Vingt ans après…

En 1943, comme chargé d’enseignement à la Faculté des Lettres de Strasbourg, à Clermont-Ferrand, j’ai donné un cours sur Les normes et le normal, en même temps que je rédigeais ma thèse de doctorat en médecine soutenue, en juillet de la même année, devant la Faculté de Médecine de Strasbourg. En 1963, comme professeur à la Faculté des Lettres et Sciences – humaines de Paris, j’ai donné un cours sur le même sujet. J’ai voulu, vingt ans après, me mesurer aux mêmes difficultés, avec d’autres moyens.

Il ne pouvait s’agir de reprendre exactement l’examen des mêmes questions. Certaines des propositions que j’avais cherchées, dans mon Essai, à étayer solidement, en raison de leur caractère, peut-être seulement apparent, de paradoxe, me semblaient désormais aller de soi. Moins par la force de ma propre argumentation que par l’ingéniosité de quelques lecteurs, habiles à leur trouver des antécédents inconnus de moi. Un jeune collègue41, bon spécialiste de Kant, étudiant la philosophie kantienne dans ses rapports avec la biologie et la médecine du XVIIIe siècle, m’avait signalé un texte, de l’espèce de ceux qui engendrent à la fois la satisfaction d’une belle rencontre et la confusion d’une ignorance à l’abri de laquelle on croyait pouvoir s’attribuer un brin d’originalité. Kant a noté, sans doute vers l’année 1798 : « On a récemment mis l’accent sur la nécessité de débrouiller l’écheveau du politique en partant des devoirs du sujet plutôt que des droits du citoyen. De même, ce sont les maladies qui ont poussé à la physiologie ; et ce n’est pas la physiologie, mais la pathologie et la clinique qui firent commencer la médecine. La raison est que le bien-être, à vrai dire, n’est pas ressenti, car il est simple conscience de vivre et que seul son empêchement suscite la force de résistance. Rien d’étonnant, donc, si Brown débute par la classification des maladies. »

Il paraissait, de ce fait, superflu de chercher de nouvelles justifications à la thèse qui présente la clinique et la pathologie comme le sol originaire où s’enracine la physiologie, et comme la voie par laquelle l’expérience humaine de la maladie véhicule jusqu’au cœur de la problématique du physiologiste le concept de normal. À cela s’ajoutait que de nouvelles lectures de Claude Bernard, stimulées et éclairées par la publication, en 1947, des Principes de médecine expérimentale, devaient atténuer la rigueur du jugement que j’avais d’abord porté sur l’idée qu’il s’était faite des rapports de la physiologie et de la pathologie42 et m’avaient rendu plus sensible au fait que Cl. Bernard n’a pas méconnu l’obligation pour l’expérience clinique de précéder l’expérimentation de laboratoire. « Si j’avais affaire à des commençants, je leur dirais d’abord, allez à l’hôpital ; c’est la première chose à connaître. Car comment analyserait-on au moyen de l’expérimentation des maladies qu’on ne connaîtrait pas ? Je ne dis donc pas de substituer le laboratoire à l’hôpital. Je dis au contraire : allez d’abord à l’hôpital, mais cela ne suffit pas pour arriver à la médecine scientifique ou expérimentale ; il faut ensuite aller, dans le laboratoire, analyser expérimentalement ce que l’observation clinique nous a fait constater. Je ne conçois pas pourquoi on me fait cette objection, car j’ai bien souvent dit et répété que la médecine doit toujours commencer par une observation clinique (voyez Introduction p. 242), et c’est de cette façon qu’elle a commencé dans les temps antiques »43. Réciproquement, ayant restitué à Cl. Bernard un dû que je lui avais en partie contesté, je devais me montrer, comme je l’ai fait aussi, un peu moins généreux à l’égard de Leriche44.

Pour toutes ces raisons, mon cours de 1963 a exploré le sujet en traçant des voies différentes de celles de 1943. D’autres lectures ont stimulé autrement mes réflexions. Il ne s’agit pas seulement des lectures de travaux parus dans l’intervalle. Il s’agit aussi des lectures que j’aurais pu faire ou avoir faites à l’époque. La bibliographie d’une question est toujours à refaire, même dans le sens rétrograde. On s’en rendra compte en comparant, ici même, la bibliographie de 1966 à celle de 1943.

Mais les deux cours sur Les normes et le normal débordaient en extension le sujet de philosophie médicale traité par l’Essai et au réexamen duquel j’entends encore, dans les pages qui suivent, m’attacher. Le sens des concepts de norme et de normal dans les sciences humaines, en sociologie, en ethnologie, en économie, entraîne à des recherches qui tendent finalement, qu’il s’agisse des types sociaux, des critères d’inadaptation au groupe, des besoins et des comportements de consommation, des systèmes de préférence, à la question des rapports entre normalité et généralité. Si j’emprunte, au départ, quelques éléments d’analyse aux leçons dans lesquelles j’ai examiné, à ma manière, quelques aspects de cette question, c’est uniquement pour éclairer, par la confrontation des normes sociales et des normes vitales, la signification spécifique de ces dernières. C’est en vue de l’organisme que je me permets quelques incursions dans la société.

Puis-je confesser que la lecture d’études postérieures à ma thèse de 1943 et d’objectif analogue ne m’a pas convaincu d’avoir moi-même, autrefois, mal posé le problème ? Tous ceux qui ont visé, comme moi, à la fixation du sens du concept de normal ont éprouvé le même embarras et n’ont pas eu d’autre ressource, face à la polysémie du terme, que de fixer par décision le sens qui leur paraissait le plus adéquat au projet théorique ou pratique qui appelait une délimitation sémantique. Cela revient à dire que ceux-là même qui ont cherché avec le plus de rigueur à ne donner au normal que la valeur d’un fait ont simplement valorisé le fait de leur besoin d’une signification limitée. Aujourd’hui donc, comme il y a quelque vingt ans, je prends encore le risque de chercher à fonder la signification fondamentale du normal par une analyse philosophique de la vie, entendue comme activité d’opposition à l’inertie et à l’indifférence. La vie cherche à gagner sur la mort, à tous les sens du mot gagner et d’abord au sens où le gain est ce qui est acquis par jeu. La vie joue contre l’entropie croissante.

I. Du social au vital

Dans la Critique de la Raison pure (méthodologie transcendantale : architectonique de la raison pure), Kant distingue les concepts, quant à leur sphère d’origine et de validité en scolasliques et en cosmiques, ceux-ci étant le fondement de ceux-là.

Nous pourrions dire des deux concepts de Norme et de Normal que le premier est scolastique tandis que le second est cosmique ou populaire. Il est possible que le normal soit une catégorie du jugement populaire parce que sa situation sociale est vivement, quoique confusément, ressentie par le peuple comme n’étant pas droite. Mais le terme même de normal est passé dans la langue populaire et s’y est naturalisé à partir des vocabulaires spécifiques de deux institutions, l’institution pédagogique et l’institution sanitaire, dont les réformes, pour ce qui est de la France au moins, ont coïncidé sous l’effet d’une même cause, la Révolution française. Normal est le terme par lequel le XIXe siècle va désigner le prototype scolaire et l’état de santé organique. La réforme de la médecine comme théorie repose elle-même sur la réforme de la médecine comme pratique : elle est liée étroitement, en France, comme aussi en Autriche, à la réforme hospitalière. Réforme hospitalière comme réforme pédagogique expriment une exigence de rationalisation qui apparaît aussi en politique, comme elle apparaît dans l’économie sous l’effet du machinisme industriel naissant, et qui aboutit enfin à ce qu’on a appelé depuis la normalisation.

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De même qu’une école normale est une école où l’on enseigne à enseigner, c’est-à-dire où l’on institue expérimentalement des méthodes pédagogiques, de même un compte-gouttes normal est celui qui est calibré pour diviser en XX gouttes en chute libre un gramme d’eau distillée, en sorte que le pouvoir pharmaco-dynamique d’une substance en solution puisse être gradué selon la prescription d’une ordonnance médicale. De même, aussi, une voie normale de chemin de fer est-elle, parmi les vingt et un écartements des rails d’une voie ferrée pratiqués jadis et naguère, la voie définie par l’écartement de 1,44 m entre les bords intérieurs des rails, c’est-à-dire celle qui a paru répondre, à un moment de l’histoire industrielle et économique de l’Europe, au meilleur compromis recherché entre plusieurs exigences, d’abord non concourantes, d’ordre mécanique, énergétique, commercial, militaire et politique. De même, enfin, pour le physiologiste, le poids normal de l’homme, compte tenu du sexe, de l’âge et de la taille, est le poids « correspondant à la plus grande longévité prévisible »45.

Dans les trois premiers de ces exemples, le normal semble être l’effet d’un choix et d’une décision extérieurs à l’objet ainsi qualifié, au lieu que dans le quatrième le terme de référence et de qualification se donne manifestement comme intrinsèque à l’objet, s’il est vrai que la durée d’un organisme individuel est, dans la santé préservée, une constante spécifique.

Mais, à bien regarder, la normalisation des moyens techniques de l’éducation, de la santé, des transports de gens et de marchandises, est l’expression d’exigences collectives dont l’ensemble, même en l’absence d’une prise de conscience de la part des individus, définit dans une société historique donnée sa façon de référer sa structure, ou peut-être ses structures, à ce qu’elle estime être son bien singulier.

Dans tous les cas, le propre d’un objet ou d’un fait dit normal, par référence à une norme externe ou immanente, c’est de pouvoir être, à son tour, pris comme référence d’objets ou de faits qui attendent encore de pouvoir être dits tels. Le normal c’est donc à la fois l’extension et l’exhibition de la norme. Il multiplie la règle en même temps qu’il l’indique. Il requiert donc hors de lui, à côté de lui et contre lui, tout ce qui lui échappe encore. Une norme tire son sens, sa fonction et sa valeur du fait de l’existence en dehors d’elle de ce qui ne répond pas à l’exigence qu’elle sert.

Le normal n’est pas un concept statique ou pacifique, mais un concept dynamique et polémique. Gaston Bachelard, qui s’est beaucoup intéressé aux valeurs sous leur forme cosmique ou populaire, et à la valorisation selon les axes de l’imagination, a bien aperçu que toute valeur doit être gagnée contre une antivaleur. C’est lui qui écrit : « La volonté de nettoyer veut un adversaire à sa taille »46. Quand on sait que norma est le mot latin que traduit équerre et que normalis signifie perpendiculaire, on sait à peu près tout ce qu’il faut savoir sur le domaine d’origine du sens des termes norme et normal, importés dans une grande variété d’autres domaines. Une norme, une règle, c’est ce qui sert à faire droit, à dresser, à redresser. Normer, normaliser, c’est imposer une exigence à une existence, à un donné, dont la variété, la disparate s’offrent, au regard de l’exigence, comme un indéterminé hostile plus encore qu’étranger. Concept polémique, en effet, que celui qui qualifie négativement le secteur du donné qui ne rentre pas dans son extension, alors qu’il relève de sa compréhension. Le concept de droit, selon qu’il s’agit de géométrie, de morale ou de technique, qualifie ce qui résiste à son application de tordu, de tortueux ou de gauche47.

De cette destination et de cet usage polémiques du concept de norme il faut, selon nous, chercher la raison dans l’essence du rapport normal-anormal. Il ne s’agit pas d’un rapport de contradiction et d’extériorité, mais d’un rapport d’inversion et de polarité. La norme, en dépréciant tout ce que la référence à elle interdit de tenir pour normal, crée d’elle-même la possibilité d’une inversion des termes. Une norme se propose comme un mode possible d’unification d’un divers, de résorption d’une différence, de règlement d’un différend. Mais se proposer n’est pas s’imposer. À la différence d’une loi de la nature, une norme ne nécessite pas son effet. C’est dire qu’une norme n’a aucun sens de norme toute seule et toute simple. La possibilité de référence et de règlement qu’elle offre contient, du fait qu’il ne s’agit que d’une possibilité, la latitude d’une autre possibilité qui ne peut être qu’inverse. Une norme, en effet, n’est la possibilité d’une référence que lorsqu’elle a été instituée ou choisie comme expression d’une préférence et comme instrument d’une volonté de substitution d’un état de choses satisfaisant à un état de choses décevant. Ainsi toute préférence d’un ordre possible s’accompagne, le plus souvent implicitement, de l’aversion de l’ordre inverse possible. Le différent du préférable, dans un domaine d’évaluation donné, n’est pas l’indifférent, mais le repoussant, ou plus exactement le repoussé, le détestable. Il est bien entendu qu’une norme gastronomique n’entre pas en rapport d’opposition axiologique avec une norme logique. Par contre, la norme logique de prévalence de vrai sur le faux peut être renversée en norme de prévalence du faux sur le vrai, comme la norme éthique de prévalence de la sincérité sur la duplicité peut être renversée en norme de prévalence de la duplicité sur la sincérité. Toutefois, l’inversion d’une norme logique ne donne pas une norme logique, mais peut-être esthétique, comme l’inversion d’une norme éthique ne donne pas une norme éthique, mais peut-être politique. En bref, sous quelque forme implicite ou explicite que ce soit, des normes réfèrent le réel à des valeurs, expriment des discriminations de qualités conformément à l’opposition polaire d’un positif et d’un négatif. Cette polarité de l’expérience de normalisation, expérience spécifiquement anthropologique ou culturelle – s’il est vrai que par nature il ne faut entendre qu’un idéal de normalité sans normalisation –, fonde dans le rapport de la norme à son domaine d’application, la priorité normale de l’infraction.

