Persévérance. Sur « le personnage… » Considérations vagabondes en 1990*

« Le battement du cœur pour le bien-être de l’humanité passe donc dans le déchaînement de la présomption insensée, dans la fureur de la conscience pour se préserver de sa propre destruction – et il en est ainsi parce que la conscience projette hors de soi la perversion qu’elle est elle-même, et s’efforce de la considérer et de l’énoncer comme un Autre ».

Le père Hegel, dans ses méditations sur La Loi du cœur et le Délire de la présomption, ne pensait pas aux propensions tutélaires travaillant le psychiatre de la fin du XXe siècle, mais il nous sert à les considérer, ici et maintenant… Y compris en évoquant pour moi et pour les autres le lapsus assez ordinaire utilisé dans mes citations orales du texte-clef, ou « fureur » se trouve énoncé « terreur ».

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Me voici donc sollicité de poursuivre cette ancienne et persévérante méditation sur « Le personnage… ». Je l’ai donnée naguère, à bon droit, comme fruit, entre autres sources, des rencontres de Saint-Alban, ou des activités de la Société du Gévaudan. En ce haut-lieu, le greffon que je fus, cultivé dans l’amour de la folie et sa culture dans et par l’expérience surréaliste, avec le moment fécond fertilisé par l’amitié de Julian de Ajuriaguerra, trouva substance dans un terrain où se développait un porte-greffe fécond. Sur ces hauteurs s’activèrent des résistances en tous genres : contre la plus inhumaine des occupations, meurtrière des insensés, entre autres innocents, contre les malfaçons des esprits, et notamment celles qui justifient l’exercice de notre discipline comme appareil, idéologique et pratique, d’organisation de la ségrégation, en somme, contre les inhumanités en tous genres, asilaires entre autres.

Aux apports personnifiés par Paul Balvet, croyant rebelle aux cléricalismes, François Tosquelles, sorti des combats de l’indépendance en Espagne et militant pour bien des indépendances et découvertes, le fécond et méconnu André Chaurand, de plus anonymes encore, parmi lesquels les tenants de la lutte armée contre l’occupant, vinrent se joindre des agents de subversions, porteurs des valeurs de contraste qui ont marqué mon passage à l’âge d’homme ; Paul Eluard et Georges Canguilhem, acteurs et organisateurs de la résistance à l’occupation nazie comme de bien d’autres, tiendront dans ce cortège une place éminente.

Cette histoire et ce cortège me font donc, porté par le concours des circonstances – concours de l’histoire et de ce que je, qui est un autre, porte, comme produit des potentiels de mutations contenus dans cette histoire – voué à personnifier ce qu’il me reviendra de nommer : « désaliénisme ».

… En philosophe vagabond, militant impénitent pour les droits de l’esprit vagabond.

— À propos de 1946/47 —

Ainsi, le philosophe praticien militant, porté par sa trajectoire à travailler dans l’appareil d’État, se trouve délégué par ce pouvoir de la Libération, conjointement avec ses amis Georges Daumezon et Louis Le Guillant, à représenter le Gouvernement français en Suisse, quand le traditionnel Congrès des Aliénistes et Neurologistes de Langue française est appelé à y siéger, dans la courtoisie internationale de ce temps.

Là, il publie, avec Daumezon, une note sur les Perspectives de réforme psychiatrique en France depuis la Libération et, à la fin de sa communication Sur l’unité de la théorie et de la pratique en psychiatrie, il écrit : « Si le malade mental nous paraît si plein de possibilités, si nous le considérons avec un désir si passionné de lutter contre sa condition d’étranger, c’est assurément que, parmi les expériences qui nous ont le plus rapproché de lui et nous ont le plus incités à pénétrer dans son monde, l’une atteignit le comble de l’intensité : le drame vécu sous l’occupation où la vie même de nos malades était perdue. Rien ne pouvait mieux nous révéler leur humanité, rien, à nos yeux, ne pouvait les faire moins aliénés ».

Et il y a aussi les fertiles vagabondages ; sur un trottoir élevé à Lausanne, déambulant avec Jacques Lacan, le même discoureur suit son fil et parle de ce qui s’ensuivra à L’Évolution Psychiatrique, où il doit répondre à l’appel d’Henri Ey, pour un texte-manifeste. L’interlocuteur fertile dit alors : « En somme, tu veux nous parler du Personnage du psychiatre ? – Tu l’as dit » ; et c’est ainsi que le premier texte portant ce titre un peu fétichisé maintenant fut baptisé, pour être proposé aux débats de l’Évolution le 25 mars 47.

