 1945, que Daumézon au premier plan et quelques autres avec lui jugent sévèrement sous le signe de « la Révolution trahie », toute la pensée sur la folie et les valeurs de « déraison », tous les mécanismes de défense en fonction desquels les interrogations sur « la remise en question » des attitudes sont sévèrement canalisées à l’écart de toute recherche sur les déterminations historiques, je ne peux les comprendre que par référence aux caractéristiques d’une certaine culture dominée par l’esprit de thermidor et de la terreur blanche. Je veux redire encore que je n’ai pas connaissance d’une « révolution psychiatrique » qui eût été accomplie en France depuis la dernière guerre, que j’ai vécu l’époque de celle-ci et des années qui la suivirent comme l’ère des « philosophes », l’ère d’une critique acérée et fondamentale des institutions psychiatriques et du personnage du psychiatre, le temps d’une recherche exceptionnellement fertile en vue d’élaboration de solutions tournant radicalement le dos aux principes du tout ou rien et du renfermement. Mais je n’ai pas connaissance qu’aucune convention nationale ait fondé les institutions correspondant aux aspirations ainsi élaborées ; les structures sont demeurées grossièrement inchangées, scandaleusement stables. Le plus grave est que l’esprit thermidorien s’est emparé conformément à sa définition la plus stricte de la phraséologie révolutionnaire, et comme il appartenait à l’accomplissement de la trahison de faire croire que la « révolution » était accomplie, le replâtrage de la renfermerie en cours depuis vingt ans s’est présenté comme organisation des conquêtes de la soi-disant révolution. L’esprit de la terreur blanche s’est déchaîné en liquidant comme on liquide en la matière, en considérant comme nulles et non avenues les propositions qui avaient une importance réelle en ce qu’elles visaient à renverser le sens de l’action psychiatrique. Avec thermidor, la forme de l’oppression change, ses apparences se modernisent et se teintent d’un vernis d’humanisation, des modifications spectaculaires surviennent dans les apparences et ce spectacle fait partie du programme… Mais tout ce qui se fait ne peut être compris que comme concessions aux vues « philosophiques » dont il serait tout de même impensable qu’elles ne parviennent pas à imprimer une marque vigoureuse sur les réalités observables après leur formulation. Concessions heureusement larges mais qui ne sauraient faire perdre de vue qu’on n’a cessé de travailler à reculer l’échéance de la mutation qui doit bien un jour survenir.

Un des mes interlocuteurs, dans les entretiens qui précédèrent la rédaction de cet exposé, me faisait observer que les révolutionnaires déçus avaient tendance à sous-estimer la valeur de tout ce qui se faisait actuellement avec une certaine qualité et une valeur de progrès certaine dans les circuits psychiatriques français. La remarque est de grande importance car elle n’est que trop vraie, et l’esprit révolutionnaire n’est que trop familiarisé avec le processus d’escamotage des difficultés de la lutte quotidienne qui conduit à ne voir que l’image idéale d’un monde sans problèmes et à reculer devant la tâche du jour, laquelle, et pendant des durées difficiles à supporter, consiste principalement à miner peu à peu les bastions de l’oppression.

Mais, ceci dit, il demeure que la vérité historique actuelle est, en gros, que l’évolution des institutions psychiatriques françaises n’a pas à se glorifier d’en être, vingt ans – dans l’âge où il est de bon ton de truisme mondain de s’effrayer de l’accélération des processus historiques – je dis bien vingt ans après la revendication fondamentale d’une mutation, au point où elle en est.

Tout ce qui se fait à l’heure où encore « les tribunaux civils demandent à l’asile ou à la maison de santé de “garder” le fou, sanctionnant ce qu’ils pensent être des insuffisances de surveillance mais jamais des insuffisances de traitement », comme le dit Daumézon en 1964, dans un discours dont le contenu est « dans le ton » de ma présente réflexion25, tout ce qui se fait dans cette heure où aucune tactique cohérente n’est encore élaborée contre cette situation, ne laisse émerger qu’à un taux dérisoire ce qui serait « normal » aujourd’hui : la mise en place d’institutions qui ne soient point des structures traditionnelles marquées de l’influence des principes « philosophiques » au taux minimum qu’impose la force actuelle de ces principes mais qui tournent radicalement le dos à la tradition de la renfermerie. Pour n’illustrer que d’un seul exemple ce que j’avance, je ne prendrai que le plus significatif. Si l’on considère la totalité des institutions hospitalières implantées en France depuis la Libération, on constate que, en écrasante majorité, elles expriment la résistance à l’accomplissement du principe fondamental de services hospitaliers bisexualisés de très faible volume.

Il demeure que le monde psychiatrique contemporain n’a pas, dans son ensemble, assumé le grand principe d’unité du dispositif de protection de la santé mentale, et distribue son activité aux treize vents des intérêts personnels et des accommodements opportunistes, que la masse du corps psychiatrique résiste farouchement à la nécessité d’harmoniser, de coordonner ou d’unir la prise en charge des aigus et des chroniques, des névroses et des psychoses, des enfants et des adultes, des hommes et des femmes, des cures ambulatoires et hospitalières, de l’action médiate et de l’action thérapeutique directe, etc. Tout fait l’enjeu d’un jeu complexe d’accaparements et de rejets. Et je constate chaque jour avec évidence que le refus de s’engager dans les voies qui donneraient issue à cette situation s’exprime constamment avec un processus inexorablement constant, le maniement, comme quantités données immuables des existants légués par l’histoire. Ce n’est pas par la pauvreté intellectuelle de ceux qui les tiennent que l’on peut expliquer des raisonnements comme : « Je (déjà, ce « je » fait problème), j’ai trop d’hommes à m’occuper, comment voulez-vous que je m’occupe, en plus, des femmes ? », etc. Non, la seule explication est évidemment dans le fait que la pensée est soumise aux pressions ségrégatives. Oui, Foucault a foncièrement raison ; le monde psychiatrique fait surenchère dans le monde de la partition. Et pour donner plus d’éclat encore à la validité de la dénonciation, il demeure surtout que c’est dans la ville lumière, au lieu où le monde regarde l’état de la psychiatrie française, que se situe le comble du scandale.

Dans ce mouvement des réalisations qui s’essouffle à vouloir rattraper un mouvement des idées par rapport auquel l’écart augmente sans cesse, un problème capital prend une importance chaque jour plus capitale, celui de la capitale.

Dans l’agglomération parisienne, le statut de malédiction fait à la folie s’aggrave sans cesse. Le vertige des forces de l’ordre devant la dialectique inexorable de l’aggravation de l’intolérance des fous à l’intolérance de la société atteint un point critique. Naguère, lorsque j’ai appris qu’un commissaire de police avait été victime d’un « aliéné » j’ai pronostiqué immédiatement que l’on allait assister à une exaltation de la dangerosité des malades mentaux, pronostic malheureusement vérifié à bref délai. La science qui m’a permis de formuler ce pronostic est dans nos têtes, mais nous hésitons à la reconnaître, elle est victime d’un processus d’occultation, et le champ reste libre au déchaînement de réactions d’intolérance qui aggravent le pronostic de la folie à Paris et sa dangerosité. J’ai publié des sondages à valeur infra-statistique qui mettent en lumière ce phénomène, et réclamé des recherches systématiques avec des moyens statistiques réels sur ce problème capital26. « Naturellement », rien ne s’en est encore suivi et l’on comprend trop aisément pourquoi.

Devant le fait que la charge de la folie s’aggrave, dans un moment où, je dis bien depuis vingt ans, et avec une précision toujours croissante les principes de solutions sont énoncés, tous les programmes d’équipements psychiatriques du département de la Seine sont en régression sur les plus timorées des interprétations de ces principes. L’alourdissement des institutions hospitalières prend des proportions gigantesques. L’hôpital de Vaucluse, où je travaille, est promis à une monstruosité structurale dont nos enfants feront le procès, cherchant dans notre poussière la trace de notre complicité dans cet acte ségrégatif majeur. Et comme l’institution hospitalière est beaucoup moins affaire de pierres que d’hommes, il faut ajouter au tableau que les problèmes de personnel soignant sont, dans cette agglomération capitale, traités systématiquement, je pèse mes mots et je dis bien systématiquement (ce qui ne signifie pas toujours consciemment et délibérément), dans l’intention dominante d’introduire et d’aggraver les situations conflictuelles au sein de l’institution. Dans cette situation d’agressivité exaspérée dans la mégalopole contre la folie, il y est quasi nécessaire et presque suffisant de se tenir prudemment à l’écart de cette « tuerie » pour produire du travail psychiatrique flatteur.

Où en est la conscience de ce problème dans le monde psychiatrique parisien ? Quelles justifications peuvent être invoquées, quelles rationalisations, en fonction de quels mécanismes de défense pour apporter de l’eau au moulin des ennemis des fous ?

