Chapitre V. Prémices des fantasmes

 

La formation du fantasme chez le très jeune enfant coïncide avec la possibilité de se donner une représentation du monde extérieur, particulièrement de la personne de la mère, distincte des représentations du moi-propre. C’est alors seulement que peut s’instaurer le jeu interne (« intrapsychique ») des représentations, faisant ainsi passer les investissements pulsionnels primitifs dans un registre nouveau, proprement psychique. La représentation d’un objet mère, devenu « objet interne », peut dès lors suppléer, du moins dans une certaine mesure, aux satisfactions pulsionnelles qui étaient jusque-là étroitement liées à la présence réelle de la mère et aux soins qu’elle prodigue à son bébé.

On retrouve là l’écart déjà souligné entre fantasme et réalité : le fantasme peut suppléer à la réalité d’une absence maternelle et du manque de satisfaction réelle. Il permet un aménagement de la frustration et des angoisses d’abandon liées aux inévitables absences ou défaillances maternelles. Cette possibilité de suppléance est à la base de toute organisation psychique.

I. Représentation de l’objet

Freud a proposé dès 1900, dans L’interprétation des rêves, un modèle de formation de la représentation de l’objet. Ce modèle est fondé par analogie sur la mise en évidence du « processus hallucinatoire » propre au rêve. Théorisé comme « réalisation hallucinatoire du désir » dans le rêve, le processus hallucinatoire est généralisé comme processus fondateur de toute représentation et permet de rendre compte de la constitution d’une représentation de l’objet.

Plus précisément, ce n’est pas l’hallucination elle-même qui fonde directement la représentation, mais l’écart qui s’instaure entre la tentative de satisfaction hallucinatoire et la satisfaction réelle que seul l’objet en personne peut apporter. C’est le manque de la satisfaction réelle attendue qui institue et signifie le désir, tandis que celui-ci désigne la mère absente comme objet de ce désir. C’est alors seulement que la mère peut être instituée en « objet externe », dès lors distinct du moi et localisé hors du Moi.

Au travers et au-delà de la frustration et de l’attente, ce mouvement processuel réunit l’image de la mère, vers qui s’oriente le désir, et l’éprouvé hallucinatoire de la satisfaction attendue. Il intègre de plus, comme nous l’avons souligné précédemment, la représentation de l’acte qui permettrait de réaliser le désir : le prototype en est l’action de téter, mais la représentation peut concerner tout acte moteur par lequel pourrait être retrouvé le « sein » perdu de la mère.

Il va de soi que la représentation de l’objet, ainsi comprise au sens freudien comme moment fondateur de l’organisation psychique, ne surgit pas magiquement du néant. L’objet se construit à partir des interactions entre le bébé et sa mère (ou son substitut). La mère est primitivement investie dans sa réalité, comme pourvoyeuse de « soins maternels », avant toute possibilité de la reconnaître. S. Lebovici a résumé ce paradoxe en une formule percutante : « L’objet est investi avant d’être perçu. »

La construction de l’objet, ainsi que les processus organisateurs qui la sous-tendent dans le modèle freudien, peuvent se comprendre en trois temps :

Celui d’un investissement premier de la personne de la mère : celle-ci est désignée, suivant diverses terminologies usuelles, comme « objet primaire » ou comme « objet d’étayage ». C’est le temps où s’inscrit l’expérience de satisfaction en articulation avec les premiers repérages sensoriels et perceptifs sur lesquels se fondera la représentation de l’objet mère.

Celui de la constitution d’un préobjet. On peut considérer que celle-ci est liée aux premières tentatives hallucinatoires : les repérages précoces liés à l’expérience de satisfaction commencent à se constituer en traces mnésiques plus ou moins organisées. Celles-ci se trouvent alors associées non plus seulement à la répétition des expériences de satisfaction, mais aussi aux vécus auto-érotiques qui accompagnent le processus hallucinatoire.

En l’absence d’une satisfaction actuelle, ces traces mnésiques permettront, par l’évocation de la satisfaction dans le souvenir, une certaine anticipation de son retour qui permet d’aménager la frustration ressentie. De par leur organisation progressive, elles tendent de plus à se constituer en préreprésentation de l’objet.

Celui de la constitution d’un véritable objet (objet interne) dès lors que l’échec de la tentative hallucinatoire aura conduit à l’instituer comme objet de désir (objet perdu de la satisfaction), selon le plus classique schéma freudien. « Objet interne » et « objet externe » (ce dernier pouvant être également appelé « objet réel ») se construisent solidairement par leur différence et leur complémentarité.

II. Prémices de l’objet

Ce qui est ainsi halluciné associe des traces mnésiques de l’expérience de satisfaction vécue dans le corps (de l’ordre des pures sensations endogènes) et les premiers éléments de repérage perceptif de la présence maternelle. On peut imaginer que ce sont d’abord des images disparates, évanescentes et plus ou moins chaotiques : images sensorielles diverses, surtout cénesthésiques, mais aussi olfactives, posturales, tactiles, auditives, visuelles, etc.