Pour le lecteur lisant ailleurs que Lacan m’avait soufflé ce titre « sur un trottoir de Bâle », il me revient de vagabonder sur ce lapsus juste en ces jours où, questionné par Synapse, j’ai commis une erreur de mémoire en allongeant d’un an le récit de mon séjour à Saint-Alban. Il me fallut bien aussitôt, dans l’autocritique de JE est un autre, envoyer aux amis le parallèle avec l’erreur de Tosquelles qui a dit m’avoir connu en 42 à Montpellier où je n’étais pas, et celle de Balvet racontant la suite de nos échanges « dans la même année 43 » à Lyon, où je ne l’ai retrouvé qu’en juin 44. D’où : « La puissance du souvenir des activités de la Société du Gévaudan rend la mémoire expansive », et : « Il n’y a en ce bas monde bien des gens, huissiers du “négatif”, qui ne savent pas bien goûter les bonnes saveurs du lapsus et des aventures du souvenir ».

La saveur du « lapsus de Bâle », c’est que, participant dans des conditions analogues à l’Assemblée de la Société Suisse de Psychiatrie, le premier décembre 1946, le même dialogue s’y est poursuivi autour, entre autres, de mon intervention Sur quelques expériences psychiatriques dans la résistance française, qui débutait par la citation de la fin de mon discours de Lausanne, et concluait que nos combats pour la liberté devaient nous aider à combattre pour la liberté de nos malades.

Le discours de 1947 sur « Le personnage » est produit dans une continuité d’échanges dont l’enchevêtrement, dans la force expansive du souvenir des liens de résistance et de ceux de libération, mérite d’être bien saisi dans un temps où il devient ordinaire de faire sous soi, sur le témoignage, comme il était écrit dans le pot de chambre célébré par Aragon dans le Traité du style : « Ne forçons point notre talent / Nous ne ferions rien avec grâce ».

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Le présent discours de 1990, persévérance ainsi inscrite entre origines et climat contemporain, persévère donc dans la lumière du texte hegelien : « Le battement du cœur pour le bien-être de l’humanité… ». Il y a de quoi, car :

NOUS, résistants de la montagne, étions en pleine bataille post-hegelienne. Dans la traduction Hyppolite de La phénoménologie de l’esprit, « Autre » (qui dans le graphisme original allemand portait la majuscule comme tous les substantifs) conservait la majuscule initiale. Sources philosophiques et poétiques ; dans les « lettres du voyant » Arthur Rimbaud, des 13 et 15 mai 1871, les majuscules marquent : « JE est un autre ».

Nous cherchions des lumières dans les découvertes sur la contradiction et la dialectique, comme un certain Marx (le vrai, pas celui des « marxistes » dogmatiques institutionnels). Comme cet incitateur à la recherche libre, nous ne pensions pas qu’il soit légitime de traiter Hegel (ou Spinoza) de « chien crevé ». C’était une position dure ; il est difficile aujourd’hui de se mettre dans la peau de ceux qui, dans les plus durs des combats, vivaient la bataille entre un « hegelianisme de droite », inspirant la toute-puissance de l’État, et revendiqué par le nazisme, et un « hegelianisme de gauche », très alimenté par le texte de La Sainte Famille : « La phénoménologie de Hegel, en dépit de sa tare spéculative originelle, donne, sur plus d’un point, les éléments d’une caractéristique réelle des conditions humaines ». Et rien n’anima plus notre réflexion sur le fou, nous-mêmes et les autres, que tout ce qui brasse les tumultes du JE, dans et par ses rapports à l’autre et aux autres.

Viendra plus tard la formulation de l’inspirateur du « personnage » sur : « l’inconscient, c’est le discours de l’Autre ».

Sartre sortit L’être et le néant en 1943. Et le travail sur l'« en-soi » et le « pour soi » s’approvisionna dans ce superbe ouvrage fertile. Je parle ainsi en avril 90, dans les jours où se célèbre la vie de l’auteur, pour le dixième anniversaire de sa mort, où je n’ai pas vu rappeler les mots qui ouvraient, avec La République du silence, le numéro 20 (premier numéro « légal » du 9 IX 44) des Lettres Françaises : « Jamais nous n’avons été aussi libres que pendant l’occupation allemande », déclaration que j’avais reprise dans l’ouverture du « discours de Bâle ». Ce discours sur la liberté était de la même trempe que la liberté de recherche pour laquelle nous militions, nous servant de : « Car la réalité humaine doit être dans son être, d’un seul et même surgissement, pour-soi-pour-autrui ».

Comme Hegel, en 1807 : « Un Moi qui est un Nous, et un Nous qui est un Moi ».

