Des hommes comme vous… La folie n’est pas pittoresque

Une exposition d’œuvres de malades mentaux, au Centre psychiatrique Sainte-Anne, vient de ranimer la vogue des problèmes de l’art et de la folie, véritable « bouteille à l’encre », et par contrecoup d’attirer l’attention sur les questions sociales soulevées par les troubles mentaux.

L’explosion de poncifs que provoque véritablement le voisinage du mot « folie » avec les mots « art, génie », etc., éveille chaque fois, chez ceux qui ne voient pas là des thèmes d’exploitation pittoresque, des bouffées d’irritation, de mépris, d’exaspération, qui surgissent sur le fond d’une résignation attristée. Quelques paroles imprudentes de psychiatres, voire de peintres ou de poètes, reviennent à la surface de la conversation mondaine ou dans les chroniques de la presse, digérées par des esthètes de salon, des amateurs distingués de littérature médicale ou de médecine littéraire, sous la forme tristement sclérosée des mêmes pauvretés sentencieuses.

« Art et folie », voilà donc toute la cuistrerie déchaînée. L’exposition de Sainte-Anne ne déroge pas à la tradition ; elle est, elle ne pouvait pas ne pas être, l’occasion du déversement habituel de pédantisme.

Telle qu’elle est, elle a pourtant un mérite, et un mérite immense : c’est d’exister. Certes, elle provoque des réactions d’une fâcheuse indécence, des rires et des allusions dont on ne sait s’il s’agit d’un manque de respect plus grave envers les peintres modernes (qui en ont vu d’autres) ou envers les malades mentaux, et c’est ce dernier point qui est le plus grave : le mépris de la société pour les problèmes de la santé mentale, l’indifférence de l’opinion publique devant l’état arriéré de l’assistance psychiatrique française, devant ce fait que, durant l’occupation, quarante mille malades mentaux environ sont morts de faim et de froid en France, image hypocrite de l’extermination « scientifique » pratiquée en Allemagne ; cette attitude de reniement ne va pas sans quelque mauvaise conscience, mais chacun se libère de sa gêne devant de si graves problèmes par une pirouette.

……………………………………………………………………………………

Mais peu importe, au fond : ces productions de la folie sont belles : elles sont, à l’image de la folie elle-même, révélatrices de l’état d’esprit de qui se trouve en leur présence : sujet de plaisanteries pour le médiocre, émouvantes pour qui ose prendre au sérieux certains problèmes majeurs.

Or, les recherches de la psychopathologie moderne ont abouti à des résultats qui apportent sur la connaissance de l’homme des lumières encore peu connues :

La plus grande de ces découvertes, c’est que la folie ne donne rien à l’homme qui ne soit contenu en lui. C’était une survivance de la pensée magique que la croyance en un apport nouveau, brusquement surgi en l’homme, venu on ne sait d’où, d’un monstre, né de la tête de Jupiter ou de l’écume de la mer, « possédant » l’homme aliéné et lui inspirant les conduites les plus désordonnées.

Nous savons aujourd’hui liquider ces survivances des croyances primitives, qui faisaient de la folie une possession démoniaque. Nous savons que le contenu de la folie est en chacun de nous. Ce que nous appelons vie mentale normale, adaptation correcte au monde extérieur, est un équilibre qui, réprimant les tendances que nous portons en nous, conforme nos actes à un encadrement social, à une notion commune du « normal ». Ce qui fait de l'« aliéné » un être si incompréhensible, si étranger, c’est le fait qu’en lui des tendances sont libérées qui, chez le normal, sont étouffées.

Ces vues nouvelles sur la psychiatrie sont d’une immense portée théorique et pratique…

Il est très remarquable que les recherches modernes dans le domaine de la création poétique aient abouti à une prise de conscience des mêmes données fondamentales…

Il y a là un fait dont la signification s’éclaire par la prophétie de Lautréamont : « La poésie sera faite par tous, non pas un », et les proclamations de la poésie actuelle : « Le surréalisme travaille à démontrer que la pensée est commune à tous » (Eluard).

……………………………………………………………………………………

[Suit une évocation très « objective » et chiffrée de la misère et de l’archaïsme des institutions psychiatriques françaises « avant les hécatombres de l’occupation » et depuis, avec leur insertion dans l'« internement ».]

……………………………………………………………………………………

[et :]

Ainsi sont masqués les vrais problèmes : nécessité d’abolir l’internement, d’assurer les soins et la protection de la loi à tous les malades mentaux, graves ou légers, d’organiser systématiquement la prophylaxie mentale, de remplacer les hôpitaux psychiatriques actuels, trop semblables encore aux anciens asiles d’aliénés, par des centres modernes de réadaptation.

……………………………………………………………………………………

Or il est impossible!!! de faire infiniment mieux que dans le cadre de la misérable organisation actuelle…

Les conquêtes psychologiques nouvelles accroissent la conscience que nous avons de « l’humanité » du malade mental, infiniment plus proche du normal que ne le croit le public, et que ne le croyait la psychiatrie d’hier. Ainsi naît une véritable psychiatrie sociale, mais son organisation n’a de chances de succès que dans une société dégagée des vieux préjugés et qui considérerait avec une compréhension sympathique celui des siens que la maladie a investi d’une inhumanité apparente, masque qui recouvre la réalité plus subtile du drame de la folie.