Je n’aurai pas la cruauté d’insister ici ; toute ma réflexion est centrée sur cette situation capitale, toutes les questions que je me pose et que je pose sur le personnage du psychiatre et sur son grand dilemme, complicité ou combat quichottesque, peuvent se formuler en écho à la question de Foucault dont l’actualité est singulièrement plus brûlante ici que dans nos provinces plus amabilisées : comment, dans ce climat de terreur blanche, la psychiatrie peut-elle faire pour se donner bonne conscience ?

Troisième mouvement : du quichottisme

« Il se sentait responsable de tout le mal que son inaction laissait commettre sur la terre ». Ainsi Cervantes présente-t-il son héros, dès son chapitre II…, et voici posé clairement tout le contenu dramatique du quichottisme.

Ma méditation de 1946-1947 sur « Le Personnage du psychiatre » s’était déroulée sous cette grande ombre, ou dans cette grande lumière, et j’avais beaucoup voulu communiquer le sens profond que je ressentais dans les exégèses de ce vieux fou d’Unamuno, type accompli de ces pourfendeurs du rationalisme sans lesquels le rationalisme serait gravement menacé de ne trop demeurer que ce qu’il fut. Je n’ai cessé d’être hanté de ces références. Depuis lors « Le sentiment tragique de la vie » est sorti en collection de grande diffusion (Idées, N.R.F.) ainsi que des morceaux choisis (Philosophes de tous les temps, Seghers), et Mourir à Madrid, de Frédéric Rossif et Madeleine Chapsal (Seghers), a donné tout l’éclat désirable à la chute du vieux prophète, à sa destitution, le 12 octobre 1936, dans le mois qui suivit le meurtre de Lorca, pour avoir dit : « Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu’il ne vous en faut. Mais vous ne convaincrez pas. Car pour convaincre, il faudrait que vous persuadiez. Or, pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit dans la lutte. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé », et à sa mort le 31 décembre, sur cette déclaration héroïque quant au primat de la Raison.

Celui qui avait tant prêché la croisade pour racheter le tombeau de Don Quichotte, pour « l’ôter au pouvoir des bacheliers, barbiers, ducs et chanoines qui le détiennent… », pour « arracher le tombeau du chevalier de la Folie au pouvoir des chevaliers de la Raison », nous léguait toute la fécondité de son angoisse.

À quelle Raison sommes-nous si attachés que nous sommes prêts pour elle à tous les sacrifices ? De quelle Raison nous défions-nous tant, nous, chevaliers de la Folie, pour livrer contre elle les combats les plus désespérés, du moins quant à leurs succès à court terme ?

Comment répondre sans le secours de la poésie ?… Le poème de Paul Eluard sur Madrid

Ville habituelle à ceux qui ont souffert

De cet épouvantable bien qui nie être en exemple,

porte en titre Novembre 1936, et se termine ainsi :

Que l’homme délivré de son passé absurde

Dresse devant son frère un visage semblable

Et donne à la raison des ailes vagabondes.

Quelques mois plus tard, c’est la même voix qui parle de La victoire de Guemica :

Visages bons au feu, visages bons au froid,

Au refus, à la nuit, aux injures, aux coups,…

et dont les derniers mots sont :

Nous en aurons raison.

Je livre mes clefs. Je pose la question de la Raison dans les termes qui me paraissent les plus incisifs, à moi… mais ce moi est combien ?

C’est une bien étrange destinée que l’emprise du Quichotte sur notre culture. Il m’est difficile d’évaluer combien de psychiatres ont lu ce livre qui, selon son auteur, « ne prétendait qu’à rendre ridicules les insipides livres de chevalerie », combien parmi eux se sont pénétrés des avatars et des métamorphoses du mythe quichottesque ? Combien, en tout cas je n’en suis pas, ont une suffisante érudition quant à la connaissance de ces livres de chevalerie présumés insipides, et dont la valeur au moins quant à l’histoire de l’amour courtois ne doit pas être négligeable ?… Combien se sont interrogés sur le fait social de première grandeur que représente l’extraordinaire ambivalence de la référence culturelle, à celui dont la sympathique et amusante vaillance est possédée du désir de combattre pour satisfaire son besoin de combattre, ainsi voué à se fixer des objectifs imaginaires et à porter ses coups à tort et à travers, mais aussi référence à la noblesse de cœur, au courage indomptable, à la capacité de supporter la souffrance de l’échec incident, en fonction de la persévérance dans le combat pour l’objectif à long terme, et pour un objectif non perçu par les contemporains ? Combien, surtout, ont dépassé le niveau infra-poétique de l’accès au Quichotte ? Combien sont demeurés à croire que le naïf chevalier se coiffe d’un plat à barbe et combat les moulins à vent et, naïfs et demi, n’ont pas compris que s’il ne s’agit ni de l’armet de Mambrin ni de géants, il s’agit encore moins de plat à barbe ou de moulins à vent ?

Personnage, mon frère, interroge-toi. Demande-toi pourquoi tu as choisi de renier l’image dont tu rêvais, et tu as bronché devant les difficultés du combat quichottesque, et tu t’es aveuglé devant le spectacle que tu dormais en adoptant le parti des bacheliers, barbiers, ducs et chanoines, lorsque tu te gaussais du chevalier de la folie ? Et tu te dis psychiatre !…

Quatrième mouvement : la parole et le désert

« Voix qui crie dans le désert », inscrit Unanumo, citant Isaïe, en épigraphe à la conclusion du Sentiment tragique de la vie, où, reprenant ses méditations quichottesques il prophétise sur la fertilité de « la voix jetée dans le désert comme une semence ». Encore n’a-t-il pas été suffisamment hérétique pour retrouver la vigueur des sources et ne pas échapper lui-même à la dégénérescence du mythe de la parole et du désert.

Le deuxième livre des prophéties isaïques dit : « Une voix crie : préparez dans le désert une route pour Yahvé. Tracez droit dans la steppe un chemin pour notre Dieu. Que toute vallée soit comblée, toute montagne et toute colline abaissée… » (Is. 40-3). Or Isaïe, personnage politique important, prophétisait au VIIIe siècle sur les malheurs du peuple de Jérusalem, et sa figure était celle du héros national (commentaires de l’école de Jérusalem). Aussi bien, lorsque deux cents ans plus tard, Jérusalem est prise et le peuple est captif en Babylonie, la tradition isaïque inspire le continuateur anonyme qui prophétise la fin de la captivité. Il est clair aujourd’hui que la voix qui crie rend les échos de l’Exode et appelle à la traversée du désert en direction de la terre promise. Six siècles plus tard, les échos s’actualiseront encore et les évangélistes identifieront la voix ; Mathieu : « En ce temps-là paraît Jean le Baptiste qui prêche dans le désert de Judée… C’est bien lui qu’a désigné cet oracle du prophète Isaïe : une voix crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers » (Mt. 3-1/3 et, avec quelques variantes, Marc 1-1/3, Luc 3-1/6 et Jean 1-2/3).

Mais qui entend maintenant le sens de l’appel ? « Tu parles dans le désert » dit celui qui, s’accommodant plus ou moins de la captivité, a plus peur des épreuves à affronter pour gagner son salut que des accommodements possibles dans le servage, et refuse donc d’entendre l’appel.

Mais ce n’est pas le pire. Le pire est dans la gloriole de celui qui se flatte de « parler dans le désert » tant il est plus commode d’abstraire son discours de tout souci d’efficacité. C’est que la tentation n’est pas mince.

On se demande un peu qui sera efficace s’il n’est plus ou moins prophète ; et autant qu’on résiste à l’accorder, on est bien contraint à admettre qu’on ne fera rien avancer sans se maintenir en avant du niveau d’interlocution à partir duquel on parle. S’agissant de la folie et de la déraison, on sait trop que la répression tend à fermer l’accès au passage de cette parole dont l’énoncé, dans l’éthique du psychiatre, est une nécessité majeure.

Complicité, parler pour être immédiatement entendu, acte dont l’intention obscure, en tout cas le résultat certain, est de venir au secours de la répression, en donnant à son discours l’écho d’un discours non dissonant. Donc nécessité de dissonance pour ne pas trahir.

Mais la mesure de cet écart nécessaire ? À ma connaissance. Lénine est celui qui a examiné ce problème avec le plus de lucidité. « Un pas en avant, toujours, pas deux… », et d’expliquer que de mettre trop de distance entre soi et ce que l’on prétend dépasser peut exprimer quelque désir de se mettre à l’écart du combat.

