À propos d’Antonin Artaud*

Je n’ai que peu approché Antonin Artaud avant son internement. Je le regrette, entre autres motifs, pour ne pas avoir perçu d’échos de sa fréquentation du monde psychiatrique, et notamment d’Edouard Toulouse.

Par contre, j’ai bien connu sa trajectoire d’interné, d’abord dans, l’abominable service de Ville-Evrard, où venait d’être nommé chef Menuau, gérant du système asilaire aussi peu convaincu que possible de son excellence, et personnage très sensible qui, par exemple, n’hésita pas à écrire, dans l'« extermination douce » des temps brutaux, que les malades mouraient de faim ; service où était alors seul interne mon excellent ami Michel Lubtchansky, un de ceux qui, dans notre génération, avaient été pénétrés du mouvement surréaliste. Artaud le prenait volontiers pour confident ; il lui remettait des manuscrits percés de trous brûlés à la cigarette pour exorciser le nom des persécutrices. Ce service était très caractéristique de la fonction de gâchis sur laquelle se centre la malfaisance du système asilaire : système pervertisseur des potentiels de rapports humains qui y sont contenus, aux deux sens du terme, surtout dans le monde infirmier. Si on lit le récit fidèle d’André Roumieux qui le décrit bien : Je travaille à l’asile d’aliénés, on peut percevoir, en même temps que des témoignages clairs sur les troubles dont souffrait Artaud, les preuves du gâchis : on peut y saisir quels trésors de rapports humains compréhensifs étaient présents dans ce monde barbare (donnée qui se rattache pour moi au fait qu’à Ville-Evrard – en particulier dans ce service – on put voir de beaux exemples de fraternités de résistance).

Chez Ferdière, à Rodez, pendant l’occupation, j’ai pris le thé avec Artaud, physiquement plus florissant que ne l’étaient ses compagnons restés à Ville-Evrard et, mentalement, non guéri, mais transformé au point d’avoir repris la capacité de vivre « dans la société » sans engendrer des réactions de « bon à enfermer ».

Toutefois, si je n’ai été que témoin indirect de sa vie parisienne après son hospitalisation, les témoignages que j’en ai reçu, notamment par Ajuriaguerra, familier du monde surréaliste, ont montré que, par exemple à la séance historique du Vieux Colombier, le constat qu’il était resté « bon à enfermer » pouvait sortir des bouches qu’on aurait cru les moins portées à ce genre de réactions.

Donc Artaud a été victime de perturbations très graves, très génératrices, au moment de la grande décompensation, d’énormes réactions de rejet, comme les autres « grands fous ». Il a subi, comme les autres fous de Paris, l’horrible sort des enfermés dans les « Asiles de la Seine ». Il a bénéficié des thérapeutiques du temps, sans omettre le champ relationnel. Il a assez bien recompensé pour présenter devant un monde qui continuait de « le prendre pour fou », une image toujours inquiétante, mais, au fond, suscitant des réactions de rejet plus tempérées.

Et depuis ?

Les impacts de cette dramatique aventure sont devenus envahissants avec, de façon submergeante, une fonction de déversoir. On a pris l’habitude d’entendre gens de toutes sortes se servir de cette histoire pour déverser à son propos les résidus de ce qui les travaille. L’observateur attentif des révélations percutantes trouvables dans les paroles et écrits sur la folie voit là un reflet saisissant de ce qui fut l’une de nos premières grandes découvertes : que les « certificats », exercices de style favoris des aliénistes, en disaient toujours plus sur le certificateur que sur le certifié. Mêmement dit aujourd’hui : « Parle-moi d’Artaud, je saurai qui tu es ».

Déjà, au niveau premièrement historique du travail critique : l’ordinaire des discours sur Artaud révèle des pensées bien conformes, dans l’ensemble, à des regards sur la folie bien peu marqués par la vision surréaliste, et signifiant même une trahison de cette leçon.

D’où, pour moi, la nécessité première de formuler quelques précisions préalables : dans le tumulte des préoccupations sur « la folie » qui marquèrent toute l’aventure surréaliste, la dominante fut aussi peu que possible « littéraire » ou élitiste. Protestations contre les aspects répressifs de la psychiatrie, et surtout reconnaissance de la parole du fou comme parole humaine riche de sens, demeureront, contre les méconnaissances en usage courant, les apports infiniment précieux d’un mouvement qui joua un rôle décisif dans les maturations d’un désaliénisme.

« Combien êtes-vous, par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie, sont autre chose qu’une salade de mots ? », s’écriait Artaud qui savait bien, comme « nous », rebelles à l’aliénisme, que c’était ainsi écrit dans l'« enseignement » où l’on apprenait à ne pas comprendre les fous et à les mal-traiter. Et ça ne concernait pas que les fous du dessus du panier !