Une norme, dans l’expérience anthropologique, ne peut être originelle. La règle ne commence à être règle qu’en faisant règle et cette fonction de correction surgit de l’infraction même. Un âge d’or, un paradis, sont la figuration mythique d’une existence initialement adéquate à son exigence, d’un mode de vie dont la régularité ne doit rien à la fixation de la règle, d’un état de non-culpabilité en l’absence d’interdit que nul ne fût censé ignorer. Ces deux mythes procèdent d’une illusion de rétroactivité selon laquelle le bien originel c’est le mal ultérieur contenu. À l’absence de règles fait pendant l’absence de techniques. L’homme de l’âge d’or, l’homme paradisiaque, jouissent spontanément des fruits d’une nature inculte, non sollicitée, non forcée, non reprise. Ni travail, ni culture, tel est le désir de régression intégrale. Cette formulation en termes négatifs d’une expérience conforme à la norme sans que la norme ait eu à se montrer dans sa fonction et par elle, ce rêve proprement naïf de régularité en l’absence de règle signifie au fond que le concept de normal est lui-même normatif, il norme même l’univers du discours mythique qui fait le récit de son absence. C’est ce qui explique que, dans bien des mythologies, l’avènement de l’âge d’or marque la fin d’un chaos. Comme l’a dit Gaston Bachelard : « La multiplicité est agitation. Il n’y a pas dans la littérature un seul chaos immobile »48. Dans les Métamorphoses d’Ovide, la terre du chaos ne porte pas, la mer du chaos n’est pas navigable, les formes ne persistent pas identiques à elles-mêmes. L’indétermination initiale c’est la détermination ultérieure niée. L’instabilité des choses a pour corrélat l’impuissance de l’homme. L’image du chaos est celle d’une régularité niée, comme celle d’un âge d’or est celle d’une régularité sauvage. Chaos et âge d’or sont les termes mythiques de la relation normative fondamentale, termes en relation telle qu’aucun des deux ne peut s’empêcher de virer à l’autre. Le chaos a pour rôle d’appeler, de provoquer son interruption et de devenir un ordre. Inversement, l’ordre de l’âge d’or ne peut durer, car la régularité sauvage est médiocrité ; les satisfactions y sont modestes – aurea mediocrilas – parce qu’elles ne sont pas une victoire remportée sur l’obstacle de la mesure. Où la règle est suivie sans conscience d’un dépassement possible toute jouissance est simple. Mais de la valeur de la règle elle-même peut-on jouir simplement ? Jouir véritablement de la valeur de la règle, de la valeur du règlement, de la valeur de la valorisation, requiert que la règle ait été soumise à l’épreuve de la contestation. Ce n’est pas seulement l’exception qui confirme la règle comme règle, c’est l’infraction qui lui donne occasion d’être règle en faisant règle. En ce sens, l’infraction est non l’origine de la règle, mais l’origine de la régulation. Dans l’ordre du normatif, le commencement c’est l’infraction. Pour reprendre une expression kantienne, nous proposerions que la condition de possibilité des règles ne fait qu’un avec la condition de possibilité de l’expérience des règles. L’expérience des règles c’est la mise à l’épreuve, dans une situation d’irrégularité, de la fonction régulatrice des règles.

Ce que les philosophes du XVIIIe siècle ont appelé l’état de nature est l’équivalent supposé rationnel de l’âge d’or. Avec M. Lévi-Strauss il faut reconnaître qu’à la différence de Diderot Rousseau n’a jamais pensé que l’état de nature fût pour l’humanité une origine historique procurée à l’observation de l’ethnographe par l’exploration du géographe49. M. Jean Starobinski a heureusement montré, de son côté50, que l’état de nature décrit par Rousseau est la figure de l’équilibre spontané entre le monde et les valeurs du désir, état de petit bonheur pré-historique au sens absolu du terme, puisque c’est de sa déchirure irrémédiable que l’histoire coule comme de source. Il n’y a donc pas à proprement parler de temps grammatical adéquat pour le discours sur une expérience humaine normalisée sans représentation de normes liées, dans la conscience, à la tentation d’en contrarier l’exercice. Car, ou bien l’adéquation du fait et du droit est inaperçue et l’état de nature est un état d’inconscience dont aucun événement ne peut expliquer qu’il en sorte l’occasion d’une prise de conscience, ou bien l’adéquation est aperçue et l’état de nature est un état d’innocence. Mais cet état ne peut être pour soi et en même temps être un état, c’est-à-dire une disposition statique. Nul ne se sait innocent innocemment, puisque avoir conscience de l’adéquation à la règle c’est avoir conscience des raisons de la règle qui se ramènent au besoin de la règle. À la maxime socratique, trop exploitée, selon laquelle nul n’est méchant le sachant, il convient d’opposer la maxime inverse, selon laquelle nul n’est bon avec conscience de l’être. De même nul n’est sain se sachant tel. Au mot de Kant : « Le bien-être n’est pas ressenti, car il est simple conscience de vivre »51 fait écho la définition de Leriche : « La santé c’est la vie dans le silence des organes. » Mais c’est dans la fureur de la culpabilité comme dans le bruit de la souffrance que l’innocence et la santé surgissent comme les termes d’une régression impossible autant que recherchée.

L’anormal, en tant qu’a-normal, est postérieur à la définition du normal, il en est la négation logique. C’est pourtant l’antériorité historique du futur anormal qui suscite une intention normative. Le normal c’est l’effet obtenu par l’exécution du projet normatif, c’est la norme exhibée dans le fait. Sous le rapport du fait, il y a donc entre le normal et l’anormal un rapport d’exclusion. Mais cette négation est subordonnée à l’opération de négation, à la correction appelée par l’anormalité. Il n’y a donc aucun paradoxe à dire que l’anormal, logiquement second, est existentiellement premier.

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Le mot latin norma qui supporte, par le biais de l’étymologie, le poids du sens initial des termes normes et normal, est l’équivalent du grec όρθος. L’orthographe, qui fut plus anciennement l’orthographie, l’orthodoxie, l’orthopédie sont des concepts normatifs avant la lettre. Si le concept d’orthologie est bien moins familier, au moins n’est-il pas tout à fait inutile de savoir que Platon lui a donné sa caution52 et que le mot se trouve, mais sans citation de référence, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré. L’orthologie c’est la grammaire, au sens que lui ont donné les auteurs latins et médiévaux, savoir la réglementation de l’usage de la langue.

S’il est vrai que l’expérience de normalisation est expérience spécifiquement anthropologique ou culturelle, il peut sembler normal que la langue ait proposé à cette expérience l’un de ses premiers champs. La grammaire fournit une matière de choix à la réflexion sur les normes. Quand François Ier, par l’édit de Villers-Cotterêt, prescrit la rédaction en français de tous les actes judiciaires du royaume, il s’agit d’un impératif53. Mais une norme n’est pas un impératif d’exécution sous peine de sanctions juridiques. Quand les grammairiens de la même époque entreprennent de fixer l’usage de la langue française il s’agit de normes, déterminant la référence et définissant la faute par l’écart, par la différence. La référence est empruntée à l’usage. Au milieu du XVIIe siècle, c’est la thèse de Vaugelas : « L’usage est celui auquel il se faut entièrement soumettre en notre langue »54. Les travaux de Vaugelas se situent dans le sillage des travaux de l’Académie française fondée précisément pour l’embellissement de la langue. En fait, au XVIIe siècle, la norme grammaticale c’est l’usage des bourgeois parisiens cultivés, en sorte que cette norme renvoie à une norme politique, la centralisation administrative au profit du pouvoir royal. Sous le rapport de la normalisation, il n’y a pas de différence entre la naissance de la grammaire en France au XVIIe siècle et l’institution du système métrique à la fin du XVIIIe siècle. Richelieu, les Conventionnels et Napoléon Bonaparte sont les instruments successifs d’une même exigence collective. On commence par les normes grammaticales, pour finir par les normes morphologiques des hommes et des chevaux aux fins de défense nationale55, en passant par les normes industrielles et hygiéniques.

La définition de normes industrielles suppose une unité de plan, de direction du travail, de destination du matériel construit. L’article « Affût » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, revu par le Corps royal d’artillerie, expose admirablement les motifs de la normalisation du travail dans les arsenaux. On voit en elle le remède à la confusion des efforts, à la particularité des proportions, à la difficulté et à la lenteur des rechanges, à la dépense inutile. L’uniformisation des dessins de pièces et des tables de dimensions, l’imposition de patrons et de modèles, ont pour conséquences la précision des ouvrages séparés et la régularité des assemblages. L’article « Affût » contient presque tous les concepts utilisés dans un traité moderne de normalisation, au terme de norme près. Nous avons ici la chose sans le mot.

La définition de normes hygiéniques suppose l’intérêt accordé, d’un point de vue politique, à la santé des populations envisagée statistiquement, à la salubrité des conditions d’existence, à l’extension uniforme des traitements préventifs et curatifs mis au point par la médecine. C’est en Autriche que Marie-Thérèse et Joseph II confèrent un statut légal aux institutions d’hygiène publique par la création d’une Commission impériale de la santé (Sanitäts-Hofdeputation, 1753) et la promulgation d’un Haupt Medizinal Ordnung, remplacé en 1770 par le Sanitäts-normativ, acte de 40 règlements relatifs à la médecine, à l’art vétérinaire, à la pharmacie, à la formation des chirurgiens, à la statistique démographique et médicale. En matière de norme et de normalisation, nous avons ici le mot avec la chose.

Dans l’un et l’autre de ces deux exemples, la norme est ce qui fixe le normal à partir d’une décision normative. Comme on va le voir une telle décision, relative à telle ou telle norme, ne s’entend que dans le contexte d’autres normes. À un moment donné, l’expérience de la normalisation ne se divise pas, en projet du moins. M. Pierre Guiraud l’a bien aperçu, dans le cas de la grammaire, quand il écrit : « La fondation de l’Académie française par Richelieu en 1635 s’encadre dans une politique générale de centralisation dont héritent la Révolution, l’Empire et la République… Il ne serait pas absurde de penser que la bourgeoisie a annexé la langue dans le temps où elle accaparait les instruments de la production »56. On pourrait dire autrement, en tentant de substituer un équivalent au concept marxiste de classe ascendante. Entre 1759, date d’apparition du mot normal, et 1834, date d’apparition du mot normalisé, une classe normative a conquis le pouvoir d’identifier – bel exemple d’illusion idéologique – la fonction des normes sociales avec l’usage qu’elle-même faisait de celles dont elle déterminait le contenu.

Que l’intention normative, dans une société donnée, à une époque donnée, ne se divise pas, c’est ce qui apparaît à l’examen des rapports entre les normes techniques et les normes juridiques. Au sens rigoureux et présent du terme, la normalisation technique consiste dans le choix et la fixation de la matière, de la forme et des dimensions d’un objet dont les caractéristiques deviennent dès lors obligations de fabrication conforme. La division du travail contraint les entrepreneurs à l’homogénéité des normes au sein d’un ensemble technico-économique dont les dimensions sont en évolution constante à l’échelle nationale ou internationale. Mais la technique se développe dans l’économie d’une société. Une exigence de simplification peut paraître urgente du point de vue technique mais peut sembler prématurée quant aux possibilités du moment et de l’avenir immédiat, du point de vue industriel et économique. La logique de la technique et les intérêts de l’économie doivent composer. Sous un autre rapport, du reste, la normalisation technique doit craindre un excès de rigidité. Ce qui est fabriqué doit être finalement consommé. Certes, on peut pousser la logique de la normalisation jusqu’à la normalisation des besoins par voie d’incitation publicitaire. Encore faudrait-il avoir tranché la question de savoir si le besoin est un objet de normalisation possible, ou bien le sujet obligé de l’invention des normes ? À supposer que la première de ces deux propositions soit la vraie, la normalisation doit prévoir pour les besoins, comme elle le fait pour les objets caractérisés par des normes, des tolérances d’écart, mais ici sans quantification. La relation de la technique à la consommation introduit dans l’unification des méthodes, des modèles, des procédés, des épreuves de qualification, une souplesse relative qu’évoque d’ailleurs le terme de normalisation, préféré en France, en 1930, à celui de standardisation, pour désigner l’organisme administratif chargé de l’entreprise à l’échelon national57. Le concept de normalisation exclut celui d’immuabilité, inclut l’anticipation d’un assouplissement possible. On voit ainsi comment une norme technique renvoie de proche en proche à une idée de la société et de sa hiérarchie de valeurs, comment une décision de normalisation suppose la représentation d’un tout possible des décisions corrélatives, complémentaires ou compensatrices. Ce tout doit être fini par anticipation, fini sinon fermé. La représentation de cette totalité de normes réciproquement relatives c’est la planification. En toute rigueur l’unité d’un Plan ce serait l’unité d’une unique pensée. Mythe bureaucratique et technocratique, le Plan c’est le vêtement moderne de l’idée de Providence. Comme il est assez clair qu’une assemblée de commissaires et une réunion de machines ont quelque mal à se donner pour une unité de pensée, il faut bien admettre qu’on puisse hésiter à dire du Plan ce que La Fontaine disait de la Providence, qu’elle sait ce qu’il nous faut mieux que nous58. Cependant – et sans ignorer qu’on a pu présenter normalisation et planification comme étroitement liées à l’économie de guerre ou à l’économie de régimes totalitaires – il faut voir avant tout dans les tentatives de planification des essais de constitution d’organes par lesquels une société pourrait présumer, prévoir et assumer ses besoins, au lieu d’en être réduite à les enregistrer et à les constater par des comptes et des bilans. En sorte que ce qui est dénoncé, sous le nom de rationalisation – épouvantail complaisamment agité par les tenants du libéralisme, variété économique du naturisme – comme une mécanisation de la vie sociale, exprime peut-être, au contraire, le besoin obscurément ressenti par la société de devenir le sujet organique de besoins reconnus comme tels.