Personnage, mon frère, tu ne te résoudras jamais à cesser de prophétiser, tu n’accepteras jamais de parler le langage de la soumission, mais garde-toi de perdre le contact. Ne perd jamais le souci de tes responsabilités tactiques. Soit sibyllin, il le faut, sinon ils croiront que tu vois les choses comme eux et s’autoriseront de ta caution. Garde-toi d’être cet otage. Mais pour autant, d’aussi loin que tu reviennes, rapproche-toi et manifeste ta présence à portée de voix. Dis par exemple, tout d’un coup, que si la folie à Paris est une folie dure parce qu’on y persécute les fous, il existe un moyen de comprendre cela, en pensant aux émeutes de Los Angeles, en août 1965, comme exemple de réactions d’hommes victimes d’un statut anthropologique de proscription. Si l’on te dit que « ce n’est pas la même chose », double la mise, enregistre en passant quel désir de rejeter le problème signifie cette défense, et montre que ce qui est plus sensible ici, avec des formes caractéristiques, l’est ailleurs avec des formes caractéristiques aussi ; pose l’hypothèse que l’on n’est déraisonnable ou fou que par rapport et par réaction à un certain niveau de contrainte représenté et agi par une certaine « raison » ou une certaine « sagesse »… ; puis regarde en toi-même, tu constateras que tu as failli introjecter le désert, tu as risqué de métamorphiser le mythe en toi, et de traduire que la voix parlait dans le vide, parce qu’elle appelait à franchir une distance vertigineuse.

C’est cette distance et ce vertige que, dès lors, il faut remettre en cause. Tu ne le feras pas sans recourir à l’idée de rationalisation… et si tu ne te précipites pas, effrayé, plusieurs pas en arrière par rapport au niveau de la culture contemporaine, tu buteras sur la question : accepter ou refuser de considérer la valeur de l’expérience poétique.

Cinquième mouvement : le miroir ensorcelé

« Ce miroir ensorcelé ne s’embue pas. Sa profondeur préfère les ténèbres tissées de larmes et de peurs, de rêves et d’étoiles, aux lamentables cortèges des nains du jour, des satisfaits noyés dans leur sourire béat. Tout ce qui s’y reflète profite de l’étrange lumière que les ombres d’une vie infiniment soucieuse d’elle-même créent et fortifient, avec amour ».

C’est Eluard qui parle de Baudelaire et on ne saurait mieux dire, mieux dire notre problème à nous…

« Avec amour… » ? Sans amour que pouvons-nous faire d’autre qu’acte de complicité avec les soldats de la Sainte Hermandad ?…

« Les ombres d’une vie infiniment soucieuse d’elle-même » ? Pouvons-nous esquiver aujourd’hui que sans cette « étrange lumière » projetée ainsi sur notre relation, celle-ci ne pourrait être libératrice ?

« Nains du jour noyés dans leur sourire béat » ? Quelle autre allure peut être celle de tous ceux qui occultent la question de leur responsabilité devant tout le mal que leur inaction laisse commettre sur la terre ?…

Oui, les ténèbres que reflète le miroir ensorcelé sont bien pour nous le stimulant d’une panique dont le halètement risque d’embuer le miroir ; mais obstinément celui-ci renvoie l’image traumatisante, et qui le brisera ira réclamant toute l’eau de la mer et tous les parfums de l’Arabie pour laver la souillure.

En vain. La culpabilité de celui qui ne veut pas tolérer l’insistante question de sa complicité dans toutes les œuvres de contrainte le rend méchant, « les yeux prennent la couleur des condamnés à mort », dira Lautréamont, et la plus folle agressivité, celle de la terreur blanche, s’épanchera dans les cohortes de la Sainte Hermandad.

Je repense ici aux malheurs de la déraison et à Foucault. J’ai tu jusqu’ici la critique fondamentale que je lui opposais. Je pense que ce n’est pas par hasard que sa pensée se soit trouvée plus loin d’une méthode historique et dialectique rigoureuse dans l’Histoire de la folie que, par exemple, dans Naissance de la Clinique. Je pense que c’est à partir du vague relent de manichéisme qui a rebuté beaucoup, pourtant animés d’un parti-pris favorable parce qu’avides de dénonciation d’une situation qu’ils refusaient, que l’on doit aborder ce débat de méthode. À mon sens, il est vrai que la position des rapports entre raison et déraison, entre société et folie reste en porte-à-faux, parce que la déraison est bien donnée comme par rapport à un état variable de la raison et la folie comme par rapport à un état variable des conduites de la société, et que ce qui est dit de ces variations constitue le contenu si largement positif du travail, mais qu’une certaine faiblesse de méthode liant la pensée à un stade non-historique n’est pas entièrement purgée. Il est vrai que la pensée chemine en utilisant encore des concepts figés, des notions évoquées dans un sens éternitaire, fixiste et abstrait. Plus précisément, le discours tombe sous le coup d’une critique plus radicale et plus moderne, telle que la pose Louis Althusser, dans une intelligente « Esquisse du concept d’histoire » (La Pensée, 121, VI, 65) où il est démasqué tel « problème faux parce que bancal, théoriquement “adultérin”, puisqu’on y confronte la théorie d’un objet à l’existence empirique d’un autre ».

Nous ne pouvons considérer, il n’est de bonne méthode de considérer que des « formes d’existence historiques », et c’est pour avoir oublié dans certains moments de passion cette vérité fondamentale que notre auteur a « abstrait » les personnages de Pinel et de Turke, ne voyant pas, dès lors, que la « libération » des aliénés était à la fois une vraie et une fausse libération… Mais, certes, c’est plus à nous qu’à lui d’analyser pourquoi et comment. Il nous a au moins rendu service de nous défier d’y manquer.

Nous devons lui reconnaître bien d’autres mérites, et au premier rang celui de n’avoir jamais perdu de vue la référence au registre poétique sans laquelle, à mon avis, parler de folie ou de déraison est une première trahison qui, nécessairement, doit en entraîner beaucoup d’autres.

Mais cette référence étant ainsi située, je veux réfléchir encore sur les dangers de la faiblesse que j’ai signalée plus haut. Si peu que l’on permette une interprétation si peu réifiée, si peu fixiste que ce soit, d’une idée de déraison, on vient au secours de cette raison contrainte et contraignante farouchement constituée comme « raison » en soi, qu’il nous appartient de combattre. Je pense, quant à moi, que la terminologie qui utilise le couple raison/déraison porte en elle-même le germe de cette trahison. Elle pose en tout cas un malentendu grave, insigne faiblesse sur le front de ceux qui entendent combattre la pire déraison, celle qui suscite les pires déchaînements, ceux du modérantisme, fanatique par vocation, contre toute œuvre d’émancipation de la raison.

La poésie s’est historiquement constituée « contre la raison ». J’entends la poésie moyen de connaissance, se disant telle depuis le romantisme plus clairement qu’auparavant. Elle est donc éminemment subversive, et donc réellement maudite. C’est dans ce climat de terreur blanche que les poètes vivent leurs dilemmes, de l’étrange ultimatum adressé par Barbey d’Aurevilly à Huysmans « la bouche du pistolet ou les pieds de la croix » (cité par A. Breton, Les vases communicants) au défi grinçant de Jacques Vaché, moins de deux mois avant le suicide, « tout cela finira par un incendie, je vous dis, ou dans un salon, richesse faite » (Lettres de guerre, 14-XI-1918) en passant par Rimbaud : « Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux ; sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or ; je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé » (Une saison en Enfer – Mauvais sang).

La raison contrainte-contraignante que je nommerais volontiers déraison se défend contre la subversion poétique avec toutes ses armes, et principalement avec les homélies patelines sur la poésie célébrée comme monde autre que celui de la « raison ». Aussi, la poésie est-elle une bataille, et les pertes que nous y avons subies, du côté de l’académie ou du commerce ou du côté du suicide, donnent dans ce combat un autre sens que mythique à la notion de terreur blanche.

Mais la poésie, entre autres combles, est celui du courage, et sa voix ne peut être étouffée. Peu à peu, c’est elle qui gagne. Voici qu’elle émerge clairement au-dessus de la confusion qui l’empêtrait lorsqu’elle se laissait aller à parler le langage de ses ennemis et disait s’affirmer contre la raison.

J’ai dit ailleurs, surtout dans le deuxième « personnage », combien me paraissait décisif le fait que l’on puisse enfin dire en clair que le problème est maintenant celui de l’option conquête ou culture de l’irrationnel. Nous en reparlerons certainement. Mais ici et maintenant, je veux préciser grâce à cette référence l’objection que j’ai opposée à M. Foucault d’être resté en porte-à-faux, d’avoir hésité au bord de la prise de parti, de ne pas avoir pris franchement celui de la conquête, de ne pas avoir su éviter la faiblesse opportuniste dans la lutte pour l’émancipation de la raison.

Lautréamont évoque « les filières sanglantes par où l’on fait passer la logique aux abois ». C’est cette image fulgurante que je veux proposer à la méditation de notre personnage. Je veux lui demander s’il se croit apte à accomplir ce qu’il doit bien croire qu’il doit faire, lutter avec efficacité contre toutes les conduites de partition, s’il n’a d’abord et fondamentalement mis en cause radicalement tout principe de partition dans l’œuvre de connaissance elle-même ?

