Pour Jean Marcenac*

Note de présentation

Il a paru que, pour faire saisir quand, comment et pourquoi le mouvement surréaliste avait fertilisé, entre autres rapports entre sujets humains, le mouvement désaliéniste, le plus explicite serait les amples échos de ce que l’auteur avait été appelé à fournir pour la célébration de son très proche compatriote et compagnon d’aventures, le poète et philosophe Jean Marcenac.

Histoire édifiante, Alex Fischmann, marqué par la qualité de sa peinture, et aussi parce qu’elle manifeste la solidarité du juif avec l’intifada des musulmans opprimés, est de la trempe des réfugiés de l’antisémitisme pétainiste saisis par l’amour de la terre de refuge de leur enfance. Le voici donc frère en culture quercynoise. On pense à l’intelligence et la sensibilité qui permirent à Marcel Bluwal de fournir aux téléspectateurs les admirables images de la terre et de la vie d’un autre pays de confins, entre Causse et Cévennes, entre Navacelles et Le Vigan, où se cultiva un amour… dont je parle au lendemain de l'« affaire de Carpentras », où la haine ignoble face aux autres enracinés que soi-même, même les plus ancestraux, se manifesta à son comble d’horreur.

Alex Fischmann, donc, avec Serge Martinod, animateur du Foyer culturel de Figeac, entreprend en 1989 de révéler l’importance de l’œuvre d’un figeacois bien méconnu ; et nous voici complices.

Il est entendu qu’autour de l’exposition qu’il s’agit d’organiser, on s’appliquera à déjouer les tentations du « monument funéraire », et qu’on multipliera les occasions de s’informer, de penser et de débattre, sur le héros de ces jours, et sur tout ce qu’il personnifia, qui est aussi notre affaire.

Du 10 au 20 octobre 1989, ça s’informa et débattit, autour des matériaux présentés, images, témoignages, lecture de poèmes et projection de cinéma, au-delà de nos espérances.

Il y eut largement de quoi démentir le propos entendu, quant aux possibilités d’intéresser la jeunesse d’aujourd’hui : « Marcenac, le surréalisme, c’est trop compliqué pour mes élèves ».

Mais l’alliance anti-obscurantiste, avec tous ceux qu’anima la passion de la découverte, se traduisit dans la rédaction, après-coup, du Manifeste de l’école de Pech-Merle, fidèlement situé dans la volonté de maintenir la volonté de découverte.

Quand un homme, selon le mot de Nietzsche, devient ce qu’il est…

À propos de Lucien Bonnafé

… L’époque où, avec L. B., nous sommes devenus ce que nous étions, c’est à Toulouse, dans les années 30, quand nous avons connu ce qu’était la poésie, et d’une façon beaucoup plus précise quand nous avons connu ce qu’était le surréalisme. Jusque-là, nous avions des idées généreuses vastes et vagues sur la poésie. Mais grâce à deux hommes, Gaston Massat et Joë Bousquet, nous sommes entrés dans ce qu’était le vif du propos poétique dans ces années 30, le surréalisme. Je crois que cette rencontre a eu sur L.B. une influence déterminante ; si sa pratique est ce qu’elle est, c’est à cette rencontre avec le surréalisme qu’elle le doit.

Je crois que nous avons appris, avec le surréalisme, quelque chose de très profond, qui est l’unanimité, qui est l’unanimisme. Il y a un vers d’Eluard qui me frappe beaucoup : « Je suis la ressemblance. Tu es la ressemblance ». Ce que la poésie nous a enseigné, c’est que d’un homme à un autre homme il est impossible finalement de faire une différence. Il y a par exemple quelque chose à quoi on pense assez peu, dans l’ensemble de la production surréaliste, c’est ce qui apparaîtra dans L’immaculée Conception, toutes ces œuvres qui reposent sur la simulation de la « démence précoce » ou de toute autre entité nosologique.

C’est cela qui est extrêmement important. L’horizon s’est ouvert pour nous ; nous nous sommes dit : l’homme n’a pas seulement en partage cette raison personnelle sur laquelle il vit lui-même et qu’il a en commun avec ceux qui lui ressemblent ; ceux qui sont aussi les plus différents de lui, mais ceux-là aussi il leur ressemble. C’est là que nous avons véritablement compris la valeur du mot de Rimbaud : « Je suis une bête, un nègre » ; c’est là que nous avons véritablement compris ce que voulait dire Rimbaud toujours, quand il dit : « JE est un autre » ; c’est là que nous avons compris quelle est la profondeur du mot de Lautréamont quand il déclare que « la poésie doit être faite par tous, et non par un ». Cela, c’est le surréalisme qui nous l’a appris ; une sorte d’unanimité mentale, une égalité profonde entre les hommes, une inséparabilité absolue, l’impossibilité où nous sommes de trouver entre les hommes un point de rupture quelconque. C’est cela qui est à la base de la philosophie médicale qui anime L.B. ; il sait que nul ne lui est étranger, il sait que ce que pense n’importe quel homme, lui peut le penser. De cet échange de pensées, de cette communauté de pensée, vient peu à peu l’idée d’une définition nouvelle de la maladie et une non-exclusion du malade.