Il est aisé de concevoir comment, par le biais de leur relation à l’économie, l’activité technique et sa normalisation entrent en rapport avec l’ordre juridique. Il existe un droit de propriété industrielle, une protection juridique des brevets d’invention ou des modèles déposés. Normaliser un modèle déposé c’est procéder à une expropriation industrielle. Les exigences de la défense nationale sont la raison invoquée par beaucoup d’États pour introduire de telles dispositions dans la législation. L’univers des normes techniques s’ouvre ici sur l’univers des normes juridiques. Une expropriation se fait selon des normes de droit. Les magistrats qui en décident, les huissiers chargés d’exécuter la sentence sont des personnes identifiées avec leur fonction en vertu de normes, installées dans leur fonction avec délégation de compétence. Le normal ici descend d’une norme supérieure par délégation hiérarchisée. Dans sa Théorie pure du droit, Kelsen soutient que la validité d’une norme juridique tient à son insertion dans un système cohérent, un ordre, de normes hiérarchisées, tirant leur pouvoir obligatoire de leur référence directe ou indirecte à une norme fondamentale. Mais il y a des ordres juridiques différents parce qu’il y a plusieurs normes fondamentales irréductibles. Si l’on a pu opposer à cette philosophie du droit son impuissance à absorber le fait politique dans le fait juridique comme elle prétend à le faire, au moins lui a-t-on généralement reconnu le mérite d’avoir mis en lumière la relativité des normes juridiques hiérarchisées dans un ordre cohérent. En sorte que l’un des critiques les plus résolus de Kelsen peut écrire : « Le droit est le système des conventions et des normes destinées à orienter chaque conduite à l’intérieur d’un groupe d’une manière déterminée »59. Même en reconnaissant que le droit, privé comme public, n’a d’autre source que politique, on peut admettre que l’occasion de légiférer soit donnée au pouvoir législatif par une multiplicité de coutumes qu’il appartient au pouvoir d’institutionnaliser dans un tout juridique virtuel. Même en l’absence du concept d’ordre juridique, cher à Kelsen, la relativité des normes juridiques peut être justifiée. Cette relativité peut être plus ou moins stricte. Il existe une tolérance de non-relativité, ce qui ne signifie pas une lacune de relativité. En fait la norme des normes reste la convergence. Comment en irait-il autrement si le droit « n’est que la régulation de l’activité sociale »60 ?

Pour nous résumer, à partir de l’exemple, intentionnellement choisi, de la normalisation la plus factice, la normalisation technique, nous pouvons saisir un caractère invariant de la normalité. Les normes sont relatives les unes aux autres dans un système, au moins en puissance. Leur co-relativité dans un système social tend à faire de ce système une organisation, c’est-à-dire une unité en soi, sinon par soi, et pour soi. Un philosophe, au moins, a aperçu et mis en lumière le caractère organique des normes morales pour autant qu’elles sont d’abord des normes sociales. C’est Bergson, analysant, dans Les deux sources de la morale et de la religion, ce qu’il appelle « le tout de l’obligation ».

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La co-relativité des normes sociales : techniques, économiques, juridiques, tend à faire de leur unité virtuelle une organisation. Du concept d’organisation il n’est pas aisé de dire ce qu’il est par rapport à celui d’organisme, s’il s’agit d’une structure plus générale que lui, à la fois plus formelle et plus riche, ou bien s’il s’agit, relativement à l’organisme tenu pour un type fondamental de structure, d’un modèle singularisé par tant de conditions restrictives qu’il ne saurait avoir plus de consistance qu’une métaphore.

Constatons d’abord que, dans une organisation sociale, les règles d’ajustement des parties en une collectivité plus ou moins lucide quant à sa destination propre – que ces parties soient des individus, des groupes ou des entreprises à objectif limité – sont extérieures au multiple ajusté. Les règles doivent être représentées, apprises, remémorées, appliquées. Au lieu que, dans un organisme vivant, les règles d’ajustement des parties entre elles sont immanentes, présentes sans être représentées, agissantes sans délibération ni calcul. Il n’y a pas ici d’écart, de distance, ni de délai entre la règle et la régulation. L’ordre social est un ensemble de règles dont les servants ou les bénéficiaires, en tout cas les dirigeants, ont à se préoccuper. L’ordre vital est fait d’un ensemble de règles vécues sans problèmes61.

L’inventeur du terme et du premier concept de sociologie, Auguste Comte, dans les leçons du Cours de philosophie positive concernant ce qu’il appelait alors la physique sociale, n’a pas hésité à utiliser les termes d’organisme social pour désigner la société définie comme un consensus de parties coordonnées selon deux rapports, la synergie et la sympathie, dont les concepts sont empruntés à la médecine de tradition hippocratique. Organisation, organisme, système, consensus, sont indifféremment utilisés par Comte pour désigner l’état de société62. Dès cette époque, A. Comte distingue la société et le pouvoir, entendant par ce dernier concept l’organe et le régulateur de l’action commune spontanée63, organe distinct mais non séparé du corps social, organe rationnel et artificiel mais non arbitraire de « l’évidente harmonie spontanée qui doit toujours tendre à régner entre l’ensemble et les parties du système social »64. Ainsi le rapport de la société et du gouvernement est-il lui-même un rapport de co-relation, et l’ordre politique apparaît-il comme le prolongement volontaire et artificiel « de cet ordre naturel et involontaire vers lequel tendent nécessairement sans cesse, sous un rapport quelconque, les diverses sociétés humaines »65.

Il faut attendre le Système de politique positive pour voir Comte limiter la portée de l’analogie acceptée par lui dans le Cours et accentuer les différences qui interdisent de tenir pour équivalentes la structure d’un organisme et la structure d’une organisation sociale. Dans la Statique sociale (1852), au chapitre cinquième : « Théorie positive de l’organisme social », Comte insiste sur le fait que la nature composée de l’organisme collectif diffère profondément de l’indivisible constitution de l’organisme. Quoique fonctionnellement concourants, les éléments du corps social sont susceptibles d’existence séparée. Sous ce rapport, l’organisme social porte en lui quelques caractères du mécanisme. De plus, et sous le même rapport, « d’après sa nature composée l’organisme collectif possède, à un haut degré, l’éminente aptitude que l’organisme individuel présente seulement à l’état rudimentaire, la faculté d’acquérir de nouveaux organes, même essentiels »66. De ce fait, la régulation, l’intégration au tout des parties successivement rapportées, est un besoin social spécifique. Régler la vie d’une société, famille ou cité, c’est l’insérer dans une société à la fois plus générale et plus noble – parce que plus proche de la seule réalité sociale concrète, l’Humanité ou Grand-Être. La régulation sociale c’est la religion, et la religion positive c’est la philosophie, pouvoir spirituel, art général de l’action de l’homme sur lui-même. Cette fonction de régulation sociale doit avoir un organe distinct, le sacerdoce, dont le pouvoir temporel ne constitue que l’auxiliaire. Régler, socialement partant, c’est faire prévaloir l’esprit d’ensemble. En sorte que tout organisme social, s’il est de dimensions inférieures au Grand-Être, est réglé du dehors et d’en haut. Le régulateur est postérieur à ce qu’il règle : « On ne saurait régler, en effet, que des pouvoirs préexistants ; sauf les cas d’illusion métaphysique, où l’on croit les créer à mesure qu’on les définit »67.

Nous dirons autrement – certainement pas mieux, probablement moins bien – qu’une société est à la fois machine et organisme. Elle serait uniquement machine si les fins de la collectivité pouvaient non seulement être strictement planifiées mais aussi être exécutées conformément à un programme. Sous ce rapport, certaines sociétés contemporaines d’économie socialiste tendent peut-être à un mode de fonctionnement automatique. Mais il faut reconnaître que cette tendance rencontre encore dans les faits, et non pas seulement dans la mauvaise volonté d’exécutants sceptiques, des obstacles qui obligent les organisateurs à faire appel aux ressources de l’improvisation. On peut même se demander si une société quelle qu’elle soit est capable à la fois de lucidité dans la fixation de ses fins et d’efficacité dans l’utilisation de ses moyens. En tout cas, le fait qu’une des tâches de toute organisation sociale consiste à s’éclairer elle-même sur ses fins possibles – à l’exception des sociétés archaïques et des sociétés dites primitives où la fin est donnée dans le rite et la tradition, comme le comportement de l’organisme animal est donné dans un modèle inné – semble bien révéler qu’elle n’a pas, à proprement parler, de finalité intrinsèque. Dans le cas de la société, la régulation est un besoin à la recherche de son organe et de ses normes d’exercice.

Dans le cas de l’organisme, au contraire, le fait du besoin traduit l’existence d’un dispositif de régulation. Le besoin d’aliments, d’énergie, de mouvement, de repos requiert, comme condition de son apparition sous forme d’inquiétude et de mise en quête, la référence de l’organisme, dans un état de fait donné, à un état optimum de fonctionnement, déterminé sous forme d’une constante. Une régulation organique ou une homéostasie assure d’abord le retour à la constante quand, par le fait des variations de sa relation au milieu, l’organisme s’en est écarté. De même que le besoin a pour siège l’organisme pris dans son tout, alors même qu’il se manifeste et se satisfait par la voie d’un appareil, de même sa régulation exprime l’intégration des parties au tout, alors même qu’elle s’exerce par la voie d’un système nerveux et endocrinien. C’est la raison pour laquelle, à l’intérieur d’un organisme, il n’y a pas à proprement parler de distance entre les organes, pas d’extériorité des parties. La connaissance que l’anatomiste prend d’un organisme est une sorte d’étalage dans l’étendue. Mais l’organisme ne vit pas lui-même sur le mode spatial selon lequel il est perçu. La vie d’un vivant c’est pour chacun de ses éléments l’immédiateté de la coprésence de tous.

Les phénomènes d’organisation sociale sont comme une mimique de l’organisation vitale, au sens où Aristote dit de l’art qu’il imite la nature. Imiter ici n’est pas copier mais tendre à retrouver le sens d’une production. L’organisation sociale est, avant tout, invention d’organes, organes de recherche et de réception d’informations, organes de calcul et même de décision. Sous la forme encore assez sommairement rationnelle qu’elle a prise dans les sociétés industrielles contemporaines, la normalisation appelle la planification, qui requiert à son tour la constitution de statistiques de tous ordres, et leur utilisation par le moyen de calculateurs électroniques. À la condition de pouvoir expliquer autrement que par métaphore le fonctionnement d’un circuit de neurones corticaux sur le modèle du fonctionnement d’un analyseur électronique à transistors, il est tentant, sinon légitime, d’attribuer aujourd’hui aux machines à calculer dans l’organisation techno-économique qu’elles servent, quelques-unes des fonctions, peut-être d’ailleurs les moins intellectuelles, dont le cerveau humain est l’organe. Quant à l’assimilation analogique de l’information sociale par statistiques à l’information vitale par récepteurs sensoriels, elle est, à notre connaissance, plus ancienne. C’est Gabriel Tarde qui, en 1890, dans Les lois de l’imitation, s’y est essayé le premier68. Selon lui, la statistique est une sommation d’éléments sociaux identiques. La diffusion de ses résultats tend à rendre son « renseignement » contemporain du fait social en train de s’accomplir. On peut donc concevoir un service de statistique et son rôle comme un organe sensoriel social, encore qu’il ne soit pour le moment, dit Tarde, qu’une sorte d’œil embryonnaire. Il faut noter que l’analogie proposée par Tarde repose sur la conception que la psychophysiologie se faisait, à l’époque, de la fonction d’un récepteur sensoriel, comme l’œil ou l’oreille, et selon laquelle les qualités sensibles, comme la couleur ou le son, synthétisent dans une unité spécifique les composants d’un excitant que le physicien nombre en une multiplicité de vibrations. En sorte que Tarde pouvait écrire que « nos sens font pour nous, chacun à part et de son point de vue spécial, la statistique de l’univers extérieur ».

Mais la différence entre la machinerie sociale de réception et d’élaboration de l’information, d’une part, et l’organe vivant, d’autre part, persiste pourtant en ceci que le perfectionnement de l’une et de l’autre, au cours de l’histoire humaine et de l’évolution de la vie, s’est opéré selon des modes inverses. L’évolution biologique des organismes a procédé par intégration plus stricte des organes et des fonctions de mise en rapport avec le milieu, par une intériorisation plus autonome des conditions d’existence des composants de l’organisme et la constitution de ce que Claude Bernard a nommé le milieu intérieur. Au lieu que l’évolution historique des sociétés humaines a consisté dans le fait que les collectivités d’extension inférieure à l’espèce ont multiplié et en quelque sorte étalé dans l’extériorité spatiale leurs moyens d’action, dans l’extériorité administrative leurs institutions, ajoutant des machines aux outils, des stocks aux réserves, des archives aux traditions. Dans la société, la solution de chaque nouveau problème d’information et de régulation est recherchée sinon obtenue par la création d’organismes ou d’institutions « parallèles » à ceux dont l’insuffisance par sclérose et routine éclate à un moment donné. La société a donc toujours à résoudre un problème sans solution, celui de la convergence des solutions parallèles. En face de quoi l’organisme vivant se pose précisément comme la réalisation simple, sinon en toute simplicité, d’une telle convergence. Comme l’écrit M. Leroi-Gourhan : « De l’animal à l’homme, tout se passe sommairement comme s’il se rajoutait cerveau sur cerveau, chacune des formations développée la dernière entraînant une cohésion de plus en plus subtile de toutes les formations antérieures qui continuent de jouer leur rôle »69. Inversement, le même auteur montre que « toute l’évolution humaine concourt à placer en dehors de l’homme ce qui, dans le reste du monde animal, répond à l’adaptation spécifique »70, ce qui revient à dire que l’extériorisation des organes de la technicité est un phénomène uniquement humain71. Il n’est donc pas interdit de considérer l’existence d’une distance entre les organes sociaux, c’est-à-dire les moyens techniques collectifs, dont dispose l’homme, comme un caractère spécifique de la société humaine. C’est dans la mesure où la société est une extériorité d’organes que l’homme peut en disposer par représentation et donc par choix. En sorte que proposer pour les sociétés humaines, dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales.