Comment faire acte d’émancipation de la folie si l’on ne reconnaît pas d’abord dans la folie elle-même, non quelque effet de quelque essentielle déraison, mais quelque avatar malheureux dans la juste protestation de l’esprit contre une injuste contrainte, quelque fait d’intolérance à un statut figé de la raison difficilement tolérable ?

Regarde en toi-même, la fonction poétique ne t’est pas étrangère ; que comprendras-tu du fou si tu ne prends pas conscience des pressions qui veulent te contraindre à autonomiser cette fonction, afin de tempérer le potentiel de remise en cause d’un certain état d’une « Raison » qui tient surtout à ne pas être ébranlée ? Peut-être, si ton effort de lucidité ne capitule pas dans le climat subversif d’une telle entreprise, prendras-tu conscience de la nature des pressions en question, car tu pressentiras peut-être où peut mener cette passion du « développement des puissances de l’homme qui » selon Marx (Le Capital III-2), « est à lui-même sa propre fin et qui est le véritable règne de la liberté ». Je t’entends chercher à prouver que tu as bien combattu pour la liberté et, puisqu’il est bien certain que l’une des conquêtes les plus évidentes du dernier âge dans l’histoire de notre discipline est sur le terrain de la liberté d’envisager les problèmes du sexe, c’est sur ce terrain que tu cherches à t’affirmer que tu n’as rien à te reprocher. C’est à voir. Et tu ne seras pas exagérément surpris que j’aie choisi le miroir ensorcelé de la poésie pour réfléchir sur la liberté et l’amour.

Quelle grandeur rend l’homme vénérable ?

Quelle grosseur ? Quel poil ? Quelle couleur ?

Qui est des yeux le plus emmielleur ?

Qui fait plus tôt une playe incurable ?

C’est Louise Labé qui parle, c’est l’auteur du débat de Folie et d’Amour, sur « … cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée… et montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvaient venir », ceci cinquante ans avant le Quichotte et dans le plus pur esprit de la Renaissance. À l’âge Classique, et Foucault nous montre bien des raisons pour comprendre comment il se peut…, la contrainte s’appesantit sur les promesses du débat de Folie et d’Amour sans pour autant les éteindre, car la poésie ne capitule jamais.

Puis éclate un coup de tonnerre : « le bonheur est une idée neuve en Europe ». C’est Saint-Just qui parle. L’idée fait son chemin :

Stendhal (Rome, Naples et Florence, 19-VI-1817, Naples) : « L’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation, elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses probabilités de bonheur ».

Quelque chose se passe qu’éclaire singulièrement la remarque de Baudelaire : « la révolution a été faite par des voluptueux », et cette parole nouvelle c’est la poésie qui la dit. Est-ce un hasard ou la preuve que la poésie est bien la pointe de la connaissance, elle dont la vocation est de s’orienter vers les domaines interdits ?

Paul Eluard dira, parlant cette fois d’André Masson dans Au pays des hommes (mais qu’il parle de nous, ne serait-ce point, au moins, notre désir ?) : « Bon ouvrier de la vertu, de la sagesse et du plaisir, André Masson, dévoué au mieux, levait l’interdit pesant sur la vision que le premier venu devrait avoir du monde ».

La fonction de la poésie est de lever les interdits. Rimbaud n’y manque pas : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi… » (Lettre à Paul Demeny du 15-V-1871 dite « lettre du voyant ») ; et c’est depuis plus de cent ans, dans le mouvement toujours amplifié d’une revendication insistante pour une véritable équivalence des sexes que se situent toutes les aspirations de la poésie à contribuer à la conquête du bonheur, aspirations exprimées par René Char (cité par Foucault dans sa préface au Rêve et l’existence, de Binswanger) : « L’évasion dans son semblable avec d’immenses promesses de poésie sera peut-être un jour possible », ou bien, avec une exemplaire constance et une infinie limpidité, par Eluard : « La poésie ne se fera chair et sang qu’à partir du moment où elle sera réciproque. Cette réciprocité est entièrement fonction de l’égalité du bonheur entre les hommes. Et l’égalité dans le bonheur porterait celui-ci à une hauteur dont nous ne pouvons encore avoir que de faibles notions. Cette félicité n’est pas impossible ».

Dans ce combat si haut situé, sommes-nous à la hauteur ? Je veux dire brutalement que je ne le pense pas, et que la large participation des psychiatres au rejet de la dimension poétique de la connaissance dans le domaine du divertissement « littéraire », étranger par définition à la raison, en somme, leur complicité avec le statut contraignant de la raison contrainte, y porte la plus lourde responsabilité.

J’ai parlé de « maladie infantile de la psychanalyse » et c’est sur ce registre que j’en ai observé les symptômes les plus alarmants. Par un de ces étranges « tours » que j’invoquais, je vois les milieux psychanalytiques rongés par l’emprise de ce contre quoi ils eussent dû combattre, en fonction du potentiel libérateur impliqué par les découvertes freudiennes, si ce n’étaient ces pressions d’un certain ordre oppressif dont l’oppression de la femme par l’homme et le mode de réaction de la femme à cette situation opprimée sont une des expressions les plus flagrantes.

Le « virocentrisme » (selon le terme que je dois à Jacques Beauvais), qui marque notre société et notre culture n’a pas épargné l’école qui groupe les spécialistes des mécanismes de défense et des résistances ; en son sein, les défenses et les résistances contre la marche à une véritable équivalence des sexes exercent largement leurs ravages. On voit poindre partout les conséquences naïves d’un postulat définissant la femme comme l’être à qui il manque quelque chose, et les effets d’une compréhension an-historique du fait que le statut actuel de la femme donne effectivement à sa réaction le sens de la protestation virile et lui fait assumer le rôle de la femme-objet. « Tour » cruel qui, rationalisant à coup de notions éternitaires et fixistes, introduit au sein même du mouvement analytique un important contingent de forces opposées aux progrès de la liberté.

Tout cela manque de poésie, et, bien sûr, du même coup, de science. Bien sûr, du moins pour ceux qui savent que la science ne procède à sa maturation qu’en se réappuyant sur l’expérience poétique, de Jean Perrin : « Les atomes ne sont pas ces éléments éternels et insécables dont l’irréductible simplicité donnait au Possible une borne, et dans leur inimaginable petitesse, nous commençons à pressentir le fourmillement prodigieux de Mondes où règne un ordre étrangement nouveau » (1912)27 à Gaston Bachelard (1936) : « Il faut rendre à la raison humaine sa fonction de turbulence et d’agressivité »28.

Soyons juste. Si je mets l’accent sur les signes de freinage au mouvement pour l’équivalence des sexes observés dans le monde psychanalytique, c’est parce qu’à ce niveau la chose fait au maximum problème. Mais dans la mesure où tout dogmatisme suppose une pensée fixiste, je donnerais bien d’autres faits à déplorer !

Un livre comme L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’état, de Fr. Engels, a été longtemps frappé de suspicion dans les milieux dogmatiques se réclamant du marxisme. Argument facile : les fondements sociologiques pris dans Morgan étaient « dépassés ». Comme si la sociologie du XIXe siècle pouvait n’être pas dépassée ! Mais il fallait que le texte sacré ne contienne que des vérités immuablement fixées.

Quel trait de génie pourtant que d’avoir, avant 1884, sur la base de connaissances sociologiques encore peu élaborées, formulé une critique radicale de la famille monogamique patriarcale et posé avec une lucidité véritablement poétique la question de l’égalité réelle des sexes et de l’évolution de la vie amoureuse en fonction de l’évolution des rapports de dépendance entre hommes et femmes !

Je veux donc dire que notre personnage se trouve ici aux prises avec les pires dangers de succomber aux pressions d’une des formes les plus fanatiques de l’ordre répressif, mais que ce terrain est celui des ruses les plus rusées et que toutes les possibilités de métamorphisme, dans la position de cette question, sont véritablement déchaînées. Chacun ne demande qu’à croire que les problèmes de la relation de la santé mentale avec la sexualité sont enfin posés en termes satisfaisants. Mais comme il reste, qu’on le veuille ou non, que, quelles que soient les constances observables à notre échelle, tout cela ne se laisse voir que sur le fond d’une réalité, celle d’une culture encore férocement virocentrique, culture d’un monde d’oppression et de dépendances, alors la pire tentation est de faire de la broderie, claquemuré à l’abri des tumultes de l’histoire.