Jean Marcenac

in « Psychiatrie et poésie »

Document vidéo de D. Rigaud et N. Vallat

CNEFASES de Beaumont sur Oise.

À la mémoire de Jean Marcenac. perdre son temps ?

« Il est né à X…, ce qui est assez curieux dans la mesure où la ville, d’ailleurs fort respectable, n’est pas une de celles où on a l’impression que s’enfantent les destins nationaux. »

Journaliste mondain éminent

Époque contemporaine.

« Une ferme de cigales, un château de martinets. Ici tout parlait torrents, tantôt par le rire, tantôt par les poings de la jeunesse. Aujourd’hui le vieux réfractaire faiblit au milieu de ses pierres, la plupart mortes de gel, de solitude et de chaleur. À leur tour les présages se sont assoupis dans le silence des fleurs. »

René Char

Concitoyen(ne)s né(e)s dans un « trou perdu » où il est conforme aux idées reçues de vivre comme si la seule lumière ne pouvait venir que du soleil de la Capitale… Il vaut mieux ne pas « oublier » que, hors les hauts lieux où s’organisent les tutelles de la civilisation tutélaire, purent s’enfanter et s’enraciner quelques germes de découverte et d’invention. Il vaut mieux découvrir, ici comme ailleurs, ce qui devient éclatant avec la révolution copernicienne et le combat de Galilée : L’insoumission aux idées reçues est le principe de toute innovation, et ce principe peut voler dans l’air des places, des quais et foirails de bourgades, ou planer sur la cour du collège Champollion.

Exceptionnel en France : il reste à Figeac une Place de la Raison. Et là fut élevé, bien tardivement, dit-on, le monument à la mémoire de Jean-François Champollion. Destin prodigieux de celui pour qui les apparences graphiques des hiéroglyphes contenaient un sens qui ne serait percé que par une débauche d’imagination.

L’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve.

André Breton

Pour que les grands rêves deviennent des réalités, il faut :

1° une grande capacité de rêver, 2° une grande persévérance.

Hans Selye, découvreur du syndrome d’adaptation au stress.

Initiateur aux vertus et risques des traitements corticoïdes.

***

À Figeac voisinent deux places du marché, celle du seigle et celle du froment ; plus la troisième, celle de la volaille, où voisinent les productions des deux cultures, celle du miel brun et celle du miel blond. Le collège était en ségala ; ailleurs, on vivait plutôt au contact des terres de causse. On peut se former ici précocement dans le rejet radical des positions de rejet d’une culture par une autre culture, et dans l’amour des originalités.

***

Les lieux où un homme a d’abord ouvert les yeux… Ce pays dur… où tout convie à une vie à la fois légère et sévère… [où tout, la chasse, la pèche], s’accompagne, si l’on veut continuer à exister et à vivre, à survivre, de l’obscur, du pénible ramassage des cailloux dans les champs, qui finalement rendra possible le labour dans ce qui, autrement, n’aurait été qu’une terre désolée et presque désertique.

Jean Marcenac

***

Dans les originalités de la culture caussenarde, celle où la spéléologie peut être un jeu d’enfants et où le regard sur le panorama montre où le végétal peut plus ou moins trouver sous terre l’eau inapparente dont il a besoin, chacun peut se laisser pénétrer de la vérité la plus fertile : que les secrets de la vie sont dans les profondeurs.

Aucun enseignement n’est plus fertile que celui donné par le regard sur la grande racine de Pech-Merle : après une croissance étique, il faut qu’avec une grande persévérance la racine traverse la grande caverne pour aller retrouver très loin sous terre de quoi parvenir à une croissance exubérante.

À l’école de Pech-Merle, nous avons vite appris que la tyrannie de la superficialité, du simplisme, du culte des évidences, ne pouvait se traiter que dans un combat sans merci, au prix de grandes traversées.

***

… Une lutte à mort contre les apparences.

Paul Eluard

***

Donc, s’accomplit le travail acharné pour reconnaître les masques des vérités établies : les convictions, opinions, façons de penser, de sentir, de parler, dominantes dans « ce qui se fait », la peur et la haine devant « ce qui ne se fait pas », la fabrication de « stéréotypes indispensables », le conventionnalisme, le conformisme, le principe dit « loup pour l’homme », l'« individualisme » du chacun pour soi contre les autres individus, la « fatalité » de l’impuissance à jouir les uns des autres et la « normalité » des querelles de boutique et de famille, l’intolérance enfin, devant la passion novatrice. Ce travail aventureux (genre copernicien) pour reconnaître ces masques, afin de mieux pouvoir les lacérer et rendre à l’homme une autre dignité, c’est celui qui donna à notre génération la chance de pouvoir ne pas perdre son temps.

