Un état de carence sévère, le manque de quichottisme*

« Cependant, ils conservent, de par leur nature même de chefs-d’œuvre universels, une énergie spirituelle perpétuellement capable de diffusion, d’action et de renouvellement. Ce contraste entre la conservation d’une énergie vitale et sa dégradation est particulièrement saisissant dans la destinée de Don Quichotte et constitue une autre des étonnantes aventures de ce héros du génie humain. »

Jean Cassou

« L’amour héroïque est le propre des natures supérieures appelées insanes – insane – non parce qu’elle ne savent pas – non sanno – mais parce qu’elles sursavent – sopra sanno. » Ainsi parlait Giordano Bruno qui devait en périr sur le bûcher de l’inquisition en l’an 1600.

En envoyant au grand-duc de Toscane son traité sur le mouvement de la terre, Galilée lui disait qu’il convient d’obéir et de croire aux décrets de ses supérieurs, et qu’il considérait ce traité « comme un poème ou bien une rêverie, et que pour tel le reçoive votre Altesse ». Et d’autres fois il le traite de « chimère » et de « caprice mathématique ».

Ainsi Galileo Galilée évitera-t-il le bûcher, sans échapper pour autant à la résidence surveillée par l’inquisition de 1633 à sa mort, aveugle, en 1642.

Cependant, en 1605, Miguel de Cervantes Saavedra présente le premier livre des aventures de « L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche », comme « une satire plaisante des livres de chevalerie » et, quand meurt, au deuxième livre, en 1615, Alonzo Quixano, que l’on surnommait autrefois le bon, celui qui n’est plus Don Quichotte de la Manche lègue à son vieil ami Sancho Pança le proverbe que « les oiseaux de l’an passé ne sont plus dans le nid » et « Laisse-moi continuer, mon enfant, et reçois mon tendre regret de ne pouvoir te faire plus de bien ».

« Chevalier, qui que tu sois, qui contemples ce terrible lac, si tu veux obtenir le trésor caché dans ses sombres eaux, montre la grandeur de ton noble courage et précipite-toi dans ces ondes brûlantes : sans quoi, tu n’es pas digne d’admirer les merveilles renfermées dans les sept châteaux des sept fées qui gisent sous cette masse obscure »… et je reprends de Miguel de Unamuno Le tombeau de Don Quichotte de 1906 : « Ne pourrait-on pas essayer d’une nouvelle croisade ? Hé bien si ! Je crois que l’on peut projeter une sainte croisade pour aller racheter le tombeau de Don Quichotte en l’ôtant au pouvoir des bacheliers, barbiers, ducs et chanoines qui le détiennent. Je crois qu’on peut organiser la sainte croisade pour arracher le tombeau du chevalier de la Folie au pouvoir des chevaliers de la Raison »… et, continuant : « Le psychiatre, homme de la folie, est aussi chevalier de la folie, implicitement contenu dans sa vocation, affirmé dans la découverte de l’objet de son métier, le goût de l’aventure marque sa personnalité. Il a un côté redresseur de torts, il aime livrer, sinon des batailles perdues d’avance, du moins un combat contre des moulins. Car le monde prétend qu’il s’agit de moulins à vent, mais lui sait et voit là des ennemis de la vérité. Il délivre les galériens, Il prend parti contre les docteurs, mais aussi contre le monde et cette protestation contre l’ordre établi est l’un des mobiles les plus féconds de son effort »… et revient Unamuno, avec, de 1913, Le sentiment tragique de la vie chez les hommes et chez les peuples : « Ce Don Quichotte mourut et descendit aux enfers, il y entra la lance en arrêt et délivra tous les condamnés comme il avait fait autrefois pour les galériens et, en fermant les portes, il en arracha l’inscription, celle que Dante y avait lue, et il en mit une autre qui disait : “Vive l’Espérance !” »… et, puisque tout reste à faire quand les damnés rescapés se rient de lui comme les galériens délivrés l’avaient lapidé, l’entreprise quichottesque continue…

On y est, heureusement, en bonne et riche compagnie.

Après le compatriote d’Unamuno, le basque péninsulaire Julian de Ajuriaguerra, ce fut la fréquentation quotidienne de l’enraciné à l’autre bout des Pyrénées, déraciné de la Catalogne du Principat, François Tosquelles, qui me fraya la voie de l’exégèse unamunienne… qui fut un des ressorts peu secrets de ma fraternité avec l’homme de l’autre Catalogne, Henri Ey…

Louis Le Guillant, dont la tête était si étonnamment conforme au portrait traditionnel du chevalier de la triste figure (à partir de 30 ans, un homme est responsable de sa figure, disait Baudelaire) vivait devant son propre portrait en Don Quichotte.