L’inscription du « cas Artaud » dans le panorama contemporain fournit un des modèles les plus significatifs de ce qu’il peut advenir dans le détournement des leçons de l’histoire en fonction des canalisations en usage établi.

La première mise en garde est relative à l’usage ordinaire des victimes situées « au-dessus du panier » par rapport au sort commun des mortels.

Je ne cesserai de témoigner des difficultés extrêmes que, protestant contre les usages répressifs aberrants de la psychiatrie dans les « pays socialistes », il a fallu déjouer. Il a fallu se battre hors du terrain piégé où la mentalité ségrégative envahissante tentait toujours de situer le problème : avec la très révélatrice parole, si communément entendue dans le modèle de discours en question : que ce n’était pas bien de mettre « chez les fous » des gens qui (je n’invente pas l’avoir entendu de façon submergeante) « n’avaient rien à se reprocher ».

Artaud a beaucoup servi, en bonne compagnie, avec, entre autres victimes contemporaines, Camille Claudel (ou, beaucoup moins, Séraphine de Senlis ou Sylvain Fosco), à approvisionner le gros discours anti-fous-ordinaires, analogue aux plus déphasés des discours sur les « internements arbitraires », genre : « Ce n’est pas bien de mettre des gens bien chez les horribles fous ».

La fidélité aux passions anti-ségrégatives, que ce fut l’honneur du mouvement surréaliste d’éveiller et entretenir, oblige à prendre obstinément le contre-pied de ces proscriptions de sujets humains par sujets humains, et à répéter, à propos des discours ordinaires sur les victimes de l’aliénisme appartenant au « dessus du panier », que Camille Claudel, Séraphine de Senlis, Sylvain Fosco, Antonin Artaud, etc. : « Témoignent pour tant de plombiers ou de laboureurs, de maîtres ou maîtresses d’école, de marchands de frites ou de servantes, de chômeurs ou de femmes au foyer, de personnes des deux sexes, de tous métiers et de toutes conditions, comme vous et moi ». C’est cela, la fidélité à la leçon surréaliste, comme lutte contre toutes les injustices.

Ceci doit être dit et redit car, dans l’ombre qui s’étend sur les marais envahisseurs, la vision du « surréalisme » qui traîne dans les idées reçues ne saurait garder, au regard de l’histoire, qu’une place vouée aux délectations moroses de quelques plumitifs, sauf travaux archi-savants d’analystes rigoureux des scories de l’histoire.

Et aussi :

Sous la domination du même modèle mental aliéné/aliénant, utilisant les victimes notoires contre les victimes vulgaires, on entend beaucoup la référence à Artaud utilisée comme prétexte à toutes sortes de passions procédurières. Le procès du système asilaire que le « cas Artaud », entre des centaines d’autres, nous a servi à approvisionner, n’apparaît pas communément, dans le flot des discours dans le vent, comme procès du système, en tant que tel. Au contraire : il est dominé par des effets gravement conservateurs. Si j’ai tenu à pointer ces réalités que, dans le système, fonctionnaient des potentiels illustrant que le système produit ses propres fossoyeurs, ce n’est pas caprice démagogique. C’est part du même combat qui, contre les discours de privilégiés se donnant des allures de vomir sur « les asiles », en cherchant des poux sur la tête des êtres humains pris dans les rouages de leur fonctionnement, c’est parce que tout le travail que nous avons fait pour cultiver les potentiels de « faire le contraire » contenus dans ce peuple, a dû être fait contre la même petitesse du mépris dominateur qui pesait lourdement. Et c’est parce que ça pèse encore, par exemple en faisant traîner partout qu’Artaud a été placé chez les abominables fous, sous la férule d’abominables gardiens. Les procédures d’esquive des procès des systèmes par le canal des procès des victimes sont assurément les moins perceptibles avec les moyens bornés de la pensée autoritaire ou dominatrice. Mais chacun doit s’apprendre à les percevoir.

Cet aspect des dérives où se fourvoient les discours plus ou moins mondains « à la mode » me paraît bien plus significatif que, par exemple, l’habitude d’engager pour « défendre Artaud » un procès de Gaston Ferdière, que je n’aurai pas l’inélégance de « défendre » ici. Le rappel de sa responsabilité dans l’extraction de Ville-Evrard, le traitement et le retour à Paris suffit, sans commentaires autres que la question qui s’impose : « Quel est donc le sens de ce procès ? ».

J’insisterai par contre sur le sens du procès connexe : celui du « traitement par électro-choc ». Étranges contenus obscurantistes du discours ordinaire sur le dit « électro-choc », dont « ça parle » communément dans une ignorance gigantesque de ce dont il s’agit, et dans le maniement de mythes plus ou moins justificateurs.

