L’inouï et l’inaudible

Une conversation débridée sur l’avance et le retard, l’avant-garde et le piétinement*

« La maison s’ornait de quatre bévues avec une devinette pour l’entrée. En face, perchés sur une fine à la portée, quatre mannequins de mauvais goût, bien cravatés, de leur ombre noire et blanche garnissaient la rue. La clé servait de girouette. Jusqu’au jour où tout cassa. L’enfant poliment dit “Merci mais je passe mes jours à rebours ; je n’ai que faire de vos conseils ". »

Paul Eluard

A. (Quelque autre).— Je ne te comprends pas.

B. (Moi).— Je ne te le fais pas dire. Ouvre donc ton comprenoir.

A.— Je veux bien ; mais tout comprenoir est un instrument bien sensible, et ne risques-tu pas de le bloquer si tu le défies sans mesure ?

B.— Tu dis « risque », et tu sais bien que je suis travaillé par ce risque ; mais as-tu vu quelqu’un qui fasse avancer quoi que ce soit en piétinant dans la peur du risque ?

A.— J’en ai vu un qui personnifia pour ses copains la peur du risque. C’était au maquis, nous l’avions nommé Sériskan. Devant toute idée d’opération comportant effectivement quelque risque, il ramenait toujours son « c’est risquant ». Mais quand les choses évoluèrent au point qu’il n’était plus de saison de se demander s’il fallait y aller ou pas, il fallut se méfier de lui, car il avait toujours tendance à entraîner lui-même et les autres dans des risques insensés. Il a fini par comprendre lui-même que qui ne s’apprend pas à bien évaluer les risques, par expérience, n’est pas le mieux armé pour faire face aux risques de la vie.

B.— Et tu as dû en voir aussi bien d’autres que le goût inconsidéré du risque a poussé aux plus aberrantes extrémités !

A.— Un peu trop, bien sûr. Il ne semble donc pas que la question soit celle de la force des penchants à fuir les risques ou à les affronter, mais la culture d’un art, celui de maîtriser les problèmes que nous posent les dangers de la vie. Autrement dit, pas tellement d’en avoir ou pas mais plutôt la manière de s’en servir.

B.— Laquelle ne nous est pas donnée d’avance, et ne s’acquiert que dans les risques du tâtonnement, et l’accumulation des expériences.

Gaston Bachelard.— Pas d’hésitation : le risque de la raison doit être total. Si l’expérience réussit, je sais qu’elle changera de fond en comble mon esprit. Que ferais-je, en effet, d’une expérience de plus qui viendrait confirmer ce que je sais et, par conséquent, ce que je suis. Toute découverte réelle détermine une méthode nouvelle, elle doit ruiner une méthode préalable. Autrement dit, dans le règne de la pensée, l’imprudence est une méthode.

B.— Chacun peut savoir, s’il veut, que la formulation de cette insolence a poussé fort loin le risque d’être mal entendu !

A.— Nous parlions du risque de blocage du comprenoir, autrement dit, de l’angoisse, de la crainte d’insécurité, de la peur du vide ou du vertige qu’engendrent fatalement une incitation trop vigoureuse à voir les choses autrement, et l’exercice subversif d’en parler autrement.

Raymond Queneau.— C’est cela notre vie à nous harengs. Et celui qui se trouve au milieu du banc ? Des millions de congénères l’entourent et voilà qu’un jour, mais il ne connaît ni jour ni nuit, le vertige le prend, le hareng central. Oui, le vertige. Quel serait alors son destin ? Oh, c’est vraiment trop lugubre ! Papa ! Maman ! C’est vraiment trop atroce la vie de poisson en banc.

B.— Devant l’idée de vertige, me vient souvent l’image familière de celui qui tourne le dos à l’abîme pour pouvoir clamer : « Je n’ai pas le vertige ».

A.— Te voilà encore dans tes exercices favoris, cherchant midi à quatorze heures. Tu ne crains pas de nous fatiguer ?

B.— Pourquoi ? Parce que si ta montre dit qu’il est midi, tu crois qu’il est vraiment midi ? Regarde plutôt le soleil.

A.— Bien sûr, mais ça n’empêche pas que tu nous fatigues, car le soleil, pas plus que la mort, ne peut se regarder en face.

B.— Mais ça n’empêche pas, Nicolas, que si tu aimais un peu plus te fatiguer, comme on aime la fatigue d’une longue marche ardue…

A— ?

B.— Eh bien, tu te porterais mieux et tu risquerais moins de fatiguer les autres en te plaignant de tes courbatures physiques et mentales.

Franz Kafka.— Au fait, quelle heure est-il ?