Comme, peu après, Novalis : « Car nul ne se connaît s’il n’est rien autre que lui-même et s’il n’est pas en même temps un autre ».

Et Paul Balvet, en 1946 : « Dans le psychiatre, la folie se connaît, se dénoue et se résorbe ».

Et Jacques Lacan, en 1947 : « La folie change de nature avec la connaissance qu’en prend le psychiatre ».

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Dans les souvenirs sur « Le personnage » de 47, me revient souvent l’application que j’y ai mise à souligner comment les misères de la pratique aliéniste, dans les sinistres institutions asilaires, avaient pour fonction de fabriquer les esprits en oblitérant les potentiels contenus dans la vocation. J’incitais à comprendre et expliquer la médiocrité de l’esprit et de la qualité du travail ordinairement constituées ; et je demandais à reconnaître, « à cet attrait du vertige, qui dorme à la chute de ceux qui succombent dans la médiocrité apparente la plus vulgaire une incontestable grandeur ».

Car traiter les victimes de coupables est toujours la menue monnaie de toutes les présomptions insensées, issues de la perversion de la conscience, en tant que rapport à l’autre ; et la méconnaissance de la « grandeur » des victimes est la pire présomption ou perversion.

Au fond, la force de cet aspect de la critique est bien située dans la permanence du thème de protestation contre le gâchis, contre inhibitions et dérives des potentiels contenus (dans les deux sens du terme) chez « les nôtres ». On méconnaît volontiers que l’un des effets majeurs du mouvement désaliéniste épanoui dans la Libération fut la prise en compte et le traitement de ce « gâchis » du côté du personnel, si justement — !— nommé « secondaire ». L’invention et la pratique (grâce aux C.E.M.E.A.) de rencontres d’infirmiers de diverses institutions, et d’échanges libres, à partir de la reconnaissance d’un « savoir » communément méconnu, de l’affirmation de leur droit à la parole, communément annulé, et dans la lutte contre la non-coopération habituelle entre « chefs » et « secondaires » ou « subalternes », fut un grand moment de notre histoire. Ceci se déroula à l’enseigne de : La « psychiatrie nouvelle », c’est surtout un changement profond des rapports entre soignants, consubstantiel du changement des rapports soignants-soignés.

Dans l'« oubli » de ces pratiques, on reste peu doué pour comprendre que la critique des barrages au développement de la pensée libre, quant aux vertiges des découvertes nécessaires sur ce qu’il advient, ne serait-ce qu’aux présomptions insensées sur l’abus de pouvoirs, en fonction du rejet de l'« Autre » qui est en soi, n’étaient pas affaire de « philosophie » au sens académique ordinaire. Il s’agissait de mettre à l’épreuve une autre philosophie. H. Lefebvre et N. Gutermann, auteurs-introducteurs des très éclairants Morceaux choisis de Marx en 1934, et de Hegel en 1936, avaient tourné en dérision les acceptions ordinaires de « Misère de la philosophie » et aidé à comprendre le Marx méconnu de : « Si des individus isolés ne digèrent pas la philosophie moderne et meurent d’une indigestion philosophique, ceci n’est pas plus une preuve contre la philosophie que l’explosion d’une chaudière qui fait sauter quelques passagers n’est une preuve contre la mécanique », ou bien de : « Dès que la réalité est exposée, la philosophie autonome perd ses moyens d’existence ».

— À propos de 1959/60 —

Dans les vagabondages sur les données de « climats » qui surgissent, comme propres à situer ces discours dans leurs circonstances et contextes, la mise en situation du « Personnage » de 1959 appelle les souvenirs sur les pensées et pressions dogmatiques « autonomes », face auxquelles il fallut sauvegarder les droits de la critique idéologique, contre les présomptions idéologiques insensées déchaînées dans le rejet de soi comme Autre.

Les temps étaient durs, les oppressions idéologiques féroces. La leçon freudienne était très asservie au service des forces les moins opposées à la domination de l’homme par l’homme (avec une dominante « à l’américaine » qu’il fallut bien longtemps, par la suite, à faire reconnaître). Dans le climat de « guerre froide », la contre-attaque menée par le « marxisme » dogmatique institutionnel se livra dans l’aveuglement ordinaire à ce modèle. Les percées d’une réflexion ouvertement parlée à l’image du modèle historique : hegelianisme de droite ou de gauche, et parlant de « freudisme de droite ou de gauche », furent globalement occultées. On ne parle communément de cette sombre période qu’en référence exclusive au dogmatisme « stalinien » ; il est généralement « plus expédient » comme disait Freud, de ne pas voir le dogmatisme inverse, qui ne fut pas moindre. La force de celui-ci se traduisit surtout dans une puissance de censure débordante. Tout éloge de la leçon freudienne prononcé par tout rebelle-non-renégat, en écart à la sectaire déclaration de 1949, dominée par la « prohibition de la psychanalyse », restait non-audible et « inouïe », hors de très proches compagnons d’études et de travail.