***

La raison heureusement inachevée ne peut plus s’endormir dans une tradition : elle ne peut plus compter sur la mémoire pour réciter ses tautologies. Sans cesse, il lui faut prouver et s’éprouver. Elle est en lutte avec les autres, mais d’abord avec elle-même. Cette fois, elle a quelque garantie d’être incisive et jeune.

Gaston Bachelard

Une génération pleine de santé, parce qu’elle est jeune, et qui pousse déjà à la queue, coudoie et fait ses trous, sérieuse, railleuse et menaçante.

Charles Baudelaire

***

Et viennent les rencontres fertiles ; les solidarités co-productives qui fermentent et s’épanouissent dans des groupes d’inventeurs, praticiens de critique constructive. Dans une après-guerre où tant des nôtres (Jacques Chapou, entre autres), étaient « orphelins de guerre », où le père Marcenac était « président des mutilés », où la « mission civilisatrice » triomphe avec la grande Exposition Coloniale de 1931, vient la révolte salvatrice.

***

Vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci… Je suis de la race qui chantait dans le supplice… Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé.

Arthur Rimbaud

***

« Changer le monde et la vie ». La solidarité des groupes novateurs est ferment des mutations novatrices ; mais, en ce monde et dans cette vie, ça ne va pas sans les dérives sectaires qui tiennent, dans la vision conventionnelle du mouvement surréaliste, une place démesurée (avec les apports de témoins subalternes demeurés dans le culte de la discorde). Mais il nous revient de témoigner : derrière les apparences des querelles utilisées par « le cœur de ce monde sans cœur et l’esprit de ce temps sans esprit » (pour parler comme Marx), il reste vrai que ne cessaient de se maintenir, dans les tumultes, infiniment plus de solidarités de fait qu’il n’apparaît dans ces versions orientées.

***

Je me vois mal engagé dans les querelles qui, à Paris, déchiraient les surréalistes. Ragots et cancans que l’histoire oubliera pour ne retenir que la lumière.

Jean Marcenac

Le fait est que, dans notre groupe, aussi bien les divergences tutélaires et groupusculaires n’eurent aucune prise, relevant surtout d’attitudes de dérision : aussi bien le refus de glisser à l’écart des militantismes pratiques pour changer le monde et la vie avec tout un chacun marchant dans cette fraternité, opéra de tout cœur ; aussi bien nul participant à l’œuvre de critique constructive ne resta à l’écart des luttes contre l’occupation. Il s’est agi, aussi, d’une école de résistance.

***

La poésie doit avoir pour but la vérité pratique.

Lautréamont

***

« Vérité pratique » : Jean Marcenac dit : « Lucien Bonnafé dont l’avatar est inséparable du mien ». Si je peux figurer un témoin dont l’expérience et la réflexion sur l’expérience témoignent de la fécondité des « frissons nouveaux » (pour parler comme Lautréamont) dont nous avons été possédés, c’est parce que nul, mieux que moi, ne peut témoigner d’une grande vérité fort méconnue dans les stéréotypes « artistiques et littéraires » en usage courant : que cette leçon, cultivée dans la réciprocité des apports, apporte les subversions les plus fécondes dans les domaines où s’accomplissent à leur comble les proscriptions de l’homme par l’homme. Par exemple dans l’étude révolutionnaire des « peuples sauvages », ou bien, pour moi, après avoir hésité avec cette vocation ethnographique, dans le choix de la vocation psychiatrique, où cette leçon a permis de bouleverser le champ où ce monde d’oppression fabriqua ses modèles mentaux en usage courant et ses institutions traditionnelles de la façon la plus dramatiquement caricaturale ; celui où les moins bien considérés des sujets souffrants vivant parmi nous y sont traités de la façon la plus aliénée, et aliénante.

***

Combien êtes-vous, par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie, sont autre chose qu’une salade de mots ?

Antonin Artaud

***

Tâche ardue, car pousser à son comble la vérité du « JE est un autre » en maintenant que changer l’écoute et l’écho dus au sujet souffrant n’est pas seulement affaire de « spécialistes » mais affaire de tous, se situe, comme toutes nos œuvres, contre le courant.

***

Mais il y a si longtemps qu’on fait croire aux gens / Qu’ils n’ont aucun avenir, qu’ils sont ignorants à jamais / Et idiots de naissance.

Guillaume Apollinaire

***

Il est possible de gagner contre ces croyances dans les vertus de l’ignorance.

Témoin/acteur parlant à partir de l’expérience des luttes dans le pire champ de l’exclusion. Je ne peux rien dire de plus probant que clamer les vertus d’une leçon visant à toujours co-produire de l’innovation, de la façon la moins enclavée ou élitiste, avec tous ceux pour qui la notion de « droits de l’homme et du citoyen » n’est pas une précaution oratoire, contre tout ce qui subsiste ou renaît toujours des conformismes agents d’oppression, proscription ou exclusion de l’homme par l’homme. Comble du contre le courant et de l’efficacité des combats contre le courant. Mais aussi position hautement révélatrice. Aussi bien, ce qui se passe dans le mode de la folie n’est qu’exaltation exacerbée, dramatique et caricaturale, de ce qui se passe en ce monde : aussi bien la passion surréaliste de découvrir l’humanité de la folie est riche de sens. Et, dans cette richesse de sens, il y a, contre les modernismes étroits, la fidélité profonde aux novateurs insoumis du passé, à tous les proscrits de toujours. Si j’ai pu dire : « La psychiatrie doit être faite par tous et non par un », comme Jacques Beauvais : « la pédagogie… » ou n’importe quel chercheur inspiré n’importe quoi, c’est en écho à Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous et non par un », et c’est dans l’amour de tous ceux qui luttèrent pour « JE est un autre », avec Rimbaud.