Nous vivons dans une période de l’histoire où le problème des abus chimiothérapiques se pose bien plus gravement que celui des mésusages de l’électro-choc, tout simplement parce que les effets nocifs iatrogènes sont devenus beaucoup plus préoccupants que ne l’ont jamais été ceux des « traitements de choc ». Il est donc de bonne règle de se demander si les précautions oratoires qui passent dans les clichés ordinaires de chasse aux sorcières électriques ne signifient pas surtout le canal de fuite devant l’incongruité qu’il y a aujourd’hui à mettre en question les mésusages des thérapies actuelles.

La vérité dont la méconnaissance est entretenue dans cette procédure est que ce n’est pas en vain que l’âge des « traitements de choc » fut la première vague historique de triomphalisme psychiatrique. Car les efficacités furent spectaculaires. Pour « nous », usagers très critiques des « grandes découvertes », quand il était conseillé aux disciples d’aller voir dans « le » service où l’on ne pratiquait pas l’électro-choc les tableaux de la classique dégradation « hébéphréno-catatonique » décrite dans les livres et qui n’existaient plus ailleurs, il fallait dire que ce n’était, à coup sûr, pas si simple, et qu’il y avait enjeu des facteurs plus subtils.

Le plus important, qui n’était pas très subtil à voir mais qui resta pourtant fort mal perçu, c’est que, quand l’électro-choc était pratiqué « proprement », avec un grand soin de son contexte, et très spécialement d’un accompagnement attentif dans l’émergence du coma (comme dans l’insulino-thérapie), notre problème était de résister à l’inflation des demandes des patients qui « en redemandaient » abusivement, tant ça leur faisait du bien. Alors qu’en général, dans les ambiances asilaires, après les phases fastes, où les mobilisations affectives des soignants avaient fourni les vrais effets bienfaisants, les routinisations barbares étaient devenues ordinaires, jusqu’à faire habitude de séances « en série », où les attendant leur tour sur un banc voyaient défiler sur brancards leurs compagnons ronflants, « exécutés » avant eux. On pouvait ainsi bien comprendre la « mauvaise réputation » que ces séances de « choc » n’avaient pas volée.

Il vaut mieux être au courant de ces vérités de contexte, sans lesquelles le discours sur l’électro-choc est toujours plutôt « con », pour comprendre pourquoi et comment le thème de « l’électrochoc » et ses séquences ordinaires et extra-ordinaires tiennent, dans les clichés en usage sur les malheurs d’Antonin Artaud, une place si fantastique.

Au fond, l’exemple grossier du maniement imaginaire du thème inscrit dans le « vouloir ne pas savoir » de quoi on parle, quand ça manie le discours fétichisé sur le « choc », est bien intéressant à étudier. Ça croit et dit que c’était « douloureux », comble de contre-vérité (!). Surtout, ça parle dans une pensée qui n’offre pas un contraste très productif avec le choix du vocabulaire qui fit du mot « choc » le fétiche du progrès thérapeutique, et ça ne sort guère du débat sur les bienfaits et les méfaits de l’électricité. C’est bien le « cas-type » du discours à partir duquel tout le discours sur le « cas » Artaud peut être soumis à une critique féconde. Y compris et surtout pour servir de pièce à conviction dans le vrai procès d’un paléo – ou néo – aliénisme, encore demeuré bien mal-développé devant la question cruciale d’aujourd’hui : que les fétichisations sur « tel » ou « tel » soin, technique, agent ou facteur, traitement, ou conduite, etc., ne servent qu’à borner la réflexion féconde par excellence, celle qui fait travailler sur la façon de s’en servir.

Mais :

Il reste que la popularité du « cas Artaud », sa fonction d’animation dans le remue-ménage des consciences sur l’usage et les mésusages de la psychiatrie, comporte une autre portée que celle de mauvaises querelles. La fécondité de ce remue-ménage ne se trouve pas par une contingence fortuite située dans l’ensemble du débat sur surréalisme et désaliénisme.

Il est bien « normal », comme ils disent, que ce débat soit très parasité, dans les idées reçues, par les plus vaines des querelles scolastiques, superficielles, pédantes, mondaines, artistiques et littéraires, genre pinailleur, genre charognard, etc. Ça dérange trop.

Mais le surréalisme profond n’est pas le sujet de ces vanités.

Il est, comme moment et mouvement, une profonde pulsation des consciences humaines surtout faite pour stimuler indéfiniment l’intolérance à l’intolérance, dans le comble de la fraternité à l’égard de tous les hommes malmenés par une sous-culture foncièrement malmenante ; il ne reconnaît pas d’autre privilège que ceux de l’attention privilégiée due aux plus proscrits.

Définition mal supportable, qui n’a guère encore acquis droit de cité dans le monde où nous vivons… Qui s’en étonnera ?

Artaud maître à penser : « Un aliéné est aussi un homme que la Société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités ».

Il est bien dit : aussi


* Ce texte a fait l’objet d’un débat à la médiathèque de Faches Thumesnil, près de Lille, le 17 mai 1991, où il a été publié dans un recueil : « À la folie ».