Censure : avant la mise en cause du « stalinisme » avec le « rapport attribué au camarade Kroutchev », et se développant à cette occasion, le groupe de « La Raison » fut le siège d’une demande de révision de l’absurde condamnation de « la psychanalyse ». Bernard Muldworf et Claude Nachin en furent les porteurs les plus clairs, solidairement avec moi-même. Leurs interventions furent publiées en 56 (cf. nos 14 et 15 de La Raison), pratiquement sans écho. Il faudra le grand coup d’éclat de Louis Althusser, avec l’article « Freud et Lacan » dans La Nouvelle Critique de décembre 64, dans une ambiance très changée avec la mise en cause de « la psychanalyse à l’américaine » impulsée par Lacan, pour que la présomption insensée du dogmatisme de sérail, modèle 49, subisse un échec largement reconnu.

C’est dans ce climat de censure qu’il m’advint, à travers les aventures de « La Raison », de promouvoir un volume dont le titre est très délibérément chargé de sens : 27 opinions sur la psychothérapie. Il était écrit, pour chercher la manifestation des opinions les plus diverses : « Il [est] nécessaire de tourner le dos aux modes d’expression, aux procédés de discussion qui ferment la porte à ces échanges ou confrontations ». Nous nous sommes accordés avec Paul Bequart et Bernard Muldworf pour que, dans les documents introductifs du colloque du 24 janvier 60, ils parlent de « la psychanalyse » avec la liberté non-prohibitionniste qu’ils défendaient, et que, solidairement, je tenterais de parler hors du dogmatisme scolastique sur « la psychothérapie » en provoquant à l’ouverture des débats sur « les effets psychothérapiques ».

Il n’est pas convenable de prendre le contre-pied des perversions ordinaires de la conscience qui, dans les rapports à l’autre, portent à traiter les victimes en coupables. Cultiver toute fraternité et convergences possibles avec qui s’avère traîner quelque imprégnation dogmatique ou scolastique n’est pas dans les us et coutumes en vigueur. Que « marxisme » ou « psychanalisme », comme toute « école » ou « doctrine », portent en eux les perversions doctrinaires « comme la nuée porte l’orage »… Plus tard – à propos de : « la Révolution porte en elle… » –, je dirai que c’est la moindre lucidité de le reconnaître, mais que, sans la nuée, il n’y a point de source de fertilité.

Qui veut s’intéresser à l’intéressant fait historique qu’est l’extraordinaire censure sur cet épisode, établie conjointement par les deux dogmatismes rivaux, « stalinien » et « anti-stalinien », est invité à se demander : si le motif principal de la censure n’est pas la fermeté du parti-pris, de notre part, quant à ne pas marcher dans les usages de querelles scolastiques, de sectes ou de boutiques, en usage dominant. Tant il est vrai qu’ici surtout, imager un contraste opposé à l’ordinaire est vécu comme accusateur par qui fonctionne à l’ordinaire, et se sent provoqué à « désavouer » ce qu’il personnifie.

Notre recherche persévérait dans la ligne tracée à Saint-Alban dans l’examen critique des apports fertiles à trouver dans les plus divers courants de pensée et de « doctrine » (avec les 7 notes sur la notion de structure, publiées aux Annales-Médico-Psychologiques en 45/46, qui ont été jointes par Tosquelles à la publication de sa thèse – de 1948— par l’AREFPPI en 86). Notre problème était alors et depuis de déjouer conjointement les deux grands pièges : celui des proscriptions doctrinaires des apports venus d’ailleurs que de son propre registre, et celui de l’éclectisme. Bien plus tard, je passerai une note à mon ami Patrick Tort dans un débat philosophique : « L’éclectisme, c’est quand le dogmatisme tombe en miettes dures ». Puis je lirai dans son ouvrage, La raison classificatoire – Aubier, 1989 — : « L’impression de circularité et de paralogisme que procure toute profession de foi qui ne cherche nulle part qu’en elle-même ce qu’il faut pour fonder sa propre certitude ».

Mais le comble du mal-entendu s’accomplit quand la victime des imprégnations dogmatiques entend comme agression personnelle la lutte contre le dogmatisme… Conformément aux perversions conformistes établies, conditionnant à dériver contre les personnes les disputes sur les systèmes, et engendrant les réflexes de « chercher des crosses » à qui dérange, en lui « faisant querelle sur la pointe d’une aiguille ».

