Venu d’ailleurs*

« On y parlait abondamment des droits et des devoirs de la civilisation, du caractère sacré de la mission civilisatrice et l’on y célébrait les mérites de ceux qui s’expatriaient pour porter la lumière, la foi et le commerce dans ces contrées envahies par les ténèbres de la barbarie. »

Joseph Conrad,

Un avant-poste du progrès

On me nomme « La Science », ou plutôt « Lascience » en plus compact. Il y a beau temps que j’ai fait son affaire à l’irritation que me causait ce surnom, moi qui, plus que quiconque, n’ai cessé de cultiver la résistance à qui « ramène sa science ».

Je me suis acharné à toujours mieux connaître pourquoi et comment il était bien utile que certains puissent ramener de bien loin d’autres moyens de savoir que ceux qui se fabriquent avec des regards qui n’explorent que des panoramas bornés, chez ceux-là mêmes qui « ramènent leur science » avec le plus d’assurance.

Je suis né très loin, entre le Tropique du Cancer et l’Équateur, dans un village au bord d’un fleuve lourd, où les subsistances issues, non sans peine, des défrichements prenaient le pas sur celles issues de la forêt-galerie, profusion végétale et aquatique, grouillement d’animaux de la terre, de l’eau et de l’air, dont on sait que dépendait la vie de nos lointains ancêtres.

La pirogue était un peu pour nous ce qu’alors était la bicyclette pour les enfants des contrées lointaines d’où venaient ceux qui, chez nous, tenaient de plus en plus le haut du pavé.

Instrument de l’exploitation ou de la découverte, école de l’intrépidité, nous lui devions une connaissance profonde des domaines les plus mystérieux, et les plus réputés chargés de périls, qu’il y ait au monde.

Maîtriser les périls dans le dédale des galeries où le fleuve et la forêt se mélangeaient intimement, dans des limites indistinctes, était pour nous l’exercice de base de l’apprentissage de la vie par les délices de la découverte et l’affrontement des épreuves.

L’école n’y suffisait pas, loin de là, mais j’y fus aussi assez studieux pour que le cours de mon existence en soit très fortement déterminé.

La science que j’ai le plus approfondie m’a conduit à savoir bien autrement qu’on tentait de me l’apprendre ce qui se passe dans les rapports entre les hommes.

Par exemple que « le haut du pavé », comme ils disent, c’était ce qui s’organisait ou se traitait à partir du haut de l’appontement où les bateaux embarquaient les produits de notre sol et débarquaient quelques produits et sous-produits de la culture qui allait avec ce négoce.

Ceux qui n’étaient pas des « indigènes » ou des « natives », comme ils nous nommaient, étaient les porteurs ou importateurs d’une « civilisation » sur laquelle, comme on le signifie assez communément par mon surnom, je suis devenu assez savant, science que je dois beaucoup à l’acuité bien cultivée de mes souvenirs d’enfance.

Je me souviens des diversités de leurs langages. Celui qu’ils nous enseignaient à l’école n’était pas universel, ce n’était pas celui avec lequel ils nommaient le besoin qu’ils avaient de nous au domaine de leur vie privée ; là, tous nous nommaient « boys ».

Ils conjuguaient : « mon boy », « ton boy », « son boy », etc. chez ceux qui nous nommaient « indigènes », « my boy », « the boy », « his boy », etc. chez ceux qui nous nommaient « natives ». Ainsi nommaient-ils la fonction d’homme à tout faire, tout, les courses, le ménage, la cuisine, et même, à l’occasion, l’amour, dont je vous prie de croire que, lorsqu’on le fait comme homme à tout faire, ce n’est pas du tout la même chose.

Si je n’ai pas eu moi-même une carrière de boy, je l’ai dû au fonctionnement d’un système qui faisait alors chez nous une timide percée : la ponction des têtes « qui promettent » par la prospection des plus « doués » parmi les enfants des écoles, l’octroi de bourses d’études pour aller en métropole apprendre à devenir de bons messagers de la civilisation.

Dans mes études approfondies, j’ai été ravi par la découverte de l’aventure réconfortante advenue lorsque ce système prit grande ampleur dans tout un continent ; lorsque la plus grande puissance en fit large usage dans les Amériques hispaniques, forma longtemps des disciples fidèles de l'« American Way », et se mit à trembler devant l’ingratitude croissante de ses protégés, saisis par les démons des indépendances nationales.