A.— Il me semble qu’il est bien l’heure de se demander pourquoi et comment tant de signes nous apparaissent comme signes d’essoufflement, quand on voit combien il est difficile d’éviter le risque majeur : celui de traîner en retard par rapport au cours de l’histoire.

B.— Ça doit être le manque d’entraînement.

A.— C’est bien préoccupant quand tout le monde, à propos de vertige, ne cesse d’évoquer l’accélération vertigineuse de ce cours de l’histoire.

B.— Avec ce mélange d’admiration béate pour la puissance de l’homme et d’épouvante sacrée qui est le modèle le plus accompli de ce tissu de contradictions dont l’homme a tant peur de reconnaître qu’il est fabriqué.

A.— Désir et peur du changement, piétinements dans la glu des « tendances retardataires », hantise que tu ne cesses de manifester et qui est sans doute, dans toutes incitations, ce qui éveille en nous les échos les plus vibrants.

Guillaume Apollinaire.— Mais il y a si longtemps qu’on fait croire aux gens qu’ils n’ont aucun avenir, qu’ils sont ignorants à jamais, et idiots de naissance.

B.— Et qu’on réussit tant à le leur faire croire.

Karl Marx.— Car la tradition des générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants.

A.— Les hommes seraient donc ainsi fabriqués qu’ils seraient impuissants à se mettre à jour, à créer d’autres formes mentales que celles auxquelles ils ont été conditionnés ?

B.— Impuissants, certes non ; ils l’ont abondamment montré, dans maintes circonstances.

A.— Circonstances qu’ils n’avaient pas peu contribué à infléchir.

Karl Marx.— Car ils savent bien qu’ils ne peuvent cesser d’être les Anciens que si les circonstances changent et c’est pourquoi ils sont résolus à changer ces circonstances à la première occasion. Dans l’activité révolutionnaire, le changement de soi-même coïncide avec le changement de circonstances.

A.— Changement de soi-même ! Il faut toujours que nous y revenions.

B.— Et revenions sans cesse. Revenons donc à nos chers moutons. À propos de moutons : je me souviens, il y a beau temps, d’une halte au bord de l’un des dix-huit lacs qui s’étagent au fond du Cirque des Pessons, en Andorre. Dans une alvéole de la cabane du berger, il y avait un Platon, dans une autre une poire à lavement. Quand cet homme superbe apparut, avec sa barbe noire et son long bâton, et qu’il vint partager notre festin d’exploitation des ressources locales, grenouilles et framboises, projetant à son tour sur ses dents le jet de la gourde, nous mesurâmes mieux la distance entre les bergeries de Marie-Antoinette, « Il pleut, il pleut, bergère… » et le métier de berger de transhumance auquel cet ancien métallo de Pamiers s’était converti, après la convalescence de sa tuberculose. À cette hauteur et cette distance…

A.— Distance, distance, c’est souvent vite dit.

B.— O combien ! Dans leur pensée et leur langage, « distanciation » veut dire et dit : position statique, assise, en spectateur, installé à l’abri des tumultes du monde. Mais si l’acte de distanciation était un trajet, un parcours, une trajectoire, aller-retour par exemple, menant du cœur de la scène, du débat ou du drame, à des distances variables, et revenant à ce cœur de nos soucis… ou une exploration circulaire, faisant le tour de la question, vue des points de vue les plus divers…

A.— Et voilà pourquoi tu évoques si volontiers l’image du faucon pèlerin, qui tourne et fait des acrobaties en planant si haut, jusqu’à tomber comme une pierre sur objet volant de sa recherche, ou celle du faucon crécerelle, qui fait le Saint-Esprit, battant des ailes en point fixe, avant d’aller chercher le sien dans une infime touffe d’herbe ; ou bien tu nous parles toujours de ce que tu as vu d’au-delà de Sirius, au point qu’il t’a fallu inventer Alpha du Tricorne pour nous inciter à voir les choses toujours de plus loin ou de plus haut.

B.— Afin, à propos de nos moutons, de mieux saisir ce que signifient ce Platon, cette poire à lavements, ces lacs, ces grenouilles, ces framboises, la tuberculose des hommes et la maladie du mouton.

René Crevel.— Et ron, et ron, petit patapon, et s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche.

B.— Eh oui, c’était bien la même chanson. Du point de vue des bergeries de Trianon, on n’est pas très bien placé pour bien comprendre les peines des hommes, même s’il s’agit des maladies de leurs moutons.

A.— Nos moutons, dont le compte inépuisable n’est pas fait pour nous plonger dans le sommeil, c’est bien les difficultés que nous rencontrons, quant à nous faire entendre. Moutons malades, à coup sûr, mais incurables ?