Il est donc à peine besoin d’insister maintenant sur le fait que des organes sociaux, s’ils sont fin et moyen réciproquement les uns pour les autres dans un tout social, n’existent pas les uns par les autres et par le tout en vertu d’une coordination de causalités. L’extériorité des machines sociales dans l’organisation n’est pas différente en soi de l’extériorité des parties dans une machine.

La régulation sociale tend donc vers la régulation organique et la mime, sans pour autant cesser d’être composée mécaniquement. Pour pouvoir identifier la composition sociale à l’organisme social, au sens propre de ce terme, il faudrait pouvoir parler des besoins et des normes d’une société comme on le fait des besoins et des normes de vie d’un organisme, c’est-à-dire sans résidu d’ambiguïté. Les besoins et les normes de vie d’un lézard ou d’une épinoche dans leur habitat naturel s’expriment en ce fait même que ces animaux sont tout naturellement vivants dans cet habitat. Mais il suffit qu’un individu s’interroge dans une société quelconque sur les besoins et les normes de cette société et les conteste, signe que ces besoins et ces normes ne sont pas ceux de toute la société, pour qu’on saisisse à quel point le besoin social n’est pas immanent, à quel point la norme sociale n’est pas intérieure, à quel point en fin de compte la société, siège de dissidences contenues ou d’antagonismes latents, est loin de se poser comme un tout. Si l’individu se pose la question de la finalité de la société, n’est-ce pas le signe que la société est un ensemble mal unifié de moyens, faute précisément d’une fin avec laquelle s’identifierait l’activité collective permise par la structure ? À l’appui de quoi, on pourrait invoquer l’analyse des ethnographes sensibles à la diversité des systèmes de normes culturelles. « Aucune société, dit M. Lévi-Strauss, n’est foncièrement bonne, mais aucune n’est absolument mauvaise ; toutes offrent certains avantages à leurs membres, compte tenu d’un résidu d’iniquité dont l’importance paraît approximativement constante, et qui correspond peut-être à une inertie spécifique qui s’oppose, sur le plan de la vie sociale, aux efforts d’organisation »72.

II. Sur les normes organiques chez l’homme

Sous le rapport de la santé et de la maladie, et par suite sous le rapport de la réparation des accidents, de la correction des désordres, ou pour parler populairement des remèdes aux maux, il y a cette différence entre un organisme et une société que le thérapeute de leurs maux sait d’avance sans hésitation, dans le cas de l’organisme, quel est l’état normal à instituer, alors que, dans le cas de la société, il l’ignore.

Dans un petit livre, Ce qui cloche dans le monde73, G. K. Chesterton a dénoncé, sous le nom d’« erreur médicale », la propension fréquente chez les écrivains politiques et les réformateurs à déterminer l’état de mal social avant d’en proposer les remèdes. La réfutation alerte, brillante, ironique de ce qu’il nomme un sophisme repose sur cet axiome : « S’il peut y avoir doute sur la façon dont le corps a été abîmé, il n’y en a aucun sur la forme dans laquelle on doit le restaurer… La science médicale se contente du corps humain normal et cherche seulement à le réparer »74. S’il n’y a pas d’hésitation sur la finalité d’un traitement médical, il en va tout autrement, dit Chesterton, quand il s’agit de problèmes sociaux. Car la détermination du mal suppose la définition préalable de l’état social normal, et la recherche de cette définition divise ceux qui s’y livrent. « Le problème social est exactement le contraire du problème médical. Nous ne différons pas sur la nature précise de la maladie, comme font les docteurs, tout en s’accordant sur la nature de la santé »75. C’est du bien social qu’on discute dans la société, ce qui fait que les uns tiennent précisément pour le mal ce que d’autres recherchent comme devant être la santé76 !

Il y a du sérieux dans cet humour. Dire qu’« aucun docteur ne cherche à produire une nouvelle espèce d’homme, avec une nouvelle disposition des yeux ou des membres »77, c’est reconnaître que la norme de vie d’un organisme est donnée par l’organisme lui-même, contenue dans son existence. Et il est bien vrai qu’aucun médecin ne songe à promettre à ses malades rien de plus que le retour à l’état de satisfaction vitale d’où la maladie les a précipités.

Mais il arrive qu’il y ait plus d’humour dans la réalité que chez les humoristes. Au moment même où Chesterton louait les médecins d’accepter que l’organisme leur fournisse la norme de leur activité restauratrice, certains biologistes commençaient à concevoir la possibilité d’appliquer la génétique à la transformation des normes de l’espèce humaine. C’est de l’année 1910 en effet que datent les premières conférences de H. J. Müller, généticien célèbre par ses expériences de mutations provoquées, sur l’obligation sociale et morale faite à l’homme d’aujourd’hui d’intervenir sur lui-même pour se promouvoir généralement au niveau intellectuel le plus élevé, c’est-à-dire en somme de vulgariser le génie par le moyen de l’eugénique. Il s’agissait en somme non d’un souhait individuel, mais d’un programme social, dont le sort qu’il a d’abord connu aurait paru à Chesterton la plus parfaite confirmation de son paradoxe. Dans Hors de la nuit78, Müller proposait comme idéal social à réaliser une collectivité sans classes, sans inégalités sociales, où les techniques de conservation du matériel séminal et d’insémination artificielle permettraient aux femmes, qu’une éducation rationnelle eût rendues fières d’une telle dignité, de porter dans leurs flancs et d’élever des enfants d’hommes de génie, de Lénine ou de Darwin79. Or, c’est précisément en U.R.S.S., où le livre fut écrit, que le manuscrit de Müller, transmis en haut lieu où il le supposait capable de plaire, fut sévèrement jugé et que le généticien russe qui s’était entremis tomba en disgrâce80. Un idéal social fondé sur une théorie de l’hérédité comme la génétique, qui avère le fait de l’inégalité humaine en suscitant les techniques qui la corrigeraient, ne saurait convenir à une société dans classes.

Sans oublier donc que la génétique offre précisément aux biologistes la possibilité de concevoir et d’appliquer une biologie formelle, par conséquent de dépasser les formes empiriques de la vie en suscitant, selon d’autres normes, des vivants expérimentaux, nous admettrons que jusqu’à présent la norme d’un organisme humain c’est sa coïncidence avec lui-même, en attendant le jour où ce sera sa coïncidence avec le calcul d’un généticien eugéniste.

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Si les normes sociales pouvaient être aperçues aussi clairement que des normes organiques, les hommes seraient fous de ne pas s’y conformer. Comme les hommes ne sont pas fous, et comme il n’existe pas de Sages, c’est que les normes sociales sont à inventer et non pas à observer. Le concept de Sagesse était un concept pourvu de sens pour les philosophes grecs, parce qu’ils concevaient la société comme une réalité de type organique, ayant une norme intrinsèque, une santé propre, règle de mesure, d’équilibre et de compensation, réplique et imitation, à l’échelle humaine, de la loi universelle qui faisait un cosmos de la totalité des êtres. Un biologiste contemporain, Cannon, a recueilli comme un écho de l’assimilation des concepts juridiques aux concepts médicaux dans la pensée grecque archaïque, lorsqu’il a intitulé La sagesse du corps l’ouvrage dans lequel il expose la théorie des régulations organiques, de l’homéostasie81. Parler de sagesse du corps, c’est donner à entendre que le corps vivant est en état permanent d’équilibre contrôlé, de déséquilibre contrarié aussitôt qu’amorcé, de stabilité maintenue contre les influences perturbatrices d’origine externe, bref c’est dire que la vie organique est un ordre de fonctions précaires et menacées, mais constamment rétablies par un système de régulations. En prêtant au corps une sagesse, Starling et Cannon rapatriaient dans la physiologie un concept que la médecine avait jadis exporté dans la politique. Cannon ne pouvait cependant se retenir d’élargir à son tour le concept d’homéostasie de façon à lui conférer un pouvoir d’éclaircissement des phénomènes sociaux, en donnant pour titre à son dernier chapitre : rapports entre l’homéostasie biologique et l’homéostasie sociale. Mais l’analyse de ces rapports est un tissu de lieux communs de sociologie libérale et de politique parlementaire concernant l’alternance – dans laquelle Cannon voit l’effet d’un dispositif de compensation – entre conservatisme et réformisme. Comme si cette alternance, loin d’être l’effet d’un dispositif inhérent, même à l’état rudimentaire, à toute structure sociale, n’était pas en fait l’expression de l’efficacité relative d’un régime inventé pour canaliser et amortir les antagonismes sociaux, d’une machine politique acquise par les sociétés modernes pour différer, sans pouvoir l’empêcher à la fin, la transformation de leurs incohérences en crises. À observer les sociétés de l’âge industriel on peut se demander si leur état de fait permanent ne serait pas la crise, et si ce ne serait pas là un symptôme franc de l’absence en elles d’un pouvoir d’autorégulation.

Les régulations pour lesquelles Cannon a inventé le terme général d’homéosiasie82 sont de l’ordre de celles que Claude Bernard avait réunies sous le nom de constantes du milieu intérieur. Ce sont des normes du fonctionnement organique, telles que la régulation des mouvements respiratoires sous l’effet du taux d’acide carbonique dissous dans le sang, la thermorégulation chez l’animal à température constante, etc. On sait aujourd’hui, ce que Claude Bernard pouvait seulement soupçonner, que d’autres formes de régulation doivent être prises en considération dans l’étude des structures organiques et de la genèse de ces structures. L’embryologie expérimentale contemporaine a trouvé ses problèmes fondamentaux dans le fait des régulations morphologiques qui, au cours du développement embryonnaire, conservent ou rétablissent l’intégrité de la forme spécifique, et prolongent leur action organisatrice dans la réparation de certaines mutilations. En sorte que l’on peut classer l’ensemble des normes en vertu desquelles les êtres vivants se présentent comme formant un monde distinct en normes de constitution, normes de reconstitution et normes de fonctionnement.

Ces différentes normes posent aux biologistes un même problème, celui de leur rapport aux cas singuliers qui font apparaître, relativement au caractère spécifique normal, une distance ou un écart de tel ou tel caractère biologique, taille, structure d’organe, composition chimique, comportement, etc. Si l’organisme individuel est ce qui propose de soi-même la norme de sa restauration, en cas de malformation ou d’accident, qu’est-ce qui pose en norme la structure et les fonctions spécifiques, insaisissables autrement que manifestées par les individus ? La thermorégulation diffère du lapin à la cigogne, du cheval au chameau. Mais comment rendre compte des normes propres à chacune de ces espèces, et par exemple aux lapins, sans annuler les dissemblances légères et fragmentaires qui donnent aux individus leur singularité ?

Le concept de normal en biologie se définit objectivement par la fréquence du caractère ainsi qualifié. Pour une espèce donnée, le poids, la taille, la maturation des instincts, à identité d’âge et de sexe, sont ceux qui caractérisent effectivement le plus nombreux des groupes distinctivement formés par les individus d’une population naturelle qu’une mensuration fait apparaître identiques. C’est Quêtelet qui a observé, vers 1843, que la distribution des tailles humaines pouvait être représentée par la loi des erreurs établie par Gauss, forme limite de la loi binomiale, et qui a distingué les deux concepts de moyenne gaussienne ou moyenne vraie et de moyenne arithmétique, d’abord confondus dans la théorie de l’homme moyen. La distribution des résultats de mesure en deçà et au-delà de la valeur moyenne garantit que la moyenne gaussienne est une moyenne vraie. Les écarts sont d’autant plus rares qu’ils sont plus grands.

Dans notre Essai (IIe Partie, 2, supra p. 1) nous avions cherché à conserver au concept de norme une signification analogue à celle du concept de type que Quêtelet avait surimposé à sa théorie de l’Homme moyen après la découverte de la moyenne vraie. Signification analogue, c’est-à-dire semblable quant à la fonction mais différente quant au fondement. Quêtelet donnait à la régularité exprimée par la moyenne, par la plus grande fréquence statistique, le sens de l’effet dans les êtres vivants de leur soumission à des lois d’origine divine. Nous avions cherché à montrer que la fréquence peut s’expliquer par des régulations d’un tout autre ordre que la conformité à une législation surnaturelle. Nous avions interprété la fréquence comme le critère actuel ou virtuel de la vitalité d’une solution adaptative83. Il faut croire que notre tentative avait manqué son but, puisqu’on lui a reproché de manquer de clarté et de conclure indûment du fait de la plus grande fréquence à celui d’une meilleure adaptation84. En fait il y a adaptation et adaptation, et le sens où elle est entendue, dans les objections qui nous ont été faites, n’est pas celui que nous lui avions donné. Il existe une forme d’adaptation qui est spécialisation pour une tâche donnée dans un milieu stable, mais qui est menacée par tout accident modifiant ce milieu. Et il existe une autre forme d’adaptation qui est indépendance à l’égard des contraintes d’un milieu stable et par conséquent pouvoir de surmonter les difficultés de vivre résultant d’une altération du milieu. Or, nous avions défini la normalité d’une espèce par une certaine tendance à la variété, « sorte d’assurance contre la spécialisation excessive, sans réversibilité et sans souplesse qu’est une adaptation réussie ». En matière d’adaptation le parfait ou le fini c’est le commencement de la fin des espèces. Nous nous inspirions à l’époque d’un article du biologiste Albert Vandel, qui a développé, depuis, les mêmes idées dans son livre L’homme et l’évolution85. Qu’on nous permette de reprendre notre analyse.

