À propos et par exemple*

Une chambre prend une place plus juste dans l’histoire de ce temps.

À l’entrée dans la cité de Carcassonne, par la Porte d’Aude, vers 1930, nous allions voir Joë Bousquet.

Là s’est amorcé le chemin qui devait me conduire à explorer la peinture surréaliste, sur les lieux mêmes de sa création, à partir des tableaux qui constellaient la chambre.

Le poète immobilisé depuis la blessure qui, en 1918, l’avait cloué, fut l’un des plus grands révélateurs de poésie que j’ai connus.

De lui est : « Je ne conçois l’homme supérieur que dominé par le souci unique d’effacer sa supériorité ».

Et l’histoire qui tourne, faisant qu’enfin on parle de lui, rappelle qu’il en fit plus, dans la résistance et pour la libération, qu’on n’aurait pu l’imaginer…………………………

Adrien et Marie-Louise Barron viennent de me rappeler que, de tous les copains du groupe de Toulouse, à si bon droit suspectés de « tendances surréalistes », il n’y en eut pas un qui ne se lança à corps perdu dans ces combats. Sur la touche ou au service de l’occupant, on ne peut trouver que des personnages qui tournèrent plus ou moins autour mais ne participèrent jamais à la fertilité de la bande dans sa fraternité.

Cette passion de la liberté et cette fraternelle fertilité étaient de même trempe. « Et merde pour les usages ».

Gaston Massat représenta au mieux cette quête aventureuse. Le plus proche, assurément, de Joë Bousquet, il fut le poète par excellence, le

 

producteur de langage, dans la jubilation déchaînée à tout bout de champ, le plus productif à travers les mille riens de la vie partagée.

« Mon immaculée anticonception… »

« Le soleil sort de prison… »

« Je marche

Sous la menace du vent… »

Gaston est mort le 30 décembre 66, au seuil de cette « Année Baudelaire » qui ne fut guère marquée en France que par un grand silence plein de sens.

Au cours de l’été précédent, je l’avais vu pour la dernière fois. Le cancer l’avait rendu muet ; les retrouvailles verbales se condensaient sur « l’ardoise magique » d’écolier. Je lui parlais comme à un sourd. Il écrivit sur l’ardoise : « Je ne suis pas sourd ».

Et je me souviens de :

« Voici ma voix

On l’écoute derrière les portes

Les murailles

Elle ne parle que pour les sourds

Voici ma voix

Des larmes dans les yeux

Ma voix noire blanche jaune

Ma voix pour fixer le soleil

Ma voix les yeux baissés

Ma voix fièvre

Ma voix hiver

Ma voix silence ».

La photo de lui à laquelle je tiens le plus et celle où on le voit revêtu de l’uniforme d’aliéné laissé dans le fossé par « l’évadé » de l’asile de Saint-Lizier, près de Saint-Girons.

 


* Texte de 1978. Publié par LOESS. Rodez, le 27-IX-l984, en hommage à Joé Bousquet.