Individu et société. C’est le titre du discours posthume qui nous livre le testament de René Crevel : les derniers mots, les plus testamentaires, sont :

À ces fantômes, s’opposent les hommes en vie, les individus qui cherchent non plus des compromis avec la Société, mais entendent la transformer pour que leur accord avec elle ne soit plus l’infâme synonyme de renoncement à soi-même.

Au revenant s’oppose le devenant.

Décidément : nous n’avons pas perdu notre temps.

Pour situer le surréalisme

Jacques Vaché : « Comment vais-je faire, pauvre ami, pour supporter ces derniers mois d’uniforme ? (on m’a affirmé que la guerre était terminée) – Je suis on ne peut plus à bout… Et puis ILS se méfient… ILS se doutent de quelque chose. Pourvu qu’ILS ne me décervellent pas tant qu’ils m’ont en leur pouvoir ?… Il y aura des choses assez amusantes à faire, lorsque déchaîné en liberté. ET GARE ! » (Lettres de Guerre, 14 novembre 1918 – à André Breton).

***

André Breton : « Nous fûmes ces gais terroristes, sentimentaux à peine plus qu’il était de saison, des garnements qui promettent. Tout ou rien nous sourit. L’avenir est une belle feuille nervée qui prend les colorants et montre de remarquables lacunes… J’ai connu un homme plus beau qu’un mirliton. Il écrivait des lettres aussi sérieuses que les Gaulois. Nous sommes au vingtième siècle (de l’ère chrétienne) et les amorces partent sous les talons d’enfants. Il y a des fleurs qui éclosent spécialement pour les articles nécrologiques dans les encriers. Cet homme fut mon ami » (Introduction aux Lettres de guerre de Jacques Vaché, 1919).

***

Collectif : « Le surréalisme n’est pas un moyen d’expression nouveau ou plus facile, ni même une métaphysique de la poésie.

Il est un moyen de libération totale de l’esprit.

Nous lançons à la Société cet avertissement solennel :

Qu’elle fasse attention à ses écarts, à chacun des faux pas de son esprit, nous ne la raterons pas » (Déclaration du bureau de recherches surréalistes, du 27 janvier 1925).

***

Louis Aragon : « Le vice appelé surréalisme est l’emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plutôt de la provocation sans contrôle de l’image pour elle-même et pour ce qu’elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations invisibles et de métamorphoses : car chaque image à chaque coup vous force à réviser tout l’Univers » (Discours de l’imagination, in Le Paysan de Paris, 1926).

***

Collectif : « L’idée du brigandage colonial (le mot était brillant et à peine assez fort), cette idée, qui date du XIXe siècle, est de celles qui n’ont pas fait leur chemin…

… Aux discours et aux exécutions capitales, répondez en exigeant l’évacuation immédiate des colonies et la mise en accusation des généraux et des fonctionnaires responsables des massacres d’Annam, du Liban, du Maroc et de l’Afrique centrale » (Tract : Ne visitez pas l’exposition coloniale, de 1931).

***

René Crevel : « Je pense à la sténographie géniale de Rimbaud. Je pense aux illuminations dont il a embrassé l’inconnu. Je pense aux poètes qui ont suivi la voie indiquée, dis-je, par Rimbaud. Je pense aux surréalistes, à leurs efforts pour mettre une lumière dans chacun des replis de l’individu. Là même où la société bourgeoise prétend maintenir obscurantisme et préjugés.

Mais, ajouterai-je, et ceci du fait même de son influence sur la sensibilité de l’époque, le mouvement surréaliste a dépassé les cadres du groupe surréaliste » (Individu et Société, discours posthume au congrès international des écrivains pour la défense de la culture, juin 1935, in Commune n° 23).

***

Tristan Tzara : « Que le mouvement romantique prenne sa racine dans la Révolution française – d’un côté par l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie, dont les poètes sont issus et contre laquelle, bientôt, ils prendront position, d’un autre côté par l’exaltation affective des forces, jusqu’alors inconnues, du peuple – me semble indéniable… Les Romantiques prennent la succession de l’élément refoulé minoritaire, dont ils s’appliquent à amplifier le courant. Un renversement de valeur a lieu à ce point précis… La poésie, à partir du Romantisme, jusqu’à aujourd’hui, malgré les réactions et les fluctuations, est caractérisée par une ligne ininterrompue et ascendante qui marque la prédominance de la part de poésie-activité-de-l’esprit au détriment de la poésie-moyen-d’expression » (Le poète dans la société, in « Inquisitions », juin 1936).