B.— Images pastorales ou autres, reste à savoir, en effet, si la cécité qui empêche d’en percevoir le sens est inamendable. Plusieurs m’ont dit : « Tu leur envoies des images et ils n’ont que la radio ; il faudra bien qu’ils acquièrent la télévision ». Et le fait est que, peu à peu, ils l’acquièrent. Un de mes plus familiers producteurs de critiques et d’idées, Georges Daumezon, me disait, en toute complicité : « Tu viens encore de prononcer un discours inouï ». Bien plus tard, deux de ceux qui ont assez fidèlement travaillé avec moi pour bien me comprendre, Philippe Bousquet et Jean-François Reverzy, écrivaient, à propos des avatars de la résonance de mes paroles : « Cette résonance atteste que l’inouï n’est certes pas de l’inaudible ou de l’inintelligible… À charge de subvertir le sens commun et les clartés trop bien définies d’un ordre social qui étouffe le meilleur des puissances de l’homme ». Peu de paroles m’ont paru plus distanciées par rapport aux codes de l’éloge conventionnel.

A.— Cette position de celui qui ne peut être entendu que par auditeur acceptant le changement de soi-même ne te laisse pas en position inexpérimentée.

B.— Parlons-en ! Il s’agit bien d’une accumulation d’expériences vécues et réfléchies dans tout le cours de ma formation ou de ma culture. Presque totalement inouïe était la parole surréaliste lorsqu’avec mes frères Jean Marcenac, les Massat, les Matarasso et quelques autres, elle alimenta nos passions communes. Presque aussi incompréhensible et rebutante la peinture de même trempe. Quant au jazz, musique de sauvage à faire fuir la foule de nos contemporains. Et l’idée n’était pas encore tellement avancée de trouver dans le cinéma, cette distraction pour béotiens, un champ de création d’une fécondité infinie… Tout cela n’est pas vieux d’un siècle, à peine plus d’un demi.

A.— Dont acte. Il est vrai que l’histoire n’a pas tardé à vous donner raison et à cesser de vous considérer comme ennemis du genre humain et de la saine culture.

Guillaume Apollinaire.— Nous ne sommes pas vos ennemis. Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir. Il y a là des feux nouveaux, des couleurs jamais vues, mille fantasmes impondérables auxquels il faut donner de la réalité. Nous voulons explorer la bonté, contrée énorme où tout se tait. O Soleil, c’est le temps de la Raison ardente.

A.— Tout ce dont nous parlons porte un nom ; cela s’appelle l’avant-garde ; et, que je sache, cette passion de la recherche d’avant-garde ne s’est pas limitée au champ de la « culture », au sens restrictif du terme.

B.— Tu parles d’or ; si la passion de la découverte, quant au développement des possibilités de communication entre les hommes, se bornait au domaine du produit culturel fini ! et si ceux qui militent pour inciter l’homme au changement de soi-même ne s’employaient à déchaîner partout les vertus de la discussion et de l’action communes !

A.— Terrain où la position d’avant-garde est singulièrement plus difficile à assumer qu’au domaine du produit culturel fini !

Vladimir Ilitch Lénine.— La question est de s’efforcer de se situer toujours un pas en avant et non deux.

B.— Et si le malheur est que la phobie des risques n’épargne pas ceux qui tentent de situer ce pas en avant, au point de les laisser dévorer par les passions rabotisantes ou robotisantes et de poster sur le flanc de la colonne alignée le préposé à la ligne juste qui clame : « Je ne veux voir qu’une oreille ! » puis « À gauche, gauche ! » et « je ne veux voir qu’un nez ! ».

A.— Puis : « À mon commandement, chacun s’ébranlera à son tour ».

Alfred Jarry.— Désobéissons avec ensemble… Non ! Pas ensemble : une, deux, trois ! Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. Voilà toute la différence.

B.— Le caporal des hommes libres t’infligera le blâme si tu n’as pas, de la dimension de ce pas, la même évaluation que lui. Ce qui lui sera le plus intolérable, ce sera de ressentir que l’autre…

A.— Permettez, l’autre, c’est moi, et ce que je perçois, percevant bien que ça irrite bien des caporaux, c’est que la position d’avant-garde est heureusement fort diverse. Tel, qui s’exprime dans la plus racornie des langues de bois, ne risque pas d’emporter la conviction des plus ardents, parmi ceux qui aspirent à changer ce monde et cette vie. Tel autre, situé en pointe sur la position vécue par le précédent comme « deux pas et demi en avant », n’est souvent, en fait, qu’un demi-pas en avant ou tout à côté de compagnons ardents prêts à se joindre à lui, et le tout à l’avenant. Pour moi, il est clair que l’effet monolithique sur lequel nous aiguisons nos sarcasmes ne peut, par définition, être perçu globalement comme position d’avant-garde entraînante. Je ne vois l’afflux de forces nouvelles qu’entraîné par l’exemple de discours aussi différents que possible, aux distances les plus variables, par rapport à la position de départ de l’interlocuteur.