Georges Daumézon vivait devant le Don Quichotte de Delanglade, dont l’ombre a la forme de Sancho Pança…

Et Paul Balvet, évoquant le climat de notre fraternité, écrit : « L’atmosphère quelque peu farfelue de conspiration qui y régnait et la grande ombre de celui qui secrètement nous présidait (lui qui – combien de siècles avant nous – avait déjà sur la Sierra Morena délivré plusieurs malheureux qu’on menait où ils ne voulaient pas aller), cela n’empêchait pas que c’était un vrai complot, un combat sur terre pour une libération bien réelle »…

Si tu n’es pas assez initié à ce que représentent ces hommes, quant à leur place dans ce combat sur terre, porteurs tous de quelque image de chevaliers de la folie, je ne peux pas les évoquer sans dire ce que leur cortège signifie de diversités complémentaires : imprégnés (et plus ou moins croyants) de culture catholique ou réformée, et mécréants, enracinés (et plus ou moins déracinés) du pays breton aux pays cis ou trans-pyrénéens, en passant par le pays des vaudois, celui des camisards et celui des cathares.

Approvisionnée dans et par ce cortège, la méditation quichottesque continue. Voici, « troisième mouvement » du personnage du psychiatre ou les métamorphoses d’octobre 1965 :

Du Quichottisme

« Il se sentait responsable de tout le mal que son inaction laissait commettre sur la terre. » Ainsi Cervantes présente-t-il son héros, dès son chapitre II… et voici posé clairement tout le contenu dramatique du quichottisme.

Ma méditation de 1946/1947 sur « Le Personnage du Psychiatre » s’était déroulée sous cette grande ombre ou dans cette grande lumière […].

Combien, surtout, ont dépassé le niveau infra-poétique de l’accès au Quichotte ? Combien sont demeurés à croire que le naïf chevalier se coiffe d’un plat à barbe et combat des moulins à vent, et, naïfs et demi, n’ont pas compris que s’il ne s’agit ni de l’armet de Mambrin ni de géants, il s’agit encore bien moins de plat à barbe ou de moulins à vent ?

« Dans ce roman, qui se moque joyeusement de la chevalerie errante, la folie, personnifiée par Don Quichotte, coudoie sans cesse le bon sens incarné dans Sancho Pança, son fidèle écuyer. Le premier ne voit que merveilles, prodiges et enchantements dans les choses les plus vulgaires ; le second, tout en respectant les billevesées de son maître, n’envisage les objets que sous leur côté positif et pratique. Il n’est pas jusqu’aux montures de nos héros, le vieux cheval Rossinante du gentilhomme au cerveau fêlé, et l’âne de Sancho, qui n’accentuent ce contraste. La plus célèbre des extravagances du chevalier de la Triste Figure est son fameux combat contre des moulins à vent, auquel on fait de fréquentes allusions, ainsi qu’au surnom du héros, et à la dame de ses pensées, la fameuse Dulcinée du Toboso, etc. »

Ainsi est écrite, dans le petit dictionnaire Larousse illustré, la vulgate fabriquée dans et par notre société, celle où règne « le cœur d’un monde sans cœur, et l’esprit d’un temps sans esprit », celle où, par sa « nature » même, « une puissance inhumaine règne sur tout ».

Pour qui ressent si peu que ce soit que tout ne va pas pour le mieux dans ce meilleur des mondes, avec cet énorme détail significatif qu’est la façon dont la « folie » y est traitée et fort maltraitée, il y a lieu de s’interroger sur la signification de cette version réductrice de l’une des œuvres les plus riches des sens les plus ouverts que le monde ait connu.

« La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer », dira Vauvenargues. Ainsi l’asservissement à cette version obscurantiste, à cette lecture illettrée, sera-t-il imprimé dans les consciences, avec toute la puissance des moyens qui concourent à l’impression de ces circuits, et quiconque voudra aider les gens à ouvrir leur « comprenoir » devra continuer de souffrir la passion quichottesque, d’être mal-entendu, mal-compris. Car si tu dis, avec Jean Cassou : « Ce qui, aux autres, paraît bassin de barbier, me paraît, à moi, armet de Mambrin. Ainsi parle le doute, ou, plus exactement, l’ironie », ou bien : « Un grand déchirement a ouvert les yeux de l’homme à la connaissance, amère et indéniable, de la toute-puissance du réel. Ce déchirement s’exprime par un sentiment de hautaine et farouche acceptation et, en même temps, par du regret, de la mélancolie. Et de l’ironie… » on te dira ou te manifestera, serait-ce en se riant de toi, ou en te lapidant, que tu déranges car c’est si commode, les ont-ils persuadés, de s’installer dans le moindre cassement de tête, et de s’épargner le tourmentant sarcasme.