Sixième mouvement : un coup de pistolet au milieu d’un concert

« Ce n’est pas sans danger que nous aurons été historien fidèle. La politique venant couper un récit aussi simple peut faire l’effet d’un coup de pistolet au milieu d’un concert. Ensuite Octave n’est point un philosophe, et il a caractérisé fort injustement les deux nuances qui, de son temps, divisaient la société. Quel scandale qu’Octave ne raisonne pas comme un sage de 50 ans ! ». Et Stendhal, qui épilogue ainsi dans ce « récit aussi simple » qu’est le subtil et secret « Armance » que son thème et son ambiguïté vouent à la délectation du psychiatre, en rajoute en note, demandant, en même temps que l’indulgence pour son héros, la reconnaissance pour le ministère Villèle, avec « le 3 %, le droit d’aînesse, les lois sur la presse, etc. ». Il avertissait déjà dans l’avant-propos de « cette nouvelle, qui n’a peut-être que vingt pages qui avoisinent le danger de paraître satiriques »… que « ce siècle est triste, il a de l’humeur, et il faut prendre des précautions avec lui ». Ces précautions, face à l’esprit thermidorien de la bourgeoisie ascendante, il les accumule avec une superbe insolence. Il affirme que Le Rouge et le Noir, de 1830, fut écrit en 1827, et que la Chartreuse de 1839 « a été écrite dans l’hiver de 1830, et à trois cents lieues de Paris, ainsi aucune allusion aux choses de 1839 ». Il note : « C’est un jacobin qui parle » quand Julien s’exalte après sa condamnation, « c’est un personnage passionné qui parle » quand Fabrice s’enflamme pour « relever l’Italie de la fange où les Allemands la retiennent plongée » et, mieux encore, lorsque le comte Altamira piétine la respectabilité, renvoie textuellement à « c’est un mécontent qui parle – Note de Molière au Tartuffe ». Avant de revenir encore au chapitre 6 de la Chartreuse sur les devoirs de fidélité de l’historien contraint à décrire des passions qu’il ne partage pas, « malheureusement pour lui », il déverse dans la préface, parlant de ses héros, « le blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actions ».

Tout « le monde » (j’entends le monde d’une certaine culture) l’a lu, tout le monde s’est cru et se dit sensible à l’impénitent et ironique défi…, et presque tous sentent leur cœur thermidorien vibrer au coup du pistolet, métabolisant le sens de l’image au gré de leurs désirs. Parfois, plus érudits, ils se souviennent de la première apparition du thème fameux dans Racine et Shakespeare (« Toute idée politique dans un ouvrage de littérature est un coup de pistolet au milieu d’un concert »), scotomisant qu’alors ce n’est plus l’ironie du commentaire qui a charge d’éclairer, mais des précisions très précises sur ce qui est détestable, les « allusions aux intérêts passagers et âpres de la politique du moment ».

Ainsi, pour noyer leur chien, l’accusent-ils de la rage, et nomment-ils politique, non la passion de la chose publique, mais les petites affaires des profiteurs de la chose publique, comme les mêmes, le plus souvent, nomment romantisme non un moment décisif de l’histoire de la connaissance mais une version délavée d’un sentimentalisme du type presse du cœur, et tout simplement poésie non le comble de l’esprit de conquête chez l’homme, mais une certaine manière de faire de la littérature. « Faire en français signifie chier », disait Aragon avec une suprême élégance au début du Traité du style, « Exemple : ne forçons point notre talent, nous ne ferons rien avec grâce ». Ainsi sont restituées les meilleures choses après avoir servi les besoins d’un organisme qui a ses appétits.

Quant à nous, puisque les progrès de notre culture ne cessent de nous presser de connaître la nature de nos appétits, pourquoi limiterions-nous nos ambitions quant à notre appétit de connaissance ? Toute la méditation dont j’ai voulu rendre compte ici tourne, on s’en est sans doute aperçu, autour d’une scandaleuse question, celle de l’appétit de sécurisation. J’ai voulu considérer par rapport à cette question décisive quelques processus métamorphiques que j’ai vu s’opérer sous des pressions dont dire la nature ne se fait pas en bonne compagnie. Mais j’ai dit et ne m’en dédirai pas, car je pense que ma part de responsabilité dans tout le mal, sous forme de retard dans le mouvement de désaliénation, que mon inaction laisserait commettre sur la terre, est mon problème majeur (cette proposition se conjugue : mon, ton, son, notre, votre, leur). Tout cela a naturellement tourné autour de la notion de partition, et je crains maintenant que ne surnagent sur ce flot, parce que j’ai voulu donner à cette notion son sens le plus extensif, pensant profondément que toute restriction en la matière est trahison, que des idées très générales. Or, il faut se garder de certaines tentations évoquées à propos du mythe du désert, et quasi-terminer sur un exemple de nos problèmes cherchés dans notre quotidienneté la plus familière.

Je propose donc ici la méditation sur notre personnage face aux enfants de Caïn. Chacun les connaît : le Seigneur n’a pas agréé l’offrande de l’aîné qui tua son frère dont l’offrande avait été agréée. Alors Caïn fut chassé à l’Est d’Eden où prolifère sa race maudite. John Steinbeck nous dit comment les sages chinois29 recherchent quelle est la liberté qui leur est laissée de vaincre le péché, tapi à la porte ; et Baudelaire dit leur existence :

Race d’Abel, dors, bois et mange,

Dieu te sourit complaisamment.

Race de Caïn, dans la fange

Rampe et meurs misérablement.

Et le psychiatre rencontre les enfants de Caïn dans la cohorte des déviants.

Problèmes : d’abord, comment les comprendra-t-il, s’il n’a, avec Rimbaud, « admiré le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne », s’il n’a plus ou moins assumé lui-même son propre rôle d’infracteur, puis s’il n’a pas saisi l’ambiguïté foncière de sa relation avec celui qui réalise, itérativement, ce que lui-même a su dans l’ensemble maîtriser ? Mais ceci est encore assez classique ; ce qui l’est moins, c’est l’option sur le registre de la partition. Tel, je le rejette, il est responsable, tel, je me le garde, il est irresponsable, j’ai imposé ma main sur lui, tabou, je le revendique, il m’appartient (n’avez-vous pas remarqué avec quelle constance c’est en ces termes d’appropriation que ce problème est posé, comme tous les problèmes psychiatriques, ceux des enfants au premier rang) ?

Quoi qu’il en soit, me l’étant approprié, Je l’interne. J’ai récusé celui dont je n’ai pas voulu ; qu’il aille se faire emprisonner ou pendre ailleurs, j’aurais ma place dans le chœur de ceux qui réclament le châtiment, mais je ne veux pas le savoir. Mais celui-ci, le mien, me pose problèmes sur problèmes, Je dois l’aider à affronter ses responsabilités, c’est mon travail, mais je sais bien que je « lui délivre un brevet d’impunité » et il ne me faut pas réfléchir beaucoup pour comprendre que ma main-mise sur lui va à contre-sens de toute ma culture psychopathologique. Et cependant je maintiens cette main. Il est venu sous mon aile tutélaire, dans le dépôt d’exclus que je gère, il y a sa place parce que c’est bien ma fonction de m’occuper du monde de la réjection.

Si j’ai exposé cette situation qui ne court guère le risque d’être saisie comme une pure allégorie, c’est parce que j’ai voulu porter au plus cuisant des problèmes de notre pratique la question de notre personnage aux prises avec la partition.

Il est dur de le dire, mais il est vrai qu’une telle situation est constamment abordée sans remise en cause du système de partition en usage, que le psychiatre s’y avère coupable de l’opportunisme justement dénoncé par M. Foucault, que les instruments de son raisonnement sont ceux d’un homme qui a accepté de donner sa caution médicale à l’aliénation sociale du déviant. S’il est capable de mettre sa bonne conscience au service d’une conduite qui a pour résultat le plus clair de soustraire à l’approche psychopathologique la presque totalité des enfants de Caïn parvenus à l’âge d’homme et de la « responsabilité », facilement dédouané par le couvage de quelques « privilégiés » parmi eux, derrière la façade d’une attitude médicale, présumée thérapeutique, qui constitue d’ailleurs le mode le moins positif de relations thérapeutique et fait donc du privilège d’être déclaré « aliéné » le plus empoisonné des privilèges, alors à propos de qui et quoi mettra-t-il réellement en cause la grande partition, avec les instruments d’une pensée qui ne soit point sevré du donné historique qu’est sa fonction aliéniste-aliénante-aliénée ?

Ce qu’il faut voir se développer, avec le cours de notre histoire, c’est l’attitude d’hommes résolus à aider leurs semblables avec tous les moyens de leur savoir, attitude parfaitement homogène à celle qui ne cesse de remettre en cause l’idée même d’aliénation.

Ce qu’il faut voir dépérir, c’est l’attitude d’hommes qui acceptent, quoi qu’ils en disent, l’idée d’aliénation, et dont les conduites témoignent de ce qu’ils n’ont pas remis en cause la fonction aliénante qui leur est donnée.

J’ai presque terminé. Il ne me reste plus qu’à vous raconter deux rêves.