B.— Tu dis « variable », tu dis « position de départ », ce vocabulaire me convient. Dans un mouvement d’avant-garde résultant de la convergence et de la solidarité d’être clairement perçus comme singuliers, avançant à pas de longueurs très diverses, variables selon les circonstances, l’avant-garde de cette avant-garde serait donc fournie par ceux qui, renvoyeurs impénitents des échos les plus divers, répondant, des distances les plus diverses, à la diversité des interlocuteurs, provoqueraient au mieux chacun à fertiliser son propre système mental. Autrement dit, ceux qui joueraient à fond sur la capacité de l’autre, quant à faire lui-même ses pas en avant.

A.— Tu parles là en pédagogue d’avant-garde.

B.— Cochon qui s’en dédit. La réflexion sur l’enseignement de l’histoire vient enfin à l’ordre du jour.

André Wurmser.— Supposons que l’on pose, aux lecteurs de tous âges de tel « Quotidien », cette question : « La Commune de Paris est-elle née d’un coup de force anti-parlementaire – d’élections municipales et pluralistes ? – d’une intervention soviétique ? » ou celle-ci : « Quel événement a-t-il coûté à lui tout seul plus de morts que les deux autres : la prise de la Bastille ? – la révolution de 1830 ? – La semaine sanglante de mal 71 ? », ou encore : « La guerre de 1914 a-t-elle pour responsable : la France ? – l’URSS ? – l’Allemagne ? – la rivalité des impérialismes ? », etc. Une quantité non négligeable de questionnés répondraient de travers, mais beaucoup, indignés, refuseraient de répondre, ils qualifieraient ces questions de « marxistes ».

A.— Hélas oui, mais comment contre-attaquer ?

B.— Le stimulateur le plus efficace de la culture humaine serait bien celui qui a su engendrer la passion de trouver soi-même les réponses, ayant cultivé le goût de s’en donner les moyens, plutôt que celui qui a donné d’avance réponse à tout et fourni la méthode achevée pour répondre à toute future question.

A.— Je suis ton regard. Ton enfant des Buttes-Chaumont a rendu grâces à son école de lui avoir ouvert les portes, l’incitant à savoir qui étaient Manin, Botzaris ou Bolivar, et aussi à remettre en question bien des données acquises, dans l’école ou le dictionnaire.

B.— Dans ce tout autre travail pour la stimulation des moyens humains que fut ma vie professionnelle, me revient un écho de ton propos sur les portes : « Vous avez une clé pour la première serrure et vous montrez comme nous avons beaucoup de pièces à voir à l’intérieur de nous ».

A – Toujours la question de l’ouverture du comprenoir !

B.— Et du cassement de tête dont il faut cultiver le goût.

A – Goût sportif, goût de la difficulté et du risque.

B.— Goût poétique aussi.

Denis Diderot.— Si l’on prend ce terme de poétique dans son acceptation la plus générale, pour un système de règles données, selon lesquelles, en quelque genre que ce soit, on prétend qu’il faut travailler pour réussir, un ouvrage qui demande partout plus de hardiesse dans l’esprit qu’on n’en a communément dans les siècles pusillanimes du goût. Il faut tout examiner, tout remuer sans exception ni ménagement, il faut fouler au pied toutes ces vieilles puérilités, renverser les barrières que la science n’aurait point posées, rendre aux sciences et aux arts une liberté qui leur est si précieuse.

A.— Quel travail ! Et quelle patience faut-il mettre en œuvre ! Surtout quand la science à cultiver est la science de l’homme et l’art celui d’aider les hommes à s’entendre entre eux ! Quand on pense aux idées reçues dans ce siècle pusillanime sur ce que sont « la science » et « les règles » ! Vraiment, quel travail, et quelle patience !

Franz Kafka.— Toutes les fautes humaines sont impatience, une rupture prématurée du méthodique, la pose apparente d’une clôture autour de la chose apparente.

A.— L’évaluation de l’avance et du retard, de la dimension du pas en avant, de la stratégie de renversement de ces barrières ou clôtures, dans la pratique thérapeutique, pédagogique, et quoi encore, au culturel et politique à la fin des fins, c’est bien aussi un art poétique.