***

Gaston Bachelard : « Bref, il faut rendre à la raison humaine sa fonction de turbulence et d’agressivité. On contribuera ainsi à fonder un surrationalisme qui multipliera les occasions de penser. Quand ce surrationalisme aura trouvé sa doctrine, il pourra être mis en rapport avec le surréalisme, car la sensibilité et la raison seront rendues, l’une et l’autre, à leur fluidité… On établira une raison expérimentale susceptible d’organiser surrationnellement le réel comme le rêve expérimental de Tristan Tzara organise surréalistiquement la liberté poétique » (Le surrationalisme, in le même « Inquisitions », juin 1936).

***

Paul Eluard : « Le surréalisme travaille à démontrer que la pensée est commune à tous, il travaille à réduire les différences qui existent entre les hommes et, pour cela, il refuse de servir un ordre absurde, basé sur l’inégalité, sur la duperie, sur la lâcheté.

Que l’homme se découvre, qu’il se connaisse, et il se sentira aussitôt capable de s’emparer de tous les trésors dont il est presque entièrement privé, de tous les trésors aussi bien matériels que spirituels qu’il entasse, depuis toujours, au prix des plus affreuses souffrances, pour un petit nombre de privilégiés aveugles et sourds à tout ce qui constitue la grandeur humaine » (L’évidence poétique, juin 1936, in Donner à voir).

***

Aimé Césaire : « C’est toi sale haine. C’est toi sale insulte et cent ans de coups de fouet. C’est toi cent ans de ma patience, cent ans de mes soins. Juste à ne pas mourir… Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous » (Cahier d’un retour au pays natal, 1939, in Revue « Volontés », un vol., 1947, avec préface d’André Breton).

***

Jean Marcenac : « J’étais presque un enfant quand cet éclair a illuminé ma vie, quand j’ai compris qu’il n’y avait pas deux parts en l’homme, qu’il fallait mener de front le combat pour la libération de l’esprit et celui pour la libération de l’homme, que notre destin est d’un seul tenant et que Rimbaud dit la vérité quand il dit : “Poète ce sont des raisons / Non moins risibles qu’arrogantes” et que Lautréamont dit la vérité quand il dit : “Parce que vous écrivez en vers est-ce une raison pour vous séparer du reste des hommes ? » (Je n’ai pas perdu mon temps, 1982).

Surréalisme ? ? ?

Ce dont je parle n’est pas une école littéraire, ce n’est pas un groupe ou groupuscule porteur de la vérité la mieux assurée, quant à la ligne juste pour changer le monde et la vie, ce n’est pas une discipline œuvrant à la recherche d’une quelconque orthodoxie, ce n’est pas une mode, encore moins une toquade, ni un genre, dans la pratique artistique et littéraire ou dans la conversation, ce n’est pas une épithète convenant à certaines situations piquantes, comme les cuistres disent « situation freudienne », ce n’est en tout cas rien de réductible à ce qu’une culture sans cesse dénoncée par la critique surréaliste tente de faire accroire.

Il fallait bien, en toute rigueur scientifique, que je formule cette mise en garde avant de dire comment l’imprégnation surréaliste a multiplié les capacités d’écoute et d’écho dans le travail des gens dont l’usage de ces capacités est le métier, face aux dérangements, chez les sujets perdus, dessaisis au champ de la relation humaine et qu’il faut aider à se retrouver, se ressaisir.

Car, selon Lautréamont, « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique » et, selon Eluard, la leçon surréaliste est une « leçon de morale ».

(D’où : L.B. : « La leçon surréaliste », dans L’évolution psychiatrique, 1979).

***

On ne saurait s’intéresser à l’œuvre et à la vie de quelqu’un qui n’a cessé de proclamer sa fidélité à la leçon surréaliste (et qui a su dire avec la plus haute intelligence ce que « je », son frère d’armes diverses, avait pu faire de cette commune culture) sans accepter d’abord de mettre en question de quoi ça parle, dans les idées reçues, ici et maintenant, quand « ça parle » de surréalisme.

En n'« oubliant » pas que les manipulations des consciences, dans le système de fabrication des idées reçues, ne sont jamais innocentes et que le moindre esprit critique porte à se méfier des exploitations des crédulités courantes.

Méfiez-vous. Ne croyez rien de ce qu’ILS voudraient vous faire croire, et cultivez la fertilité anti-obscurantiste du regard surréaliste sur les IDÉES REÇUES.

« Surréaliste » n’est synonyme de « saugrenu » que dans l’esprit de manipulateurs d’une parole aussi sotte que grenue. Et ce n’est pas parce que cet usage pervers du vocabulaire court les colonnes des organes de presse les plus « distingués » que peut s’atténuer la vigueur du sarcasme contre les fabricants d’idée reçues ; au contraire !