Je fus donc envoyé pour le grand honneur de ma famille pauvre mais honnête dans une ville dont le prestige universitaire antique déclinait de façon inquiétante, la bourgeoisie du cru ne fournissant qu’un noyau de rejetons de la civilisation viticole, les classes ouvrière et paysanne pas encore de graine d’étudiant, et où s’était établie une stratégie d’importation fournissant à l’Université un contingent honorable de sujets.

De mon engeance, nous n’étions guère. Les importés des terres colonisées étaient des Fils de Grands Amis de la France, sapés comme des princes, assez généralement possédés du désir de faire carrière dans la filière des bienfaits de la civilisation.

Je n’ai pas souffert de ma solitude autant qu’on le croirait. Je l’ai trouvée plus féconde que pénible. Je suis convaincu que la passion de la solidarité humaine qui m’habite y a trouvé les aliments les plus substantiels.

Est-ce par ce goût incorrigible de la dérision qui me possède ? Sur l’Œuf, la belle place ovale grand carrefour de la ville, j’avais fait élection, parmi les petits bistrots placés en marge des Grands Cafés, du « Va bon ». Une tête de nègre à la chéchia rouge roulait, des yeux blancs, ravie par la dégustation du délicieux café. Effectivement, il était le meilleur du temps et du lieu.

Je m’étais nourri des délices du Supplément au voyage de Bougainville de Denis Diderot, qui venait d’apporter des provisions très précieuses pour la science à laquelle j’aspirais. À la librairie considérée « d’avant-garde » que je fréquentais, je vis un « Vient de paraître », un petit livre à la couverture rouge : Le clavecin de Diderot d’un certain René Crevel. J’achetai et m’installai au « Y'a bon » pour parfaire ma science avec accompagnement d’un bon café. À côté de moi vint s’asseoir un jeune homme très brun, manifestement indigène de ce pays-ci ; il posa le même livre auprès de la même tasse de café.

Le moins que nous puissions faire était de lier connaissance. Il se nommait Gaston Baissette, il était tout ce qu’il y a de plus enfant de ce pays, possédé de l’amour de l’Étang de l’Or aux bords duquel il était né.

***

Ici commence ce que je nommerai ma troisième vie.

Il y avait eu la vie de la tribu, du village et de l’initiation aux droits et devoirs domestiques, de la petite école où s’enseignait ce qui n’avait que de bien lointains rapports avec la vie tribale, ou l’exploration aventureuse de l’un des mondes les plus chargés de mystère qu’il y eût dans ce vaste monde.

Il y avait l’extraction, due à une certaine reconnaissance de mes dons et à une certaine idée de ce que je promettais. La première étape, où le bateau du fleuve me conduit à notre capitale, à la grande école, et rythme mes allées à la terre natale et mes retours, n’est pas, au fond, très différente de la deuxième, où le grand bateau de la mer me conduit en métropole, pour devenir étudiant montpelliérain.

Prononçant souvent l’éloge du hasard des rencontres, j’y demande à chacun de toujours mieux élucider comment fonctionne le bon usage de ce hasard, ou comment on peut devenir doué pour saisir les occasions d’affinités qui passent dans le panorama.

Dans ma phase très solitaire, déambulant de la fréquentation plutôt studieuse de la Faculté aux petits bistrots, aux grands platanes, à la promenade du Peyrou, contemplant la composition des vignes et des garrigues, marquée par la pointe du Pic Saint-Loup, sur un fond où se déploie l’horizon des grandes montagnes, j’emmagasinais de bonnes provisions pour les déverser dans le champ des solidarités.

Celui-ci s’avéra bien fertile.

Un certain type de culture, une certaine conception de la science, dans le bain desquels on m’avait plongé, se trouvèrent dépassés, débordés, encerclés, par le déploiement d’autres connaissances.