B.— O combien ! À condition de refuser radicalement l’enfermement de cet art dans les barrières qui le limitent, dans l’idée de « poésie-moyen-d’expression » à partir de laquelle Tristan Tzara montrait le développement d’une dimension conquérante, celle de « poésie-activité-de-l’esprit ».

Tristan Tzara.— A un meeting politique, en province, il me fut donné de voir un exemple frappant. Un paysan sur l’estrade, dont la difficulté de s’exprimer en public était aussi grande que la conviction qui l’animait, pour reprendre l’idée d’un orateur précédent selon laquelle il ne suffisait pas d’envoyer au parlement des députés, mais qu’il fallait encore les diriger, les pousser, en partant de la base, pour appuyer cette idée qui lui semblait essentielle, fut amené, d’une manière explosive, mimétique et par gestes expressifs, à mêler toute une série de métaphores et de locutions fragmentaires sans qu’aucun lien logique ou syntaxique ait été capable de les rendre raisonnablement intelligibles. Néanmoins, l’idée que cette explosion de l’expression avait à formuler fut immédiatement comprise par tout le monde, applaudie, même. Écrite, elle ne signifierait rien. Il me semblait assister au processus primitif de formation de la métaphore et, pour le besoin pratique de l’expression, à l’invention de l’image poétique.

A.— J’entends, j’entends ; la réussite du travail auquel nous nous incitons mutuellement, pour aider chaque être à mieux avoir raison de ce qui le sépare de son semblable, passerait par l’épanouissement d’une faculté poétique : préférer le travail à faire au travail tout fait, cultiver le goût de l’activité de l’esprit se-faisant plutôt que celui des formulations bien articulées et bien assises et des certitudes achevées.

B.— Ou le goût de renverser les barrières ou clôtures des fausses clartés, et de malmener pas mal d’idées reçues sur les fameuses « idées claires et distinctes ».

A.— Tu vas encore t’attirer les foudres de la grande cohorte des soi-disant « cartésiens ».

Henri Lefebure.— Faut-il répéter que ce cartésianisme poussiéreux n’a rien de commun avec l’homme qui naquit voici bientôt 400 ans, et qui fut à la fois prudent et brave ? Et que le Discours, ce glaive rouillé, doit être lu en lui restituant sa tranchante et toujours neuve clarté. L’ironie de l’histoire veut que ce représentant idéologique de la bourgeoisie (ascendante !) n’ait rien eu de commun avec ces bourgeois décadents qui l’ont adopté, traîné dans leurs somnolences et leurs prédications ; et qui ont fait de son œuvre non seulement un poncif et un recueil de clichés, mais un mythe : le mythe de la clarté toute faite, de la Raison avare et triste, de l’individu replié sur ses cogitations et se prenant pour un monde !

B.— Ce philosophe qui se vantait à ses proches de s’avancer masqué et de se contraindre parfois à écrire de telle sorte que les imbéciles n’y voient que du feu ne nous a pas si mal aidés à mieux démasquer la puissance oppressive des fausses clartés. Et iI n’est pas le seul.

Denis Diderot – Quant à mol, je me suis sauvé par le ton ironique le plus délié que j’ai pu trouver, les généralités, le laconisme et l’obscurité.

B.— Et voyez comme c’est simple : je me souviens de très anciens contrôles, au temps des préoccupations les plus vives sur les « discours inouïs ». J’ai constaté que ceux dont me revenaient les échos les plus à côté, les plus dénaturés, étalent toujours ceux où je m’exprimais dans les termes les plus ordinaires, le langage le plus courant, dans la syntaxe la plus légère, en somme, ceux qui répondaient le mieux aux critères les plus traditionnels de la « clarté ». Il était clair que les dérives, dans les comprenoirs, étaient imputables au contenu dérangeant de ce que je disais et à la logique dérangeante de la démonstration.

A.— Alors, lorsque tu te complais à tes jeux de bâtons rompus, de propos vagabonds, de juxtapositions sans souci, ou cultivant le souci, je n’en sais rien, des effets de rupture…

B.— Écho fidèle, en cela, de ce que j’entends dans les plus banales conversations, dans les vrais dialogues du quotidien, qui fonctionnent aux antipodes du débat académique…

Tristan Tzara.— Montrant que sous chaque pierre il y a un nid de mots et que c’est de leur tournoiement rapide qu’est faite la substance du monde.

B.— Lorsque ce tournoiement engendre le vertige, alors tout pousse à piétiner dans la glu, en retard sur la marche du monde.

A.— Toujours le fameux « retard » !

B.— L’oncle Antoine, à son habitude, prenait le frais au long des longues soirées du bel été, sur le trottoir, assis sur son banc dans l’Avenue qui monte à la gare. Un soir, un quidam essoufflé, traînant une lourde valise, lui demande : « Pardon Monsieur, le train de Paris… ?