Et cependant cette crainte de la puissance subversive du sarcasme demeure bien superficielle. Car il importe de toujours doubler la mise et devenir scientifique jusqu’au bout des ongles et jusqu’à la moelle des os, jusqu’au fond de son cœur.

Alors il devient d’une clarté limpide qu’il est impensable d’attribuer à la vulgate bourgeoise la capacité d’exercer une telle emprise, si durable et si profonde, sur la culture universelle. Je dis « bourgeoise » parce que, sans être assez érudit pour pouvoir en administrer la preuve éclatante, je suis assez informé des procédures utilisées par cette bourgeoisie pour intoxiquer les enfants de ses écoles à coup de « morceaux choisis » pris dans la gangue du plus con des contextes, assez informé pour armer ma conviction que la version ici et maintenant dominante de la leçon du Quichotte passe au comble de la dérision sous le règne de l’idéologie la plus bassement utilitariste sécrétée par cette société de profit.

Non, cette version dérisoire ne peut pas n’avoir sur le peuple qu’une emprise dérisoirement superficielle. Il y a autre chose, d’infiniment plus profond. Autant que soit masquée, et apparemment déniée, la capacité populaire d’accéder à la dimension géante du mythe quichottesque, une certaine capacité de ne pas marcher dans la grande oppression qui opère par appauvrissement, bornage, réduction, forclusion du sens, permet assez aisément de révéler aux gens qu’ils ne sont pas si fatalement bornés que, depuis si longtemps, on tente de le leur faire croire.

Peut-être le personnage de Dulcinée du Toboso peut-il personnifier au mieux à quel point chacun est, au fond, pénétré de cet « amour héroïque » sans la présence mythique duquel on ne voit pas comment pourrait s’enclencher et se dérouler le moindre acte d’amour, pas plus que le plus persévérant.

Et tu dis au psychiatre, par exemple si tu t’incorpores dans la peau de Raoul Sangla : « Et, dans tout cela, l’éclairage sur le rêve et la réalité ? ».

D’accord, Dulcinée est la réalité très profonde, très opérante, du rêve sans lequel rien d’humble ni de grand ne peut être agi. Elle est Utopie…

« Dans cette nuit peuplée… » j’empruntais à H. Desroche la réflexion sur le sens de l'« Utopie » de Thomas More, d’un siècle antérieur au Quichotte, et je ne citais pas : « Cette prestidigitation philologique a pour dessein avoué d’annoncer la plausibilité d’un monde à l’envers et pour dessein latent de dénoncer la légitimité d’un monde soi-disant à l’endroit ».

Sans doute Dulcinée nous signifie-t-elle que l’amour, comme le langage, est à ré-inventer, mais, en même temps qu’elle dit le caractère aventureux de cette ré-invention, elle dit que cette aventureuse recherche a besoin pour s’accomplir du « rêve » de ce non-lieu, de « cette présence absente, cette réalité irréelle, cet ailleurs nostalgique, cette altérité sans identification… ». Ainsi dit A une passante, le très quichottesque Baudelaire : « O toi que j’eusse aimée, O toi qui le savais ! ».

Chacun peut « avouer », pour peu qu’on l’encourage à se libérer des conventions de la pensée et du langage en usage dans ce monde soi-disant à l’endroit, combien sa quête de l’amour est imprégnée de la réalité de ce « rêve » et que « l’amour choisit l’amour sans changer de visage » comme dit le très quichottesque Eluard (« Cette félicité n’est pas impossible », et « Nous en aurons raison »).

Chacun peut reconnaître, saisir et se révéler à quel point la fonction « utopique » du « rêve » dans l’amour est, comme la fonction de Dulcinée pour Don Quichotte de la Manche, représentative de la fonction du « rêve » dans la conduite de la vie, dans le comble de la difficulté vécue au cours de l’aventure qui ne peut se dérouler sans un face à face infini avec ce « il se sentait responsable de tout le mal que son inaction laissait commettre sur la terre ».