Il y eut la culture de la poésie. Deux ou trois de ceux avec qui le bon usage du hasard m’avaient fait fraterniser m’accompagnèrent sur le chemin de Carcassonne. Par une porte de la Cité dont l’image peuplait les gares et les locaux des syndicats d’initiatives, Porte d’Aude, on accédait à la chambre fabuleuse où survivait intensément Joë Bousquet depuis que la guerre, lui cassant la colonne vertébrale, l’avait privé de l’usage de la moitié inférieure de son corps. Chambre-musée, où régnaient des peintres alors bien peu notoires et qui sont aujourd’hui les plus prisés dans les circuits marchands ; chambre-laboratoire de la parole fertile à partir de laquelle se traçaient les chemins infinis de la découverte.

Il y eut la culture populaire, avec les cabaniers des étangs, la culture du bon usage des barques dans un mélange de l’eau, de la terre et du végétal, peuplé de tous autres oiseaux, insectes et poissons que ceux de mon enfance, sous un ciel éclatant, immensément varié, dominant l’étendue plate des roseaux, vraiment le contraire des grandes voûtes vertes dans l’ombre desquelles nous faisions divaguer nos pirogues.

Aussi la familiarité des vignerons, avec les grands mélanges d’automne où il n’y avait encore, dans les colles de vendangeurs, que bien peu d’étudiants, mélangés avec les saisonniers gavaches descendus des hauts pays.

Aussi les hommes d’une classe ouvrière assez peu nombreuse dans ce pays, marqué par une assez faible diversité des entreprises et par la domination du traitement et de la circulation des produits viticoles.

Je m’adonnais donc à la fertilité de la discussion et de l’action communes avec de bons camarades portant l’expérience de la vie dans la fabrication de tout ce qu’on peut tirer du raisin ou dans les carrières de bauxite, dans le trafic du grand port pinardier ou dans la vie des petits ports de pêche, dans le travail des agents des lignes des P.T.T. ou dans celui du maître d’école.

… et dans celui du Chemin de Fer. Dans cette ville dont j’avais découvert qu’elle portait le nom de Mont des Filles ou des demoiselles, j’établis des liens tendres et durables avec une fille de cheminot et de couturière. Je m’enivrai de l’odeur des trains à vapeur, car la traction électrique, sous l’obédience pyrénéenne, ne faisait alors sa jonction qu’à Cette, et cet intérêt manifeste pour la culture ferroviaire fut décisif, quant à surmonter les résistances, chez ces indigènes du Languedoc, à accepter comme l’un des leurs un « indigène », comme on nommait communément ici les natifs des pays de sauvages.

C’est ainsi que mon destin s’infléchit et que je m’enracinai au pays des ancêtres de ma nouvelle famille et de mes camarades.

On avait pensé que je deviendrais bon connaisseur des rapports de la « civilisation » et des peuplades sauvages. Effectivement, c’est bien la voie que j’ai suivie mais elle m’a conduit bien ailleurs qu’où l’avaient souhaité les donateurs de la bourse honorifique.

Mon métier m’a fait courir le monde, c’était fait pour ; mais j’ai aussi beaucoup porté mes intérêts vers l’étude des peuples de France, et j’y ai trouvé bien des points communs avec le genre de rapports sous la loi desquels s’était déroulée mon enfance.

À la lumière de ma grande camaraderie avec les indigènes du Languedoc, j’ai pu bien connaître comment il pouvait se faire que les échanges avec les peuples de la mer, de la montagne, des terres arides ou riches, ou des zones si diverses des villes tentaculaires, avec leurs proches ou lointaines banlieues, soient le champ d’extraordinaires mutations : d’un contact déconcerté et quelque peu saugrenu, avec cet explorateur que j’étais, fils des naturels des contrées lointaines, jadis explorées par les héros dont l’épopée alimentait livres d’école et livres de prix, on passait fort aisément sur l’autre bord. Alors ça devenait plutôt passionnant, que la distance extrême des cultures d’origine fasse, au contraire, causer de façon plus significative ou plus riche.

Tel de mes compagnons, militant ardent pour la propagation de la dimension poétique de la connaissance, disait volontiers qu’au condescendant « vu de Sirius » il fallait réagir en doublant la mise, et il prétendait se poster sur l’étoile Alpha de la constellation du Tricorne, qu’il avait inventée.