— À propos de 1965 —

« De tout ce que j’ai pu contribuer à produire, les co-producteurs les plus fertiles ont toujours été des anticléricaux de diverses obédiences ; et, quant aux cléricaux qui sévissaient dans ce qu’ils appelaient, avec la bonne ironie qui nous était familière, “ton église”, il a toujours fallu lutter contre leurs tendances à freiner tout progrès. » Je me suis habitué à faire large usage de cette déclaration.

Le débat sur la « résistance » en sens divers, qui me fait redire clairement ma « résistance » à toute version de la leçon freudienne fermant l’ouverture de la recherche à toute vision étrangère à elle-même, se place dans le débat sur le troisième « Personnage ».

Celui-ci résulte d’une grande fraternité avec Henri Ey, développée plus « à cause » qu’« en dépit » de nos débats homériques. Il est un produit exemplaire d’un partage dans la haine des sectarismes qui avait déjà engendré maintes manifestations anti-sectaires communes ; ainsi, au plus chaud de la « guerre froide », la demande de parler, avec Sven Follin, de Marx et d’Engels, parmi les « grands courants de pensée », demande alors saugrenue au regard des habitudes « apolitico »-scientistes établies dans les bons usages. D’où est sortie l'« Histoire d’un mythe » – Evolution psychiatrique, 1948 IV-.

Dans le climat à propos duquel mes exercices de psychanalyse amusante me font évoquer le « meurtre du père », j’entends communément afficher du mépris à l’égard de ce très grand inspirateur de leçons sur lequel cœur et raison m’obligent à témoigner avec ardeur. Fondamentalement, cet homme nous aida mieux qu’aucun autre, en ces temps si « clinicoïdes », à vivre le drame de la folie aux antipodes de l’inhumanité dominante. Et aussi : émetteur de sensibilités ouvertes sans bornes, il fut, conjointement, récepteur exemplaire ; nul de nos aînés ne manifesta autant d’intérêt passionné pour « nos » découvertes, non en dépit de, mais parce que, elles n’étaient pas les siennes ; et la puissance de son animation, sur tous terrains où pouvaient se jouer, au fond, les questions du statut anthropologique de la folie, fit de lui le plus remueur de consciences qu’on ait connu. Il est comble de justice qu’en témoigne celui qui ne cessa de livrer avec lui des combats homériques, non en dépit mais à cause de ces différences, d’autant plus fraternelles qu’au moins le champ de l’ironie y fournissait la plus riche substance… et qu’au moins nous nous entendions mieux que personne sur ce qu’il était primordial de combattre.

Ici et maintenant, toute forme de mépris ou rejet de Henri Ey est bon indice du taux de dogmatisme de qui l’exprime.

J’écris ces commentaires vagabonds pendant que le parlement entame des débats qui n’ont nulle chance de rester comme moments féconds dans l’histoire de Folie et Société ; la meilleure chance étant qu’ils s’inscrivent dans l’histoire comme dernier sursaut de la maintenance par le pouvoir du statut foncièrement ségrégatif attribué au « fou » comme bouc émissaire ; avec des exemples cocasses d’où peut mener à patauger le désir de décision sans souci suffisant d’étudier la chose en question.

Or, comme le discours d’Hubert Mignot sur la folie et la loi du 28 juin 66, ce troisième « Personnage » est inscrit dans la campagne des « Livres blancs de la psychiatrie française », de 65/67. Et, dans ces travaux, s’était consolidée et affirmée, avec une intense participation de Henri Ey, une forte position sur : changer la loi sur l'« aliénation » ou la « maladie mentale », c’est, par application du principe antiségrégatif, engager la recherche d’une législation commune à tous les citoyens, quant à leurs droits et leur protection contre tous les abus de tous les pouvoirs, qui rendrait caduque toute législation discriminatoire pour aucune engeance de citoyens (loi de 1838 entre autres).

Immenses pouvoirs de la censure : l’oblitération de cette conclusion des « Livres blancs » a été « normale » du côté de pouvoirs « normalement » demeurés dans l’optique ségrégative ; mais il est plus important, dans ces vagabondages sur « nos affaires », et toujours dans le regard sur le rapport à l’autre, de constater que ces échos des « Livres blancs » ont été très majoritairement « oubliés » dans le champ psychiatrique lui-même, manifestement craintif devant le risque de devenir lui-même « caduc ».