Dans ce kaléidoscope, il s’agit, pour une part, d’une réactualisation de l’éprouvé sensoriel et affectif de la satisfaction ; pour une autre part, il s’agit d’images référées plus directement au corps de la mère (son odeur, le goût de sa peau, sa voix, ses gestes, etc.). Ainsi, la représentation présuppose l’investissement et l’intégration de traces mnésiques hétérogènes, dont les unes sont plus proches d’un vécu corporel propre au bébé, tandis que d’autres sont davantage liées aux caractères perceptifs de l’objet réel.

1. Sensorialité et indices perceptifs

La sensorialité, soit comme éprouvé corporel plus ou moins global (bien-être, chaleur interne, détente et/ou excitation), soit comme sensations de plaisir plus localisées préludant à l’investissement des zones érogènes, est probablement prédominante dans le temps premier d’hallucination de la satisfaction.

Parmi ces sensations, certaines concernent plus particulièrement le contact, au sens le plus large (sensations de chaud, de doux, contact de la peau, caresses, sensations d’être enveloppé, serré par les bras, bercement, etc.) ; celles-ci constituent les premiers indices sensoriels d’une relation à l’autre, même si elles sont d’abord peu différenciées de sensations purement endogènes. Ces expériences sensorielles, directement référées au corps propre, constituent le terreau dans lequel vont s’inscrire les ancrages corporels du fantasme.

Corrélativement, certaines traces mnésiques seront plus directement associées à la personne de la mère et pourront constituer les premiers indices de la présence maternelle. Ces indices se détachent plus ou moins précocement sur le fond confus et mouvant des sensations corporelles liées aux affects de plaisir et de déplaisir. Pour autant qu’ils tendent à se différencier des éprouvés corporels et de l’affect, ils sont de l’ordre de la perception, principalement visuelle et auditive. Ils confèrent progressivement à l’objet maternel, dans la perception actuelle qu’en a le bébé, un statut d’existence repérable qui tend à se différencier des expériences plus fusionnelles de contact. Leur évocation (préreprésentations) prennent très vite une fonction anticipatrice de la satisfaction attendue à laquelle ils restent associés par contiguïté spatiale et temporelle.

Ce sont surtout des repérages fondés sur des perceptions à distance (perceptions visuelles et auditives) qui sont aptes à prendre une telle valeur, comme anticipateurs du retour de la satisfaction. Ces perceptions à distance permettent une appréhension de la position de la mère dans l’espace environnant (proximité, éloignement), des variations de distance dans ses mouvements d’approche ou d’éloignement. Pouvant persister dans les intervalles de temps qui séparent les expériences de contact, ces perceptions à distance contribuent à fonder les repérages de sa disparition ou de son retour, et par là une préconception de sa possible permanence. Les indices visuels attachés à la perception élective des positions et des déplacements de la mère organisent un espace extérieur, ainsi investi comme lieu de sa présence-absence.

Les indices auditifs (bruit des pas, des préparatifs de repas, etc.) prennent de la même manière une valeur particulièrement significative. Plus encore que la variation de distance perçue visuellement et la différenciations des zones spatiales, ces indices auditifs fondent la persistance de l’objet d’étayage alors même que celui-ci échappe à la perception visuelle.

La voix de la mère prend ici une valeur toute particulière, par la charge d’affect qu’elle véhicule. On sait maintenant qu’elle est perçue et reconnue très précocement de manière spécifique et différentielle. Elle se trouve donc d’emblée intégrée syncrétiquement aux expériences polysensorielle associées à la satisfaction. Lorsque commencent à s’organiser des perceptions plus directement référées au monde extérieur, elle permet que soit maintenue une relation à distance. De plus, par ses intentions signifiantes, elle constitue l’étoffe sonore et affective de ce qui deviendra progressivement une véritable communication langagière. On sait que les intonations qui modulent les paroles maternelles sont perçues et comprises bien avant ces paroles elles-mêmes ; elles en préparent le déchiffrement sémantique.

Ainsi, s’il semble incontestable, dans le sens indiqué par Freud, que la représentation de l’objet ne puisse naître que de son absence, il n’en est pas moins vrai que certains indices perceptifs étayent l’investissement de l’objet primaire dans sa présence, en liaison directe et en continuité avec l’expérience de satisfaction. Cette idée a été tout à fait centrale dans les travaux de Winnicott : l’objet ne peut selon lui se constituer en objet perdu que pour autant qu’il a été d’abord connu et investi dans sa réalité.

2. Rôle de la motricité et de l’action

La motricité est d’emblée impliquée dans les premiers modes d’expression du nouveau-né, dans les gesticulations, postures et mimiques par lesquelles il manifeste son plaisir ou son déplaisir, sa satisfaction ou sa détresse. Les cris, qui sont une forme particulière d’expression motrice, ont à cet égard une fonction majeure par leur effet de signal agissant sur l’entourage. S’avérant particulièrement aptes à provoquer une réaction appropriée de la mère, ils seront vite utilisés de manière adaptée dans le but d’obtenir la satisfaction attendue. Cela entraîne la découverte et l’investissement de leur valeur de communication, préludant à l’intentionnalité progressivement maîtrisée de leur utilisation.