Quand on définit le normal par le plus fréquent on se crée un obstacle considérable à l’intelligence du sens biologique de ces anomalies auxquelles les généticiens ont donné le nom de mutations. En effet, dans la mesure où une mutation, dans le monde végétal ou animal, peut être l’origine d’une espèce nouvelle, on voit une norme naître d’un écart par rapport à une autre. La norme c’est la forme d’écart que la sélection naturelle maintient. C’est ce que la destruction et la mort concèdent au hasard. Mais on sait bien que les mutations sont plus souvent restrictives que constructives, qu’elles sont souvent superficielles quand elles sont durables, et qu’elles entraînent, quand elles sont notables, de la fragilité, une diminution de la résistance organique. En sorte qu’on reconnaît aux mutations plutôt le pouvoir de diversifier les espèces en variétés que celui d’expliquer la genèse des espèces.

En toute rigueur, une théorie mutationniste de la genèse des espèces ne peut définir le normal que comme le temporairement viable. Mais à force de ne considérer les vivants que comme des morts en sursis, on méconnaît l’orientation adaptative de l’ensemble des vivants considérés dans la continuité de la vie, on sous-estime cet aspect de l’évolution qu’est la variation des modes de vie pour l’occupation de toutes places vacantes86. Il y a donc un sens de l’adaptation qui permet de distinguer à un moment donné, concernant une espèce et ses mutants, entre vivants dépassés et vivants progressifs. L’animalité est une forme de vie qui se caractérise par la mobilité et la prédation. Sous ce rapport la vision est une fonction qu’on ne dira pas inutile à la mobilité dans la lumière. Une espèce animale aveugle et cavernicole peut être dite adaptée à l’obscurité, et l’on peut en concevoir l’apparition par mutation à partir d’une espèce clairvoyante et le maintien par la rencontre et l’occupation d’un milieu sinon adéquat du moins non contre-indiqué. On n’en considère pas moins la cécité comme une anomalie, non dans le sens où c’est une rareté, mais dans le sens où elle entraîne pour les vivants intéressés un recul, une mise à l’écart dans une impasse.

Il nous semble que l’un des signes de la difficulté à expliquer par la seule rencontre de séries causales indépendantes, l’une biologique, l’autre géographique, la norme spécifique en biologie, c’est l’apparition, dans la génétique des populations, en 1954, du concept d’homéostasie génétique, dû à Lerner87. L’étude de l’arrangement des gènes et de l’apparition de gènes mutants chez les individus de populations naturelles et expérimentales, mise en rapport avec l’étude des effets de la sélection naturelle, a conduit à cette conclusion que l’effet sélectif d’un gène ou d’un certain arrangement de gènes n’est pas constant, qu’il dépend sans doute des conditions du milieu mais aussi d’une sorte de pression exercée sur l’un quelconque des individus par la totalité génétique représentée par la population. On a observé, même dans le cas d’affections humaines, par exemple l’anémie de Cooley, fréquente sur le pourtour de la Méditerranée, particulièrement en Sicile et en Sardaigne, une supériorité sélective des individus hétérozygotes sur les homozygotes. Sur des animaux d’élevage cette supériorité peut être expérimentalement mesurée. On recoupe ici de vieilles observations d’éleveurs concernant l’invigoration de lignées d’élevage par hybridation. Les hétérozygotes sont plus féconds. Pour un gène mutant de caractère létal un hétérozygote jouit d’un avantage sélectif non seulement par rapport au mutant homozygote mais même par rapport à l’homozygote normal. D’où le concept d’homéostasie génétique. Dans la mesure où la survie d’une population est favorisée par la fréquence des hétérozygotes, on peut tenir la relation proportionnelle entre fécondité et hétérozygotie pour une régulation. Il en est de même, selon J. B. S. Haldane, pour la résistance d’une espèce à certains parasites. Une mutation biochimique peut procurer au mutant une capacité supérieure de résistance. La différence biochimique individuelle au sein d’une espèce la rend plus apte à la survie, au prix de remaniements exprimant morphologiquement et physiologiquement les effets de la sélection naturelle. À la différence de l’humanité qui, selon Marx, ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre, la vie multiplie d’avance les solutions aux problèmes d’adaptation qui pourront se poser88.

En résumé, les lectures et réflexions que nous avons pu faire depuis la publication de notre Essai de 1943 ne nous ont pas entraîné à remettre en question l’interprétation proposée alors du fondement biologique des concepts originaux de la biométrie.

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Il ne nous semble pas devoir modifier profondément, non plus, notre analyse des rapports entre la détermination des normes statistiques et l’appréciation de la normalité ou de l’anormalité de tel ou tel écart individuel. Dans l’Essai nous nous étions appuyés sur des études d’André Mayer et d’Henri Laugier. Parmi les nombreux articles, publiés depuis, sur le même sujet, deux ont retenu notre attention.

Le premier de ces articles est dû à A. C. Ivy : « What is normal or normality ? » (1944)89. L’auteur distingue quatre acceptions du concept de normal : 1° coïncidence entre un fait organique et un idéal fixant par décision la limite inférieure ou supérieure de certaines exigences ; 2° la présence chez un individu de caractères (structure, fonction, composition chimique) dont la mesure est fixée conventionnellement par la valeur centrale d’un groupe homogène par l’âge, le sexe, etc. ; 3° la situation d’un individu par rapport à la moyenne pour chaque caractère considéré quand on a construit la courbe de distribution, calculé l’écart type et fixé le nombre d’écarts types ; 4° la conscience d’absence de handicap. L’usage du concept de normal exige que l’on précise d’abord l’acception selon laquelle on l’entend. L’auteur ne retient, pour son compte, que les sens 3° et 4°, avec subordination du dernier au précédent. Il s’attache à montrer quel intérêt il y a à établir l’écart type des mesures de structure, de fonctions, de constituants biochimiques, sur un grand nombre de sujets, tout particulièrement quand l’écart des résultats est grand, et à considérer comme normales les valeurs représentées par 68,26 % d’une population examinée, c’est-à-dire les valeurs correspondant à la moyenne plus ou moins un écart type. Ce sont les sujets dont les valeurs tombent en dehors de ces 68 % qui posent de difficiles problèmes d’appréciation quant à leur rapport à la norme. Soit un exemple. On mesure la température de 10 000 étudiants auxquels on demande de dire s’ils se sentent ou non fiévreux, on construit la distribution des températures et on calcule la corrélation pour chaque groupe de même température entre le nombre des individus et le nombre de sujets qui se disent fiévreux. Plus la corrélation est voisine de 1 et plus il y a de chances pour que le sujet soit, sous le rapport de l’infection, en état pathologique. Sur 50 sujets à 100° F, il n’y a que 14 % de chances pour qu’un sujet normal du point de vue subjectif (ne se sentant pas fiévreux) soit un sujet normal du point de vue bactériologique.

L’intérêt de l’étude d’Ivy tient moins à ces indications de statistique classique qu’à la simplicité avec laquelle l’auteur reconnaît les difficultés de coïncidence de concepts comme le normal physiologique et le normal statistique. L’état de plénitude physiologique (the healthful condition) est défini comme état d’équilibre des fonctions intégrées de telle sorte qu’elles procurent au sujet une grande marge de sécurité, une capacité de résistance dans une situation critique ou situation de force. L’état normal d’une fonction c’est de ne pas interférer avec d’autres. Mais ne peut-on objecter à ces propositions que, du fait de leur intégration, la plupart des fonctions interfèrent. Si l’on doit entendre qu’une fonction est normale tant qu’elle ne conduit pas quelque autre à l’anormalité, la question n’a-t-elle pas été déplacée ? En tout cas la confrontation de ces concepts physiologiques et du concept de norme statistiquement définie : l’état de 68 % de sujets dans un groupe homogène, fait apparaître l’incapacité de ce dernier à résoudre un problème concret de pathologie. Le fait pour un vieillard de présenter des fonctions comprises dans les 68 % correspondant à son âge ne suffit pas à le qualifier de normal, dans la mesure où l’on définit le normal physiologique par la marge de sécurité dans l’exercice des fonctions. Le vieillissement se traduit, en effet, par la réduction de cette marge. En définitive, une analyse comme celle de Ivy a l’intérêt de confirmer, à partir d’autres exemples, l’insuffisance, souvent reconnue avant lui, du point de vue statistique chaque fois qu’on doit décider ce de qui est normal ou non pour tel individu donné.

La nécessité de la rectification et de l’assouplissement du concept de normal statistique par l’expérience que le physiologiste acquiert de la variabilité des fonctions est mise également en lumière dans l’article de John A. Ryle, The meaning of normal (1947)90. L’auteur, professeur de médecine sociale à l’Université d’Oxford, s’attache d’abord à établir que certains écarts individuels, par rapport aux normes physiologiques, ne sont pas pour autant des indices pathologiques. Il est normal qu’une variabilité physiologique existe, elle est nécessaire à l’adaptation donc à la survivance. L’auteur a examiné 100 étudiants en bonne santé, exempts de dyspepsie, sur lesquels il a pratiqué des mesures de l’acidité gastrique. Il a constaté que 10 % des sujets ont présenté ce qu’on aurait pu considérer comme de l’hyperchlorhydrie pathologique, telle qu’on l’observe dans les cas d’ulcère duodénal, et que 4 % ont présenté une achlorhydrie totale, symptôme jusqu’alors tenu pour indicatif d’anémie pernicieuse progressive. L’auteur pense que toutes les activités physiologiques mesurables se révèlent susceptibles d’une variabilité analogue, qu’elles peuvent être représentées par la courbe de Gauss, et que, pour les besoins de la médecine, le normal doit être compris entre les limites déterminées par une déviation standard de part et d’autre de la médiane. Mais il n’existe aucune ligne de séparation nette entre les variations innées compatibles avec la santé et les variations acquises qui sont les symptômes d’une maladie. On peut à la rigueur considérer qu’un écart physiologique extrême relativement à la moyenne constitue ou contribue à constituer une prédisposition à tel ou tel accident pathologique.

John A. Ryle recense ainsi qu’il suit les activités d’ordre médical pour lesquelles le concept de « normal bien compris » répond à un besoin : 1° définition du pathologique ; 2° définition des niveaux fonctionnels à viser dans un traitement ou une rééducation ; 3° choix du personnel employé dans l’industrie ; 4° dépistage des prédispositions aux maladies. Remarquons, ce n’est pas sans importance, que les trois derniers besoins de cette énumération concernent des critères d’expertise, capacité, incapacité, risque de mortalité.

Ryle distingue enfin deux sortes de variations relativement à la norme, à propos desquelles il peut se faire que l’on ait à décider de l’anormalité, en vue de certaines résolutions à prendre d’ordre pratique : variations affectant un même individu selon le temps, variations, à un moment donné, d’un individu à l’autre, dans une espèce. Ces deux sortes de variations sont essentielles à la survivance. L’adaptabilité dépend de la variabilité. Mais l’étude de l’adaptabilité doit toujours être circonstanciée, il ne suffit pas ici de procéder à des mesures et à des tests en laboratoire, il faut étudier aussi le milieu physique et le milieu social, la nutrition, le mode et les conditions de travail, la situation économique et l’éducation des différentes classes, car le normal étant considéré comme l’indice d’une aptitude ou d’une adaptabilité, il faut toujours se demander à quoi et pour quoi on doit déterminer l’adaptabilité et l’aptitude. Soit un exemple. L’auteur rapporte les résultats d’une enquête relative à la grosseur de la thyroïde chez des enfants de 11 à 15 ans, dans des régions où la teneur en iode de l’eau potable a été précisément dosée. Le normal, en la matière, c’est la thyroïde extérieurement inapparente. La thyroïde apparente paraît indiquer une déficience minérale spécifique. Mais comme peu d’enfants à la thyroïde apparente finissent par présenter un goitre, on peut prétendre qu’une hyperplasie cliniquement décelable exprime un degré d’adaptation avancé plutôt que la première étape d’une maladie. Étant donné que la thyroïde est toujours plus petite chez les Islandais et qu’inversement il existe en Chine des régions où 60 % des habitants ont des goitres, il semble que l’on puisse parler d’étalons nationaux de normalité. En résumé, pour définir le normal, il faut se référer aux concepts d’équilibre et d’adaptabilité, il faut tenir compte du milieu extérieur et du travail que doivent effectuer l’organisme ou ses parties.

L’étude que nous venons de résumer est intéressante, sans intolérance en matière de méthodologie, aboutissant à faire prévaloir les préoccupations de l’expertise et de l’évaluation sur celles de la mesure au sens strict du terme.