« Psychanalyse amusante » et « meurtre du père » : l’objectif central de notre campagne de 65/67 était la conquête de l’auto-nomisation de la psychiatrie, en la libérant de la tutelle du mandarinat « neuro-psychiatrique ». Qui « oublie » comment son statut d’émancipé a été engendré « oublie » volontiers les œuvres de qui a donné naissance à son être, voulu autonome et majeur.

L’objectif était à la fois de se libérer de la dépendance et de la ségrégation de, disions-nous volontiers : « les malades mentaux et ceux qui les soignent ».

Et, maintenant, l’axe que je recoupe sans cesse dans ce vagabondage est le thème du désenclavement. Autrement dit l’accès majeur à des modèles mentaux et à des pratiques antinomiques de l’organisation de la césure entre « nous » et « les autres ». Mais, pour s’y adonner, il faut renoncer à bien des présomptions dominatrices. Or, l’argument par lequel on entend toujours justifier l’installation dans l’ordre ségrégatif est la sauvegarde de « notre identité »… La vision désaliéniste s’est bien constituée sur une découverte : que l’homme de la folie parlant sur la folie en dit ordinairement plus sur lui-même que sur l'« objet » en question. D’où les effets de censure, du paléo au néo-aliénisme, devant l’insolence impudique de mise en question du sens du vocabulaire : « identité ». Ça devient d’autant plus explosif lorsqu’il en est parlé quand, chez nous et maintenant, la triade identité/insécurité/rejet de l’autre prend dans la vie civique une puissance qui s’image avec les exaltations de la violence anti-autre au champ de la mort, dans les jeux obscurs de ces images, au cimetière de Carpentras ou ailleurs.

« Identité », avez-vous dit ? Et le « battement du cœur pour le bien-être de l’humanité… » ?

— À propos de 1982… et au-delà —

De l'« identité » du « personnage »…

Il serait, paraît-il, le plus grand expert en ce monde sur le champ de la contradiction ; la suprême qualité de sa formation serait d’être parvenu à mieux savoir que quiconque ce qu’il en est et ce qu’il en advient quant aux aventures de JE est un AUTRE ; et qu’il en fasse son « état », avec les secours de la science et de l’art.

Il advient que « votre serviteur » qui a laissé, dans l’histoire de « notre » discipline, l’image de celui qui discourt sur « le personnage », soit appelé par Dominique Barbier à discourir, à Privas en Vivarais, sur la « guérison » de soi-même et des autres.

Personnifiant bien plus que toute autre image celle du sujet ordinairement censuré, il reçoit cet appel dans une période où il doit traverser un territoire peuplé, en fonction de changements politiques, de gens en proie à un tumulte de contradictions, dans le débat du désir et de la peur du « changement ». Rien de ce qui s’est passé en France au champ de la psychiatrie (par exemple au domaine des censures) n’est très original par rapport à ce qui agite « le reste » du monde ; simplement, comme à l’habitude, c’est plus incisif, caricatural, ou révélateur.

Pour contribuer à animer tout changement dans la voie du désenclavement ou de la désaliénation, il a publié au Scarabée/ C.E.M.E.A. en 81 : Psychiatrie populaire. Par qui ? Pour quoi ?. Sur la quatrième de couverture ou « prière d’insérer », concoctée avec Roger Gentis, devait être écrit : « Il est faux que les solutions ne puissent venir que d’en-haut » ; le « que » a sauté dans le texte Imprimé. D’où nouveau numéro de « psychanalyse amusante » sur tant de « que », comme de « in », dont les aventures émaillent les publications de « mes » textes, plus encore, me semble-t-il, que ceux des autres.

En ce 81, cet « original », « poète », « philosophe », « futuriste », « Illuminé », etc., n’a pas été considéré par le sérail « marxiste » auto-proclamé décideur de la bonne voie, comme inspirateur possible d’une politique de la santé mentale (alors que Jack Ralite, voué à la mission impossible de faire le Ministre de la santé de 81, sera, quant à lui, soucieux des avis du fondateur du premier conseil consultatif dans le ministère de la Libération, celui « de la santé mentale », qui fut de bien autre trempe que les officialités d’aujourd’hui).

« Rattrapé » en février 82, du fait personnel de Jean Demay, pour travailler dans la commission qui laissera le document historique au destin très enlisé (que V.S.T./C.E.M.E.A. décidera de publier, contre le courant, en mai 83), il sera vite – après, notamment, des propos inconvenants sur la méthode pour changer la loi, aussi dérangeants pour l'« identité » néo-aliéniste, côté mainteneurs « internes » de l'« outil de travail » comme côté décideurs « externes » – renvoyé à son identité de funambule.