Vu d’un si lointain ailleurs, il me semble bien vain de s’interroger, quant à savoir si le plus déterminant, dans la science que j’ai acquise, est l’enrichissement du sens du souvenir d’enfance, dans cet avant-poste du progrès où s’enracine mon expérience vécue, par la culture des sens vécus dans des mondes si autres, ou si c’est l’inverse, à savoir combien ce que j’ai vécu m’ouvrait la compréhension des autres. Devenu expert dans le dépistage des faux problèmes et des risques de dérive dans les débats académiques, j’ai bien connu qu’aussi bien voir de plus haut ou de plus loin c’était voir à partir des profondeurs de soi-même, aussi bien l’exploration de sa propre archéologie se féconde de l’exploration de celle des autres.

Des rapports de la « science » et de la « sensibilité » : j’ai bien exploré pourquoi ma sensibilité à la condition de « boy » offerte à mes compagnons d’enfance était d’abord plus incisive que ma sensibilité à la condition de main d’œuvre de l’exploitation des ressources naturelles, agraires et forestières, de ma terre natale, et ce n’est pas peu dire.

***

Alpha du Tricorne, le… date de la poste…

Tu me demandes : « Qu’est-ce que la Culture ? Qu’est-ce que la Civilisation ? Qu’est-ce que la Science ? ». Il faudra bien que tu trouves toi-même les réponses, mais tu as bien reconnu que je pouvais t’apporter pour cela de bonnes provisions.

Les épreuves forgent le caractère et le savoir. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup écouté, beaucoup échangé, je me suis intéressé passionnément aux épreuves des autres. Elles m’ont beaucoup enseigné. Ils sont légion, ceux qui m’ont aidé à tirer sur les couvertures qui masquaient ce qu’il était bon de découvrir.

Découverte fondamentale : ceux qui s’étaient donné mission de nous apporter la bonne intelligence, la bonne science, la bonne culture, la bonne civilisation, ne comprenaient rien, vraiment rien, à ce que nous étions. À les entendre, dans leur chez-soi, sur le labeur, sur l’appontement, sur les bateaux du fleuve et celui de la mer, dans les hauts lieux de parole de leurs temples de la science, j’ai mesuré l’étendue de leurs ignorances.

Je dis « mesurer », certainement pas à la même aune que leur mètre-étalon de l’esprit. Quand ils « mesuraient » l’intelligence des enfants des écoles qu’ils nous avaient données, ils la trouvaient régulièrement inférieure à la leur. Et quand nous singions dans nos jeux leurs personnages, nous les figurions, tout aussi régulièrement, comme ceux qui sont régulièrement, comme nous ne disions pas et comme on dit dans la France d’aujourd’hui, « à côté de la plaque ».

Ils ne savaient pas que tout homme est le gardien de son frère ; ils enseignaient et pratiquaient que l’homme est inexorablement loup pour l’homme, que c’est dans ce qu’ils nomment sa « nature ».

C’est dans la science des rapports humains que j’ai poussé l’axe de mes recherches appliquées, découvrant de mieux en mieux comment fonctionnent les rapports de domination/dépendance, et comment on peut avoir l’air de « parler scientifique » pour les justifier.

Ainsi c’est l’idée de « science » elle-même que j’ai beaucoup creusée, et beaucoup mise à l’épreuve. Je me suis beaucoup appuyé sur tout ce qui, dans leur culture, me paraissait le plus fécond. Appui mutuel, ce que je portais. Issu des racines de notre culture, entrait en résonance fertile avec les recherches critiques les plus subversives sur les moyens et les bornes de la connaissance.

Science et sensibilité : l’exaltante fraternité vécue dans la discussion et l’action communes m’a fait adhérer très profondément à la parole de celui qui ouvrit le plus largement les portes de cette subversion : « Devant cet état social, la critique n’est pas une passion de la tête, elle est la tête de la passion ».

Il a fallu, et il faut encore, pousser ce combat très loin. Dans le, cortège de ceux qui se sont enrôlés sous la bannière de l’auteur de cette forte parole, on est encore bien loin de s’être suffisamment servi des aides qu’il nous a apportées, quant à saisir comment l’idéologie de la classe dominante tend à infiltrer la classe opprimée.