L’action motrice se trouve d’emblée étroitement liée à l’érotisme oral, par le rôle privilégié que prend la succion du mamelon, ainsi que celle du pouce utilisé comme son substitut auto-érotique. La plupart des auto-érotismes qui pourront se développer ultérieurement et persisteront éventuellement chez l’adulte visent ainsi à stimuler une zone érogène par la médiation d’une motricité rythmique (balancements, caresses, etc.).

L’investissement de la motricité volontaire prendra ensuite une importance croissante. Ce sont d’abord les progrès de la préhension et des ajustements perceptivo-moteurs qui permettent l’exploration du monde environnant : au-delà des réflexes archaïques d’agrippement, le bébé prend véritablement possession du visage de sa mère, qu’il caresse et explore ; il se saisit des objets matériels pour les porter à sa bouche, ce qui les associe au plaisir oral de la succion, etc.

Viennent ensuite les progrès de la locomotion, qui augmentent notablement le champ spatial de ses explorations et ses possibilités d’autonomie. La marche marque une étape décisive dans les modulations de la relation par le moyen qu’elle offre de faire varier intentionnellement la distance à l’objet. Elle permet de jouer beaucoup plus librement de l’intentionnalité des mouvements propres d’éloignement et de rapprochement. Plus encore, elle permet d’augmenter notablement la maîtrise de la séparation ; ainsi, l’enfant pourra s’assurer que sa mère est présente dans la maison, alors même qu’il ne peut la voir ni l’entendre, d’aller la chercher pour solliciter une aide, un câlin, etc.

Tout ce qui se joue pour le très jeune enfant dans ce registre de la motricité et de l’action contribue donc à étayer le travail psychique de représentation du monde extérieur et la construction de l’objet.

3. Les interactions précoces mère-enfant

Sous l’influence croissante des apports de M. Klein et surtout de Winnicott, de nombreux travaux se sont développés qui ont mis en évidence l’importance des interactions précoces entre la mère et le bébé. Celles-ci se fondent sur une communication d’affects qui, du côté de la mère, exprime en permanence le lien affectif primaire qui l’attache à son bébé.

La communication par l’échange des regards et par le sourire prend à cet égard un rôle médiateur des plus précoces. Il faut aussi insister sur la réciprocité des actes de la mère et du bébé ; celle-ci se trouve spontanément engagée avec lui dans des jeux qu’elle induit (jeux d’imitation, de disparition-réapparition, de cache-cache, de « répons » verbaux, etc.).

Ce qui se joue ainsi et s’éprouve comme première forme de communication est sous-tendu par les fantasmes maternels et par ce que la mère en projette dans ces interactions précoces. Les psychanalystes d’enfants ont mis en évidence l’importance des fantasmes inconscients de la mère qui accompagnent son désir de maternité, ainsi que les projections fantasmatiques qu’elle peut faire sur le corps de son enfant, à l’occasion des soins qu’elle lui donne (allaitement, toilette). Il est donc très important de souligner qu’il y a, à cet égard, une évidente préséance des fantasmes maternels (et parentaux) par rapport au processus de construction des représentations et des fantasmes propres de l’enfant.

De nombreux psychanalystes ont également insisté sur la fonction de « pare-excitation » de la mère. Au niveau le plus élémentaire, il s’agit des conduites qu’elle met en œuvre intuitivement pour calmer ou prévenir les moments paroxystiques d’excitation et d’angoisse de son bébé. Privé de cette protection, le bébé se trouverait envahi par des orages affectifs et un débordement pulsionnel qui ne laisseraient aucun champ possible à des échanges structurants.

Ainsi se trouve soulignée l’importance de l’état émotionnel de la mère et de ses propres dispositions psychiques comme condition initiale du développement psychique de l’enfant. Quant à la formation des fantasmes propres à l’enfant, on peut ainsi comprendre qu’ils se développent sur le terreau nourricier que constituent les fantasmes inconscients de la mère, tout particulièrement à cette période d’éveil de la vie psychique où l’enfant n’est pas encore en mesure de se constituer une organisation psychique autonome.

C’est donc à partir d’un ensemble d’éléments sensoriels, perceptifs et moteurs, inscrivant dans le psychisme de l’enfant les premières traces mnésiques associées aux expériences de satisfaction et de frustration, que s’instaurent les prémices de représentation de l’objet maternel. Le passage à la représentation de l’objet comme tel va de plus s’appuyer sur la qualité des liens affectifs et fantasmatiques que la mère introduit elle-même par ses propres investissements.

Reste à comprendre par quels processus peut se constituer une représentation de l’objet qui puisse prendre une vraie fonction substitutive à sa présence réelle, c’est-à-dire la constitution d’un véritable réalité psychique.