C’est dans ce contexte que se place en été 82 le discours de Privas, sur le sens et le destin des « rêves », comme les interventions suivantes sur la problématique du « changement ».

— De surcroît —

Au moment de rassembler, en 1990, cette séquence de discours de 47, 59, 65, 82, sur « le personnage », il m’a paru opportun d’y joindre en surplomb une méditation sur le « quichottisme » qui s’y situe dans un éloquent concours de circonstances. Quinze jours avant l’assemblée de Privas, Hubert Mignot nous passait la main. Sa participation au travail de changement avait été intense, avec, dans le dernier texte posté, le discours le plus ferme et le plus clair sur la législation qui devrait succéder à la loi d’exception ou d’exclusion. Sur notre dernier chantier commun, il m’avait remis un croquis où il se représentait en Sancho et moi en Quichotte. La dernière fois où nous avions partagé le pain et le sel, il épiloguait sur le « gâchis » qui le frappait quand « les meilleurs » de ceux avec qui il avait travaillé étaient communistes, et qu’on voyait ce qu’il était fait de ces richesses au niveau des réalités politiques « de sommet », avec la pesanteur des tendances « monolithiques ». Pour parler de lui, je titrai : « La première personne du pluriel », et terminai sur « la démultiplication infinie de la capacité des hommes quant à faire ensemble ce qu’ils désirent et peuvent faire ensemble, autrement dit, un épanouissement “utopique” — ? — du NOUS ».

Quand, deux ans avant, c’était Georges Daumezon qui nous passait la main, et que Georges Lanteri-Laura nous demandait des textes d’hommage, celui qui me parut le plus apte à dire notre fraternité en quichottisme fut ce : Un état de carence… qui ne se situait pas dans la suite de mes méditations sur « le personnage » pour mes congénères, mais qui était un texte absolument « profane ». C’était une contribution au dossier de Raoul Sangla qui concevait, à Nanterre, un projet de spectacle très populaire sur Quichotte et le quichottisme. Si j’ai choisi un texte « profane », c’est bien pour signifier combien je devais à cet autre d’autres lumières qu’à l’intérieur de notre discipline, car il savait parler du monde en montrant bien qu’il n’était pas « que » psychiatre. Nous avions bien ri quand je lui avais raconté ma paraphrase « anti-psychiatrique » de la devise sur la médecine lue par Arturo Hemandez sur les murs de la faculté de Monterrey : « Celui qui ne connaît que la psychiatrie ne connaît même pas la psychiatrie ».

Vagabondages : comme Unanumo avait été notre meilleur introducteur à une lecture non-illettrée du Quichotte, j’ai voulu célébrer en exergue un très grand méconnu : Jean Cassou, celui de nos compatriotes qui nous avait le plus et le mieux aidé à savoir de quoi ça parle et comment nous pouvons parler, quant au plus grand des héros méconnus.

J’avais rencontré ce révélateur de beau et de bien dans son ardeur à défendre L’Espagne au cœur ; puis aidé à le publier sous l’occupation, sous le nom de Jean Noir, avec ces trésors de la poésie française que sont : 33 sonnets composés au secret, avec La plaie que depuis le temps des cerises…, ou la bouleversante traduction d’un poème d’Hoffmannsthal sur l’amour et le tremblement, trouvé traînant sur un morceau de journal allemand dans sa cellule d’isolé au secret.

Vagabondages ; à propos de la mort de Bruno Bettelheim, reprenant le regard sur Vienne à la charnière des siècles, j’ai retrouvé dans la chère Lettre de Lord Chandos, d’Hoffmannsthal, qui approvisionna le premier « Personnage » : « Car toute créature est une clef des autres ».

Vagabondages : ma première affection pour Jean Cassou date de 1931, en trouvant sur les quais les Mémoires de l’Ogre, dont le souvenir s’inscrira dans le travail de 1977 sur les « Frontières » de la psychiatrie. Dans la méditation westemologique sur le thème lancinant de la « frontière » qui marque la limite d’où l’on a établi sa domination, et au-delà de laquelle on va l’amplifier, il fallait évoquer le discours mélancolique de Buffalo Bill vieilli et racorni, à la gloire de Sitting Bull : « Colonel, vous m’avez vaincu, et cependant j’étais plus brave, plus fort, plus loyal et plus généreux que vous. Il avait raison de parler ainsi, et vous ne pouvez savoir ni même imaginer ce qu’étaient les hommes de cette race… ».

Il n’y eut jamais de lutte contre l’oppression des « fous » qui ne soit moment de la défense de tous les dominés contre tous les dominateurs.