— Mon pauvre Monsieur, il vient de passer là-haut sur le pont, vous êtes en retard.

— Et le prochain ?

— Il n’y en a plus avant demain matin.

— Vraiment pas avant ?

— À vent ? Oh non, Monsieur, chez nous, ils sont tous à vapeur. »

A.— À celui qui prend l’habitude d’être en retard d’un train, d’une guerre ou d’une révolution, tu donnes souvent des réponses dans l’ordre de cette poétique-là.

B.— Et le travail qui permet, avec des fortunes diverses, d’y réussir plus ou moins, doit beaucoup à l’oncle Antoine.

A.— Mon oncle à moi, fervent adepte des histoires de combles qui égayaient les petits illustrés du temps, aimait évoquer le comble de la lâcheté : reculer devant une pendule qui avance.

B.— Quand cette pendule avance en titubant, comme un monstre agitant en tous sens ses grands bras armés, fauchant des monceaux d’innocents, quand, à l’heure où nous sommes, ce sont les innocents qui s’entretuent partout à travers le monde…

A.— Ça y est ; tu vas encore nous parler des guerres de religion.

B.— Pas prêt d’en démordre, en effet. Mais là, l’abîme ou le vertigineux, c’est de regarder l’écart entre la monumentale absurdité qui dévaste partout, à cette heure, le monde réel, et pourtant, l’intelligibilité du langage qui peut dévoiler de quel monument d’absurdité il s’agit.

A – Plût au Ciel, au Ciel de l’un, au Ciel de l’autre, que la clarté de cette parole puisse suffire, comme vertu désarmante !

B.— Peut-être, puisque, s’il est une apparence trompeuse, c’est bien que tous ces gens acharnés à s’entretuer sous le masque de guerres de factions, de tribus, de clans, de sectes ou de cultes seraient complètement idiots, et puisque au fond, ce qui leur bouche le comprenoir et les empêche de fraterniser serait d’une autre nature que l’idiotie, peut-être, alors, vaut-il la peine de prendre distance et s’en déprendre, en revenant au plus près de chez nous et en y cherchant…

Jacques Lacan.— Ce qui peut se passer, dans l’ordre de la vérité, quand l’incompris devient compréhensible.

B.— Essayons donc, par exemple, de nous demander pourquoi je serai, fatalement, incompréhensible aujourd’hui, si je dévoile le fond de ma pensée, devant le phénomène de la guerre scolaire.

A.— Guerre ! C’est vite dit.

B.— Pas assez vite. Tu ne saurais restreindre le sens de « guerre » aux grandes séances d’extermination sur les champs de bataille. Il y a plus profond.

A.— Tu veux que nous regardions ce qui se passe entre les partisans de l’enseignement public et ceux de l’enseignement privé ? Lucien Sève.— Privé de quoi ?

A.— Disons libre.

B.— Sans oublier que la « liberté » a si bon dos que les propriétaires d’esclaves revendiquèrent la liberté d’avoir des esclaves.

A.— De quelle liberté s’agit-il donc ?

B.— Certes pas de la liberté de contraindre l’enfant à l’esclavage, en un sens brutal. Mais il me revient en mémoire le spectacle de ce grand enfant parlant au peuple de France de cette liberté : la T.V. l’a choisi pour sa prestance, ou son aisance, à dire les motifs qui peuvent porter les jeunes aux options conservatrices. Il met au premier plan son attachement à la « liberté de l’enseignement ». L’oreille la plus attentive ne peut entendre aucun écho de sa propre liberté, à l’âge qu’il avait lorsque papa-maman ont choisi la matrice dans laquelle il devait être moulé. Mais elle peut entendre qu’il est déjà conditionné à conditionner sa future progéniture dans la matrice qu’il veut être libre de choisir pour elle.

A.— Ce dont papa-maman seraient privés, ce serait donc la capacité de tolérer que le rejeton subisse des influences hétérogènes ou contradictoires, par rapport à l’idée de la vie conforme à leur désir, ou qu’il risque de rencontrer des « modèles identificatoires » dangereux.

B.— Et comme ils ont été conditionnés à ne pouvoir élever l’idée de « modèle identificatoire » au-dessus du niveau de la « copie conforme », ça piétinera dans la peur d’affronter…

Charles Baudelaire.— Cet amalgame indéfinissable que nous nommons notre individualité.

Lucien Leuwen.— Oui, mon père est comme tous les pères, ce que je n’avais pas pu voir jusqu’icii ; avec infiniment plus d’esprit et même de sentiment qu’un autre, il n’en veut pas moins me rendre heureux à sa façon et non à la mienne.