« Situation surréaliste » ne signifie rien que l’intolérance pudibonde devant le fait qu’il n’y a rien au monde qui ne puisse et doive être regardé avec un regard surréaliste (tout comme « situation freudienne » ne signifie rien que l’intolérance pudibonde – genre « cul-béni » – devant le fait que : 1° tout ce qui se passe entre êtres engendrés par la conjonction de sujets de sexes différents peut et doit être regardé avec un regard éclairé par les découvertes freudiennes ; 2° le principe est valable pour tout sujet issu de quelque génération spontanée ou quelque immaculée conception).

Reste la difficulté de saisir comment résister à la vision scolastique du moment et mouvement surréaliste. Car il n’est pas évident, et il est dérangeant d’admettre, que toute révolution porte en elle les risques de dérives dans le sens de ce qu’elle avait pour principe et dominante de combattre.

Il y a deux-cents ans, il y eut notre Grande Révolution, l’abolition des privilèges, la déclaration solennelle des droits de l’homme, puis le sauvetage de la nation menacée par l’alliance du pouvoir royal de droit divin et des armées étrangères, l’abolition de l’esclavage, tout un changement du monde faisant que la vie ne sera jamais plus ce qu’elle était sous l'« ancien régime », fondamentalement pour presque nous tous, dont les ancêtres vivaient les effroyables servitudes des privilèges. Mais ceux qui répondirent le plus fidèlement aux colères de nos ancêtres révoltés, ceux à qui nous devons plus qu’à tous autres nos libérations, ne purent échapper à l’emprise des idées reçues sur les vertus du châtiment suprême : les partisans ardents de l’abolition de la peine de mort ne surent en éviter l’abus, à l’image des oppresseurs passés, grands exterminateurs d’hérétiques. Toute révolution porte en elle un manque de capacités de rupture avec le passé qu’elle condamne. Et la rançon est lourde quand, depuis Thermidor et la Terreur Blanche, les organisateurs de nouveaux privilèges se servent de ces manques de rigueur pour fabriquer l’ordinaire de la contre-révolution, et la petite terreur blanche dans les esprits médiatisés.

Il y a 356 ans, la révolution copemicienne, devenue vraiment révolutionnaire avec Galilée, valut à celui-ci la condamnation définitive à la résidence surveillée. Et, depuis, rien, en matière d’esprit scientifique, ne sera jamais plus comme avant. Les bûchers et supplices continueront leur œuvre purificatrice (le supplice du Chevalier de la Barre est de 1766 – sous Louis XV) ; mais, vaille que vaille, la science moderne ne cessera de se constituer. Il importe cependant de ne pas masquer qu’à l’enseigne de « la science » se sont déployées les pires tyrannies. Il y a plus profond, plus ordinaire, que les persécutions extraordinaires accomplies à l’enseigne du « socialisme scientifique » : il y a le pain quotidien du scientisme aveugle, en fonction duquel il n’est pas étonnant que demeurent des défiances profondes à l’égard de ce qu’ILS nomment « la science ». Il a fallu le mouvement d’idées qui nous inspire toujours, où le « surrationalisme » de Gaston Bachelard émerge comme une immense novation, pour éveiller les consciences sur le fait que la révolution galiléenne porte en elle les risques de s’enliser dans les certitudes dogmatiques contre lesquelles tout nouvel esprit scientifique a vocation de lutter. Ce que l’on nomme communément « science » manque surtout de rigueur scientifique, et n’a pas volé le procès de « science sans l’homme » dans lequel sentiment populaire et recherche de pointe ont vocation de se rejoindre.

Servitudes à l’égard de ce que l’on prétend combattre : « Révolution », « Science », n’y échappent pas… « Surréalisme » compris.

Lisez donc Je n’ai pas perdu mon temps. Vous y saisirez le moment et mouvement surréaliste comme droit issu, dans le fil de la révolte dada, de la tuerie de 14/18, et pétri de la protestation contre le colonialisme ; aux antipodes de toute version scolastique, genre « groupe », genre doctrinaire, genre « école artistique et littéraire ».

Et surtout vous pourrez mieux comprendre comment, de la réalité humaine si efficiente qu’est le phénomène historique de groupes constitués dans la fécondité des rencontres de jeunes gens pétris des mêmes révoltes et des mêmes espérances, les perversions sectaires de ces étroites solidarités sont compréhensibles, mais ne représentent que « traînées » de ce contre quoi nous ne serons jamais assez vigilants, – nous, profondément inspirés par l’opinion que toutes les opinions ne sont pas respectables, que celles qui fondent le rejet, l’exclusion d’autrui, sa prohibition, ne sont pas tolérables, mais qu’on ne saurait, sans servilité à leur égard, dériver dans les intolérances à l’égard des personnes… ou de l’art de ne pas se tromper d’ennemi, et de ne pas désigner les victimes comme coupables.

Rien ne nous a plus ému que le texte dramatique de René Crevel, écrit juste avant son suicide pour le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, en juillet 1935, avec ce testament : Le mouvement surréaliste a dépassé les cadres du groupe surréaliste.