I. J’étais au cirque. Le clown X… chantait : « Ah quel bonheur, Ah quel bonheur, Ah quel bonheur… », cependant que le clown Z… chantait : « Ah quel malheur, Ah quel malheur, Ah quel malheur… ». J’appréciais vivement et n’éprouvais aucun désir de tirer quelque coup de pistolet ou de bombarde.

Puis je me trouvais dans quelque chose comme une académie où j’entendais en d’autres termes la répétition du même duo. Alors, de mon arme onirique à la puissance destructrice infinie, je réduisais tout cela en un merveilleux feu d’artifice.

À mon réveil, je me remémorais Calderon, et que « la vie est un songe… Car peut-être rêverai-je encore. Et nous vivons dans un monde si singulier que vivre même c’est rêver et que l’homme, je viens de l’apprendre, rêve sa vie, jusqu’au réveil… Oui, toute vie est un songe, et les songes eux-mêmes, que sont-ils ? Du songe ».

II. J’étais en présence d’un très haut personnage, représentant certainement un « ils » très puissant, et je criais, « Non, je ne serai pas le gérant loyal de votre renfermerie. Non je ne serai pas le gérant loyal de votre renfermerie, etc. ».

Puis je m’apaisais, et, avec la plus grande dignité, je déclarais : « Je considère comme inutile de vous exhorter à penser aux malades mentaux ».

J’ai terminé.

Discussion

Mlle Chaigneau. – Je remercie M. Bonnafé d’avoir encore repris pour nous ce « Personnage du psychiatre » qu’il considère depuis si longtemps. Je suis sensible à la nourriture marxiste de sa pensée comme à la poésie de son cœur. Ce sont ces instruments de travail et d’approche qu’il veut bien soumettre à notre examen et nous proposer de partager. Là-dessus, je n’ai qu’à le louer. Qu’il me permette toutefois de relever des détails qui apporteront d’ailleurs de l’eau à son moulin.

Il « résiste », nous dit-il, « au dogmatisme et à l’orthodoxie ». À mon sens, il n’y a vraiment pas besoin de faire précéder cette profession de foi – que j’admire – d’un véritable plaidoyer justificatif. On ne peut que se féliciter, le féliciter de sa résistance. Au reste, s’il éprouve le besoin de réhabiliter le sens du terme « résistance », c’est, dit-il, à cause du « coefficient de péjoration » qui lui est attaché. Par qui ? Par les psychanalystes, si j’ai bien suivi ? Or, n’est pas plus vraie dans la théorie psychanalytique cette péjoration de la « résistance », que n’est vraie dans la conception marxiste l’affligeante proposition que les « facteurs économiques » soient « les seuls à déterminer le comportement des hommes dans la société ». Mais, dans ce dernier cas, M. Bonnafé prend la peine de nous en faire une démonstration à l’aide d’une excellente citation de Engels. Pour la « résistance », il s’en tient à une approximation ; pour les « facteurs économiques », il devient exégète. C’est là un phénomène naturel ; cela ne veut pas dire qu’il faut le laisser passer inaperçu.

Ceci dit, j’accepte de grand cœur l’invitation de M. Bonnafé à « considérer sereinement une question décisive » : le « statut anthropologique de la folie ». Je crois que tout psychiatre trahirait sa mission en ne s’attelant pas à cette tâche, d’une façon ou d’une autre. C’est pourquoi j’ai reproché à M. Bonnafé de n’avoir cité que le Freud de 1932 et de ne l’avoir nullement replacé dans l’histoire (en particulier dans la sienne). Puisqu’il veut nous faire considérer le statut anthropologique de la folie, qu’il mette de son côté le maximum d’atouts. Qu’il nous rappelle, par exemple, que Freud dit quelque part que l’insistance avec laquelle on réclame des traitements courts pour les névrosés, tient au « mépris » dans lequel sont tenus ces malades.

Je ne puis qu’être d’accord sur la « complicité » des psychiatres avec le « statut d’oppression de la folie ». C’est une chose qu’il faut dire. Il serait regrettable, par exemple, que, les pouvoirs publics étant suffisamment mobilisés, il ne se trouve plus de psychiatres publics en mesure d’inventer la pratique de la nouvelle psychiatrie.

M. Green. – Juste un mot concernant les résistances à l’égard de la psychanalyse. M. Bonnafé a raison de dénoncer ce très mauvais argument comme tout argument ad hominem. La référence à la résistance ne peut être intelligible que dans un contexte où l’inconscient est invité à s’exprimer. Hors de ce contexte, elle ne peut avoir de valeur probante.

Dans sa perspective propre, M. Bonnafé cherche une appréhension du trouble mental qui soit différente de celle de la psychanalyse dont il reconnaît l’intérêt. J’ai toujours regretté pour ma part que nos collègues marxistes n’aient pas pu pousser plus loin leurs investigations pour une interprétation scientifique de la pensée marxiste sur ce problème. En son lieu et place nous n’avons eu droit qu’à une tentative désespérée pour atteindre ce but à travers le pavlovisme. Mais ces temps sont révolus. Souhaitons que l’on travaille à combler notre attente.

L’analyse de notre conférencier de ce soir du personnage du psychiatre qui prolonge ses essais antérieurs, montre une solidarité assez étroite, déjà soulignée par Foucault, entre le triomphe de la Raison et la ségrégation – non des malades mentaux, il faut y insister – mais la Déraison (la Psychiatrie) qui joint aliénés et aliénistes. M. Bonnafé voit dans l’expérience poétique une reconquête de ce terrain cédé. Pourquoi pas ? Mais la poésie peut-elle même être l’objet d’analyse ? Notre tâche est-elle de nous laisser porter par la poésie ou de la rendre intelligible ? Notre tâche est-elle de nous laisser émouvoir par la folie ou de restituer aux circuits de sens de l’intersubjectivité une part maudite ?

M. Henri Ey. – Nous sommes tous sous le coup de l’émotion et de la fascination que la « Philippique » révolutionnaire du plus révolutionnaire d’entre nous vient de prononcer avec cette éloquence enflammée et dans ce ton de conviction intrépide qui nous le rend si cher. À ce vieux « frère d’armes », à ce compagnon de tant de durs combats menés ensemble contre cet ordre établi dont nous devons souffrir autant sinon plus que nos malades, je tiens à dire que je le remercie de remettre constamment en question la révolution psychiatrique. Nous ne saurions en effet tous et chacun nous reposer, ni dans la naïveté, ni dans l’hypocrisie. Et il est certainement nécessaire que la mauvaise conscience du Psychiatre soit soumise à la question par l’Inquisiteur.

Mais naturellement, la division idéologique de notre « politique » psychiatrique – même si elle nous prescrit de marcher ensemble pour le segment qui nous est commun – cette division est trop profonde pour que ce soir encore je n’en ai pas senti le triste aiguillon. Car si Lucien Bonnafé se révolte et ne cesse de se révolter dans son parti-pris de révolution, pour ma part je ne cesserai jamais de me révolter contre la position révolutionnaire qu’il croit devoir prendre, qu’il a cru toujours devoir prendre contre la « naturalité » de la folie. Mais aucun accent lyrique ou métaphysique – pour si éloquent qu’il soit – ne pourra m’entraîner à dire que la maladie mentale est un « produit de culture » (comme une perle qui ne naîtrait que pour être exploitée, c’est-à-dire vendue), un effet de mystification (comme l’opium que la Société distribuerait à la crédulité de ses fidèles pour les endormir). SI la thèse de M. Foucault est celle de cette accusation, et si L. Bonnafé, fidèle à la position qu’il a toujours adoptée la reprend à son compte, pour ma part je pense que cette accusation d’imposture est une imposture, et que ce mythe doit à son tour être démystifié. S’il en était besoin, l’excès même de la mythologie dont L. Bonnafé nous a si généreusement et merveilleusement nourri ce soir, suffirait à démontrer par l’absurde où peut aller une Psychiatrie en se confondant avec la Morale, la Sociologie et la Politique. Où ? Mais justement à ce nulle part et à ce néant qu’implique sa négation.