Mais si la dégradation du mythe quichottesque représente quelque chose, c’est bien ce statut du rêve dans ce monde soi-disant à l’endroit qui fait devoir au psychiatre de proclamer « que l’exercice de la fonction symbolique est le plus fécond des exercices spirituels, que l’oniroculture est par excellence l’entraînement à la libre disposition de soi et que tout homme a à guérir d’une onirophobie dont la culture héritée l’a plus ou moins contaminé ».

En pointe dans la perception et le traitement de cette réalité, le psychiatre n’y est heureusement pas seul. Si cette société réussissait à l’enfermer dans un monopole de compétence sur cette « maladie », les gens ne seraient pas près d’en « guérir ».

Certes, il en sait plus long que quiconque sur la malfaisance de cette onirophobie. Du rêve – rêve au sens strict – à l’onirisme plus ou moins terrifiant de la conscience troublée et à toutes les formes de la rêverie, en passant par toutes les aventures et mésaventures du fantasmatique et/ou de l’imaginaire, il est aux avant-postes de la connaissance en ce domaine. Il sait que l’homme ne peut se retrouver ou se reconnaître pleinement qu’en assumant le sens de ses rêves où passent toutes les réalités profondes de sa vie ; il sait que celui qui est menacé de sombrer dans quelque drame comme ce qu’un classique nomma « délire de rêve à rêve » ne s’évitera cet enlisement que s’il domine la panique tracée dans sa mémoire par l’angoissante expérience vécue ; il sait quels ravages exerce sur le développement de la personnalité de l’enfant le lancinant « Alors, tu rêves ! Rends-toi utile ».

Il connaît mieux que personne la malfaisance de ce déploiement de répressions, de prohibitions ; il peut et doit donc aider tout un chacun à déjouer les pièges dans et par lesquels se constituent ces états de carence qu’on lui demande de réparer : carences oniriques, carences imaginaires, carences poétiques, carences de quichottisme.

Dans le mode de pensée ainsi constitué, tout pousserait à réduire l’idée de carence à la seule dimension de manque. Mais ce qu’il importe de faire entrer dans le domaine public, c’est une vision scientifique (non dans leur sens de ce vocable, mais dans son plein sens) de la chose en question. De tels « manques » ne vont pas sans une altération profonde de la totalité des fonctions de l’être, sans une réduction globale de ses potentiels.

Mon cher ami, tu as donc entrepris de frapper un grand coup dans cette tâche de salubrité publique, de ne pas demeurer du côté de ceux qui se bornent à laisser à « l’homme de l’art » le soin de réparer les dégâts, tu prétends éveiller la conscience publique sur la conscience des ravages qu’exerce en elle cet état de carence, y compris en traçant le cercle vicieux où opèrent les tentations de la facilité ou du simplisme commode et les amères délices de la « lecture illettrée ».

Tu as raison. Car la capacité d’accéder à cette « nature supérieure » de l’homme ouvert au sur-savoir, si elle est apparemment si ensevelie, n’en chemine pas moins sous les sables arides ou dans les galeries souterraines où peuvent se trouver les secrets de la vie, pour peu qu’on les y cherche.

Ces potentiels inhibés, réduits par l’immense puissance réductrice de cette « raison » contrainte et contraignante dont les instruments sont l’intelligence étroite et le cogito reservatus, ne sont pas irrémédiablement annulés.

La preuve en est claire. Redis-toi bien et proclame dans le désert, c’est-à-dire devant l’aride espace qui te sépare de la terre, promise, et qu’il faut traverser, que, scientifiquement, l’illusion que le monde serait possédé par la dégradation de la leçon quichottesque relève d’une réalité certes bien réelle, mais bien superficielle, aussi superficielle que la version dégradée en question. Acharne-toi à révéler cette réalité plus profonde qu’est l’ampleur du quichottisme profond, authentique, qui sommeille dans la conscience universelle et qui ne demande qu’à s’éveiller toujours davantage.

Oui, le peuple doit reprendre son bien aux barbiers, etc., qui l’en ont frustré, et il le peut. II n’est pas au-dessus des forces humaines d’accomplir cette révélation que s’il se gausse de ta « tête fêlée », de ta passion d’aller au fond des choses, en prenant les coups des ailes de moulin, il se gausse aussi de lui-même, car à qui l’expérience vécue de cette « folie » est-elle étrangère ?