S’agissant des normes humaines, on reconnaît ici qu’elles sont déterminées comme possibilités d’un organisme en situation sociale d’agir plutôt que comme fonctions d’un organisme envisagé comme mécanisme couplé avec le milieu physique. La forme et les fonctions du corps humain ne sont pas seulement l’expression des conditions faites à la vie par le milieu, mais l’expression des modes de vivre dans le milieu socialement adoptés. Dans notre Essai, nous avions fait état d’observations autorisant à tenir pour probable une intrication de la nature et de la culture dans la détermination de normes organiques humaines, du fait de la relation psychosomatique91. Nos conclusions ont pu, sur le moment, paraître téméraires. Il nous semble aujourd’hui que le développement, particulièrement en pays anglo-saxons, des études de médecine psychosomatique et psychosociale tendrait à les confirmer. Un spécialiste réputé de la psychologie sociale, Otto Klineberg, a relevé, dans une étude concernant les tensions relatives à l’entente internationale92, les causes d’ordre psychosomatique et psychosocial des variétés de réactions et de troubles entraînant des modifications apparemment durables de constantes organiques. Les Chinois, les Hindous et les Philippins présentent une pression systolique moyenne inférieure de 15 à 30 points à celle des Américains. Mais la pression sanguine systolique moyenne d’Américains ayant passé plusieurs années en Chine est tombée, durant cette période, de 118 à 109. De même on a pu noter, vers les années 1920-1930, que l’hypertension était très rare en Chine. Tout en le trouvant « simpliste à l’excès », Klineberg cite le propos d’un médecin américain, tenu vers 1929 : « Si nous restons en Chine assez longtemps nous apprenons à accepter les choses et notre pression sanguine tombe. Les Chinois en Amérique apprennent la protestation et la non-acceptation et leur pression sanguine monte. » Supposer que Mao Tsé-toung a changé tout cela n’est pas ironiser, mais seulement appliquer la même méthode d’interprétation des phénomènes psychosociaux à d’autres données politiques et sociales.

Le concept d’adaptation, et celui de relation psychosomatique auquel conduit son analyse quand il s’agit de l’homme, peut être repris et pour ainsi dire retravaillé en fonction de théories de pathologie différentes par leurs observations de base, convergentes par leur esprit. La mise en rapport des normes physiologiques chez l’homme avec la diversité des modes de réaction et de comportement relevant par ailleurs de normes culturelles se prolonge naturellement par l’étude des situations pathogènes spécifiquement humaines. Chez l’homme, à la différence de l’animal de laboratoire, les stimuli ou les agents pathogènes ne sont jamais reçus par l’organisme comme faits physiques bruts mais sont aussi vécus par la conscience comme des signes de tâches ou d’épreuves.

C’est Hans Selye qui s’est attaché un des premiers – presque en même temps que Reilly en France – à l’étude des syndromes pathologiques non spécifiques, des réactions et des comportements caractéristiques, dans toute maladie considérée à son début, du fait général de « se sentir malade »93. Une agression (i.e. une stimulation brusque) non spécifique, provoquée par n’importe quel stimulus : corps étranger, hormone purifiée, traumatisme, douleur, émotion réitérée, fatigue imposée, etc., déclenche d’abord une réaction d’alarme, elle aussi non spécifique, consistant essentiellement dans l’excitation en bloc du sympathique qu’accompagne une sécrétion d’adrénaline et de noradrénaline. L’alarme met en somme l’organisme en état d’urgence, de parade indéterminée. À cette réaction d’alarme succède soit un état de résistance spécifique, comme si l’organisme ayant identifié la nature de l’agression adaptait sa riposte à l’attaque et atténuait sa susceptibilité initiale à l’outrage, soit un état d’épuisement lorsque l’intensité et la continuité de l’agression excèdent les capacités de réaction. Tels sont les trois moments du syndrome général d’adaptation selon Selye. L’adaptation est donc ici considérée comme la fonction physiologique par excellence. Nous proposons de la définir comme l’impatience organique des interventions ou provocations indiscrètes du milieu, qu’il soit cosmique (action des agents physicochimiques) ou humain (émotions). Si par physiologie on entend la science des fonctions de l’homme normal, il faut reconnaître que cette science repose sur ce postulat que l’homme normal c’est l’homme de la nature. Comme l’écrit un physiologiste, M. Bacq : « La paix, la paresse, l’indifférence psychique sont des atouts sérieux pour le maintien d’une physiologie normale »94. Mais peut-être la physiologie humaine est-elle toujours plus ou moins physiologie appliquée, physiologie du travail, du sport, du loisir, de la vie en altitude, etc., c’est-à-dire étude biologique de l’homme dans des situations culturelles génératrices d’agressions variées95. En ce sens, nous retrouverions dans les théories de Selye une confirmation du fait que c’est par leurs écarts qu’on reconnaît les normes.

Sous le nom de maladies de l’adaptation, il faut entendre toutes sortes de troubles de la fonction de résistance aux perturbations, les maladies de la fonction de résistance au mal. Entendons par là les réactions qui dépassent leur but, qui courent sur leur lancée et persévèrent alors que l’agression a pris fin. C’est le cas ici de dire, avec F. Dagognet : « Le malade crée la maladie par l’excès même de sa défense et l’importance d’une réaction qui le protège moins qu’elle ne l’épuise et le déséquilibre. Les remèdes qui nient ou stabilisent prennent alors le pas sur tous ceux qui stimulent, favorisent ou soutiennent »96.

Il n’est pas de notre compétence de prendre parti sur la question si les observations de Selye et celles de Reilly et de son école sont identiques et si les mécanismes humoraux invoqués par l’un et les mécanismes neuro-végétatifs invoqués par les autres se complètent ou non97. Nous retenons seulement de l’une et l’autre thèse leur convergence sur le point suivant : la prévalence de la notion de syndrome pathogène sur celle d’agent pathogène, la subordination de la notion de lésion à celle de perturbation des fonctions. Dans une leçon retentissante, contemporaine des premières recherches de Reilly et de Selye, P. Abrami avait attiré l’attention sur le nombre et l’importance des troubles fonctionnels, capables tantôt de diversifier du point de vue de la symptomatologie clinique des lésions identiques, tantôt et surtout capables de donner, avec le temps, naissance à des lésions organiques98.

Nous voici assez loin de la sagesse du corps. On pourrait en douter, en effet, en rapprochant des maladies de l’adaptation tous les phénomènes d’anaphylaxie, d’allergie, c’est-à-dire tous les phénomènes d’hyperréactivité de l’organisme contre une agression à laquelle il est sensibilisé. Dans ce cas la maladie consiste dans la démesure de la riposte organique, dans l’emportement et l’entêtement de la défense, comme si l’organisme visait mal, calculait mal. Le terme d’« erreur » est venu naturellement à l’esprit des pathologistes pour désigner un trouble dont l’origine est à chercher dans la fonction physiologique elle-même et non dans l’agent externe. En identifiant l’histamine, Sir Henry Dale l’avait considérée comme un produit de l’« autopharmacologie organique ». Peut-on dès lors qualifier autrement que d’erreur un phénomène physiologique aboutissant à ce que M. Bacq appelle : « Ce véritable suicide de l’organisme par des substances toxiques qu’il stocke dans ses propres tissus »99 ?

III. Un nouveau concept en pathologie : l’erreur

Dans notre Essai, nous avons confronté la conception ontologique de la maladie qui la réalise comme l’opposé qualitatif de la santé et la conception positiviste qui la dérive quantitativement de l’état normal. Quand la maladie est tenue pour un mal, la thérapeutique est donnée pour une revalorisation ; quand la maladie est tenue pour un défaut ou pour un excédent, la thérapeutique consiste dans une compensation. Nous avons opposé à la conception bernardienne de la maladie l’existence d’affections comme l’alcaptonurie, dont le symptôme n’est aucunement dérivable de l’état normal et dont le processus – métabolisme incomplet de la tyrosine – n’a pas de rapport quantitatif avec le processus normal100. Il faut reconnaître aujourd’hui que, même à l’époque, notre argumentation aurait pu être plus solide en étant plus largement alimentée d’exemples, en tenant compte de l’albinisme et de la cystinurie.

Ces maladies du métabolisme par blocage des réactions à un stade intermédiaire ont reçu, dès 1909, de Sir Archibald Garrod le nom frappant d’erreurs innées du métabolisme101. Troubles biochimiques héréditaires, ces maladies génétiques peuvent cependant ne pas se manifester dès la naissance, mais à la longue et à l’occasion, comme la carence de l’organisme humain en une diastase (glucose-6-phosphatase déshydrogénase) qui ne s’exprime par aucun trouble si le sujet n’est pas amené à introduire les fèves dans son alimentation ou à absorber de la primaquine pour combattre le paludisme. Il y a un demi-siècle la médecine ne connaissait qu’une demi-douzaine de ces maladies qui pouvaient passer pour des raretés. Cela explique que le concept d’erreur innée de métabolisme n’ait pas été un concept usuel en pathologie au temps où nous entreprîmes nos études médicales. Aujourd’hui le nombre des maladies biochimiques héréditaires est de l’ordre de la centaine. L’identification et le traitement de certaines d’entre elles particulièrement affligeantes, comme la phénylcétonurie ou idiotie phénylpyruvique, ont autorisé de grands espoirs liés à l’extension de l’explication génétique des maladies. L’étiologie de maladies sporadiques ou endémiques comme le goitre fait l’objet de révisions dans le sens de la recherche d’anomalies biochimiques de nature génétique102. On conçoit ainsi que le concept d’erreur innée du métabolisme, s’il n’est pas devenu, à proprement parler, un concept vulgaire, soit pourtant, aujourd’hui, un concept usuel. On a importé dans le domaine des phénomènes biochimiques les termes d’anomalie, de lésion, empruntés au langage de la pathologie morphologique103.

Au départ, le concept d’erreur biochimique héréditaire reposait sur l’ingéniosité d’une métaphore ; il est fondé, aujourd’hui, sur la solidité d’une analogie. Dans la mesure où les concepts fondamentaux de la biochimie des acides aminés et des macromolécules sont des concepts empruntés à la théorie de l’information, tels que code ou message, dans la mesure où les structures de la matière de la vie sont des structures d’ordre linéaire, le négatif de l’ordre c’est l’interversion, le négatif de la suite c’est la confusion, et la substitution d’un arrangement à un autre c’est l’erreur. La santé c’est la correction génétique et enzymatique. Être malade c’est avoir été fait faux, être faux, non pas au sens d’un faux billet ou d’un faux frère, mais au sens d’un faux pli ou d’un vers faux. Puisque les enzymes sont les médiateurs par lesquels les gènes dirigent les synthèses intracellulaires de protéines, puisque l’information nécessaire à cette fonction de direction et de surveillance est inscrite dans les molécules d’acide désoxyribonucléique au niveau du chromosome, cette information doit être transmise comme un message du noyau au cytoplasme et doit y être interprétée, afin que soit reproduite, recopiée, la séquence d’acides aminés constitutive de la protéine à synthétiser. Mais, quel qu’en soit le mode, il n’existe pas d’interprétation qui n’implique une méprise possible. La substitution d’un acide aminé à la place d’un autre crée le désordre par inintelligence du commandement. Par exemple, dans le cas de l’anémie à hématies falciformes, c’est-à-dire déformées en forme de faucille par rétraction consécutive à une baisse de la pression d’oxygène, c’est l’hémoglobine qui est anormale, par substitution de la valine à l’acide glutamique, dans la chaîne d’acides aminés de la globuline.

L’introduction en pathologie du concept d’erreur est un fait de grande importance, tant par la mutation qu’il manifeste plus qu’il ne l’apporte dans l’attitude de l’homme à l’égard de la maladie, que par le nouveau statut qu’il suppose établi dans le rapport de la connaissance et de son objet. La tentation serait assez forte de dénoncer ici une confusion entre la pensée et la nature, de se récrier qu’on prête à la nature les démarches de la pensée, que l’erreur est le propre du jugement, que la nature peut être un témoin, mais jamais un juge, etc. Apparemment, tout se passe en effet comme si le biochimiste et le généticien prêtaient aux éléments du patrimoine héréditaire leur savoir de chimiste et de généticien, comme si les enzymes étaient censés connaître ou devoir connaître les réactions selon lesquelles la chimie analyse leur action et pouvaient, dans certains cas ou à certains moments, ignorer l’une d’elles ou en mal lire l’énoncé. Mais on ne doit pas oublier que la théorie de l’information ne se divise pas, et qu’elle concerne aussi bien la connaissance elle-même que ses objets, la matière ou la vie. En ce sens, connaître c’est s’informer, apprendre à déchiffrer ou à décoder. Il n’y a donc pas de différence entre l’erreur de la vie et l’erreur de la pensée, entre l’erreur de l’information informante et l’erreur de l’information informée. C’est la première qui donne la clé de la seconde. Il s’agirait, du point de vue philosophique, d’une nouvelle sorte d’aristotélisme, sous réserve, bien entendu, de ne pas confondre la psychobiologie aristotélicienne et la technologie moderne des transmissions104.

Aristotélicienne aussi, par certains aspects, cette notion d’erreur de la composition biochimique de tel ou tel constituant de l’organisme. Le monstre, selon Aristote, c’est une erreur de la nature qui s’est trompée de matière. Si dans la pathologie moléculaire d’aujourd’hui l’erreur engendre plutôt le vice de forme, toujours est-il que c’est comme micro-anomalie, micro-monstruosité que sont considérées les erreurs biochimiques héréditaires. Et de même qu’un certain nombre d’anomalies morphologiques congénitales sont interprétées comme fixation de l’embryon à un stade de développement qui devrait être normalement dépassé, de même un certain nombre d’erreurs métaboliques le sont comme interruption ou suspension d’une succession de réactions chimiques.