L’idée s’est répandue, et c’est bien heureux, que changer le monde et la vie, changer la culture et la civilisation, était œuvre « scientifique ». Oui, c’est vraiment une bonne idée, mais à suivre contre le courant, contre l’infiltration par une certaine idée de « la science » comme somme des connaissances assises. Que, par exemple saisissant, le « marxisme » lui-même (puisque, dans ce propos, tu ne risques pas d’entendre en ce vocable une vulgate dérivée dans l’ordre pseudo-scientifique) devienne l’incitation la plus féconde au dépassement de ce qu’on entend communément aujourd’hui quand on le nomme, le prenant pour somme de connaissances assises.

L’esprit scientifique est exactement le contraire du désir de donner au possible une borne ; il est la passion du dépassement, de la découverte, il est le comble de l’acuité dans la conscience du non-savoir ou du manque-à-savoir.

Je sais donc surtout ce qui tend à borner le savoir. Je sais que si l’on me nomme « Lascience » avec sympathie, ce n’est pas tant en fonction du savoir que j’ai acquis et que je m’efforce de faire partager ; c’est surtout parce qu’on reconnaît en moi celui qui ne cesse de militer pour que chacun s’apprenne à reconnaître et dépasser les bornes qui limitent les progrès de sa connaissance.

J’ai lu dans Marat, qui citait Jean-Jacques Rousseau : « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme », et je ne cesse de me demander et de demander quelles aberrations globales de tout le système de la connaissance font qu’il en soit de plus en plus ainsi.

« Ne pas savoir ce que c’est que… »

Comment peut-on vivre dans un monde traversé pourtant de tant de traits de lumière, au registre poétique entre autres, pour évoquer encore celui où fonctionne le pire aveuglement, en y parcourant sa trajectoire de constats en constats, quant à la force de cette puissance inhumaine qui y oblitère tant les capacités dont chacun peut être doué, pour dépasser ce lancinant « ne pas savoir ce que c’est que… » ?

Je sais, oui je sais bien, comment on peut y vivre. C’est en refusant d’enliser sa vie dans des constats d’huissier. C’est, quand on se sent infiniment contre ce malmenage des capacités de savoir, en refusant infiniment de s’en faire complice.

Le plus troublant, c’est qu’au fond, ce n’est pas si difficile et que, pour peu que la passion ne fasse pas perdre la tête, les comprenoirs humains sont bien loin d’être aussi bouchés que la puissance inhumaine en question tente de le faire croire.

Je sais, oui, je sais bien, qu’il n’est vraiment pas au-dessus des forces humaines de savoir ce que c’est que d’être né d’un homme et d’une femme indigènes, natives ou naturels, dans un avant-poste du progrès où la mise à mal de la nature et des hommes, par les émissaires de la bonne culture et de la bonne civilisation, se fit de la façon la moins scientifique qui soit.

Alors, une autre science, une autre culture, une autre civilisation ?

À toi de voir.

***

L’Étang de l’Or scintille, sans un souffle de vent. Les signes de vie y sont imperceptibles, dit-on, et cependant, c’est fou ce que j’y perçois ; un vrai tumulte, un monde de contradictions, comme le monde entier. Dans le bain de lumière dévorante, mes visions oscillent entre celles d’avant-hier, lorsque, par un temps pareil, un temps de temps, vibraient les nuages de moustiques en forme de poire, et celle d’avant avant-hier, lorsque, dans le calme pesant d’avant la saison des pluies, les lianes qui tombaient dans l’eau plate et celle-ci elle-même n’étaient qu’un grouillement imperceptible, image accomplie de cette catastrophe tranquille qu’est l’univers.

Un grand bourdonnement d’insectes s’enfle et se mélange avec une grande vibration de traits de lumière, la nappe de roseaux se creuse, écartée par un bateau de spectacle, un bateau de fête, poussé par une énorme roue à aubes, un bateau plein de chants profonds, où domine la voix d’un vieil homme noir à cheveux blancs, avec un contre-chant de trompette vagabonde, qui disent la nostalgie de la terre des ancêtres.

Le chant porte le bateau au-delà de la mer de roseaux, il traverse d’infinies étendues de coton, d’où répondent les chœurs des enfants de l’esclavage, et il rentre dans la forêt profonde.

La forêt l’engloutit, ses tentacules l’incorporent aux restes gigantesques de ce qui fut et demeure quand même l’un des édifices les plus grands et les plus originaux qu’aient produits l’esprit et la main de l’homme.