A.— Comment parviendrait-il à assimiler l’idée que son enfant enfantera une autre idée de la vie s’il ne commence d’abord par mieux comprendre comment se sont bloquées ses propres capacités de comprendre l’enfant ?

B.— Il n’est pourtant pas de bon explorateur de la mentalité enfantine qui ne puisse révéler à quel point il se prouve de bonne heure de quels tumultes de contradictions nous sommes les produits. À la fois la saisissante précocité des effets conformisants, à la fois les germes d’une autre, très originale, connaissance du monde que l’adulte perd vite les moyens de percevoir… et de cultiver.

A.— Tu me fais penser à une autre bonne histoire de « retard » : il n’y a pas si longtemps, quand, tout d’un coup, il ne fut bruit, en France, que d'« éducation sexuelle *, se mit à courir cette histoire édifiante : les parents décident gravement que le petit est maintenant en âge de comprendre et ils lui expliquent tout. L’enfant, poliment, remercie et rejoint ses petits copains, relatant l’événement. « Oh là là ! C’est incroyable ce que les parents sont en retard aujourd’hui ! ».

B.— Toute tendance retardataire est toujours signe d’un effet super-tutélaire. Le désir d’abus de puissance passe nécessairement dans le besoin de réduire l’autre à la copie conforme de ce que l’on est. Il comporte donc la méconnaissance de ce qu’il est, dans sa singularité, produit singulier de son travail de résolution de ses contradictions, intimes et extimes ; les positions contraignantes tendant à freiner les avancées dont ce travail est la promesse se réapprovisionnant ainsi, en cercle vicieux.

A.— Les formes actuelles de la guerre en question seraient donc signes éminents du fait que nous vivons dans la préhistoire de l’humanité.

B.— Et d’un piétinement dans un état de stagnation contraignante des mentalités qui, lorsqu’on y est sensible ne peut laisser considérer cette guerre en question que d’un point de vue ethnographique.

A.— Ethnographique ?

B.— Étant bien entendu qu’il ne s’agit plus de la position scientiste, d’où l’on décrit à distance, d’un point de vue étranger, les us et coutumes des peuplades lointaines, mais d’un travail qui entend se mettre dans la peau du groupe humain considéré, sans quoi l’élévation au niveau d’une position distanciée ne serait que le moyen de tout saisir de travers.

A.— En tout cas, si tu parles inspiré par ta vision ethnographique, tu sais bien que tu es encore au niveau du discours inouï.

B.— Ou combien de foulées en avant du seuil d’intelligibilité imposé aux « simples gens », aux fameux « lecteurs ou auditeurs moyens » !

Charles Baudelaire.— Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas me comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications.

B.— La question décisive est de savoir…

Sigmund Freud – Quand la conscience sociale s’éveillera…

B.— Et quand ceux qui ne veulent ou ne peuvent encore comprendre se libéreront de cette servitude, comprenant enfin l’amertume de Vauvenargues, disant que la servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer.

A.— Amour pour amour, ou contre, l’amour de l’enfant conduirait alors à travailler passionnément à son propre épanouissement, à la culture de son propre génie créateur, créateur de sa propre identité.

B.— Dans une société qui mettrait à sa disposition un si riche échantillonnage de modèles identificatoires, dans le champ pédagogique et ailleurs, que la vision ethnographique ou historique de cette question dérisoire, de cette guerre imbécile, serait infiniment partagée.

A.— C’est bien vrai que ton propos ne peut encore que demeurer inouï.

B.— Surtout que le moment de le développer dans mon activité quotidienne, au ras de terre, ne peut survenir qu’après une évolution profonde des mentalités, et lorsqu’il sera perceptible comme un pas en avant, et non trois ou quatre.

A.— Quant auront progressé suffisamment des prises de conscience tout de même déjà amorcées, sans quoi nous ferions mieux de nous taire.

B.— Quand le cerveau des vivants s’éveillera du cauchemar des traditions mortes, de l’idéologie soumettant tous rapports humains, dès la naissance de l’individu, à une loi de dépendance tyrannique, à toutes les aspirations monolithiques ou robotisantes, au dévergondage des rapports tutélaires, et tout d’abord de la parenté abusive, à la contrainte des schémas du type conforme, à une idée de l’« identification » prohibant les vertus des mécanismes de confrontation, d’opposition, et bloquant les potentiels constructifs qu’ils impliquent.

A.— Inouï, en effet.