Dans une telle conception de la maladie, le mal est réellement radical. S’il se manifeste au niveau de l’organisme considéré comme un tout aux prises avec un environnement, il tient aux racines mêmes de l’organisation, au niveau où elle n’est encore que structure linéaire, au point où commence non pas le règne mais l’ordre du vivant. La maladie n’est pas une chute que l’on fait, une attaque à laquelle on cède, c’est un vice originaire de forme macromoléculaire. Si l’organisation est, à son principe, une espèce de langage, la maladie génétiquement déterminée n’est plus malédiction, mais malentendu. Il y a de mauvaises leçons d’une hémoglobine comme il y a de mauvaises leçons d’un manuscrit. Mais ici il s’agit d’une parole qui ne renvoie à aucune bouche, d’une écriture qui ne renvoie à aucune main. Il n’y a donc pas de malveillance derrière la malfaçon. Être malade, c’est être mauvais, non pas comme un mauvais garçon, mais comme un mauvais terrain. La maladie n’a plus aucun rapport avec une responsabilité individuelle. Plus d’imprudence, plus d’excès à incriminer, pas même de responsabilité collective, comme en cas d’épidémie. Les vivants que nous sommes sont l’effet des lois mêmes de la multiplication de la vie, les malades que nous sommes sont l’effet de la panmixie, de l’amour et du hasard. Tout cela nous fait uniques, comme on l’a souvent écrit pour nous consoler d’être faits de boules tirées au sort dans l’urne de l’hérédité mendélienne. Uniques certes, mais aussi parfois mal venus. Ce n’est pas trop grave s’il ne s’agit que de l’erreur de métabolisme du fructose, par déficit en aldolase hépatique105. C’est plus grave s’il s’agit de l’hémophilie, par défaut de synthèse d’une globuline. Et que dire, sinon d’inadéquat, s’il s’agit de l’erreur du métabolisme du tryptophane, déterminant, selon J. Lejeune, la trisomie mongolienne ?

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Le terme d’erreur mobilise moins l’affectivité que ne le font les termes de maladie ou de mal, à tort cependant, s’il est vrai que l’erreur est au principe de l’échec. C’est pourquoi l’introduction de l’illusion théorique dans le vocabulaire de la pathologie laisse espérer peut-être à certains un progrès vers la rationalité des valeurs vitales négatives. De fait, l’éradication de l’erreur quand elle est obtenue est irréversible, alors que la guérison d’une maladie est parfois la porte ouverte à quelque autre, d’où le paradoxe des « maladies qu’il est dangereux de guérir »106.

On peut cependant soutenir que la notion des erreurs organiques innées n’est rien moins que rassurante. Il faut beaucoup de lucidité, jointe à un grand courage, pour ne pas préférer une idée de la maladie où quelque sentiment de culpabilité individuelle peut encore trouver place à une explication de la maladie qui en pulvérise et dissémine la causalité dans le génome familial, dans un héritage que l’héritier ne peut refuser puisque l’héritage et l’héritier ne font qu’un. Mais enfin, il faut avouer que la notion d’erreur, comme concept de pathologie, est polysémique. Si elle consiste, à son principe, en une confusion de formule, en un faux pris pour le vrai, elle est reconnue comme telle en conclusion d’une recherche suscitée par la difficulté de vivre, ou par la douleur, ou par la mort de quelqu’un. Rapportée au refus de la mort, de la douleur, du mal à vivre, c’est-à-dire aux raisons d’être de la médecine, l’erreur de lecture enzymatique se trouve vécue par l’homme qui en pâtit comme une faute de conduite sans faute de conducteur. En bref, l’emploi du terme désignant la faute logique ne réussit pas à exorciser totalement de la sémantique médicale les traces de l’angoisse éprouvée à l’idée qu’il nous faut compter avec une anormalité originaire.

Moins rassurante encore est l’idée qu’il convient de se faire de la réplique médicale aux erreurs héréditaires, quand on forme cette idée comme une idée et non comme un souhait. Par définition, un traitement ne peut mettre un terme à ce qui n’est pas la suite d’un accident. L’hérédité c’est le nom moderne de la substance. On conçoit qu’il soit possible de neutraliser les effets d’une erreur de métabolisme en fournissant constamment à l’organisme le produit de réaction indispensable à l’exercice de telle fonction, dont le prive une chaîne de réactions incomplète. Et c’est ce que l’on réussit à faire dans le cas de l’oligophrénie phénylpyruvique. Mais compenser à vie la carence d’un organisme ce n’est que perpétuer une solution de détresse. La vraie solution d’une hérésie c’est l’extirpation. Pourquoi dès lors ne pas rêver d’une chasse aux gènes hétérodoxes, d’une inquisition génétique ? Et en attendant, pourquoi ne pas priver les géniteurs suspects de la liberté de semer à tout ventre ? Ces rêves, on le sait, ne sont pas seulement des rêves pour quelques biologistes d’obédience philosophique, si l’on peut ainsi dire, fort différente. Mais en rêvant ces rêves, on entre dans un autre monde, limitrophe du meilleur des mondes d’Aldous Huxley, d’où ont été éliminés les individus malades, leurs maladies singulières, et leurs médecins. On se représente la vie d’une population naturelle comme un sac de loto dont il appartient à des fonctionnaires délégués par la science de la vie de vérifier la régularité des numéros qu’il contient, avant qu’il soit permis aux joueurs de les tirer du sac pour garnir les cartons. À l’origine de ce rêve, il y a l’ambition généreuse d’épargner à des vivants innocents et impuissants la charge atroce de représenter les erreurs de la vie. À l’arrivée, on trouve la police des gènes, couverte par la science des généticiens. On n’en conclura pas cependant à l’obligation de respecter un « laisser-faire, laisser-passer » génétique, mais seulement à l’obligation de rappeler à la conscience médicale que rêver de remèdes absolus c’est souvent rêver de remèdes pires que le mal.

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Si les maladies par malformations chimiques innées sont nombreuses quant à leurs variétés, chacune d’elles est peu répandue. S’il en allait autrement, le concept de sagesse du corps pourrait paraître assez peu pertinent. À quoi d’ailleurs on peut répondre que des erreurs de l’organisation ne contredisent pas à la sagesse des organismes, c’est-à-dire aux réussites de l’organisation. Il en est aujourd’hui de l’organisation comme autrefois de la finalité. Contre la finalité on a toujours invoqué les ratés de la vie, la désharmonie des organismes ou la rivalité des espèces vivantes, macroscopiques ou microscopiques. Mais si ces faits sont des objections à une finalité réelle, ontologique, ils sont au contraire des arguments à l’appui d’une finalité possible, opératoire. S’il existait une finalité parfaite, achevée, un système complet de rapports de convenance organique, le concept même de finalité n’aurait aucun sens comme concept, comme projet et modèle pour penser la vie, pour cette raison simple qu’il n’y aurait pas lieu à pensée, pas lieu de penser, en l’absence de tout décalage entre l’organisation possible et l’organisation réelle. La pensée de la finalité exprime la limitation de finalité de la vie. Si ce concept à un sens, c’est parce qu’il est le concept d’un sens, le concept d’une organisation possible, donc non garantie.

En fait, l’explication de la rareté relative des maladies biochimiques tient à ceci que les anomalies héréditaires du métabolisme restent souvent latentes, comme dispositions non activées. En l’absence de rencontres aléatoires avec telle composante du milieu de vie, avec tel effet de la concurrence vitale, ces anomalies peuvent rester ignorées de leurs porteurs. De même que tous les germes pathogènes ne déterminent pas une infection chez n’importe quel hôte dans n’importe quelle circonstance, de même toutes les lésions biochimiques ne sont pas la maladie de quelqu’un. Il arrive même qu’elles confèrent, dans certains contextes écologiques, une certaine supériorité à ceux qu’il faut alors appeler leurs bénéficiaires. Par exemple, chez l’homme, le déficit en glucose-6-phosphate-déshydrogénase n’a été diagnostiqué qu’à l’occasion de médicaments anti-paludéens (primaquine) administrés à des populations de Noirs aux États-Unis. Or, selon le Dr Henri Péquignot : « Quand on étudie comment a pu se maintenir dans la population noire une affection enzymatique qui est une affection génétique, on s’aperçoit que ces sujets se sont d’autant mieux maintenus que les « malades » atteints de ce trouble sont particulièrement résistants au paludisme. Leurs ancêtres d’Afrique noire étaient des gens « normaux » par rapport aux autres qui étaient inadaptés, puisqu’ils résistaient au paludisme alors que les autres en mouraient »107.

Tout en reconnaissant que certaines erreurs biochimiques innées reçoivent leur valeur pathologique éventuelle d’un rapport de l’organisme et du milieu, comme certains lapsus ou actes-méprises reçoivent, selon Freud, leur valeur de symptôme d’un rapport à une situation, nous nous gardons de définir le normal et le pathologique par leur simple relation au phénomène de l’adaptation. Ce concept, depuis un quart de siècle, a reçu une telle extension, souvent intempestive, en psychologie et en sociologie, qu’il ne peut être utilisé, en biologie même, que dans l’esprit le plus critique. La définition psycho-sociale du normal par l’adapté implique une conception de la société qui l’assimile subrepticement et abusivement à un milieu, c’est-à-dire à un système de déterminismes, alors qu’elle est un système de contraintes contenant, déjà et avant tous rapports entre l’individu et elle, des normes collectives d’appréciation de la qualité de ces rapports. Définir l’anormalité par l’inadaptation sociale, c’est accepter plus ou moins l’idée que l’individu doit souscrire au fait de telle société, donc s’accommoder à elle comme à une réalité qui est en même temps un bien. En raison des conclusions de notre premier chapitre, il nous paraît légitime de pouvoir refuser cette sorte de définition, sans être taxé d’anarchisme. Si les sociétés sont des ensembles mal unifiés de moyens, on peut leur dénier le droit de définir la normalité par l’attitude de subordination instrumentale qu’elles valorisent sous le nom d’adaptation. Au fond, transporté sur le terrain de la psychologie et de la sociologie, ce concept d’adaptation retourne à son acception d’origine. C’est un concept populaire de description de l’activité technique. L’homme adapte ses outils et indirectement ses organes et son comportement à telle matière, à telle situation. Au moment de son introduction en biologie, au XIXe siècle, le concept a conservé de son domaine d’importation la signification d’un rapport d’extériorité, d’affrontement entre une forme organique et un environnement à elle opposé. Ce concept a été ensuite théorisé à partir de deux principes inverses, téléologique et mécaniste. Selon l’un, le vivant s’adapte conformément à la recherche de satisfactions fonctionnelles ; selon l’autre, le vivant est adapté sous l’effet de nécessités d’ordre mécanique, physico-chimique, ou biologique (les autres vivants dans la biosphère). Dans la première interprétation, l’adaptation est la solution d’un problème d’optimum composant les données de fait du milieu et les exigences du vivant ; dans la deuxième, l’adaptation exprime un état d’équilibre, dont la limite inférieure définit pour l’organisme le pire, qui est le risque de mort. Mais dans l’une et l’autre théorie, le milieu est tenu pour un fait physique et non pour un fait biologique, pour un fait constitué et non pour un fait à constituer. Tandis que si l’on considère la relation organisme-milieu comme l’effet d’une activité proprement biologique, comme la recherche d’une situation dans laquelle le vivant recueille, au lieu de les subir, les influences et les qualités qui répondent à ses exigences, alors les milieux dans lesquels les vivants se trouvent placés sont découpés par eux, centrés sur eux. En ce sens l’organisme n’est pas jeté dans un milieu auquel il lui faut se plier, mais il structure son milieu en même temps qu’il développe ses capacités d’organisme108.

Cela est particulièrement vrai des milieux de vie et des modes de vie propres à l’homme, au sein des groupes techno-économiques qui, dans un milieu géographique donné, sont caractérisés moins par les activités qui leur sont offertes que par celles qu’ils choisissent. Dans ces conditions, le normal et l’anormal sont moins déterminés par la rencontre de deux séries causales indépendantes, l’organisme et le milieu, que par la quantité d’énergie dont dispose l’agent organique pour délimiter et structurer ce champ d’expériences et d’entreprises qu’on appelle son milieu. Mais, dira-t-on, où est la mesure de cette quantité d’énergie ? Elle n’est pas à chercher ailleurs que dans l’histoire de chacun d’entre nous. Chacun de nous fixe ses normes en choisissant ses modèles d’exercice. La norme du coureur de fond n’est pas celle du sprinter. Chacun de nous change ses normes, en fonction de son âge et de ses normes antérieures. La norme de l’ancien sprinter n’est plus sa norme de champion. Il est normal, c’est-à-dire conforme à la loi biologique du vieillissement, que la réduction progressive des marges de sécurité entraîne l’abaissement des seuils de résistance aux agressions du milieu. Les normes d’un vieillard auraient été tenues pour des déficiences chez le même homme adulte. Cette reconnaissance de la relativité individuelle et chronologique des normes n’est pas scepticisme devant la multiplicité mais tolérance de la variété. Dans l’Essai de 1943 nous avons appelé normativité la capacité biologique de mettre en question les normes usuelles à l’occasion de situations critiques, et proposé de mesurer la santé à la gravité des crises organiques surmontées par l’instauration d’un nouvel ordre physiologique109.