Ce Dépassement, nous savons bien qu’il n’allait pas de soi, et que tout ce que l’histoire « événementielle » porte de témoignages de comportements dogmatiques ou cléricaux, sectaires ou groupusculaires est bien fait pour approvisionner les versions du « surréalisme » conformes aux idées reçues… comme les manques de la Révolution et de la Science servent à approvisionner contre-révolution et obscurantisme.

Mais les modèles mentaux en usage courant sont fabriqués d’idées si fortement reçues que ce que nous avons clamé, dit et écrit en toutes circonstances, contre ces falsifications, est ce qui, en fonction des conformismes sert des idées reçues, est toujours le plus mal entendu. Il faut donc redire ce qui fait dire à Jean, page 99 de Je n’ai pas perdu mon temps : « Il ne faut pas se laisser fourvoyer par l’évident caractère de groupe du Surréalisme. C’est là un aristocratisme peu convenable… » en commentaire à : « Le surréalisme est avant tout, Eluard l’a dit et bien dit : La lutte à mort contre les apparences ».

Contre les apparences : – vive la révolution – vive Copernic.

Et la place du front populaire ?

« Je me souviens pourtant des jeunes gens du front populaire, qui chantaient et pleuraient en voyant la mer pour la première fois. Et tant pis pour le dictionnaire. »

Jean Marcenac

Dans les dictionnaires des idées reçues, il est assez communément reçu que le FRONT POPULAIRE est issu de 1936, résultant d'« accords au sommet », et ces récits sont produits par des gens qui ne sont pas bien armés pour comprendre que, si la poussée du « Front Populaire » a pu percer, c’est parce que c’est NOUS qui l’avons produite, « à la base », avec une puissance du mouvement de la jeunesse qui a insufflé un air nouveau dans ce qui se passait « dans les boîtes », et dans les campagnes. Au point que l’invention des congés payés n’eût pas été possible si le mouvement de la jeunesse n’avait pas entraîné une dynamique avant-garde vers la conquête exploratoire du territoire, campagnes et villes, plaine, mer et montagne.

Conquête fraternelle, dans une fraternité sans bavures entre étudiants, employés, ouvriers du bâtiment, ou de l’industrie, comme, à Toulouse, avec Latécoère et Dewoitine, les jeunes travailleurs de l’industrie de pointe.

Fraternité dans laquelle les débats « politiques et religieux », tabous dans les codes en vigueur, n’étaient pas absents, mais étaient plus fraternels qu’on ne le raconte dans les dictionnaires.

Si, comme il est dit, le Mouvement des auberges de jeunesse (les A.J.) a explosé en 1936, c’est parce que cette explosion fut l’œuvre des camaraderies conquérantes constituées avant.

Signe : si, à Toulouse, en 1933, le Ciné-club, où dominait la mouvance communisante, a pu remporter la victoire de la projection « privée » du film prohibé/censuré, Le cuirassé Potemkine, à la Bourse du Travail, contrôlée par la mouvance que le modèle sectaire nommait alors volontiers : « social-faciste », c’est parce que, dès lors, sectarisme et monolithisme n’étaient pas notre fort.

Même trempe que le décisif fait de culture, agi dans la fraternité « qjiste », dans la dérision face à ceux qui voyaient là : « nids de calotins » ou de « trotskards ».

Et surtout : les sombres, tragico-burlesques, effets dans les mentalités du comble de l’abomination socio-culturelle, divisions et oppositions entre travail et personnes du monde « manuel » et du monde « intellectuel », en prirent heureusement pour leur grade.

Et tant pis pour le dictionnaire !

Manifeste de l’école de Pech-Merle

Aux mémoires de Jean-François Champollion et de Jean Marcenac

« Ici tout parlait torrents. »

René Char

Dans la grotte de Pech-Merle, se découvrent les secrets de la vie. On y voit l’imagerie faite sur et avec les formes fabriquées par le travail des torrents souterrains. On y voit pétrifiées les traces au sol de la mère, du bâton et de l’enfant. On y voit la longue racine qui descend de là-haut jusqu’au sol de la grande caverne, montrant où, pourquoi et comment, le chêne, jadis étique, qui a, avec lenteur et persévérance, traversé le grand espace secret pour trouver très loin sa substance de vie, a conquis les moyens d’une autre croissance.

À l’école de Pech-Merle on apprend volontiers que les secrets de la vie sont dans les profondeurs.

Principe de culture que tout regard attentif, dans toute vision lucide, à partir de tout point de vue sur ce monde dur, rend évidente : et qui s’enrichit dans toute exploration aventureuse, des galeries souterraines ou du lit de la rivière.

Vallée du Célé, un pays riche de sens.