Ce peuple est grand, innombrable, il y a de tout pour faire ce monde. Il y faut un nombre impressionnant de ceux qui n’ont même pas, jamais, lu le fameux épisode des moulins à vent et n’en parlent que par ouï-dire, n’en ayant entendu que le dire des barbiers, etc. Il y faut gens de toutes sortes, qui n’égalent pas encore leur destin, il y faut une masse de victimes de la cuistrerie dominante, il y faut des transmetteurs de cette cuistrerie, postés dans tous les lieux où l’on peut s’essayer à quelque fonction de maître à penser.

Ainsi, l’éventail des consciences à éveiller est-il immensément ouvert et ici se révèle le piège des pièges : celui d’un double discours où seraient hétérogènes le parler avec l'« illettré » populaire et la mise en question de la lecture réductrice du « lettré ».

Il est sans doute bon ici de reprendre l’ancrage dans l’histoire qui révèle plus qu’une coïncidence ou un caprice dans le fait que l’aventure du Quichotte émerge en même temps que la révolution galiléenne.

J’ai, une fois de plus, puisé dans Le sentiment tragique de la vie le départ de cette nouvelle méditation quichottesque, aimant qu’Unamuno y évoque Giordano Bruno et Galileo Galilée. Si je m’appuie si volontiers sur la référence à ce « type accompli de ces pourfendeurs du rationalisme sans lesquels le rationalisme serait gravement menacé de ne trop demeurer que ce qu’il fut », ce n’est pas vaine coquetterie, pas plus que ma référence obligée à la diversité des amis qui, sous la grande ombre de celui qui écrivit « Vive l’Espérance ! » à la porte des enfers, apportèrent tant à ce « combat sur terre pour une libération bien réelle ».

C’est à un autre ami, Georges Gusdorf, que renvoie le renvoi à Galilée, avec la nécessité obligée de dire la fertilité d’une pensée différente et pourtant si proche : « Copernic ne fut guère lu et le fait même que la Sainte Inquisition attendit, après sa mort, soixante-treize ans avant de le condamner montre que les thèses du chanoine n’avaient pas, sur le moment, troublé les consciences. La réaction violente de Rome contre Galilée atteste dans sa rigueur qu’il fut bien celui par qui le scandale arriva ». Et pourquoi ? si ce n’est parce que la mutation du savoir dans une grande exigence de laïcisation passe dès lors les murs des chapitres de chanoines.

Mais ce n’est pas fini, et tout reste à faire. Car il est vrai que la révolution galiléenne, souligne le savant exégète de la pensée occidentale, ouvre un âge dans lequel « la science » sera dominée, par une version « science d’un monde sans l’homme » où « la vérité de l’univers est indifférente à la vérité de l’homme ».

Hommes de science potentiellement aussi accomplis que l’espérance humaine peut l’imaginer, nous ne pouvons rester sourds à cette interpellation.

L’une des plus belles fortunes de l’histoire est sans doute que Galilée et Cervantes parlent dans le même courant, et que la leçon de l’un ne puisse que s’enrichir de la leçon de l’autre.

Et ce n’est pas là affaire d’érudits. La nouvelle science de l’homme et de son univers ne relève d’aucun chapitre de chanoines. Elle est l’affaire du peuple entier, et la libération des potentiels contenus dans le peuple, quant à révéler pourquoi l’image du Quichotte exerce en lui une telle emprise, si profonde, si au-delà de sa version dégradée apparemment dominante, est ici décisive.

Il ne s’agit pas là de la gloire de devenir moins « illettré » ou plus « lettré ». Il s’agit de mieux s’armer pour, soi-même, contribuer à changer le monde et la vie.

Oui, décidément, il faut s’abreuver de cette vérité que ce monde et cette vie auraient assurément déjà changé beaucoup plus radicalement s’ils ne s’étaient pas idéologiquement équipés pour que les galériens lapident leur libérateur, et que, ceci fait, ils fuient de leur côté la Sainte Hermandad, alors que Don Quichotte et Sancho Pança ne peuvent faire autrement que lui échapper vers d’autres profondeurs de la Sierra Morena.

Oui, décidément, c’est ainsi, mais ils ne nous feront pas croire que ça ne peut pas changer, et ils n’entameront pas notre résolution d’aider le peuple à reprendre son bien, et à faire lui-même sa félicité.

Oui, décidément, « cette félicité n’est pas impossible ».

Et, « Nous en aurons raison ».


* Publié dans Regard, accueil et présence. Mélanges en l’honneur de Georges Daumezon. Privat. 1980.