Il se passe comme un éclatement et une métamorphose de cette vision. Du cœur des ténèbres de la forêt-galerie divergent en tous sens sampans et pirogues qui, vus d’une hauteur où la terre est vraiment ronde, suivent les canaux qui conduisent aux limites du visible.

Éclipse de terre. Kaléidoscope d’images fabuleuses, autres métamorphoses ; vision haute sur les étangs et la mer, sur le pays de la belle aux sables dormants, sables apportés par le fleuve descendu des grandes Alpes et ramassant au passage les alluvions arrachées aux Terres de Royaume et aux Terres d’Empire.

Côte marquée par les témoins mélancoliques de l’histoire et de la géographie. À gauche Aigues-Mortes la bien-nommée, précédée de la Tour Carbonnière qui ne règne pas sur un troupeau de terrils noirs mais sur les éblouissantes pyramides de sel, incitant au voyage à Carbon-Blanc, et la Tour de Constance, peuplée du souvenir des belles protestantes enfermées et, plus près de nous, des victimes de la Terreur Blanche.

À droite Maguelonne où furent recueillis les pauvres et les lépreux, et où, autour des survivances de pierre, survivent les majestueux pins parasols rescapés de ceux qui furent abattus par l’occupant pour les besoins de la défense côtière, oasis d’étrangeté fait pour vagabonder sur le sens des pancartes de bois où dégouline la peinture qui dit : danger. Serpents Venimeux, Pièges à Loups… Quelles hantises ont-elles bien pu travailler les préposés à la garde du domaine archi-épiscopal ? Protection magique contre quiconque voudrait emporter à la maison le portail de la cathédrale, trouvant inutile ici la bénédiction du Seigneur ?

La vision se recentre sur l’étang dans lequel se déverse, par un grau large comme mon fleuve natal, la mer portant tout un peuple chantant ; chaque esquif a sa forme, chaque visage a sa couleur, chaque voix son timbre, et c’est un chant général.

***

Je vais, je viens, portant les échos des chants des vivants et des morts. Joë Bousquet est mort, Gaston Baissette aussi, pour ne parler que de ceux dont l’ombre pose ses pieds au plus près d’ici. Quand je reviens fidèlement au pays, j’y suis presque le doyen, et mes neveux et arrière-neveux, par le sang et par la culture, me disent « raconte ». Je ne me fais pas prier, je sais qu’ils ont besoin de beaucoup de science pour construire une vie dans laquelle, vraiment, tout homme soit le gardien de son frère. Alors, je prononce l’éloge des conquêtes de la science, et je m’applique à stimuler en eux un développement infini de l’idée de conquête. Nés de pays qui furent assez conquis, ils peuvent puiser dans leur culture bien des lumières sur l’esprit conquérant, et sur la science qu’il faut pour conquérir une conscience bien développée de ce que l’on peut et doit penser de la culture des conquérants. Je témoigne de ce que j’ai puisé d’apports précieux dans celle-ci, il m’advient par exemple de leur dire qu’il y est dit : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », mais alors, quelle conscience ? et pourquoi et comment la « civilisation » des conquérants put-elle être à ce point pernicieuse ?

Un autre amour de la conquête serait bien l’amour de la conquête de soi, et, puisque science il y a, la culture d’un esprit scientifique ne laissant jamais en repos l’idée qu’on se fait de la science elle-même, ou comment pousser à son comble l’idée de conquêtes de la science.

Ces choses ne se disent guère chez nous qu’à l’aide d’un parler par images bien développé, et c’est ainsi que revient souvent l’image « contre le courant ».

Ce n’est pas tellement loin au-dessus de chez nous qu’on accède aux grands rapides, ils furent le but de nos excursions les plus aventureuses, et là, le grand jeu était de ramer ou de nager contre le courant ; nos compagnons les chiens sautaient des pirogues et aimaient, eux aussi, jouer au sur-place dans les courants qui mettaient à l’épreuve les limites de leurs forces, avant de dériver savamment pour venir s’ébrouer glorieusement sur la rive.

Car faire l’apprentissage d’une vie de chien ne va pas sans culture d’une passion, celle de se mettre soi-même à l’épreuve.


* Inédit.