Sans doute cette négation n’est-elle pas entièrement négative, et ce qu’elle contient de révolte doit être par nous incorporé dans notre action. Mais le Psychiatre n’est pas seulement – comme le Politique – un homme d’action à qui il suffit de se procurer un idéal. Dans la mesure même où le Psychiatre a affaire à un objet de connaissance – disons le mot, même s’il peut paraître à certains révolutionnaires en révolution contre leur propre positivisme – scientifique, ou si l’on veut et plus justement a à faire de son objet un objet de connaissance scientifique, il a le devoir de se plier aux lois de la réalité et non pas seulement de l’idéal. Il est facile de dire, de proclamer que l’un et l’autre se confondent. Mais c’est tout simplement faux comme chacun sait, et le Psychiatre mieux que tout autre qui a, en effet, à faire le procès de la Déraison. Mais aussi bien sûr celui d’une Raison qui entendrait donner plus de raison encore à ce qu’elle n’est pas… en acceptent de s’aliéner à son tour dans ce merveilleux Irrationnel dont les rationalistes honteux ont la nostalgie ou font leur alibi, tout comme ils accusent les rationalistes triomphants de la réduire en esclavage à la prison ou à l’asile…

Le fait psychiatrique est en deçà de ces dialectiques, la fonction du Psychiatre en deçà de ces idéologies, et le personnage du Psychiatre en deçà du personnage du fou… Oui, ou bien la Psychiatrie existe et le Psychiatre n’est pas fou, ou bien la Psychiatrie (mythe ou imposture) n’existe pas et le Psychiatre est fou – ce qui ne serait peut-être pas grand-chose si cela n’impliquait pas que pour que les hommes ne soient pas fous il faut que tous le soient.

L. Bonnafé. – Je veux d’abord marquer ma satisfaction quant au ton du dialogue qui s’est établi avec A. Green. Chacun sait à quel point j’ai souhaité que l’on s’écarte de la dispute entre « marxistes » et « psychanalystes ». Ceci d’ailleurs m’incite à préciser que chercher une approche du trouble mental qui soit différente (c’est moi qui souligne) de celle de la psychanalyse n’est pas une formulation à laquelle je puisse adhérer. Je ne me borne pas à « reconnaître l’intérêt » de la psychanalyse, je pense et je proclame qu’une connaissance du trouble mental prétendant progresser sous l’emprise du rejet de « la psychanalyse » est une attitude antiscientifique qui demande interprétation et donne effectivement une validité relative à une certaine manipulation vulgaire de la notion de « résistance » contre laquelle nous sommes d’accord avec A. Green pour formuler une mise en garde. Non, ce n’est pas sur la « différence » par rapport à « la psychanalyse » que j’insiste sans cesse, mais sur un autre plan de la « mise en garde » : que l’adhésion à « la psychanalyse » ne soit pas utilisée pour fermer l’éventail de la recherche, comme mon diagnostic me fait percevoir qu’on le constate trop, dans les conditions de « maladie infantile », je joue mon rôle de demander et redemander cela.

Je m’en suis souvent expliqué, et notamment dans le Deuxième personnage (dans le volume des 27 opinions sur la psychothérapie) auquel je renvoie.

On me permettra, dans cette suite, de formuler à nouveau ici quelques prudentes considérations sur le désir, souvent exprimées par ceux qui se réclament du matérialisme dialectique, plus encore par leurs interlocuteurs, d’une « théorie marxiste » de l’aliénation (au sens de ce mot qui en fait le domaine de notre activité, parce que, aliénistes ou désaliénistes, notre rôle se fonde sur la fonction d’affronter la dite « aliénation »).

Il me semble que ce désir porte le sens d’une quête de sécurisation, d’une aspiration à saisir les tranquilles rondeurs du travail tout fait, de la théorie achevée, de la technique bien au point, face à la sollicitation angoissante du travail à faire, de la théorie à réviser, de la technique à modifier.

En fait, l’idée d’une « théorie marxiste » de la maladie, de la médecine, de la psychopathologie, de la psychothérapie, n’est pas un bon instrument de pensée. Parlons un langage plus rigoureux et demandons-nous quel peut être l’apport du matérialisme dialectique quant à l’élaboration progressive d’un abord toujours plus scientifique de nos problèmes et quant à une conquête incessante de l’objectif suprême : unité de la théorie et de la pratique.

Nous ne sommes pas en temps et lieu d’esquisser si peu que ce soit un bilan de ces apports. Notons seulement ici que, quant à moi, j’estime déjà ce bilan largement positif et trouve fort satisfaisante la demande insistante faite aux « marxistes » d’en apporter encore davantage. Puissent-ils surtout se garder de sous-estimer, dans l’élaboration de ces apports, la valeur de ceux qui émanent de compagnons de travail ne partageant pas leur adhésion globale.

Je renvoie encore ici au passage, au deuxième « personnage ». Mais surtout, pour illustrer la réalité, perceptible pour peu qu’on n’y « résiste » pas trop, de la richesse déjà acquise de l’apport marxiste, je propose que l’on s’interroge sur la simple question : notre savoir sur la maladie, sur le médecin, sur les divers aspects de la mise en œuvre de la fonction thérapeutique, serait-il au point où il en est si notre culture n’avait été imprégnée (à un taux très insuffisant à mon avis, mais enfin…) par le travail accompli après Hegel, sur le concept général d'« aliénation » ?

Quant à la question de l’expérience poétique et de sa valeur, bien sûr, et, là encore, je renvoie au deuxième « personnage » : ce à quoi nous porte une assimilation vraiment moderne de la poésie, tournant le dos aux versions esthético-dilettantes, c’est bien à ce qu’être ému par la folie ne soit une fin et un frein mais l’impulsion à « restituer aux circuits de sens de l’intersubjectivité une part maudite ».

Merci, une fois de plus, à H. Chaigneau, pour son écho. Pour une grande part l’écho de l’écho me semble passé à l’adresse de A. Green. Cependant, je voudrais dire que, si je parle ainsi d’une manipulation inadmissible de la notion de résistance, et du climat péjoratif qui l’imprègne, ce que j’ai en tête n’est ni les textes, ni la doctrine en général, ne relevant donc guère d’une « exégèse », mais le diagnostic de certains symptômes de « maladie infantile » qui s’impose à moi, çà et là, de moins en moins il est vrai, mais trop encore à mon gré. Naturellement, il me revient, dans les cercles marxistes, de lutter contre des manipulations inadmissibles de même style.

Situons donc les choses dans leur histoire, et la polémique avec H. Ey nous permettra de nous y replonger. Pour le cas de Freud, je pensais l’avoir fait assez. Puisque la bienveillance de H. Chaigneau ne l’a pas ainsi perçu. Je ne peux entendre cela que comme une invitation à redire que si Freud est situé dans son histoire et en porte la marque, ce qui compte le plus, c’est la secousse qu’il a impulsée à l’histoire, donnant ainsi à ses successeurs un exemple dont mon rôle est d’inviter ceux-ci à ne pas sous-estimer la valeur. Que ces élèves ne s’attardent pas par rapport au sens de l’histoire, Je crois qu’au fond je ne leur demande guère rien d’autre.

Enfin, voici se gonfler une nouvelle vague du vieux débat avec Henri Ey. S’il a dit le premier dans quel climat chaleureux se poursuivrait celui-ci, je ne serai pas en reste, y compris et surtout pour dire combien il me paraît bel et bon que ceci se passe dans l’ordre d’une fraternité qui est bien, principalement et dans son intention la plus ultime, une fraternité de combat, et d’un combat qui, dans l’ordre des combats pour la liberté, est bien, pour nous psychiatres, le « segment » sur lequel nous devons sauvegarder à tout prix le maximum de communauté.

Combattons donc ensemble, mais ce faisant, ne cédons surtout pas à la faiblesse opportuniste de minimiser ou de taire nos désaccords.

Polémiquons donc, et, pour ce faire, remettons en cause l’idée que la folie soit un « produit de culture ». Le langage que je parle ne veut pas dire que si je prétends voir dans la folie « quelque avatar malheureux dans la juste protestation de l’esprit contre une injuste contrainte », je prétends du même coup donner comme négligeables les conditions en fonction desquelles telle personne, en tel lieu et dans tel moment, subit cet « avatar malheureux ». Je prétends au contraire que ce qui est définition du psychiatre, c’est la réflexion, l’étude et l’action sur le plan des conditions. Pourquoi celui-ci et non tel autre a-t-il flanché, et dans des formes telles que j’ai, psychiatre, été appelé à intervenir ?… Comment peut-on oublier que, sur ce terrain de la lutte antipsychocratique, notre alliance a toujours été serrée, et douter qu’elle le demeure ? Non, le rôle du psychiatre n’est pas d’endosser la responsabilité de la conduite des affaires humaines sous prétexte que, des drames de ces affaires, il perçoit les effets dans sa pratique. Jamais notre accord sur cette proposition fondamentale ne s’est démenti.

Mais, et je veux prendre ici le problème très « terre à terre », est-il vrai que le problème de l’inflation de la folie là où l’intolérance à son égard est à son comble, à Paris par exemple, soit un pur problème de « dépistage » ? S’il y a plus de gens enfermés ici qu’ailleurs, est-ce que, simplement, on y enferme, pour des raisons purement « sociales », davantage des gens qui souffrent en fonction de facteurs étrangers à ces raisons « sociales » ?

Mon expérience m’a montré le contraire, et que les « avatars malheureux » que notre rôle est d’affronter se trouvent, là où la situation d’oppression est la plus présente, plus fréquents, plus graves, de plus mauvais pronostic.