Post-scriptum – I – Histoires de « que » et de « in »

Le lecteur vraiment attentif aura corrigé de lui-même, à la première ligne du dernier paragraphe, « Or, il est impossible de faire infiniment mieux… », il aura rétabli, comme j’avais écrit : « … il est possible… ».

La valeur de ce lapsus ancien a paru démultipliée du fait que d’innombrables « histoires de “que” et de “in” » se sont multipliées inlassablement par la suite. L’auteur pense y être sujet plus encore que la moyenne de ses contemporains, et il constate que les échos de psychanalyse amusante adressés à la presse dans ces occasions ne sont ordinairement pas publiés.

Le plus remarquable de ces « cuirs » – liant les mots de façon vicieuse – fut accompli quand, en 1981, temps de grandes espérances, ou d'« état de grâce », on publia au Scarabée/ C.E.M.E.A., mon Psychiatrie populaire. Par qui ? Pour quoi ?, dont l’intention était de développer la leçon de Kafka : « Du côté du château, là-haut, nous devons nous estimer heureux d’obtenir ce qu’on veut bien nous donner ; mais ici, au village, en bas, nous pourrions peut-être aussi faire quelque chose nous-mêmes ». La quatrième de couverture, – prière d’insérer – que nous avions concoctée avec Roger Gentis, directeur de la collection, disait : « Il est faux que les solutions ne puissent venir que d’en-haut ». Le « que » a sauté à l’impression.

Échantillons récents :

M n° 24 (XI/XII 88) – De l’infibulation mentale. J’avais écrit : « Comme il n’y a pas d’invention sans insoumission… ». Il est écrit : « pas d’invention sans soumission… ».

V.S.T. (C.E.M.E.A.) n° 5 (IX/X 88). J’avais écrit : « Nous sommes tous des cas sociaux… (je suis] produit par cette société qui ne produit pas que des sujets conformes ». Il est écrit : « … qui ne produit pas des sujets conformes ».

Etc.

Antécédents :

Révolution n° 178 (29 VII 83) – Pour le centenaire de Franz Kafka, j’écris : « F.K. mon très cher maître » et je termine par une prise à partie du système contraignant le « professionnel » de la psychiatrie à ne se former que dans son domaine clos, avec le projet d’un : École de psychiatrie – Livre de lectures – Première année, contenant nombreux textes de Kafka. Là, je paraphrase (en remplaçant « médecine » par « psychiatrie ») l’inscription lue en 1968 par mon ami mexicain Arturo Hemandez sur les murs de la faculté de médecine de Monterrey : « … qui ne connaît que la psychiatrie ne connaît même pas la psychiatrie ». Il est écrit : « … qui ne connaît pas la psychiatrie… ».

Souvenirs :

Écho de Jacques Lacan, le 25 mars 47, dans le débat sur le premier « Personnage… ». « Ce qui se passe dans l’ordre de la vérité quand l’incompris devient compréhensible ».

De Philippe Bousquet et Jean Reverzy, pour mon « jubilé » (Information psychiatrique – X – 78) : « … l’inouï n’est certes pas de l’inaudible ou de l’inintelligible… à charge de subvertir le sens commun et les clartés trop trop bien définies d’un ordre social qui étouffe aussi le meilleur des puissances de l’homme ».

Que dire encore de ce qui infibule les esprits des individus infiltrés de la façon la moins innocente, inconsciemment…, etc. ?

Plus ouverte des questions ouvertes sur l’ouverture des comprenoirs : n’est-ce que l’œuvre de ceux qui cultivent le principe de parler dans les codes des idées reçues et modèles mentaux en usage courant, ou que de ceux qui cherchent inlassablement l’inverse ?

*

Post-scriptum – II-

Aventures et mésaventures des productions aventureuses :

Participant à l’entreprise d’édition franco-italienne SYLLEPSE/PERISCOPE, je suis branché, avec demande de fournir des contributions, sur l’édition de la traduction française du bel ouvrage de Renato Curclo : « L’ALPHABET D’ESTÉ », qu’Alberto Moravia avait loué avec : « Et Curclo découvrit un Klee ».

Dans les mésaventures de cette production, le dossier que j’avais fourni est traité dans un désordre étonnant (par exemple en incorporant le « DES HOMMES COMME VOUS – La folie n’est pas pittoresque », qui était prévu pour le présent ouvrage). Le tirage est bourré de lapsus, dans le modèle : « aussi étrangers que possible à la “nature” humaine », au lieu de « aussi peu étrangers… ».

En compensation, reproduisons ici une version améliorée d’un fragment de « L’alphabet de Sylvain Forestier » à partir de ma contribution à « L’alphabet d’Esté » :

ANGOISSE, AIDER, AUTRE, ACCEPTER… ALPHABET

Accepte de

Briser le

Carcan

Dans lequel tu laisses

Enfermer celui qu’en excluant comme

Fou du cercle de tes semblables, derrière tels

Garde-fous, tu récuses comme sujet

Humain.

Il peut te montrer un

Jardin

Kaléidoscopique d’images reflétant plus de

Lumières que tu n’acceptes d’en voir dans ce

Monde

Neutralisateur

Où,

Parce

Qu’il fait

Résonner les échos d’une

Souffrance que tu veux étrangère à la

Tienne, il provoque la peur

Uniformisatrice à

Vouloir l’embarquer dans le

Wagon opaque où les

Xénophobes masquent les

Yeux accusateurs des

Zombies, zingaris, zozos, à zoner hors d’ici.


!!! D’où, à suivre : post-scriptum.