Subsiste-t-il en France une autre « Place de la Raison » que la nôtre ? Ici l’obélisque célèbre l’ancêtre révolutionnaire, ici l’on peut rêver sur les hiéroglyphes et sur la fertilité de la débauche imaginative ; ici, c’est fait pour cultiver l’esprit de découverte ; ici l’on peut commencer en bas âge à savoir que le simple sens apparent des images ne donne pas les clefs pour mieux comprendre le monde, afin de mieux apprendre à s’en servir ; ici l’on peut bien se pénétrer du plus riche principe de méthode : que l’insoumission aux apparences multiplie les occasions de penser et ouvre les chemins de toute invention ou innovation. Ici, Jean-François Champollion nous confirma que la voie tracée par Nicolas Copernic, Galileo Galilée, est la voie fertile d’une tradition dans laquelle il nous reviendra de persévérer, pour des découvertes sans cesse renouvelées.

Ici, nous apprîmes la vie, en apprenant à manier la balle, le ballon ou la parole, en fonction des positions et dispositions des partenaires : ici, nous nous fîmes ensemble militants de la tradition copernicienne ; nous nous fîmes rebelles ; face à un monde de censeurs, obstiné à enfermer le sens de « tradition » dans la seule filière du « traditionnalisme », suivant fidèlement la ligne de la Cour de Rome, condamnant Galilée pour le scandale d’affront aux intouchables idées reçues, et pour avoir affirmé que le monde des simples apparences est trompeur.

Et nous partîmes de la place de la Raison Ardente.

D’ici, on peut déambuler en ne cessant de mettre les idées reçues en question, et parcourir le quai Albert Bessières, en cultivant la résistance à toutes les procédures d’obscurantisme et d’oppression. Ce quai, ainsi nommé par acte de résistance, reste la seule trace qui nous reste de l’un des meilleurs porteurs de la tradition copernicienne issu du collège Champollion. « Seule trace », et pour cause, car cet excellent co-producteur d’idées dérangeantes disparut trop tôt, fusillé pour actes de résistance.

Sur le parapet du quai qui n’était pas encore nommé Bessières, Jean Marcenac scandalisait le monde en circulant à bicyclette.

Il nous a laissé bien des traces, hautement poétiques, du fait que l’insoumission à la tyrannie des conformismes oppressifs est premier principe de découverte, d’invention, d’innovation, de création.

Il nous laisse le devoir de donner droit de cité à l’esprit de résistance et de découverte en fonction duquel, selon Charles Baudelaire, « la poésie se fait négation de l’iniquité » ; selon Arthur Rimbaud, elle devient « multiplicatrice de progrès », ayant pour objet « la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle » ; selon Lautréamont, elle « doit avoir pour but la vérité pratique », et « être faite par tous, non par un » ; selon Paul Eluard, elle est « une lutte à mort contre les apparences ».

« Donner droit de cité » à ces pensées subversives n’est pas sans demander courage et persévérance. Car, selon Stendhal, s’y oppose « le parti ultra-subalterne, qui ne déteste rien tant que les idées, et qui enverrait coucher, si cela était possible, la faculté de penser du peuple français ».

À l’école de Pech-Merle, on peut apprendre que, parmi les secrets de la vie ensevelis dans les profondeurs, il y a l’inévaluable latence des potentiels humains communément barrés, brimés, étouffés, bloqués, inhibés, et rendus invisibles ; et qu’il n’y a pas plus noble tâche que de découvrir les secrets des puissances inhibitrices, et de les révéler.

Aux enfants des écoles, aux lecteurs, auditeurs, spectateurs, des productions qui tiennent le haut du pavé, produisant une inculture générale universelle, il faut révéler que ces entreprises de déculturation ne vivent jamais que dans les plus précaires des succès et que, toujours, l’avenir appartient à ceux qui ont résisté et « cherché la lumière dans la région des ténèbres », ne craignant pas d’aller « au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » pour que tout homme « s’étant enfin accordé à la réalité, qui est sienne, n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux », comme dit Eluard, pour que Marcenac donne à voir son écho :

« Et j’aurais eu ma part quand vous aurez la vôtre ».

Il faut révéler qu’en dépit des faillites incessantes des traditions obscurantistes et des revanches incessantes des traditions copemiciennes, le « parti ultra-subalterne » retrouve toujours des forces nouvelles pour signifier à autrui qu’il est moins que rien, indigne d’accéder à un niveau « élevé » de connaissances, ou « abruti ». Contre ces entreteneurs de l’ignorance, voulait faire « oublier » que le verbe « abrutir » est un verbe actif, il faut révéler que l'« abrutissement » est une œuvre d’abrutisseurs. Il faut aider chaque sujet humain à comprendre que le modèle présenté par quiconque étale ordinairement le mépris de ses semblables, figurant ainsi une image d’abrutisseur ordinaire, ne représente rien de très enviable, mais un modèle de médiocrité à ne pas prendre pour « modèle à imiter ».

On ne persévérera jamais assez, contre ces courants, dans l’action pour donner droit de cité à cette vérité historique que les espérances humaines n’ont trouvé d’aliments fertiles que dans la production de modèles de contraste, incitant chacun à résister à tout barrage opposé à la lucidité dans le regard critique/ constructif sur le monde et sur soi-même, donc à devenir capable de mieux voir le monde et de s’inventer librement.

Vive Copernic, vive Champollion, vive Marcenac.


* Entièrement inédit.