***

En des pages admirables, émouvantes, de la Naissance de la clinique, Michel Foucault a montré comment Bichat a fait « pivoter le regard médical sur lui-même » pour demander à la mort compte de la vie110. N’étant pas physiologiste, nous n’avons pas l’outrecuidance de croire que, de la même façon, nous avons demandé à la maladie compte de la santé. Il est assez manifeste que c’est ce que nous aurions voulu faire pour que nous n’en disconvenions pas, nous réjouissant, au demeurant, d’avoir trouvé chez le Dr Henri Péquignot l’absolution de notre ambition d’autrefois : « Dans le passé, tous les gens qui ont essayé de construire une science du normal, sans observer à partir du pathologique considéré comme la donnée immédiate, ont abouti à des échecs souvent ridicules »111. Bien persuadé du fait, analysé plus haut, que la connaissance de la vie, comme celle de la société, suppose la priorité de l’infraction sur la régularité, nous voudrions terminer ces nouvelles réflexions sur le normal et le pathologique en esquissant une pathologie paradoxale de l’homme normal, en montrant que la conscience de normalité biologique inclut la relation à la maladie, le recours à la maladie, comme à la seule pierre de touche que cette conscience reconnaisse et donc exige.

En quel sens entendre la maladie de l’homme normal ? Non pas au sens où seul l’homme normal peut devenir malade, comme seul l’ignorant peut devenir savant. Non pas au sens où il arrive que de légers accidents troublent, sans cependant l’altérer, un état d’égalité et d’équilibre : le rhume, la céphalée, un prurit, une colique, tout accident sans valeur de symptôme, l’alerte sans alarme. Par maladie de l’homme normal, il faut entendre le trouble qui naît à la longue de la permanence de l’état normal, de l’uniformité incorruptible du normal, la maladie qui naît de la privation de maladies, d’une existence quasi incompatible avec la maladie. Il faut admettre que l’homme normal ne se sait tel que dans un monde où tout homme ne l’est pas, se sait par conséquent capable de maladie, comme un bon pilote se sait capable d’échouer son bateau, comme un homme courtois se sait capable d’une « gaffe ». L’homme normal se sent capable d’échouer son corps mais vit la certitude d’en repousser l’éventualité. S’agissant de la maladie, l’homme normal est celui qui vit l’assurance de pouvoir enrayer sur lui ce qui chez un autre irait à bout de course. Il faut donc à l’homme normal, pour qu’il puisse se croire et se dire tel, non pas l’avant-goût de la maladie, mais son ombre portée.

De n’être pas malade dans un monde où il y a des malades un malaise naît à la longue. Et si c’était non pas parce qu’on est plus fort que la maladie ou plus fort que les autres, mais simplement parce que l’occasion ne s’est pas présentée ? Et si finalement, l’occasion venant, on allait se montrer aussi faible, aussi démuni, ou peut-être davantage, que les autres ? Ainsi naît chez l’homme normal une inquiétude d’être resté normal, un besoin de la maladie comme épreuve de la santé, c’est-à-dire comme sa preuve, une recherche inconsciente de la maladie, une provocation à la maladie. La maladie de l’homme normal c’est l’apparition d’une faille dans sa confiance biologique en lui-même.

Notre esquisse de pathologie est évidemment une fiction. L’analyse à laquelle elle se substitue peut-être rapidement reconstituée, avec le secours de Platon. « À mon avis, ce n’est qu’une façon de parler de dire que le médecin s’est trompé, que le calculateur, le grammairien se sont trompés ; en réalité, selon moi, aucun d’eux, en tant qu’il mérite le nom que nous lui donnons, ne se trompe jamais ; et à parler rigoureusement, puisque tu te piques de rigueur dans ton langage, aucun artiste ne se trompe ; car il ne se trompe qu’autant que son art l’abandonne, et en cela il n’est plus artiste »112. Appliquons ce qui est dit ci-dessus du médecin à son client. Nous dirons que l’homme sain ne devient pas malade en tant que sain. Aucun homme sain ne devient malade, car il n’est malade qu’autant que sa santé l’abandonne et en cela il n’est pas sain. L’homme dit sain n’est donc pas sain. Sa santé est un équilibre qu’il rachète sur des ruptures inchoatives. La menace de la maladie est un des constituants de la santé.


41 M. Francis Courtès, maître-assistant à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Montpellier.

42 Cf. supra, à partir de la page 1.

43 Principes de médecine expérimentale, p. 170.

44 Cf. mon article La pensée de René Leriche, in Revue philosophique (juillet-septembre 1956, pp. 313-17).

45 Ch. Kayser, Le maintien de l’équilibre pondéral (Acta neurovegetativa, Bd XXIV, 1-4, 1963. Wien, Springer).

46 La terre et les rêveries du repos, pp. 41-42.

47 Il serait possible et fructueux – mais ce n’est pas ici le lieu – de constituer des familles sémantiques de concepts représentant la parenté du concept populaire de normal et d’anormal, par exemple la série torve, torturé, retors, etc., et la série oblique, dévié, travers, etc.

48 La terre et les rêveries du repos, p. 59.

49 Tristes tropiques, XXXVIII, « Un petit verre de rhum ».

50 Aux origines de la pensée sociologique (Les Temps modernes, décembre 1962).

51 Descartes avait déjà dit : « Encore que la santé soit le plus grand de tous ceux de nos biens qui concernent le corps, c’est toutefois celui auquel nous faisons le moins de réflexion et que nous goûtons le moins. La connaissance de la vérité est comme la santé de l’âme : lorsqu’on la possède, on n’y pense plus » (Lettre à Chanut, 31 mars 1649).

52 Sophiste, 239 b.

53 Cf. Pierre Guiraud, La grammaire, Presses Universitaires de France (« Que sais-je ? », n° 788), 1958, p. 109.

54 Remarques sur la langue française (1647), préface.

55 Institution de la conscription et de la révision des conscrits ; institution des haras nationaux et des dépôts de remonte.

56 Op. cit., p. 109.

57 Cf. Jacques Maily, La normalisation (Paris, Dunod, 1946), pp. 157 sq. Notre bref exposé sur la normalisation doit beaucoup à cet ouvrage utile par la clarté de l’analyse et l’information historique, comme aussi par les références qu’il contient à une étude du Dr Hellmich, Vom Wesen der Normung (1927).

58 Fables, VI, 4, « Jupiter et le Métayer ».

59 Julien Freund, L’essence du politique (Paris, Sirey édit., 1965), p. 332.

60 Ibid., p. 293.

61 Cf. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion : « Humaine ou animale, une société est une organisation : elle implique une coordination et généralement aussi une subordination d’éléments les uns aux autres : elle offre donc, ou simplement vécu ou, de plus, représenté, un ensemble de règles ou de lois » (p. 22).

62 Cours phil. pos., 48e Leçon (éd. Schleicher, t. IV, p. 170).

63 Ibid., p. 177.

64 Ibid., p. 176.

65 Ibid., p. 183.

66 Syst. de pol. pos., II, p. 304.

67 Ibid., p. 335.

68 Pp. 148-155 de l’ouvrage cité. Est-il sans intérêt de rappeler qu’à la fin du XIXe siècle le service de renseignements de l’armée française, fâcheusement impliqué dans l’affaire Dreyfus, portait le nom de service de statistique ?

69 Le geste et la parole : Technique et langage (Paris, 1964), p. 114.

70 Le geste et la parole : La mémoire et les rythmes (Paris, 1965), p. 34.

71 Ibid., p. 63.

72 Tristes tropiques, chap. XXXVIII.

73 Traduction française, parue en 1948 (Gallimard, édit) de l’ouvrage What is wrong with the world, publié en 1910.

74 Op. cit., pp. 10-11.

75 Ibid., p. 12.

76 Nous avons plus longuement commenté ces réflexions de Chesterton dans notre conférence : Le problème des régulations dans l’organisme et dans la société (Cahiers de /’Alliance Israélite Universelle, n° 92, sept.-oct. 1955).

77 Op. cit., p. 11.

78 Traduction française par J. Rostand (Gallimard édit., 1938) de Out of the night (1935).

79 Op. cit., p. 176.

80 Cf. Julian Huxley, La génétique soviétique et la science mondiale (Stock édit., 1950), p. 206.

81 Le titre Sagesse du corps est emprunté par Cannon à l’illustre physiologiste anglais Starling. La traduction française de Z. M. Bacq a paru aux Éditions de la Nouvelle Critique, 1946.

82 Op. cit., p. 19.

83 Cf. supra, p. 1.

84 Duyckaerts, La notion de normal en psychologie clinique (Vrin, 1954), p. 157.

85 Gallimard édit., 1re éd., 1949 ; 2e éd., 1958. La thèse de l’évolution par dichotomie (scission d’un groupe animal en branche innovatrice et branche conservatrice) est reprise par Vandel dans son article sur L’évolutionnisme de Teilhard de Chardin, in Études philosophiques, 1965, n° 4, p. 459.

86 « Les places vacantes en un lieu donné, selon la terminologie de Darwin, sont moins des espaces libres que des systèmes de vie (habitat, mode d’alimentation, d’attaque, de protection) qui y sont théoriquement possibles et non encore pratiqués » (Du développement à l’évolution au XIXe siècle, par Canguilhem, Lapassade, Piquemal, Ulmann, in Thalès, XI, 1960, p. 32).

87 Nous empruntons l’essentiel de notre information sur l’homéostasie génétique à l’excellente étude d’Ernest Bösiger, Tendances actuelles de la génétique des populations, publiée dans le compte-rendu de la XXVIe Semaine de Synthèse (La biologie, acquisitions récentes, Aubier édit., 1965).

88 On pourrait même dire avec A. Lwoff : « L’organisme vivant n’a pas de problèmes ; dans la nature il n’y a pas de problèmes ; il n’y a que des solutions » (Le concept d’information dans la biologie moléculaire, in Le concept d’information dans la science contemporaine, Les Éditions de Minuit, 1965, p. 198).

89 Qualerly Bull. Northwestern Univ. Med. School, Chicago, 1944, 18, 22-32, Spring-Quarter. Cet article nous a été signalé et procuré par les Prs Charles Kayser et Bernard Metz.

90 The Lancel, 1947, I,1 ; l’article est reproduit dans Concepts of medicine, edited by Brandon Lush (Pergamon Press, 1961).

91 Cf. supra, p. 1.

92 Tensions affecting international understanding. A survey of research, New York, Social Science Research Council, 1950, pp. 46-48. Cet ouvrage nous a été signalé par M. Robert Pagès.

93 Cf. Selye, D’une révolution en pathologie (La Nouvelle nouvelle revue française, 1er mars 1954, p. 409). – L’ouvrage principal de Selye est Stress (Montréal, 1950). Auparavant, Le syndrome général d’adaptation et les maladies de l’adaptation (Annales d’endocrinologie, 1946, n° 5 et 6).

94 Principes de physiopathologie et de thérapeutique générales (3e éd., Pans, Masson, 1963), p. 232.

95 Cf. Charles Kayser : « L’étude de l’hyperventilation en haute altitude et au cours du travail a conduit à une révision sérieuse de nos conceptions sur l’importance des mécanismes réflexes dans la régulation de la respiration. L’importance du débit du cœur dans le mécanisme circulatoire n’est apparue dans toute sa netteté que le jour où on a étudié sportifs et sédentaires qui fournissent un effort. Le sport et le travail posent un ensemble de problèmes purement physiologiques qu’il faudra essayer d’élucider. » (Physiologie du travail et du sport, Paris, Hermann édit., 1947, p. 233).

96 La raison et les remèdes, Paris, Presses Universitaires de France, 1964, p. 310.

97 Cf. à ce sujet Philippe Decourt, Phénomènes de Reilly et syndrome général d’adaptation de Selye (Études et Documents, I), Tanger, Hesperis édit., 1951.

98 Les troubles fonctionnels en pathologie (Leçon d’ouverture du cours de pathologie médicale), in La Presse médicale, n° 103, 23 décembre 1936. Ce texte nous a été communiqué par M, François Dagognet.

99 Op. cit., p. 202.

100 Cf. supra, p. 1

101 Inborn errors of metabolism (London, H. Frowde édit., 1909).

102 Cf. M. Tubiana, Le goitre, conception moderne (Revue française d’études cliniques et biologiques, mai 1962, pp. 469-476).

103 Sur une classification des maladies génétiques, cf. P. Busard, L’état de maladie, IVe partie (Paris, Masson édit., 1964).

104 Sur ce point cf. R. Ruyer, La cybernétique et l’origine de l’information, 1954, et G. Siuondou, L’individu et sa genèse physico-biologique, 1964, pp. 22-24.

105 Cf. S. Bonnbfoy, L’intolérance héréditaire au fructose (thèse méd., Lyon, 1961).

106 Traité des maladies qu’il est dangereux de guérir, par Dominique Raymond (1757). Nouvelle édition augmentée de notes par M. Giraudy, Paria, 1808.

107 L’inadaptation, phénomène social (Recherches et débats du C.C.I.F.), Fayard édit., 1964, p. 39. Comme on peut le voir par la contribution du Dr Péquignot au débat précité sur l’inadaptation, il n’identifie pas anormal et inadapté et nos réserves critiques, dans les lignes suivantes, ne le concernent pas.

108 Cf. notre étude Le vivant et son milieu, dans La Connaissance de la vie.

109 Cf. supra, p. 1.

110 Op. cit., p. 148.

111 Initiation à la médecine (Paris, Masson édit., 1961), p. 26.

112 La République, 340 d (trad. Chambry, Les Belles-Lettres).