Au nom de quoi me sommera-t-on de m’en taire ? Quelles pressions feront dériver vers une position de complicité ma thèse de mise en garde contre les prétentions néo-aliénistes à assumer les responsabilités politiques ?

Est-ce un jeu de mots sans significations que de dire : puisque vous êtes contre le personnage du psychiatre politique, alors ne dites rien qui risque de poser un problème politique.

Pour moi, le jeu de mots est chargé de sens, et ce jeu de sens est celui qui se joue autour du sens de l'« apolitisme ». À un certain niveau, « apolitisme » signifie une convention à laquelle j’adhère : que, dans de telles conditions institutionnelles, chacun mette entre parenthèses ses divergences politiques et que tous travaillent à réaliser leurs objectifs communs compte tenu de cette mise-entre-parenthèses conventionnelle.

Mais le débat d’aujourd’hui est-il situé dans l’ordre de cette convention ? Nul, je crois, ne le pense autrement qu’au plan d’obscures réserves. Il importe donc d’y éviter la référence à l'« apolitisme » au sens le plus générique, qui est l’injonction de soumission passive aux dominantes politiques du moment et la règle imposée de ne pas les mettre en cause.

J’ai donc, incidemment (et qu’aurait-on attendu de moi sinon cela ?) mis en cause les effets d’un statut politique sur ceux que nous soignons et sur les idées répandues dans une culture en rapport avec la notion de santé mentale. Bien sûr, si je dis « politique » c’est en un sens extrêmement large et j’y évoque avec prédilection les termes de « statut anthropologique de la folie », mais, comme dans ces vastes références à « Morale, Sociologie, Politique », ce dernier terme est celui qui heurte le plus, Je focalise intentionnellement sur lui.

Donc, je parle occasionnellement des déterminations « politiques » de ce qui arrive à nos malades, et surtout, dans ce champ, je parle de notre personnage qui n’existe que par et dans ce champ. Je prétends secouer l'« apolitisme » plus ou moins honteux dont il est imprégné, et lui demander si la position antipsychocratique qui est notoirement la mienne et que, plus ou moins, il partage avec moi, l’autorise à fermer les yeux sur la conscience des facteurs politiques qui, plus ou moins, le déterminent.

Et je parle de certaines « résistances », et d’une certaine manipulation du terme « révolution », et des tentations opportunistes à propos du « quichottisme » et de la « parole dans le désert » et de ce qui peut l’empêcher, à propos de « raison », de considérer librement la poésie et l’amour, disant que tout ce qui restreint cette liberté me paraît restreindre ses capacités de faire correctement le psychiatre… et, puisque j’ai délibérément pris le parti de troubler à coups de pistolets dans le concert apolitique d’actions de grâces psychiatriques, je jette dans la mare le pavé du thème des « enfants de Caïn », demandant si, oui ou non, autour de ce thème, se nouent les nœuds les plus constructifs quant à la question de la « caution médicale à l’aliénation sociale du déviant » ?

Ici, mon cher Ey, nous pouvons, si nous le voulons, dépister au mieux l’ouverture permanente de notre dialogue. « La Société » veut faire de nous ce qu’elle entend que nous soyons à son service ; jusqu’à faire de nous des psychocrates, de préférence honteux, et en tout cas nous faire prendre des responsabilités qui ne sont pas les nôtres et que notre devoir est de lui renvoyer.

Mais « La Société », est-ce un mythe, ou une réalité tumultueuse au sein de laquelle se passent des mouvements auxquels ce n’est pas la meilleure partie de nous-mêmes qui nous pousse à rester étrangers ? M. Foucault, puisqu’il faut bien reparler de lui, exprime, de sa place, une « accusation » qui, de vague en vague, rencontre ou heurte d’autres réalités sociales vécues quant au rôle du psychiatre. Je polémique avec lui, et, sur certaines articulations pour moi fondamentales, avec vigueur, mais je vois que ceux qui le contre-accusent expriment en cela une autodéfense que je prétends analyser, et que c’est justement à propos de la mise en garde la plus légitime qu’il nous jette à la face, que nous voilons cette face avec le plus d’énergie.

Nous, nous ne pouvons, tous, partager ce réflexe de défense. Si nous voulons couvrir autant qu’il est dans les forces humaines, et une perspective de notre devenir qui soit entièrement ouverte (tout particulièrement expurgée de toute idée du personnage futur du psychiatre serve de son être actuel) et une attention vigilante aux exigences de la réalité actuelle (y compris celles de travailler dans un approvisionnement en problèmes d’êtres souffrants réellement fourni, en masse, par les forces de l’ordre), alors il faut accepter qu’au moins certains d’entre nous, et de préférence les plus rebelles à faire assumer par la psychiatrie des responsabilités qui ne soient pas les siennes, invitent chacun de nous à ne pas reculer devant l’examen critique des formidables pressions qu’il subit. Pour moi, sans cet examen critique, la volonté d’éviter que la responsabilité du psychiatre ne se dilue dans quelque galimatias sociocratique ne sera jamais qu’un vœu pieux ou une précaution oratoire. En tout cas, un bienfait pour la tranquillité des forces d’oppression.

En 1966, recherchant dans les collections de L’Information psychiatrique les traces de ce qu’avait été notre combat d’après guerre contre la loi de ségrégation (ceci pour fournir des armes dans ce combat repris avec force par l’Évolution Psychiatrique), j’ai retrouvé un texte d’hommage que j’avais donné en 11-1948. Il me paraît excellent de le reproduire au terme de ce débat :

— À propos d’un centenaire : un précurseur inconnu.

Il y a cent ans, en avril 1948, entrait à la Constituante, comme « représentant des ateliers », Anthime Corbon, sculpteur sur bois, ex-compositeur d’imprimerie. Cet humble artisan autodidacte, acharné à « percer le mystère de la destinée de l’homme », écrivait dans Le Secret du Peuple de Paris, ces phrases qui prennent aujourd’hui une singulière valeur historique :

« Tout individu dont l’économie générale est troublée par le refoulement de quelques-unes de ses forces vives, finit toujours par porter dommage autour de lui. La pratique du refoulement fait qu’on amoindrit la vie en soi, et par suite autour de soi, par la tristesse, la morosité, l’irritabilité qui résultent infailliblement de la contrainte faite à des expansions nécessaires…, la passion trouve toujours des issues pour s’échapper ; et elle s’échappe en égratignant autrui, si elle ne fait pis. À plus forte raison, le refoulement forcé, inconscient, doit-il produire de détestables effets au-dehors. Mon défaut presque absolu d’érudition m’interdit de demander aux docteurs ès sciences anthropologiques et sociales à quoi ils ont pensé depuis qu’ils pensent. Mais je suis enclin à croire qu’ils ont fort négligé le principal au profit de l’accessoire. En tous cas, je ne vois pas dans les faits les résultats évidents d’une recherche suffisamment persévérante de la nature intime et de l’appropriation féconde des énergies qui se développent en nous ».

Il nous a paru intéressant de ressusciter aujourd’hui ce texte (cité d’après Jean Cassou, Quarante-huit, N.R.F.).

Le même jour, le parti au pouvoir faisait savoir par la voie de la presse qu’il entendait se démarquer de l’esprit quarante-huitard.

Mais moi, je n’en suis que plus enclin à chercher les sources du génie, y compris quant aux découvertes sur les facteurs inconscients de la vie mentale, dans une attitude qui ne soit point indigne de celle de Pinel…, partisan zélé de la médecine d’observation et de ses droits à l’estime publique, mais encore plus des grandes vérités qui intéressent l’ensemble de la société.


* L, Bonnafé, Le Personnage du psychiatre – I (Étude méthodologique). Conférence à l’Évolution Psychiatrique le 25 mars 1947, publiée in Évol. Psych., III, 1948, pp. 23-56.

Le Personnage du psychiatre – II. ou l’art de la sympathie. Document de 1959, publié in « 27 opinions sur la psychothérapie », coll. La Raison. Éditions sociales, 1961.

Cette troisième partie a fait l’objet d’une conférence à l’Évolution psychiatrique le 26 octobre 1965, publiée in Év. Psy. 1967, pp. 1-36.

22 Souligné par moi.

23 Souligné par l’auteur.

24 Ibid.

25 Le psychiatre face aux données modernes de la psychiatrie d’adultes (Revue pratique de psychologie de la vie sociale et d’hygiène mentale, 1964, n° 4).

26 Dans le rapport sur la chronicité, avec L. Le Guillant et H. Mignot, au Congrès de Psychiatrie et Neurologie de Marseille, septembre 1964.

27 Les Atomes, Alcan.

28 Le Surrationalisme, Inquisitions, 1, II, 1936.

29 Le récit se passe au Sud-Ouest des U.S.A. ; s’il se situait au Sud-Est, il s’agirait de sages nègres.