B.— Et tant que tout ceci demeure inaudible, je m’efforcerai patiemment de situer la lutte contre les cléricalismes, anticlérical compris, un pas seulement en avant de ce qui peut être compris. Je ne manquerai pas, dans cet effort, de rappeler sans cesse quelles profondes solidarités ne cessent d’opérer, dans mes rapports avec les hommes d’aujourd’hui, entre mécréants et croyants de diverses obédiences, pour peu que nous anime la passion commune de la discussion et de l’action communes, dans la volonté de changer ce monde et cette vie.

A.— En comptant bien sur la pratique active de cette sympathie comme bon instrument de déblocage des comprenolrs bloqués, ou comme voie royale pour le passage de l’inouï à l’inaudible, de l’incompris au compréhensible, ou pour la réduction des distances qui, dans tel moment de l’histoire et dans telles circonstances, postent les gens à tant de foulées les uns des autres.

B.— Et paralysent leurs capacités de s’entendre.

Jésus-Christ.— J’aime ceux qui m’aiment, et celui qui me cherche me trouve.

Charles Baudelaire.— J’ai souvent pensé que si Jésus-Christ paraissait aujourd’hui sur le banc des accusés, il se trouverait quelque procureur qui démontrerait que son cas est aggravé par la récidive.

A.— Quant à toi, comme récidiviste, on ne fait pas mieux. Plus on te dit que ton discours est inintelligible, plus tu en rajoutes dans le genre inouï.

B.— Ce parti-pris n’est pas sans rapport avec les droits de l’homme ; le droit de chacun à son propre art poétique, bien sûr, mais aussi et surtout le droit de l’autre à une confiance sans limites, le droit au respect des potentialités contenues en lui, le droit d’être aidé dans l’éveil de ses capacités engourdies. Parmi tout ce qui, en ce monde, me sort par les yeux, par les oreilles, les trous de nez et autres orifices, il y a ce souverain mépris pour « les gens » présumés incapables de passer au-delà du type de culture ou d’inculture dans lequel ils ont été matricés. Qui ne comprend pas ou comprend de travers ce que je dis (et, plus que jamais, ici, je est un autre) est capable de se demander pourquoi, quelle que soit la responsabilité de l’émetteur, il y a quelque chose, du côté du récepteur, qui est son problème. Et ce problème n’est pas insoluble. Il est toujours plus capable qu’on ne le croit, et qu’il ne le croit lui-même, de comprendre pourquoi il me comprend mal, donc de prendre le chemin qui le conduit à mieux me comprendre.

Paul Eluard.— L’effort des poètes ne tendra bientôt plus qu’à libérer les images, à assouplir les formes esclaves de l’esprit limité des maîtres. Le temps viendra où l’intelligence humaine entière s’éveillera, disposant de sa langue naturelle qu’un petit nombre d’hommes auront au cours des siècles nourrie de leurs espoirs et conservé dans sa fleur. Tous les hommes retrouveront la pratique d’un langage spontané, facile, le don de création.

Louis Aragon.— Hommes de demain soufflez sur les charbons. À vous de dire ce que je vois.

A.— Je vois s’étaler là toute la dialectique de l’élitisme. À la fois tu ne cesses de pourfendre toute position élitiste, à la fois tu prouves par ta vie entière, et par tes références privilégiées, que tu t’es toujours situé dans les avancées les moins banales, les moins communes, de la culture humaine.

B.— L’élitisme que je ne cesse, en effet, de pourfendre, est aux antipodes de la position d’avant-garde qui est, en effet, l’objet de ma passion. L’un est fondé sur le mépris des capacités humaines communes, sur le besoin de se raconter et s’affirmer qu’on est d’une essence supérieure, l’autre est fondée sur un effort infini pour développer à l’infini les capacités de communication entre les hommes accomplis dans l’épanouissement de leurs singularités.

Lautréamont – La poésie doit être faite par tous, et non par un.

Paul Eluard.— Un jour tout homme verra ce que le poète a vu.

A.— Je sais que tu n’es pas si isolé dans la poursuite de cette grande utopie. Mais dans quel avenir cette félicité dont vous vous plaisez à clamer qu’elle n’est pas impossible ?

B.— Nous gagnerons d’autant plus en direction d’elle que nous saurons mieux ce que ça dit vraiment quand on la dit « utopique ». À propos, veux-tu entendre, par la bouche de l’auteur, les derniers mots du traité de l’Utopie ?

A.— ?

Thomas More.— Je le souhaite plus que je ne l’espère.

B.— Et, quant à moi, je ne prédis pas l’avenir, je le travaille.

C.— Je ne vous comprends pas.

A.— On ne te le fait pas dire, ouvre donc ton comprenoir. Tu le peux.


* Inédit.