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Frontières : le discours sur « le personnage » suit son cours vagabond, dans la persévérante obstination à ne pas « faire école ». Si « école » il y a, c’est celle, très buissonnière, où l’on s’apprend, sous la seule condition d’accepter d’être très AUTRE, à mieux trouver soi-même, en cherchant hors des frontières de nos cénacles, comment mieux déjouer les pièges des tentations tutélaires ou dominatrices, tendus par la « fureur » ou la « terreur » de perdre son « identité ».

Ce cheminement ne peut que rester bien mal exploratoire s’il n’est pas aimé par les vertus de la mélancolie célébrées par Cassou parlant du Quichotte avec : « Ainsi parle le doute, ou, plus exactement, l’ironie » ; celles que Cervantes a incité à cultiver, quand on sait le lire, y compris avec les vertus des sagesses populaires, en contraste avec le sens de « quichottisme » fabriqué dans nos sociétés, sans innocence !

Quand on voit chez le psychiatre, comme-ailleurs-en-pire, à quel point le genre pas-marrant tient le haut du pavé, il faut, à cette école, s’interroger sur : de quel mode de rapport à l’AUTRE est-il pétri pour figurer celui qui ne répond pas aux questions que l’autre lui pose et avec qui on ne peut pas discuter ; celui qui, comme-les-autres-en-pire, n’entend l’ironie qu’au rayon de la malveillance ; et qui propose à un « monde extérieur » querelleur une image de querelleur-en-pire.

Dans et avec ce « monde extérieur » qu’il nomme si volontiers ainsi, le postant hors de lui-même, reconnaîtra-t-il comme sa responsabilité la plus fondamentale sa part première dans la lutte contre le gâchis instauré dans nos sociétés, marquées, selon Yves Bertherat, par « Les attributs de Croquemitaine et ceux de Caligula » ?

En bonne méthode, saura-t-il s’apprendre et aider les autres à apprendre que les aberrations où passe l’angoisse de ce monde dans son vécu de « la folie » ne sauraient être condamnées mais comprises dans le développement d’un art de la sympathie devenant populaire ; sa propre métamorphose le fera-t-elle incitateur de changer la façon commune de penser qui passe dans les réponses communes aux perturbations les plus angoissantes du rapport des uns aux autres ; le rêve de cette interminable guérison lui paraît-il si vertigineux parce qu’il sait-sans-savoir, au fond, ne pouvoir l'« achever », puisqu’il est inachevable ou sans-fin ou immortel ?

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« Changer la façon commune de penser », était donné par Denis Diderot comme l’objectif de l’Encyclopédie, en ce « Siècle des Lumières », dont on parle tout en donnant à « encyclopédique » un sens fabriqué par l’obscurantisme régnant.

Tout esprit intoxiqué par le fantasme d’un corps de pensée « achevé » se complaît à juger si le bilan de la révolution copernicienne, ou galiléenne, ou des « Lumières » et de la Révolution de 1789/94, ou (suivez mon regard)… est globalement positif ou négatif, tout en se moquant de qui pose de façon grossièrement abrupte la question en question, dans le modèle qui le travaille lui-même, tout comme, dit le-bon-peuple, l’infirmerie se moque de l’hôpital.

Qui n’a pas pour objectif de « juger » soi-même et les autres dans l’inventaire de ses « erreurs », qui pense que le mieux est de se tromper moins souvent et moins longtemps que les décideurs, s’est rendu plus doué pour saisir la grande nouveauté des perspectives d’après 1989. Ceux qui nous succéderont, et qui seront les plus inventifs parce que les moins « suiveurs », les moins fascinés par les appas des doctrines achevées, les plus acharnés à chercher les voies de l’avenir sur les chemins de l’esprit vagabond, n’auront qu’à chercher sur nos traces les germes d’inventions que comportent nos actes d’insoumission. Il le faut, puisqu’ils sont appelés à vivre et travailler dans l’éclatement des plus grandioses contradictions ; donc dans un moment de l’histoire où il est le plus vain de chercher quelle donne « établie » est voie de l’avenir.

Ces « autres », appelés à une nouvelle croisade, pour restaurer, parmi les droits de l’homme et du citoyen, ceux de l’esprit vagabond, entrent dans un des grands moments historiques de l’INVENTION ; peut-être, pour parler comme un autre qui est aujourd’hui au premier plan de ceux dont les « acheveurs » en tous genres proclament la « mort », comme celle « de l’histoire », ou de la « modernité », un temps où sont en germe d’autres inventions entièrement nouvelles sur « la fin de la querelle entre l’individu et l’espèce », ou, comme un autre qui n’a pas été non plus bien jugé, d’autres visions sur « JE est un AUTRE ».


* Inédit.